‹ Le vicaire des ArdennesChapitre 3 sur 4 · I-E vie VIRE, l, \iji · texte numérisé non relu

I-E vie VIRE, l, \iji

plant Mélanie; il ressemblait de loin à une statue de bronze. Lorsque nous fiimes trop loin pour qu'ail put nous voir^ il s'^élança et nous suivit toujours jusqu''à ce que nous arrivâmes vers Thabitation.

. Le lendemain, lorsque nous nous promenâmes en apportant des douceurs à nos pauvres nègres-marrons, je vis ce même noir nous épier avec soin et se cacher pour admirer Mélanie. Nous étions assis sur une pelouse, a côté de notre temple; nous causions; j''entendis un léger bruit dans le feuillage, et, portant mes regards vers Fendroit d''où partait ce frémissement, j''aperçus les deux yeux noirs de ce nègre qui dévoraient Mélanie. Une peur mortelle glissa son froid glacial dans tous mes membres, et je fus comme charmé ^slv Finfernal regard de ce noir. Alors j''eus une connaissance confuse des dangers que courait Mélanie, et, appelant par son nom un nègre qui

avait son refuge à deux pas de là, je réussis à reprendre courage lorsque je le vis accourir : aussitôt j ''entraînai Mélanie à notre habitation avec une promptitude dont elle ne devina pas la cause. Pendant plusieurs jours j ''allai dans la foret sans Mélanie, et j''eus la force de résister à ses prières.

Cependant, un matin , elle fit tant que je remmenai. Jamais, je crois, je ne Pavais vue si jolie et si séduisante. Lorsque nous arrivâmes au milieu de la foret, non loin du J^al- Terrible^ j ''entendis les pas d''un homme qui marchait derrière nous... Je me retourne, et j'^aperçois le nègre ! . . . une sueur froide me saisit. — Marchons plus vite, dis-je à ma sœur. Vains efforts î le nègre fondit sur Mélanie, et, la prenant dans ses bras, il s''élança vers les montagnes avec la rapidité deFéclair. Je le suivis en courant de toutes mes forces et en faisant retentir la foret de mes cris de

ilëtrcsse. En poursuivant le nègre, je le forçais à la retraite , et, tant qu''il courait, j''étais tranquille sur le sort de Mélanie, dont les pleurs et les sanglots me déchiraient le cœur. Elle se débattait avec son ravisseur et retardait sa fuite ; mais ce dernier atteignit un endroit écarte, et la, déposant a terre Bîélanie, il la couvrit de baisers. Non, jamais un lion^me ne connaîtra la rage qui s^illunia dans mon âme î je volais avec la vélocité de Taigle Ii travers les pointes de rochers cjui me mettaient les pieds en sang, et je ne sentais aucune douleur, tant les feux de la colère me brûlaient. Enfin, sur le haut de la roche , deux nègres parurent, semblables a deux chasseurs qui accourent pour empêcher un tigre de dévorer une jeune biche. Je fus en même temps quVux aux côtés du nègre, qui fut massacré impitoyablement par les deux marrons. Mélanie ne fut pas témoin de ce meurlre, je Tavais prise dans mes bras,

cl, rapide coninic nue Hèclic, je l'cmporlais k travers les roclicrs que je descendais avec une aveujjîe fureur en les teignant de mon sanj(. Ma sœur pleurait a chaudes larmes, obéissant à un vague sentiment de pudeur qu'acné n'aurait pu définir; et moi, pendant ce temps, je. rinondais de baisers enflaminés, clicrcliant ainsi à la purifier et a effacer la souillure imprimée par ceux du nègre effronté.

— Ah! oui, embrasse-moi! s'^écriait-cUe en sanglottanl.

Ce moment i:j''éclaira : je vis quelle était ia nature de Pamour que je portais a ma soeur î...

— Monsieur, dit Marguerite en interrompant sa lecture, notre pauvre vicaire a encore bien pleuré a cet cndroit-lh. . . tenez ! . . . et elle montra le manuscrit à M. Gausse.

— Le malheureux ! s''écria le bon curé. Alors, continua k servante , je n'apercqç

aucun mal dans ce sentiment : ignorant comme des créoles , n''ayant aucune idée des prohibitions des lois humaines, je fus ravi!... — Je 'me livrai au doux charme de trouver une maîtresse , une amante , une épouse dans ma sœur, et je me gardai bien de Pinstruire des découvertes que j''avais faites dans mon propre cœur. Une joie céleste vint jeter son baume rafraîchissant sur la plaie passagère que venait d''ouvrir le nègre, et je bénis en quelque sorte cette aventure. Je revins avecMélanie chagrine, car les farouches baisers de son noir ravisseur lui restaient sur les lèvres, et mainles fois elle y portait la main en s''essuyant avec dépit. Alors je la comblais de mes caresses, et ces caresses eurent dès lors im autre caractère ; alors je questionnai fréquem- Ant madame Hamel , les nègres , tout le onde, je fus plus attentif à tous les mystères de la nature ; enfin une nouvelle source de

pensées et de mélancolie vint augmcnlcr mes réflexions habituelles.

Je me souviens avec un charme mêlé de honte de ce temps délicieux où mes sentimens prirent une teinte indécise de sensualité divine, où je donnais à ma sœur des baisers qui rétonnaient elle-même. Confuse et rougissante, elle appuyait sa tête sur mon sein, et semblait provoquer mes caresses. Alors je n''étais pas criminel, j'' avais le cœur pur!... cette passion qui jetait alors en moi de si profondes racines , elle est criminelle aujourd''hui! et cependant, malgré tous mes efforts, elle ne mourra qu''avec moi.

Quelque temps après cet événement , ma sœur, qui croissait en grâce et en beauté , et dont Tesprit était au moins a la hauteur des perfections du corps, devint aussi rêveuse, et 6on charmant visage se couvrait parf(?is çl^'iinQ rougeur subite,

Un jour, me prenant par la main, elle me dit avec une espèce de solennité : — Viens , mon frère î .. . allons au temple, la j'^aurai quelque chose a te dire» ,^

Nous marchâmes en silence , en nous jetant des re^jards fur tifs , ainsi qu''Adam et Eve lorsqu'ils eurent mangé la pomme fatale ; il semblait que nous nous comprissions parfaifaitement Fun et Fautre. Nous arrivâmes a notre Lanc de mousse au pied de notre temple. Pour faire passer dans Tàme des autres le ravissement qui vint saisir la nôtre par degrés, il faudrait pouvoir asseoir en ce moment ceux qui liront cet écrit sous le papayer qui nous ombrageait, et leur faire voir les magnifiques couleurs dont les montagnes étaient parées : Tazur foncé de Tindigo teignait le milieu des rochers , leurs cimes arrivaient par des teintes insensibles a Tor le plus brillant, et leurs formes pyramidales tranchaient vivemeut sur

un cici crime ravissante pureté; la nier roulait de petites vagues d''ar(vent ; la veg^e'tation varice de rAmerique étalait ses teintes vip;oureuses ; et le soleil à son couchant , donnant une touchante mélancolie a ce tableau , imprimait à Tàme un mouvement indélmissabîc.Cc fut en face de toutes ces merveilles auc Mëlanie, après me les avoir montrées par un regard plein d'*entliousiasmc , me dit d^me voix altérée :

— 3Ion frère, je ne sais plus comment je t*'aime î tes regards portent le trouble dans mon lime, et quand tu nVs pas près de moi je te désire comme le prisonnier doit désirer la liberté, raveugle la lumière! A force de penser à toi et a ce que j ''éprouve, j''ai vu que Pamour dont je t''entoure n''est pas Pamour que je porte a la bonne madame Hamcl. Je voudrais apprendre de toi si , quand mes yeux sont fixés sur les tiens, tu éprouves le même trouble que

moi. Je n^ose plus te regarder qu'yen secret, c'^est-a-dire lorsque tu ne me vois point ; et alors, je trouve a te contempler une douceur infinie que je ne connaissais pas encore , et qui, chaque jour, devient plus forte et plus vive.

— 0 ma sœur! m''écriai-je en lui prenant la main, im feu terrible me brûle, et depuis quelque temps j\^i reçu une nouvelle vie!... nous nous appartenons Tun a Fautre pour toujours! tiens, vois-lu P je serai pour toi comme Nchani pour sa femme : tu seras mon épouse, et je serai ton mari. Il n''y a que ce moyen!... mais il faut une cérémonie , iin serment.

— Allons donc, dit-elle, jure bien vite, et prenons toute cette vallée , celte mer et ces montagnes a témoin,.. Joseph , toi , tu dois te mettre a genoux,...

Je m''agenouillai effectivement, elle prit ma main dans les siennes, son visage devint d'une

étonnante gravite, et alors, levant mon autre main vers le ciel , je lui dis : — Mélanie , je te jure de n^iimer jamais que toi! le reste des femmes ne sera jamais rien pour moi î tu es pour toujours ma sœur et ma femme ! ...

Je me rassis à ses cotes, et elle me dit avec un sourjre et une naïveté enivrante : — Moi, je ne me mettrai pas a genoux... — Je jure, rcprit-elJe en me lançant tous les feux de Pamour dans un regard , je jure de n''aimer que toi ! Puis, se jetant dans mes bras, elle me couvrit de baisers. Le flambeau de cet hymen fut le soleil ; les témoins , le ciel et la mer ; et la nature dut sourire aux simples caresses qui terminèrent cette scpne enfantine.

Dès lors , je ne sais quelle tranquillité se glissa dans nos âmes ; nous fumes heureux et rien ne manqua h notre bonheur. Notre vie

coula pure comme Teau d\m ruisseau qui court sur un sable doré.

Mëlanie avait alors treize ans , et moi j''en avais seize. Un matin que je bêchais, et que ma sœur brodait, M. de Saint- André se montra dans notre avenue , et en deux sauts nous fûmes dans ses bras. 11 admira la rare beauté de ma sœur, ainsi que ma taille élancée , et il parut content.

— Mes enfans, noiis dit-il ^ la France est enfin pacifiée; ce sont des énigmes pour vous que de telles paroles , mais vous me comprendrez , quand je vous dirai que votre père n'est plus proscrit ; il quitte P Amérique. Le souverain de notre pays m'^a donné le commandement d'^un vaisseau , avec le grade de contre-amiral , et je viens vous chercher pour vous emmener en France. Vous allez revoir votre patrie et connaître les jouissances de la vie sociale. ïoi, Mëlanie (et sa voixavait un accent

de tendresse qu**!! ne put cacher), la beauté te rendra Tobjet de Pliommage de tous les hommes; vous, Joseph (sa voix devint plus sévère), vous allez réparer le temps perdu , et vous instruire pour vous faire un état , Un nom , et arriver à des places éminentes.

Ces paroles furent pour moi Tobjet d^m long commentaire. J'eus beaucoup de peine a les comprendre, et pour être franc, je dois dire que d''abord je ne les compris pas.

Le lendemain , mon père nous quitta , se rendit à C..., oîi il vendit Phabitation de madame llamel. Trois jours après , nous étions dans une Frégate , et nous voguions vers la France. ;

Événemens en pleine mer. — Les deux Créoles à

à Paris.

J''ai déjà dit que M. de Saint- Â.ndrc avait dans le caractère une rudesse et une se' vérité terribles. J'^en acquis la preuve pendant les premiers jours de notre navigation. 11 ne laissait passer aucune faute, et les lois de la disciplinç maritime , de cette discipline qui con-

fèrc une si gfrande autorité aux capitaines , étaient otserve'es avec une ponctualité qui montrait combien on craignait mon père.

Au bout d^me quinzaine de jours, pendant lesquels mon père' m''observait avec attention , et paraissait satisfait de moi , il arriva qu''un chef de matelot ( i''ignore quel grade il avait) commit une faute qui fut d'autant plus sévèrement punie que M. de Saint- André paraissait avoir une haine secrète contre le coupable.

Ce matelot, nommé Argow, était un de ces hommes que la nature semble ne pas avoir achevés : court, trapu, large vers les épaules et la poitrine, ayant une grosse léte et une horrible expression de férocité, il régnait, parmi tout cela, un air de majesté sauvage qui révélait une énergie rare et de Fintrépidité ; son coup-d''cieil annonçait que, dans le danger, il exécutait promptement ce qu'aune sagacité na-

tiirelle lui dévoilait comme le meilleur parti. Du reste, ivrogne, sale, brutal et ambitieux. Lorsque clans Phistoire Gregorio Leti et autres me montrèrent Cromwell, sur-le-champ je me rappelai xVrijow et je crus avoir vu le célèbre protecteur de T Angleterre.

Ce matelot, connaissant Thumeur de M. de Saint-Andrc , subit sa punition sans mot dire et avec une resignaiion qui surprit tout Tcquipage; mais il jurait, en lui-même, la perte du contre-amiral, et la grandeur de Pentreprisc nePépouvanlait en rien. Ceux qui virent son air rêveur, sa figure sombre et les regards qu'il lançait sur mon père, jugèrent quWrgow méditait quelque hardi projet.

Comme ce matelot avait une espèce d''ascendant sur ses camarades , ils se firent part mutuellement de leurs pensées , et , sans qu^VrgoTV eut encore rien dit , leiu's esprits étaient prépares a quelque ouverture. Lors-

LE VICArRK. I, 1(1

que ce cheF fut libre , il commença par prendre a Tecart ceux qu''il connaissait pour être ses amis, et il les sonda pour savoir s''ils coopéreraient a son dessein.

Un soir, lorsque tout était tranquille dans le bâtiment , que le mari de madame Hamel , dont on se défiait le plus , faisait son quart , que les officiers , les capitaines en second et mon père , renfermés dans leurs chambres , ne pouvaient voir ce qui se passait, je fus le témoin inaperçu dVne singulière scène ; car, curieux comme je devais Fétre à mon âge , et ayant remarqué certains mouvemens parmi Péquipage , je m''étai3 caché dans Pembrasure d''un canon , et , protégé par Fombre , voici , ce que j'^entendis :

— 11 est la-haiit , disait le matelot a Argov^', mais qu''en veux-tu faire ?

— Ce que j''en veux faire , répondit Argow à voix basse et entremêlant d''horribles jurons

à tous ses propos , je veux qu'ail entre dans nos projets ou dans le ventre d''un poisson ! il est dévoue au commandant , et si M. de Saint-André , se voyant le plus faible , voulait nous mettre a la raison , il serait capable , sur un ordre , de mettre le feu à la saintebarbe.

A ces mots , je reconnus qu'ail s'^agissait du maître canonnier.

— Nous ne Tattirerons jamais ici ; il faut seulement , s^il est contre le bastingage , lui donner un coup de coude.

— Mille boulets ! répondit vivement Argow, nous nViUrions plus de poudre , il a la clef de la soute.

Ils restèrent quelque temps a réfléchir, mais Argow^ rompit le silence en disant : — Je~ m''en charge ! . . . fais descendre tout notre monde dans la cale.

J'ignore ce que devint le pauvre maître '

canonnier : tout ce que je sais, c''est que, lors de révènement , je vis Phomme auquel Argow venait de parler, revêtu des habits particuliers du canonnier qu''il remplaça. En entendant Tordre d*'envoyer Téquipage à fond de cale , je m''y {^lissai et je me tapis dans u|i coin obscur.

Ce fut le premier spectacle que me donna la société : cette scène avait pour acteurs les plus grossiers des liommcs , et comme ils ne retenaient point Texpressioil de leurs passions, j''en vis le jeu a découvert. Chaque matelot , descendit avec précaution. Toutes ces figures sauvages et animées sur lesquelles se gravait iiigénuement la crainte , car ils redoutaient encore leur conscience , formaient un tableau vraiment remarquable.

Un murmure s''éleva lorsque Argow parut avec son lieutenant. Il s''alla placer devant un

alfiit, chacun se groupa autour de lui , les uns sur leurs provisions, les aulres sur les tonneaux , tous dans des postures originales et rœil fixé sur le clief de la sédition. Quand ec dernier les vit attentifs, il promena sur eux son œil pénétrant et leur adressa le discours suivant :

— Si je ne vous connaissais pas et que le capitaine ne nî''eiit pas injustement puni , je n'aurais jamais songé a saisir Foccasion qui se présente pour nous de faire fortune. Les trésors que renferme le bâtiment nous auraient passé devant le nez , sans que Tun de vous eut pensé Ii devenir riche et heureux tout d''un coup , sans qu'^aucune puissance humaine puisse nous atteindre , mais j''ai compté sur votre courage , et je vois que je ne me suis point trompé. Maintenant nous sommes tous liés les uns aux autres, car M. de Saint- André nous ferait tous pendre aux vergues.

tl((tr,u\. U: <^orviu: HVfiC «f:S ofhfj<:r^ plutôt qur; drt f;jirf: fjrâr.f: a Tun diï nous.

— MaUrif^rs, Jofiî) 'X Tr^^'!- ^om^ ont îns- Iruits so{)an:mf!ntdc f:c (]uc jc vais voiLscxplif|ii(:r rrunc rnariiôrc [Ans claire. — Triple l)or(i(:(- , nif:s amis ! j^cnrarrf; lorsque j'' examine noire ^^enre de vie : trainer sur les poiiU te houlel infernal; toujours travailler, durement menés , sans eonsolation , sans avenir , sans pain , f ju''avons-nous Fait pour mériter un pareil sortp noas sommes venus au monde de la même manièn; que ceux qui sont riches et qui dorment dans de bons lits sans être toujours sépares de la iuorl par quatre planches pourries. Lequel , â votre avis , vaut mieux de risquer une eu devix fois sa vie pour être heureux , ou Lien de vivre corame des rats dans un cgout , de dormir dans un (entrepont et de gober Pair par le trou d\m sabord. Voici mon projet ; le convoi de li»

Havannc va passer demain , il n'est escorte que par un vaisseau de 76 canons , notre frégate n'^en a que vingt î . . . n''en eût - elle pas du tout, je vous promets que nous aurons jusqu''à la dernière piastre des Elspagnols.

Mais pour cela et pour avoir le droit de parcourir toutes les mers en nous enrichissant et en ayant soin de tout couler bas pour que Ton ignore nos manoeuvres, il faut commencer par expédier ceux qui nous gênent là -haut. Ils sont tous réunis dans le même endroit; il ne s'^agit, lorsque je sifflerai le branle - bas , que de pointer deux ou trois ^ pièces sur les chambres, et alors... laissezmoi faire.,.. Je ne demande le commandement que pendant vingt-quatre heures; quand nous serons maîtres du bâtiment , alors nous organiserons h manœuvre \ çn î^v^mt!.,.»

Pçpdant ce discours , les figures de? to\is Ge§ gèm peignaiçnt uno fouk do sentimoris

diverij. Lorstju'il fut lerminë, un j^esle impératif d^/^rgow empêcha les acclamations. — Que chacun , dit-il , vienne à son tour me jurer obéissance pour vingt-quatre heures, et qu'ail se rende ensuite a son poste en silence...

Parmi lés gens de Péquipage , il n'^y eut qu'Hun mousse qui refusa obstinément de coopérer a cette conspiration. Argow le fit garder a vue.

J''étais rempli d''éj)Ouvante. Néanmoins le danger que couraient Mélanic et mon père me rendit de la force , je réussis a mYchapper, et j'arrivai pâle et blême à la chambre de M. de Saint- André.

— Nous sommes morts , lui dis-]e. — Il se mit à rire. — Tout Téquipage vient de jurer de se défaire de vous! c'est Argow qui est le chef du complot. — Alors il commença a réfléchir.

— Où sont-ils ?, . . fut sa première question.

— Dans la cale > répoiidis-jc.

M. de Saint-André , s''habillant a la hàtc , prit son porte-voix en m''ordonnant de rcveiller tous les ofFiciers.

— Un coup de sifflet particulier, suivi des cris répétés de branlebas , retentit daiis tout le bâtiment. — Hamel , (quittez votre (juiart et fermez les écoutilles î

Mon père était tranquille comme s'^il eut fait une partie de piquet. Les officiers se réunirent autour de lui , et llamcl vint rejoindre ce groupe peu nombreux; on chargea récoutille| de la cale de tout ce que Ton put trouver, et Ton enlendit alors un ciAToyablc tapage a fond-de-cale.

— Trois minutes pour rentrer dans le devoir!... s''écria M. de Saint -André, sinon vous sercz tous pendus : nous voyons VHirondelle , a laquelle je vais faire tirer les coups de détresse, et vous n''échapperez pas.

Le silence le plus profond fut la seule réponse des malelols. M. de Saint- André tira froidement sa montre. — Que ceux qui se soumettent disent leurs noms ! . . . cria HamcL On ne répondit pas ; les officiers se jetaient tles regards inquiets, car un pareil silence annonçait quelque ruse , et ils savaient Argow capable des choses les plus audacieuses.

Les Irois minutes expirées , M. de Saint- André ordonna à tous les officiers de diriger le bout de leurs pistolets sur Touverture ., et , commandant à Hamel de débarrasser le plancher , il se disposait à descendre Ij^i seul , sans armes, lorsque des cris de : — Victoire!.., victoire!... retentirent sur le second pont et dans tout le bâtiment. Argow avait démoli le fond de la soute , et , comme H s''élait emparé de la clef de la porte , au risque de faire sauter îc bâtiment , il venait de coucUnre ses g.:ns rar la soute: et, parvenu ^U

second ponl au-dessus de celui où se trouvait M. de Saint-André , il s'^emparait de la frégate. Alors, fermant à son tour le pont , il mit les chefs dans Tembarras où ces derniers croyaient plonger Tintrépide matelot,

M. de Saint-André, reo^ardant les ofHciers, leur dit : — Messieurs, un peu de hardiesse, et nous devons les surprendre î... — Les officiers, promenrfnt leurs regards sur Fenlrcpont, semblaient répondre au conlrc-a!|îiraI :

— Par où voulez-vous sortir ?

Mon père se mit h. sourire en comprenant

leur tacite j|jemande, et il s''écria à voix basse:

— Ils son^ dans l'ivresse du succès et amendent de li^us de la ruse plutôt que de Tintrépidité; passons hardiment par les sabords

et prenons |è pont à Fabordage , mais ne

- .'* paraissons tq^is ensemble sur divers points

qu''après être testés un instant immobiles cii

(îcliors du navire,

Le dernier venait de sortir quand Argow entr'^ouvrit Tecoutille , et , me voyant seul , il fut stupéfait, entouré de la plus grande partie des matelots aussi surpris que lui . U ne eomprit la manœuvre de M. de Saint- André que quand celui - ci fut le maître du pont.

En un clin-d"'oeil la scène prit un aspect formidable. L'^état-major, rangé sur un côté du tillac, combattait avec le courage du dcsespoif secondé par Fintelligence, et les matelots, ne s^ittendant pas l\ une attaque aussi brusque et aussi vigoureuse, avaient été obligés de plier et d''aller se rallier plus loin. Il y en avait sept à huit étendus par terre et baignés dans leur sang.

Ce fut en ce moment que le terrible Argow parut, le blasphème à la bouche. Un des matelots, effrayé et doutant du succès, s''était avisé, de demander à parlementer : dans le

premier instant de terreur , les gens, sans écouter Arg^ow, se tournèrent vers le groupe d''officiers , et , ce qui rendit cette disposition des esprits plus stable, fut que le farouche matelot brûla la cervelle à celui qui parlait de se rendre, en alléguant qu'ails lui avaient tous juré obéissance. M. de Saint- André perdit tout par son inflexibilité ; car, sur la demande des matelots, il répondit qu''il les

> voidait tous à discrétion. Sa sévérité était tellement connue que lorsqu'^Argow cria : —

, Et le convoi!... allons ferme!... tout Péquipage tomba sur le groupe d'*oflficiers, et, après im léger combat, ils furent dispersés. Un canonliier attacha M. de Saint-xVndré au ffrand mat ; jto*|is les officiers , contenus et désarmés , se rangèrent autour de lui.

Argow, mailre du bâtiment, disposa tous ses hommes comme il le fallait pour manœuvrer, et, prenant le sifflet, il commanda la

manœuvre et fit marcher le vaisseau, du banc de quart où il s^était assis. Lorsque tout son monde fut occupé, il mit à sa place le matelot avec lequel je l'avais entendu parler, et se dirigea vers le mât où mon père , garrotté, rongeait son frein. ^

Sans se montrer ni arrogant ni respectueux, Argow, s''adressant à M. de Saint -André,

lui dit : '

— Capitaine , Fliomme que vous avez puni

si sévèrement est maintenant le maître , il vous remplace, et vous êtes où était Argovv^.

Mon père ne répondit point; — Ecoutez , poursuivit Argow en lui jetant un regard farouclie, vous voyez quel homme je suis, le ciel ne m''a pas fait pour rester matelot : jurez-moi sur rhonneur d''oublier tout ce qui vient de se passer ; revenus en France , obtenez-moi le grade de lieutenant, vous le pouvez, puisque je viens des Etats-Unis, et quVn disant

que j'avais ce grade, vous me le ferez donner... alors, en deux secondes, je vous salue contre-amiral et nous voguerons vers la France. Vous me donniez tout à Pheure trois minutes, moi, je vous en donne six.

La-dessus, Argow, s''asseyant sur un câble, tira sa pipe, battit le briquet et se mit à fumer.

Mon père ne repondit point.

Argow ayant fini sa pipe, la remit tranquillement dans sa poche et s'^en alla au banc de quart.

Je n''ai pas besoin de dire que, durant toute cette scène, j''avais ëlë aux côtes de mon père , cependant jY^tais libre. Quant à ma pauvre Mëlaifie "et à madame Hamel , elles furent renfermées dans leur cabinet , et je ne les vis que lorsque le dénouement de cette fatale aventure .arriva. La plus vive inquiétude m''agitait ; mais \\ qui pouvais- je m''adres-

ser? Il ne m'hélait pas permis de quitter le tillac. ;

Argow profita de la présence de M. de Saint- André, qui mettait toujours les rebelles en danger , pour constituer le règlement qui devait les guider dans leurs pirateries. Il fut nommé le capitaine, et fit lui-même des promotions qui contentèrent tout Féquipage.

Lorsque les choses eurent une apparence de hiérarchie, il assembla le conseil pour délibérer. 11 vint signifier aux officiers et à M. de Saint-André , avec beaucoup de calme et de iiiodératioîi , le résultat des discussions de rassemblée. On offrait aux officiers qui voudraient pirater la conservation de leur grade : tous refusèrent. Alors Argow leur annonça qu''on allait les déporter a la première ile déserte que Ton rencontrerait.

Cet arrêt fut exécuté. Au moment où Poli descendit nK)n père, il parutse souvenir d\me

chose fort importante qu*"!! voulait me com-

muni(juer. Argow refusa de me déporter avec

M. de Saint-André, et Penvoya à terre sans

permettre qu''il me parlât. Il me cria de la

chaloupe une phrase que je ne pus entendre.

Ella finissait par ces mots : mon fils.

Le conseil de ces pirates s'*était occupe de nous. Lorsqu''on fut en vue de la flotte de la

Havane, dans les courans de laquelle on entra , Ton mit , par Tordre d\\rg"OAV , la chaloupe en mer, et Ton m*'y descendit avec madame llamel et la tremblante Mélanie. Par une singulière délicatesse , Argow nous remit la cassette et Pargent de mon père ; il donnait à ce moment Tordre de Tattaque , et le matelot qui nous jetait ces effetslaissa tomber a la mer les papiers de M. de Saint-André. La perte de ces papiers me cause aujourd''liui Içs plus vifs regrets; car ils auraient peut-être ëclairci tous les mystères dont j\ii trouvé ma

naissance entourée, lorsque j''ai pu réfléchir et que j''ai connu de quelle importance de pareils papiers étaient dans les affaires pour as surer Tétat d^m homme dans le monde.

Quand nous nous trouvâmes tous trois dans cette chaloupe , au milieu de la mer, ayant des provisions pour environ trois jours , venant de perdre notre père et n''espérant plus le revoir jamais, le désespoir s''empara de nous. Néanmoins , tel est le caractère de ceux qui aiment avec ivresse, que dans les situations les plus désolantes , et sur le bord même de la tombe, ils trouvent des consolations, et aux amans seuls il est permis de n''étre jamais tout-à-fait malheureux.

— Je ne tremble plus , puisque me voilà seule avec toi , me dit Mélanie ; et je mourrai joyeuse , puisque nous mourrons ensemble. Tiens, Joseph, tu me prendras dans tes bras, et quand on trouvera nos corps ainsi réunis ,

on dira : ce Ce sont deux amans, w et Ton nous mettra dans une même tombe. — Madame Hamel, résignée a tout , rangeait la cassette, Targent , les provisions , et elle était absolument la même qu'^assise dans son fauteuil de cajsne à Tliabitation.

Je tâehai de gouverner la chaloupe de mon mieux , en la guidant obstinément vers un point. C'était pîir-là que j''avais vu fuir les vaisseaux du convoi de la Havane. Nous entendîmes la canonnade de la bataille. Mille idées affligeantes m''assaillaicnt. — Qu''as-tu donc l\ ^attrister , me dit Mélanie avec un charmant sourire? Nous n''avons qu'ail nous laisser aller, la mort nous prendra quand elle voudra. Tiens , Joseph , garantis-moi la léte , je ne veux pas que Ton me trouve morte avec un visage hâlé.

Deux , Irois jours se passèrent, et nous coin-

niençames à menag^er nos provisions. Enfin elles disparurent.

— Songiez , mes enfans, nous dit madame Jiamel qui n''avait presque rien mangé , songez qu''à la dernière extrémité , c^'est moi que vous tuerez ! . . .

Elle prononça ces paroles avec une simplicité , une tranquillité d''âme qui nous étonnèrent encore plus que sa proposition. Il y avait deux jours que nous n*'avions mangé, nous ne disions plus rien. — Je voyais avec effroi les joues de Mélanie pâlir , lorsque nous aperçûmes a Tliprizon les voiles blanchâtres d'un navire : — Tiens ! dis-je a ma soeur , et nous nous livrâmes à la joie. C'était un vaisseau danois qui se rendait a Copenhague. Il r.ous recueillit. Il ne nous arriva pas d^autre accident , nous allâmes en Danemarck pour couper au plus court et venir à Paris. Nous trouvâmes à Copenhague une famille fran-

çaise qui eut mille bontés pour nous ; et , juelque temps après notre arrivée en Dancmarck , nous partîmes pour la France. Enfin , nous entrâmes un beau matin a Paris , après avoir semé sur les routes tout Targuent que Pon devait obtenir de voyafjcurs tels que nous, ïoutes^ces aventures et ces traverses , les dons et notre voiture, les doubles-postes et les éternels pour-boire , enfin nos mémoires d''aubergfiste, etc... ne nous diminuèrent pas beaucoup notre trésor. Nous avions en arrivant a Paris deux cent mille francs à toucher sur un banquier , et sur nous deux ou trois mille francs en or.

Amours troublés. — Grands combats.

Incertitudes.

.Parrive a Pépoquc la plus douloureuse de

ma vie !

J^avais alors plus de seize ans : Mélanie n^en avait que treize , mais formée par le climat de rAmericjue et développée par Pexercice , elle annonçait au moins dix-sept ans. Tous les feux

de Pamour embellissaient ses yeux si doux , ses lèvres de grenade et ses joues en fleur. Ses longs cils donnaient à son regard une expression de mélancolie qu'acné démentait souvent , lorsque ses yeux se portaient sur moi.,.

A chaque instant , les souvenirs les plus sc'ducteurs viennent m'assassiner en ni''ofFrant toutes' ces douceurs, (jui s''évanouirent comme un songe. Il me semble encore être au milieu de cette grande et majestueuse allée des Tuileries , lorsque nous y vînmes pour la première fois. -^Qu^le est belle!... enlendais-je répéter de tous côlé§. Mclanie me disait que les femmes ni''admiraient : je lui disais quMlc élait Tobjct des hommages des hommes. Quel triou^phc î . . . . cjuclle joie î ... . que nous liimes hcurcuxl...

En arrivant 11 Paris, notre premier soin fut, comme bien Ton pense , de chercher un en-

droit écarte, champêtre et pittoresque, dont la solitude et Pombrage pussent nous donner une faible image de notre belle Amérique. A force de soins et de démarches , je trouvai dans la rue de la Santé une sorte d''hôtel abandonné , dont les jardins et les alentours sont ce que j''ai vu de plus gracieux a Paris. Une fois que nous fûmes établis dans cet endroit , le problème d''une vie heureuse fut une seconde fois résolu pour nous. Momens trop courts! Mes premières réflexions me démontrèrent que , comme chef de famille, je n''avais aucune des notions nécessaires pour diriger une fortune que je crus immense , lorsque Je la proportionnais a la simplicité de nos goûts , k la mo- 4iGité de nos besoins. En effet, pour deux êtres qui s''aiment , et dont le plus grand plaisir est de se voir Tun Tautre , on conviendra que notre fortune était colossale. Mais au bout d\m mois seulement je m'aperçus qu'il était urgent

d''apprendrc et de pouvoir cire quelque chose.

Les usages, les mœurs de la ville vinrent s'^in-

lerposer entre la naïveté de nos âmes et la

décence du siècle. Je sentis que je devais

être prêt a défendre nos biens et nos person-

nés, enfin que Finstruction était la sauve-garde

de riiomme en société.

Dieu î . . . quelles scènes charmantes d'^éton-

nement î Quel rire ! combien d''obsérvations naïves, lorsque Mélanie et moi nous devinions quelque chose dans les mystères sociaux. Hélas! souvenirs cruels, fuyez! laissezmoi!...

Alors , pendant quatre ans , je ne connus d'*autre chemin que celui qu^'il y a entre la bibliothèque du Panthéon et la rue de la Santé. J'^appris pendant ce temps tout ce qu'ail convient a un homme de savoir, et je Pappris tout seul , sans maître, par la seule force de mon imoginalionetaldé par la puissante éucr-

gîedcmon caractère. J^avais la douce tâche d'instruire Mclanic : je consigne ici notre aveu mutuel ; ce que nous avons trouve de plus difficile, ce fut le premier pas'..., la lecture. Madame Hamel ne concevait pas la folie qui nous avait saisis , et ses plaintes , ses raisonnemens nous faisaient sourire. Elle se soumit à notre instruction , parce qu''elle crut entrevoir que nous en étions plus heureux.

Uinstant fatal approche... Ah! je m'^arrétc, à demain!...

— Il y a une interruption , dit Marguerite.

— Ah les pauvres cnfans ! . . . s^cria le bon curé Gausse , je devine leurs malheurs !...

— Monsieur, reprit la servante, entendezvous comme la pluie tombe par torrens ? on va retenir M. Joseph de Saint-André, dit-elle en appuyant sur ce nom, et il couchera dehors;

jjlors nous pourrons achever Phisldire de ce pauvre jeune homme.

Comme la chandelle n'^avait pas été mouchée depuis que Marguerite «''était mise a lire , elle s^acquitta de ce soin ; car le bon curé, la bouche béante , Tœil sur le manuscrit , n^y aurait jamais pensé. La gouvernante se moucha , remit ses lunettes et continua :

— Avant de commencer cette histoire de douleur et d''éternelle peine , je ne puis me refuser à montrer celle que jo regardais comme mon épouse chérie.

La voyez- vous assise contre une fenêtre ?..à côté de madame liamel; ses yeux sont baisses sur le fichu qu''elle se brode , mais a chaque instant , elle les relève sur moi , et son regard commence a désirer de plus vives xlélices que les chastes baisers dont le temple du Val-terrible fut témoin. Elle jette souventlcs yeux sur le tableau , ouvrage de mes^mains ,

dans lequel cette scène charmante est représentée entourée de tout le luxe des productions de rAmérique.Chacundcsesmouvemens révèle une grâce que Ton ne croit pas avoir connue ; sa pose virg^inale n'*exclut pas le naif aveu des désirs d'aune jeune fille de dix-sept ans ; sa tète est doucement penchée , et ses blonds cheveux sont disposés avec une élégance qui séduit ; le bout de son petit pied se montre sous une longue robe. Elle sourit, et la vierge, dont le col est paré d^me croix noire, a surpassé le sourire de Venus... Ah, c^est toi , ma sœur ! . . . tu parles ! . . .

— Joseph, me disait-elle alors, nous sommes trop heureux! Il nous arrivera quelque malheur comme a Polycrate , auquel le poisson rapporta la bague que ce tyran de Samos avait jetée pour conjurer les caprices de la fortune.

— Nous sommes chrétiens, ma soeur, ai- je répondu.

— Joseph , les cére'monics par lesquelles on se marie clans ce pays-ci , sont bien autres que les simples sermens que nous nous sommes jurés.

— Et trou sais-tu cela ?

— De Finette, ma femme de chambre; elle va se marier! j''imagine, Joseph, que nous sommes aussi peu instruits sur tout cela , que nous pétions ignorans sur les sciences. Oh, Joseph ! il y a certainement quelque chose que tu me caches.

Ces paroles prononcées avec la naïveté de Fcnfance , me firent réfléchir ; elle prit Pexpi'cssion de ma fi[jure pour Fexpression du chagrin.

— Vas, dit-elle, Joseph, je sais que tu m^'aimes et que tu ne m''as jamais rien caché ! Elle vint s'^asseoir sur mes genoux , me jeta ses bras d''ivoire autour du col et me couvrit

de baisers. Je les sens encore , ils nie brûlent les lèvres.

— T''aurais-jc fait de la peine ?

— Grand Dieu, Mclanie, que dis-tu?

Il me semble voir encore madame llamel se réveiller et sourire. — Pauvres anges, savezvous combien vous êtes heureux? demanda-t-elle.

— Oh oui , répondit Mëlanie , le visage de mon frère est pour moi toute P Ame ri que.

Ici , avant d'^écrire la phrase suivante , je rappellerai que je suis Penfant de la nature; et que , bien qu''initié aux vaines délicatesses du monde , je n''ai jamais pu concevoir qu''il y eiit de }a honte a s''avouer, à manifester les mouvemens d''âme c|ue la nature a mis en nous ; ma sœur était de même , et je n''hésite pas a prononcer anathème à ceux qui rougiraient de la naïveté de Mélanie.

Depuis long-temps je sentais en moi les atteintes de ce sentiment que la nature a posé dans notre âme pour la conservation de ses œuvres : ce que ma sœur venait de dire , me montrait que , chez elle aussi, tout se de'veloppaît. Les idées vagues qui roulaient dans ma lé te finirent par devenir plus claires , et je pensai à tout ce que Mélanie racontait des cérémonies du mariage. Alors le commençais mon Droit; il y avait, je crois, huit jours que les cours étaient ouverts. J'oeuvre mon code !... la fatale prohibition , les deux fatales lignes me frappent xi mort , et le Code pénal me montre le crime. Je cours aux éclàircisscmcns : nature, religion, ordre social, tout s''accorde , et notre amour est incestueux ! Je regarde a mon cœur et j'^y trouve Pimage de ma sœur gravée comme celle d'aune épouse! Toutes les jouissances célestes que j ''avais rêvées sY'vanouissent !... devant moi se découvre

la profondeur crun immense abîme , et la iport est au fond.

Aloî*s la rage me saisit, et je sortis de -la maison en courant , comme si j''eusse craint que les feux de Sodôme ne tombassent une seconde fois du ciel pour nous dévorer : un lion m''aurait déchiré , je ne Paurais pas senti 1 j'*étais furieux au point de ne plus connaître le temps, les lieux, les usages. Je courus comme un insensé , et ne m'arrêtai que devant une grande maison où une foule immense se près* sait. Un homme m'^ofFre un morceau de carton, me demande de Targcnt, je lui en donne et je suis le torrent. Je suis assis, serré, et je me déchirais la poitrine , elle était en sang. On joue devant moi Phèdre : à la scène de la déclaration , je me trouve mal ; et quand Phèdre s''accuse et veut descendre aux enfers, mes voisins m''ent rainent. Je rentrai chez moi furieux , ivre; je n''avais plus rien de Pliomme.

Le lenàemain j''étais calme, pâle, triste, abattu. Pendant la nuit, la philosophie du chrétien m'^avait apparu ; Thomme de la nature ayant joue son Vole , celui de Thomme du monde , de; cet homme habitué a la dissimulation , aux peines , aux douleurs, allait commencer. Heureux, si, lorsque je passai sur le Pont-Neuf, ma , fièvre m'hélât sugg^éré de me précipiter dans les flots ! A table , Mélanie me sourit , je détourne les yeux ; elle me parle, je tâche de ne pas entendre la douceur de ses paroles de miel ; 6 tourmens ! ô tourmens !

Si j''ai écrit pour moi , qu''au moins je mette ici, à cette place , un avis aux âmes qui aui^ont quelque ressemblance avec la mienne , et je ne sais si je dois les en louer ou les en plaindre. Sachez , cœurs grands et sensibles , sachez , vous que la vue du malheur attendrit , vous qu''une larme d'aune femme fait frissonner , sachez que dans une passion , même légitime ,

il y aura tout autant de malheurs que dans la mienne. L^'ordre social est la boite de Pandore sans Fespérance. Nous sommes des êtres finis, il ne peut y avoir pour nous de bonheur infini ; et les âmes qui le révent et le poursuivent n'^embrasseront jamais qu'aune ombre. ' Lorsque je revins à moi , je me mis à sophistiquer ; et en cela , chacun reconnaîtra la marche de toutes les passions humaines. — En quoi , me suis-Je dit , ma passion est-elle criminelle?... en rien. Aucune voix secrète ne nous a arrêtés ; et si nous nous sommes aimés ainsi , c'^est que le Seigneur Ta voulu. Rien n'*arrive dans FUnivers que par son ordre , il n'a pu vouloir no*re malheur. Uhistoire nous apprend que les Egyptiens épousaient leurs soeurs.

Et de là, mettant tous les récits des voyageurs à contribution , je m'énumérais tous les pays oii cette coutume avait lieu. Enfin ,

et ce fut IVrgument le plus solide , enfin , s''il n''y a eu qu\m premier homme et qu\me première femme , ou le fils épousa la mère , ou le père épousa ses filles , ou les frères épousèrent leurs sœurs ; ce que Dieu a perniis dans un temps ne peut être criminel maintenant.

Ces raisonnemens et une foule d'autres me consolèrent quelque temps. Mélanie oublia le chagrin passager que j ''avais éprouve' ; elle ne m''en demanda pas compte , et rious nous livrâmes Ii toute Pardeur de Tamour. Mais , il était dit que je boirais jusqu''à la lie du calice. En effet, un jour que, triste et mélancolique, je réfléchissais a cette bizarre défense, la raison vint briller dans mon âme comme réclair qui donne la mort... — Admettant que mon amour avçc Mélanie ne soit point criminel , et que nous nous abandonnions à ses douces étreintes , dis- je , la société refu-

sera toujours de nous unir, et, sous peine de la déshonorer , je ne puis Paimer d'humour !...

Dès ce moment, une sombre mélancolie s^empara de toute mon âme , et elle sVn empara pour toujoiu*s. Je résolus de combattre courageusement ma passion et de la contenir dans mon sein , en domptant les ardeurs de Tenfer : car, par une singulière fatalité, ce fut au moment oîi je sus que je ne pouvais plus aimer Mélanie , que les désirs les plus terribles vinrent me tourmenter. Mais , usant de cette énergie brûlante qui me consume , je résolus de rappliquer aux combats que j''allais avoir à soutenir.

Détournant tristement les yeux lorsque ma

sœur me peignait sa tendresse par un regard ,

je me mis a la fuir ; mais cette fuite avait des

symptômes d'^amour que Mélanie apercevait.

Tout ce que je lui disais n''cn était pas moins ^

toujours touchant , et d'autant plus attrayant , que mes paroles se paraient des accens de la mélancolie, et ma langueur se décelait dans tout. Quittant la maison , j ''allais m''asseoir sur une hauteur, dans la campagne : et la , en proie aux accès de cette maladie de l'âme , je cherchais a endormir mon cœur dans de funèbres méditations.

Les sentimens tumultueux dont j ''étais agité ressemblaient aux murmures des bois : on les entend , mais on ne peut les décrire. Chose incroyable! je trouvais de la douceur dans mes peines , et quelque ckose de voluptueux se glissait dans mon âme. Moi , le plus tendre ami , enfin le frère de ma soeur, je craignais de lui parler et de la voir. Ma main tremblait en touchant la sienne , et ce frémissement notait plus celui de la volupté : chaque jour, Mélanie redoublait ses cai'esses , elle m'en accabla en s'aj^rcevant qu'acné trouvait des occa-

sions moins frëquenles. Enfin , elle finit par ne plus douter que mon cœur ne renfermât un chagrin profond, mais la véritable cause ne pouvait jamais être devinée par son àme naïve; alors sa sollicitude, son tendre amour lui firent imaginer toute autre chose.

Elle ne me parla point d''abord de ma mélancolie , parce qu''en même temps que je connus mon crime , il s''cleva dans son cœur un sujet de méditation qui vint altérer les roses de son visage. Mëlanie , a force de consulter Finette, s'était éclairée sur des mystères en qui elle vit d''abord la cause de mon trouble. La pudeur que ces découvertes avaient éveillée en elle l'empêcha de m''interroger et aussi de s''inquiéter d\ine mélancolie quMle éprouvait comme moi.

Les témoignages de son amour devinrent moins vifs , mais plus tendres , moins emportés, mais plus délicats. Aussitôt que je quit-

tais un siège , elle s'^en emparait et rêvait la ' ou je venais de rêver. Elle m''ëpiaît, elle attendait mon retour, et, lorsque j''êtais dans un appartement , elle venait écouter à la porte le bruit de mes pas. Lorsque je peignais , elle prenait son ouvrage et se contentait de me voir, sans prononcer une seule parole.

Un jour, en me retournant brusquement, inaperçus ses yeux mouilles de larmes qu''elle n'^cut pas de temps d''essuyer.

A cet aspect un trait, un coup de poignard me perça le cœur. — Elle croit que je la dédaigne , elle gémit sur ma barbarie , sans se plaindre!... Lorsqu'elle vit que ses larmes m'^attendrissaient , elle quitta son ouvrage , je quittai le mien , et elle vint s'*asseoir sur mes genoux en passant ses bras autour de mon cou!.... et m''embrassant à plusieurs reprises, elle sYcria en sangloUant : — Joseph!

Joseph !.. » Son sein , qui se gonflait , ne lui permit pas d'oeil dire davantage.

A ces accens dëchirans , je frémis de notre danger, et jVus encore bien plus lieu de frémir, lorsque , relevant un peu sa té te , qu^^elle cachait dans son sein, elle me regarda en souriant des yeux et des lèvres.

— Joseph, reprit-elle, je t'aime et je crois être aimée! je suis belle, et je suis ton

épouse ! D''oii vient , dit-elle en hésitant ,

que tu ne m'^avoues pas tous tes chagrins ? lu souffres ! je le vois! Tiens, mon frère , il y a entre nous bien des sentimens nouveaux que nous nous taisons mutuellement. Pourquoi

me fuis-tu? pourquoi ne me regardes-tu

plus? tu m''as privée de mon bonheur...

— Ah ! Mélanie , tu ne sauras que trop tôt tout ce que je souffre !

— Non , je veux le savoir sur-le-cliamp ,

pour apaiser tes douleurs , je sais que je le puis

— Mélanie , la guérison de mon mal n'^est pas en Ire des mains mortelles.

— Quel est ce mal?... Que sens-tu?..... Voyons , dis-le-moi ? Et , se balançant mollement , elle se mit à caresser mes cheveux ; sa figure attentive et curieuse cherchait à lire dans mes yeux ; puis, s'^apercevant de mon embarras, elle s'*ëcria en riant : — Joseph , j''ai appris que les amans se faisaient des cadeaux ; tu ne m''as encore rien donné ! ...

. — Tout change sur la terre , lui répondisje , et je ne puis rien f offrir qui ne soit périssable.

— Tu as une chaîne d"or a ton cou , je la veux ! ... s''écria-t-elle en rougissant. Elle s'empara de ma chaîne, et la- mit autour de son cou. — Maintenant,^ reprit-elle, je veux te faire présent d'aune chose qui restera toujours

à toi tant que tu vivras. La-dessus, appliquant ses mains derrière ma tcte, elle la prit, Pattîra et de'roba sur mes lèvres le plus ardent baiser que fcmrhe puisse donner.

— Mélanie, m''écriai-ie en fureur, je ne veux pas que tu m 'embrasses ainsi ! . . ►

La pauvre enfant , honteuse , roujje , baissa la tête et se mit a pleurer.

Mon âme chancela , je vins a ses cotés , je Pembrassai sur le front , et lorsqu''elle leva la tète , elle vit mon visage sillonné de larmes; alors elle me dit : — Si nous avons pleuré ensemble, il n''y a point de mal !... mais écoute-moi, Joseph, il faut nous marier, n^tttendons pas plus long-temps : vois ce que la société exige de nous , et qu'ail n''y ait plus rien entre nos caresses !

A cette parole , je regardai Mélanie d\m air hébété, je fondis en larmes , et, gardant sa main dans la mienne , nous restâmes long-

temps sans rien dire , livrés Pùn et Tautre a des réflexions bien difféi'entes.

Hélas ! quelle tâche j''avais a remplir! il fallait donc que j ''instruisisse ma sœur de toutes les barrières qui nous séparaient. A cette idée , je quittai sa main , je sortis et j'^allai me promener dans la campagne , croyant que Tair rafraîchirait mon sein embrasé-

Naïveté de Mélanie. — Terreiu^ de la jeune fille.

Comment oser dire à ma soeur : — Séparons - nous , noire amour est criminel ! . . . comment s''y prendre pour ternir sa A^ie , faire évanouir son bonheur... et la rendre malheureuse pour tout le reste de son existence ?

Plusieurs fois jWvris la l>ouche pour lui

parler, sans le pouvoir. Un jour je la conduisis sous un saule-pleureur , et là , assis, je lui pris la main : Paltitude-extalique de cette vierge du Corrège , Pamour qui , brillait dans tous ses traits avec Fattente du bonheur suprême, me glaça la langue, et je me contentai de la contempler en silence , dans un triste ravissement.

Enfin, m'^^tant convaincu que je ne pourrais jamais lui parler de notre crime éternel, un soir, versant des larmes, je me mis à mon secrétaire , et dans le silence de la nuit je lui • écrivis ce qui suit :

ce 0 ma sœur ! je ne puis que te donner ce « nomî Hélas! c''est de la main de celui qui c( t''aime comme jamais on n''aimera que doit , « partir le trait mortel ! c''est ton frère qui va « te dire : a Meurs, Mélanieî » jusqu''ici noce tre vie fut un songe , en voici le réveil.

« Nous nous adorons , nos âmes se sont tou-

. c( chëes sur tous les points , nous nous aimons a de tous les amours a la fois , nous ne pouvons c( vivre Tun sans Tautre... — il faut mourir ! c( Nous sommes au milieu d''une mer de plaicc sirs et de voluptés , il en est d'autres dont (c Fattente est un des plaisirs les plus vifs ! . . . a a côté de cette prairie riante de la vie , loin c< de ce parterre émaillé de fleurs , il est un « lieu sauvage , un aride désert!... c'est la « qu'il faut aller, en un mot , il faut nous u fuir j et nous fuir !... n'est-ce pas mourir?

ce Depuis deux mois l'enfer est dans mon c( cœur ; depuis deux mois , je sais que notre ce amour est criminel. Oui, Mëlanie , la recc ligion , les lois et le monde Pont ainsi orc( donné. Si, dans. nos cœurs, une voix se- « crête nous dit que nous n'en serons pas c( moins vertueux en enfreignant toutes ces c( lois, il n'en sera pas moins vrai que ,tu ce ne seras jamais a moi légitimement. En li-

« sant ce mot , vois combien de malheurs ce nous sommes venus chercher à Paris. Ah ! « pourquoi ne sommes-nous pas restés dans t< les vastes forets du Nouveau- Monde ! nous « aurions été heureux ! . . .

« Ainsi, Mélanie, il faut faire taire tous « nos désirs; il faudra que tu ne me regardes <c plus ; nous devrons nous bien garder de « nous parler ; voile tes blonds cheveux , « apaise le feu de tes yeux, ne déploie plus c( les grâces d''une taille enchanteresse , ne « prononce plus ces mots si doux, avec des « inflexions de voix si enivrantes , et qui me ce vont au cœur ! De mon côté, je t''éviterai , c( si je le puis !

ce Comme deux rochers sans verdure qui

a sont séparés Fun de Pautre par im tor-

c< rent impétueux qui roule dans un abîme

« sans fonds ^ nous vivrons en présence Fun

ce de Fautre, sans pouvoir nous toucher... car,

(( ma sœui% je ivose t^ëcrire qu'ail serait nc- « cessaire de nous fuir pour toujours et de ne « plus nous voir î... j''espèrc que nous pource rons vivre à coté P^m de Pautre, sous la « garde d''une conscience sévère qui diric( géra tous nos mouveniens , et que notre « précieuse innocence restera pure comme ce la neige du Val -Terrible. Nous Tem- « porterons dans la tombe , et nous irons vc- ' c< cevoir la - haut la récompense de noire c( martyre.

,« Il ne nous restera plus que le triste bonce heur de nous voir : c'^est au milieu de celte ce nuit , c*'est pendant que tu sommeilles , que ce jet''adres3e les adieux de Pâmant! avec le ce jour, va renaître le frère. Maintenant je te ce regarderai comme Pombre d\me personne ce chère ! et chaque souvenir, chaque objet ce ^ui nous peindront ce que nous fûmes , sc- <c ront comme les lettres de Pinscription d^me

(c tombe. Heureux si la mort vient nous eîlic( mener de bonne heure !

c< Adieu , fille chérie ! Fespërance que je te « voyais cultiver, les plaisirs que tu révais , « tout s''est évanoui ! Nous allons végéter » comme les arbres en hiver, et cette saison « sera , pour nos cœurs , la seule saison. Ah ! « Mélanie , en traçant ces mots , il me (c semble que mon âme , que ma vie m''aban- « donnent , et je ne trouve des forces que ce pour chasser mes pleurs ! . . . Hélas , je te pro- « poserais de mourir si la religion ne nous le « défendait l... n

Lorsque j'^eus écrit cette lettre , il me sembla que Ton venait de m'*ôter un manteau de plomb de dessus les épaules. Je sortis de ma chambre , j ''entrai dans celle de Mélanie. Cette vierge céleste dormait du sommeil de Pinnocence , sa pose était gracieuse , et lorsque j^rrivai près d''elle, elle murmurait mon nom

cl\ine manière si tendre que je sentis naître les désirs les plus invincibles. La tentation était trop forte pour pouvoir y résister longtemps!... je déposai la lettre sur sa table et je m''enfuis sans oser la regarder une seconde fois. /

Dans quelle effrayante position je me trouvai lorsqu''il fallut , le lendemain , me rendre dans la salle où nous déjeunions. J''allais affronter la douleur par moi-même excitée , et revoir ma sœur instruite du crime qui s''élcvait entre nos deux regards. Ah! qui n''a pas passé par de tels chagrins, ne connaît pas tout ce que le cœur de Thomme peut enfanter d''angoisses. Elle vint ! elle était riante , et son doux visage n'^annonçait aucune inquiétude. — Elle n^a pas lu ma lettre î me dis-

je.... et un sentiment de compassion me poussait a Taller brûler.... Mélanie V avait lue .' . . .

Celte charmante créature ne concevait pas une telle prohibition , et refusait d''y croire. Son sourire angelique ressemblait a celui d'un {jrand ge'ométre a qui Ton apporterait un petit problème a résoudre. Ainsi la perfection de cet être adorable ne me fit grâce d''aucune douleur ! cette scène ^ ces discours , et rétonnement , lé chagrin que je redoutais , cette première larme , il me fallut tout essuyer !

Nous e'tions dans le salon avec madame Hamel , Mëlanie s''approcha de moi et me dit :

— Mon frère , il faut que tu sois fou ; ta lettre m'^a chagrinée, parcequej ''ai pensé, en la lisant , que tu avais été bien triste , mais sois certain que tu as mal compris les lois ; je suis sure qu'acnés font un devoir de ce que tu appelles un crime...

— Mélanic , je ne Cai rien cicrit qui ne fût vrai!...

Elle commença a me re{jar3er avec inquiéliidc.

— Ne serait-ce pas que tu en aimes une autre !... Ta pauvre Mélanic ne serait-elle pas assez belle.... Et les larmes lui vinrent aux yeux.

— Ah , ma sœur!... m''ëcriai-je, comment ' un pareil soupçon est-il entre dans ton àmc ?

pour la première fois de ta vie tu m''as causé de la peine.

— Comment , Joseph , nous serions criminels en nous aimant?

A ces mots, la bonne madame liamel déposa ses lunettes et nous regarda tour Ii tour.

— Mère , reprit Mélanie , le crois- tu ! ...

— Mes enfans, répondit madame llamcl, cela me parait bien inconcevable , mais il y c^

quelque chose qui m''inquiëte. J'^aipeur que Joseph n'hait raison. — Mélanie pâlit. — Quant à moi , je n''ôsais apporter la conviction. Enfin je montrai le Code.

• — Ces gens-la , dit ma soeur, ne connaissaient pas la nature!... Hélas, Joseph , ils ont beau faire , je ne puis que t'*aimer. Je lui donnai a lire Parlicle du Code pénal.

— Hé "bien ! Joseph , ils me puniront s''ils veulent î . . .

A ces accens, à ce regard, entraîné par une rage que nulle barrière morale ne pouvait arrêter, je la saisis dans mes bras, et, Fétouffant presque, je la dévorai, recueillant de longs baisers sur ses lèvres de pourpre et noyant mes remords dans Pocéan de volupté où je me plongeais.

— Oui, m^écriai-je, oui, Mélanie, tu viens d''atteindre le comble de Famour, de cet amour qui foule aux pieds toutes les lois!...

Ah î lu aimes î ... tu peux le dire avec orgueil ! vSoyons criminels , coupables , mais soyons heureux î

A ces mots , clic réfléchit et dit avec tristesse : — Mais non , nous ne serons pas heureux si, pourPétre, il faut abandonner la vertu et renoncer aux cieux ! . . .

Aussitôt elle quitta mes genoux , s''arracha de mes bras et fut se placer sur un fauteuil devant moi. Sa figure animée pâlit tout-acoup. Elle n''osa plus me regarder. Madame lïamel était pensive. — Mes enfans , nous ditelle, s''il n''y a que les lois de la terre qui vous empêchent d''ctre heureux,- je ne vois qu^me chose a faire , c^est de monter en voilure , et d^aller à Copenhague... Je la regardai en lui disant avec étonnement! — Eh que nous fait Copenhague? — Nous y retrouverons , continua-t-elle , notre vaisseau danois qui nous ramènera au Val -Terrible.

Maigre ma profonde douleur je ne pus m'^empécher de sourire , en voyant que cette bonne femme croyait , parce qu''elle était venue par Copenhague, qu''il n''y avait pas d*'autre route pour aller de Paris a la Martinique...

— Ma mère , lui dis-je, cela serait bon , si le Val -Terrible était un endroit où Ton fut hors de la vue du Seigneur, mais il n^en est aucun sur la terre, et nous ne pouvons pas faire ce que la religion défend. .

— Mais si vous étiez nés dans cette contrée où les sœurs sont obligées d''épouscr leurs frères ?

— Nous n''y sommes pas, bonne mère , et nous sommes chrétiens.

— Ah î mes pauvres cnfans î . . . s''écria madame Hamcl épouvantée , qu"'allcz-vous devenir!... attendez, j'irai consulter Tabbc Yalîette , mon confcsscurf

— Cest inulile , ma mère , j''ai consulté vin(jt casuisles. Notre amour est incestueux.

— Incestueux î mon enfant ; mais c''cst un crime ca... Pauvres enfans!...Et elle nous re^jarda d^m œil attendri.

Mélanie n''avait rien dit ; tout-à-coup elle sY'cria violemment : — J''aime mieux mourir!... Son accent était rcellemenc effrayant. Elle contemplait le salon d'un air morne qui me fit trembler.

— 0 Joseph! dit-elle d^une voix douloureuse, ce que tu m''écrivais est donc vrai!... nous voila seuls, quoiqu'ensemblc. (Je souffrais le martyre. ) Plus de baisers!... plus de caresses ! . . . ajouta-l-elle en sanglottant.

— Nous recueillons, m''écriai-je, une moisson funeste que notre ig^norance a semée T.. . 0 jours de notre enfance!... Mais non , dis-jc en prenant la main de 3Iélanic ,

quand même nous aurions su la défense , je crois que nous nous serions aimés.

-^ Oh oui!... répondit-elle avec un sourire qui perça ses larmes.

•— Mélanie , lui dis-je, maintenant que tu vois le danger, penses- tu que nous puissions rester ensemble ?. . .

— Ah! Joseph, ne nous séparons Jamais ! . . . s''écria-t-elle avec une sauvage énergie. Ce fut la dernière étincelle de Tincendie, elle retomba sur son fauteuil, je la crus morte. Elle ne bougea plus de cette place jusqu'^au soir, elle ne dit plus un seul mot , ne fit pas un geste. Pendant quinze. jours elle resta dans cette espèce d''aliénation , donnant des marques d'^impatience et changeant a vue d''oeil. Elle devint pâle , mais ses yeux conservèrent un éclat extraordinaire. La nuit je Pentendais pleurer, cl... celte créature céleste, avait

soin, le jour, de me dérober le spectacle de ses larmes.

— Joseph, me dit- elle un jour, crois- lu que nous mourrons jeunes î...

liëlasî j''eus dès -lors deux chagrins, le sien et le mien. Notre sourire , notre gaîté , s'^enfuirent pour ne jamais revenir, la plus profonde mélancolie marqua de sa teinte lugubre tous nos jours, nos instans , nos actions, nos paroles, nos pensées, et madame Hamel fut aussi triste que nous. Quel changement ! quelle terrible punition ! et pourquoi?... Quel était notre crime?...

Notre vie devint un combat perpétuel.

Malgré la promesse de recueillir ses regards,

Mélanie ne put pas plus les dépouiller de leur

tendre expression , que moi , me dispenser

de les voir. Tout, jusqu''aux touches de son

> piano , parlait de sa passion ; car je ne sais

comment elle fit pour jeter dans tout ce

^ aoo —

qu''elle jouait , une expression qui me faisait frissonner. Souvent Mélanie , errante , me rencontrait dans une pièce , elle venait à moi , et , me prenant la main , elle me regardait avec ivresse, puis sMloignait a grands pas.

Lorsque nous sortions , elle s''appuyait sur mon bras. Je tachais de Pencourager en lui disant : — Ma sœur, nous jouissons de tout ce qui constitue le bonheur sur la terre : nous nous aimons de Pâme , nous nous voyons , nous sommes sûrs Pun Pautre de notre" fidélité , et chacun de nous en regardant dans son cœur y trouve les pensées de Pautre. Nous avons ce qu''il y a de plus beau dans les sentimens humains, pourquoi nous désoler?

— Ah mon frère , le mal est fait î . . . les discours n''y peuvent plus rien.

Elle disait vrai. Je le sentais moi-même. •^ Joseph , conlinuait-clle , lu es mon plus

— âoi —

ferme appui ; avec un homme sans vertu , j'^aurais déjà succombe ! Ah î je dois me féliciter de t''avoir pour guide.

Voyant que notre passion s''exallait sans cesse dans la profonde solitude ou nous étions, je résolus de jeter ma sœur dans les distractions du monde. Ici je ferai observer que par un singulier bonheur, nous nous trouvions riches. A mon arrivée a Paris , j ''avais laissé nos deux cent mille francs aux mains de notre banquier, qui me proposa d''entrer dans une belle entreprise : elle réussit si bien , que , dans Pespace de quatre années , nos fonds triplèrent , et une faible partie des intérêts suffisait grandement à notre dépense, sagement dirigée par madame Hamel. Alors, je pris un équipage , et , occupant ma sœur des soins d'aune toilette recherchée, je la menai d''abord chez notre banquier, dont le salon nous fournit une foule de relations^. Les bals ,

les invitations, les spectacles se succédèrent* Ma sœur obtint , par sa beauté , un triomphe éclatant : tous les hommages arrivèrent à ses pieds. Mon amour-propre fut flatté de voir que ces adorations ressemblèrent aux couronnes que Ton dédie à la statue d^une déesse, les fleurs meurent sur le marbre impassible # Ma sœur porta partout une mélancolie profonde , et , dans les plus beaux salons , lorsque les yeux de toute une assemblée se portaient sur elle , elle ne regardait qu''un seul homme assis dans un coin ; et cet homme , morne et rêveur, ne contemplait qu'acné. Le monde était , pour nous , un vaste désert , notre seule passion le remplissait , et nous n*'avions quitté notre solitude que pour en trouver une autre qui nous faisait regretter

la première

Il me souviendra toujours de la dernière fêle oii nous parûmes. Mélanie , couronnée

de roses , reunissant sur elle toutes les perfections de ses rivales , sans avoir leurs défauts, excita un murmure d''ëtonnement. Comme elle n''avait aucune coquetterie , aucune fierté , elle plut même aux femmes. A la lueurMe cent bougies , au milieu de cette éblouissante réunion , elle vint me retrouver dans Fangle oii jMtais confiné et où je jouissais en silence. — Joseph, me dit-elle, sortons !... le monde me fatigue , j''aime mieux te voir un quart-dlieure que d'hêtre parmi cette foule. — TNous montâmes en voilure pour retourner a noU^e hôtel.

La voluptueuse toilette qui rendait ma sœur si séduisante ^ Taspect admirable sous lequel je venais de la voir, avait rallumé tous mes feux , embrasé toutes mes veines , j'étais dans un accès de fureur concentrée ; je me contenais lorsqu'^elle vint me parler. Dans la

voiture, elle pencha sa tête endolorie sut mon épaule, et me dit :

*î— Joseph, je t''aime!.... L''accent de ces paroles ressemblait au dernier cri d\m mourant ; il m'^averlit que ma sœur ressentait tout ce que j''éprouvais moi-même. Je tremblai... Que de choses dans cette phrase suppliante de Mélanie ! alors, le bout de son gant blanc effleura ma main , et je me rappelle que cette dernière circonstance mit le comble à mon trouble.

— Mélanie, je meurs!... lui répondis-je*

— Eh bien, mourons, dit- elle, et elle mV'mbrassa avec ivresse pour la première fois depuis trois mois.

Le lendemaim , je jugeai que je n''avais pas un moment a perdre , qu''il fallait me séparer de ma sœur; car sa passion et la mienne ne pouvaient plus être gouvernées, notre raison sVteignait chaque jour et notre

amour devenait lel, que, si nous eussions e'té criminels , je crois , dans la sincérité de mon cœur, que rÉternel nous eût absous.

^ Cest alors qu''aprcs bien des combats un digne ecclésiastique que je consultai me dit que pour terminer une lutte oli nous succomberions, il fallait mettre entre Mélanic et moi une barrière insurmontable ; il me donna le conseil de me faire prêtre. Cette idée allait a mon exaltation naturelle et je la méditai long-temps. Voyant enfin chaque jour rendre le combat plus rude , et la victoire plus incertaine, je regardai le sein de FEglise comme un asile sur et sacré.

— Oui, me dis-je un jour, ayons le courage de fuir Mélanie , mais en même temps séparons-nous de toute rhùmanité. Cherchons quelqu''endroit écarté, oii, dans le plus modeste poste qui soit dans le sacerdoce , je

LE VICAIKE. I. 20

puisse achever une vie dont j''entrevois le terme. Rendons-nous utile au inonde. Je n'^ai plus besoin dé rien ici - bas ; la terre ne m^offre plus rien qui me touche , puisque Me'lanie m''est enleve'e.

' Cependant , on ne forme pas le projet de se séparer de tout ce qui nous attache à la vie , sans faire des réflexions , et ma mélancolie devint encore plus sombre. Renfermé dans mon cabinet , méditant sans cesse sur les avis que ili''avait donnés mon confesseur, je ne vis plus Mélanie : lorsque suppliante et pleurante elle voulait entrer, je refusais de la voir. Cette barbarie me fendait le coeur ; mais , devenu cruel , je tâchais de m^endurcir par ces petits traits, je me préparais à porter le dernier coup. Nos adieux m'*effrayaient : comment ma sœur me laisserait - elle partir ? Voulant la garantir d''elle-méme , je résolus de lui caciier ma décision et le lieu de ma

retraite. Les plus cruels tyrans n''ont pas eu plus de cruauté que moi.

Helas ! Mélanie , vis - tu encore ? Je n'^ose porter ma pensée sur le pays que tu habites.

— Encore des larmes , et des lignes tellement barbouillées que je ne puis pas les lire , s'^écria Marguerite.

— Eh bien ! répondit le curé , ce sont des redoublemens de douleur pour moi ; je souffre , Marguerite ! donne -moi un verre de vin deMalaga!... Quoiqu''à brebis tondue Dieu mesure le vent, les pauvres enfans en ont eu plus qu''ils n''en pouvaient porter, et comme il n'y a si bon cheval qui ne bronche , le ciel mVst témoin que je les aurais absous de leur péché , s''ils eussent succombé , sur que Dieu , par la suite , aurait ratifié mon absolution.

xin

Les adieux. -—Retour inopiné. — Fin du manuscrit du Vicaire. — Il revient.

Lorsque le bon curé eut pris son verre de Malaga , il dit a sa gouvernanle : — Achève vite, car cela m''é touffe. .. . et je ne pourrai pas dormir î

Marguerite reprit le manuscrit, et continua la lecture :

Quand j'eus irrévocablement arrêté ma destinée , je sortis de ma retraite ; et , Mélanie vît , à Paltération de mes traits , qu^un nouveau chagrin m''accablait , elle souffrit en silence et respecta mon secret , mais elle me fit bien voir qu'acné partageait ma douleur. Ses yeux qui m''interrogeaient sans cesse semblaient aller jusqu''au fond de mon âme, ses paroles suppliantes étaient une musique digne du ciel : je fus inébranlable.

En parcourant la liste des diocèses , j"a-

perçus mon nom a Févêclié dW y. Le

voisinage de celte ville avec la foret des Ardennes , mais principalement le nom de M. de Saint-André, me déterminèrent. Je passai chez mon banquier, je pris cinquante mille francs que je déposai chez un notaire inconnu , afin que si Mélanie faisait des recherches, elle ne put rien découvrir. J'^arrangeai toutes nos affaires, et je liquidai notre fortune, que je

plaçai sur le grand-livre au nom de Mélanie. Lorsque les grands intérêts furent traites, je m^occupai dos plus petites choses , pour laisser ma sœur dans Timpossibilité de se douter de mon départ et de suivre mes traces. J''aclietai une chaise de poste , du linge ; j''en-

voyai d''avance mon argent a A y. Bientôt

et trop tôt tout fut prêt : je fixai le jour fatal.

Cette activité inusitée avait singulièrement alarmé Mélanie , et chaque fois que je rentrais ou que je sortais elle m'^épiait avec la douce inquiétude de ramour.Elle ressemblait à une mère qui veille. sur son enfant. Enfin le jour que j''avais fixé arriva ; dès le matin j'^avais le frisson d''une fièvre violente.

— Mon frère , me dit Mélanie , vous êtes malade : qu^avez-vous?*.. Dis-le moi, Joseph, sinon j''userai de mon droit en ^ordonnant de m''en instruire.

— Ah! îiia sœur... tu ne le sauras que trop tôt î savoure bien cette demi-journée ! a cinq heures nous serons dans les larmes.

- — Eh , Joseph , dit-elle en me regardant d''un air effrayé , est-ce qu'ail peut y avoir encore des malheurs pour nous ? je n''en devine pas!...

— Ecoute, Mélanie, Tamour a cela de beau que les plus grands sacrifices ne sont rien lorsqu**ils sont faits pour la personne aimée... Ce sentiment rend léger ce qui est pesant , il rend doux ce qui est amer... Dieu m'*est témoin que je donnerais cent mille fois ma vie plutôt que de te causer la moindre peine.

— Joseph , tu n*'es plus le même , dit^elie en me lançant un douloureux regard , que signifient ces paroles? jadis aurais-tu préludé pai^ tant de phrases a ce que tu versais dans le sein d'une... de ta sœur?

— Ah î Melanie î que les temps sont changées î nous étions innocens et nous sommes

coupables!..... Mais tu as raison! eh bien! sache, Mélanie, que, pour assurer ton repos, ton innocence et la mienne, j''ai résolu de t''ofirir un sacrifice ...

— Tu vas mourir! s'écria-t-elle... Elle était a quatre pas de moi , le visage contracté et pâle comme la mort , les yeux secs et fixés 5ur moi."

— Non, Mélanie (elle respira), non, et la prenant dans mes bras je Pattirai sur moi. Cette charmante fille appuyant sa tête écheveléesur mon épaule, versa des larmes amères qui soulagèrent son coeur. Je pleurais aussi : — Ma soeur, lui dis-je, jure-moi que jamais tu n''attenteras a tes jours ! que si malheureuse que tu puisses être , tu vivras !

— Oui , répondit-elle avec le sourire d^m ange , mais tant que tu resteras sur la terre.

ftr- Mélanie , c^'est bien! car la mort de Tun sera celle de Fautre. Iln''y a la rien que de juste. Maintenant , mets-toi a ton piano ! jouemoi le plus beau- de tes morceaux! fais passer dans ton jeu tout Tamour qui te rend une mortelle, et toute la poésie, toute la pureté qui font de toi un ange. Solennisons cette matinée d^automne par les plus douces caresses! que ces heures sVcoulent suaves, pures, oublions Tavenir et le passé, enivrons-nous du présent !

Elle me regarda avec étonnement, et, après avoir rêvé pendant un instant : — N^imporle , s'^écria-t-elle , tu le désires ! je veux tout faire pour te plaire.

£Ile s^assit alors à son piano et sembla d^abord s''égarer dans des préludes pleins de grâce. L''inspiration qu''elle attendait descendit enfin sur son beau front , qui s'illumina lout-a-coup , et les plus célestes mélodies se déroulèrent sous ses doigts. Enivré , éf>erdu^,

j'avais tout oublié, quand, s''interrompant tout- a-coup , elle se jeta dans mes bras en s'écriant : — Joseph! j''aime mieux mourir que de rester daas Tincertitude oîi tu me plonges...

— Mélanie , un seul mot , et tu comprendras tout mais je ne te crois pas assez de

iorce ; je voudrais. . .

A ces mots elle me re^jarda fixement et me dit :

— ïu veux me quitter !... puis elle tomba sur le tapis, sans force et sans vie.

Effrayé , je la relevai , et lorsqu''ellc eut repris ses sens elle répéta sans cesse avec Paccent de la folie et du désespoir : — Je veux mourir!,,, je veux mourir!... je veux mourir! — Je me jetai à ses genoux, je

la pris sur moi, je la réchauffai de mes baisers, je m''efforçai de la consoler. A tout elle ne répondit que par ces mots cent fois répétés :

— Je veux mourir ! ... et ses yeux égarés parcouraient Tappartement avec une effroyable vivacité.

Alors , la regardant avec une sévérité affectée : — Mélanie , lui dis-je , vous ne m''aimez pas î . . .

Pour toute réponse elle se tut et vint m''embrasser ! Grand Dieu, quel baiser !... ou plutôt , quel discours ! . . .

Au bout d''une heure elle fut plus calme , mais en réalité plus abattue ; à son aspect , je me disais intérieurement : — Partirai-je?.,. ne partirai-je pas?... A chaque fois que je me levais, elle poussait un cri lamentable qui me faisait frémir. Enfin , elle quitta sa place , se dirigea lentement vers la mienne , et se mettant à mes genoux elle s''écria :

~7 Mon frère , je t''cn supplie ! aie pitié de moi... ne pars pas!.... lu emportes avec toi ma vie î Nous resterons séparés par des ca-

cïhols, par des murs de fer, si tu le veux , mais resle! je saurai que lu respires le même air que moi , que tu es li deux pas de moi , que lorsque je rendrai le dernier soupir, tu n'^auras qu\m pas a faire pour le recevoir î . . . . heureuse de l'avouer sans crime que tu fus ma pensée de tous les inslans !... je bénirai les rigueurs que tu m -imposeras. Mais, Joseph ! mon seul ami , mon frère , reste , reste ! tu es tout pour moi I . . .

— Eh! malheureuse enfimlî repondis -je en repoussant ses mains , veux- tu perdre ton âme et perpétuer ton malheur dans Tautre vie! ne saurais lu prendre une résolution grande et fière ?

— Non, je ne le puis! Et me regardant avec des yeux qui me reprochaient ma dureté : — Joseph , si je ne damnais que moi , il y a long-temps que tu serais heureux ! ....

— Ah ! périssent la vertu , Thonneurr., Mëlanie, tu remportes...

Elle recula de trois pas ; son regard effrayé me rendit ma raison, mais je sentis qu'ail était impossible, plus que jamais, de vivre au milieu de dangers pareils.

— Il faut que je parte..... A cette parole elle me répondit : — Eh bien ! s''il n''y a qu''un crime qui puisse te faire rester.... En parlant ainsi elle s'^élanca sur moi et m^embrassa par une étreinte pleine de chaleur.

— Non, non, adieu, Mélanie!... Et regardant une derniète fois le salon , les tableaux , le piano , les meubles : — Je laisse mon âme en ces lieux, lui dis- je ; et je m''avançai vers la porte : mais ma sœur, me tenant étroitement serré , ne voulait pas se séparer de moi , elle poussait des cris inarticulés. Il fallut employer la force : cette violence de

ma part mit fin à ses larmes , et elle me regarda en me disant : — 0 Joseph ! . . .

Profitant de son ëtonnement, je m''enfuis je Tentendis crier :

— Et notre adieu ! ... Je ne t''ai pas vu !.. .

barbare! notre adieu! Inquiet, je

m''arrétai dans la cour et j ''aperçus madame Hamel et tous les gens accourir. — Elle se meurt!... pensais-je, eh! qu''elle meure! c''est son plus beau moment , je vais la rejoindre. .. Je voulais retourner la voir, mais dans cet instant Tinflexibilitë de mon père s''offrit à ma mémoire, et, plus cruel qu^m tigre , j''ouvris la porte et courus a la poste aux chevaux. J'hélais égaré , presque en convulsion ; Tidée de la mort de la tendre Mélanie me remplissait le cœur d''un froid glacial. Je ne sais comment je me trouvai à deux lieues de Paris , sans avoir encore pu rassembler une idée.... Alors , maudissant ma barbarie , je me repré-

sentai vivement les derniers momens de ma sœur ! . . . — Si elle expire , me disais- je , il faut être indigne du nom d^homme pour la priver du plaisir d''exhaler son dernier soupir sur mes lèvres...

Il était nuit, j''ordonnai au postillon de retourner, feignant d''avoir oublié quelque chose. Je rentrai dans Paris et revins a la maison. Je sautai par-dessus le mur du jardin pour ne pas être aperçu, je montai Tescalier avec un tremblement convulsif. Je me glissai dans ma chambre , et de la au salon , et , sans m''y montrer, je regardai par la porte entr''ouverte ce qui s''y passait.

Mëlanie , étendue sur un canapé , était contenue par ses femmes ; un médecin examinait avec attention les moindres traits de son visage. Je fis signe à madame Hamel , qui vint me rejoindre.

— Eh bien ! lui dis-je. . .

— Ah ! mon Joseph , on cranit que ta

sœur ne soit folle!..... Je frissonnai

Elle s'^est e'criëe pendant dix minutes , en se tordant les bras , et dans des convulsions affreuses : — Sans adieu î... sans un baiser!...

le monstre ! Enfin elle vient de s''e'crier

avec force il y a environ cinq minutes : — Si je le voyais seulement un instant!..., je sens que je me résignerais ! . . . .

En ce moment, Mëlanie , brisant toutes les entraves , secouant toutes ses femmes qui ne purent la retenir, s''écria en errant dans le salon , ëchevele'e , furieuse : — Il est ici , il est ici ! , . . . Je me précipitai dans ses bras ! . » . — Je Saurai donc revu, dit-elle?...

Hëlasl son sourire n'^avait dëja plus cette douceur d''ange. — Mëlanie, lui rëpondis-je, je suis revenu te dire adieu!.... — J''en étais sûre, s''ëcria-t-elle, je te connaissais Puis,

LE VrCMRE. I, 21

elle m^mbrassa avec délire... Non! je n'ai pas la force d''achever. . .

— Mais c''est une agonie que cela ! interrompit le bon curé qui s-'essuya les yeux.

— Monsieur, repartit Marguerite, mon cœur est tellement gonflé que je ne puis plus lire. La gouvernante et son maître se turent

'et se regardèrent en silence ; en ce moment , onze heures sonnèrent.

— Il y a encore la du barbouillage , reprit la curieuse servante.

— Les pauvres enfans! . . . s''écria M. Gausse, ils méritent le paradis comme Satan a mérité Fenfer.

Marguerite reprit le manuscrit et continua ainsi :

Enfin je partis, laissant Mélanie entre la vie et la mort. J''arrivai à A.... y, je me fis descendre au séminaire. Loin de. me donner pour M. le marquis de Saint-André , je ne me

présentai que sous le modeste nom de Joseph, disant que tous les papiers de ma famille «taient perdus et que je n''avaisplus lii père ni mère. Lorsque je fus seul dans ma cellule, c'^est alors que je sentis toute l'étendue de mon malheur , c''est alors que je vis que la mort arrivait a grands pas. ^existence me devint à. charge , mon âme errait sans cesse dans rhôtel habité par Mélanie. Je ne pouvais me passer d'acné. Enfin, je fis son portrait de mémoire, et ilestd''une incroyable ressemblance. Un jour, craignant que Mélanie ne perdit tout-a-fait l'espoir, et ne crût que j'avais été finir mes jours loin d'elle , voici ce que je lui écrivis :

« Ma soeur, je vis!.... ce seul mot doit te « faire comprendre toute l'étendue de mon t< courage. Je t'adresse cette lettre pour t'ence gager à supporter l'existence. Écoute! car, « en t'écrivant , je crois te voir et te parler ;

« lorsque nous aurons atteint Tâge auquel les ce passions meurent dans le cœur de Phomme, « lorsque tu n'auras plus rien qui ne soit de « Tange , alors nous nous reverrons , alors (( nous jouirons d'^avance des plaisirs d\ine vîe « toute céleste : car, en regardant en arrière ce et en voyant les ëcueils que nous aurons ëvi- « tés, notre âme se remplira de joie. Conc< serve-toi pour ce moment, auquel j ''aspire... c< Je voudrais voir le temps fuir plus vite c( pour y arriver. O toi que j'ose , de loin , ce appeler encore du doux nom d'*épouseî toi, ce la pensée de mes pensées , l'âme de mon « âme , adieu ! Songe que tu peux encore faire ce mon bonheur, et tu vivras pour moi. Prends « courage, espère! Adieu donc.

ce Ton frère qui t''aime. »

J'envoyai cette lettre par un exprès , avec Tordre de la mettre a la poste de Paris.

Hélas ! cette passion effrénée me ronge tou-

jours, et rien ne m'^intëresse plus sur la terre. A A. . . y , je trouvai mon oncle, il ne me donna point de renseignemens sur mon père. Quand je le questionnai sur ma mère , des larmes lui sont venues aux yeux et il m''a regarde avec une tendresse inexprimable. Elle était d''autant plus surprenante que mon oncle a tout le caractère de mon père , et Tëtat ecclésiastique lui a donne' dans les moeurs une austérité singulière. Il a une réputation de sainteté qui le rend un objet de vénération. Ce trouble , lorsqu''il s'^agit de ma mère , me parut singulier ; car mon père aussi était ému lorsque je lui parlais de ma mère.

Toutes ces bizarreries qui eussent allumé la curiosité dW jeune homme, ne me touchèrent même pas ; Fimage de Mélanie régnait dans mon âme d**une manière tyrannique.

Elle y règne encore, elle y régnera tou-

jours!.,, je meurs consumé par cet infernal amour, et j'aperçois chaque jour que le chemin de ma tombe devient plus court.

Ah ! béni soit le jour où le bon curé, près de qui le hasard m''a placé. . . — Pauvre ami î s'^écria M. Gausse... me fermera les yeux!... Alors, je lui donnerai ce manuscrit, et je le prierai d'^aller. . .

— Voyez- vous , monsieur, s'^écria la triomphante Marguerite , voyez - vous qu'ail n''y a ni crime ni péché, et que tôt ou tard vous deviez le lire.

— Continue donc , Marguerite î s'*écria M. Gausse.

Et je le prierai d''aller voir, en mon

nom , Finfortunée î il lui portera mes derniers mots, qui seront pour elle l^ordre du départ!.... Je n''aurai eu dans ma vie qu''une seule idée , et cette idée , je Taurai , je crois , par-delà le cercueil. A chaque instant du jour,

je me dis : — Mclanic pense à moi !.,.. Elle est la compagne fidèle de toutes mes actions , je ne fais pas un seul mouvement sans la voir. 0 Melanie , est-il vrai que nous ne nous reverrons plus? et./... je n'ai pas un seul

ami dont la voix bienfaisante mVncourage ! ... Non! mon fatal secret mourra dans mon sein.

Lorsque je parlai à mon oncle de mon dessein d'^aller mourir a Aulnay- le -Vicomte, il...

Marguerite en e'tait îh , lorsque le petit enfant de choeur accourut avec la vélocité d im lièvre , et s'^écria , en dehors et contre les volets : —Voici M. Joseph!...., Marguerite, effrayée ^ courut au cabinet du vicaire et remit le manuscrit à la même place; elle regarda le portrait beaucoup plus attentivement , arrangea tout dans le même état , et redescendit en entendant sonner«à la porte. En effet , c''était le vicaire qui n''avait pas voulu décou-

cher ; il parut a Marguerite être très inquiet , et sa première question fut : — Marguerite , n''ai-je pas laisse la clef a la porte de mon cabinet?

— Oh! mon Dieu , je n"'en sais rien , repartit l'astucieuse gouvernante , en regardant le bon jeune homme , avec cette obliquité , apanage ordinaire de Toeil des servantes de curé , car je ne suis pas remontée au premier depuis que vous êtes parti. — M. Gausse , dit-elle en élevant la voix pour que le curé put entendre; le pauvre cher homme s''est trouvé bien affecté! sérieusement pria! il a eu des éblouissemens comme lorsque son attaque d'apoplexie veut lui prendre ; mais , dans ce moment-ci, il va beaucoup mieux, ajouta-tcllc , en suivant le jeune homme qui se précipitait vers le salon,

— Eh bien , monsieur, dit-il au curé , vous souffrez?

— Oh , oui , répondit le brave homme , oui, mon ami , je souffre !... Le vicaire resta quelque temps auprès de M. Gausse , et pendant ce temps-la Marguerite et le curé regardèrent en silence et avec respect la figure altérée du jeune homme : ils y lurent une seconde fois, et tout d''un trait , le récit de ses aventures , son regard leur parut mille fois plus éloquent. De temps en temps , le curé et la gouvernante se lançaient un coup d'^oeil significatif. Bientôt, le jeune marquis de Saint-André prit son flambeau et courut à sa chambre, après avoir salué M. Gausse.

Marguerite admira plus que jamais la noblesse de sa démarche , que sa longue soutane noire rendait plus imposante encore.

La Marquise choisit le Vicaire pour son conlesseur. — Commencement des aventurés de madame de Bocourt.

On sent que , lorsque le vicaire fut parti ,

> la gouvernante eut un assez long rosaire a réciter avec M. Gausse.

— Eh bien î monsieur, dit - elle en se croisant les bras , est-ce là une aventure! et sommes-nous heureux de la siwoir , tandis que

tout le village se de'mène pour rapprendre !

— Marguerite , répondit le curé , quoiqu^à blanchir un nègre on perde son temps, et que, qui a bu boira , j'*espère que vous garderez le plus profond secret sur cette indiscrétion, que jamais le nom de M. le marquis de Saint-André ne sortira de ta bouche,

-^ Ah! monsieur, Dieu m'^est témoin que c'*est enterré là ! et elle montra son cœur.

— '■ Promettre et tenir c''est deux î murmura le curé. '

— Vous verrez ! répliqua Marguerite

courroucée de ce que son maître mettait sa discrétion en doute .

Cet incident fit que leur conversation en resta là, car la gouvernante retint ses conj ectures pour elle , sans les communiquer à M. Gausse qui se coucha en pensant toujours aux malheuis de son vicaire.

Marg^uerîte tint parole par depît. Vainement Leseq, le percepteur, le maire, qui s''aperçurent que la gouvernante en savait plus long qu'yeux, voulurent-ils la séduire; elle fut sourde aux complimens , aux avances , aux flatteries! et, comme Leseq était le plus ardent, elle se débarrassa de lui en disant qu''elle ne lui confierait ce secret que pendant la première nuit de leurs noces.

— En ce cas , répondit Leseq , nous resterons in statu cjuo , c''est - à - dire incertains.

Néanmoins , Marguerite , qui avait conçu une douce pitié pour le vicaire , calma le village , oîi Ton finit , au bout d''un certain laps de temps, par ne plus s'^occuper de M. de Saint- André.

Mais il y avait a Aulnay une femme que le vicaire ne cessa point d''intéresser. Madame de Rocoiurt ne cessait de penser à M. Joseph.

Une innocente affection Tentraînait vers lui ; or, comme les femmes sont en général portées à tout expliquer par Pamour , la marquise ne voulut voir dans la sympathie qui Tentraînait vers ce jeune homme qu''une passion irrésistible et dont elle aimait à s^'exagérer les dangers. Kimage de son mari, de Fhomme dont elle faisait le bonheur, rien ne devait Tarréter. Elle admirait en elle-même la bizarrerie du sort qui avait ordonné qu'acné terminât sa carrière comme elle Favait commencée.

— Quoi, se disait-elle , n'^était^ce pas assez qu''à seize ans un prêtre m''inspirât un amour dont il était indigne! •. Faut-il qu'eau] ourd''hui encore, après vingt ans d^expiation et de regrets, un prêtre... et la fatalité veut que les rôles soient changés; qu'eau] ourd''hui je remplisse le rôle de celui qui me séduisit, et que celui que j''aime soit à ma place,

Quelques jours après que le manuscrit du jeune prêtre eut été lu par la curieuse Marguerite, le vicaire alla se promener dans le parc de madame de Rocourt ; il aimait assez ce lieu qui lui retraçait un peu sa clière Amérique. De plus , les ruines de Pancien château lui offraient une scène qui plaisait a sa mélancolie. Du tertre ou il se plaçait, il apercevait la vaste foret des Ardennes posée comme une couronne sur le front des collines qui entouraient la vallée circulaire d'^Aulnay. A ses pieds, un lac factice assez vaste le séparait des débris romantiques de Fantique forteresse dont il ne restait que des tours carrées , solidement bâties , qu''on n'avait pas pu démolir. La mousse , le lierre couvraient toutes ces ruines, et les eaux du lac environnaient cette île pittoresque. Le jeune homme, plongé dans une rêverie dont les souvenirs de son enfance faisaient tous Jes frais , était assis sur son ter-

tre favori, au pied d''un arbre de rAmërique. Il admirait le paysage qu'ail avait devant les yeux , lorsqu''un pas léger lui fit tourner la tête , madame de Rocourt était à deux pas de lui, et le contemplait avec une expression qui lui causa une douce émotion. En ce moment, son âme était bien disposée , il ne s''enfuit pas, ainsi qu^il en avait Thabitude , et loin d''ouvrir son bréviaire , il le déposa ; enfin , lorsque la marquise fut près de lui, il sVtonna de la voir avec plaisir assise à ses côtés. Quant à Joséphine, elle tremblait comme une feuille d'^automne et n''osait regarder le vicaire une seconde fois.

— Monsieur, dit^elle d^une voix entrecoupée, je vais être jalouse de mon parc , il y a huit jours que vous n*'étes venu me voir, et depuis ce temps, voici la seconde fois que vous parcourez mes jardins...

— Madame , cette charmante retraite est

niuclte et ne peut se plaindre de me voir trop sou\enl-; si je vous faisais d'aussi fréquentes visites, peut-être me trouveriez-vous importun ; car il n''y a pas d'^hommc au monde qui soit plus mal place que moi dans un salon.

— Il n''en est pas un , monsieur, répondit la marquise , que la présence d'^un homme tel que vous ne doive honorer ; mais si j ai bien compris le sens de vos paroles , je crois pouvoir vous dire que le mien est plus que tout autre la place d'^un homme malheureux. Quand vous connaîtrez mes chagrins...

— Eh quoi ! madame , s'^écria le vicaire avec compassion , vous êtes malheureuse !,

' — Oh ! bien malheureuse ! je vous en ferai juge. En vous racontant mes infortunes, je m'^adresserai à votre cœur, pour qu'ail plaide ma cause. Si je vous découvre un secret c[ui nVst

LEVIOAIRE. I. 22

connu que de trois personnes , c'^est parce que , dès aujourd''hui , je vous confie le soin d''une conscience que je croyais en repos pour le reste de mes jours.

ce Je suis nëe orpheline et je n'*ai pas connu ma mère. »

A ce début , le vicaire reo;arda madame de Rocourt en lui disant : — Je vous plains, ce malheur est le mien ! . . .

— Vous ne connaissez pas yotre mère ! . . . s'^écria la marquise en se levant. Grand Dieu! . . oui î . . . vous avez vingt-deux ans î . . . voua vous nommez Joseph î . . . bonté céleste ! permettrais-tu ! — Et , regardant la figure basanée du vicaire , des larmes inondèrent ses yeux , elle se rassit toute triste , comme si un cruel souvenir se fut présenté a son esprit ; puis elle reprit ainsi :

(c Je suis orpheline , disais - je? Avec les marques et Tappaience de la douceur, je suis

vive, quoique contemplative; cette vivacité est toute intérieure ^ elle a rca^ji sur mes sentimens , pour en accroître la force ; et vous devez savoir, pour peu que vous vous soyez observé vous-même , que plus les passions sont vives , plus elles nous jettent dans la méditation et dans cette oisive rêverie dont le délire a tant de charme ; je suis tendre , qùoiqu''au premier abord mon esprit paraisse avoir de la froideur. Cette modestie qui convient a notre sexe , a dégénéré et est devenue indifférence , par suite de Péducation que j''ai reçue.

« Une tante extrêmement dévote , mais de cette dévotion minutieuse , qui fait des plus futiles pratiques du culte , toute 1 a religion, se chargea de m''élever. Je passai donc mon enfance de manière a ce que les souvenirs de cette époque , la plus belle de notre vie , ne me fussent pas agréables ; je n*'en dirai pas

plus , ma tante est morte... et vivrait-elle?... je devrais encore me taire.

« Comptée pour rien par elle , j'hélais bien rarement admise au cercle d'^ecclésiastiques , dont mademoiselle de Karadeiic s''entourait. A mesure que j''avançais en âge , elle m''en éloignait davantage ; alors cette défense de paraître chez elle , lorsque d''aussi saints personnages s''y trouvaient , exerça long - temps mon esprit. Vivant dans mie telle solitude , vous devez penser que mon imagination, livrée a elle-même, parcourut un bien vaste cliamp ; et , soit que la nature le veuille ainsi , soit que telle fût la pente de mon esprit , toutes mes pensées furent des pensées d'^amour, et d''un amour indécis , qui se portait sur les moindres objets ; il semblait qu'ail existât en moi un besoin d'aimer que je n'^étais pas maîtresse de diriger. Je me figurais le caractère,des hommes d\ine manière avanta-

— Ul —

geuse , et toujours , cependant , je les dessinais en prenant pour modèle ceux de Tantiquité ; je les imaginais sévères, inaccessibles a Tarn our. Jlélas ! dans quels égaremens se jette une âme dans la solitude î

« La défense qui m''empêchait de paraître au salon , donnait a la société qui s''y rassemblait , le charme qui résulte d^me prohibition , de manière que , curieuse comme une jeune fille , je me cachais pour voir entrer et sortir tous les ecclésiastiques qui venaient chez ma tante ; ils étaient d''un certain âge , cVst-a-dire d''un âge certain, car ils me parurent tous avoir de cinquante à soixante ans. Cependant , à force d'^examiner , j'aperçus un jour , un jeune abbé qui devait n''avoir qu''une trentaine d''années ; aussitôt que je le vis, je désirai le contempler souvent : alors, je fus plus attentive et je ne manquai pas une seule fois de le regarder à son passage, et je le

suivais long- temps des yeux lorsqu'^il traversait les appartemens.

« Un jour, il m''aperçut , et je me retirai promptement ; mais au bout de quelques minutes, j''avançai la tét€ , il était encore a la même place ^ regardant Pendroit où je lui avais apparu. La fixité de ses yeux , Pétonnemient de sa figure et son attitude , me firent lin incroyable plaisir, et des -lors, ces petits evénemens déterminèrent mes pensées à s^arréter sur ce jeune homme : il devint Fobjet de toutes mes méditations, et je m'*occupai sans cesse de lui le plus innocemment du monde,; je n'^apercevais aucun danger à Tentourer de toutes les perfections que je rêvais. Long-temps je me contentai de penser a lui, mais il arriva un moment où sa vue me devint nécessaire : ne Payant jamais aperçu qu'oïl la dérobée , je voulais le contempler à mon aise, Pentendre parler, et savoir si son âme était

rëellemeiit aussi parfaite que je la supposais. (c J'avais alors quinze ans et demi : sans ignorer que j'hélais belle , je ne concevais pas les avantages que donne la beauté ; j "accordais la naïveté avec cette finesse d'^esprit qiie nous avons naturellement ; et , dès-lors que j'eus résolu d'être admise au salon, je le fus. En effet , un jour que je venais de voir entrer mon jeune abbé , je me hâtai de faire une toilette soignée , et je m'avançai hardiment vers le salon : j'entre , je cours m'asseoir en tremblant , à côté de ma tante , et quand j'eus relevé ma tète , il se fit un léger murmure dans l'assemblée. Mademoiselle de Karadeuc me regarda avec étonnement ; la conversation , qui était animée lorsque j'ouvris la porte, a laquelle je m'étais arrêtée un instant , fut interrompue , et tous les yeux se tournèrent sur moi ; ma tante ne dit pas un mot... .\lors, jetant un furtif regard sur

cette re union , j'aperçus que mon jeune abbé était le seul qui ne me regardât pas; et ses yeux parlaient , à mademoiselle de Karadeuc , un langage qui me déplut singulièrement. Je ne doutais pas que ma tante ne fut charmée intérieurement de voir que , pendant que sa nièce attirait tous les regards , le plus jeune des ecclésiastiques lui conservât un sourire aimable ; aussi , je ne m''étonnai plus de ce qu''elle ne m'ordonnât pas de sortir. J''avoue franchement que Pespèce de dédain du jeune prêtre fit élever dans mon cœur un mouvement de dépit qui me rendit plus soigneuse d''attirer son attention. »

— Vous voyez, dit la marquise au vicaire, vous voyez avec quelle franchise je vous raconte ces premières circonstances. Depuis, j''ai acquis de Fexpérience , et j''ai remarqué que ce qui m'est arrivé arrive à tout le monde; ce que je vous rapporte est , en abrégé ,

rhistoire de tous les amours passe's et à venir. Je continue :

«. Je me rappelle encore les moindres paroles qui se sont prononcées ce jour -la, et je crois voir encore celui dont je vous parle tel qu'ail m''apparut. Sa figure était noble, mais sévère , ses longs cheveux tombaient en boucles sur ses épaules; il était d''une taille élevée ; son teint pâle contribuait à rendre le feu de ses yeux noirs encore plus vif : ses manières distinguées , son attitude , la beauté de ses traits , tout me séduisait.

« — Monsieur, lui dit ma tante qui rompit le silence , comment vous tirerez-vous de ces objections la?... cela ne me paraît pas trèsfacile i...

« — Mademoiselle , répondit - il avec une charmante modestie , j''ai déjà un grand tort , c'^cst d''étre , à mon âge , en contradiction avec des personnes dont je dois respecter les

opinions : ainsi, je ne défendrai pas les miennes plus long-temps. Seulement , qu'ail me soit permis de dire , que les réglemens de Péglise nous ont placés dans une position dangereuse, c''esta-dire entré ses lois et celles de la nature. Quant à moi , je regarderai comme un crime de fausser mes sermens, je ferai tout pour les tenir ; mais si , pour mon malheur, une passion , la seule que j ''aurais , naissait dans mon cœur, je me confierais en la bonté de celui qui pardonna a la Samaritaine et a la femme adultère.

ce — Ainsi , s''écria un vieil ecclésiastique , vous déshonoreriez l'objet de vos adorations!...

c( — Monsieur, repartit vivement le jeune homme , vous faites naître une autre question , qui ne peut être résolue par personne d'^entre nous ; elle est du ressort des femmes, et nous né pouvons pas la traiter mainte-

nant , elle est trop délicate , car il s^ajjit de savoir si une femme est criminelle en cédant au vœu de son cœur ; je sais quMl y a crime selon nos lois ; mais admettant qu'acnés soient abrogées, je ne vois pas ce qu'ion aurait à dire à celle...

a — Assez , interrompit mademoiselle de Karadeuc...

c( En entendant parler ainsi celui qui était Fobjet de mes rêves , je trouvai son organe flatteur : ses paroles me parurent pleines de franchise. Je le regardais furtivement, sans pouvoir réussir à être vue par lui. Ma tante avait toute son attention. Ignorante ^omme je Pétais , je ne savais pas que cette manœuvre adroite avait pour objet de ne pas donner de soupçon a mademoiselle de Karadeuc , afin de pouvoir revenir aussi souvent qu''il le voudrait. Cest ce qui arriva, car ma

tante , flattée au dernier point de voir qu''à son âge, elle captivait un jeune homme dont les principes passaient pour être très-sévères, la conduite exemplaire , et sur qui les idées religieuses avaient un très -grand empire, jugea qu'acné remportait un des plus beaux triomphes , et qu''il fallait qu''elle eut encore un charme bien puissant pour faire taire la religion. Je ne devinai pas, tout d'abord, le secret de la conduite d** Adolphe ( c'^était , de lous ses noms , celui que j'^aimais à prononcer), et je fus long-temps en proie à de cruels tourmens. Ma tante me laissait venir au salon, depuis que j''y étais si audacieusement entrée, et je' crois que ce fut par le conseil de ses amis, qu''elle ne s''opposa plus à ce que j''y parusse. La froideur que me témoignait le jeune abbé, le peu d'^attention qu''il avait pour moi , me' chagrinèrent : je devins rêveuse et triste ; lorsque je le voyais , mon regard s''attachait

sur lui, et je tombais sur-le-champ clans la mélancolie.

c( Un jour que je reconduisais Adolphe , et que j''ëtais seule , parce que ma tante avait du monde , je le regardai d'aune manière louchante , et je lui dis : « Adieu, Monsieur. » Il faut qu''il y ait eu , dans la manière dont je prononçai ces paroles , quelque chose d''extraordinaire , car, il s''approcha de moi , me prit la main ; je la laissai prendre , et la serrant doucement , il ne me re'pondit que par un «adieu, Mademoiselle !.. » qui me fit tressaillir. Je restai sur le haut de T^scalier, appuyée sur la rampe , il descendit lentement en me regardant toujours , et moi , lorsque je ne le vis plus, j'^ëcoutai le bruit de ses pas!... Toute cette journée je crus entendre Texpression délicieuse qu''il avait donnée à ces deux mots. Je prenais plaisir à me représenter notre attitude embarrassée et Pespèce

de honte qui régnait dans la manière dont nous nous étions regardés ; enfin le souvenir des sensations fugitives de ce moment me causait un trouble et une joie dont la douceui' m''avait été jusqu''alors inconnue. »

Comme madame de Rocourt achevait ces paroles , elle regarda Joseph , qui lui parut en proie à une vive agitation ; ses longs cils noirs pouvaient à peine retenir des larmes. En effet , un pareil récit , fait avec la naïveté que la marquise y répandait , lui rappelait sa propre passion , mais madame de Rocourt, prenant le change sur Fattendrissement du jeune prêtre , reprit avec joie :

c( Ces évènemens sont peu de chose , mais ils sont tout en amour, car rien n'^est indifférent : un geste , un regard font époque. C'est depuis Tadieu d'Adolphe que naquit mon espérance. Qu''espérais'je ?... Dieu m'est

témoin que je Tignorais; iln'^y a rien de si difficile que de vouloir expliquer ces premiers mouvemens de notre cœur : ceux qui ont aimé doivent les comprendre , parce qu''ils les ont éprouvés. Il y a dans la nature , des choses qui ne peuvent qu'hêtre senties : par exemple , ce qu*'éveille en nous Taspect d''une nuit étoilée , dans une sombre foret , ou en écoutant le bruissement des vagues de la mer, ne peut être exprimé , il en est ainsi de Téveil de nos cœurs.

« — Cest vrai !... sVxria le vicaire.

« — La première fois que nous nous revîmes, notre regard fut un regard d^intelligencc qui nous prouva Tun a Pautre que nous nous étions occupés Pun de Pautre pendant Pabsence. Alors je fus heureuse ! J'^avoue même, aujourd'^hui que ce temps de bonheur et d''illusion a fui , que le prisme est brisé , j'avoue qu'il n'y a pas dans la vie humaine de plaisir

plus pur, plus suave, et je ne croyais pas qu''on pût le rencontrer deux fois ! ... »

L'^oeil de la marquise devint humide , et elle s''arréta un moment en contemplant M. Joseph qui , la tête entre les mains , semblait vouloir lui dérober la vue de ses larmes. L''infortunë pensait à Mélanie, et le récit de madame la marquise donnait à soii cœur une bien douce fête de mélancolie. Joséphine reprit bientôt ainsi :

c( — Nous marchions^ comme vous voyez, bien lentement dans la carrière; timides Vuii et Fautre , tous deux religieux et candides , satisfaits d\m regard , nous restâmes longtemps dans cet état plein de charmes. Nous eûmes le bonheur de tromper ma tante sur notre intelligence secrète. Ce fut vers ce temps .que la persécution que Ton exerçait contre les nobles et les prêtres , devint plus rigou-

relise. Un jour jetais assise à côté de ma tante , et je lui lisais un saint livre , lorsque tout- a-coup, la porte de la chambre s''ouvre , et je vois Adolphe. Mademoiselle de Karadeuc dormait , il s''approche , et me dit :

ce — Mademoiselle , je suis poursuivi , et je n'^ai échappé aux dangers qui mVnvironnent que par le plus grand des hasards , je viens chercher un asile dans voire maison , et j''ai^ osé croire que vous ne me refuseriez pas...

« — Monsieur, je ne crois pas, lui dis-je , que ma tante vous repousse, elle sera enchantée, j''en suis sûre, de vous rendre service, et vous... Jen''en pouvais plus de joie , en le voyant , je m''arrétai. Mon regard lui dit tout ce que je pensais.

« Alors mademoiselle de Karadeuc s^éveilla et fut grandement étonnée de le trouver à mes côtés ; mais comme il avait Poeil sur ma tante , il se composa très-bien et Pinsti^uisit

IX VICAIRS. I. 23

des circonstances fâcheuses dans lesquelles il , se trouvait. Mademoiselle de Karadeuc réfléchit long-temps avant de répondre ; elle me parut calculer et les dangers qu''elle courrait elle-même eh recelant un prêtre , et ce qui pouvait lui en revenir de bon dans cette vie et dans Fautre. Je tremblais pendant ce silence , enfin elle prononça avec une répugnance évidente , qu''elle consentait à cacher Adolphe , mais pour quelque temps seulement.

ce Une joie divine s'^empara de mon âme à ce décret de la sainte fille , et je pris un plaisir inexprimable à tous les détails qu''entraînèrent les soins qu''il fallut prendre pour dérober Adolphe a tous les regards. Il habita donc notre maison . ce fut alors que , sans cesse en présence Pun de Fautre , notre passion s''alluma plus vive , plus ardente. Adolphe paraissait souffrir et combattre beaucoup,

il luttait avec un incroyable courage , et la flamme dont il brûlait le fit changer et pâlir. Elevé par une mère extrêmement pieuse, il avait reçu dès le berceau les principes les plus rigoureux , en sorte que Fidëe de compromettre le salut de son âme , de ternir Féclat d\me vie sainte , de perdre sa réputation , avait , et eut toujours , sur lui , le plus grand empire. Alors, il souffrit cruellement et livra de rudes combats à sa passion naissante. »

— Venez , dit madame de Rocourt au vicaire , venez , traversons le pont qui est devant nous , et allons dan^ la chapelle ruinée , je vais vous montrer le seul monument que l'haie gardé de cet amour... Joseph suivit la , marquise en silence : ils entrèrent dans Tantique chapelle ; et , parvenus à un autel de marbre noir, madame de Rocourt , soulevant une dalle , montra a Joseph des papiers. S'^as-

seyant alors sur un banc de pierre , elle reprit la suite de son aventure. ' « Au bout de quinze jours , Adolphe , ne pouvant plus résister a sa passion , et n'osant m''en instruire , mit , pendant la nuit , la lettre suivante sur ma table. » — Alors ^ la marquise dépliant un papier tout usé , lut ce qui suit avec Une visible émotion.

c( Mademoiselle , quels que soient les dan- « gers qui m''attendent au dehors, je dois fuir « Pasile qutî votre tante m''a offert. Bien que «ma mort soit presque certaine , je la prête fère au péril que je cours dans la maison ce que vous habitez !... Si je vous écris ceci , a c'^est afin que vous ne soyez pas surprise de c( me voir vous quitter précipitamment , sans « raison apparente ; car alors , vous pourriez c< vous méprendre sur le motif de ma fuite, « et je ne voudrais pas , pour le salut éternel « de mon âme, vous causer la moindre peine ,

« car enfin , njademoiselle , je crois que vous

«avez un peu d'amitië pour moi ! llelas !

« puisque je n\e retire , que je fuirai pour

« jamais , me sera-t-il permis de vous écrire

«que je vous .aimer" Ce fatal secret m^e-

«chappe!... 0 Joséphine, je sais que le feu

« qui me dévore ne peut pas vous atteindre ,

« et c''est ce qui m''enhardit l\ vous peindre

« ce que je sens. Vous êtes belle sans doute,

« mais combien les beautés de votre âme Fem-

« portent sur vos charmes. Quelle ànie can-

« dide révèle votre regard pur et chaste ! voila

« les perfections qui m''Gnt séduit , et ce n'^est

« pas d'hier, c''est depuis long - temps. La

« passion que je combats depuis trois mois ,

tt fera encore battre mon cœur lorsque je

« mourrai ! je la voilerai toute ma vie d'aune

« apparente froideur, et je ne vivrai que dans

« mes souvenirs. Je ne cherche pas à savoir

(( si vous m'aimez , je ne vous supplie de

« m'accorder aucune faveur ! . . . où nous mè- « nerait-elle ?. . . Non , je me contente de tous « adorer de loin comme un autel dont on n''ose (c approcher. Seulement , j'^espère que vous « aurez quelque pitié pour moi , que vous « vous direz : « Il est dans Funivers 1... je ne «sais où!.,, un malheureux qui m'^aime!... « sans espoir ! ... » L''idée que vous penserez c( quelquefois a moi m''aidera a supporter la « vie ; et , lorsque je serai mort, j''obtiendrai <c quelques larmes... Ce sont les seules que « je veux que vous répandiez pour moi.

<c Hélas , mademoiselle , si vous vouliez « m'^assurer que vous déposerez votre toute chante pitié, que vous armerez vos regards •< de sévérité !... je puis répondre de moi... «alors, je resterais^ et du moins, dans ma «vie, j ''aurais encore quelques instans de «bonheur a compter; car, lorsque je vous « vois , j''éprouve tout ce qu'ail y a de plaisir

«sur la terre! et... si le ciel, le hasard... c( que sais-je , faisaient que vous éprouvassiez <c pour moi un sentiment plus vif que Pami- « tié ! . . . Ali ! nous goûterions les plaisirs les «plus purs, les plus vifs... Dieu!... si nos <( âmes s'entendaient! Quelle vie pleine et ï( délicieuse ! Vous remplissez tout mon cœur; «vous êtes tout pour moi.,. Mais, je me « livre trop aux sentimens qui me dominent. c( Il faut partir, car il n'est rien de tout cela ! « ainsi donc , adieu , adieu , fille pure et chë- « rie , adieu , je te salue comme le rivage de « la patrie que Ton quitte pour toujours ! je (( vais traîner ailleurs mon amour, mes re- « grets , mon existence à jamais empoisonnée , <( heureux si je rencontre en chemin la hache « révolutionnaire. )>

c( Dans quel état me plongea la lecture de celle lettre. Je restai long -temps les yeux remplis de larmes , sans pouvoir réfléchir :

le lendemain matin, lorsque je rencontrai le jeune prêtre , je lui pris la main, et Fattirant a moi , je lui dis d\me voix altérée : «Ne partez pas. »

(( C'était tout dire. Ma tante ne nous laissant jamais senls, nous ne pouvions nous parler en liberté. Alors, me confiant en notre mutuelle innocence , un soir je suivis Adolphe dans une chambre oii il m''entraina -, et la , m'*asseyant près de lui , je saisis sa main , et pleurant de honte je lui dis : ce Ah! je vous aime!...»

u — Joséphine ! s''écria-t-il , ah, Joséphine ! vous me faites mourir de bonheur î

« — Mais que deviendrons-nous? lui dis-je.

c( — Joséphine , ne sentez - vous pas dans votre cœur un plaisir enivrant ?. . . Il doit nous suffire : le charmant accord de nos âmes nous fournira des voluptés calmes et pures. Parcourons une carrière où peu de mortels ont

brillé ; séparons-nous , dégageons-nous de ce qu'ail y a de matériel en nous et ne vivons que de la vie des anges... Avec une volonté forte nous éteindrons tous nos désirs , et n'^ayant plus de combats a redouter, nous goûterons tout le bonheur d''ici-bas. Contens, jouissant d'aune félicité dont la vertu ne soupirera pas, nous^ mourrons ensemble , après avoir épuisé tous les plaisirs de Tàme.

« — Ainsi donc, repris-je, dès aujourd'hui nos cœurs s'^entendent , et lorsque je vous regarderai vous comprendrez tout ce que je dirai.

c( Alors, nous passâmes une heure délicieuse , en proie à ce premier bonheur de Tamour, a ce charme des premières paroles oîi Ton ose tout dire , avec des réticences , des mouvemens de honte , de joie qui sont indéfinissables. Ce doux moment rempli par les priè^'eSv, les soupirs, les regards que Ton

craint de comprendre , ce moment enchanteur est resté gravé dans mon souvenir, et il ne m'apparaît jamais sans me causer de vifs transports.

« INotre résolution sublime, prise avec courage , fut suivie avec constance et sans murmure pendant quelque temps ; mais , mon jeune ami! que de semblables promesses sont imprudentes, et que de mouvemens impérieux s''elèvent dans Pâme, lorsque deux êtres qui se chérissent sont en présence Pun de Pautre! . . »

— Ah! madame !... s''écria le vicaire. Puis le jeune homme s^éloignant de quelques pas de madame de Rocourt, s''arréta et parut à la marquise en proie à la plus vive émotion. Lorsqu'^il revint , des pleurs sillonnaient ses joues pâles , et tout le feu de sa passion pour Mélanie brillait dans ses yeux.

— Madame , dit-il , je ne puis vous exprimer a quel point ce récit est cruel pour moi ! . . .

La marquise sourit et serra la main du jeune prêtre , qui se rassit a cote d''elle.

<( Un soir Adolphe m*'attirant près de lui me dit : — Joséphine, je dois partir, car rien n^est moins sur que le salut de mon âme et de la tienne.

ce — Que voulez- vous dire ?. . .

^c( — Que je t'^aimc beaucoup trop et que je ne pitis re'sister plus long^-lemps; nous avons trop présumé de nos forces : je désire plus que tu ne m'^accordes... je ne suis pas hevireux...

ce — Eh bien , parlez , lui dis-je^ que voulez-vous? Pour toute réponse il me prit la msdn et la serra contre son cœur. Il me regarda !... Ah! j'avoue que ces simples mouvemens m''inslruisirent vaguement de tout ce que désirait Adolphe ! Je le contemplai longtemps sans lui répondre , attirée vers lui par une force invincible. Nous restâmes long-

temps dans ce redoutable silence : mais enfin Adolphe me dit en s''ëcartant de moi : — Séparons-nous ! . . . Joséphine , je t'animerai toute ma vie, tu seras la seule femme dont le nom, le souvenir feront battre mon coeur!... mais je t''aime assez pour préférer ton honneur au plaisir, et ton bonheur futur au bonheur d''un instant.

<c II s''élança dans sa retraite et je Tentendis se mettre en prière et pleurer. Je Pécoutai long-temps... Je Tadmirais , hélas ! ce fut la pitié qui me perdit.

«Je rentrai dans mon appartement et je me mis a réfléchir, ou plutôt... Mais comment appeler ces vagues pensées d'aune jeune fille qui aime pour la première fois. »

Suite et fin de l'histoire de madame de Rocourt.

La marquîse continua en ces termes :

« Il n'y a rien de plus touchant , rien de plus dang^ereux pour une femme que le spectacle des efforts que fait un homme pour la respecter : c'^est cette grande preuve d''amour qui me perdit : il se glissa dans mon

âme unQ pitié, une compassion perfides. ^ Hé quoi ! me disais- je , ne dois-je pas me sacrifier pour le bonheur de celui que

j'^aime? N''est-ce pas montrer peu de

grandeur d''âme , que de profiter à moi seule des combats d'*un autre? N^est-il pas plus beau de ne choisir que mon infortune et de tout prendre sur ma tète?... N^étais-je pas barbare de contempler sur son visage la trace de ses combats sans le récompenser de tant d''ardeur et de vertu?... Je pleurerai en secret, me disais-je, les fautes que je commettrai pour sauver mon amant, et devant lui je serai joyeuse et riante 1

« Enfin, je trouvai je ne sais quelle gran- ' deur, quelle sublimité à m'^attacher pour toute ma vie à cet homme infortuné , proscrit, parce que je m''imaginais devoir tout couvrir par le plus violent amour et par la sublimité de ce dévouement

ce Ce fut par de tels raisonnemens que j^étouffai la voix de la raison. Une circonstance vint achever la défaite de ma vertu chancelante : le plus grand des hasards fit que j'entrai dans le cabinet secret de ma tante ; j'^y trouvai la Nou^^elle Héloïse , je la lus. Dans ce livre , je vis Thistoire fidèle de mes sentimens ; Péloquent auteur de ce chef-d'œuvre me persuada que je resterais noble, pure, candide , malgré mon amour satisfait. Nous étions dans une situation semblable , et j'imitai, Julie... en tout! w

Ici la marquise se couvrit le visage de ses jolies mains , et elle garda le silence pendant quelque temps. Enfin elle releva la tète en regardant le vicaire ; il était immobile , sa figure n'avait aucune sévérité. Alors Joséphine reprit :

ce Tout ce que je sais , c'est que ce n'est point aux hommes a me blâmer..... Adolphe'

admira mon dévouement , il me cacha tous ses remords. La sëve'ritë de ses principes le tourmentait cependant a chaque instant , et il souffrait pour moi.

« Ce fut au milieu de cette vie d'ég:arement et de bonheur que mademoiselle de Raradeuc devint plus clairvoyante.» Un soir que nous étions ensemble , elle me regarda d'^un air se'vère et me dit : — Ma nièce , songezvous au poste éminent que vous devez occuper ? oubliez-vous que la noblesse de votre famille vous a donné le droit dVnlrer dans un chapitre, que les puissantes protections que j''ai auprès de Fempereur d'Allemagne et du Saint-Père , m''ont promis pour vous une dignité dans le chapitre de L****, et que si vous menez une conduite régulière»,, (en disant ce mot elle me regardait avec une ironie perçante) vous pouvez devenir abbesse ? ;

c< — Mais , mademoiselle , je n'ai , je

vous assure , aucun goût pour la vie monastique.

a — Vous n''aime2 pas Teglise ? reprit-elle avec un sourire sardonique.

c( — Je suis , rëpondis-je , je suis religieuse et je crois en Dieu , mais il a laisse à chacun le droit de se choisir Tétat le plus convenable pour faire son salut.

a — Celui que vous prenez, petite hypocrite , doit vous conduire droit en enfer . Croyezvous, dit-elle en colère, que mes lunettes m''aient empêche' de voir les regards que vous lancez à notre jeune réfugié? Dès demain il quittera la maison.

« — Quoi! ma tante , vous le renverriez? vous le laisseriez aller à la mort ! , , . Et en prononçant ces mots , vous devez juger combien j'^étais tremblante. Cette vieille fille me jeta un regard scrutateur et s'^écria :

ce — Ah , malheureuse ! . . . vous Taimez ! . , .

LE VICAIRE, l. 24

(c — Non, ma tante î... répondis-je d'une voix entrecoupée. Ah! je vous en supplie, qu'Hun regard involontaire, dénué d'^intention, ne perde pas un ministre du Seigneur!... Vous seriez comptable de sa mort au jugement dernier, et c''est un crime dont rien ne pourrait vous laver. . .

(c — Voyez-vous le petit Satan, comme elle a peur de le voir s''éloigner ! . . . Il s''en ira , mademoiselle , et ne craignez rien , je le conduirai moi-même chez une sainte fille qui le recueillera. .

a — Mademoiselle, mais savez -vous s'^il aura les soins dont vous Pentourez ici et dont il est si reconnaissant? Songez que si, par une imprudence , celle a qui vous le confierez le laissait découvrir, vous seriez la cause de la perte d'^un jeune homme qui appartient à une des plus nobles familles de France, un

jeune ecclcciasliqiie qui, si les cvénemens changeaient, deviendrait cardinal ?

c( — Tout ce que vous dites , la chaleui' que vous y mettez , ne fait que me confirnîér dans mes soupçons , et peut-être étes-vous plus criminelle que je ne le pense ! ...

« Ces paroles me donnèrent un frisson mortel , car elle disait vrai.

c( — Mademoiselle , lui dis-]e avec une dignité qui lui en imposa , vous oubliez le nom que je porte , et qu'^enfin vous êtes la plus

vigilante comme la meilleure des tantes

Vous voyez , mon jeune ami , si nous savons mentir au besoin?

« Mademoiselle de Karadeuc me regarda , elle resta un instant indécise , mais après un court moment de réflexion , elle me laissa , alla ouvrir la retraite du jeune prêtre et Tamena par la main. Cette vieille fille était digne de régir un couvent ! Elle mit Adolphe devant

moi , et , jouissant de ma rougeur, elle lui dît d''un air de bonté : — Je sais que vous vous aimez... ^

c( Adolphe pâlit. Avant qu'ail put répondre, je composai mon visage et je répondis à ma tante : — Qui donc a pu vous faire inventer

cela? Mon ami me comprit, il regarda

mademoiselle de K aradeuc et lui repartit avec un trouble inexprimable : — Mademoiselle , je ne croyais pas que mes mœurs pussent

donner lieu a de pareils soupçons 0 Dieu !

s''écria-t-il avec un accent de mélancolie , ce que je suis forcé de dire est déjà une punition de mes péchés ! cette humiliation terrestre me sera- t-elle comptée?... et ce que je souffre, ajouta-t-ilen me regardant, pourra-t-il effacer quelque chose du livre éternel où Ton écrit nos fautes ?

c( Ma tante nous examinait tour-à-tour avec une maligne curiosité.

i< Monsieur, clit-cUe avec une colère sourde qu'acné retenait, mais qui perçait dans Paccent de ses paroles , monsieur, je crois a vos paroles , je vous ai donne volontiers un asile , mais il n''cst pas encore assez sur pour vous , et ma dévotion bien connue doit , tôt ou tard , m''attirer une visite domiciliaire. Demain je vous conduirai moi-même chez une dame de mes amies , et vous n''aurez rien a y craindre.

a — Mademoiselle , m''ëcriai-je , ma chère tante, je vois que rien ne peut effacer vos soupçons , eh bien ! je vais vous donner une preuve a Tëvidence de laquelle vous vous rendrez peut-être... Que ne ferais-je pas pour sauver un prêtre de la mort certaine qui Fattend s''il sMloigne de ces lieux.... Je vais les quitter! Je le laisse seul avec vous, dis -je avec un accent d''ironie , et j''irai a Aulnay- Ic -Vicomte me cacher dans la chaumière de

Marie , ma pauvi'e nourrice î Serez-vous

satisfaite ?

« A cette proposition , ma tante sembla se radoucir, et pendant qu''elle réfléchissait, Adolphe , les larmes aux yeux , me regardait , et son coup-d^œil ému me disait combien il admirait mon dévouement. Mademoiselle de Karadeuc consentit a cet arrangement , il fut convenu que le lendemain je partirais pour Aulnay. Nous pûmes , Adolphe et moi, nous embrasser et nous dire adieu!.... Quelle scène touchante et mélancolique !...

4c — Non, s''écriait Adolphe , je ne t'abandonnferai pas , surtout dans Tétat oii tu es î , . .

« — Adolphe , restez ici î s''il me fallait

trembler pour votre vie ! je périrais !

Que de pleurs ! . . . que de baisers î quel charme cruel ! je partis î . . . .

ce Je passai quelque temps ensevelie dans la plus profonde douleur, et je confiai tout à

ma pauvre nourrice : je pus verser mes larmes sur ie sein qui m''avait nourri. Ce fut alors que j''appréciai le bonheur que Ton éprouve à avouer ses fautes à une amie.

« Un soir que j ''étais assise auprès du foyer de Marie et que nous nous entretenions d''Adolphe , son mari entre et me regarde d''un aîr triste.... Nous le questionnons, et il nous apprend que le jeune prêtre que recelait madamoiselle de Karadeuc avait été découvert et transféré dans les prisons ! . . . .

« Cette nouvelle , annoncée sans ménagement , me fit tomber sans connaissance ; une fièvre brûlante s^empara de moi, et dans mon délire je ne parlais que de Penfant que je portais dans mon sein. Marie tremblait pour moi. Au moment où j''étais tellement afiPaiblie par les mille souffrances qui nvaccablaient , c|ue ma nourrice , assise à mon chevet 5 croyait que j\illais expirer....

le bruit du galop à\m cheval retcntil a la

porte de la maison ; un militaire entre !

je reconnais Adolphe ! il vole a mon lit

de douleur La joie produisit chez moi le

même effet que la peine. Lorsque je revins à moi , Adolphe tenait ma main dans la sienne , et quand je fus en état de Tentcndre , il me raconta que la violence de sa passion n''ava}l pas pu lui permettre de supporter mon absence , et que Pamour lui avait inspiré le stratagème qui causait ma douleur.

a En effet ^ s'il sVchappait, mademoiseile de Raradeuc n''en serait que plus confirmée dans ses conjectures, et s'^imagincrait que c''était vers sa nièce qu''il volerait. — Ainsi donc, me dit-il, je commençai par endormir ta tante en Tentourant d\ittentions et d'^hommages dont elle me sut un gré infini. J''effaçai dans son âme toute trace de soupçon , et quand je la présumai revenue à son amitié première

pour moi y j écrivis a des amis fidèles , cnlre autres à mon frère , de tomber, déguises en gendarmes , une nuit , à Pimproviste , chez mademoiselle de Karadeuc, et de m''arracher de chez elieî... Ils exécutèrent si bien cctle adroite manœuvre que ta tante pensa mourir de chagrin , lorsqu'au minuit on vint faire une perquisition exacte de son hôtel , et que mon frère, à qui j ''avais indiqué le secret de mon introuvable cachette , sonda , avec son sabre, le mur dans lequel était pratiquée la fausse porte. Je jouai la résignation, je consolai votre tante, qui s''accusait d'^imprudence, et je la laissai , joyeux de pouvoir aller vous retrouver. Mon frère m^a donné un uniforme, je suis accouru de bois en bois, à la nuit, et.,.

me voici !

« Ojoie enivrante!.... ô bonheur!... j''ai savouré dans cette époque de ma vie toutes les peines et toutes les voluptés d^m plus long

amour, car j^approchais du terme, et le cha* grin qui me ronge encore aujourd'*hui devait bientôt s'emparer de mon cœur,

c( Mon jeune ami , dit la marquise en mon* trant au jeune prêtre le parc du château, voyez ce charmant asile ; il est plein de souvenirs pour moi î . .. Ces lieux , ces beaux lieux m''ont vue pendant trois mois heureuse!... aussi heureuse que peut Fètre une femme !... Pendant ces trois mois , libre , sans inquie'tude ! . . . aimëe , adorée d''Adolphe , je ne demandais rien au ciel que d'hêtre ainsi toute ma vie.

« La première punition de mon crime me fut infligée par Adolphe lui-même , lorsqu''il vit qu'ail existerait a jamais un témoin de nos amours! Il devint rêveur : par les questions que je lui fis , je vis qu'ail pensait à Favenir, qu'il redoutait jusqu''a la tendresse que j''aurais pour mon enfant. Ce fut alors qu'ail me dit de quitter Aulnay, pour aller mettre au

jour, dans d'autres lieux , le fruit , le doux fruit de nos amours ! . . .

c( Personne ne s''apercevait de mon état , parce que j''eus le cruel courage de le dissimuler jusqu''au dernier moment, et je suis resiée pure et vier<je aux yeux des hommes î . . . Quel mal ai-je commis envers la société î.... Hélas î je n''ai nui qu'^à Tctre que je chérirais le plus î . . . mon pauvre enfant î . . •

(( Pour dépayser mademoiselle de Raradeuc, nous dîmes a Marie qu''clle eut a instruire ma tante que j''avais été obligée de me réfugier chez une de ses parentes, parce qu''on avait fait des perquisitions dans le village d'^Auhiay, pour venir arrêter les nobles qui pouvaient encore s''y trouver, et que, lorsque le premier moment de perquisition serait passé, je retournerais chez elle. Adolphe m'emmena donc, ce fut hii qui me tint lieu de tout. Son amour se dé-

ploya dans les soins qu^il me prodigua. Mais, helas !.... le barbare me déroba mon enfant , et... je ne le revis plus !... »

Ici la marquise de Rocourt pleura longtemps ! . . .

ce Tout ce que je sais, reprit- elle, c''est qu^ Adolphe, que j''avais supplié de lui donner mon nom , l'appela Joseph ! . . . »

— Joseph!... s''écria le vicaire avec les marques de la surprise et le visage en feu. Madame de Rocourt le contempla avec bonheur.

— Vous vous nommez Joseph aussi?... ditelle.

— Où êtes -vous accouchée? reprit- il en lui saisissant le bras et la regardant.

— Ah! loin d''ici, répondit-elle, àVans-la- Pavée! ... Et elle fut cependant en proie a une vive anxiété en examinant la figure du jeune prêtre.

— Malheureux que je suis!... sVcrîa-t-îl) ne sais-je donc pas qui je suis?... Cependant un prêtre ! . . . . Puis il tomba dans une rêverie que Joséphine respecta.

Après un long silence , pendant lequel le jeune prêtre regardait furtiremcnt madame de Rocourt , celle-ci reprit :

<c D'*ailleurs, Adolphe vint me dire que mon fils était mort : il employa beaucoup de ménagemens pour m''annoncer cette fatale nouvelle; mais, oserais-je le dire! je n''ai jamais cru a la réalité de ce qu''il m*'a ditl... Un secret pressentiment me crie que mon fils existe!... Ainsi, jugez si, lorsque j'^aperçois un enfant ou un jeune homme , je n''ai pas le cœur gros d'une tendresse qui cherche à sortir de ce cœur qu''elle gonfle ! . ..

« Depuis , je n'^eus que des malheurs» Adolphe émigra , je retournai chez ma tante, et je vécus dans les larmes, parce que , d^iprès

la nature de mon caractère , une passion devait faire de grands ravages dans mon âme... Quelle mélancolie me saisit î J^étais inconsolable et de la perte de mon enfant et de celle de mon ami. Je reçus de ses nouvelles , il m^assurait qu^il m'^aimait , et cependant une amertume secrète régnait dans ses lettres, il semblait qu''il pleurât sa faute , et il n^osait me la reprocher, car c''eùt été le comble de Tinfamie !... Ah ! les caractères par trop religieux, ceux qu^une teinte de fanatisme dégrade , sont capables de bien des cruautés. Vous allez en juger ! * . . Une me restait plus , grand Dieu ! . . . qu^a être méprisée de celui que j'ai tant aimé, à qui j'^ai tout sacrifié !... Car j''ai aimé, mon jeune ami, autant que Ton peut aimer ici bas!.*.

« Après que ma tante fut morte , je revins habiter mon cher Aulnay-le- Vicomte. M. de Rocourt me vit et m'^aima. Je trouvai de la dou-

ceur dans le lien que nous avons contracte, mais je lui tus ma faute, il Pignorera toujours!...

« Bientôt un règne éclatant vint remplacer les excès de notre révolution. L'*Empire rétablit la religion et ses autels, Adolphe fut rappelé , et obtint un poste éminent il y a six ans; je courus avec ivresse le revoir!.... Jamais cette scène ne sortira de ma mémoire. Il était chez lui , j'^entre , il ne me reconnaît pas , et le laquais lui dit mon nom.

K — Eh quoi î m''écriai-je en courant a lui, Adolphe ne reconnaît pas Joséphine ! . . .

« Alors il me dit froidement : — Cest vous! madame...

ce II renvoya tout le monde, et nous restâmes

seuls! Je crus que cette grande sévérité ,

cette retenue , cesseraient. Non , hélas! non...

ce — Joséphine , me dit -il , vous êtes mariée?..*

a Celte interrogation me fit frémir. Ah ! je recueillis en ce moment toute Fi vraie que j 'Savais semëe dans ma jeunesse !

c( — Cruel! m''écriai-je, il eut été beau de vous rester fidèle et d''étre reçue ainsi ! . . .

a — Joséphine, continua-t-ild\m ton grave, je t''aime toujours.

t( Malgré Taccent profond qui accompagna ces paroles, sa froideur, sa figure pâle et sévère détruisaient la conviction que je brûlais d''avoir.

({ — Joséphine, conlinua-t-il , vous avez un époux!...

« — Et croyez-vous, lui dis-je vivement, que je viens ici pour manquer ace que je lui dois! Si c''est-la ce que signifient vos paroles , dispensez-vous de parler plus long-temps!... 0 Adolphe !... Adolphe... Malgré ma fierté , je fondis en larmes.

c< — . La religion... reprit-il.

« — Eh! laisse ta reli|jion, et jcltc-moi un seul regard d''autrefois î .. .

« A cette parole, il me lança un coup-d'*oeil d''horreur et de mépris.

a — Adieu! lui dis -je, et je m''clançai hors de son hôtel , en jurant de ne plus le revoir. La se'cheresse de ses paroles , son attitude sombre, son repentir m^avaient accablée.

c< Ainsi, mon jeime ami, croyez-vous qu''il y ait un homme assez sévère pour condamner ma faute lorsqu'^elle a été suivie de deux pareils châti mens, la perte de celui qui pourrait me rendre glorieuse de mon crime et le

froid mépris de celui que j''ai tant aimé?

Ah ! il est des crimes (si c'*en est un) que le Ciel punit bien sévèrement ici-bas ! . . . . Hélas ! les larmes que je verse en secret compenseront-elles mes torts? Notre religion , qui a fait une vertu du repentir, m''en donne Pespérance ! . . . »

Ce dernier restait plongé dans une rêverie profonde : la manière simple et naïve dont la marquise avait raconte son histoire , le site , les souvenirs qui s''eveillaient au fond de son cœur au récit de cette femme , son accent tendre et les reg^ards qu'acné jetait sur lui , tout contribua à le rendre rêveur : il n^entendit même pas les derniers mots de Jose'pliine , qui n''osa pas d''abord interrompre sa rêverie. Cependant, après quelques momens , elle lui dit: •

— Rejjagnons notre banc de gazon : ces ruines , ces voûtes portent à la réflexion !....

Elle s''appuya sur le bras du jeune prêtre, et ils l'e vinrent en silence s'*asseoir sous le cèdre.

— Eli bien , M. Joseph , vous ne me dites rien?...

' — Madame , répondit-il , je ne puis rien vous dire , car j ''absous toujours ceux qui ont

souffert ou qui souffrent de pareils tourmcns,

— Vous êtes digne du saint ministère que vous remplissez!... Ah! venez quelquefois me donner de douces consolations, je sens qu^elles rafraîchiront mon cœur !

Elle détourna la tête et pleura .

— Venez, dit-elle , venez ; vous me représenterez celui que. . . j''ai perdu ! . . .

A ce moment , la cloche du château sonna le déjeuner; alors, la marquise , reg^ardant M. Joseph , lui dit :

— Si vous ne craignez pas de faire un mauvais déjeuner, faites-moi le plaisir d''accepter la moitié du mien î . . .

Le vicaire suivit madame de Rocourt sans répondre : on eût dit qu'Hun charme secret Tentrainât malgré lui.

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