CHAPITRE IV
La Marquise. — Laurette.— Mort d'une Amante.
— Toujours le Vicaire.
Pendant que ces petits événemens occupaient tous les esprits, et étaient, pour le village des choses de la plus haute importance , une calèche élégante, attelée de deux beaux chevaux, roulait sur la route d'A y
à Àulnay-le-Vicomte , et entraînait la marquise de Rosann vers son château.
Comme elle n'en est plus qu a une lieue , il devient urgent de donner une idée de son caractère et de celui de son mari.
Madame de Rosann était une
femme de trento-huit ans , mais en voyant sa taille svelte, sa figure encore séduisante , ses cheveux noirs et son teint blanc, les hommes et même les femmes se trompaient sur son âge.
De tout temps son esprit , sa bonté, firent oublier qu elle était belle. Madame de Rosann portait sur son visage une douce expression , ses lèvres formaient un fin sourire , ses yeux avaient une éloquence qui annonçaient une âme tendre , une âme. excellente , contenant et cette mobilité de pensée , et cette exquise chaleur de sentiment qui sont quelquefois la source de bien des peines ! Sans être vive , inconséquente , ni légère , elle était entraînée vers les êtres doués de qualités brillantes, elle obéissait à l'enthousiasme qu'ils inspirent; enfin cette pente irrésistible que la nature imprime à la femme , cet admirable
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désir de plaire , de rendre heureux , cette sensibilité touchante se déployaient chez elle au dernier point ; et, si depuis son mariage elle avait su dompter cette tendance de son coeur, ce fut, soit par l'estime qu'elle portait à son mari , soit parce qu'elle ne rencontra pas des âmes susceptibles de répondre à l 'idéal qu'elle s'était fiwv raé de la beauté.
Elle arrivait donc , jeune de cœur, vers quarante ans ; c'est-à-dire, à l'âge où les passions des femmes acquièrent leur dernier degré d'intensité. Elle aimait la méditation, et les larmes qu'elle répandait quelquefois en secret donnaient beaucoup à penser.
Sa jeunesse fut malheureuse , elle devint orpheline en naissant , sa mère, déjà veuve, mourut en lui donnant le jour et la tante qui prit soin de son enfance avait un carac-
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tère froid , accariâtre et minutieux , qui contrastait singulièrement avec l ame de sa jeune nièce. On peut donc croire que les qualités de la marquise furent, en quelque sorte, la conséquence de l'espèce de rigueur monastique que sa tante déploya dans son éducation ; car il est bien certain que les enfans ne prennent jamais les défauts de ceux qui les élèvent.
Cette tante, janséniste outrée, n'y voyaient pas bien clair, malgré les lunettes qui lui servaient à lire les ouvrages sur la grâce s et Joséphine de Vau celles , sa tendre pupille , lut quelquefois tout autre chose que le père Quesnel et les œuvres d'Àroauld.
Une fille dévote n'est pas censée se connaître aux détails qu'entraînent la naissance d'un enfant ; aussi , lorsqu'elle se trouva chargée de sa nièce ,
la confia t-elle à une nourrice pour ne la reprendre que lorsque la pauvre petite fut en étât de se tenir tranquille sur une chaise.
Alors les seuls plaisirs de cette malheureuse enfant, consistaient au dehors dans les pompes de l'église , et à la maison dans les soins qu'elle prenait pour ne pas embarrasser mademoiselle Ursule de Karadeuc C'était un crime de déranger l'inviolable disposition de son chapelet , de ses livres , de sa tabatière, et en général de tousles meubles de sa chambre; il fallait caresser le petit doguin et ne Jamais le contrarier ; elle devait doucement évacuerl'appartement deM l,# de Karadeuc aussitôt que certains ecclésiastiques y entraient : elle parvint à cette connaissance en observant la mauvaise humeur qui l'accablait lorsqu'elle resta les premières fois. Il fal-
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lait encore , écouter toujours en silence, et ne jamais se hasarder à attirer l'attention des abbés , soit en jouant avec leur canne ou leur chapeau; mais surtout, il fallait ne pas détourner les sucreries, les massepins et les confitures qui leur étaient destinés ; ce dernier crime ne pouvait être surpassé que par le crime capital de regarder par les trous des serrures.
Au milieu de cette contrainte , la pauvre Joséphine, passive et réservée, contracta une douceur d'ange qui couvrait une âme de feu. Dans cette solitude et dans cette ignorance , les belles qualités de son cœur grandirait comme ses défauts , et les méditations cte cette âme naïve ne furent dirigées par personne. Enfin, cette belle enfant n'étant connue ni de sa tante, ni de ceux qui, habitués à son timide silence, le prenaient pour de
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la nullité d'esprit , elle dût être surprise et heureuse lorsqu'un être aimable , devinant son mérite , sut le lui révéler avec adresse !.... de lâ les malheurs qui, clans cette occurence, ne manquent jamais de fondre sur les jeunes personnes livrées à ellesmêmes.
La sévérité de sa tante lui rendait chère sa pauvre nourrice d'Àulnay , qui l'aimait comme une mère , et lui en avait prodigué les soins ; aussi Joséphine était-elle bien reconnaissante.
C'était pour elle une grande fête, lorsque sa tante, gagnée par une conduite exemplaire, lui permettait d'aller passer quelque tempsala chaumière de sa nourrice. Mademoiselle de Karadcuc ayant souvent des extases , accorda plus souvent cette permission à mesure que Joséphine avançait en âge.
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Tous les souvenirs de la jeunesse de la marquise se rattachaient donc au village d'Aulnay-lc-Vicointe et le lui rendaient cher; aussi , lorsque la mort de sa tante lui permit de se marier , au lieu daller régner dans un couvent d'Allemagne où les intrigues de M M# de Karadcuc devaient la placer. Joséphine de Vaucelle ressentit une grande joie en devenant, à vingt ans, maîtresse de la terre d'Aulnay, l'une des possessions de son mari.
Le marquis de Rosann était entré au service à l'âge de vingt ans, en obtenant la survivance du régiment de son père. L'état de paix dans lequel se trouvait la France lui permit de Buivre le tourbillon de la cour : il joua,eutdes maîtresses, fitdesdettes, battît ses créanciers , creva ses chevaux , conduisit et brisa des voitures, suivit toutes les intrigues, en un
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mot, réalisa toutes les idées que Ton se fortne d'un jeune marquis français. A travers ces vices du temps , le jeune de Rosann avait du courage, de l'honneur, et cette passion du chevaleresque qui constitue le caractère de la nation française. Bref, émigrant par mode , rentrant en France par bravoure, il se trouva à quarante ans, ayant traversé, les orages de la vie et de la politique, et , devenu sage , il comprit alors en quoi consistait le bonheur.
Par l'effet des événemens qui procurèrent à Leseq la faculté de prendre le glorieux nom de Tullius , le marquis, autrefois seigneur d'Aulnay, n'en était plus que le protecteur ; ce fut dans cette terre que le ci-devant marquis de Rosann , heureux d'avoir conservé sa fortune dans le grand naufrage nobiliaire, se retira pour
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réfléchir à sa vie future. Alors, il jeta les yeux autour de lui pour chercher une femme qui, tout en ne le faisant pas déroger, eût assez de qualités solides , de douceur et d'amabi- .lité pour assurer le bonheur de la seconde moitié de sa vie.
En ce moment, Joséphine de Vaucelle, ayant perdu sa tante, et laissé l'administration de ses biens a Un homme d'affaires , s'était réfugiée chez sa nourrice , dont la chaumière lui présentait un asile contre les persécutions. M. de Hosann vit cette jeune orpheline: elle avait sur le,visage une expression de mélancolie que le marquis attribuait à la manière dont elle fut élevée , et il pensa , dès ce moment, à compenser les privations de la jeunesse de Joséphine , par un bonheur continu dont ils goûteraient ensemble les charmes.