‹ Le vicaire des ArdennesChapitre 1 sur 4 · Le vicaire des Ardennes · texte numérisé non relu

Le vicaire des Ardennes

Conciliabule iiuinicipaK — Conjectures. — Discussion. — Le curé et sa gouvernante. — ^ On attend le héros.

Tout était en momement clans le village crAulnay situe près de la t'orét des Ardennes : la cloche rendait des sons d^un éclat , d^rne force et d^unc rapidité qui faisaient le plus grand honneur aux forcer^ cl au talent du bedeau, La plupart dis villa;' coi.?, appuyés coutrr

la porte de leurs maisons , reo^ardaient , sans rien dire , vers Tentrée du hameau , tandis que les femmes en se parlant, soit dW côté de la rue à Fautre , soit par leurs croisées , eussent rendu curieux le stoïcien le plus imperturbable. Leurs discours roulaient sur la jeunesse , Fesprit , la taille et la conduite future du personnage attendu. Enfin , des groupes nombreux de paysans semblaient s'' entretenir d'*un objet important, et chacun, plus pare que ne le compo/te un simple dimanche , attendait le dernier coup de la messe pour ne pas manquer d'hêtre témoin de Pinstallation d''un jeune vicaire envoyé par Tévéque d''A ,^

Les plus sa vans , c^est- a-dire ceux qui lisaient couramment, portaient avec orgueil un paroissien héréditaire a coins tout usés et crasseux.

Rien de plus facile que de justifier le murmure des conversations , le gros rire des pay-

sans et Pair crattente empreint sur tous les visages a Poccasion (Viin événement qui peut paraître trcs-siinplc.

En effet, la commune d^Vulnay-le- Vicomte, quoique chef-lieu de canton , était séparée des villes voisines par trois mortelles Jieues de pays; or, je laisse a penser si 800 bonnes urnes confinées dans un vallon solitaire, n''ont pas raison de se tourmenterlorsqu''il en arrive une de plus; et surtout, lorsqu''elle arrive nantie d'aune autorité difficile à classer dans la hiérarchie des pouvoirs champêtres. Aussi le corps ministériel de Pendroit s*'était-il assemblé spontanément chez le pharmacien dont la boutique était le quartier-o^énéral de Fétat major de la place ; là on cominenlail une décision si inattendue et si marquante dans les fastes de la commune.

Pour donner une idée de Peffet que produisait dans le village cet arrêté du pouvoir

épiscopal , nous allons introduire le lecteur au centre de cet attroupement des plus fortes tctes du lieu.Le personnage le plus considérable était le maire , ancien charcutier du village , lequel fut promu, en 1814, a cette haute dignité. Il caressait avec complaisance les débris à\me ancienne robe de florence blanc dont il avait fait une écharpe; tout le génie de madame Devau, sa femme, s''était épuisé pour y mettre une frange honnête , et Ton doutait si cette frahge devenait un ornement ou une marque de vétusté. Tout le village avait vu le reste do la robe, à la fenêtre de M. Devau, le jour de la rentrée du Roi. La grosse figure, rouge et plate, de ce fonctionnaire dWulnay, révélait son irritable et vaniteuse nullité, comme les saucisses de bois peint qui lui servaient d''enseigne indiquaient sa profession. A coté de lui se trouvaient les satellites du pouvoir municipal , eVs!,4\ dire le g{ivdç't'bi'm;MHre nj'coré

de sa plaque et de son briquet , et le facteur de la petite poste en grand costume.

Non loin de ce trio administratif , M. Engerbe' , le plus gros fermier du village , et Marcus-TuUius Leseq , maître d'accolé et précepteur du fils de ce fermier, semblaient s''appuyer Tun sur Pautre. Au centre se trouvait M. Lecorneur, le percepteur des contributions, lequel ayant croisé ses doigts sur songros ventre , causait avec un adjoint qui fut maire en 1815; tandis que le juge de paix, revêtu de sa robe et la tête couverte de son bonnet carre , tournait autour de ce groupe en tachant de n''ctre ni a droite , ni à gauche , ni au centre.

Enfin , quelques membres de la commune erraient ça et la, comme pour découvrir ce dont il s\igissait dans ce conciliabule fortuit, et s'^ef forçaient de saisir au passage quelques bribes de la conversation, pour fixer leur politique.

— Oui^ messieurs , jo le soutiens ^ sVcriait Marcus-Tullius , cPune voix qu''il tachait en vain cFassourdir, Monseigneur ne nous envoie un vicaire que parce que M . Gausse né sait pas Je latin : quoiqu'*on dise que c''esl moi qui en ai instruit 3lonseigneur Tévcque , le fait est trop notoire pour avoir besoin de dénonciation. Encore l'autre joui*, poub un mariage pro niaUimonio ^ il commençait le libéra-, ce qui signifie : délivrez-m'en ! car c''esl a Pimpëratif , si je ne Pavais pas heureusement arrêté!.... Si vous voulez que je vous parle libenter, c''est-a-dire le cœur sur la main ^ je crois qu'ail était gris non pasj^/'^e, mdÀs piano, légèrement , comme dit Cicéron.

En prononçant le nom de Cicéron, le maître d''école ôta son chapeau ets''inclina. (Malgré la défaveur qui pourrait en résulter pour le maître d''école , nous aurons lo courage d''avouer que Leseq , qui s''appelait , avant la révolution ,

Jean-Baptiste, profita de ce temps d''anarchie pour chang^er ces noms welches et prendre les glorieux prénoms de Torateur romain. )

— D^aprèsceJa,continua-t-il, vous sentez que Monseigneur rëvéque a dû donner un vicaire a M. Gausse , plutôt pour surveiller sa conduite que comme un aide , car le sacerdoce , summus pontificatus , nV^stpas une si lourde charge...

— Que diable , M. Marcus-Tullius , il faut être de Lonne foi , reprit M. Lecorneur, qui dînait très souvent chez le curé ; M. Gausse ne mérite pas ces affronts , il fait très bien sa cure , ses mœurs sont irréprochables , et depuis trente ans que je suis en place , jamais le curé n''a laissé venir deux avertissemens pour ses contributions. L^a-t-on vu regarder une fille en face , et Marguerite nVt-elle pas un âge mur?... yo\i^ avez beau savoir le latin , M. Marcus , le latin ne rend pas infaillible ,

®t ne fait pas crun sot un homme de génie.

— Pas plus que Barème , répondit le maître d''école , n''a pu faire un homme poli , d''un percepteur de contributions.

— Jen''ai jamais fait parade de ma science au moins!.... vous ne pouvez pas me le reprocher, reprit le percepteur, et quoicjue je sache les proportions , je ne m''en suis pas encore vanté ! Mais, pour en revenir au curé , les tranches de latin dont vous entrelardez vos paroles, ne valent certainement pas les cxcellens proverbes qu''il nous adresse en bon français ; ils sont sages , tout le monde les comprend , ils tiennent quelquefois liei\ de bien des sermons. Pour en finir, et répondre a ce que le sacerdoce n''est pas une lourde charge , M. TuUius, je vous ferai observer quil y a ici douze cents personnes à baptiser, confesser, mai'icr et enterrer ; que M. Gausse a soixantedix ans j qu'ail est infirme , et qu'ail a demandé

un aide ; si , li la fin , on lui en envoie un , que voj^cz-vous crextraordinaireaccla? Ce vicaire est jeune, c''est tout simple ; que ferions-nous de deux vieillards ! . . .

— Tout cela est bel et bon , dil le maire d\ui

Ion doctoral ; mais vous vous trompez dans

vos conjonctures. Si Ton nous envoie un vicaire , eVst à cause que M. Gausse a prête serment, et..^.

A ces mots le facteur de la poste et le ^ardecliampétre firent un si^jne de tète approlnikur qui semblait dire : — J'y étais,..

M. Lecorneur, accable' sous le poids de cet arrjument de haute politique , resta muet.

Marcus-Tullius , ennemi du cure , essaya dd porter les derniers coups :

— Si les mœurs de M. Gausse sont pures , ce n''est pas sa faute , cJjBSt bien invitas , comnic le dit Cicéron , on sait pourquoi ! et du reste ,

il s'en dédommage par la gourmandise, vino et inter pocula ! ' . ^

Le juge de paix jela de riuiile sur le feu en ajoutant : .

— Cest bien dommage , en vérité, d'avoir un curé incapable ; car un vicaire , c^est une charge pour la commune , et mon pauvre greffier pourra bien y perdre : si le nouvel arrivant se mêle de concilier, il éteindra de jiisles contestations et fera sacrifier a chacun ses droits légitimes pour ne pas plaider, ce qui est évidemment contraire aux procès-verbaux et b Pesprit delà justice qui veut que Ton rende a chacun son dii.

— Cal que irihuere suum jus , ajouta Tullius.

L''adjoint qui fut destitué de ses fonctions de maire , en 1815 , prit alors la parole :

— DeV|uoi vous plaignez- vous donc ?. . . La commune n''cst-elle pas assez riche pour payer

un vicaire? à moins que ses revenus ne soient diminues , dit-il (ert lançant un coup-d'oeil a son successeur. ) Mais tout cela nVst pas le fin mol. Je vois ce dont il s*'agit , vous êtes ambitieux et avides de pouvoir. Hé quoi ! parce que M. Gausse est plus riche que vous , est-ce une raison pour le décrier? Il mangue et boit, bien, dites-vous, parbleu, chacun son métier ; a-t-il enterré un vivant pour un mort?... refusé de venir à un repas de baptême et de bénir les mariag;cs , même un peu tardifs?.... Mais il est reçu au château , et vous ne Têtes pas...

— Comment donc , sVcria Tancieii charcutier devenu rouge comme un homard , madame la marquise ne m'a peut-être pas déjà fait venir deux fois.

— Oui , pour se plaindre de la mauvaise qualité des denrées que vous lui fournissez , répliqua aigrement Fadjpint.

— Et une troisième fois pour le jour de la Saint-Louis , et nous y dînâmes mon épouse et moi , répondit le maire.

— Quoi qu''il en soit, vos raisons sur la venue du jeune vicaire , n''ont pas le sens commun ; Pevêque en avait refusé un , il y a six ans , lorsque j''étais maire ; et dernièrement encore, M. Gausse réitéra sa demande, qui ne fut paB mieux accueillie : tout cela prouve qu*"!! y a d''aulres causes , secrètes , importantes et politiques pe,ut-ctre , car on dit que les jésuites reviennent. Lisez les journaux, et vous verrez Tétat de la politique européenne

M. Lecorneur se vovarit soutenu , défendit de nouveau le curé; il s'adressa au maire, étonne de la sorlic de son ranc mieux prédécesseur, et lui dit :

— Enfin, monsieur le maire, BL Gausse nVsl-il pas lamcilleiirc de vos pratiques?

— C'est vrai, répondit rofiPicicr municipal. Et s''adressant au mercier qui faisait partie

du groupe :

•— Marguerite n^achète-t-cUc pas deux robes par an, monsieur CoUot?

--Oui.

7-N^est-ce pas vous qui fournissez le drap et la toile des soutanes du cure?...

— Cest encore vrai.

— Son macaroni, le poivre, les olives, le Saint -Vincent, Phuile, la bougie; n''est-cc pas vous seul qui les lui vendez, M. Delporte?

— Et j'^ose dire qu^il n^a pas du s'en rc* pentir, car je ne Tai jamais trompé, soit dans le poids, soit dans la qualité de la marchandise ; car quoique dans le système décimal, il n'y ait plus de demi-livre à cause que la division ayant été arrangée autrement, de manière que,,, voyez-vous.,, qu'il y a comme cinq quartcromu la llvrc^ et.,,

Ici M. Delporte regarda Tullius, et ce dernier, habitué a ce signe de détresse, termina la période.

— Et M. Delporte aurait considérablement perdu dans son négoce negotia^ si les cinc[ décagrammes n''avaient pas justement remplacé les quatre quarterons de Fancien régime.

— C'est cela, dit le maire, nous n^y avons pas gagné.

Le percepteur termina cettç^ digression décimale en s*'écriant : — Cest comme nos cinq centimes, qui ne font non plus que le sol d''autrefois! Et saisissant M. Devau [:^arle bouton ]e plus chancelant de son habit, il le mit dans une double inquiétude en lui disant :

— N*'est-il pas vrai, pour en revenir encore à M. Gausse, qu'ail aurait pu se fournir de viande chez M. Fontaine ?

— Jamais , monsieur le percepteur , car mademoiselle Fontaine ne montre pas assez de

dévotion pour cela. Cest une fort aimable personne, mais qui a la langue un peu longue et qui n'^ëpargne pas plus le curé que ses ouailles.

— Cela peut être, reprit Lecorneur, et M: Gausse ne fait sans doute que ce qu''il doit en prenant chez vous ; mais avouez que, d''un autre côté, il donne peu de dîners sans que vous y soyez invité.

— Cestvrai.

— Aujourd'hui même, ne sommes-nous pas tous du déjeûner d''installalion du vicaire?...

"î— On m''a oublié, dit Tullius avec dédain.

— Ily a de bonnes raisons pour cela, reprit le percepteur.

— Oui, ajouta le maire, tout à fait revenu de ses préventions contre le curé; vous, Tullius, le subordonné de M. Gausse, vous...

— Vous n''avez aucunes complaisances pour

lui, dit Lecorneur; vous Taccablez sous le poids de votre érudition, de votre latin.

— Ccst vrai» continua Tofficier municipal, mais votre fierté pourra si^abaisser ; le souspréfet, dans sa dernière tournée, a paru mécontent de vous*

*-*- Or, ajouta Lecorneur, le préfet a beaucoup de crédit, et vous pourriez bien...

— ' Perdre votre place, dit le maire.

A ce mot, et a TefFroi de TuUius, M. Devau se radoucissant, ajouta:

— L''autorité locale interviendra, monsieur ; vous savez le latin, mais il ne faut pas pour cela vous croire un aigle ; j''aurais voulu vous voir avec votre latin, dans les réparations des chemins vicinaux.

— Ah 1 parlez-en! dit le médecin, qui jusnucs-ran\avait rien dit; vous avez si bien employa les mille francs, alloués a cet effet, que uia jumont p,rise a manqué rc^sler dansim

trou de marne mal comble. Ce n''est pas que j''entende attaquer votre probité, monsieur Devau, maisYOs lumières ne brillent pas toujours du même éclat, monsieur le maire.

TuUius avait trop a ménager avec le maire pour dire un mot; il resta impassible.

— Le fait est qu^on aurait pu les mieux réparer ', sV'cria Tancien maire , se haussant sur la pointe du pied et se caressant le menton.

Les yeux étincelans du magistrat annoncèrent un orage , mais le bon percepteur le détourna en disant a Leseq :

— J''aurais aussi voulu voir a quoi Cicéron vous aurait servi dans la comptabilité des emprunts forcés , lors du passage des alliés !

M. Engerbé voyant le précepteur de son fils accablé sous les sarcasmes , répliqua :

— Il est vrai que vous vous en êtes trèsbien tiré , monsieur Lecorneur , car c''est vers cette époque , ou un peu après , que vos re-

LF, VICAIRE. I. . - 2

venus se sont accrus , et que vous avez acheté votre maison , mais ce n''est pas un reproche , chacun son métier !

— Oui, ditLeseq, cui que suce clitellœ , à chacun sa clientelle.

— Mais oîi logera ce jeune vicaire? demanda le juge de paix.

— Au presbytère , répondit M. Devau.

— On' pourrait prendre son logement sur les centimes facultatives , observa le percepteur.

-^ Nous avons bien assez de charges ! s''écria le fermier.

— Messieurs , dit Marcus TuUius en se pavanant et se mettant au milieu du groupe, voulez- vous que je vous fasse maintenant découvrir la raison de Tarrivée d''un jeune vicaire bien tourné?

— Eh bien ? demandèrent toiis ensemble le maire, Tadjoint, le percepteur et le médecin.

— Eh bien , dit Lcseq , vous ne voyez pas que c''cst madame la marquise de llocoui L qui aura fait placer un de ses protèges ; on u''a pas toujours du monde si loin de Paris , voyezvous I... et nous savons tous que M. Gausse n*'entend plus assez bien le jeu pour faire sa partie.

Marcus Tullius n''é tait jamais si content que lorsqu''il avait dit une méchanceté ; il aurait sacrifié tout pour un bon mot ; pauvre et attendant tout de ses supérieurs, il les sacrifiait sans pitié a son envie de briller, mais sa méchanceté n''allait pas plus loin que les paroles.

Pendant que les honnêtes gens dWulnayle -Vicomte discouraient ainsi, le curé Gausse était dans de grands embarras. Une simple lettre partie de révèché dW... lui avait annoncé que , le 4 mai, M. Joseph, jeune séminariste nouvellement ordiné, viendrait le soulager dans Texerci ce de ses augustes fonctions

avec le titre de vicaire , et qu'on eût a Pinstaller avec pompe et dignité. L''e'véque regrettait que sa mauvaise santé Tempéchât de présider a cette cérémonie dans laquelle il nommait trois curés des environs pour le remplacer.

On sent que le mot^ Jeune séminariste, avait été semé dans tout le village par la gouvernante du curé , qui ne manqua pas d''encadrer cette épithète d'une vaste bordure de commentaires et de conjectures qui piquèrent justement la curiosité.

Enfin , depuis deux jours , Marguerite , aidée par le plus âgé des en fans de chœur , balayait et nettoyait le presbytère avec le plus grand soin : la poussière qui faisait mine de tenir garnison , fut combattue avec tant d'ardeur, qu'elle fut contrainte a déloger des endroits réputés jusqu'alors inaccessibles. Tout devint reluisant comme l'or. La gouvernante

tournait , dans la cuisine , autour de cin([ fou r ncaux tous alliunës. Les provisions arrivaient, et chacun, en les apportant , donnait xm coupd'œil aux apprêts de Marguerite ; après le coup-d''oeil, un conseil, et ce conseil entraînait une causette , où la bonne Marguerite ne refusait jamais de faire sa partie.

Le cure , dès le matin , avait mis une demiheure a descendre a sa seule bibliothèque , pour y reconnaître et choisir son meilleur vin et ses liqueurs.

Ces préparatifs étant achevés , le calme régnait au presbytère depuis une heure, et Marguerite assise dans sa cuisine devant la cheminée , se reposait sur ses lauiûers.

— Marguerite? s''écria le curé du fond de son salon, dont les croisées étaient garnies de vieux rideaux de lampas rouge , Marguerite?

— Mè voici!...

-— Le couvert est-il tout-à-fait mis ?

— Oui , monsieur.

— Conduis-moi, mon enfant; que je voie ce joyeux coup-d'oeil.

Le bon vieillard, arrive juste k Tembonpoint du prélat du lutrin , avait besoin pour se lever de son antique bergère de velours dXtrecht rouge, du bras potelé de sa grosse et fraîche gouvernante. Marguerite le guida vers une salle à manger décorée d^un ancien papier a ramages verts.

Le gilet Je velours du bon curé ne rejoignait jamais ses larges culottes , et sa chemise, en se montrant par ce petit intervalle , rompait Tuniformité de la couleur. Celte légère remarque suffit pour vous donner une idée du laisser-aller de son maintien. La figure de M. Gausse était en harmonie avec cet abandon : sans être trop rouge , elle avait un honnête coloris ; ses yeux bleus , pleins de douceur,

annonçaient un cœur excellent, et ne lui permettaient pas de déguiser une seule des pensées de son âme candide.

Cette bonté répandue sur son visage était tempérée pai' une teinte de gaité et de satisfaction qui prouvait que le curé n''avait rien a se reprocher, et qu'ail ne s*'inquiétait nullement àes pourquoi ni des comment de la vie , ayant pris l'existence du bon côté et ne tourmentant personne.

Ses traits s''animèrent , et ses lèvres se retroussèrent légèrement vers le nez a Faspect du beau linge blanc qui couvrait une table chargée d''un gros pâté , de volailles froides , etc. ; mais en voyant la rangée de bouteilles que Marguerite avait disposées sur une petite servante a côté de sa place , son rire devint plus prononcé , son œil plus gai , et regardant Marguerite avec un air d''approbation , il lui

passa la main sous le menton , ce qui la fit sourire a son tour.

— Eh! eh! mon enFant, crois-tu que cela soit bien?

— Très -bien, monsieur.

— Le café, Marguerite , est-il prêt?

— Il est moulu, foulé, et il coule.

— Tu as mis le couvert de mon vicaire a coté de moi?

— Oui, monsieur : tenez , le voici.

— Aie , aie !.. . Cette exclamation était causée par une douleur de sciatiquc qui tourmcn-, tait le curé. — Ah ! Marj^ucrite, dit-il, tant va la cruche a IVau qxx'li lu fin eile se brise ! . .. Je ne suis pas bien , mais qui sait vivre sait mourir.

— Mourir î a quoi pensez-vous donc ?

-— Ah ! ma fille , j*'ai trop d'^anncVs derrière moi , reprit-il avec un sourire gaillard semblable a CCS coups de soleil qui brillent en

hiver ; vois-lu mes cheveux blancs , Marguerite? il est vrai que tète de fou ne blanehit jamais ; et comme un bon tiens vaut mieux que deux tu auras , je préfère être au bout de ma carrière que de la recommencer : au bout du fossé la culbute ! . . . .

— Monsieur , dit Marguerite , ne parlez pas de tout cela , vous m''attristcz , et j'^aime mieux croire que vous ne mourrez pas...

— Marguerite, il ne faut pas dire : fontaine, je ne boirai pas de ton eau; le temps passe, et la mort vient. J''aime assez dormir, et après tout, la mort n^'est peut-être qu^m sommeil

sans rêve.... pourquoi s'^eii effrayer? Les

Indiens disent : « Il vaut mieux être assis que debout , couché qu'^assis ; mais il vaut mieux être mort que tout cela !.... ))

— Vous avez beau rire , monsieur , quand* on meurt, on voudrait bien vivre encore !...

— L^habitude est une seconde nature , dit

le cure ; mais au total , pourvu que je meure au milieu de mes amis, et dans la paix du Seig^neur, et que Marguerite me ferme les yeux , je rendrai mon âme à Dieu , telle qu'il me l''a donnée , ce qu**!! fera sera bien

fait

Il y eut un moment de silence : Marguerite regarda d'*un œil attendri le vieillard qui contemplait le ciel avec une expression sublime de foi et de simplicité.

— Ecoute, Marguerite , dit le curé a voix basse, je n*'ai pas invité Marcus Tullius, parce qu''il me drape toujours , et que devant mon vicaire , il faut garder le décorum ; mais il est pauvre !... Alors, mon enfant, tu lui porteras, à la nuit , sans qu'ion te voye , un gros morceau de pâté , une bouteille de bon vin , et ce qui restera de présentable parmi les volailles ; car a tout péché miséricorde. ..

— Pauvre cher homme ! toujours le même !

s'*écria Marguerite , tandis que son maître courait de chaise en chaise , pour aller boucher une bouteille dont le bouchon venait de sauter.

— Marguerite, quelqu*'un, dans le village, connaît-il ce jeune vicaire?

— Non , monsieur.

— Hélas ! mon enfant , il faut espérer que ce sera un bon jeune homme ; car s'^il en était autrement, qu''il tourmentât ces pauvres gens pour leur danse , leurs petits défauts inséparables de notre nature , qu''il fût trop rigide , je serais fort embarrassé ! ...

— Monsieur, s''il est jeune , vous pourrez Tendoctriner.

— Cest vrai , Marguerite.

— Et puis , s*'il est jeune î .... A ces mots , Marguerite se regarda dans le miroir, arrangea ses cheveux et rougit sous le regard du

cure , qui jeta sur elle un coup-d'oeil ironique et sévère a la fois.

En ce moment les principaux personnages que nous avons vus assemblés chez le pharmacien , arrivèrent ^ et sonnèrent ; la gouvernante courut ouvrir

Le Vicaire. — Son installation, — Les deux prônes.

M. Gausse passa dans son salon pour recc^ voir les arrivans, qui furent bientôt suivis des collèg^ues du curé d''Aulnay-le-Vicomte : ces derniers déclarèrent avoir vainement attendu sur la route le jeune vicaire annoncé. Dix heures étaient sonnées , on commençait h s^in-

jk

quîëter, lorsqu'au bout d''un quart-d'^heure on entendit , au-dehors , le bruit des pas d'une multitude silencieuse ; Marguerite entra toute efFarëe; elle s'approcha de Toreille de son maître , et lui dit :

— Monsieur, voici votre vicaire !...

— Vaut mieux tard que jamais , répondit Jérôme Gausse , et , s'appuyant sur le bras de Marguerite, il s'avança vers l'antichambre pour recevoir le jeune prêtre.

En l'apercevant, le bon homme tressaille , il retient la parole bienveillante et proverbiale qu'il avait préparée , et une espèce de crainte se glisse dans son âme. Le jeune homme voyant le trouble causé par sa présence , dit au curé d'un ton grave :

— Monsieur , je suis M. Joseph , le vicaire dont M, l'évéque d'A vous annonça l'arrivée , il y a peu de jours ; je m'empresse de

Page 1