‹ Le vicaire des ArdennesChapitre 2 sur 4 · SI · texte numérisé non relu

SI

me rendre a ses ordres et de vous assurer de mon respect.

En prononçant ces paroles , le prêtre s^efforçait en vain de répandre un peu d'aménité sur son visage, mais cette contraction mensongère produisait une tout autre expression.

Le curé trembla de nouveau et ne put rien répondre, tant il était interdit. En efFet, a travers le teint basané d''un Indien , on apercevait une pâleur livide , répandue sur le visage du Jeune homme : ses lèvres décolorées , son attitude morne , semblaient annoncer la pratique la plus rigoureuse des lois de la vie ascétique ; ses cheveux noirs , coupés par devant et tombant en grosses boucles sur ses épaules , donnaient a sa figure un air inspiré , qu''augmentait encore la vivacité d^m oeil noir, pénétrant et rempli d'aune sombre énergie.

Le pasteur jetant à Marguerite désolée un reg^ard où toute sa pensée se lisait , prit le prélre par la main et Pintroduisit dans le salon en disant d''ane voix chevrotante :

— Messieurs , je vous présente M. Joseph ,

le vicaire que Monseig^neur Tévcque d'*A

a eu la bonté de m'*accorder , afin de me soulager dans Pexercice de mes fonctions.

Tout le monde se leva; M. Joseph salua avec une noblesse et une aisance qui étonnèrent les assistans , car ils ne s''attendaient pas a trouver de telles manières dans un vicaire de campagne; mais tous, ainsi que le curé, ressentirent une frayeur involontaire lorsque Pétranger laissa tomber sur eux son regard éclatant, et semblable à celui de Paigle. Le regard du crime ou du remords n''est pas plus profond ni plus éloquent.

Ce jeune prêtre semblait pleurer intérieurement une faute que les larmes de toute

une vie pénitente ne sauraient racheter.

Il s''assit , la conversation cessa , le silence le plus profond s'établit. M. Joseph ne fit rien pour Tinterrompre , et sa présence produisit un effet aussi magique que celui de la léte de la fameuse Gorgone : la crainte et ses vertiges paraissaient former le cortège du vicaire, ou plutôt le 'sentiment qui nous porte à nous taire devant les grandes douleurs. , les grands coupables , les grandes vertus , agissait dans toute sa force.

A bien examiner la figure de M. Joseph, on y reconnaissait pourtant quelque chose de gracieux et de chevaleresque, mais citaient de légers vestiges presqu''effacés , soit par une passion forte , soit par les souvenirs; enfin, de même qu'ail y a des gens dont les manières nous introduisent sur-le-champ dans leurs âmes , dont la franchise aimable et la folàtrerie naïve font tomber toutes les barrières

de rëtiquetle ; il en pst d''autres qui par un mot, par un geste, par un regard, imposent Tobservation et la réserve.

Le vicaire était de ces derniers, et Ton ne pouvait s^empécher, en le voyant, de prendre une haute idée de son égarement ou de ses vertus.

Enfin le maire , qui ne doutait de rien , se hasarda a rompre le sileitce en interrogeant ce personnage extraordinaire.

— Monsieur, dit-il , avez- vous trouvé notre endroit consicjuent ?

— Oui , monsieur, répondit le vicaire avec un léger sourire.

— Il paraît , continua le maire , que ce bourg est bien avantageusement situé à cause qUe les étrangers viennent quelquefois le visiter, ce qui supposerait alors que la campagne et ses environs... la plaine... les bois... enfin le village... ont...

Ici le fonclionnaire , interdit par Tair jjlacial et sévère de M. Jose[)h , devint cramoisi . s''arréta court, et chercha , par habitude , son fidèle aide-de-camp Leseq , qui , pour celte fois , ne put achever sa phrase.

Le curé Gausse , exhumant de vieilles prétentions littéraires depuis long -temps ou^ bliées, vint au secours de Tautorité municipale dans rembarras :

— M. le maire a raison, s'*écria-t-il, notre pays est délicieux : la vaste foret des Ardenne^ couronne de tous côtés nos montagnes , et ses arbres semblent une foule réunie dans un amphithéâtre , pour jouir du spectacle de notre joli vallon. La petite rivière qui y serpente Panimc par ses détours ; ces chaumières irrégulièrement placées, ce clocher gothique qui les domine , le château qui termine le village, son beau parc , les ruines , le lac , tout ici est enchanteur, et Ton serait heureux, monsieur,

dans ce hameau, si Pambition ne tourmentait pas les hommes, mais chacun veut... monter plus haut que son échelon , et cette ambitionest quelquefois le principe des petits lourmens de nos villageois , quoique je répète souvent : chacun son métier, les vaches seront bien gardées î ... Mais, au total , ici les gens sont plutôt ' bavards que méchans, et vous aurez envie d^ finir vos jours , mon cher vicaire , quand vous y aurez passé quelque temps. ^

vEn disant ces derniers mots, le bon curé regardait si le vicaire ne froncerait pas lé sourcil; mais le jeune prêtre, tout en paraissant écouter , voilait , par sa pose modeste , une parfaite indifférence, et son œil fixé sur le chambranle de la cheminée semblait y voir autre chose que la grosse horloge du curé. Le pharmacien tournait ses pouces en ne pensant peutêtre à rien ; le mercier ouvrait de grands yeux en apercevant qu*"!! «""avait pas dans sa bou-

tique de linge aussi fin que celui de M. Joseph, tandis que M. Lecorneur minutait déjà la cote des impositions du nouveau venu , et que les trois confrères du curé remarquaient que les souliers du jeune homme ne portafent aucune trace de la poussière de la route.

— Que peut-on désirer de plus , continua le cure , qu^me charmante vallée et un ami , de bons villag^eois que Ton encourage , dont on n''arréte pas les innocens plaisirs : ils ont bien assez de peine, grand Dieu!... Quant a moi , je réponds que ma tombe sera parmi les leurs!... "

— Et la mienne aussi , répliqua le vicaire avec un profond accent de mélancolie ►

A ce mot, le silence vint encore régner dans le salon. Après quelques minutes, les trois curés attirèrent le jeune homme dans Tembràsure de Pune des deux croisées, et Tun d'yeux

lui demanda s''il avait prépare son prone d*'insr lallation.

— Non , monsieur ; pensez-vous que cela soit nécessaire?

— Comment donc ? autant qu\iTi bouchon aune bouteille^ s*'écr,ia le curé Gausse un peu échauffé.

— • Si vous voulez, dit un des curés, qui prit Texpression du visage de M. Joseph pour <le rembarras , je puis vous en donner un des miens.

— Je vQus remercie , reprit le vicaire ; quelcjues phrases dictées par le sentiment profond qu'^inspirent les devoirs du sacerdoce doivent suffire et toucheront plus le cœur des habitans de la campagne, que les pensées d^in étranger que la circonstance oii je me trouve n''émouvait point lorsqu^'il les assembla.

Le vicaire prononça ces paroles d^un ton solennel qui frappa ses auditeurs.

En ce moment^ les cloches sonnèrent avec une furie sans exemple, et un petit malheureux revêtu d^une robe blanche trop courte qui laissait voir un pantalon déchiré et des bas troués, entra en tenant a la main une petite calotte de drap rouge faite avec le reste d^m vieux corsage de Marguerite. Il annonça que tout était prêt à Téglise et que les derniers coups sonnaient.

Les membres du corps municipal se rendirent a Féglise , et les prêtres a la sacristie , par une communication qui existait entre elle et le presbytère.

LVglise d''Aulnay est une de ces créations originales dont Parchitccture gothique a semé la France. Sa fondation remonte a des temps très reculés , et cette église dépendit autrefois d'aune abbaye dont il ne reste plus de

vestiges. Le clocher s''élance hardiment. Les murs noircis par le temps , ruines en quelque^ endroits , inspirent cette mélancolie qui s''élève dans Fâme a Paspect de la destruction lente et successive a laquelle les ouvrages de Phomme ne peuvent être soustraits. Le portail est vaste , la voûte de la nef étendue et sonore; les piliers romans ont de la grâce et de la force. Du reste , Pédifice n''cst déii[^uré par aucun ornement étranger. La chaire est simple, et le maître - autel, en marbre, est surmonté d'aune croix et garni de six cierges et de vases de fleurs.

La nef contient des chaises très propres. Ce jour-là , toute la population d'^Aulnay s'^y trouvait rassemblée. La lumière , pasvsant a travers des vitraux de couleur retenus par des plombs, était sombre et jetait une demiteinte favorable au recueillement.-

Cette foule naguère bruyante , et agitée par

des passions aussi nombreuses que les personnes qui la composaient, était devenue touta-coup silencieuse. Cependant, il est présumable que M. Joseph entrait pour beaucoup dans ce silence , car chacun , Poeil fixé sur la sacristie , attendait impatiemment son apparition. Un murmure vmiment catholique , car il fut miiversel , sYleva dans {''assemblée lorsqu'^il parut , suivi des quatre curés et du cler(jé champêtre dWulnay; mais bientôt le plus grand calme succéda a ces ao^itations , et ce calme ne fut plus interrompu.

La messe fut dite par le jeune vicaire avec iin air de conviction qui saisit cette multitude ; Tinspiration qui régnait dans les manières du prêtre passa dans Pâme des assistans, et ce ministère auguste accompli avec tant de ferveur, contemplé avec tant de recueillement, devint alors un sublime spectacle. Ces âmes simples que le même senti -

menl portait vers la Divinité ; ces regards, tantôt sur la voùto , tantôt baisses sur la terre; cette unilë dVction , ce silence rcli<peux , et cette attention dirigée sur un seul être placé en intermédiaire entre les hommes et la Divinité, en Ire la terre et le ciel , demandant au Créaleur des miséricordes pour les coupables, des forces pour les affligés , et le trésor entier de ses grâces pour tous les fidèles , un tel spectacle eut commandé le respect aux incrédules même.

Bientôt le jeune vicaire arriva au moment que le curé Gausse regardait comme le plus redoutable, c''était Finstant du prône. D''abord , il n''entrait pas dans la tète du curé , ni je crois d''aucun curé de campagne , que Ton parlât d''abondance ; ensuite , son vicaire allait nécessairement faire une profession de foi, et Gausse , en regardant Toeil éloquent et mélancolique du prêtre , pensa que M. Joseph

serait un rig^oureux observateur des minutieuses pratiques de la religion.

J)\\n autre cote' , tout le monde désirait entendre ce prêtre , qui officiait avec tant d''onction , et les femmes, par dessus tout, attendaient ce moment pour jug^er plus Ii fond , de cette figure qu''elles n''apercevaient que lorsque M. Joseph se retournait , et de Porgane , des sèntimens , de la taille du jeune vicaire.

Le bon curé , enchanté de se voir pour toujours débarrassé des prônes et des sermons , qui étaient pour lui la tache la phis difficile et la plus fatigante , débita avec sa bonhomiQ habituelle le dernier prône qu'ail eut composé. Nous le transcrivons , a cause de son originalité :

« Mes enfans , a bon entendeur, salut î il suffit d^m mot pour éclairer la conscience; or, nu Ton s''en vient, nu Ton s''en retourne;

songez.. a cela, et vous verrez qu''il ne faut emporter au ciel qù''une âme sans remords , sans cela vous seriez reçus comme des chiens dans un jeu de quilles ; or, on ne court pas Jeux lièvres à la fois , on ne fait pas son salut et sa fortune ; un riche passe plutôt par un trou d''aiguille qu''il n''entre dans le ciel; les^ honneurs changent les mœurs , et un nîors dore ne rend pas le cheval meilleur. Helas ! le chemin du ciel est étroit, et celui de Penfer large ; gardez donc une poire pour la soif , en vous conduisant bien ; ne soyez pas moitié figue , moitié raisin , et sans chercher midi a quatorz:: heures , allez droit votre chemin , vous arriverez. Je sais bien que Ton vous dira : Il faut hurler avec les loups... alors souvcncz-vous que les conseilleivrs ne sont pas les payeurs , et que qui casse les verres les paye ; allez , pensez toujours a votre salut, cl pour cela deux sûretés valent mieux qu\me ; car saint

Pierre ne laissera pas passer des chats pour des lièvres. Il est vrai cjull n''y a si l)on cheval qui ne bronche , et qu'ail n\'st pas permis à tout le monde d''aller l\ Corinlhc, quoique j'^ignore ce que c'*est que Corintlie , cai. à petit mercier, petit panier, je puis vous assurer que le Seig^ncur est bon , et sans rester entre le ziste et le zeste , assurez souvent vos comptes avec lui , pour ne pas mourir en fraude ; les bons comptes font les bons amis.

«Je vous laisse, mes enfans, car il n'y a si bonne compagnie qu'il ne faille quitter; souffrez donc que je répète une dernière fois que chacun est fils de ses œuvres, et un bon conseil vaut un œil dans la main : or, qui a su vivre, c''est-a-dire bien vivre, sait mourir. Je sais bien qu'ail n''y a pas de rose sans épine , et que la vie est difficile , mais souvenez-vous qu''avec du temps et de la patience la feuille du mûrier devient satin ; du reste , si le dia-

Lie est fin , nous sommes comme des éveilles de Pôissy , et à trompeur, trompeur et demi : je vous réponds qu'ail y perdra son latin , car fin contre fin il n''y a pas de doublure : au surplus, n'*avons-nous pas Pespoir du paradis ? or, qui a terre a guerre; défendons-nous du démon; à bon chat, bon rat; et souvenezvous qu''à brebis tondue Dieu mesure le vent ; il vous aidera , mes enfans ; un père est toujours père.

« Vous voye;i -qu''aujourd''hui , comme toujours, je n''ai jamais cherché a vous jeter de la poudre aux yeux. Je vous dis lés choses sans fleurs de rhétorique. Adieu, mes enfans; le moine répond comme Pabbé chante , j ''espère que mon succès eur vous conduira encove mieux que je n^ai fait! néanmoins, je crois que vous n''oublierez pas votre vieux pasteur, qui vous souhaite la béatitude des anges. » A peine M. Gausse eut-il fini , que le jeune

prêtre , précédé parle bedeau , se dirigea vers la chaire de Vérité. Le plus grand silence se rétablit, le clergé se groupa à Tcntrée du chœur, M. Joseph se plaça dans la chaire , et regardant tour à-tour et cette antique voûte et ses paroissiens , il leur dit d''un ton de voix lent , grave et paternel :

- « Mes frères , c'*est ici , dans cette humble campagne, que j'^annoncerai la parole divine, le pain de vie ; c''est a vos cœurs simples et exempts des grandes passions que je m'*adrcsserai toujours , car toujours je veux demeurer parmi vous ; c''est dans cette vallée que j''ai marqué ma place.

« Mes enfans , je vous donne ce nom , car je vous adopte et veux être pour vous un véritable père spirituel ; je ferai tout pour acquérir votre amour , heureux si j''y réussis î heureux si , vous dirigeant dans la bonne voie , après avoir guidé les pères , je les console par Tes-

poi r qu''ils laisseront des fils dignes d'eux. Nous lâcherons d''ecarler Jes orages qui pourraient menacer notre vallée et nous Tenceindrons de manière à la purifier.

(( Mes enfans , n**altendez jamais de moi ni (loqnens discours, ni sëvcrite, ni exigence : ministre du Dieu qui disait : Laissez, approcher les petits enfans de moi, je ne parlerai qu'ail votre cœur; Jésus pardonna à la Samaritaine : Jésus se contentait de peu, je tâcherai d''imiler ce divin Maître, je ne vous prêcherai que ce qa''il a pi;éché, la douceur et la charité. »

Une larme sVchappa de Toeil du xicaire à celte dernière phrase, et son émotion fut remarquée par tout le monde.

« Surtout, dit-il, nous vous préserverons de notre mieux de ces grandes passions, le malheur de Phomme véritablement sensible, et si nous ne pouvons réussir aies écarter, nous

vous offrirons des consolations ; enfin , nous irons pleurer avec le malheureux , secourir le pauvre , faire entrevoir au mourant la bonté et non la vengeance de rÉternel. Bénissant toujours, récompensant et conciliant sans cesse , nous tâcherons que notre mort soit rej]^ardée par vous comme un malheur , et que souvent , dans vos afflictions , vous disiez : — Ah! si notre vicaire vivait'..... Voilà la seule oraison funèbre , les seules louanges que nous désirons après nous être efforcés de semer des fleurs sur vos pas dans cette vie de douleur. Songeons toujours que c^est là-haut que nous devons nous rencontrer tous, jouissant d''un éternel bonheur. »

11 semblait que cette douce voix fît résonner dans les cœurs la divine musique 4es anges. Un attendrissement général fut pour le jeune vicaire un triompiic c|ui parut le toucher.

— Il n^i pas dit un seul mot/le lalin ! dit

l.V. VICAIUF. I. /|

Marcus-Tullius Leseq a run des cures, sans cela son discours ne serait pas mal.

Lorsque le jeune homme revint au chœur, M. Gausse lui prit la main et la lui serra avec une expression admirable de remercîment et de compassion , car le bon curé avait pleuré quand M. Joseph avait parlé de sa fin prochaine.

La messe fut achevée avec la même ferveur, les cœurs de tous les bons habitans avaient été émus , et dans rassemblée il y eut une Jeune fille qui pleura amèrement lorsque le vicaire parla des malheurs que causaient les passions. C'était la fille de Marie , concierge du château d'*Aulnay . Avant la fin de la messe , elle se trouva tellement malade , que son frère Michel fut obligé de la prendre dans ses bras pour la transporter chez elle. Pauvre fille ! bientôt elle devait revenir dans

•cette église, pour la dernière fois , et portée par ses compagnes î

En sortant de la messe , on parla long-tcuips

' du vicaire , du prône , de la jeune fille , et chacun fit des commentaires que nous nous dispenserons de raconter.

he boa curé, suivi de son vicaire et de ses trois collègues , revint a cette salle a manger où déjà les conviés se trouvaient, et bientôt on se livra a la joie du festin. Cette joie fut un peu contenue par la mélancolie empreinte dans toutes les manières et dans tous les discours du jeune prêtre ; M. Gausse , qui plaignait déjà le malheur qu''il ignorait , parut moins gai qu''a Tordinaire. Il usa auprès de son .jeune sujîpléant de cette affabilité doucj et prévenante qu''il n^ist au pouvoir de personne de repousser.

La conversation fut trop insipide pour que nous la r«ippor lions , M. Joseph n'y ayant rien

fourni, gi ce n'est une ample collection de formules suivantes : oui^ non ^ je vous suis obligé^ merci, je vous remercie beaucoup, j'aurai cet honneur-là , etc. , etc.

Lorsque les curés furent partis ainsi que la haute société d^'Aulnay , lorsque M. Gausse et M. Joseph se trouvèrent seuls dans le salon éclairé par les bougies de la cheminée, et d^me table où Ton avait joué à la mouche , le bon curé regarda le vicaire qui , pensif et la tête inclinée, ne disait mot; il s'^approcha de lui , et lui prenant la main :

— Mon jeune ami , vous logerez ici ; votre appartement est tout préparé , il est décoré avec le luxe de la simplicité. Marguerite a sa chambre non loin de la vôtre , de manière que, s''il vous arrive quelque chose, elle sera a vos ordres ; elle était auparavant au rez-de-chaussée , afin d''étre plus a portée de moi , lorsque mes attaques de goutte vien-

lient me laire des sommations pas U 0[> respce- Uieuscs. A bon entendeur demi-mot, je sais ee ciifelles veulent dire ; mais , il y a ([uelques jours, Marguerite m''a fait comprendre qu^me sonnette 'a mon chevet était beaucoup plus sûre, elle m''en a donné de fort bonnes raisons , on peut toujours sonner et il est quelquefois difficile de se lever et d''appeler; ainsi , ajouta le curé en voyant que le jeune homme allait parler, ne craignez pas pour moi.

Il y avait dans les manières de ce bon curé une franchise qui mettait a Taise et qui faisait disparaître lesintervallcsde temps , d''àges , etc. Enfin , il était déjà Tami de ce jeune homme, et Joseph éprouvait , malgré sa sombre misantropie , un secret penchant pour ce vieillard aimable. Le vicaire accepta donc , mais il accepta en donnant a entendre au curé qu''il croyait lui sacrifier beaucoup^ et notammçnt sa liberté.

— AIiJ mon ami , il n'est point de belles prisons! ainsi comptez que dans cette maison vous serez dans la plus entière liberté i pas de gêné » faites ce que vous voudrez , agfissez comme il vous plaira , chacun est fils de ses œuvres. Ménagez Marguerite!... du reste, tout est a vous : jardins , maison , cœurs , tout enfin ; et comme on dit : vinaigre donné vaut mieux que miel acheté... non que je veuille mettre un prix a ce service, ce qui doit le faire vakïir, cVst la franchise et Tamitié.

Que dire à cela ? Le vicaire serra la main de son hôte et le remercia avec plus de chaleur que le curé ne lui en supposait.

— Jeune homme , dit M. Gausse avec un Ion dô consolation au moment où ils allaient se dire Tadieu du soir, souvenez- vous qu'^avèc du temps et de la patience la feuille de mûrier devient satin.

Ce proverbe parut ag^ir sur Joseph , qui monta pensif à son appartement.

Pour la première fois depuis long-temps , le curé se mit a réfléchir en procédant, avec Marguerite, a Toeuvre de son coucher. La gouvernante fut étonnée de la taciturnité de son maître ; cependant , lorsqu''il fut couché , il dit :

— Marguerite , ce jeune homme a quelque chose ! . . .

— Oh î monsieur , bien certainement , il y a quelque anguille sous roche...

Un « adieu, Marguerite ! » arrêta le flux qui devait suivre cette réponse. Alors la gouvernante alla se reposer de ses fatigues non loin de rendroitoù dorniait le beau vicaire.,,

Traite sur les servantes. — Projets de ]Mar{;aerile'.

— Coninicnt le curé se débarrassa de ses prônes

— Marfjuerite sur une échelle. — Ce qui s'en suit.

Oui , de toutes les servantes, je n''en excepte pas même les femmeç de chambre de grandes dames qtii, souvent, veillent sur les escaliers dérobes, je prétends et je soutiens que la servante qui déploie le plus de génie , cY^st la servante d** un curé.

Celte assertion ne m'^appcvrtient nullement , elle est prononcée entre une heure et deux de la nuit par Marguerite qui ne dort pas , aussi je la laisse prouver son dire.

— Ah ! grand Dieu ! pensait-elle , que nous avons de mal dans nos états /. . . que de menées, que d''adresse , que de science ne faut-il pas déployer depuis le moment oii Ton entre chez un curé jusqu''au moment oii Ton devient maîtresse absolue !... et que de prudence ensuite pour ne pas trop lui faire sentir notre empire et arriver jusqu''au testament î Ne fautil pas , de plus , se contenter de la vertu de son maître ? car une gouvernante de curé ne peut se livrer aux vertus séculières du village , elle doit afficher un vernis de sainteté et de componction qui éblouisse les honnêtes gens et retienne les insolens. Ce n''est pas que.... Les idées de la servante devinrent trop com-

pliquécs pour cjuV^lle osât se hasarder dans ce labyrinthe. )

Mais , reprit-elle , j''ai tout accompli et je \ois que ce n''est rien encore !...

Le véritable chef-d'*œuvrc , c'^est s''il arrive un vicaire , s''il est jeune , qu''il loge a la cure, à trois pas de nous , de diriger sa conduite de façon à sauver au moins les apparences.

Ici Marguerite fut absorbée par de sérieuses réflexions, et elle passa au moins une heure a calculer les moyens les \wS sûrs de sauver au moins les apparences. Quant au fond , la digne fille avait trop de confiance dans la solidité de ses principes et dans sa vieille habitude de sagesse pour s'*en occuper un instant.

Le sommeil la gagna enfin avant quMle eut trouvé la solution de ce problème difficile.

Certes , le lecteur ne voit entre ce monologue et la garde -robe de Marguerite aucun

rapport, aucune coïncidence... eh bien, il n^en est pas moins vrai que ce fut ce monologue qui fit lever la gouvernante plus tôt que d''ordinaire pour tenir mi conseil sur ce que ses atours lui offraient de plus coquet et de plus séduisant. Elle consentit a subir le supplice impose par une paire de souliers qui lui faisaient un petit pied ; elle frisa ses cheveux , arrangea son mouchoir de linon de manière a laisser, tout en s luvant les apparences , des interstices que je nommerais volontiers des meurtrières. Enfin , Marguerite se serra la taille , mit un corsage a manches courtes , et résolut de soutenir, désormais, les dépenses causées par ce costume sur le pied de guerre.

Le jeune vicaire descendit poiu' aller dire sa messe et revint pour déjeuner, il salua le bon curé, mais du reste ne dit pas un mpt , et son œil chaste ne se leva pas une seule fois sur

Marguerite , dont les ruses n''eureiit aucun succès. En vain en apportant le café, avait-clle (ilale sur la manche noire du prêtre son beau bras blanc et potelé, en vain elle interpella le jeune homme pour consulter ses g^oiits , en vain elle fut jusqu'à le laisser manquer de pain pour obtenir un regard , le vicaire resta impassible comme le marbre d^mc statue, et M. Gausse imita son silence en examinant toutefois le manège de Marguerite et la sévère attitude du jeune homme.

— Marguerite , dit enfin M. Gausse , qui a bu boira , et je sens bien que où la chèvre est liée il fautcju^ede broute , mais les raisins, sont trop verts , mon enfant.

Marguerite fut abasourdie et déconcerte'e par cette tirade de proverbes ; elle disparut promptement en ne pouvant répondre , mais elle jeta encore un regard sur le jeune prêtre,

qui de son coté , levant les yeux sur M» Gausse , semblait solliciter une explication.

— Cest une bonne fille , ajouta Gausse , mais vous le savez , mon jeune ami , la caque sent toujours le hareng , et la femme est un animal d'^habitude; laissons cela , voulez-vous venir faire un tour dans la vallée ?. . . ma sciatique est bonne personne aujourd'*liui, et il y a long- temps que je ne me suis promené. Le jeune vicaire prit son chapeau , alla chercher celui de son curé , et , lui donnant son bras , ils allèrent examiner la beauté du site d'*A.ulnay.

Joseph parut s''animer a la vue de celte délicieuse vallée choisie pour sa retraite , et il fut en proie aux plus vives émotions a Taspect de ce site admirable; il lui semblait connaître ces beaux lieux , et il en avait dans Tàme une connaissance vague comme si ses révcs lui eussent montré cet endroit , ou comme si les pre-

— es —

miers jours de son enfance s'*y fussent passés. Il déroba ces sentimens et son étonnement au curé.

Néanmoins , au bout d'une demi-heure de silence : — On devrait être heureux ici ! ditil en soupirant. Mais cette réflexion le fit retomber dans ses rêveries , et sa figure exprima alternativement ou la douleur profonde , ou la résiliation amére. Cette préoccupation ne lui permit pas d''entendre le long discours et les proverbes du curé ; ils revinrent lentement a la maison , et M. Gausse se croyant bien écouté , vu le silence du jeune homn>e, continuait toujours son discours, qu''il termina ainsi :

— Oui , mon ami , mena jer le vin quand le tonneau tire a sa fin, c''cst s'y prendre trop tard; il est certain que vous avez du chagrinée n"en veux pas demander la cause : chacun est maître de son secret, et confiance se donne

et ne se prend point ; mais écoutez , mon ami , un bon conseil vaut un œil dans la main , n''usez pas votre âme , elle me paraît de bon aloi , vivez pour les autres , si ce n''est pas pour vous , et n''imitez pas cette jeune personne qui meurt de chagrin : quoi qu'Ali brebis tondue Dieu mesure le vent , la pauvre fille aimait trop, et elle n''a pu supporter la nouvelle de la mort de son soldat.

— Ccst vrai, monsieur, ajoula Marguerite, qui se trouvait sur le pas de la porte ; depuis hier qu''elle est sortie si mal de Téglise , elle a encore empiré.

Ces paroles germèrent dans Tàme du prêtre et redoublèrent les voiles sombres de son front, si bien qVen se mettant a table , sa pâleur était tellement eifrayante que Marguerite s\^!cria :

— M. Jo-eph , vous vous trouvez mal !

— Mon enfant, qu^avez-vous? dit le bon

cui(; ? Marguerite , verse un verre de vin de Malaga, et donne-le... ^

— Non, je vous remereie, répondit-il. Vous dites donc que cette jeune fille se meurt ?

— La pauvre enfant! elle est peut-être morte ! . . . sV!cria Marguerite.

A ce mot, le vicaire regarda la gouvernante , qui rougit et baissa les yeux.

— Où est-elle? où demeure-t-eile? reprit Joseph... Il faut que j''ailîe la voir pour la consoler. Pauvre malheureuse! que je Ja plains! quVlle doit souffrir ! . . .

— Plus d'^espoir , dit le ci^ré , Ton a reçu la nouvelle que Robert est mort en Russie.

Des larmes vinrent sillonner les joues pales du vicaire , et il lui fut impossible de

mangei'.

Au sortir de la table, il se lit enseigner le chemin du château, et il se dirigea vers Fhabitalion de la concierge. Le vicaire arrive ,

Lr: vicMuK. I. , 5

futrevoil la jriine fille sur son lit de douleur, il va s'^asseoir au chevet , lui prend sa main brûlante , sa parole expire sur ses lèvres , il fixe cette victime de Tamour, de grosses larmes roulent dans ses yeux... La vieille mère, le frère et une femme de jardinier, qui se trou» ^ vaient dans celte chambre , restent stupéfaits de ce tableau ; le silence rè^ne , et le vicaire ne sait que regarder Laurette et répéter :

— Pauvre enfant ! . . . que ferais-tu sur cette terre si ton cœur est brisé , pauvre enfant!...

Après une heure, le vicaire accablé sort, et serrant la main de la vieille mère il dit :

— Je reviendrai.

' On s'^aperçut facilement que le j eune homme avait pris part a cette souffrance beaucoup plus qu^il ne le devait, et cette famille désolée resta long-temps frappée de cette visite éloquente de douleur.

A quelques jours de la , le euré voyant

qu'eau total son vicaire n'hélait pas si diable qu''il paraissait noir ( ce sont ses propres expressions ) , et son premier prône surtout lui revenant beaucoup parce qu^il n'y avait trouvé ni fanatisme , ni hypocrisie , comme ils étaient assis a côlë Tun de Fautre dans le salon , un samedi soir, au sortir du souper, il entama ainsi l^ conversation et hasarda les propositions smvantes :

— Ecoutez , M. Joseph , il faut maintenant nous partager notre besogne; les bons comptes font les bons amis , comme vous savez. Je vous dirai donc qu''étant infirme, jVspère que vous voudrez bien vous charger des cour ses dans le village , des secours a remettre aux malheureux , des consolations à donner, des malades a assister?

— Monsieur, répondit le jeune homme , ce S^nt les plus beaux privilèges des ministres du

Seigneur, et si vous me les cédez , j'en serai reconnaissant.

Le curé , enchanté de là docilité de M. Joseph , continua ainsi :

-^ Qui parle bien ne saurait trop parler ! Mon cher vicaire, votre prône non préparé m''a d'autant plus séduit qu'il a fait effet sur mes ouailles , et vous avez une si grande facilité , que je ne vois aucune peine pour vous à veus^charofcr aussi des sermons...

Ici il regarda le vicaire avec une espèce d'anxiété.

— M. le curé , vos paroissiens regretteront de ne plus entendre la voix de leur digne pasteur, mais je peux vous répondre qu'ils trouveront ca moi votre zèle pour leur éviter les malheurs qu''catraînent les vices.

—Mon jeune ami, reprit M. Gausse en hésitant visiblement , j'ai encore une chose a vous dire : je mr; fais vieux! soit faiblesse, ^it

chajj^rin de voir mourir ces pauvres gens que j'aime, et avec lesquels j'^ai vécu si lonor-tcmps, les «nterremens me font mal. N^illex pas croire , mon ami , que , me trouvant près de la mort, j''aime mieux être dos a dos avec elle que face à face : non, Dieu m''est témoin que ^ je suis résigné ! d''aillcuis, puisque je suis né, ne faut-il pas mourir?... Mais les baptêmes, les naissances me ront mieux , mes repas n'en souffrent point , et vous qui êtes jeune, courageux, vous qui ne connaissez personne ici, alors...

— Oui, monsieur, les enterremens me conviennent , et je vous éviterai volontiers la faligue d'une cérémonie dont l'aspect n'a rien d'effrayant pour un homme de mon âge et de mon caractère. *

Le bon curé ne comprit point le sens caché de ces paroles amères ; il répondit ; Mon jeune ami, je vous sais gré d\iii emprcssemcnl oii la

complaisance entre au moins autant que le zèle; tachez d''étre heureux avec un vieillard qui vous aime (ces paroles e'taieut affectueuses et il cherchait la main du vicaire) ; et souvenez-^ vous que le temps est un grand maître.

I le ton du bon curé alla au cœur de Joseph, et î on âme de feu exprima avec chaleur sa reconnaissance pour le tendre intërét que M. Gausse lui témoignait.

Ainsi se termina la conversation ou le curé fit accepter a son vicaire les charges dont il se démettait avec tant de bonheur.

Le surlendemain de ces arrangemens , plusieurs voitures de meubles arrivèrent à Aulnay pour M* Joseph ; Félégance simple et no* ble de tout ce qui lui appartenait fut rema]>> qué« par Marguerite. Le vicaire paya généreusement les hommes qui procédèrent à Parrangement de ses apparlemens, et la curieuse gouvernante profita de cette circons-

tance pour examiner tout ce qui composait le mobilier du jeune eccle'siastique. Elle vit bien des choses dont elle ignorait Pusage et qui lui fournirent la matière de bien des commen* taires.

Lorsque tout fut mis en place , que la chambre et les deux cabinets de M. Joseph furent meublés avec une recherche qui passa pour de la somptuosité dans Tesprit de Marguerite, elle fut très surj^rise en entendant le vicaire rappeler, elle se rendit dans son cabinet. Il serait impossible de confier au papier toutes les réflexions , les espérances , les craintes qui se pressèrent dans Tâme de Marguerite ; elle sV vança , rouge , palpitante , timide , et demanda d'une voix entrecoupée :

— Monsieur, (|ue me voulez-vous?...

— Marguerite , dit le vicaire, d''après le caractère de M. Gaussé , je vois qu'ail me serait

impossible de lui faire entendre raison sur certaines choses...

La gouvernante s'^avança et répondit : — Eh bien , monsieur ?

— Eh bien , Marguerite , nous devons alors nous arranger ensemble... et...

— Comment , monsieur, interrompit Marguerite, vous auriez déjà pensé...

— Mais,Margucritc,c''estla première pensée que ]'ai eue lorsque M. Gausse m'^a offert sa maison...

' — Vraiment, monsieur?... Et la servante s'approcha encore du vicaire.

— Ainsi , reprit Joseph , j*'ai moi-même fixé la somme...

" — h'à somme! ah! monsieur...

A ce ton , à ces paroles , le vicaire leva la tête ; aussitôt Marguerite baissa les yeux d''un air modeste , et laissa le jeune homme indécis. L'instant de silence qui s''cnsuivit fut

encore un moment d'^ivressc pour k gouvernante.

— J'ai cru, Marguerite , continua M. Joseph d'une voix qui parut sévère a la pauvre servante , j'ai cru que deux mille francs seraient une somme suffisante pour dédommager chaque année jVI. Gausse des frais que doivent causer mon logement , ma nourriture, etc. Tenez, Marguerite, voici lapremièrc année, car M. Gausse ne voudrait pas entendre parler de ces détails.

Les deux mille francs , que le vicaire mit sur son bureau, ne paraissaient pas valoir quinze sous a la gouvernante , et , bien que rintërét élevât souvent la voix en elle, une somnnî plus forte encore n'eût rien été a ses yeux en ce moment.

— Mais , ajouta Joseph , je vous supplie d'une chose, Marguerite, c'est de ne jamais me parler et de ne point inlcrrompre mes

méditations. Je connai » Pheure du déjeuner et du dîner, je me fen i rarement attendre : ainsi , sous aucun pn'texte , n^entrez <;hez moi, et ne me dérangez... sinon, je serais forcé de quitter cette maison. Le matin, vous ferez ma chambre. Voila tout ce ipic je* réclame de vous; aUe>...

Marguerite sortit , If s lèvres pincées , et cou rut tout raconter k M. Gausse. Celui-ci, pétt i de Targile le plus doux elle plus rare qui soi t au monde , compatis iait à tous les chagrins , mais il y compatissait par des proverbes : aussi, lorsque Blarguerite eut fini sa longue litanie , le bon curé lui répondit par une kyrielle dcî proverbes tant soit peu ironiques dans le: quels Marguerite pul saisir quelques allusiôiïS à sa déconvenue.

Il devint évident que le vicaire notait pîis un homme ordinaire : pejidant quelques jours, la gouvernante fut triste , morose, mais

enfin elle prit son parti , et ne regjarda plus le vicaire que comme un être supérieur qui n^avait aucun rapport avec les servantes de cure. Toutes ses prétentions en déroute se convertirent en une curiosité , mais une curiosité!... mille fois plus vive que celle d^Êve.

Le vicaire ne dévia pas de ce qu^il avait prononcé : il fut dans la maison sans y être, et vaqua li ses occupations sacerdotales avec la ponctualité de l-aiguille qui parcourt un cactan ; le curé Gausse s'^habitua a la vie de ce personnag^e mystérieux , en ce qu''il ne retrancha rien de ses habitudes ; il fit comme à son ordinaire , et le vicaire délivra le bon curé de toutes les obligations qui le gênaient.

Cependant le vicaire était toujours ro])jet des perpétuelles conversations du village , k commencer par Marguerite, qui , bavarde par

vocation, jasait avec le plus de monde qu'acné pouvait.

— J'c^ reviens toujours à penser, disait-elle à madame Devau , femme sur le retour, mais encore agréable et dont les prétentions pouvaient paraître légitimes, qu\m jeune homme qui ne mange ni ne parle et qui ne fait rien comme un autre n''est pas un jeune homme naturel.

Madame Devau , qui n''avait jamais songé à donner un adjoint au maire de la commune d''Aulnay , mais qui , en aucun temps , n''avait dispensé volontairement cet estimable magistrat de ses fonctions publiques et privées, madame Devau , comparant la jeuiiesse du vi' caire avec Page mùr de son époux , conclut avec Marguerite que M. Joseph n''était pas un jeune homme comme un autre , et M. Dcr vau , se rengorgeant dans sa cravate blanche.,

approuva par un gros rire la conclusion de sa femme.

Tous ces caquets se faisaient à petit bruit , le bon curé n''aimait pas les bavardages extérieurs , cela lui donnait des inquiétudes ; trop parler nuit , comme trop gratter cuit , disaitil souvent a Marguerite ; aussi cette dernière avait- elle soin de tout faire marcher comme h Tordinaire, afin que son maître no fAipn oûî de rien. Malgré tous les soins quMIo prenait, les paroles qu^^elle disait , Marguerite avait encore le temps de penser; estait une fille unique que cette Marguerite ! Pour preuve de ce que j'avance , elle médita une réconciliation avec Marcus TuUius Leseq , dont elle prévit que Pintelligence lui serait utile dans les découvertes a faire sur le vicaire ; car, tlisait-elle en elle-même : — Faut que tout cela ait une fin.

En foi de quoi , elle entama les premières

négociations, qui consistaient à saluer le maître d'accolé avec plus d''attention , et à lui de* mander des nouvelles de sa santé.

Le bon curé Gausse, suivant toujours les impulsions données par sa gouvernante , se préparait, sans s'^en douter, à voir Leseq plus favorablement : cependant, tout en soignant bien son existence , ce brave homme était plus rêveur que de coutume, la rareté des proverbes faisait voir à Marguerite que son maître était fortement dominé par la pensée ( chose inouie ! )

M. Joseph, fidèle a ses promesses, parcourait les chaumières, secourait les malheureux, était allé revoir la jeune Laurette , qui était dans un tel état de faiblesse qu'elle ne pouvait vivre long-temps. Enfin, le vicaire était regardé dans le village comme une seconde providence. Il se trouvait aux heures du repas du curé , quelquefois il restait le soir avec lui ;

mais rindifference de la vie se monlrait toujours dans ses moindres actions , sans qu^une .•eulé plainte sortit de sa bouche, et cette rési- {[nation perçait dans Tàme du bon curé , qui se voyait Forcé de se taire , au lieu de consolçr le jeune homme.

— Qui marche à tâtons se heurte presque toujours, concluait ce bon homme, qui, au besoin , inventait des proverbes ; donc , tant qu^il ne me dira pas ses peines , il ne faut pas essayer de les adoucir.

Un nouvel incident vint mettre le comble à la curiosité et aux bavardages sur M. Joseph : cet incident jeta même un vernis sur sa conduite, qui donna lieu aux plus graves réflexions, comme nous le verrons bientôt.

Marguerite découvrit , par hasard , que , bien que M. Joseph restât des journées entières renfermé chez lui , il veillait encore ,une partie des nuits. Un soir, Marguerite , ne pouvant

résistei' à sa curiosité, dressa une échelle k côté de la croisée do son cabinet, et regardant par les intervalles de la jalousie , elle eut la constance de suivre M. Joseph dans toutes ses opérations. Elle le vit assis sur son fauteuil , Toei l fixé sur un objet qu'acné ne put distinguer, à son grand déplaisir : la gouvernante, étonnée d''une attitude si constante , se fatigua de la sienne et fut obligée de descendre de son échelle ; de quart-dlieure en quart -d''heiire , elle remontait avec une ténacité vraiment héroïque , si nous considérons la position périlleuse d'une grosse gouvernante, sur ufie faible échelle. Le vicaire était toujours immobile comme une statue. Enfin , au quatrième voyage , elle tressaillit en apercevant le jeune homme lever ses mains et ses yeux au ciel , s'approcher de la table et écrire avec une

vitesse incroyable. Il parlait Marguerite

risqua une chulc en cherchant à coller son

oreille contre la fenêtre , mais ce fut en vain ; la fenêtre ëtaît trop bien close pour qu'acné put entendre quelque chose. Le jeune homme paraissait oppressé , des larmes coulaient de ses yeiix ; bientôt il se leva , essaya de lire , essaya de prier, mais un charme invincible le faisait toujours revenir a sa contemplation première. Marguerite leva a la fin le siège, c''est-a-dire qu'acné emporta son échelle; il était une heure du matin , et le vicaire ne paraissait pas encore disposé a se coucher.

Marguerite , le lendemain , commença par apprendre à M. Gausse cette circonstance majeure. Pendant une journée toute entière , M. Gausse causa avec elle la-dessus , et il finit par conclure que chacun était fils de ses œuvres, et que le charbonnier était maître chez soi. Marguerite voyant que tout avait été tellement approfondi avec son maître dans cette journée, qu'ail était impossible de reparler encore le

lendemain sur ce sujet , pensa que la curiosité du viliagc lui procurerait encore les douceurs des re'pétitions : elle alla donc chercher du jujube chez le pharmacien, qui présidait en ce moment rassemblée des notables. L^air mystérieux de la servante du curé attira surle-champ quelques habitués du cercle qui glanaient devant la porte les cancans que mademoiselle Félicité , la plus élégante ouvrière de Tendroit , laissait négligemment tomber sur son passage.

— EnBn , oui , disait Marguerite , en frappant le comptoir avec sa clef, ce n'^est pas que je lui en veuille, au moins, mais je dis, je soutiens , je répète et vous conviendrez avec moi que la vie de ce jeune homme est dominée par quelque chose de bien déplorable, bien intéressant, ou bien criminel peut-être!.,. Et elle prononça ces derniers mots lentement et a voix basse.. «

.JbA iSSi jâgL

— \hî réjonditTulIius se hasardant à p6sér la main sur le bras de Marguerite, ce qui faisait présumer fjiie les négociations étaient toujours en vigueur ; celui qui ne sait pas le latin a toujours quelque chose a se reprocher!...

' — Cela vous plaît à dire, interrompît M. Dcvau , mais moi qui ne sais même pas le français , cela ne m'empêche pas d'hêtre honnête homme.

- — Mais ceci est fort différent, repartit Marcus Tullius , car un homme qui ne connaît pas sa langue n^est pas tenu d'en savoir une autre. Cela n'^empêche pas que si j'étais maire 6u^ juge de paix, je saurais si quelque chose de coupable ne cause pas sa tristesse...

— ji cause cjuun homme est sérieux, reprît le maire , est-ce une raison pour en induire pî^que-pendre ? S'il veille , il lui faut de la bougie, pas vrai, monsieur Delporte? Il a fort bien su me parler l'autre jour, pour me prier ^

({^acquitter les mémoires de tous les malheureux du village, à cause qu* il m^en a remboursé plus de trente articles, parmi lesquels il y en avait d^assez considérables, ma foi ; je croyais bien les perdre , et , voyez-vous , un prêtre qui a de Thumanité, qui ne vous fait rien per- ^ dre , le commerce qui va , la charité , la bienfaisance.,..» Voyez- vous... ^ enfin.. *.« c^est clair

— Je suis parfaitement dé Tavis de M» le maire , dit Leseq, «/wewdonc! car si le vicaire est riche, s'il fait du bien , errare humanum est y prenez que je me suis trompé.

Marguerite essaya en vain de ranimer la conversation à laquelle Pamen de Leseq avait donné Pextréme-onction , elle eut la douleur de voir que cet amen prévalut. En effet ^ la séance fut levée par le fait de la disparition de tous les membres qui la composaient ; elle re* prît alors (e cUemij?t di^ 1^ mai im) > noéditanl

sur la briëvetc des parole» et sur ta durée du silence*

En attendant les recherches que Leseq avait proposées, comme aucun autre objet Devenait alimenter la curiosité du village y elle planait toujours sur le vicaire. Ses beaux cheveux boucles, ses yeux si noirs, dont le feu était souvent tempéré par la douleur, sa démarche noble , ses mouvemens gracieux , avantages qui intéressent, mêmeauvillage,le faisaient remarquer favorablement. Chaque fois qu'ail sortait, les femmes venaient sur leur porte en aver^ tissant les autres par ces mots c

— Voila le vicaire, voila le vicaire ! . . • Et tout le monde accourait , et tout le monde regardait passer le mélancolique jeune homme !••.

Li marquise. — Laurette. — Toujours le Vicaire.

Pendant que ces petits cve'nemens occupaient tous les es})rils , une calèche élégante , attelée de deux beaux chevaux , roulait sur la route d\\....y à Aulnay-le-V^icomte, et enlraînaii la marquise de Recourt vers son château.

Comme elle nVn est plus qu''h une lieuc , iJ

devient urgent de donner une idée de son caractère et de celui de son mari.

Madame de Rocourt était une femme de trente-six ans, mais en voyant sa taille svelte, sa figure encore séduisante, ses cheveux noirs et son teint blanc, les hommes et même les femmes se trompaient sur son âge. De tout temps son esprit , sa bonté , firent oublier quVUe était belle. Madame de Rocourt portait sur son visage une douce expression, son sourire était gracieux et fin , ses yeux annonçaient une âme tendre, une pensée active. Sans être vive, inconséquente , ni légère, elle cédait facilement a Tattrait des qualités brillantes, elle obéissait a Penthousiasme qu^elles inspirent; enfin, cet involontaire désir de plaire, qu'ion a déshonoré du nom de coquetterie , cette sensibilité touchante qui porte les femmes k donner de Péspoir quand le devoir leur interdit çl''accorder du bonheur , entouraient

loule sa personne d'une irrésisti}3Je séduction. Depuis son mariage elle avait négligé tant de moyens de plaire, soit par estime et par égard pour son mari, soit qu'elle n'eut pas rencontré une âme qui put la comprendre, un homme qui sut yoir dans sa conquête autre chose qu'une entreprise.

Elle arrivait donc, jeune de cœur, a la quarantaine , c'est-à-dire a l'âge où les passions des femmes acquièrent leur dernier degré d'intensité. Elle aimait la méditation , et répandait parfois des larmes en secret.

Sa jeunesse fut malheureuse , elle devint orpheline en naissant ; sa mère, déjà veuve, mourut en lui donnant le jour, et la tante qui prit soin de son enfance avait un caractère froid, acariâtre et minutieux, qui contrastait singulièrement avec celui de sa jeune nièce. On peut donc croire que les qualités de la

marquise furent, en quelque sorte , la conséquence de Pespèce de rigueur monastique que sa tante déploya dans son éducation ; car il est bien certain que les enfans ne prennent jamais les défauts de ceux qui les élèvent.

Cette tante, ultra -janséniste, n^y voyait pas bien clair, malgré les lunettes qui lui servaient à lire les ouvrages sur la grâce , et Joséphine de Vaucelles , sa tendre pupille , lut quelquefois toute autre chose que le père Quesnel et les oeuvres d'*Arnauld.

Une fille dévole ne doit pas se connaître aux détails qu^cntraîne la naissance d^un enfant : aussi , lorsqu'elle se trouva chargée de sa nièce , la confia-t-elle a une nourrice pour ne la reprendre que lorsque la pauvre petite fut en état de se tenir tranquille sur une chaise.

Alors les seuls plaisirs de cette malheureuse enfant consistaient au dehors dans les pompes

de Téglise , et a la maison dans les soins qu^elIe prenait pour ne pas embarrasser mademoiselle Ursule de Karadeuc. Ce' tait un crime de déranger Fin violakle disposition de son chapelet, de ses livres , de sa tabatière , et en géne'ral de tous les meubles de sa chambre ; il fallait ca» resser le petit carlin et ne jamais le contrarier ; elle devait doucement évacuer Tapparlemcnt de M"" de Karadeuc aussitôt que certains ecclésiastiques y entraient : elle parviiit à cette connaissance en observant la mauvaise humeur qui Taccablait lorsquVlle resta les premières fois. Il fallait encore écouter, toujours en silence, et ne jamais se hasarder à attirer Tattention des abbés , en jouant avec leur canne ou leur chapeau ; mais surtout , il fallait ne pas détourner les sucreries , les massepains et les confitures destinées au petit chien; ce dernier crime ne pouvait être surpassé que par le crime capital d'^écouter aux portes.

Au milieu de cette contrainte , la pauvre Joséphine ^ passive et réservée , prit une douceur d'^ange qui couvi'ait une âme de feu. Dans cette solitude et dans cette ignorance , les belles qualités de son coeur grandirent comme ses défauts , et les méditations de cette àme naïve ne furent dirigées par personne. Enfin , cette belle enfant n'étant connue ni de sa tante, ni de ceux qui, habitués à son timide silence , le prenaient pour celui de la nullité , elle dut être surprise et heureuse lorsqu'un être aimable , devinant son mérite , sut le lui révéler avec adresse... De la les malheurs qui, dans celte occurrence, ne manquent jamais de. fondre sur les jeunes personnes livrées à elles-mêmes.

La sévérité de sa tante lui rendait chère sa pauvre nourrice d** Aulnay , qui Taimait comme une mère.et qui lui avait prodigué tantde soins: aussi Joséphine était-elle bien reconnaissante.

Cétait pour elle une jrande fête lorsque sa tante , gag^nee par une conduite exemplaire , lui permettait d''aller passer quelque temps à la chaumière de sa nourrice. Mademoiselle de Karadeuc ayant souvent des extases^ que beaucoup de gens appelaient des absences, accorda plus souvent cette permission à mesure que Joséphine avançait en âge*

Tous les souvenirs de jeunesse de la marquise se rattachaient donc au village d'^Aulnayle -Vicomte et le lui rendaient cher ; aussi, lorsque la mort de sa tante lui permit de se marier ) au lieu d''aller régner dans un couvent d'Allemagne oii les intrigues de mademoiselle de Karadeuc devaient la placer, Joséphine de Vaucelles ressentit une grande joie en devenant, a vingt ans, maîtresse de la terre dWulnay, Tune des possessions de son mari.

Le marquis de Rocourt était entré au service k Tàge de vingt ans , en obtenant la sur-

viva^içé du re^jimcnt de son père. I/état de paix < ans lequel se trouvail la France lui permit de suivre le louibillon de la cour : il joua, eut des maîtresses, fit des dcîtes, battit ses créanciers, creva ses chevaux, conduisit et brisa des voilures , suivit toutes les intrigues , en un mot, réalisa toutes les idées qu'ion se fait auJourd''hui d''un jeune marquis. A travers ces vices du temps, le jeune de Rocourt avait du courage , de Phonneur , et ce caractère chevaleresque, noble héritage que les mésalliances légitimes ou furlives ont fait perdre k beaucoup de gentilshommes d'^aujourd'^hui. Bref, émigrant par mode , rentrant en France par bravoure , il avait traversé à quarante ans les orages de la vie et de la politique. Devenu sage , il comprit alors en quoi consistait le bonheur.

Par TefiFet des événemens qui procurèrent à Leseq la' faculté de prendre le glorieux nom

— Gode Tullius, le marquis, autrefois eigncnr d^ Vulnay, n''cn était plus<juc le pro.ccteur; ce fut dans cette terre que le ci-devant marquis de Rocourl , heureux d'^avoir conservé sa forlune dins le g^rand naufrage des privilèges nobiliaires , se relira pour trouver le repos qu''il devait bicnlot fuir. Vlorsi! jeta les yeux autour de lui pour clierclier une fjmme qui , tout en ne le faisant pas déroger, eut a-,sez de qualités solides, de douceur et d'^amabilité pour assurer * le bonheur de la seconde moitié de sa vie. En ce moment , Joséphine de Vaucelles, ayant perdu sa tante et laissé Tadministra ion de ses biens à un homme d''affaires , sV ait réfugiée chez sa nourrice , dont la chaumière lui présentait un asile contre les persécutions. M. de Rocourt vit cette jeune orpheline : le marquis attribua sa mélancolie a Téducation qu''clleavait reçue, etil pensa, dès ce moment, a cdcapenser les privations de la jeunesse de

Joséphine, par un bonheur continu dont ils goûteraient ensemble les charmes. La jeune fille brillait aux yeux du marquis du prestige de toutes les vertus , et personne ne pouvait détruire cette ide'e , en révélant une faute que le plus profond secret avait ensevelie.

Joséphine n'*était heureuse qu''avec sa nourrice ; et, par la manière dont Marie compatissait aux peines de sa fille de lait, on eut dit qu'acné était instruite des secrets importans qui faisaient couler les pleurs de la jeune fille. Quoi qu'il en fut, la beauté de Joséphine, et , avant tout, son heureux caractère séduisirent M. de Recourt; les soins qu'ail prodigua, les hommages qu'ail offrit, furent reçus d'^abord avec indifférence, puis avec le sourire de Vslmitié. Enfin, reconnaissant dans le marquis quelques-unes des qualités dont elle était idolâtre, mademoiselle de Vaucelles consentit

il rcpouscr, en ne le regardant que comme un ami. On voyait que, déjà détrompée, elle considérait cette union comme un port de rcfujje, pour une '4mc qui n''avait pas encore rencontré et qui désespérait de trouver Pctre qui devait lui plaire. Ils furent mariés en secret, et cette cérémonie loucliante, célébrée au milieu de la nuit, dans la chapelle ruinée du cluiteau, fit verser bien des larmes a la jeune fiancée ; mais depuis son mariage sa mélancolie s'^effaça par degrés ., ne reparut que par instans , et tous ses soins tendirent à rendre heureux le marquis de Rocourl.

Marie ayant toujours refusé de suivre la marquise loin de sa terre natale , n''eut d\autre ambition que d''ètre concierge au château d'^A.ulnay, où elle voulait mourir au service de sa fille de lait.

Ce château était à dix minutes de chemin d\\ulnay-le-Vicomte ; une belle avenue de

LRVICAIKE. I. . 7

quatre ranges cl*'arbres conduisait à une énorme grille enfer, de chaque cote de laquelle étaient deux jolis bâtimens en briques. Uun formait Fhabitation de Marie, Tautre celle des jardiniers.

A cette porte, commençait une longue prairie terminée par le château dont la vue embrassait tout le village. Par la seconde façade, on jouissait de Taspect des jardins anglais, du parc, des bois d-i domaipe, et des ruines , romantiques de Tancien castel situé sur un petit lac. Toutes ces circonstances contribuaient a rendre ce séjour délicieux. Le château moderne avait été bâti par le pè.e du marquis : il se tiouvait assez grand pour recevoir des amis, et pas assez vaste pour devenir triste dans la solitude.

Comme je Tai déjà dit, cette terre rappelait

rop de souvenirs a la marquise pour qu''elle

manquât de venir Thabiter dans la belle sai-

son ; quant au marquis, il s''y rendait lorsque ses affaires le lui permettaient.

Cinq heures viennent de sonner a Thorloge de la paroisse ; en ce moment, Marie est assise au pied du lit de sa fille. Les chagrins , encore plus que Tàge, ont vieilli cette pauvre nourrice ; ses cheveux sont tout blancs, et des rides nombreuses sillonnent son visage- Ses lunettes sur le nez, elle s''imagine tricoter un bas bleu à large bord blanc quY4lc tient dans ses mains; mais a chaque minute, ses yeux se lèvent sur sa fille, elle soupire, et de grosses larmes tombent sur son ouvrage. Quoique la fièvre de Laurette commence a tomber, un reste de délire se promène encore dans cette imagination affaiblie. Elle croit voir celui qu''elle aime, ses yeux s''ani ment d''une flamme renaissante, et elle dit :

— Robert, attends-moi.

Puis elle se tait; mais bienJôt retombant

-. lOo —

dans crautres souvenirs, clic rclournc sa lêlc tiii côte de sa mcre :

— Vois-tu, reprend-elle en élevant ses bras vers la croisée, vois-tu, ma mère! ... il part ! .. . il me fait son dernier signe de main ! ses yeux me disent qu''ilm''ai me... qu''ilne m''oubliera pas... Pauvre Holiert ! cpiand te reverrai-je?...

h — Toujours son idée î murmura Marie en fixant les colonnes torses de sa table vermoulue.

— Manière, dis-moi qu''il n''est pas mort? s''écria ia jeune RI le d'un ton de voix déchirant; ou bien, ajouta-t-clîe, d^ni accent plus déchirant encore, si c''est vrai!... je vais te rejoindre, mon Robert !

La vieille mère tressaille, pâlit, regarde autour d''elle avec Frayeur.

— Michel ne revient pas du château... et elle prononça ces mois d^uie voix chevrotante,

qui annonçait combien elle redoutait la solitilde auprès de sa fille mourante.

Laurette, retombant sur son lit, paraissait .en proie au plus profond accablement; touta-coup des hennissemens de chevaux , le bruit du roulement de deux voitures , les cris des cochers se font entendre et interrompent le silence de Favenue. Marie reconnaît Téquipag^e de la marquise , elle descend les trois marches de sa maison ; d\ine main décharnée et tremblante elle ouvre la grille ; après de longs efforts, elle conduit péniblement chaque coté de cette lourde porte qui crie sur ses gonds; son visage s''anime a Taspect de sa maîtresse; elle essaye de sourire , mais en devine que le chagrin est Pexpression habituelle de sa physionomie.

La marquise , s''apercevant de la triste -se de Marie , fit signe d\ariéter.

~-^ Bonne nourrice , dit- elle , comment va ta fille?...

Les larmes de Marie répondent pour elle.

La marquise, attendrie, craint de faire une seconde question et regarde avec inquiétude Michel, son frère de lait, qui venait d''accourir au bruit des voitures; celui-ci, la comprenant, fait un mouvement de télé qui signifie que sa sosur vit encore ; mais ses yeux, levés au ciel , indiquent en même temps que de là seulement peut venir du secours.

— Yiensme dire tes chagrins, bonne Marie, viens... dit la marquise.

— Hélas! ma chère maîlresse, je ne peux : ma pauvre fille se meurt; et, jasqu''a son dernier moment, ne faut-il pas que je la regarde pleurer?... Mourir a vingt ans! ajouta cette triste mère , et mourir de chagrin pour avoir trop aimé ! . * . ô Laurettc ! . . . ^îi

Et son tablier sur ses yeux , ne pouvant re-

tenir les sanjjlots qui rctouffaicnt, Marie, le dos voùtë, la tcte penclicc, remonta les marches de sa maison et dispariU.

— Pauvre mère ! dil la marquise ; Michel, viens ce soir, que j^entende au moins parier de Marie... EtlVquipan^e entraîna madame de Piocourt, que celte scène avait violemment cmue.

En entrant dt ns ses appartemens, clic s''attendrit en voyart les fleurs fraîches qui décorent les jardinières : celles qu''elle préfère ont été placées dans 3a chambre ; partout, et dmvs les plus petites choses, on a étudié ses goûts , donc la volonté de Marie a dirigé Ls travaux de. Michel. — Qui m\imcra comrae ma nourrice, quand elle ne sera plus?... se domanda-t-elle.

L''air était si calme cju'^il ne pouvait agiter les rideaux les plus légers ; le jour qui fuyait, la cloche qui sonnait la prière du soir, cette

jeune fille mourante, tout porlail à la mélancolie, et la marquise sV abandonna...

Assise devant la fenêtre, elle contemplait le ciel, lorsque Michel arriva dans sa chambre. Madame de Rocourt lui sourit tristement, et, du doigt, lui indiqua un siège.

Michel donna a madame de Rocourt tous les détails qu''elle désirait sur les évéuemens qui avaient aggravé si rapidement les souffrances de Laurette.

— Ah! madame! s''écria-t-il , Robert, au fonc! de cette Sibérie, a du regretter plus d'aune fois les fleurs et les beaux espaliers d^Aulnay; et souvent...

• — Il est donc mort?... interrompit la marquise.

— Hélas! oui, madame ; nous Pavons appris bien brusquement par une lettre du ministère de la rruerrc : la vieille mère de Robert , n''attendant qu''une bonne nouvelle, s''ctait em-

pressée de la donner a lire à cette pauvre Laurette; citait même la veille de Parrivée de notre vicaire : ce fut le coup de la mort pour ma pauvre sœur. Faut convenir aussi que ce Robert était un bon garçon ; il passait pour votre meilleur jardinier, ma foi! eh bien ! il est mort sans avoir revu Laurette ! . . .

— Il est donc vrai , dit la marquise, que le malheur atteint toutes les classes, et les j)assions tous les cœurs ! . . .

Des larmes coulèrent de ses yeux , et ces larmes paraissaient avoir deux sources : les malheurs de Laiirette, et les siens.

— Mais, Michel, vous avez parlé d^m vicaire ; le bon curé Gausse serait-il dangereusement malade ?

— Non, madame, mais...

Comme Michel allait expliquer son mais, il entendit qu'on Pappelait du bout de la prairie; craignant que sa mère n"'cùl besoin de lui , il

fit', d^un air embarrasse, quelcjues révérences bien gauches a la marquise , heurta la porte en se reculant, et sortit de la chambre.

Ce fjiie Michel venait de dire du vicaire avait éveille' ratlention de madame do Rocourl. Elle chtrcha a s''expli(|ucr Tarrivéc d\m vicaire quand M. .Gausse se portait bien, car elle ne connaissait ni les souhaits de M. Gaussse ni li s besoins du villajc; mais, comme un vicaire et surtout un vicaire de campagne était un objet très peu important pour elle , selon Faduiirable coutume de son sexe, elle ne s''en occupa pas long-temps, et au bout de deux minutes elle n''y pensait plus. Ce qui Tinquiéla davantage , ce fut la pauvre Laurette dont le sort rintcressait vivement; elle avait vu naître, t lever C(ît aimable enfant, ellp avait suivi chaque a inée les progrès de sa beauté, le développenient de s^es facultés et de son cœur. Des présens souveht répétés, des confidences

que Taffabilité de la marquise avait sollicitées et encouragées, tout avait attache madame de Recourt h la fille unique de sa nourrice.

La marquise, après avoir arrange le mariage de Laui elte et de Robert, devait doter Laurette, la noce se serait faite au château. C'était encore elle qui avait fait les démarches pour làclier d''exempter Robert, lors de son départ pour Tarméc ; mais comme le norn de Recourt n\'îvait pas beaucoup de crédit ?o s Bonaparte, et que Robert nouait aucune bonne excuse à donner pour être dispensé de servir puisqu''il était beau, grand et bien fait, madame de Recourt ne réussit pas dans cette affaire, mais elle consola Laurette du départ de son bien-aimé et lui donna souvent des espérances qui, par la suile, devaient être bien cruellement déçues.

Madame de Recourt se rappelle toutes ces circonstances, elle craint que la disparitioo

de Michel n^ait eu des causes graves ; s'^étant reposée quelques heures de la fatigue du voyage , elle ne voulut pas se coucher avant d\ivoir vu la jeune fille; si cette visite est pénible pour elle , elle songe qu''eile va faire plaisir h sa nourrice et peut-être à Laurelte. Elle s''achemine donc vers la prairie qui,sépare son château du pavillon de Marie.

Bien que la lune éclairât la campagne , de gros nuages noirs s''amoncelaient à Phorizon et annonçaient un orage prochain , ainsi que la chaleur excessive qui se faisait sentir, malgré la soirée déjà avancée,

— L''orage qui se prépare sera peut-élrc funeste à Laurettel pense madame de Rocourt : ce pressentiment la remplit de crainte , elle approche , elle arrive , elle n''entend rien : ce profond silence redouble son effroi ; la porlc est ouverte, elle monte lentement , sa respiralion est gênée , on dirait qu''eile appréhende

.Arrt^.,

de rompre ce silence de la morl. Elle est dans la chambre funèbre et personne ne Fa vue ni entendue.

La vieille mère , le visage dans ses mains , n''ose regarder son enfant , Michel pleure , la mourante semble vouloir se rattacher a la vie par des mouvemens convulsifs. La marquise avait à peine entrevu ce funeste tableau, qu''elle fut toute entière absorbée ])ar la ( ontemplation du vicaire dont la voix ioiichanie et les tendres exhortations jetaient des paroles d''esperance dans cette scène de désespoir.

La vue faible de Laurette ne peut plus soutenir que la lueur d'aune lampe posée sur une table , derrière son lit ; mais les rayons de la lune arrivent a travers les carreaux de la fenêtre, et cette teinte pâle combinée avec celle de la lampe rougeâtre éclaire lugubrement la chambre et donne un aspect sinistre à

toutes les personnes , à tous les objets quMle renferme.

Entre la njère désolée et le frère immobile , auprès de la mourante , le vicaire s'hélait assis. Il tenait dans ses mains une des mains de la pauvre Laurettc. Son visage mélancolique respirait en ce moment la plus pure exaltation.

A son aspect la marquise se trouble ; elle oublie Laurelte mourante, et ne voit plus que ce jeune homme qui lui semble envoyé du ciel ; bientôt son étonnement redouble quand elle reconnaît dans le langage du prêtre les expressions et le ton d''un liomçne qui a connu le monde , et rcdu une éducation distinguée.

Mais bientôt les souffrances de Laurette semblent arrivées à leur terme. Le vicaire interrompt ses pieuses exhortations. — Ma fille, souffrez-vous? demande-t-il a la mourante.

— Ma mère, je sens que je meui s! dit L^ urette d''un ton plaintif, en tachant dj prcssCi la main du jeune homme.

A ce moment , ses yeux se débat tent contre la nuit de la tombe , elle les ouvre en vain, et sa main semble vouloir e'carter Tobscurité qui Pcnvironne; mais les pulsations du cœur s'arrêtent insensiblement , le sang se glace , la vierge souffre en silence , une le'gerc contraction anime son visage, et son dernier souffle s'^ëchappe.

Quel silence ! La marquise nV^t point

aperçue; bientôt, le visage de Laurette s'embellit d'aune fraîcheur céleste ; la mort grave sur ce front pur le sceau de rimmortalilc, le sceau mystérieux de Fautre vie.

Ce fut alors que le prêtre s'^écria d''une voix profondément émue :

— Ame pure et chérie, ton passage sur cette

terre a elé le passajje d^me fleur! comme elle , un orage t''a fait mourir !

-— Ma fille , ma chère fille ! crie Marie avec un accent déchirant ; elle dort , ajouta-t-elle d^m air égaré.

Le vicaire se lève , s''incline respectueusement devant le corps de Laurette, et regardant la beauté de ses traits :

— Ange du ciel , dit-il , veille sur nous!... Courage, pauvre mère, ajouta-t-il, elle nous a entendus... a demain... je reviendrai prier et pleurer avec vous.

En même temps il regarde la marquise, et, du doigt , lui montre la mère de la jeune fille. Ce regard fut compris, la marquise obéit, elle entraîna Marie, dont les yeux secs paraissaient ne rien voir, et elle passa la nuit toute entière auprès de cette mère désolée.

Le lendemain matm, le bruit de la mort de ia jeune fille réveilla ses compagnes et les

autres lia])ilans du village. Tout le monde la pleure, el le curé n''cst pas le moins ému. Le vicaire, que Pcnlhousiasme, religieux ne soutient jilus, est dans un accablement difficile li décrite. Marguerite désolée n^en raconte pas moins toutes les circonslanccs de la vie de Laurette , depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Leseq prononce qu'ail n^ aura pas de classe, les enfans ne voycnt que le con(>é, et se réjouissent. Madame de ilocourt <>arde sa nourrice dont la folie déchire le coeur. Miclicl veille Laurette , le vicaire vient prier auprès d''elle. Il prend un repas au château, madame de Ilocourt s'^émeut lorsqu''elle le voit , îorsqu''elle Tentend , elle se demande si c''est la mort de la jeune fdle ou les paroles du vicaire qui la troublent.

Le moment arriva de rendre les derniers devoirs a Lauretlc. Le vicaire ayant revêtu ses ornemens sacerdotaux , arriva précédé du si-

LE VICAIUE. I. î>

Icncicnx corîog^e qui tievnit accompagner la jeune fiile. On se mit en maiclie , on franchit la porte de fer, et l''on traversa celte longue avenue , théâtre des fêtes el des danses oii Laurette était naguère si belle et si joyeuse!. . On passa devant la pelouse où elle apprit à marcher; devant le gros chêne oîi elle prononça des sermens d''amour ; plus loin , vm jeune arbre a reçu sur son (corce tendre les chiffres de Robert et de Laurette; ici, elles''est assise près de lui, et tous deux ont parlé de leur bonhear a venir.

Ah ! comme jadis , palpitante d'^espérance , elle courait dans cette avenue , demander des nouvelles de son Robert aui soldats qui passaient par hasard dans le village! maintenant, beauté, amour, tout est nurt ; et la terre de Taveniie supporte la jeune fille pour la dernière l'ois. Ses toriipagncs c ésolécs baissent les

yeux, elles scniblcnt redouter Taspect de cette avenue féconde en souvenirs.

Les chanls lugubres et les chants des oiseaux forment un désolant contraste; les pas qui résonnent dans Faveniic , les intervalles de silence , le feuillag^e que le vent ajjile doucement, le vêtement Liane des jeunes filles, le cercueil et sa couronne blanche , tout jette fcs spectateurs de cette scène dans un profond recueillement.

Le Vicaire et la Marquise. — Visite au presbytère. — Diiicr an château.

La nioîiolonie dcst]iiinze jours qui suivirent la mort de la jeune fille m''oblig[e a les passer rapidement. Marie tomba dangereusement malade, et le vicaire vint souvent con-oler celle mcrc au desespoir ; de son cote , la mar-

quise soignait sa nourrice et rencontrait sans cesse M. Joseph.

La présence de Joseph faisait sur la marquise une impression qu'acné ne cherchait pas a analyser. Ce mouvement invincible, qui ressemblait a la peur, ne fut pas chez la marquise cette dette que Ton paye en Aboyant pour la première fois un homme supérieur, un de ces êtres cpii s''emparent presque violemment de notre attention. En effet, a chaque fois que madame de Rocourt entendait les pas du vicaire , cette impression se renouvelait et chacjiie jour elle acquérait plus de force : elle tremblait en le regardant; assise dans un coin de la chambre, elle restait lonpf-tem s, les yeux attachés sur cet homme imposant, elle oubliait alors les souffrances de sa nourrice , tant son cœur était plein d''aatres sentimens dont elle ne voulait pas se rendre compte. L'^impassible A^caire ne s\ipercevant de rien,

consolait la pauvre mère de Laurette par des discours qui tiraient des larmes a la marquise.

Enfin, bien que le vicaire fut absent, toutes les pcnse'es de Joséphine entouraient ce jeune prclre dont label e fig^ure basanée , le regard profond, la doulei r concentrée faisaient battre son cœur, même lorsqu''elle ne Papercevait que dans ses rêves.

Marie se portait bien mieux , elle était hors de tout dang^er et en convalescence; le vicaire devait venir la voir pour la dernière fois. Madame de Rocourt attendait avec impatience rbeure a laquelle M. Joseph arrivait ordinairement h cette petite maison de brique qui semblait un teiuplc à la marquise.

Joséphine, assise près de Tanlique fauteuil de sa nourrice, pensait profondément, et Marie , en se retournant , aperçut des larmes sillonner le visage de sa maîtresse.

élasî f|ii''avez-\ous? madame.,.

— Ce que j''ai, Marie... ne îe sais-tu pas?... A cette parole , des larmes iaondèrcnt les

jcues ridées de Marie.

— Dites, madame, que je \iens de rapprendre ! . . . Âîi! madame î e''est anjourd''luii que je comprends tous yos cliagrins; inais vous , au moins , vous n''avcz pas vu mourir voire enfant !...

— Marie ! s'^écria la rnarquisç , ne mVn parle jamais î... que ce fatal secret demeure enseveli. Ta douleur, en reveillaus: la mienne, m\a fait oublier un instant que je veux moimême oublier mes remords ; et que rien ne me révèle a moi - même ce secret , auquel riîonneur et presque la vie de trois pei^onnes sont attachés ! . . .

A peine la marquise achevait-eîle ces [>a-

roles que le vicaire entra.

Joséphine rougit et sentit son cœur se Irou-

blor à Taspcct du Iront sévère du jeune Iioiiimc. ,

— Eli bien! Marie, vous voiKi mieux!... dit M. Joseph après avoir salue respcetueusement la marquise.

— Elle est sauvée, répondit madame de llocourt ; vous y avez bien contribué par vos soins...

L(; vicaire s''inclina en disant :

— Madame , je n^ai fait que mon devoir...

— M. le vicaire, reprit la marquise en souriant, vous devez savoir combien nous sommes curieuses, et je vais vous en domier une bien [grande preuve en vous demandant voire iWe...

— Pai vin?;l-deux ans... madame.

A cette réponse laconique, Joséphine jeta un regard sur Marie, qui comprit sa maîtresse et aiÎTonta, pour elle., le reproche d''indUcrélion.

— Et tie quel pays étes-vous?... demanda gaîment la nourrice.

— De la Martinique!.., re'pondit sèche* ment le prêtre , qui , par un mouvement qui lui échappa , laissa voir que toutes ces questions lui dëolaisaient.

Aussitôt jue Joseph eut répondu , les yeux de la ma quise qui brillaient d\me lueur dVspoir e; de bonheur passèrent à Textrcme tristesse. lA\e regarda Marie d'aune manière lamentable , comme si elle eût dit : — Ce n''est pas lui!...

— Qurlle vaine recherche ! dit la nourrice à voix basse; ne vous a- 1- il pas dit que votre Joseph était mort ?. . .

Des larmes envahirent les yeux de la marquise , elle se tut , éloigna son siège , de manière à pouvoir contempler le jeune homme tout a son aise, et sa figure radieuse indiquait combien elle aimait à le voir.

— Vous êtes toujours bien triste , dit Mari-;, au prctre devenu pensif.

Le vicaire ne re'pondit pas , le silence reg^na , et, bientôt , M. Joseph sortit a|)rès avoir salué la marquise , et dit un mot d^idieu à la convalescente.

— Hé bien! Marie î... sV* ria la marrjuise d''une voix douloureusement affectée?...

— Oh non !... répondit Marie.

Cependant , aussitôt que le jeune homme

eut disparu , il sembla à Joséphine que la chambre de sa nourrice fut vide , il lui sembla que la vie venait de lui être enlevée.

Cette visite du vicaire avait été précédée d''une foule de souvenirs et de vagues objections évoquées par les paroles de Marie. Joséphine croyait avoir fait un rêve , pour elle le départ du jeune homme était un réveil.

Elle fiximit des scntimens confus qui se débattaient dans son âme , elle quitta brus-

quement sa noiirrice , et se réfugia dans ses apparlemens , comme pour échapper à des pensées et k des sentimens qui la pom\suivaient trop vivement dans la chambre de Marie , à cet endroit oii elle avait contemple le jeune prêtre pour la première fois, oh, pour hi première fois, elle tressaillit eh le voyant ('e fut vainement qu''elle se reposa sur son sopha^ si elle crut pouvoir y oublier Joseph ; depuis quinze jours toutes ses pensées planaient sur le presbytère oii demeurait le jeune homme.

La marquise n\m élait pas encore venue au point de s''av(?iîcr 'a elle-même ce qu''elle ressentait, et d (examiner ce qui se passait dans son cœur.

Ainsi Joséphine , tour a tour bruyante et silencieuse, parcourait souvent son parc , et s'*asseyait sur une hauteur d''oii, contemplant les nuag^es et la nature toujours jeune , toujours belle comme elle i''avait admirée aux jours de

son enfance, elle oubliait son ù^c en sentant son cœur rajeuni, puis, elle faisait mettre ses chevaux a sa calèche , et se faisait emporter au galop a travers la camparjne , pour échapper à ses propres pensées par la succession rapide des impressions extérieures. Enfin, on la voyai t assise dans son boudoir, Poeil iixé sur un portrait qui fut toujours placé sur sa cheminée; et, là, immobile, elle passait d^au très journée.^ ; entières , sans dire un mot, soupirant narft.i^ et pleurant beaucoup : les lettres de son mari furent reçues avec indifférence, et quelcfuefois 11 table, ses gens en la servant s''effrayaient de sa pâleur et de ses distractions.

Depuis huit jours le vicaire n'c'tait pas venu au château , Marie se portait tout-à-fait bien et la marquise n''espéra plus revoir M. Joseph. Cette semaine lui parut un siècle.

Un soir le curé et son vicaire causaient ensemble, et le curé témoignait à son sup-

pléant comLien il clait ëlonné , en n^entendant plus parler de misère dans le village ; il faisait sentir à M. Joseph f]u''il n''ignorait pas ses bonnes œuvres. Le jeune homme plein de modestie , allait repondre , lorsque la porte du salon s''ouvre et la marquise paraît.

— Ah madame! s''e'cria M. Gausse en se levant précipitamment et lui offrant sa bergère de velours d'Utrecht rouge , quel honneur vous faites à votre vieux pasteur !

— Il le mérite bien, répondit la marquise tremblante et regardant Bî. Joseph qui la saluait en rougissant.

Cette rougeur insolite chez M. Joseph , fit naître dans Tàme de la marquise un étonnement qui ressemblait a Pespoir. — Il a pensé a moi ! se dit-elle.

— J'^ai senti , M. Gausse, dit-elle en affecmtde ne regarder que le curé , j\'ii senti qu3

si vous n''étiezpas venu au château, c''est que

vos infirmilés vous retenaient chez vous; et, alors ne voulant pas que nos pauvres en souf« frissent , je viens savoir de vos nouvelles par nioi-nième et vous apporter la petite somme que je vous remets tous les ans , pour soulager les indigens.

— Madame, il n^y en a plus, M. Joseph nous a enlevé lé plaisir de fair ; des heureux !

— C^est mal , monsieur , dit 1 : marquise en se tournant vers le jeune ho ame et en le regardant avec un plaisir qu''ellc ne pouvait dissimuler.

— Aussi , madame , je lui en faisais de vifs reproches au moment où vous êtes entrée.

Au maintien de la marquise , un observateur habile aurait jugé que la visite qu'acné rendait au curé était une démarclie qu''ellc avait long-temps méditée et robjet d''un long

combat cliez elle, Joséphine embarrassée, cherchait à fixer ses regards aiilem^s que sur le vicaire , et cependant une force invincible la contraignait a reporter ses yeux sur lui.

— ^^Alors, reprit Joséphine après un moment de silence, je prierai M. le vicaire d'^accepter ma petite somme pour me faire participer a ses œuvres secrètes de charité. Et, sans attendre la réponse , madame de Rocourt tira une bourse pleine d''or et la tendit à M. Joseph. Ce dernier ne put la refuser. Sa main effleura celle de la marquise qui se troubla visiblement. Joseph étonné la regarda, elle baissa les veux et rouffit..

M. Gausse , regardant alternativement la marquise et le vicaire , commençait a comprendre que cette visite , la première que lui eut faite la marquise, pouvait fort bien ne pas être pour lui. De son côté, Marguerite, Poeil

colle contre une des fentes tle la porte , ne perdait pas un mot ni un coup d''œil et retenait son haleine.

— On ne peut que se féliciter d''avoir ob tenu pour \icairc un homme tel que vous , monsieur , continua la marquise ; et , puisque vous voulez bien accepter mon offrande , je n''ai plus de querelle a vous faire. M. Gausse, vous devez être bien satisfait : talens , vertus , tout se trouve réuni dans votre suppléant.

— Madame, sVcria îo curé, j''cn remercie Dieu tous les jours.

La froidç impassibilité de la contenance du jeune prêtre , glaçait madame de Recourt. Elle contempla pendant quelques momens la belle et noble figure de Joseph , et se retira navrée et la poitrine gonflée des soupirs qu''elle avait retenus.

Cette visite commentée et racontée par Marguerite , réveilla la curiosité du village et

LE VICMRE. I. 9

— isole vicaire que la mort de Laurette avait fait oublier pendant quelque temps revint enfin sur le tapis.

On commenta le récit de Marguerite , on s'^ëtonna du dédain de M. Joseph ; dédain que la servante du curé avait exagéré autant que les avances de madame de Rocourt. La conduite du vicaire en cette occasion dérangea toutes les conjectm^es de Leseq , quin'^imaginait pas que Ton put ne pas courber la léle devant le pouvoir.

D''après la froideur que le vicaire avait manifestée , la malheureuse marquise jugea que jamais le jeune prêtre ne voudrait la comprendre , et que le zèle ardent qui le dévorait lui servait dVglde contre tous les sentimens humains. Elle gémit , et résolut de se contenter du bonheur de le voir , bonheur qu'acné put se procurer souvent. Si la marquise eût été en état de raisonner froidement pendant

dix minutes , elle se serait aperçue que le sentiment qu''ellc portait a ce jeune homme, était de Pamour: alors effrayée, elle se serait enfuie et n''aurait jamais revu Aulnay -le -Vicomte et son vicaire; mais, je le répète, depuis un mois sa vie était un songe; redevenue jeune et retrouvant toutes les richesses de sentiment que la vie du monde n''avait pas épuisées en elle , elle s''élançait au-delà de la création, en trouvant, pour la première fois de sa vie^ un être qui répondait a toutes Jes idées qu'*elle s'hélait formées de celui qu''elle aimerait toujours. Enfin, elle avait rencontré Phommc de son choix , Fhomme de ses rêves , Thommc qui devait toujours lui plaire , mallxeureuse de le voir trop tard !

Voici ce qui peut expliquer pourquoi M. Gausse et son vicaire reçurent Tinvitation d''aller dîner au château. Le curé répon-

dit , sans prévenir M. Joseph, et au jour indiqué le curé Tentraîna.

Cette déinarclie avait été Fobjct dHme longue méditation du bon curé , qui n''en parla même pas à Marguerite. Chat échaudé craint Teau froide , s'*é tait-il dit : si mon vicaire est malheureux, c''est a cause de quelque passion, et il s''écarte des occasions de retomber dans son premier malheur : c''esi: fort bien î mais si le renard sait beaucoup , la femme amoureuse en sait davantage ; et, si madame la marquise veut du bien à ce jeune homme , il ne faut pas qu''il manque son chemin par une fausse délicatesse : il peut sans se rendre coupable profiter des bonnes dispositions de la marquise et devenir évéque? et Jérôme Gausse doit battre le fer tandis qu''il est chaud, si le jeune homme ne le bat pas lui-même ; le moine doit répondre comme Fabbé chante , aussi ferai - je si bien que malgré lui, il regar-

dera madame la marquise autrement que le jour de sa visite; enfin je le mettrai sur la voie : à bon entendeur demi-mot ; a bon joueur la balle vient.

Ce fut dans cette intention que le bon cure emmena M. Joseph au château.

Depuis le matin , depuis la veille , la marquise pensait qu'acné allait voir le vicaire, et le voir pendant la moitié d^me journée. Elle s'^était vêtue avec une simplicité apparente , car la plus grande recherche et tout Part de la toilette avaient présidé a sa parure. Enfin, pos- . lée dans une chambre qui donnait sur les cours et sur Tavenue, elle attendait avec impatience ses deux hôtes, et se promcttaitle plaisir de voir le jeune homme sans en être vue. Cinq heures sonnaient, elle entend résonner la cloche de la grille , et elle aperçoit M. Joseph qui donnait le bras au respectable curé. Elle admire Tattcntion soigneuse et les recherches dont le

vicaire use envers le vieillard ; un instant elle souhaita d''étre M. Gausse, pour être soutenue^ protégée par ce jeune homme , au teint de créole, et a la démarche silencieuse.

— Qu'ail doit être passionné, se dit-elle, quel front noble , quelles manières distinguées ; ce n''est pas là un homme ordinaire , le fils d''un paysan. Quel est le mystère qui Tenvironne ?. . . Et tout en pensant ainsi, elle se complaisait à voir marcher le vicaire. Cet assemblage philosophique de la jeunesse protégeant un vieillard débile, ne la frappait pas; elle ne pouvait apercevoir que les qualités extérieures qui décoraient M. Joseph, qualités qui lui semblaient renseigne des perfections morales , qu'acné désira toujours.

Enfin madame de Rocourt est a table , elle est entre les deux ecclésiastiques, et elle sent à se^ côtés celui qui fait vibrer les cordes de son cœur.

—J'espère, monsieur, clit-ellc à M. Gausse, que nous allons reprendre toutes nos liabiludes des années précédentes, et que, maintenant que' vous avez un jeune bras, la goutte et la sciatique ne vous empêcheront plus de venir , au moins une. fois par semaine, diner au château.

— Madame, répondit le curé qui avait conservé quelques habitudes de Fancien régime, si j''élais jeune, je ne trouverais pas que cela fût assez , je voudrais vous faire ma cour plus souvent, mais M. Joseph me suppléera!.. Je vous le livre, madame, dit le bon curé avec un malin sourire ; c''est aux belles dames que je confie le soin de dissiper sa profonde mélancolie.

— ^ambition , répondit madame de Recourt, travaille aujourd'^hni toutes les têtes, et le jeune cler(yé en est moins exempt qu''autrefois.

-^ Madame , interrompit le jeune homme

sans regarder madame de Rocourt , mon ambition est satisfaite du poste que j ^occupe , et j''ai plus de fortune que je n''en ai jamais souhaité.

L''air de hauteur qui anima la figure du prêtre, pendant qu''il prononça ces paroles les yeux baisses, surprit le curé, et brisa le cœur de Ja marquise.

— Mon jeune ami, dit M. Gausse, vous ne désirez donc rien en ce monde f

— En ce monde , répondit Joseph , je ne désire que le repos.

— Mais le repos n''est doux, repartit la marquise , qu^iprès des agitations , des malheurs ou des fautes que \olre jeunesse doit soupçonner a peine.

— Madame, reprit le vicaire , le découragement est de tous les âges : dans la jeunesse , cVst un pressentiment, dans Tàgc mùr un souvenir".

Celle phrase s\ippliquait trop aux evenemcns de la jeunesse de madame deRocourt, pour ne pas Temouvoir profondement.

— Quoi ! dit-elle , pour détourner la conversation , vous ne cherchez pas a vous faire des amis ?

— 11 est des douleurs dont les remèdes sont inconnus , et pour lesquelles la nature n''a point produit de baume.

— Le temps est un grand mailre , dit le cure.

— Parce qu''il amené la morl ! repartit le vicaire.

— Savez-vous que c''est peu chrétien de la désirer, s''écria la marquise.

— Aussi je ne la cherche pas , je TaMcnds ! Tout le monde se tut. Une circonstance bien

faible vint mettre le comble à la douleur de la marquise. Son bonheur était d''offrir îi chaque instant au vicaire les mets que Ton appor-

tait , et elle comptait pour une joie de pouvoir servir M. Joseph. Ce dernier, très frugal , la refusa sans cesse, et ne prit que d'*un seul mets que lui présenta M. Gausse. Ce fut un supplice pour la marquise. Son imag^ination lui faisait voir dans ces refus une détermination arrêtée , et elle Paccordait avec la rigidité qui ré^i^nait dans les discours et dans le maintien du jeune prêtre, qui ne jeta pas une seule fois les yeux sur madame de Rocourt.

Cette soirée, quelle ci oyait devoir être un bonheur, fut un tourment perpétuel , une torture : elle endura toutes les souffrances que Ton éprouve à se voir dédaignée et dédaignée cruellement. Sur la fin, les larmes lui vinrent dans les yeux , plutôt par sensibilité que par , dépit.

M. Gausse le vit cl s'en alïligea , son coeur compatissant en fut brisé, La marquise fut en

proie à une douleur mortelle ; mais quoique son cœur eut été cruellement tourmente , lorsque ses hôtes se retirèrent , elle les accompagna jusqu'à la grille; et la , s''appuyant sur le bras de Marie , elle contempla long-temps la démarche du jeune prèlre, après lui avoir dit adieu de la bouche et du cœur. Marie ne profera pas une seule parole. La nourrice et la maîtresse restèrent plongées dans la rêverie ; madame de Recourt rentra silencieusement au château, elle n''avait même pas entendu le bonsoir et les souhaits respectueux de Marie.

Le sommeil ne visita point la couche de Joséphine, et elle ne profita point de celte veille pour examiner son cœur. Elle ne chercha point a savoir si elle aimait , si cette passion involontaire était légitime Selon la nature, si elle pouvait s''en garantir; enfin quel était le sentiment qu''elle portait à Joseph. , . ; non, elle

pleura en se représentant sans' cesse lecoupd'*œil rigide du vicaire, et elle gémit sur les malheurs que son âme brisée pressentait.

Curiosité poussée au dernier degré. — Réconciliation.—Voyage de Leseq à A y. — On a des

renseignemens.

Lorsque lo curé fut rentré au presbytère avec M. Joseph , il le chapitra doucement et par un déluge de proverbes, sur la rigidité de SCS manières , sur les habitudes sauvages et misantropes de sa tenue, et sur le Jioid de sa conversation. Le vicaire parut étonné :

M. Gausse lui dit qu^il avait percé le cœur de la protectrice du village, et que la grande bonté de madame de Rocourt était cause qu^elle se contentait d''en gémir. Enfin, le curé obtint de M. Joseph , qu'ail retournerait au château , s'^excuser, non pas verbalement , car ce serait reconnaître que madame de Rocourt avait été offensée, mais en se comportant avec plus dWal:jilité, en mettant de la grâce et du liant dans ses manières et dans sa conversation. Ce que le curé dit au vicaire, sur Pâme pure et candide de madame de Rocourt , parut produire beaucoup d''effet sur M. Joseph , qui se retira dans son appartement.

Marguerite avait tout entendu , car toutes les portes de la maison de M. Gausse étaient organisées d''après le système qui régissait celles du château de M. Shandy, chez qui les gens savaient les premiers tout ce qui s^ disait. Aussi Marguerite, en se couchant, entama une

conversation, qui devait avoir de grands résultats.

— Monsieur, vous douteriez-vous, dit-elle, en suivant sa louable habitude de prendre,'entre mille phrases, la tournure la plus longue ,' vous douteriez-vous de ce que le village débite sur nous ?

— • Eh bien!...

Sur cet eh bien! Marguerite croisa les bras, s''assit et s''ccria : — Monsieur, tout le monde prétend, qu'ail est bien étonnant que madame la marquise slintéresse à un inconnu , car Joseph , monsieur, n''est pas un nom de famille ? votre vicaire a-t-il dit ce qu'ail était , d'^oii il ' venait? — non....ron n''en sait rien, et vous verrez qu''on n''en saura jamais rien !».. Vous aurez beau raîre, monsieur, il n''est pas naturel qu''on se taise quand on a a dire quelque chose de bon.-

— Certes , ce n'^est pas naturel pour toi, Marguerite.

— Monsieur, il n'^est pire eau que Teau qui dort.

Le curé, flatte de voir ses proverbes prospérer, sourit a Marguerite.

— Tenez , monsieur, comment justifierezvous ses veilles?... Oh! comme je voudrais connaître ce qu''il écrit ! ah ! si jamais la maudite porte du cabinet reste ouverte , je le punirai bien de son défaut de confiance.

— Marguerite, s'^écria sévèrement le curé , chacun est maître chez soi, et c''est trcs-mal ce que vous dites la! qui cherche mal, mal y tourne , ainsi prenez garde... a ce que tu feras : il ne faut pas mettre son doigt entre Tarbre et Técorce.

— Monsieur, dit fièrement Marguerite, devriez-vous me reprocher cette curiosité la?.... nVst-ce pas a cause de vous que je cherche

des détails? n'étes-vous pas compromis par cette ignorance? Si Ton vient vous demander des renseignemens sur votre vicaire. . , qu''au-. rez-vous à repondre?... Vous re'pondrez......

Je ne sais rien ! . . .

— f\ tout seigneur tout honneur, il aurait dû médire, à moi, son supérieur, ce qu'ail est et dVi il vient.

— Mo.isieur, voulez-vous rapprendre?...*, s'^écria Marguerite en épiant le regard de son mailrc. — Le cure hésita. — Alors Marguerite porta les derniers coups.

— Monsieur, dit-elle , j''ai revu M. Leseq ; ( elle rougit).

— Il est veuf, murmura le curé , et je m''imaginais bien que vous ne seriez pas en guerre long-tem ps : qui a bu boira , mais prends garde, ma fille, promettre et tenir sont deux ! .. .

— Monsieur, si vous le permettez , M. Le* . seq viendrait demain déjeuner avec le maire

J.E Vie AIRE. ï, 10

et le juge ^e paix et le percepteur. M% Leseq a dit que , si on Pautorisait , il irait volontiers à A. . . .y , et , que là , il s''informerait tant et si bien au séminaire , au chapitre , à révéclië , clans la ville, qu*"!! saurait tout ce qui concerne M.Joseph.

— Je ne voulais plus voir Leseq.

— Monsieur, il en est au regret , il est repentant de vous avoir offensé, il m''a assure que si vous Fadmettiez dans votre maison , il ne dirait plus un mot de lalin.

— Allons , repartit le curé , il m'a fait une visite Tautre jour pendant que j ''étais a la promenade , il est malheureux cet homme !

qu''il vienne; car au total , chien qui aboie ne mord pas.

— Ainsi , monsieur , à demain , dit la servante en s''en allant joyeuse de voir tous les ressox'ts qu''elle avait préparés, jouer avec un plein succès,

Le curé s''endormit en pensant qii'^enfin il saurait bientôt , et par des moyens lëg^itimes , ce quêtait son vicaire.

On sent que Pintimité que madame de Rocourt paraissait vouloir établir entre elle et M. Joseph, était d''une conséquence trop grande dans ses résultats, et menaçait trop la pondération des pouvoirs et Pétat politique de la commune , pour que les grands du village n^y songeassent pas. Aussi , Ton avait tenu un conseil , auquel on appela Marguerite, et après de longues et de mures discussions dont les voûtes delà boutique du maire résonnèrent, Ton avait décidé, qu''il devenait urgent de savoir h quoi s''en tenir sur le compte d\in vicaire taciturne , haut comme le temps, riche , sans fortune

apparente; qu^il fallait chercher si sa vie anté-

rieure ne fournissait pas des moyens de Pexclure

du château, même de la commune; ou apprendre, enfin, si c''était réellement un être devant

ieqiiel on dut courber la tête, et, dans le premier cas, Fécraser; dans le second., riionorer.

— Oui , avait dit Leseq en terminant une phrase du maire, il importe de cognoscere ali- (juem ah alicjuo , savoir sur quel pied danser avec lui.

Celait en conséquence de cet arrêté que Marguerite engagea M. Gausse a donner a de'jcuner aux meml^rcs de ce conseil , car le consentement du cure était nécessaire pour que Leseq pût s''absenter ; et d''ailleurs , on avait pensé que ce serait un coup de maître que de faire entrer M. Gausse dans cette ligfue. ' Le lendemain matin , Marguerite prépara un déjeuner splendide, et les conviés, avertis par la gouvernante, vinrent trouver M» Gausse qui les reçut cordialement.

Leseq se tenait debout derrière le percepteur, et il tourmentait les boulons de son mé-

chaul habit noir, lorsque 51, Gausse rapcrcevantluidit ;

— A tous pochés miscricordc , mon cher maître dVcoIc, asseyez-vous et soyons bons amis.

— Anicudicovobisj M. le cure, comme dit Ciçc... non, comme dit FEvangile , je veux être déchiré comme un hérétique si je ne suis pas digne de vos bontés.

— Cest un bon diable , reprit le maire, et la brouille conséquente que vous avez eue a cause que... Mais voyez-vous ?,.. c'*est \\\\ brave garçon qui écrit joliment une lettre et.,.

En ce moment, Mareuerite vint annoncer que le déjeuner était prêt, et que M. Joseph descendait. Alors M. Gausse , s''acheminant vers la salle a manger en s'appuyant sur le bras du percepteur, fut suivi de tout le monde. L'^officieux Leseq apporta le coussin de la bergère du curé , le mit sur la chaise du bon-

homme, qui le remercia par un coup-d'*oeil.

— Allons, s'' écria le curé joyeux à la vue de sa table bien servie. Allons, Marcus TuUius, dites-nous le Benedicite en latin ; c''est vous chatouiller a Pendroit où cela démange.

— On ne peut pas dire le Benedicite autrement qu*'en latin, et c''est ainsi que bien des gens profèrent du latin sans. . .

A ce mot , le curé fronça le sourcil, et Leseq s''aperçut à temps de sa gaucherie.

— Chassez le naturel il revient au galop, ' s''écria le bon prêtre.

Le repas fini , M. Joseph salua et se retira.

— Jl devient plus important que jamais de savoir ce qu'ail est. . , dit Leseq. .

— Oui, monsieur le curé, s*'écria le maire, vous sentez qu''il est important de connaître enfin quel est votre vicaire ; je conviens qu'ail me paye bien les dettes des malheureux, mais,

voyez- vous , un maire doit veiller à ce qui se passe clans sa commune , et, à chaque instant , il doit être en état de fournir des mémoires sur

ses administres, à cause que Ici il regarda

Lcseq.

, — A cause que est togatus magistratuSy cVsl comme qui dirait un Préteur,

— Non , non, je ne prête pas, sVcria vivement le maire, je ne vends qu''au comptant, excepté a Marguerite.

— Mais, M. le maire, togatus,,,

— Non, pas décela!

— Mais, magistratus signifie un juge de paix,

— Comment cela? sVcria îx son tour le juge de paix, il n''y en a pas deux dans un chef-lieu, j'^espcre?

— Je ne dis pas cela , reprit Leseq.

— Taisez-vous , dit le maire. Yoyez-vous , monsiem, il y a un mystère dans la conduite

du vicaire , on ne se cache pas lorsqu'on n''a rien a craindre... un marchand, par exemple, supposé un tailleur ou un tapissier, s''il fait banqueroute, il ferme sa boutique et se cache, ainsi...

— Ainsi , continua Leseq , il faut savoir à A y ce qu'^est M. Joseph.

— Je suis de cet avis , murmura le percepteur, car il n^i pas encore paye ses contributions.

— Je le pense, ajouta le juge de paix, car si la justice avait quelque chose a démêler la-dedans , mon greffier , je crois... enfin , il faut s'informer , le code le dit formellement.

— Que je serais aise d^ipprcndrc I . . . s''ecria Marguerite.

— Monsieur me permet-il , dit Leseq au curé, d'aller a x\ y?

— Certes, repondit M. Gausse.

— Ainsi, continua Tullius, en se tournant

vers M. Dcvau , je vais parlir sur Theurc

mais , pour m''eviter des fati{jues , et pour que je puisse aller plus vite , vous feriez , M. le maire , un acte de génc'rositc en me prélant votre jument. Le maire fit la grimace.

— Si jVn avais une , s''ccria Marguerite pour décider le maire, elle serait déjà bridée. '

— Je n''ai pas de cheval ! dit le juge de paix.

— II y a long- temps que j^ai vendu le micnî s''écria le percepteur.

— Eh bien, Leseq, re'pondit le maire avec une visible anxiété , envoie chercher n^a jument , mais , aieS'Cn bien soin , laisse-la aller son pas, tu iras mieux, ne vas que sur Therbe, fois-Ia bien manger à ses heures , ménage-la ,

ne la contrarie pas...

Au bout d''une demi-heure , Leseq par lit

en recevant les adieux du comité - directeur du \illage, et le dernier mol^^ que cria le maire

à son secrétaire , fut : — Pas si vite! pas

si vilel... Mais Leseq fouettait la jument sans écouter Tautorité municipale.

Leseq avait promis de revenir au bout de c[uatrc jours , et pendant ces quatre jours on Tattendit avec une impatience sans égale. Marguerite comptait les heures, et chaque matin, au lieu de la formule , qui depuis dix ans servait de préface au lever de son maître , au lieu de dire : — Monsieur a-t-il passé une bonne nuit? elle sVcriait^: — Monsieur, c''est aprèsdemain, ou demain, que M. Leseq doit revenir, et nous saurons tout.

— Mon enfant , répondit le curé la veille du retour de Leseq, cjui veut tout savoir perd Pespoir, j''aime ce pauvre jeune homme, et je serais désolé d''apprendre cjuelque chose de mal sur son compte : qui a mal fait peut pis

faire , un jour ne suffit pas pour ennoblir, ni ' par conséquent pour expier une faute, et cependant il faudra que je vive avec lui , en sorte que pour un peu de curiosité , je risque ma tranquillité , le mieux est Fennemi du bien !

Leseq n'arriva pas, et tout le village fut inquiet sur le maître d''école. Le sixième jour, la marquise en sortant de la messe , oii elle allait toutes les fois que le vicaire la disait , vint encore voir M. Gausse. Cette visite, évidemment destinée à M. Joseph, donna de grandes inquiétudes au maire qui craignit de s"'étre compromis en envoyant Leseq h A... y, et il regrettait surtout. son cheval : si Leseq ne revenait pas, c^est que la jimient était malade, morte peut-être î

Enfin , le septièriie jour au soir, le maire vint trouver le curé. Le percepteur et le juge de paix y étaient déja^ pour protester de leur

dévouement envers M. Joseph, et dire qu''ils n''avaient point trempe dans le complot de Leseq. M. Devau, a Paspect des deux fonctionnaires y sembla se troubler , car il venait d''cntendre M. Lecorneur dire : — Il est très certain, M. Gausse , que madame la marquise a demandé une haute place pour M. Joseph : mon frèrç est garçon de bureau au ministère...

Au moment oii le maire effrayé prenait la parole , on entendit du bruit au-dehors , et Blarguerite essoufflée entra en criant : — Voila M. Leseq!... aussitôt le maître d'école parait et s'assied.

— Mon cheval ? fut le premier mot que le maire prononça. Leseq ne put répondre , car la gouvernante , aux petits soins pour le porteur des nouvelles , essuyait avec son tablier la sueur qui couvrait le front du maître d'école, lui avançait un fauteuil, et apportait un

verre de vin. Tous les yeux étaient allaches sur Tullius, qui, sentant sa supériorité, buvait lentement ; et quand il eut bu , il brossa ses manches et arrangea ses cheveux .

Le bon curé déguisait son impatience , en faisant passer en revue, d''un seul coup, toutes les pages de son bréviaire, et cela à plusieurs reprises. Le percepteur tournait ses pouces , le juge de paix ouvrait de grands yeux , mais le maire répéta :

— Et mon cheval ?. . .

— Presque rien , répondit Leseq d'un air qui jeta M. Devau dans une vive inquiétude.

— Mais encore?../

■ — Elle s'est déferrée à Vanney.

— Ah! s'il n'y a que cela ?

— Lorsque sou fer s'est détaché , elle est tombée.

• — Ah ! s'^ëcria le maire en regardant Leseq avec anxiëte ; eh bien ?

— Presque rien! elle s''est un peu

blessée! !...

— Oh ma pauvre j ument ! ...

— Pourquoi était -elle mal ferrée? dit Leseq , car elle m''a coûté cent sous pour les emplâtres et les drogues que le maréchal...

— Que lui est-il donc arrivé?

— Oh ! dit Leseq , elle n''en mourra pas , seulement elle est couronnée !... mais j^ai eu soin...

— Ah ! dit le maire,

- — De faire , reprit Leseq , la note de ce quMle m''a coûté; tenez, avec les frais de mon voyage, celamonte a cinquante francs soixante quinze centimes.

— Qui les paiera ? s'^écria le maire en colère.

— La commune ! . . . cria rassemblée impa-

tientc. Le maire se radoucit, lout en gromelant ; et Leseq s'^etant recueilli , parla a peu près en ces termes :

— Je vous ai déjà dit ce qui m''arriva a Vannay ; le cheval se blessa , c'^eùt été bien dommage que la pauvre béte mourût.

— Certes , prêtez donc vos chevaux , murmura le maire. ,

— Car, reprit Leseq , elle ne m'^aurait pas mené jusqu'^à A. . . .y . Pendant que le maréchal ferrait ma béte, ardebat Alexim, je brûlais au soleil , alors j ''entrai à Tauberge pour balayer la poussière de mon gosier, et la femme de rhô te , grosse , fraîche, jolie , comme mademoiselle Marguerite, (Marguerite rougit) vint me tenir compagnie.

Ce fut alors que pensant à mon entreprise, et jugeant que M. Joseph avait dû passer par Vannay, je demandai a cette digne femme si notre vicaire était descendu chez elle, la veille

de son arrivée à Aulnay-lc-Vicointe. Elle me répondit , en cherchant Tépoque dans sa mémoire , m cerehro ^ c|u''effectivement la voiture de Févéque d''A.....y avait passe ce jour-lh et qu'ion y avait remarqué un jeune ecclésiastique.

< — La voiture de Tévêquc ! s'^écrlèrent les auditeurs.

— La propre voiture de monseigneur , répéta Leseq, avec ses armes , son cocher, sa livrée , tout, et il est certain qu''ils ont amené M. Joseph a la vue d^Aùlnay , car les gens se sont arrêtés à cette auberge , en revenant, et Tout dit à Phôtcsse : bien plus , le secrétaire de monseigneur Faccompagnail.

->— Le secrétaire! s'^écriale curé; qu^est donc mon vicaire ?

— Pazieîiza , comme dit Cicéron , s'^écria Leseq en continuant : undefactum est^ il est donc de fait que M. Joseph a ordonné, jussù,

qu'ion Tarretàt aune portée de fusil tPAulnay, et que le secrétaire a obéi. Tout ceci explique déjà un peu comment ses souliers étaient si propres le jour de son arrivée.

Espérant beaucoup d''aprè<î un tel début , j'*expliquai a Tliôtesse Pobjet de mon voyage , les singularités de M. Joseph; enfin, je m'^ouvris a clic, et de même que Didon, elle devint, duxfeminafacU^ la cheville ouvrière de mon ambassade; voici comme :

— Je connais , m''a-t-elle répondu , un homme qui vous donnera tous les renseignemens possibles; cet excellent homme , dit-elle en levant les yeux au ciel , c''est Fabbé Frelu, qui vient très souvent me confesser. Restez : je vais aller vous écrire un mot pour M. Pabbé. Elle me parla encore long-temps, car,quoiquc belle, elle aimait îi causer.

— Je passerais des journées a entendre

LE VICAÏRB. I. 11

M. Les'eq, s'^ëcrîa Marguerite , qui s^approcha

du maître d''ëcoIe.

— ' Ma jument était ferrée , mais elle ne se portait pas trop bien ! j''avais la lettre et je

partais pour A y;-», non , je ne partis

pas.....

Ici Leseq rougit et s'^cmbarrassa ; Marguerite interprêta -cette rougeur sur-le champ , et s'^éloigna de Tullius , surtout quand il ajouta :

— Cela n''y l'ail rien, nihiL Je couchai a Tau- ' berge , d''autant plus que le mai'i n''était pas

revenu, et que Fhotesse ( a ce nom Marguerite envisagea Leseq , de manière à le faire trembler ) me dit que Fabbé Frelu viendrait peutêtre : alors, je restai , et bien m'^en prit , carau bout de trois jours , je vis Tabbé Frelu. Comme je connais les usages, je les laissai ensemble et ne reparus que le soir pour souper.

— Mon père, dis je à cet abbe', je -vous at-

tendais , pour avoir des renseignemens sur un jeune prêtre nommé Joseph; vous devez le connaître.

— 'Si je le connais! c^est un grand, bel homme , basane comme un africain , triste , parlant peu, un bel organe et des yeux noirs.

— Cest cela même , répondis-je; il est vicaire à Aulnay ! '

— Vicaire ! . . . Thypocrite ! . . . reprit Fabbë, il sera bientôt évéque. Je vais vous apprendre tout ce que je sais , et vous iriez a A.., .y, Ton ne ferait que vous répéter ce que je vais vous dire , car toute la ville a parlé de M. Joseph pendant plus de quinze jours. Pour premier renseignement, je vous préviens que M. de Sain t- André, notre évê que, est depuis six mois tous les jours à la mort. Remarquez bien ceci.

Il y a un an et demi , un jeune homme , M. Joseph, arriva en chaise de poste, à A... y, et se fit descendre a la porte du séminaire. Il

c'tait plongé dans un eg^aremenl difficile à décrire. Je liens, meditTabbc Frelu, cesde'tails diipère Aubry, directeur du se'niinairc. M. Joseph fut conduit, sur sa demande, a Papparlemcnt du directeur. La , sans déclarer d^autre nom que celui de Joseph, sans donner d''extrait de naissance, il pria le père Aubry de le recevoir au séminaire. Il acquitta même surjechamp la sommo due pour sa pension pendant un an j et il se retira dans la cellule qu''onlui permit de choisir. La plus ï:ombrc, la plus écartée fut celle qui lui plut davantage, Ton n''a pas d''exemple d^rne retraite aussi austère que celle de M. Joseph. Sa frugalité fut rigide , et sa piçté, en apparence, sincère. Toujours méditant , toujours priant , sans cesse occupé des pratiques les plus sévères des solitaires anciens, il réussit a fixer Pattention. M. Aubry vint le voir, il le trouva plongé dans la plt^s so.nbre rêverie, Toeil fixç

sur une peinture très erotique, mais les larmes aux yeux , pâle, abattu. Il le loua de son assiduité et des progrès <|u''ii faisait dans la théologie. Le jeune homme n'interrompit son farouche silence que pour répondre dVine manière plus t'aroucîie. Toutes ses expressions montraient un dédain bien prononcé pour riuimanilé entière ; sa misanthropie futsévèrcment ])]L\mée parle directeur, qui lui enjoignit de prendre de la récréation , et de ne pas mépriser ses camarades. AL .Joseph ne se rendit pas a ses ordres, et M. Aubry m\a dit qu'ail accablait tout le monde de sa supériorité , ce qui aliéna bientôt les esprits. M. Aubry crut devoir sévir contre un jeûne homme qui affichait un tel orgueil, M. Joseph vSubit les punitions avec indifférence, et ne semblait pas en être touché. On essaya de lui en infliger de plus fortes. 11 se rendit chez le supérieur , et lui dit :

*— Je suis majeur, je suis mon maître , je ne connais personne dont la volonté puisse m'^ètre imposée ; je m''en vais si Ton me tourmente , car je n''ai rien fait de répréhensible : je crois être bon et religieux, je n''ai heurté personne !,.. Si Ton me heurte!... je brise tout ce qui me fera obstacle : je le puis.

Etonné d'*un pareil langage , le P. Auhry , Voyant que Fépoque du sous-diaconat arrivait, se hâta de prévenir Févéque. L'^évéque ne fit pas attention a ce rapport, et se contenta de dire a M. Aubry :

— Le jeune homme dont vous me parlez est quelque jeune homme de distinction quir aura commis une faute grave , ou que la mort d''une personne chère aura plongé dans la désolation , ou que des passions vives nous oilt amené : en lui conférant le sous-diaconat , je lui parlerai.

Tout le séminaire était persuade que M. Joseph n''avait pas d''autre but que de contenter Tambition qui le ronjjeait ; qu''il réussirait a attirer Pattention; que Tardeur qu'ail mettait à ses études théologiqiies le prouvait , et que Ton ne tarderait pas à voir ses projets plus à découvert. On commençait déjà à parler , dans la ville , du néophyte extraordinaire que nous possédions ; et , les femmes , au récit qu'on faisait de ses actions , en entendant dire qu'ail était bel homme , plein de feu , d''enthousiasme et qu''il méprisait tout , s*'intéressèrent vivement a lui.

Le jour dusous-diacoriat arriva, la salle de Tévêché était pleine de monde et surtout de femmes. M. Joseph arriva 'a son tour dans le cabinet de Févéque pour répondre h toutes les questions qu''il voulait lui faire, et enfin pour décliner son nom de famille. J''ai su par le secrétaire de révcché , les détails de cette

entrevue. Le secrétaire était au bout du cabinet de M. de Saint-André. Le jeune néophyte s''approclia, dit son nom, et Monseigneur jeta un cri qui fit accourir le secrétaire. M. Joseph, surpris , attendait le résultat de Pémotion de Tévéque. Ce dernier fut long -temps a reprendre ses sens, mais ayant contracté depuis long-temps Fliabitude de déguiser ses passions et ses secrets sous un front sévère et impénétrable, il revint a lui, regarda le jeune homme avec une bonlé qui ne lui est pas ordinaire , et lui dit :

— Monsieur, quels sont vos projets?

— Monseigneur , c'^est d'être prêtre au plutôt ; si vous aviez le pouvoir d''abréger le temps d''épreuves, je vous serais infiniment obligé.

L'*évéque, étonné, examinait avec un soin curieux le visage du néophyte et semblait se complaire dans sa i^cverie.

— Et quand vous serez prclie , dil-il , fjue voulez-vous faire ?

— Obtenir un modeste vicariat et y mourir tranquille.

— Quel âge avez-vous ?

— Vingt-deux ans.

A cet instant , Tévcque renvoya son secrétaire. On n''a jamais, eu de renseignement sur la scène qui se passa entre Monseigneur et le jeune homme. M. Joseph reparut dans la salle des ordinations en accompagnantMonseigneur. M. de Saint- André lui conféra le sous-diaconat et le retira du séminaire, il le logea a révéché, dans un endroit conforme a ses goûts ; M. Joseph y mena la même vie qu''au séminaire , ce qui étonna beaucoup de monde.

L'^évéque a témoigné a ce jeune homme uile amitié, une affection extraordinaires. Ce qu''il y a de plus étonnant , c'^est que Ton a lieu de croire que Monseigneur n'^a rien su sur la vie

antérieure de M. Joseph^ et qu'ail n'a rien confie à M. Joseph sur les motifs qui rengageaient à lui donner tant de marques d''affection. On fit courir les bruits les plus absurdes. Toute la ville parla de cet événement, les plus jolies dames affluèrent au cercle de Monseigneur^ afin de pouvoir revoir M. Joseph , mais ce dernier n''y paraissait jamais , et quand par hasard on Vy trouvait, son humeur sévère , sa contenance glaciale repoussaient les hommages par lesquels on tâchait d'ébranler sa prétendue vertus

Enfin , Monseigneur écrivil en cour de Rome pour obtenir des dispenses , et , il y a trois mois, le jeune homme fut ordiné prêtre. Lorsqu'il demanda la première place qui vaquerait, révéque se fit apporter la feuille , il n'y avait rien de disponible, mais le secrétaire dit a Monseigneur que depuis long-temps on sollicitait im vicîtire dans la commune d'Aul-

nay- le -Vicomte. Alors le jeune homme se jeta aux pieds de Monseigneur pour obtenir cette place.

L''é\éque en refléchissant aunomd''Aulnayle- Vicomte , s''écria :

— Il y a des choses écrites dans le ciel.

Depuis celte parole , Monseigneur est a la mort, la goutte et la sciatiqucf se sont combinées avec une fièvre qui ne Ta pas quitté. Il n^'a pu résister aux instances de son cher Joseph, et il a donné sa voiture, ses gens, son secrétaire , pour conduire notre jeune vicaire à Aulnay. Depuis le départ de M. Joseph ^ Tévéque n'^a pas prononcé son nom , rijais souvent ses regards cherchent le jeune homme, surtout iorsqu''il se trouve plus mal. Les ecclésiastiques qui commié- moi sont instruits de la marche des passions humaines , ont admiré Pastuce de ce jeune ambitieux , et nous n''avons pas douté de la conduite qu*'il

tiendrait a Aulnay. N''est-il pas sombre , réserve , méprisant même les personnes les plus élevées en dignité , affectant la plus grande piété , taciturne , bienfaisant ?...

— Cest cela même , ai-je dit.

— Je Tai deviné ! répondit M. Tabbé

Frelu.

La-dessus nous avons beaucoup parlé de tout ce qu'a fait M. Joseph depuis son arrivçe ; de vous, M. Gausse , car M. Tabbé Frelu m''a beaucoup loué de vous approcher, et votre éloge ne lui a pas coûté.

— Monsieur , me dit Pabbé Frelu , en terminant , soyez sur qu''avant sept ans, ce jeune hypocrite , du reste plein de talens , sera cardinal et ministre.

Alors, j''ai salué M. Pabbé, j''ai embrassé rhôtesse , j\ii fait galoper ma jument vers Â..*.y....

— Galoper !.... sVcria le maire en levant les mains et les yeux vers le ciel.

— Là , continua Leseq , un de mes parcns qui est employé honorablement a la giarcle des enfans au lycée , m''a confirme les discours de Tabbe' Frehi : il m'a donné des détails que Tabbé avait omis : ce sont les petits événemens qui ont eu lieu lorsque Monseigneur a ordiné M. Joseph.

Il y avait beaucoup de monde , le jcuno homme portait sur sa figure les traces de la plus profonde douleur , et son aspect lirait les larmes des yeux. Un grand combat se passait évidemment en lui-même, ses gestes n'étaient pas en harmonie avec la noblesse ordinaire de son maintien. Lorsque Tévêque parut , il tomba a genoux à sa place , des larmes s'échappèrent de ses yeux.

Tout le temps de la cérémonie, il pleura, et Ton fut obligé de l'emporter presque mou-

rant, mais la curiosité ne put être satisfaite sur la cause de ses larmes.

J''ai remercié mon parent , je suis reveuu a Vannay; j'ai revu Fhôtesse; et dixi : j'ai dît! s'écria Leseq en forçant sa voix.

Puis il avala un verre de vin que la joyeuse Marguerite avait apprêté.

Dans lequel on a Tespérance de savoir tout ce qu'est le Vicaire. -^ Discussion jésuitique sur le manuscrit. — Il cède!

Aussitôt que Leseq eut terminé son éloquente narration , chacun se regarda avec un étonnement que le maître d''école crut produit par son discours, qu'ail aurait nommé /?/'o vicario; mais bientôt un sourd murmure s'hèle va dans le salon du curé.

— Nous ne sommes guère plus avancés, s^écria Marguerite.

— Nous en savons assez , dit le juge de paix , pour nous abstenir désormais de toute recherche sur M. Joseph. S''il est favori de Monseigneur, favori de madame de Rocourt, nous serions mal avisés de lui causer quelque peine.

— Cest cela , ajouta M. Devau , d''ailleurs il est riche, il paye sans marchander.

— Je n\ii plus rien à craindre pour ses contributions , sV'cria le percepteur; pourquoi , M. le maire, ne m''avez-vous pas dit qu'ail vous payait comptant?

— Et en or, répliqua le maire.

— En or! s''écrièrent-ils en chœur.

•— Parbleu , sVcria Leseq , belle merveille, (juantum prodigium! Eh! messieurs, suivez le syslème tle Tabbé Frelu , cet homme ne se

cache pas pour rien. Or, il a commis quelque

crime! déchirons a force de tentatives et

d''efForts, déchirons le voile dont il se couvre: refert, il importe , çommunœ, à la commune , eï securi puhlicœ , à la tranquillité publique , ce qui signifie la justice, justitia, de savoir ce quVst cet homme : et , si cYtait un criminel qui , doué d*'avantages extérieurs séduisans , eut trompé Monseigneur, surpris Pâme et les bonnes grâces de madame la marquise, voyez ce qH''il nous en arrivera en le démasquant... Vous, 5L le percepteuij, vous devenez receveur d''arrondissement; vous, M. le maire, vous

êtes nommé sous-préfet, peut-être! vous,

M. le juge de paix, qui auriez arrêté le coupable fugitif, vous iriez siéger sur les lys du tribunal ! . . . et moi . . .

Les trois premiers fonctionnaires d'Aulnay restaient la bouche béante en aspirant Pespoir présenté par Téloquent Leseq.

— Un instant , mes enfans , dit le curé en soulevant sa jambe malade de dessus le tabouret où elle était posée ; et il se leva en prenant une attitude rendue imposante par son air de bonté : un instant , mes enfans , chacun est maître chez soi , et Ton ne doit pas inculper ainsi M. Joseph, Je conviens qu''il n'^y a pas de feu sans fumée , mais chacun son métier, et celui d''espion n'^est pas le nôtre ; d'ailleurs, il ne faut pas mettre son doigt entre Tarbre et Técorce , car il n''e* pire eau que Teaii qui dort ; et savez-vous ce qu''il vous reviendrait de vos recherches , qui cherche mal , mal y . trouve ; d^où je conclus que chacun est fils de ses œuvres , et qu''il ne convient pas de nuire a M. Joseph. S''il est riche : monnaie fait tout, prenez garde, tel cherchait rose qui a trouvé épine; et Ton sait où Ton est. Ton ne sait pas où Ton va ; Fhomme propose et Dieu dispose , et les battus payent Tamende ; ainsi ,

pas de complot , croyez-moi , un bon conseil vaut un œil dans la main.

Ce déluge de proverbes n''était pas de nature à satisfaire Leseq ; mais se voyant le seul de son avis , il se tut et s''en alla ayant des rcnseignemens qui devaient assouvir la curiosité publique , sans cependant qu'ils explicjuassent rindifférence de M. Joseph pour tous les événemens sublunaires.

L''honneur de cette découverte devait appartenir à Marg^uerite , le destin avait décidé que le village n''en serait jamais instruit , et que la gouvernante garderait un secret en sa vie.

Elle était restée seule dans le salon, etbien qu^elle pensât au vicaire , elle cherchait à deviner comment le perfide Leseq avait pu rester quatre jours chez une belle hôtesse?... elle se rappelait Tembarras du maître d''école lorsqu'ail arriva a cette partie de sa narration

tjuand ie trot crun cheval retentit au dehors , et la sonnette du presbytère au dedans; Marjyuerite s^îlance , un paysan venait demander avec instance les secours de Feglise pour sa mère qui se mourait. Marguerite monte chez M. Joseph et Finstruit de ce que Thumanitë et la religfion exigent de lui. Le jeune prêtre sort avec rapidité , il court a Féglise et saute sur le cheval que le fils désolé lui avait amené. Il court, il vole , malgré la nuit, malgré la pluie, il est déjà loin!...

Quelle joie î Blargueritc en pâlit , elle est seule en ce cabinet dans lequel , depuis que le vicaire est dans la maison , personne n''a pénétré.,, ^imprudent vicaire a , dans son zèle , tout laissé pour aller au secours de Fliomme en détresse , et Marguerite , la curieuse Marguerite triomphe!...

Elle parcourt le cabinet avec une joie inexprimable ; elle arrive devant le chevalet , et

reste immobile tradmiration a raspocl de la plus belle femme qu'ail soit possible d'imaginer. Ce portrait est Touvrage du jeune prêtre, et , en apercevant cette figure céleste , la première idée qui vienne a Tesprit, cVst de croire que cette femme est une créature imaginaire , dans laquelle une àme voluptueuse , grande et pleine de poésie, a rassemblé tous les traits épars dans la nature , en un mot ce que les peintres nomment le beau idéal.

Quand Marguerite s'^est rassasiée de cette vue , elle s'^avance vers le bureau, voit le ma-

miscrit Touvre et lit ,

Le bon curé ne s'*inquiétant pas de Fabsence de sa gouvernante , ayant remis sa jambe en place et appuyé sa tête sur Ténorme dossier de sa bergère rouge , s''était laissé aller à une envie de dormir, produite par la trop grande

tension de son esprit pendant le discours de Leseq. Il dormait...

Tout-a-coup des cris perçans le réveillent dans son premier somme , il écoute : Marguerite entre efFarëe , une lumière à la main.

— Ah! monsieur, une abomination

une révolte, on >a le pendis!... le tuerî... les coquins!

— Qu'as-tu, ma lille? mon vicaire... quVstil arrivé? parle!...

— Ah! monsieur, quelle histoire ! un vaisseau , des pirates , les pauvres enfans , leur père... c''estluiî

— Mais , Marguerite , assieds- toi , et contemoi ! . . .

— 51. votre vicaire est parti , il a laissé la porte de son cabinet ouverte , je suis entrée , j''ai tout TU , voici son manuscrit , voici toute

sonhistoirc; je Tai lue au milieu, et il y a un sabbat crcnfer!...

— Marguerite, Jil sévèrement le curé, reportez ce manuscrit où yous Pavez trouve , fermez la porte du cabinet de mon vicaire et revenez ici, vous ne me quitterez pas c]u''il ne soit arrivé.

— Comment, monsieur!... s'écria Marguerite stupéfaite du sang-froid et de la sévérité inaccoutumée du bon curé.

— Faites ce que je dis î... répéta le curé en faisant taire le désir qui le dévorait.

— Y pensez-vous? monsieur, nous allons tout connaître , tout savoir , cela se peut et vous vous V refusez î ... Ma foi , monsieur, on profite du hasard. Ce qui tombe dans le fossé est pour le soldat.

Un proverbe déridait toujours le bon curé, sa sévéïilé disparut et il commença a admirer

la figure friponne et curieuse de sa gouverliante. Celle-ci continua :

— Monsieur ! eh bien , je le lirai tout

bas. '

Le cure se mit à sourire malignement ; mais il répondit : — Non î non, Marguerite.

— Monsieur, écoutez, reprit la servante, je suis de votre avis , nous devons remettre ce manuscrit à sa place , mais permettez-moi de vous faire observer : 1" que je Tai commencé; 2" que si M. Joseph a écrit son histoire, c'^est pour qu'acné soit lue ; 3" enfin que personne n''en saura rien.

— Et Dieu, Blargueriteî

— Ah ! monsieur , n'^y a-t-il plus que cela qui vous arrête , reprit naïvement la malicieuse servante; écoutez-moi toujours!...

— Ahî salanî... s''écriaM. Gausse qui commençait a désirer lire le manuscrit, si Ton dit

pour la faim : ventre affamé n''a pas d'oreille, que dira-t-on pour la curiosité ?

— Tout ce que Ton voudra, mon bon maître , dit-elle en se coulant sur un fauteuil près de M. Gausse ; mais écoutez-moi... et , posant son bras sur celui du curé, elle le regarda d''un air tendre et lui dit :

— Nous sommes deux personnes bien distinctes , et les péchés que Pun commet ne regardent nullement Pautre.

— Oïl diable veux-tu en venir?

— Eh bien ! monsieur, continua la jésuitique servante, je prends sur moi le péché!..... c'*est moi qui ai pris le manuscrit , c''est moi qui vais le lire, vous Técouterez ou vous ne Pécouterez pas , vous agirez comme bon vous

semblera ; mais moi je le lis et dans deux

ou trois jours , je me confesserai a vous , je ' montrerai un sincère repentir, alors vous me donnerez Pabsolution.

— Cela ne se peut , dit le cure' en remuant la tête de droite à gauclie.

— Mais , monsieur, vous ne m''empécherez pas de pécher , ce cjue femme veut Dieu le veut.

A ces paroles, Marg^uerite jeta un coup-d''oeil a M. Gausse, le curé rougit, baissa les yeux, et la gouvernante ti:iomplia. Le curé se tut ; par ce silence, il s''avoua vaincu. Mais , je Fai dit , M. Gausse était la franchise même; alors, ayant consulté son cœur, il s'^écria :

— 'Allons, Marguerite, lis.

Cette dernière, rusée et maligne comme un vieux juge , sortit précipitamment , et courut éveiller un enfant de chœur qui logeait a deux pas du presbytère, elle lui promit mille friandises , sa protection et une récompense s'*il voulait faire sentinelle au bout du village, et revenir avertir lorsqu'^il entendrait le vicaire arriver.

LVnfant promit , la gouvei nanle ayant tout prévu , accourut vers son maître , se plaça en face de lui , moucha la chandelle , mit ses lunettes , et M. Gause ayant l\3rmé les yeux pour n''étre pas témoin du sacrilège , xMarguérite lut ce qui suit, d''une voix nazillarde»

Histoire de deux Créoles.

En écrivant riiistoire de ma jeunesse , j''essaie de placer un phare sur la plus orageuse des mers, espérant ainsi éclairer mes frères siu^ les dangers que renferment les senlimens et les affections les plus natiu^eîles.

— Ses écrits lui ressemblent! sVcria le curé

en jetant un regard vers le ciel ; pauvre jeune homme ! il a été bien malheureux , à ce qu'il paraît.

— Eh I pourquoi chercher a me tromper moi - même , continua Marguerite , Dieu ne sait-il pas que si j'^écris mes aventures , c''est pour m''occuper d''elle encore ! A quoi bon ces détours? Ne commençons pas un récit véritable par un mensonge, je suis prêtre, je dois m'*en souvenir,.. 0 religion! présent céleste, toi seule me soutiens ! donne-moi la force d'achever, a-» ant que la mort que je vois arriver à pas précipités ne vienne m'interrompre; je t'invoque , je te dédie toutes mes pensées , quoiqu'elles concernent toutes la douce , la pure Mélanie.

Il est, dans ma vie , des circonstances et des faits qui ne sont venus à ma connaissance que bien tard ; cependant , au lieu de les placer à l'époque oii je les ai appris, je suivrai dans ces

mémoires Tordre naturel d\vn récit, et je classerai les faits de façon a ce qu'ails présentent une histoire suivie.

Je suis né en France, où? je Tignore; de cjiii? je Pignorai long-temps ; ma naissance fut enveloppée des voiles lesplus mystérieux, et en ce moment même , les faits qui sont venus à ma connaissance ne sont appuyés d'aucune preuve légale et authentique.

Aussitôt que je vis, dernièrement, AuInayJe- Vicomte , j'^eusun vague souvenir d''y «ivoir été nourri et d''y avoir passé les quatre premières apnées de ma vie : ce qui m'*a donné ce soupçon, c'^estque j'ai toujours eu dans la mémoire le paysage d'Aulnaygravé d'une manière ineffaçable ; et qu'a la première promenade que je fis avec le bon curé, je fus stupéfait en reconnaissant, au sortir du village, du côté des Ardennes, le poirier sous lequel ma nourrice me déposait ordinairement lorsqu'elle allait travailler dans

un champ voisin. Ma nourrice était une grosse paysanne , j ''ai vainement cherché sa chaumière ; si elle existait encore je la distinguerais entre mille semblables. Cette habitation annonçait la pauvreté, cependant ce toit de chaume était souvent visité par un ecclésiastique qui me prenait sur ses genoux , me souriait , voulait me faire rire et parler, et me couvrait de baisers.

J''avais trois ans et demi : un matin ma nourrice était sortie pour aller travailler dans les champs , et resté seul dans la maison , je jouais , lorsque deux hommes entrèrent brusquement ; je reconnus Fecclésiastiquc qui parlait vivement à un militaire. Après une longue altercation qui n'^avait rien d''oEFensif, car ces deux hommes paraissaient amis, le militaire me prit , m''enveloppa dans son manteau, monta en voiture , sortit du village, et, au bout d\in certain temps , sur lequel il ne

me reste aucune idée distincte , je me trouvai dans une g^rande ville au bord de la mer; enfin, quelques jours après je fus transporte dans une chaloupe , et de la chaloupe dans un vaisseau. Voici en peu de mots tout ce que ma mémoire me fournit sur mon enfance.

Ce militaire , capitaine de vaisseau , était M. le marquis de Saint -André , mon père ; quant à ma mère, jamais je ne Tai vue.

Nous allions à la Martinique. M. le marquis de Saint - André me donna d'^abord peu de marques de tendresse. Sa femme , à ce que Ton m''a dit, avait émigré et n^habitait plus la France : on ne me donna pas d''autres reiiseîgnemens, et toutes les fois que je questionnais mon père sur ce point , il m'^imposait silence, -r- Eh î quoi , pensai- je lorsque je fus plus âgé , comment une mère a-t-elle pu abandonner son fils aine ? C9mment a-t-elle pu le reléguer dans un village , loin à^lh, et le confier

LE VICAIRE. ï. - 13

aux soins d'une étrangère ? Et cette mère n^a pas tenté une seule fois de venir me voir! elle n''a pas bravé tous les dangers pour m'embrasser! Ce fut toujours et c'^est encore pour moi un mystère dont je n''ai jamais pu soulever le voile ; il est vrai qu'^enfant de la nature et initié depuis peu aux inventions sacrilèges de la société , j''ignore les combinaisons qui amènent de pareils faits.

Mon père était doué d'aune grande énergie , passionné , sévère et même quelquefois dur. Je dois avouer, néanmoins, que bien quej'^aie souffert de sa brusquerie , il a souvent eu pour moi une bonté toute paternelle , mais ce fut lorsque mes qualités morales se développèrent et qu''il crut que je pourrais un Jour lui faire honneur. M. de Saint-André était franc, généreux, brave à Texcès , instruit , ayant tout pour plaire , et n''y réussissant jamais , même lorsqu^il le voulait. Il faisait peut-être trop

sentir sa supériorité ; Thabitude de commander en souverain sur son bord avait contribué à féconder les semences d''orgueiI et de hauteur que son âme contenait, et ceux qui froissent Famour-propre par leur seule présence peuvent être estimés, craints, admirés même, mais ils ne plairont jamais.

Nous arrivâmes à la Martinique , et c^est dans cette île que j''ai passé la plus grande partie de ma jeunesse. Ici, je dois faire observer que la France était au fort de la révolution , qu''alors le voyage pacifique de mon père est une nouvelle énigme dont je ne puis trouver le mot : j'^ignore encore en ce moment si mon père existe , et lui seul pourrait m''expliquer ces contradictions.

A la Martinique , le premier soin de mon père fut d^acheter une petite propriété éloignée de toute habitation , et de m''y confiner ei> me remettant entre les. mains de la femme

à\m de ses contre-maîtres. Madame Hamel et deux nègres ont été les seules personnes que j''aie vues jusqu'^à Tàge de neuf ans. Madame Hamel devint presque une mère pour moi : elle n'*est pas spirituelle, mais elle a un excellent jugement , une âme pleine de douceur, de bonté et de vertus aimables ; dès Page le plus tendre elle m''a inspiré la crainte de Dieu, et m''a nourri des divins préceptes de FEvangilc.

M. de Saint -André ne resta pas long- temps à la Martinique , je ne le revis qu'à des époques très éloignées ; mais sa profession ne lui permettait pas de longs séjours , et il ne pouvait guère venir que lorsqu''il se trouvait dans les parages de notre île.

Ainsi , mes premières années se sont écoulées loin des villes, loin des hommes , loin des vices ; je fus livré à la nature , et je puis me dire son élève , car madame Hamel ne me

contraignit jamais , elle me laissa suivre tous les pcnchans de mon «àme , pensant , comme elle me Ta dit, que les hommes naissent bons, en qu''en les préservant de la civilisation, on leur donne par cette seule et simple précaution la plus belle éducation possible. La pauvre femme a été la cause bien innocente de tous nos malheurs ! . . .

Cette bonne madame IJamel ne pensa pas mie seule fois à me faire étudier les sciences ; elle n''a jamais compris que le latin , les mathématiques, etc., pussent être essentiels au bonheur de l'homme. Je mets en fait qu''e]le ne sait pas si la Martinicpie, qu''elle a habitée pendant la moitié de sa vie , est sous le tropique du cancer ou sous celui du capricorne. Elle ne connaît pas la différence des plantes d?Amérique d''avec celles de TEurope. Enfin , elle ne m''a montré que bien peu de choses , au dire de la plupart des hommes.

L''instruction qu''elle me donna consistait en quelques maximes plus difficiles à prati* quer qu''à retenir. — Mon ami, me disait-elle en jetant sur moi un regard attendri, sois di- ^ne du nom de Joseph ; fais le bien pour le bien; respecte la vieillesse et Penfance, car tu es enfant, et tu seras vieillard; ne te moque de personne; ne nuis à qui que ce soit, pas même aux animaux les plus petits ; préfère le bonheur d''autrui au tien ; oublie-toi souvent ; admire Puni^ ers et tire toi-même les conclusions de ce spectacle.

Ce qu''il y avait de mieux ,'c''est qu''elle prêchait d''exemple. Elle eût roug[i comme d''un crime de trahir un nh^ve- marron qui venait se refug^ier dans les montag^nes ; aussi très souvent ces malheureux fugfitifs venaient nous apporter des fruits , des curiosités , et me pro* tégeaient dans mes courses. Nos deux nègres adoraient cette bonne et aimable femme. En-

fin, tout ce qu''elle me disait était appuyé par des actions vertueuses , accomplies avec cette simplicité qui doit en doubler le prix aux yeux de rËternel.

Je vécus cinq ans sans connaître d''autre loi que ma volonté, d*'autres lieux que les montagnes brûlantes et les forêts humides qui nous environnaient. J'avais reçu de la nature un caractère impétueux et passionné: cette énergie terrible, entretenue par Tinfluence du climat que j''habitais , ne se déploya que dans deux passions qui furent pour ainsi dire son refuge , car, dans tout le reste des sentimens , dans toutes les circonstances ordinaires de la vie, j''ài entendu vanter, par les autres , ma douceur et ma patience,

La première de ces deux passions est un doux enthousiasme pour la religion de Jésus- . Chiûsti Je fus chrétien par mon propre mouvement, et j^'attribue cet entraînement de mon

âme à la liberté dont j''ai joui. En contemplant cette immense nature de FAmérique , j'ai senti naître dans mon cœur des sentimens élevés, et je n''ai trouvé que TEvangile qui fût a la hauteur de ces merveilles : on y reconnaît la même main. Ce livre est , comme la nature , immense et simple dans son ensemble , et compliqué a Pinfini dans ses détails , naïf et grand , varié , sublime. Les montagnes , les forets m''out rendu religieux , mystique , et long-temps j''ai vu le monde du côté le plus beau. Jusqu'à neuf ans , je parcourus les environs de notre demeure en n''ayant aucune idée arrêtée , et comme un jeune faon , jouant toujours , marchant dYtonnemens en étonnemens , grimpant sur les bambous, sur les rochers, sur les cocotiers , voulant comme un jeune singe tout voir, tout fureter.

Souvent je parvenais dans Fantre du nègre-

marron. Le pauvre fugitif reconnaissait en moi Tenfant que ses camarades lui avaient signalé comme le fils de madame Hamel , et le nègre m''apportait une natte , me racontait son esclavage , sa fuite , ses dangers. Je pleurais avec lui , et il baisait respectueusement mes mains , parce que j''ctais un blanc. 0 souvenirs de Fenfance, que vous êtes doux! Cette partie de ma jeunesse fut comme Paube d\m beau jour : mes jouissances pures, la fraîcheur de mes sentimens, le calme, la naïveté, tout contribue a me rendre délicieuse la mémoire de mes premiers pas dans la vie, et je ne puis penser au son de la cloche de notre habitation sans donner à mon cœur une fête suave , douce et belle de toutes les harmonies que le ciel de mon île me révéla.

Cependant , au milieu de mes promenades , il m^arrivait quelquefois de refléchir, je com-

îiiençais li sentir dans mon cœur des sentimens vagues , des affections qui cherchaient a se fixer, enfin il me manquait quelque chose.

Souvent j ''allais prendre un vieux nègre-mar-

ron , pour lui confier combien j''éprouvais de plaisir l\ voir un l^eau paysage et une roche pendante qui semblait vouloir tomber sur la source qui sVchappait à ses pieds. Je voulais qu^il partageât mes découvertes, car une belle aurore,uncoucherdusoleilne me plaisaient plus autant lorsque j''étais seul u les contempler. La bonne madame Hamel ne me fit jamais un reproche de ce que je Tabandonnais pour courir ^ et cependant la pauvre femme mourait de frayeur lorsque je passais une nuit dans la grotte de mon bon ami Fitno , le vieux nègre-marron, le chef des fugitifs.

J''avai5 neuf ans , et depuis cinq ans je n'^avais pas revu mon père. Lu jour, je revenais à uoti^ ufâiâCHî V *1 ^^^ presque nUit , j''a-

perçus de loin beaucoup de lumières; je courus pour savoir ce qui produisait cette clarté extraordinaire. En entrant dans Pavenue, bor dee d'aune haie de jeunes goyaviers, d''avocats, de jacqs , d''agatliis , je vis qu''il y avait beaucoup de soldats devant la maison , j''arrive , et je revois mon père.

Je lui sautai au cou et je Pcmbrassai. Quelle fut ma surprise en me retournant de voir, a côté de madame ïïamel , une petite fille âgée d'^environ cinq ans î... Madame Hamel la tenait sur ses genoux , et lorsque je la regardai , elle me jeta un coup-diœil qui nVst jamais sorti de ma mémoire. Elle était assise sur madame Hamel avec une grâce qui semblait lui être naturelle. Son petit visage brillait de toutes les beautés de Penfance ; c^étail un abrégé des perfections de la nature, et sa pose enfantine, son naïf souinre! ... ses longues et grosses boucles de cheveux blonds qui retombaient

sur son col frais et mignon. Ah î malheureux ! je vois encore tout au moment où j'écris ces lignes.

— Mon fils, me dit M. de Saint- André, je vous amène votre sœur.

A ce mot j'^embrassai celte charmante enfant,

— Aimez-la bien... car c''est le vivant portrait de madame de Saint- André , et cest le seul que nous puissions avoir, . . En disant ces mots , mon père versa quelques larmes. — Elle est morte!... continua-t-il; mais il ne put achever.

Pappris la nouvelle de la movl de ma mère avec une indifférence dont je m''accuse encore, car je ne fus chagrin que de la douleur de mon père, et quant a moi, je n''étais nullement affecté : cependant, le matin j ''avais pleuré amèrement la mort d\m jeune loxia que

j^avais apprivoisé de concert avec mon vieux nègre.

Lorsque M. de Saint-André fut seul avec moi , ma sœur et madame Hamel, il s'^adressa à cette dernière et lui dit : — Madame, je vous ai amené Mélanie parce qu''il y a encore trop de dangers pour nous en France, et que je n''y connais personne a qui j''aie osé confier cette chère enfant. Aussitôt que nous pourrons revenir en Europe, je viendrai vous chercher. Vous savez quels dangers je cours ici, je vous

quitte! c''est peut-être beaucoup trop d^

être venu. Je ne sais comment je vais faire pour rejoindre mon bord, mais ma troupe est nombreuse et bien armée.

Après cette courte entrevue , mon père m'^embrassa , couvrit Mélanie de baisers , et partit. Je voulus absolument Paccompagner jusqu'oïl la côte , et le suivre pour participer aux dangers qu^il allait courir : il m''ordonna

de rester par un geste impératif et un regard absolu 5 à Pinfluence desquels il était impossible de se soustraire.

Je rentrai dans la maison, et toute la soirée mes yeux furent attachés sur la petite Mélanie. Une foule de réflexions vint alors m''assaillir, et je sentis naître en moi un attachement dont je n'^avais pas d'aidée. Le sentiment que i'^éprouvais à voir cette jeune enfant est indéfinissable, et je vis avec joie qu'acné le partagea dans toute son étendue. Nous couchâmes dans la même chambre, non loin de madame Hamel, car je voulus à toute force .me charger de ma soeur.

Dès- lors s''Quvrit pour moi une bien autre carrière. Il ne me manqua plus rien , et la passion la plus terrible jeta sourdement ses fonde mens dans mon âme. Tous les sourires de ma sœur m''apparlenaient , de même que je ne fis plus rien qu'yen son nom et pour elle,

Je remmenais dans mes coui^té^, tjue Je proportionnais à ses forces naissantes , et chaque belle fleur que je rencontrais lui était offerte cpmme jouet, chaque beau fruit j chaque nid d'^oiseau arrivait dans ses belles mains avant qu'acné eut le temps de le désirer^ Où Ton apercevait. Mélanie » on était sûr de me trouver, car nous n^'allions jamais Tun sans Tautre/ Un quart-d^'heure d''absence devenait un supplice pour tous deux, et notre plus chère étude fut de nous complaire Fun a Pautre, Fier de mon âge , de ma force , je rendais a Mélanie des services qui ne me coûtaient rien, tant je trouvais de douceur a Fobliger. Peines , fatigues, soins, dangers, s''effaçaient devant un de ses sourires. Si Mélanie fatiguée ne pouvait plus revenir, je construisais un siège avec des lianes, et, Tadaptant a mon dos, je portais ma sœur jusqu''à la maison ; cette jolie fille me passait ses bras autour du cou > en laissant ses

cheveux dorés se mêler aux boucles noires de ma chevelure, et mon coeur palpitait de joie lorsque je sentais la douce main de Mélanie qui essuyait la sueur de mon front.

J'initiai Mélanie ^dans mes grands secrets, je la menai dans mes routes favorites, chez les negres-marrons, nous gravîmes les rochers, et en voyant les pompes du couchant et les magnificences de Paurore , je tachais de lui faire comprendre le peu que je savais sur PEternel ; nous lisions ensemble ce qu''il a écrit sur la voûte des cieux, ce qu''il a tracé sur les sables de la mer, sur les feuilles des arbres, sur les ailes diaprées des oiseaux. Quant aux autres préceptes, le cœur naïf et pur de Mélanie les contenait tous, et c''est surtout elle qui, en apprenant les sublimes obligations de Thomme envers Phomme, ne parut que se souvenir. Toute jeune, une bonne action, une pensée noble , découlaient de sa bouche et de son

coeur avec une facilité qui faisait croire que la vertu n''était pas un effort pour elle.

Un jour nous allons a la grotte du vieux Fimo. Nous arrivons à sa retraite, après avoir traversé les plus jolis sentiers et nous être livrés a la gai té la plus franche. Le soleil couchant dorait toutes les cimes et disait adieu à la nature, en Penrichissant de ses belles teintes de couleur de bronze J d''or et de pourpre ; Fair était calme. Un funeste silence régnait aux environs de Tantre de Fimo. Nous approchons... le malheureux venait de saluer le soleil pour la dernière fois ! Etendu sur une grosse pierre couverte de mousse qui lui servait de siège , le pauvre nègre, immobile, ne respirait plus, et ses yeux fixes et ouverts annonçaient que Fhomme de la nature meurt sans être entouré d''amis, parce que Thomme de la nature a horreur de la mort. Mélanie lui ferma les paupières, détacha son voile, le mit

sur le Yisage du pauvre nègre, et, s^agenouil-

lant , elle me dit ; — Prions ! . . .

Non, par-delk la tombe, j''enlendrais encore cette voix pure et touchante ! ... Quel regard ! quelle attitude î Notre prière consista à contempler tour- a-tour et le nègre et le ciel! j''ignore ce que pensa Mëlanie, mais je sais quV lors mon âme s''eleva vers tout ce que la mélancolie et la religion ont de plus grand, de plus sublime et de plus élevé. Ensemble nous nous relevâmes, et nos yeux étaient en pleurs. Quelque mérite que possèdent les longues prières des morts, je n''ai jamais entendu d''oraison plus belle que le Prions! de Mélanie.

Nous aperçûmes deux nègres qui cherchaient leur chétive subsistance, nous les appelâmes ù grands cris. Ils vinrent en reconnaissant notre voix, nous les guidâmes vers le corps inanimé du bon Fimo. Us firent une fosse sous un cocotier que Mélanie indiqua. Tous deux muets et

remplis d'aune sainte attention, nous suivîmes, en nous tenant par la main, les deux nègres qui portaient Fimo sur leurs épaules. Enfin, nous le vîmes placer dans sa dernière demeure : en ce moment , par un accident naturel qui provenait de la disposition des lieux, un rayon de soleil vint illuminer cette fosse. — Dieu Femmène ! m''e'criai-je. Lorsque la terre fut jetée sur lui, Mélanie dit : — Nous ne le verrons plus ! . . . On fit une espèce de tertre, et lorsque nous avions du chagrin, la tombe du nègre était Tautel oîi nous venions pleurer. *

En revenant, nous gardâmes le silence ; mais

en sortant de la foret, ëmu de tout ce qu''avait

dit Mélanie, je m^arrétai, et, regardant ma

sœur, je lui dis avec la voix de Tâme ; — Ah !

, tu es un ange ! . . .

Elle ne me repondit que par un sourire et un gracieux mouvement de tête qui sont gravés

dans ma mémoire avec tout ce qu''eUe a dit et tout ce qu''elle a fait. Ce soir-là nous ne mangeâmes pas, car en entrant elle murmura : — Joseph, on n''a pas faim quand on a du cJiagrin !

— Ame divine ! . . .

— Mon bon Je'sus! s'^ëcria Marguerite; voyez, monsieur, dit- elle à M. Gausse en lui montrant le manuscrit, voyez! comme il a pleuré dans cet endioit, récriture est presque effacée.

M. Gausse était trop ému pour répondre.

Le temple du Val -Terrible. — Le Nègre ravisseur. — Départ pour la France.

Ce fut ainsi que nous passâmes le temps de notre enfance. Tout ce que les sentimens liumains ont de plus naïf et de plus touchant embellissait nos jeux et nos courses. Nos corps n''étant pas déformés par les habillemens ridi^ cules qu''exige le séjour des villes, se dévclop-

pèrent rapidement," et les belles proportions que la nature , livrée à elle-même, enfante sans efforts , nous donnèrent les vains avantages de là beauté'.

Mélanie atteignit douze ans. Sa jolie taille était presque formée; elle se regardait déjà dans Peau claire des fontaines pour arranger les milliers de boucles que formaient ses beaux cheveux blonds. Ses yeux bleus souriaient toujours et pourtant exprimaient la mélancolie. Elle chaussait son pied mignon avec une sandale artistement tirsue par nos nègres, et, selon la coutume des îles, elle le laissait anu : rien n''était séduisant comme cette jeunefille, douée de toutes les aimables qualités des femmes. Maintenant qu'en évoquant ces douloureux et charmans souvenirs, je me rappelle le groupe admirable que nous devions former, lorsqu'entrelacés au bord d'aune fontaine, sous un rocher, au milieu des vastes colonnades antiques

de la foret et protégés par des buissons épineux, nous étions livrés aux jeux de la jeunesse, il me semble que les fameuses statues de la Grèce ne devaient pas être plus belles ; car quel que soit le feu divin qu'hait répandu le génie sur ses créations , nous les surpassions par la naïveté de nos attitudes, la fraîcheur de nos visages, et, semblables aux deux ombres charmantes de ces amans dont parle Klopstock, nous n''avions pas besoin des paroles humaines pour nous faire part de nos sentimens et de nos pensées. . . un geste, un sourire, un coup-d''œil, un baiser tenaient lieu du langage, nos âmes s'^entendaient, L''habitude avait tellement fait passer nos cœurs Pun dans Paulre qu^il n*'en existait plus qu'Hun seul.

Je ne sais s''il y a beaucoup drames qui se plairont a la simple description des événcmens qui marquèrent ces années de bonheur, ils semblent appartenir a un autre temps qu''au

siècle d^aujoiird''hui ; mais la peinture n''en sera fade que pour des gens dont Timagination n''a jamais entrevu les tableaux mensongers de ràge-d''or. Hélas î je puis dire avec orgueil que je Fai connu pour mon malheur.

Un jour j*" avais conduit Mëlanie vers un lieu dont on ne peut avoir aucune idée en Europe. Que Ton se figure deux énormes pics séparés Tun de Tautre, a leur sommet, par un immense espace ; celte ouverture dans les airs ressemblait à celle d''un angle immense, car les deux montagnes se rejoignaient par leurs bases. Ainsi le vallon du bas était extrêmement étroit, chaque montagne présentait un aspect merveilleux par la végétation qui Pembellissait : d\m coté de la vallée on apercevait ' la mer à une distance énorme , et de Pautre , un bocage disposé en cercle , au milieu duquel une source faisait entendre son doux murmure. Lorsque Mélanic

fut à rentrée de ce vaste et admirable paysage, nomme le Val-Terrihle^ elle me regarda, me serra la main, et me montrant un fragment de rocher d''où [""on découvrait toutes ces beautés, assemblage prodigieux de toutes les ressources de la nature : — Je voudrais, dit-elle, que sur cette roche , sous ces arbres , Ton complétât le spectacle en bâtissant une chaumière entourée de fleurs , et plus loin , dans File qui se trouve au milieu de ce petit lac, je sens que je m''attendrirais en apercevant la tombe du nègre, placée sous un tatamaque.

Je reconduisis Mélanie à noire maison ; lorsqu''elle fut couchée jem''échappai, et, courant de toutes mes forces, je regagnai le Val-Tevrible» J'^allaidans toutes les retraites des nègresmarrons auxquels nous portions tous les jours leur nourriture. Je les rassemblai , et les amenant sur la roche où Mélanie avait exprimé son désir £^vec cette aimî^ble légèreté de son sexe,

je leur dis : — Mes amis, Mélanie a dit qu'acné voulait voir Ja une habitation, il faut la construire à Finstant.

Aussitôt sept a huit nègres mettent le feu au pied d''une trentaine d\^rbres qui ne tardent pas à tomber, pendant que d^iutres creusent la terre et que d*'autrcs chsrchent de la ujousse. Nous travaillàînes toute la nuit, et le jour nous surprit que Pouvrage était bien avancé. Je ne sais commentée fis pour construire une chaumière selon les règles de Parchitecture , mais j'ai vu dans les parcs des grands des constructions champêtres artificielles qui n''étaient que des masures auprès de mon palais sauvage.

Devant la porte s"'élevaient huit troncs d''arbres parfaitement droits qui représentaient des colonnes. Sur ces colonnes on plaça transversalement un énorme cocotier ; puis, avec une adresse qui leur est habituelle,

les nègres réussirent a poser sur cette architrave deux gros troncs en triangle qui formèrent un fronton. \u bas des colonnes, ils disposèrent le terrain de manière que des marches naturelles firent une base aux troncs d''arbres, et cette chaumière eut toute la tournure de la façade du Parthenon. Elle était très longue, et ses côtes furent façonnes selon le système de la façade ; on fit le toit avec des feuilles de manglc, et nous laissâmes des jours pour que Tintërieur liit éclairé.

Cependant la journée s'^avançait; tout en travaillant pour Mclanic, je Foubliais !... Enfin, sur le soir, lorsque je vis que les nègres pouvaient finir tout a eux seuls avec mes instructions, j'^accourus a la maison... j'^entrai et je vis Mélanie qui, les yeux rouges, était assise sur la porte. Aussitôt qu''elle m'^aperçut, elle se mit à agiter son mouchoir, car la joie la suffoquait, elle ne pouvait parler. A cette action

je reconnus combien sa douleur avait ëtë vive, et, en une seconde^ je fus a ses côtés...

— - Méchant enfant, me dit madame Hamel sans me demander d'^oîi je venais, que vous nous avez causé dMnquiétude !

— Ne le gronde pas, ma mère, répondit Méianie ; vois comme il en est fâché !.. . • — Joseph, ajouta-t-elle avec une charmante naïveté, je ne te dirai pas que tu m''as fait mal, parce que tu aurais trop de chagrin ! . . . Elle se mit ^x essuyer la sueur de mon front et à caresser mes cheveux avec une attention pleine de grâce.

— Lorsque je ne t'ai plus vu j'^ai pleuré î me dit-elle; je n''ai pas vécu cette journée-ci, il faut la rayer du nombre des jours que Dieu m''accordera ! Méchant , comment as-tu fait pour t''éloigner de moi ? si ce fut pour une bonne action, je ne te pardonnerai jamais de rnVvoir laissée à Tb^bitatiop.

Ne voulant pas dire mon secret, je gardai le silence , ce qui étonna Mélanie. Elle me regarda d''un air boudeur qui la rendait charmante, par la difficulté qu^^elle trouvait a faire paraître sur son visage une expression disgracieuse. En se couchant, elle médit, en grossis* sant sa voix :

— Je ne te souhaite pas une bonne nuit ! . . é

— Et moi, Mélanie, lui répondis-je avec douceur et en souriant, je supplie le Tout- Puissant de répandre le charme des plus beaux songes sur ton sommeil.

A cette réponse, elle fut un peu confuse, et se coucha en murmurant : — Pourquoi aussi ne me dit-il pas ce qu'ail fait ! . . . Il semble que la jalousie soit un sentiment dont le germe est naturellement en nous , et que la civilisation ne Tait point créée.

Le lendemain ma sœur vint à moi, et, m'^enr brassant avec un air repentant, elle me dit

avec tendresse : — Je te demande pardon, mon frère ! — Tu Ven as pas besoin... et je Fembrassai avec ivresse.

Madame Hamel nous pressa tour à tour sur son sein en s''ëcriant : — Heureux enfans !..« conservez bien la pureté de votre âme î ...

Nous nous regardâmes nous deux Mélanie, sans pouvoir comprendre le sens de ces paroles. Je les comprends maintenant !.,. Après le repas, j'emmenai Mélanie, et je la conduisis au P^al' Terrible par un chemin qui devait la mettre brusquement en face du spectacle qu'acné avait souhaité. Presque tous les nègresmarrons étaient de la côte de Guinée, et ils chantaient en choeur une chanson de leur pays. Cette sauvage mélodie allait admirablement a ce site pittoresque, et elle vint frapper nos oreilles.

— Ce sont nos noirs ! dit Mélanie en arrivant à la \ allée. Elle fait un pas de plus, jette un

cri d'^etonnement, elle me regarde, se pre'cipite dans mes bras, et sur sa joue en fleur roulèrent les larmes d'une joie céleste.

Elle entra dans la chaumière que nous nommâmes/e Temple, Quelles sont les paroles qui pourraient rendre les charmes d''un pareil moment?....

A quelque temps de la une aventure vint m'*éclairer sur la nature du sentiment que je portais a cette sœur trop chérie. Il y avait parmi les nègres-marrons un noir de la Coted'^Or d'un naturel extrêmement féroce. Les mauvais traitemens qu'il avait subis avaient aigri son caractère. Il fuyait ses compagnons de malheur, il errait dans les endroits les plus escarpés et les plus sauvages, rien ne pouvait l'adoucir : Mélanie entreprit de le ramener. Un jour, le voyant assis sur un quartier de roche, elle me dit : — Il est impossible, Joseph, qu'il y ait des êtres complètement me-

chans; on peut se tromper, mais personne n'^a dit au fond de son cœur: — Je veux être cruel! ce nègre regarde le ciel : or, cette seule action m^'indique que nous réussirons.

Aussitôt elle se mit en marche et nous arrivâmes a ce noir qui ne s'^enfuit point selon sa coutume, il regarda même Mëlanie d''une manière qui me déplut.

— Bon nègre, dit ma sœur avec une voix douce à laquelle rien ne résistait , pourquoi restes- tu toujours seul? pourquoi te réfugies-tu dans des antres sauvages, au lieu d'^habiter des grottes charmantes?

— Parce que je suis malheureux, parce que je hais les hommes.

— Veux-tu que nous Rapportions de la nourriture? tu n^auras pas la peine de la chercher.

— Non. CVst peut-être une amorce pour

me charger de chaînes et me ramener à mon mailre.

— Mais pom'quoi brises-tu des arbres et troubles-tu Peau des fontaines? Tu déchires des oiseaux !.,.• c''est mal cela...

— Il faut bien que je rende tous les maux qu^onm''a faits. Allez- vous-en , je ne puis vous voir î

Tout en parlant ainsi ^ il jetait des regards farouches sur Mélanie, en paraissant ne pas me voir; son œil exprimait un sauvage désir, el alors des idées vagues vinrent troubler mon cerveau : — Allons-nous-en, dis-Je à Mélanie ; ' et ma sœur , plaignant le nègre malheureux , laissa tomber sur lui un coup-d'^œil de compassion et de tendresse naïve qui le fit tressaillir. *

— Le malheureux ! sVcria-t-elle, et tout en se retournant elle le regardait toujours. Je vis le nègre rester u la méine place en conleni-

Page 1