CHAPITRE vnr
Histoire des deux Créoles,
Si j'écris l'histoire de ma jeunesse, c'est dans le but de faire penser profondément ceux qui me liront : j essaie de placer un phare sur la plus orageuse des mers, espérant ainsi pouvoir éclairer mes frères, et leur montrer les dangers que renferment les sentimens les plus innocens, et les plus douces affections que la nature a posés dans nos cœurs.
t ir.
2 LE VICAIHE
— Ses écrits lui ressemblent ! s ecria le curé en jetant un regard vers le ciel ; pauvre jeune homme! il a été bien malheureux, à ce qu'il paraît.
— Hé pourquoi chercher à me tromper moi-même ! continua Marguerite, Dieu ne sait-il pas que si j'écris mes aventures, c'est pour m'occuper de ma chère Mélanie ! Pas de détours : ma conscience gronde?
avouons donc que je suis, à moi seul , le motif de 1 écrit que je trace avec tant de plaisir, parce que tous les souvenirs que je vais évoquer, satisferont mon effrénée passion. Ne commençons pas un récit véritable par un mensonge;... je suis prêtre, je
dois m'en souvenir 0 religion !
présent céleste , toi seule me soutiens ! donne-moi la force d'achever , avant que la mort que je vois arriver à pas précipités ne vienne me
saisir ? je t'invoque , et te dédie toutes nies pensées, quoiqu'elles concernent toutes la douce , la tendre , la pure Mélanie.
M'inquiétant peu des lois de 1 éloquence, je vais suivre les impulsions <le mon cœur , je vais obéir à l'influcuce des souvenirs, et j'écris pour moi seul ( je n'ose dire pour elle ) , sous la dictée d'un cœur pur... oui, pur l.. il le sera toujours quoiqu'il arrive. Tout homme, en parlant de luimême, est porté à la diffusion ; mais si je suis diffus pour moi, que seras-ce quand il s'agira d'elle ?...Ah ! tout ce que j'en dirai sera toujours peu.
Il est des circonstances dans ma vie , et des faits qui ne sont venus à ma connaissance que bien tard ; cependant, au lieu de les placer à l'époque véritable a laquelle je les appris , je suivrai dans ces mémoires
l'ordre naturel des idées , et je rangerai les faits de manière à ce qu'ils forment une histoire suivie.
Je suis né en France, où ? je l'ignore ; de qui? je l'ignorai long-temps; ma naissance fut enveloppée des voiles les plus mystérieux; car, en ce moment même , je n'ai pas encore une preuve légale, authentique et positive de ma nativité ; H me serait impossible de prouver ce que j'avance.
Aussitôt que je vis, dernièrement, Àulnay-le-Vicomte , j'eus un vague souvenir <Ty avoir été nourri et d'y avoir passé les deux premières années de ma vie : ce qui m'a donné ce soupçon , c'est que j ai toujours eu dans la mémoire le paysage d'Àulnay gravé d'une manière ineffaçable; et qu'à la première promenade que je fis avec le bon curé , je fus stupéfait en reconnaissant, au sortir du village.
du côté des Ardennes, le poirier sous lequel ma nourrice me déposait ordinairement lorsqu'elle allait travailler dans un champ voisin. Ma nourrice était une grosse paysanne , j'ai vainement cherché sa chaumière ; si elle existait encore je la distinguerais entre mille semblables. Cette habitation annonçait la pauvreté , cependant ce toit de chaume était souvent visité par un ecclésiastique qui me prenait sur ses genoux, me souriait, voulait me faire rire et parler, et me couvrait de baisers. Ces faits se trouvent gravés dans ma téte à cause de l'habillement singulier des ecclésiastiques.
J'avais deux ans et demi : un matin ma nourrice était sortie pour aller travailler dans les champs , et resté tout seul dans la maison , je jouais, lorsque deux hommes entrent brusquement ; je reconnus l'ecclé-
siastique qui parlait vivement à un militaire. Après une longue altercation qui n'avait rien d'offensif, car ces deux hommes paraissai en tamis, le militaire me prit, m'enveloppa dans son manteau, monta en voiture, sortit du village; et, au bout d'un certain temps, sur lequel il ne me reste aucune idée distincte, je me trouvai dans une grande ville au bord de la mer ; enfin, quelques jours après * je fus transporté dans une chaloupe et de la chaloupe dans un grand vaisseau qui m'a bien étonné. Voici en peu de mots tout ce que ma mémoire me fournit sur mon enfance.
Ce militaire , capitaine de vaisseau, était M. le marquis de Saint-André, mon père ; quant à ma mère , jamais je ne lai vue, jamais son sourire ineffable n'a porté le frémissement dans mon cœur ; aussi, mon âme est
grosse dune reconnaissance que je n'ai pu rejeler sur aucune femme.
Le vaisseau dans lequel j'étais voguait à la M M. le marquis do
Saint- André me donna d abord peu de marques de sa tendresse. Sa femme, à ce que Ton m'a dit , avait émigré, et n'habitait plus la France : on ne me donna pas d'autres renseignemens, et toutes les fois que j ai questionné mon père la-dessus, il m'imposa silence. — Hé quoi, pensai-je , lorsque je fus plus âgé, comment une mère a-t-ellc pu abandonner son fils aîné ? comment a-t-ellc pu le reléguer dans un village loin d'elle et le confier aux soins d une étrangère ? Et cette mère n'a pas tentr une seule fois de venir me voir ! elle n'a pas bravé tous les dangers pour m'embrasser?. Ce fut toujours et c'est encore pour moi un mystère dont je
n'ai jamais pu soulever le voile : il est vrai , qu'enfant de la nature et initié depuis peu aux inventions sacrilèges de la société , j'ignore les abominables combinaisons que produisent les vices particuliers à l'état social et aux agglomérations d'hommes.
Mon père était doué d'une grande énergie , passionné , sévère et même quelquefois dur. Je dois avouer néanmoins, que bien que j'aie souffert de sa brusquerie, il a souvent eu pour moi une bonté toute paternelle , mais ce fui lorsque mes qualités morales se développèrent, et qu'il crut que je pourrais un jour lui faire honneur. M. de Saint-André était franc , généreux f brave à l'excès , instruit , ayant tout pour plaire , et n'y réussissant jamais, même lorsqu'il le voulait. Il faisait peut-être trop sentir sa supériorité ; l'habitude de coin-
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mander en souverain sur son bord , avait contribué à féconder les semences d orgueil et de hauteur que son âme contenait , et ceux qui froissent l'amour-propre par leur seule présence, peuvent être estimés, craints, admirés même , mais ils ne plairont jamais.
Nous arrivâmes à la M , et
c'est dans cette île que j'ai passé la plus grande partie de ma jeunesse. Ici, je dois faire observer que la France était au fort de la révolution, qu'alors le voyage pacifique de mon père est une nouvelle énigme dont je ne puis trouver le mot : j'ignore encore en ce moment si mon père existe , et lui seul pourrait m'expliquer ces contradictions.
À la M.......... le premier soin
de mon père fut d'acheter une petite propriété, éloignée de tout, et de
m'y confiner en me remettant entre les mains de la femme d'un de ses contremaîtres. M"* Hamel et deux nègres, ont été les seules personnes que j aie vues jusqu'à l'âge de neuf ans. Madame Hamel devint presque une mère pour moi : elle n'est pas spirituelle, mais elle a un excellent jugement, une âme pétrie de douceur, de bonté et de vertus aimables; dès l'âge le plus tendre elle m'a inspiré la crainte de Dieu , et m'a nourri des célestes préceptes de l'Évangile.
M. de Saint-André ne resta pas
long- temps à la M ; je ne le
revis qu'à des époques très-éloignées, mais l'état de marin ne permet pas de longs séjours , et il ne pouvait guères venir que lorsqu'il se trouvait dans les parages de nos lies.
Ainsi, mes premières années se
sont écoulées loin des villes , loin dos hommes, loin des vices; je fus livré à la nature, et je puis ine dire sou élève f car madame Hamel ne mc # contraignit jamais , elle me laissa suivre les penchans de mon âme, jugeant, comme elle me Ta dit, que les hommes naissaient bons, et qu'en les préservant de la civilisation, on leur donnait, par cette seule et simple précaution , la plus belle éducation possible. La pauvre femme a été la cause bien innocente de tous nos malheurs!...
Cette bonne madame Hamel ne pensa pas une seule fois à me fain?
étudier les sciences ; elle n'a jamais compris, que le latin , les mathématiques, etc., pussent être essentiels au bonheur de l'homme. Je mets en
fait qu elle ne sait pas si la M
quelle a habitée la moitié de sa vie,
est sous la ligne ou dans un tropique. Elle ne connaît pas la différence des plantes d'Amérique d avec celles de l'Europe ; elle ne donnerai!
pas un sou pour apprendre une découverte, et elle ne m'a montré que bien peu de choses, au dire de la plupart des hommes.
L'instruction qu'elle me répétait à chaque instant, et qui était sa plus douce étude, consistait en quelques maximes plus difficiles à pratiquer qu'à retenir, — Mon ami, me disaitelle en me regardant d'un œil attendri, sois digne du nom de Joseph; fais le bien pour le bien ; respecte la vieillesse et l'enfance, car tu es enfant , et tu seras vieillard ; ne te moque de personne ; ne nuis à qui que ce soit, pas même aux animaux les plus petits; préfère le bonheur d'autrui au tien ; oublie-toi souvent; ad-
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mire l'univers et tire toi-même les conclusions de ce spectacle
Le beau est qu elle prêchait d'exemple. Elle eût rougi, comme duu crime , de trahir un nègre-marron qui venait se réfugier dans les montagnes; aussi très-souvent ces malheureux fugitifs venaient apporter des fruits , des curiosités , et me protégeaient dans mes courses. Nos deux nègres adoraient cette bonne et aimable femme. Enfin tout ce quelle me disait était appuyé par des actions vertueuses, accomplies avec cette simplicité , qui doivent les faire doubler de prix aux yeux de l'Eternel.
Je vécus sept ans sans connaître d'autre loi que la mienne, d autres lieux que les montagnes brûlantes et les forêts humides qui nous environnaient Je reçus de la nature
un caractère impétueux et passionné:
cette énergie terrible, fille du climat de feu et de la terre volcanique que j'habitais, ne se déploya que dans deux passions qui furent pour ainsi dire son refuge, car, dans tout le reste des sentimens , dans les usages et les accidens de la vie, j'ai entendu vanter, par les autres, ma douceur et ma patience; cependant, je ne crois pas briller par ces deux qualités là.
La première de ces deux passions , est un doux fanatisme pour la religion de Jésus-Christ. Je fus chrétien démon propre mouvement, et j'attribue cet entraînement démon âme , à cette liberté dont j'ai joui : sans cesse devant la campagne , contemplant cette immense nature de l'Amérique , j'ai senti naître dans mon cœur des senlimens élevés, et je n'ai trouvé que l'évangile qui fût
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à la hauteur de ces merveilles : on y reconnaît la même main. Ce livre est comme la nature, vaste, simple et compliqué, naïf et grand, varié, sublime. Les montagnes, les forêts m ont rendu religieux , mystique , et long-temps j'ai vu le monde du côté le plus beau. Jusqu'à neuf ans, je parcourus les environs de notre demeure en n'ayant aucune idée arrêtée, et de même qu'un jeune faon , jouant toujours , marchant d'étonnemens en étonnemens , grimpant sur les bambous, sur les rochers, sur les cocotiers , et furetant comme un jeune singe, curieux, léger, sauvage.
Souvent je parvenais, dans l'antre du nègre-marron. Le pauvre fugitif me reconnaissait pour l'enfant que ses camarades lui avaient signalé comme le fils de madame Hamel , et le nègre, m apportant une natte,
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nie racontait ses malheurs , ses durs traiteraens. Je pleurais avec lui, et il baisait respectueusement mes mains, parce que j'étais un blanc. 0 souvenirs de l'enfance , que vous êtes doux ! Cette partie de ma jeunesse fut comme l'aube d'un beau jour : mes jouissances pures , la fraîcheur de mes sentimens, le calme % la naïveté , tout contribue à rendre délectable la mémoire de mes premiers essais de la Vie, et je ne puis penser au son de la cloche de notre habitation , sans donner à mon cœur une fête suave , douce et belle de toutes les harmonies que le ciel de mon ile me révéla.
Cependant, au milieu de mes promenades, il m'arrivait quelquefois de réfléchir; je commençais à sentir dans mon cœur des sentimeus agues, des affections qui cherchaient
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à se fixer sur quelqu'un; enfin, il me manquaitquelque chose. Souvent j'allais prendre un vieux nègre-marron , pour lui confier combien j'éprouvais de plaisir à voir un beau paysage , et une roche pendante qui semblait vouloir tomber sur la source qui s'échappait de ses pieds. Je voulais qu'il partageât mes découvertes , car une belle aurore , un coucher du soleil ne me plaisaient plus autant lorsque j'étais seul à les contempler.
La bonne madame Ilamcl ne me fit jamais un reproche de ce que je l'abandonnais pour courir, et cependant la pauvre femme mourait de frayeur lorsque je passais une nuit dans la grotte de mon bon ami Fimo, le vieux nègre-marron, le chef des fugitifs. N'est-ce pas le comble de la bonté , que de souffrir ainsi sans le dire 1 .... 0 madame HamclL..
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J'avais neuf ans, et depuis sept ans je n'avais pas revu mon père. Un jour, je revenais à notre maison, il était presque nuit, j'aperçus de loin beaucoup de lumières; je courus pour savoir ce qui produisait cetle clarté extraordinaire. En entrant dans l'avenue, bordée d'une haie de jeune goyaviers , d'avocats, de jacqs, d'agathis, je vis qu'il y avaitbeaucoup de soldats devant la maison , j'arrive, et je revois mon père.
Je lui sautai au col et je l'embrassai , qu'elle fut ma surprise en me retournant de voir à côté de madame Hamel , une petite fille âgée d'environ cinq ans!... M"" Hamel la tenait sur ses genoux et lorsque je la regardai , elle me jeta un coup-d'œil qui n'est jamais sorti de ma mémoire. Elle était assise sur madame. Hamel avec une élégance , qui semblait lui être
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naturelle. Son petit visage brillait de toutes les beautés de l'enfance : sur sa peau blanche rouge et tendue, apparaissaient tous les germes des grâces et des attraits ; c'était un abrégé des perfections de la nature, et sa pose enfantine, son naïf sourire!.... ses longues et grosses boucles de cheveux blonds, qui retombaient sur son col frais et mignon. Ah ! malheureux ! je vois encore tout, au moment où j'écris ces lignes.
— Mon fils, mé dit M. de Saint- André , je vous amène votre sœur.
A ce mot j'embrassai cette charmante enfant.
— Aimez-la bien?., car c'est le vivant portrait de madame de Saint- André , et c'est le seul que nous puissionê avoir. En disant cela , mon père versa quelques larmes. — Elle estmor-
tel.... continua-t-il ; mais il ne put achever.
J'appris la nouvelle de la mort de ma mère avec une indifférence dont je m'accuse encore, car je ne fus chagrin que de la douleur de mon père, et quant à moi , je n'étais nullement affecté : cependant , le matin j avais pleuré amèrement la mort d'un jeune loxia que j'avais apprivoisé de concert avec mon vieux nègre. Que Ton explique cette bizarrerie? Ne seraitce pas que nous ne pouvons aimer que des êtres sans cesse présens et que nous connaissons , avec lesquels nous avons des rapports continuels.
Lorsque M. de Saint-André fut seul avec moi , ma soeur et madame Hamel , il s'adressa à cette dernière , et lui dit ; — Madame, je vous ai amené Mélanie parce qu'il y a encore trop de dangers pour nous en France, et