CHAPITRE XV
Suite el Qo de l'histoire de madame de Rosano. — Le Vicaire ne hait pas la marquise.
La marquise continua eu ces termes :
« 11 n'y a rien de plus touchant •et de plus puissant, pour faire chanceler le cœur d'une femme, que le «•spectacle des effort s que fait un homime pour la respecter s c'est cette •grande preuve d'amour qui me per- »dit : il se glissa dans mon âme une •pitié, une compassion perfide.— «Hé •quoi! me disais~je, ne dois-je pas • me sacrifier pour le bonheur dece- »lui que j aime !... N'est-ce pas mon-
"trer peu de grandeur daine, que de » profiter à moi seule des combats >d'un autre? N'est-il pas plus beau »de ne choisir que mon infortune , »et de tout prendre sur ma tète?....
» N elais-je pas barbare de contempler » cette pâleur d'amour éparse sur son «visage, sans le récompenser de tant "-d'ardeur et de vertu.... Je pleurerai »en secret les fautes que je commettrai pour sauver mon amant, et de- »vant lui je serai joyeuse et riante!»
» Enfin , je trouvai je ne sais quelle 'grandeur, quelle sublimité à mat- » tacher pour toute ma vie au même » individu , bien qu'il y eût de la honte »a gagner, parce que je m'imaginais »devoir tout couvrir par le plus vio- "lent amour et par la beauté de ce "dévouement; que personne ne pour- " rait me blâmer parce que Ton dirait:
" —Quelle amante !.. .
DES ÀRDENNES. 209
»Ce fut par ces raisonnemens que »je parvins à chasser la raison de mon •cœur. Une circonstance vint achever »la défaite de ma vertu chancelante:
»le plus grand des hasards fit que »j'entrai dans le cabinet secret de ma » tante; j'y trouvai la Nouvelle Hé- •ioîse , je la lus. Dans ce livre, je vis «l'histoire fidèle de mes sentimens ; «l'éloquent auteur de ce chef-d'œuvre »me persuada que je resterais brillante, pure, candide, malgré mon •amour satisfait. Nous étions dans •une situation semblable, et j'imitai » Julie..*, en tout! »
Ici la marquise se couvrit le visage de ses jolies mains , et elle garda le silence pendant quelque temps. Enfin elle releva sa tête en regardant le vicaire, il était immobile, sa figure n'avait aucune sévérité. Alors Joséphine reprit :
« Tout ce que je sais, c'est qnc ce
• n'est point aux hommes à me blâ- •mer.«... Mou Adolphe admira mon •dévouement , il noya ses scrupules •dans un océan de voluptés, et j'au-
• rai le courage de dire que je ne sentis aucun remords l... cependant , je •ne suis pas dépravée, je ne pouvais
• pas l'être, rien n'avait corrompu •l'aimable pureté de mes mœurs Ce •défaut de regrets, cette tranquillité •d'âme au milieu de ce que le monde
• appelle du nom de crime, doit faire •naître plus d'une réflexion. La sévérité des principes d'Adolphe le tour-
• mentait cependant à chaque instant,
• et il souffrait pour moi.
• Ce fut au milieu de cette douce •existence, ce fut lorsque je m'éni- » vrais de tant de plaisirs, que mademoiselle de Karadeuc devint plus «clairvoyante. Un soir, que nous étions
DBS ARDBNNBS. 21 I
•ensemble, elle me regarda d'un air •sévère et me dit : — Ma nièce., son- »gcz-vous au poste éminent que vous •devez occuper ? oubliez-vous que la » noblesse de votre famille vous a donné le droit d'entrer dans un chapi- • ire, et que les puissantes protections que j'ai auprès de l'empereur d'Allemagne et du S. Père , m'ont promis pour vous une dignité dans le chapitre de L***% et que si vous
menez une conduite régulière
(En disant ce mot elle me regardait avec une ironie perçante) vous pouvez devenir abesse?..
— «Mais, Mademoiselle, je n'ai, je vous assure , aucun goût pour la vie monastique.
— «Vous n'aimez pas l'église? reprit-elle avec un sourire sardpuique
— »Je suis. répondis-je ? je suis
• religieuse et je crois en Dieu, mais »il a laissé à chacun le droit de se •choisir l'état le plus convenable pour
• faire son salut.
— «Celui que vous prenez, petite > hypocrite, doit vous conduire droit » en enfer. Croyez-vous , dit-elle en co-
• lère, que mes lunettes m'aient em- » péché de voir les regards que vous » lancez à notre jeune réfugié ? Dés- ■ demain il quittera la maison.
—•Quoi, ma tante vous le reir- » verriez? vous le laisseriez aller à la » mort!... et en prononçant ces mots, » vousdevez jugercombien j'étais t rem-
• blante. Cette vieille fille me jeta un
• regard scrutateur et s'écria :
— » Ah, Malheureuse!... vous l'ai- » niez !...
— •Non, ma tante!., répondis -je •d une voix entrecoupée. Ah ! je vous
• eu supplie, qu'un regard involon-
DES ARDENNBS. 5l3
•taire, dénué d'intention , ne perde
•pas un ministre du Seigneur!
»Vous seriez comptable de sa mort » au jugement dernier , et c'est un
• crime dont rien ne pourrait vous
• laver...
— •Voyez- vous, le petit Satan , » comme elle a peur de le voir s éloigner... Il s'en ira, Mademoiselle, et •ne craignez rien, je le conduirai moi- -même chez une sainte fille qui le «recueillera.
— » Mademoiselle 3 mais, savez- vous •s'il aura les soins dont vous Tentou- »rez ici, et dont il est si reconnats- •sant? Songez, que si, par une imprudence, celle à qui vous le confierez »le laissait découvrir , vous seriéz »la cause de la perte d'un jeune hom-
• me qui appartient à une des plus » nobles familles de France, un jeune
21 4 JLK VICAIEE
» ecclésiastique qui , si les choses chan- »geaient , deviendrait cardinal.
— •Tout ce que vous dites, la
• chaleur que tous y mettez, ne fait «que me confirmer dans mes soupçons, et peut-être êtes -vous plus » criminelle que je ne le pense!....
• Ces paroles me donnèrent un
• frisson mortel , car elle disait vrai.
• — Mademoiselle, lui dis-je avec
• une dignité qui lui en imposa, vous «oubliez le nom que je porte , et •qu'enfin, vous êtes la plus vigilante
• et la meilleure des tantes... Vous «voyez, mon jeune ami, si nous sa- »vons mentir au besoin?...
• M ttiU de Karadeuc me regarda , elle •resta un instant indécise , mais après
• un court moment de réflexion , elle •me laissa, fut ouvrir la retraite du » jeune prêtre et l'amena par la maiu.
i» Cette vieille fille était digne de régir » un couvent 1 Elle mit Adolphedevant -moi, et, jouissant de ma rougeur, » elle lui dit d'un air de bonté : — Je «sais que vous vous aimez...
» Adolphe pâlit. Avant qu'il put répondre, je composai mon visage et je répondis à ma tante : — « Qui donc » a pu vous faire inventer cela?...» Mon »ami me comprit , il regarda made- » demoiselle de Karadeuc et lui répartit avec un trouble inexprimable : — Mademoiselle, je ne croyais «pas que mes mœurs fussent encore «assez dissolues pour donner lieu à »dc pareils soupçons... ODicu! s'é- *cria-t-il avec un accent de mélancolie, ce que je suis forcé de dire est «déjà une punition de mes péchés!
» cette humilia t ion terrestre sera-t-cl I e ^comptée?., et ce quejcsouirre,ajouvta-t-il en me regardant, pourra-t-il
2l6 LE VICAIRE
•efl'acer quelque chose du livre éter- »nel où Ton écrit nos fautes?
»>Ma tante, nous examinait tour- » à-tour avec une maligne curiosité :
• Monsieur , dit-elle avec une cogère sourde qu'elle retenait, mais
• qui perçait dans l'accent de ses paroles, Monsieur, je crois à vos pa- » rôles , je vous ai donné volontiers un
• asile, mais il n'est pas encore assez
• sûr pour vous , et ma dévotion con-
• nuc doit, tôt ou tard, mattirer
• des visites. Demain je vous conduirai moi-même chez une dame de
• mes amies, et vous n'aurez rien à y
• craindre.
— » Mademoiselle, m'écriai-je, ma
• chère tante , je vois que rien ne peut •effacer vos soupçons, eh bien, je
• vais vous donner une preuve à Téévidence de laquelle vous vous rendrez peut-être... Que ne ferais-jc pas
» pour sauver un prêtre de la mort «certaine qui l'attend s'il quitte ces » lieux. . Je vais les quitter ! Je le laisse «seul avec vous, dis-je avec un ac- »cent d'ironie, et j'irai à Aulnay-le- » Vicomte, me cacher dans la chau- «mière de Marie, ma pauvre nourrice !... Screz-vous satisfaite?
* A cette proposition, ma tante sembla se radoucir , et pendant qu'elle réfléchissait, Adolphe, les larmes aux veux , me regardait , et son. coupd'œil ému me disait combien il admirait mon dévouement. M I,# de Karadeuc consentit à cet arrangement , il fut convenu que le lendemain )c partirais pour Aulnay. Nous pûmes, Adolphe et moi, nous embrasser et nous dire adieu!... Quelle scène touchante et mélancolique!.. »
• — Non, s'écriait Adolphe, je ne
2lS U VICAIIE
t abandonnerai pas , surtout dans Jetât ou tu es!..
» — Adolphe, restez ici? s'il me fallait trembler pour votre vie!., je périrais !.. — Que de pleurs ! que de baisers ! quel charme cruel! je partis!... #
• Je passai quelque temps ensevelie dans la plus profonde douleur, et je confiai tout à ma pauvre nourrice:
je pus verser mes larmes sur un sein ami , ce fut alors que j'appréciai le boubeur que Ton éprouve à dire ses secrets à quelqu'un ! — Mon jeune ami , ah! ne vous privez pas de cette douce liberté là !
» Un soir que j'étais assise auprès du foyer de Marie, et que nous nous entretenions d'Adolphe, son mari entre, me regarde d'un air triste....
Nous le questionnons et il nous apprend que le jeune prêtre que recé-
DES ÀUDENIHES. 21 9
lait M 11 * de Karadeuc avait été découvert et transféré dans les prisons !.. »
» Cette nouvelle dite sans ménagement, me fit tomber sans connaisnaissance; une fièvre brûlante s'empara de moi, et dans mon délire, je ne parlais que de l'enfant que je portais dans mon sein. Marie tremblait pour moi. Au moment où j'étais tellement affaiblie par les mille souffrances qui m'accablaient, que ma nourrice, assise à mon chevet, croyait que j'allais expirer... le bruit du galop d'un cheval retentit à la porte de la maison, un militaire entre !.,..
je reconnais Adolphe!., il vole à mon lit de douleur... La joie produisit chez moi le même effet que la peine.
Lorsque je revins à moi, Adolphe tenait ma main dans la sienne, et quand je fus en état de l'entendre, il me raconta que la violence de sa pas-
sion n'avait pas pu lui permettre de supporter mon absence, et que l'amour lui -avait inspiré le stratagème qui causait ma douleur. »
»En effet, s'il s'échappait, M JU de Karadeuc n'en serait que plus confirmée dans ses conjectures , et s'imaginerait que c'était vers sa nièce qu'il volerait. — «Ainsi donc, me dit-il, je commençai par endormir ta tante en l'entourant d'attentions et d'hommages dont elle me sut un gré infini.
J'effaçai dans son âme toute trace de soupçon , et quand je la présumai revenue à son amitié première pour moi, j'écrivis à des amis fidèles, entr'autres à mon frère, de tomber , déguisés en gendarmes , une nuit, à Timproviste , chez M IU de Karadeuc , et de m arracher de chez
elle! H exécutèrent si bien cette
adroite manœuvre, que ta tante pensa
mourir de chagrin, lorsqu'à minuit on vint foire une perquisition exacte de son hôtel , et que mon frère à qui j'avais indiqué le secret de mon introuvable cachette, sonda, avec son sabre, le mur dans lequel était pratiquée la fausse porte. Je jouai la résignation , je consolai votre tante qui s'accusait d'imprudence , et je la laissai , joyeux de pouvoir aller vous retrouver. Mon frère m'a donné un uniforme, je suis accouru de bois en bois, à la nuit, et., me voici!... »
» 0 joie enivrante !. . ô plaisir !. . j'ai savouré dans cette époque de ma vie , toutes les peines et toutes les voluptés d'un plus long amour , car j'approchais du terme , et le chagrin devait bientôt mettre sur mon coeur sa main de fer. »
— Mon jeune ami , dit la marquise en montrant au jeune prêtre le parc
du château , voyez ce charmant asile , il est plein de souvenirs pour moi !.. . Ces lieux , ces beaux lieux , m'ont vue trois mois heureuse !.. aussi heureuse que peut l'être une mortelle!..
Pendant ces trois mois, libre, sans inquiétude !.. aimée, adorée d'Adolphe , je ne demandais rien au ciel que d être ainsi toute ma vie.
* La première punition de mon crime me fut infligée par Adolphe lui-même , lorsqu'il vit qu'il existerait à jamais un témoin de nos amours !... H devint rêveur : par les questions que je lui fis, je vis qu'il pensait à l'avenir, qu'il redoutait jusqu'à la tendresse que j'aurais pour mon enfant. Ce fut alors qu'il me dit de quitter Aulnay, pour aller mettre au jour, dans d'autres lieux, le fruit, le doux fruit de nos amours!.- »
* Personne ne s'apercevait de mou
DES ARDENKES. 223
état, parce que j'eus le cruel courage de le dissimuler jusqu'au dernier moment, et je suis restée pure et vierge aux yeux des hommes !.. Quel mal ai-je commis envers la société !..
Hélas 1 je n'ai nui qu'à l'être que je chérirais le plus!., mon pauvre enfant!... »
» Pour dépayser M 1U de Karadeuc , nous dîmes à Marie qu elle eût à instruire ma tante , que j'avais été obligée de me réfugier chez une de ses parentes , parce qu'on avait fait des perquisitions dans le village d'Aulnay, pour venir arrêter les nobles qui pouvaient encore s'y trouver; et, que lorsque le premier moment de perquisition serait passé , je retournerais chez elle. Adolphe m'emmena donc , ce fut lui qui me tint lieu de tout Son amour se déploya dans les soins qu'il me prodigua. Mais hélas !..
le barbare me déroba mon enfant , et... je ne le revis plus!., t
Ici la marquise de Rosann pleura long-temps!..
« — Tout ce que je sais, reprît-elle , c'est qu'Adolphe que j'avais supplié de lui donner mon nom, l'appela Joseph!...
— Joseph !. s'écria le vicaire avec les marques de la surprise , et le visage en feu ! Madame de Rosann le contempla avec plaisir.
— Vous vous nommez Joseph aussi!... dit-elle.
— Où êtes-vous accouchée? repritil en lui saisissant le bras et la regardant.
— Ah! loin d'ici , répondit -elle, à Vans-la- Pavée !.. Et elle fut cependant en proie à une vive anxiété, en examinant la figure du jeune prêtre.
— Malheureux que je suis!... s'écria-t-il, ne sais-je donc pas qui je suis!... Cependant un prêtre!.. Puis il tomba dans une rêverie que Joséphine respecta.
Après un long silence , pendant lequel le jeune prêtre regardait furtivement M"* de Rosann , elle reprit :
» — D'ailleurs, Adolphe vint médire que mon fils était mort : il employa beaucoup de ménagemens pour m'annoncer cette fatale nouvelle, mais, oserais-je le dire ! je n'ai jamais cru à la réalité de ce qu'il ma dit !... Un secret pressentiment me crie que mon fils existe!.. Ainsi, jugez si, lorsque j'aperçois un enfant ou un jeune homme, je n'ai pas le cœur gros d'une tendressé qui cherche â sortir de ce cœur qu'elle gonfle !... »
«Depuis, jen'eus que des malheurs..
Adolphe émigra, je retournai chez
ma tante, et je vécus dans les larmes , parce que , d'après la nature de mon caractère, une passion devait faire de grands ravages dans mon âme...
Quelle mélancolie me saisit !.. J'étais inconsolable f et de la perte de mon enfant, et de celle de mon ami Je reçus de ses nouvelles , il m'assurait qu'il m'aimait, et cependant une amertume secrète régnait dans ses lettres, il semblait qu'il pleurât sa faute, et il n'osait me la reprocher , car c'eût été le comble de l'infamie I..
Ah ! les caractères par trop religieux , ceux qu'une teinte de fanatisme dé* grade, sont capables de bien des cruautés. Vous allez en juger!.. U ne me restait plus, grand Dieu!... qu'à être méprisée de celui que j'ai tant aimé, à qui j'ai tout sacrifié!.. Car j'ai aimé, mon jeune ami, autant que l'on puisse aimer ici bas ! ... »
« Après que ma tante fut morte , je revins habiter mon cher Aulnay-le- Vicomte. M. de Rosann me vit et m'aima. Je trouvai de la douceur dans le lien que nous avons contracté , mais je lui tus ma faute, U l'ignorera toujours !••• »
m Bientôt un règne éclatant vint remplacer les excès de notre révolution.
Le souverain d'alors rétablit la religion et ses autels , Adolphe fut rappelé, et obtint un poste éclatant, il y a six ans , je courus avec ivresse le revoir!... Jamais cette scène ne sortira de ma mémoire. Il était chez lui , j'entre , il ne me reconnaît pas , et le laquais lui dit mon nom. Cette iusultc gratuite me perça lame par un froid mortel.
— Hé quoi! m'écriai-jc, en courant à lui , Adolphe ne reconnaît pas Joséphine !. •
» Alors il me dit froidement : — C'est vous! Madame....
Il renvoya tout le monde et nous restâmes seuls!... Je crus que cette grande sévérité, cette retenue, cesseraient. Non, hélas! non...
— Joséphine, me dit-il, vous êtes mariée?...
Cette interrogation me fit frémir.
Ah ! je recueillis en ce moment toute l'ivraie que j avais semée dans ma jeunesse !
— * Cruel! m'écriai-je, il aurait été beau de vous rester fidèle et d'être reçue ainsi !..,
— Joséphine, continuait-il d'un ton grave, je t'aime toujours.
Malgré l'accent profond qui accompagna ces paroles, sa froideur, sa figure pâle et sévère détruisaient la conviction que je brûlais d'avoir.
DES ÀRDENNES. 329
— Joséphine , continua-t-il , vous avez un époux!...
— Et croyez-vous , lui dis-je vivement, que je viens ici pour manquer à ce que je lui dois? Si c'est -là ce que signifient vos paroles, dispensezvous de parler plus long-temps!
O Adolphe! Adolphe.... Malgré
ma fierté , je fondis en larmes.
— La religion.... reprit-il.
— Eh laisse ta religion , et jettemoi un seul regard d'autrefois!...
A cette parole, il me lança un coup-d'œil d'horreur et de mépris.
— Adieu!.... lui dis-je; et je m'élançai hors de son hôtel, en jurant de ne plus le revoir. La sécheresse de son organe, son attitude sombre, son repentir m'avaient accablée. »
Ainsi , mon jeune ami , croyez-vous qu'il y ait d'homme assez sévère pour
condamner ma faute, lorsqu'elle a été suivie de deux pareils châtiment:
la perte de celui qui pourrait me rendre glorieuse de mon crime, et le froid mépris de celui que j'ai tant
•aimé ! Àh I il est des crimes ( si
c'en est un) que le Ciel punit bien ici bas!..... Vous voyez que j'ai dans l'âme un vaste sujet de méditations, et d'autant plus vaste, que je n'ai pas d'enfans de M. de Rosann : le Ciel a maudit ma couche!... Hélas!
les larmes que je verse en secret compenseront-elles mes torts? Notre religion , qui a fait une vertu du repentir, m'en donne l'espérance!
Mais , grand Dieu !... que vais-je devenir, si je ne dompte pas les nouvelles étincelles que jette mon cœur enflammé!..., — Elle regarda le vicaire.
Ce dernier restait plongé dans une
DES ÀRDENNES. 2JI
rêverie profonde : la manière simple et naïve dont la marquise avait raconté son histoire : le site ; les souvenirs qui s'éveillaient au fond de son cœur au récit de cette femme; son accent tendre et les regards qu'elle lui avait lancés en disant certaines phrases construites par elle, évidemment pour lui ; tout contribua à le rendre rêveur : il n'entendit même pas les dernières phrases de l'amoureuse Joséphine, qui n'osa pas d abord interrompre cette mélancolie. Néanmoins, après quelques momens , elle lui dit :
— Regagnons notre banc de gazon, ces ruines, ces voûtes portent à la réflexion !
Elle s appuya sur le bras du jeune prêtre, et ils revinrent en silence s'asseoir sous le cèdre,
~ Eh bien , M. Joseph , vous ne me litcs rien?....
— Madame , répondit-il , je ne puis rien vous dire, je suis incompétent dans ces cas-la , car j'absous toujours ceux qui ont souffert ou qui souffrent de pareils tourmens.
— Vous êtes digne du saint ministère que vous remplissez! Ah!
venez quelquefois me donner de douces consolations, je sens qu'elles rafraîchiront mon cœur!... hélas!.... il
est toujours embrasé! Je crois
qu'une cruelle fatalité me poursuit..
Ah ! si vous saviez!....
Elle détourna sa tète et pleura !....
— Venez , dit - elle , venez , mon
jeune ami vous me représenterez
celui que j'ai perdu !....
A ce moment , la cloche du château sonna le déjeûner : alors , la
marquise regardant M. Joseph lui
— Si vous ne craignez pas de faire un méchant déjeûner , faites -moi le plaisir d'accepter la moitié du mien !..
Le pensif vicaire suivit madame deRosann, sans répondre. On eût dit qu'un charme secret agît sur lui et l'entraînât malgré lui.