‹ Le vicaire des Ardennes publChapitre 38 sur 46 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Amours troublés. — Grands combats. — Incertitudes.

J'arrive à l'époque la plus douloureuses de ma vie ! Hélas mon papier va se tremper souvent de mes larmes et beaucoup de phrases resteront sans être achevées. ( i )

J'avais alors plus de seize ans : Mêla nie âgée de treize ans, mais formée par

(i) On sent qu'un bachelier es- lettres n'aurait pas livré aux lecteurs des périodes sans les avoir, au préalable, arrondies, parachevées! ... et Dieu m'est témoin que j'ai rétabli, démon mieux, les idées que le vicaire a dû avoir. {Note de ('Éditeur. )

le climat de l'Amérique , semblait , par sa tournure et ses manières,* être une jeune fille ds dix- sept ans. Tous les feux d'un amour chastement violent embellissaient ses yeux si doux , ses lèvres de grenade , et ses joues en fleur. Ses longs cils donnaient à son regard, une expression de mélancolie quelle démentait souvent f lorsque ses yeux se portaient sur moi...

À chaque instant, les souvenirs les plus séducteurs viennent m'assassincr en m'oflrant toulesccs douceurs, qui s'évanouirent comme la fleur d'un fruit. Il me semble encore être au milieu de cette grande et majestueuse allée des Tuileries, lorsque nous y vînmes pour la première fois. • Qu'elle estbelle! » en tendais-je répéter de tous côtés , et ces doux accens flattaient mon âme entière. Mélanie me disait

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que les femmes m'admiraient: je lui disais qu'elle était l'objet des hommages des hommes , qui, tous l'adoraient des yeux. Quel triomphe!..

Quelle joie!... que nous fûmes heureux !..

En arrivant à Paris , notre premier soin fut, comme bien l'on pense, de chercher un endroit écarté , champêtre et pittoresque , dont la solitude et l'ombrage pût nous donner une faible image de notre belle Amérique.

À force desoins et de démarches, je trouvai dans la rue de la Santé un espèce d'hôtel abandonné , dont les k jardins et les alentours sont ce que j'ai vu de plus gracieux à Paris. Une fois que nous eûmes établi nos dieux pénate* dans cet endroit, le problème d'une vie heurouse fut une seconde fois résolu pour nous. Momens trop

courts !.... Mes premières réflexions me démontrèrent que. comme chef de famille , je n'avais aucune des notions nécessaires pour diriger une fortune que je crus immense , lorsque je la proportionnais à la. simplicité de nos goûts f à la modicité de nos besoins. En effet , pour deux êtres qui s aiment , et dont le plus grand plaisir est la vue douce l'un de l'autre, qui furent habitués à se nourrir des mets les plus simples, l'on conviendra que notre fortune était colossale. Mais au bout d'un mois seulement je m'aperçus qu'il était urgent d'apprendre et de pouvoir être quelque chose. Les usages , les mœurs de la ville vinrent s'interposer entre la naïveté de nos âmes et la décence du siècle. Je sentis que je devais être prêt à défendre nos biens et nos per-

sonnes, enfin que l'instruction était la basedel'espritde l'homme en société.

Dieu!... quelles scènes charmantes d'étonnement ! Quel rire! combien d'observations naïves , lorsque Mélanie et moi nous devinions quelque chose dans les mystères sociaux. Hélas! souvenirs cruels, fuyez !..*..

laissez-moi !

Alors , pendant quatre années consécutives, je ne connus d'autre chemin que celui qu'il y a entre la bibliothèque du Panthéon et la rue de la Santé» J'appris tout ce qu'il convient à un homme de savoir , pendant ce temps, et je l'appris tout seul, sans maître , par la seule force de mon imagination et aidé par la puissante énergie d'un caractère ardent.

J'avais la douce tâche d'instruire Mêlante : je consigne ici notre aveu mutuel; ce que nous avons trouvé

de plus difficile, ce fut le premier pas!... la lecture nous parut une hydre.

Madame Hamel ne concevait pas la folie qui nous avait saisie , et ses plaintes , ses raisonnemens nous faisaient sourire. Elle se soumit à notre instruction, parce qu'elle crut entrevoir que nous en étions plus heureux.

L'instant fatal approche.... Ab !

je m'arrête, a demain!...

— 11 y a une interruption dit Marguerite.

— • Ah les pauvres enfansl... s'écria le bon curé Gausse , je devine leurs malheurs!...

— Monsieur , reprit la servante , entendez-vous comme la pluie tombe par torreus? on va retenir M. Joseph de Saint -André i dit-elle eu appuyant sur ce nom , et il couchera dehors : alors, nous pourrons achever l'histoire de ce pauvre jeune homme !

. Comme la chandelle n'avait pas été mouchée depuis que Marguerite s'était mise à lire , elle s'acquitta de ce soin ; car le bon curé , la bouche béante , l'œil sur le manuscrit , n'y aurait jamais pensé. La gouvernante 9e moucha , remit ses lunettes et continua :

— Avant de commencer cette histoire de douleur et d'éternelle peine, je ne puis me refuser à montrer celle que je regardais comme mon épouse chérie.

La vovez- vous assise contre une fcnêtre?... à côté de madame Hamcl : ses yeux sont baissés sur le fichu qu'elle se brode, mais, à chaque instant, elle les relève sur moi ; et son regard commence à désirer plus que les chastes baisers dont le temple du Val-terrible fut témoin. Elle jette souvent les yeux sur le tableau, ouvrage de mes mains,

dans lequel cette scène charmante est représentée entourée de tout le luxe des productions de l'Amérique. Chacun de ses mouvemens révèle une grâce que l'on croit ne pas avoir déjà connue; sa pose virginale n'exclut pas le naïf aveu des désirs d'une jeune 011c de dix-sept ans ; sa tête est doucement penchée, et ses blonds cheveux sont disposés avec une élégance qui séduit; le bout de son petit pied se montre sous une longue robe; l'odeur suave de l'iris s'échappe de toute sa personne... Elle sourit!...

et, la vierge, dont le col est paré d'une croix noire, a surpassé le sourire de

Vénus... Ah , c'est toi ma soeur!

tu paries!.. .quelles roses naîtront sous les perles de ta bouche divine....

— Joseph , me disait-elle alors , nous sommes trop heureux ! il nous arrivera quelque malheur comme à

Polycrate, auquel le poisson rapporta la bague que ce tyran de Samos avait jetée pour conjurer les caprices de la fortune.

— Nous sommes chrétiens , ma sœur, ai-je répondu.

— Joseph , les cérémonies par lesquelles on se marie dans ce pays-ci , sont bien autres que les simples sermens que nous nous sommes jurés.

— Et, d'où sais-tu cela?

— De Finette , ma femme de chambre, elle va se marier! j'imagine, Joseph , que nous sommes aussi peu instruits sur tout cela ( quel sourire î ) que nous étions ignorans sur les sciences. Oh, Joseph! il y a certainement quelque chose que tu me caches.

A me céleste ! âme pure ! adieu , ma tombe se creuse.

Ces paroles prononcées avec la naï-

vcté de l'enfance , me firent réfléchir; elle prit l'expression de ma figure pour l'expression du chagrin.

— Vas, dit-elle, Joseph, je sais que tu m'aimes et que tu ne m'as jamais rien caché ! Elle vint s'asseoir 8ur mes genoux , me jeta ses bras d'ivoire autour du col et me couvrit de baisers , empreints de toutes les voluptés que Ton peut jeter dans un baiser sans pécher. Je les sens encore!

ils me brûlent les lèvres , et me poursuivront toujours de leur charme !

— T'aurais-je fait de la peine?

— Grand Dieu, Mélanie, que < dis-tu ?

11 me semble voir encore M- Haro el se réveiller et sourire. — Pauvres anges, savez-vous combien vous êtes heureux? demanda-t-ellc.

— Oh oui, répondit Mélanie, le vi-

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sage de mon frère est pour moi toute l'Amérique.

Ici, avant décrire la phrase suivante , je rappellerai que je suis l'enfant de la nature; et que, bien qu'initié aux vaines délicatesses du inonde .

je n'ai jamais pu concevoir qu'il j eût de la honte à s'avouer , à manifester les mouvemens dame que la nature a mis en nous ; ma sœur était de même , et je n'hésite pas à prononcer ana thème à ceux qui rougiraient de la naïveté do Melanie.

Depuis long-temps je sentais en moi les atteintes de ce sentiment que la nature a posé dans notre âme pour la conservation de ses œuvres : ce que ma sœur venait de dire, me montrait que, chez elle aussi, tout se développait. Les idées vagues qui roulaient dans ma téte, finirent par devenir plus claires , et je pensai à

go le vicaire

tout ce que Mélanie racontait des cérémonies du mariage. —Alors je commençais mon Droit : il y avait, je crois, huit jours que les cours étaient ouverts. J'ouvre mon code !... la fatale prohibition , les deux fatales lignes me frappent à mort , et le Code pénal me montre le crime. Je cours aux éclaircisscmens: nature, religion, ordre social , tout s'accorde, et notre amour est incestueux!.... Je regarde à mon cœur et j'y trouve l'image de ma sœur gravée comme celle d'une épouse!... Terre , bonheur , plaisir, toutes les jouissances célestes s'évanouissent , et la main noire du crime, la harpie souille tout!... devant moi se découvre la profondeur d'un immense abîme! et.... la mort, en est le fond.

Alors une rage me saisit, et je sortis de la maison, en courant , comme

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si j'eusse craint que les feux de So~ dôme tombassent une seconde fois du ciel pour nous dévorer : un lion m'aurait déchiré , je ne l'aurais pas senti ! j'étais furieux au point de ne plus connaître le temps , les lieux , les usages. Je courus comme un insensé, et ne m'arrêtai que devant une grande maison où une Joule immense se pressait. Un homme m'offre un morceau de carton , me demande de l'argent, je lui en donne et je suis le torrent. Je suis assis , serré, et je me déchirais la poitrine , elle était en sang. On joue devant moi Phèdre !

à la scène de la déclaration je me trouve mal ; et, quand Phèdre s'accuse et veut descendre aux enfers , mes voisins m'entraînent. Je rentrai chez moi colère, furieux s ivre, détruit! je n'avais plus rien de l'homme.

Le lendemain j'étais calme , pale ,

triste, abattu. Pendant la nuit, la philosophie du chrétien m'avait apparue; l'homme de la nature ayant joue son rôle, celui de l'homme du monde , decethomme habitué àla dissimulation , aux peines , aux douleurs , allait com mencer . • . Heu reux si , lorsque je passai sur le Pont-Neuf, ma fièvre m'eût suggéré de me précipiter dans les flots!... A table, Mélanie me sourit, je détourne les yeux; elle me parle, je tâche de ne pas entendre la douceur de ses paroles de miel ; ô tournions !... ô tournions!...

Si j'ai écrit pour moi, qu'au moins je mette ici, à cette place, là , un avis aux âmes qui auront quelque ressemblance avec la mienne , et je ne sais si je dois les en louer ou les en plaindre!... Sachez, cœurs grands et sensibles, sachez, vous que la vue du malheur attendrit, qu'une lar-

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me d'une femme fait frissonner , sachez que dans une passion, même légitime, il y aura tout autant de malheurs que dans la mienne. L'ordre social est la boîte de Pandore sans l'espérance I nous sommes des êtres finis , il ne peut y avoir pour nous de bonheur infini ! et, les âmes qui veulent de l'immense, doivent périr consumées par elles-mêmes.

Lorsque je revins à moi , je me mis à sophistiquer ; et , en cela , chacun reconnaîtra la marche de toutes les passions humaines. — En quoi , me suis-je dit, ma passion est-elle criminelle ?. . . en rien. Aucune voix secrète ne nous a arrêtés ? et si nous nous sommes aimés ainsi , c'est que le Seigneur l'a voulu ! rien n'arrive dans l'Univers que par son ordre , et il n'a pu vouloir notre malheur.

L'histoire nous apprend que les Egyptiens épousaient leu rs soeurs !. . .

Et, de là, mettant tous les récits des voyageurs à contribution , je m'énuniérais tous les pays où cette coutume avait lieu. Enfin , et ce fut l'argument le plus solide, t — enfin s'il n'y a eu qu'un premier homme et qu'une première femme!... ou le fils épousa la mère , ou le père épousa ses filles , ou les frères épousèrent leurs sceurs :

ce que Dieu a permis dans un temps ne peut être criminel maintenant !»

Ces raisonnemens et une foule d'autres , me consolèrent quelque temps. Mélanie oublia le chagrin passager que j'avais éprouvé ; elle ne m'en demanda pas compte , et nous nous livrâmes à toute l'ardeur de l'amour. Mais, il était dit que je boirais jusqu'à la lie du calice. Eu efFet , un jour que, triste et mélancolique, je réfléchissais à celte bizarre défense , la raison vint briller dans mon âme comme un éclair , mais comme l'é-

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clair qui donne laraort. « — Admettant <|ue mon amour avec Mélanie ne soit point criminel, et que nous nous abandonnions à ses douces étreintes, dis-je, la société refusera toujours de nous uuir , et sous peine de la désho norer, je ne puis l'aimer d amour!...»

Dès ce moment, une sombre mélancolie s'empara de toute mon âme, et elle s'en empara pour toujours» Je résolus de combattre courageusement ma passion et de la contenir dans mon sein , en domptant les ardeurs de l'enfer: car, par une singulière fatalité , ce fut au moment où je sus que je ne pouvais plus aimer Mélanie , que les désirs les plus terribles vinrent me tourmenter. Mais, usant de cette énergie brûlante qui me consume , je la tournai vers les combats.

Détournant tristement les yeux lorsque nia sœur me contait sa tendresse par un regard , je me mis à la fuir ; mais cette fuite avait des symptômes d'amour que Mélanic apercevait. Tout ce que je lui disais n'en était pas moins toujours touchant , et d'autant plus attrayant , que mes paroles se paraient des accens de la mélancolie , et ma langueur se décelait dans tout. Quittant la maison , j'allais m 'asseoir sur une hauteur, dans la campagne : et là, en proie aux accès de celte maladie de l'âme, je cherchais à m'endormir le cœur par de funèbres méditations. O que l'automne me parut belle ! que ses vents furent l'objet de mes prières !

je voulais qu'ils m'emportassent avec la feuille jaune dont ils faisaient leur jouet.

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Ces accens des passions dans un cœur attristé , ressemblent aux murmures qui troublent le silence d'une forêt ; on les entend , mais on ne peut les dépeindre. Chose incroyable I je trouvais de la douceur dans mes peines , et quelque chose de voluptueux se glissait dans mon âme. Moi , le plus tendre ami , enfin le frère de ma sœur, je craignais de lui parler et de la voir. Ma main tremblait en lui offrant quelque chose , et ce frémissement ressemblait a celui de la haine.

La pâleur habita sur mon visage , et mon œil ne regarda plus que la terre; les larmes que je dérobais à ma sœur étaient versées en secret. Le supplice de Tantale fut réel et mille fois plus cruel : chaque jour, ma sœur redoublait ses caresses, elle m'en accabla, en s a percevant qu'elle trouvait les occasions moins fréquentes.

Enfin , elle finit par ne plus douter que mon cœur ne renfermât un chagrin profond, mais la véritable cause ne pouvait jamais être devinée par son âme naïve ; alors , sa sollicitude , son tendre amour lui firent chercher tout autre chose.

Elle ne me parla point d abord de ma mélancolie, parce qu'en même temps que je connus mon crime, il s'éleva dans son cœur ùn sujet de méditation qui vint altérer les roses de son visage. Mélanie, à force de consulter Finette, à force de rêverie ou parce qu ainsi le veut la nature , Mélanie, dis -je, devina le but du mariage , et cette découverte introduisit dans sa manière de voir et de sentir , de grands changemens. Sa passion , ayant thésaurisé toutes les richesses des sentimens de l'âme , et arrivée au dernier degré moral de

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l'amour, entra dans la carrière terrible de la passion physique!... alors elle brûla toute entière , corps et âme.

Je voyais ses yeux briller , son teint changer, une pâleur croissante et funeste envahir son visage; je n osais plus m'asseoira sès côtés; et, la chaste jeune fille, gardant le silence, soupçonna que ce qui la minait sourdement , cette flamme inextinguible et secrète , était le principe de ma mélancolie.

Dieu! que de témoignages d'amour elle donnait... Aussitôt que je quittais un siège, elle s'en emparait et méditait là où je venais de méditer. Elle épiait mes pas, elle attendait mon retour, et , lorsque je-

tais dans un appartement , elle venait écouter le bruit de ma démarche.

Lorsque je peignais , elle prenait son ouvrage et se contentait de me voir sans prononcer une seule parole.

Un jour, en me retournant brusquement, j'aperçus ses yeux mouillés de larmes qu'elle n'eut pas le temps d'essuyer.

A l'aspect de ces pleurs roulant le long de ses joues , un trait, un coup de poignard me percale cœur. — «Elle croit que je la dédaigne, elle gémit sur ma barbarie, sans s'en plaindre!... »

Lorsqu'elle vit que ses larmes» m'attendrissaient, elle quitta son ouvrage, je quittai le mien, et elle vint s'asseoir sur mes genoux en passant ses bras autour de mon cou !.. et, m'embrassant à plusieurs reprises, effleurant ma figure par ses joues brûlantes et par ses cheveux légers , elle s'écria en sanglottant: — Joseph ! Joseph !... — Son sein qui se gonflait ne lui permit pas d'en dire davantage.

A ces accens déchirans , je frémis de notre danger , et j'eus encore bien plus lieu de frémir, lorsque, rete-

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vant un peu sa tète qu'elle cachait dans son sein, elle me regarda en souriant des yeux et des lèvres, par un fin sourire trop expressif pour qu'il restât sans être compris. Au mi lieu de cette grâce qui faisait briller son visage , il y avait la teinte de la souffrance d'amour et cet air doucement suppliant qui rendent les amantes si touchantes.

— Joseph , reprit-elle , je t'aime et je crois être aimée I je suis belle, et je suis ton épouse !... D'où vient, ditelle en hésitant, que tu n'avoues pas tous tes chagrins? tu souffres!... je le vois ? tiens , mon frère , il y a entre nous une masse de sentimens nouveaux que nous nous taisons mutuellement. Pourquoi me fuis-tu ?. .. pourquoi ne me regardes-tu plus? tu m'as privée de mon bonheur...

— Ah ! Mélanic, tu ne sauras que

trop tôt tout ce que je souffre ! . . .

— Non , je veux le savoir sur-lechamp , pour appaiser tes douleurs , je sais que je le puis...

— Mélanie, laguérison de mon mal n est pas entre des mains mortelles*

— Quel fest ce mal?... Que senstu?... Voyons, dis-le-moi? et, se balançant mollement, elle se mit à caresser légèrement ma chevelure ; sa figure attentive et curieuse cherchait a lire dans mon œil : puis, en s'apercevant de mon embarras, elle s écria en riant: — «Joseph, j'ailuque les amans se faisaient de doux présens !... tu ne m'as encore rien donné !... »

— Tout change sur la terre, lui répondis-je, et je ne puis rien t'offrir qui ne soit périssable.

—Tu as une chaîne d'or à ton cou ,

je la veux?... s écria- 1- elle avec mie douce confusion , et le coloris de la pudeur teignit ses joues delà couleur de la pourpre. Elle s'empara de ma chaîne, et la mit au tour de son cou. — Maintenant, reprit-elle, je veux te faire présent d une chose qui restera toujours à toi tant que tu vivras , car ce que l'on grave sur le cerveau de l'homme ne meurt qu'avec lui» . Làdessus , appliquant ses mains derrière ma tétc, elle la prit, l'attira et déroba sur mes lèvres le plus ardent baiser que femme puisse donner.

— Mélanie, m ecriai-je en fureur, je ne veux pas que lu m'embrasses ainsi !... Va-t-en !

La pauvre enfant, honteuse, rouge, s'en alla sur sa chaise, avec cette douce soumission féminine , avec cette docilité passive qui ferait naître la pitié dans le cœur d'un tigre.

Elle ne leva seulement pas la téte,elle pleura, mais elle tâcha de me cacher ses larmes , et son cœur gonflé ne put pas expliquer ma sauvage et impérieuse exclamation.

Mon âme chancela , je vins à ses côtés , je l'embrassai sur le front , et lorsqu'elle leva la tète , elle vit mon visage sillonnédelarmes ; alors elle dit ces mots touchans : — «Si nous avons pleuré ensemble , il n'y a point de mal!... mais écoute-moi , Joseph, H faut nous marier, n'attendons pas plus long-temps? vois ce que la société exige de nous , et qu'il n'y ait plus rien entre nos caresses !

À cette parole, je regardai Mêlante d'un airhébêté, je fondis en larmes, et, gardant sa main dans la mienne, nous restâmes long-temps sans rien dire, livrés l'un et l'autre à des réflexions bien différentes.

m;s ardentes. 1 1 1

Hélas! quelle lâche j'avais à remplir!

il fallait donc que j'instruisisse ma sœur de toulcslcs barrières qui nous séparaient. A cette idée, je quittai sa main , je sortis et je fus me promener dans la campagne, croyant que lair rafraîchirait mon sein embrâsé.

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