CHAPITRE XII
11 instruit m soeur. — Naïveté de Mëlanie.— Terreur de la jeune fille. — lia sont au désespoir.
Comment oser dire à ma sœur : « Séparons-nous , notre amour est criminel ! » comment se résoudre à briser la barque légère dans laquelle elle vogue? comment s'y prendre pour ternir sa vie , faire évanouir son bonheur!... et la rendre malheureuse pour tout le reste de son existence?
Plusieurs fois j f ouvris la bouche pour lui parler , sans le pouvoir. Un jour je la conduisis jusque sous un saule-pleureur ; et là , assis , je lui
pris la main , mais l'attitude extatique de cette vierge du Corrige, l'amour qui brillait dans tous ses traits avec l'attente du bonheur suprême, nie glaça la langue, et je me coutentai de la contempler en silence, dans un triste ravissement.
Enfin, m'étant convaincu que je ne pourrais jamais lui parler de notre crime éternel. Un soir, versant des larmes, je me mis à mon secrétaire, et dans le silence de la nuit , je lui écrivis à peu près en ces termes :
«O ma sœur! je ne puis que te
• donner ce nom! Hélas! c'est de la
• main de celui qui t'aime comme ja- » maison n'aimera, que doit partir le «trait mortel, c'est ton frère qui va » te dire : «meurs, Mélanie! » jusqu'ici •notre vie fut un songe, en voici le » réveil.
» Nous nous adorons , nos âmes se -sont touchées sur tous les points, » nous nous aimons de tous les amours » à la fois., nous ne pouvons vivre l'un
• sans l'autre...— il faut mourir! —Nous » sommes au milieu d'une mer de » plaisirs et de voluptés , il en est d'au- » très dont l'attente est un des plaisirs «les plus vifs!. 4 â côté de cette prairie «» riante de la vie , loin de ce parterre «émaillé de fleurs , il est un lieu sau- » vage, un aride désert!., que des sa-
• bles!.. que des feux!... point d'eau » vive!., un vent brûlant!., c'est là qu'il «faut aller, en un mot, il faut nous
• fuir, et nous fuir!... n'es!t-ce pas «mourir?...
» Depuis deux mois , l'enfer est «dans mon cœur; depuis deux mois, »je sais que l'amour que nous nous » portons est criminel. Oui, Mélanie, »la religion, les lois et le monde l'ont
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• ainsi ordonne. Si, dans nos cœurs.
• une voix secrète nous dit que nous » n'en serons pas moins vertueux en •enfreignant toutes ces lois, il n'en -sera pas moins vrai que lu ne seras «jamais à moi légitimement. En lift sant ce mot, vois combien de mal- » heurs nous sommes venus chercher •à Paris. Ah ! pourquoi ne sommes- » nous pas restés dans les vastes forêts •du Nouveau-Monde, nous aurions » été heureux !...
• Ainsi , Mélanic, il faut faire taire
• tous nos désirs ; il faudra que tu ne
• nie regardes plus ; nous devrons
• nous bien garder de nous parler;
• voile tes blonds cheveux, apaise •le feu de tes yeux, ne déployé plus •k* grâces d'une tailleenchanteresse.
» ne prononce plus ces mots si doux, «avec des inflexions de voix si éni-.
•vrantes, et qui marchent droit au
« cœur! De mon côté , je t'éviterai , si je le puis ! »
• Comme deux rochers sans ver- «dure, qui sont séparés l'un de l'autre » par un torrent impétueux qui roule » dans un abîme sans fonds, nous vi- «vrons, en présence l'un de l'autre, «sans pouvoir nous toucher... car; «ma sœur , je m'empêche moi-même «d'écrire qu'il soit nécessaire de nous «fuir pour toujours et de ne plus «nous voir!., j'espère que nous pour- Tons vivre à coté l'un de l'autre, » sous la garde d'une conscience sé- «vère qui dirigera tous nos mouve- «mens, et que notre précieuse inno- «cence restera pure comme la neige «du V air-Terrible. Mous l'emporte- « rons dans la tombe , et nous irons » recevoir là-haut la récompense de «notre martyre.
» 11 ne nous restera plus que le
•ogle
DES ÀRDENNES. 1 17
triste bonheur de nous voir, d'assister à notre vie , et de nous consumer comme cette nymphe de la fable qui ne conserva plus que sa voix.
C'est au milieu de cette nuit , c'est pendant que tu sommeilles, que je t'adresse les adieux de l'amant! avec le jour, je vais renaître ton frère pour le rester à jamais. Maintenant je te regarderai comme les mânes d'une 1 personne chère! et chaque souvenir, chaque grâce, chaque objet qui nous peindront ce que nous fûmes, seront comme les lettres de l'inscription d'une tombe. Tout va porter l'empreinte de notre mélancolie, tout!, les notes que tes mains formeront, en errant sur ton piano, seront toujours des notes de tristesse, des chants de douleur... Heureux sk la mort vient nous emmener de bonne heure!
1 1 8 Ul VICAIRE
» Adieu , beauté chérie , l'espérance «que je te voyais cultiver , les plaisirs
• que tu rêvais, tout s est évanoui!
• Nous allons végéter comme les arbres en hiver, et cette saison sera, «pour nos cœurs, la seule saison. Ah!
, Mêla nie, en traçant ces mots, il me •semble que mon âme, que ma vie
• m'abandonnent, et je ne trouve des •forces que pour chasser mes pleurs!..
> Hélas, je te proposerais de mourir ■ si la religion nenous le défendait !..•
Lorsque j'eus écrit cette lettre, il me sembla que Ton venait de m oter un manteau de plomb de dessus les épaules. Je sortis de ma chambre , j'entrai dans celle de Mélanie. Cette vierge céleste dormait du sommeil de l'innocence, sa pose était gracieuse et lorsque j'arrivai près d'elle, elle murmurait mon nom d'une ma-