‹ Le vice errantChapitre 1 sur 29 · LIBRAIRIE OLLENDORFF · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE OLLENDORFF

== 5o, chaussée d'ântin, 5o ==

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// a été tiré à part

dix exemplaires sur papier de Hollande numérotés.

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PROPOS D'OPIUM

PROPOS D'OPIUM

« Et Ton n'a pu même établir l'identité de la victime . Dès les débuts de l'affaire, j'avais prévu que le crime serait classé parmi les X de l'inconnu. Comme disent les médecins, l'enfant se présentait mal. — Par la tête I — Horrible, la tête était même mutilée. — M. Cochefert y est allé pourtant de ses trois cents francs ! — La prime du sang, quinze louis! C'était mettre la délation à bien bas prix I — On dénonce pour moins! — Dans la politique, mais là c'est une vocation. — Et même un plaisir. — Espoir de l'avancement, petites joies de la rancune. — Mettez chaufroid de la rancune, la vengeance est un plat qui se déguste glacé. Or, dans le monde criminel, la délation est une joie qui se paie cher et peut coûter gros au voluptueux qui se

l'offre: les femmes seules y dénoncent, 'obéissant là, comme toujours, à leurs nerfs. Instinctives, impulsives, passionnées, comme toutes les créatures qui vivent plus près de la nature (et le meurtre et la rapine sont des gestes primitifs), les maîtresses de voleurs et d'assassins ne livrent leur amant que par dépit, colère, jalousie ou besoin d'immédiate revanche : abandonnées, elles dénoncent l'homme encore aimé hier pour l'enlever à une rivale ; trahies elles trahissent aveuglément, éperdument, risquant le tout pour le tout, car elles n'ignorent pas à quel terrible châtiment elles s'exposent en donnant un gonce. Ce monde spécial a des sévérités et des rigueurs inconnues de nos lois pour les délinquants à son code; du jour au lendemain, la femme qui a livré son mâle est condamnée dans toute l'armée du crime, et cette armée tient Paris des plaines de Gennevilliers aux carrières de Vanves, de la route de la Révolte aux Lilas et aux abattoirs de Grenelle. L'Interdit, l'arme formidable de la Papauté contre les rois et les puissants pendant des siècles, revit encore en plein Paris moderne contre la Casserole (l'homme ou la femme qui livre un complice) et le coupable une fois donné à la Tour, la bourrique aura beau changer de quartier, se tenir à l'autre bout de la ville, dans quelque banlieue honnête et maraîchère, le coup su, le mot d'ordre est donné et de bande en bande, de faubourg en faubourg, les amis du poteau se mettent en chasse et, un beau matin, à l'angle d'une ruelle déserte, le long d'un mur de cimetière ou dans un fossé de fortification, un cadavre est trouvé défiguré, massacré, lardé de coups de couteau et la police reconnaît

la fille une Telle, l'ex-maîtresse de tel ou tel, Terreur arrêté, il y a deux mois, un an, ou bien un tel, Indicateur. L'arrestation de Bibi de Montmartre ou de Chariot de Montrouge est vengée, laissez passer la justice des pègres et des souteneurs! — Mes compliments, vous les connaissez bien. — A fond, comme un député la poche des contribuables. — Oui, vous êtes plein de documents. — Vous ne craignez pas un jour des ennuis? — Des ennuis! vous les calomniez, ce sont des gens charmants et de relations bien plus sûres que la plupart des mondains qui n'ont aucune solidarité entre eux et, le dos à peine tourné, se débinent et se déchirent avec une veulerie qu'excuse seul le vacillement de leurs dentiers. Ah ! la monotonie des médisances entendues, dans le courant de l'année, de la plaine Monceau au faubourg Saint-Honoré! pas la moindre variété, pas le moindre imprévu dans les calomnies colportées. Voilà pourquoi j'ai pris le parti de voyager trois mois d'été et trois mois d'hiver; au retour je retrouve toujours les mêmes visages un peu plus flétris et les mêmes propos un peu plus fanés. — Ce qui entretient chez vous le désir des départs. — Vous l'avez dit. La sottise des gens m'a révélé la beauté des paysages. A quelque chose malheur est bon. — Et vos amis les pègres et les malfaiteurs, vous les retrouvez toujours chevaleresques, dévoués et présents à l'appel? — Ceux-là, je l'avoue, me réservent des surprises. Il en manque toujours quelques-uns : Julot a reçu un coup de couteau, Victor purge une condamnation à Fresnes, les rafles ont été fatales à plusieurs, tel autre est au Père-Lachaise et tel autre à l'hôpital, les

rangs se sont éclaircis, pauvres de nousl ce qui me permet de les regretter et je leur sais gré de la tristesse que leur disparition me cause. Il n'y a pas de vraie joie sans quelque mélancolie... Enfin, il y en a parfois qui ont tourné mal et sont entrés dans la police. — Comme chez nous on devient sénateur! — Vous êtes dur pour mes amis. En somme, voici beaucoup de bavardages pour établir que M. Gochefert a fait fausse route avec sa prime de quinze louis. L'homme, qui aurait parlé pour ce prix-là, aurait eu à peine de quoi prendre le .train du Havre ou de Marseille, et, une fois arrivé là, pas même de quoi s'embarquer. Qu'aurait-il fait? vécu huit jours, et après? travailler comme un feignant, gâcher le plâtre des maçons ou décharger les malles près des gares, quand on a une équipe à Paris, un fin boulot, des aminches et tout! Briser sa vie, ses amitiés, toute une carrière et risquer le reste pour quinze malheureux louis qu'on peut trouver en retournant les poches d'un pante, non, pas si bête! Ah! si M. Gochefert avait été jusqu'à deux mille! il aurait peut-être appris quelque chose; pour ce prix-là on peut parler. Deux mille devant soi, cinq cents de faux frais pour les fringues et se décaniller, on s'expatrie avec le reste; et, à Gênes ou à Barcelone ou dans quelque trou pas cher au soleil, entre Nice et Toulon, on peut s'enfouir avec, les quinze cents francs, se faire oublier et sous un faux nom s'acheter une conduite et devenir honnête... devenir honnête homme, se reposer enfin. Oui, pour deux mille, (j'y ai souvent réfléchi.) M. Cochefert aurait peut-être su! — Deux mille, mais c'est une somme! — Oui, je sais qu'on travaille pour moins à la

Chambre, mais ce que ces messieurs grattent, c'est p< ur les gants et les cigares., comme on dit au cercle, ils ont pour matérielle leurs vingt-cinq francs par jour d'émoluments de députés. — Et messieurs les assassins vivent au jour le jour! Ils ont donc de grands besoins et ne peuvent lâcher une carrière pour quinze louis, et voilà pourquoi on ne découvrira jamais l'identité de ce malheureux cadavre. — En admettant qu'il ait été assassiné I »

En admettant qu'il ait été ass issiné !

Instinctivement nous avons tous relevé la tète. Nonchalamment renversé parmi les coussins d'un divan, de Germont souriait du double sourire de ses dents claires dans sa barbe blonde et de ses yeux bleus de Méditerranéen; d'un geste las il achevait de rouler entre ses doigts une cigarette et jouissait maintenant de son effet. Nous étions dans la fumerie d'opium, que les quelques continentaux exilés à Bastia ont installée dans la ville haute, la vieille cité génoise, aux alentours de la citadelle, dans une de ces curieuses maisons à sept et huit étages, dont les terrasses à l'italienne dominent La nuer.

Maison a'ouvriers dont la porte, ouverte jour et nuit, baillait sur la rue avec de faux airs de tanière. Oht les rues montantes, étroites et dallées du vieux Bastia, et leur glacial aspect de couloirs étranglés entre deux forteresses dans l'ombre éternelle de leurs hautes, hautes maisons surplombant de tous leurs étages le dallage quasi funèbre de leur chaussée ! et quand on lève les yeux, découpée par l'avancée des toits, celle mince, oh I si mince lanière de ciel bleui

De Germont avait loué dans ce quartier d'anciens corsaires un étage d'une des hautes et noires maisons de la rue Saint-Jean, y avait organisé une installation sommaire de tentures et de divans et, deux fois par semaine, y réunissait des amis célibataires, des compagnons d'exil, en ce moment retenus à Bastia par leur poste ou leurs affaires, continentaux échoués, loin db France et de Paris, dans cette Corse fruste, odorante et sombre où comme une indicible détresse, quoi qu'on en ait, vous étreint toujours le cœur.

Réunions du soir... On y prenait d'abord du thé, on s'y grisait parfois de raki et de liqueur de myrthe, on s'y grisait surtout de rêves et de souvenirs, on y parlait des colonies, de Paris et de la France, de la France avant tout et toujours; et, parfois, vers les onze heures, quand la tramontane soufflait trop fort sur les quais de Bastia pour tenter une descente à la rue des Glacis et une visite à ces demoiselles, on organisait une petite fumerie d'opium.

De Germont avait été au Tonkin; Tupier était demeuré deux ans en Chine; Bienvenu, l'officier de marine, avait fait toute la croisière du Levant de Constantinople à Smyrne, et les autres par curiosité, par veulerie et désir de tromper leur ennui, avaient, eux aussi, fini par goûter au poison vert.

Comment, le premier soir de mon arrivée à Bastia, avais-je été introduit de plain-pied dans le cercle, pourtant si fermé, de cette fumerie particulière?

Mystère! C'est là un des privilèges des très niauvai- •es réputations et c'est même un des grands charmes ie mes voyages : tous les lieux suspects sont ouverts

d'emblée à l'auteur de Monsieur de Phocas et mon nom seul force les consignes les plus sévères.

A Bastia, il m*avait suffi d'être annoncé pour être invité.

Invitation à laquelle je n'avais eu gardfc de manquer; les soirées d'hiver sont longues dans ces petites villes corses et, à huit heures, toutes les boutiques de Dastia sont closes.

En admettant qu'il ait été assassiné ! Nous n'en étions encore qu'au mélange, suffisamment dosé de mastic, de chartreuse et de kummel, additionné chez les uns de bénédictine et chez Germont d'anisette espagnole; les pipettes d'opium n'étaient même pas encore sorties de leur étui.

L'hypothèse émise par Germont révoltait les idées de tous :

— Vous êtes si influencé que cela par l'horoscope de madame de ïhèbes? hasardait le capitaine Tupier, vraiment, Germont, je ne vous savais pas tant de nerfs.

De Germont haussait les épaules. Alors Bienvenu :

— Vous ne croyez pourtant pas à une farce d'amphithéâtre... Je sais bien qu'on s'est arrêté un moment à une mystification macabre : des internes de l'hôpital Saint-Louis ont été convoqués, un infirmier a été mis dehors, mais la police a dû abandonner cette piste... comme toutes les autres.

D'un petit coup sec sur la main de Bienvenu, Germont faisait tomber la cendre de la cigarette, que venait de laisser éteindre l'officier.

— Oui, j'écarte l'hypothèse de débris anatomiques

soustraits d'un hôpital et semés par de joyeux internes dans le but de terroriser; mais ne pouvez-vous admettre un cas de mort subite et naturelle dans des circonstances telles que l'honneur, la situation d'une femme, d'une jeune fille même, la respectabilité de toute une famille aient exigé la disparition et surtout l'anonymat du mort ? Ce ne serait pas la première fois que pareille chose serait arrivée. On ne meurt pas toujours dans un mauvais lieu et la légende de Forain : « Vite, un sapin et des sels », n'est pas toujours à placer; il faut parfois qu'on ignore surtout d'où sort le cadavre. Vous avez tous lu le Rideau cramoisi de d'Aurevilly et la terrible scène où l'amant, en chemise et pieds nus, traverse la chambre des parents d'Alberte avec, sur son dos, le corps de sa maîtresse encore tiède et souple de la suprême étreinte, le corps de la jeune fille qu'un spasme vient de tuer dans ses bras, dans son lit d'hôte et d'officier ! Mettez qu'au lieu d'aller rejoindre son amant dans sa chambre, Alberte ait reçu l'officier dans la sienne et que ce fût lui que l'anévrisme eût étouffé : qu'aurait fait cette fille ardente de père et de mère honnêtes? Et encore, dans la nouvelle de d'Aurevilly, les amants habitent sous le même toit, Alberte en eût été quitte pour se jeter aux pieds des siens, leur avouer la chose; les braves gens auraient replacé le bon mort dans son lit de jeune homme et tout scandale eût été supprimé... Mais, admettez un moment cette hypothèse : votre sœur, votre fille ou votre mère (j'ose tout, tant pis), vous arrive, affolée, éperdue d'épouvante, au milieu de la nuit, et là, balbutiante, vous amène dans sa chambre, devant son lit

LE VICE KRKAM il

t, un iit dont on ne peut douter, et, dans ce lit il y a un homme, un homme dont la nudité, l'attitude, vous permettent encore moins le doute... et cet homme est inconnu : pis, c'est un voyou. Il a une plastique admirable et les piejjs sales, ne m'interrompez pas... Messaline se rencontre partout. La Luxure ne choisit pas sa proie, elle la trouve... Un ruffian inconnu gît mort dans le lit de votre sœur, de votre fille ou de votre mère, il est mort dans telles et telles conditions... Demain les domestiques seront au courant, la maison informée; demain, c'est le scandale, l'inévitable, l'effroyable scandale, la police et les perquisitions, le nom dans les journaux, les faits-divers de la presse, et vous êtes chirurgien ou médecin ou boucher! Que feriez-vous? »

Germont avait scandé ses derniers mots dans un affreux silence; nous nous taisions tous, douloureusement oppressés. On n'entendait que la plainte régulière, obsédante comme un râle, de la Méditerranée sur les blocs du mole, à l'entrée du vieux port.

Il y eut un assez long silence.

<c Vous avez décidément le goût du macabre, Germont... Encore une carrière manquée ! Vous auriez été un précieux collaborateur pour Ponson du Terrail ».

Le charme était rompu, le charme opprimant de cauchemar installé en chacun de nous par les terrifiantes hypothèses de Germont. Il gardait à son tour

i'3 LE VICE EPJiÀNT

le silence, ses paupières grasses de sensuel à demi retombées sur ses yeux clairs et, comme embusqué derrière un énigmatique sourire.

On sentait que, retiré en lui-même, le logicien crimiinel qu'il venait de révéler observait et se préparait à une nouvelle attaque. Sa retraite n'était qu'une feinte et, devant son silence plus gros de menaces que son argumentation, chacun de nous, dans l'instinctif effarement de ses audaces, essayait en vain de briser l'atmosphère d'angoisse mystérieusement ourdie dans cette nuit d'hiver corse par l'attitude et la volonté de Germont.

En effet, il rompait la trêve.

« — Soit, vous le voulez. J'ai la monomanie du macabre, je cultive l'orchidée du cadavre rare, comme d'autres le paradoxe bleu d'un fol hortensia. Admettons que je sois un Robert de Montesquiou de la charogne, et parodiant un vers du célèbre comte :

De Gotlis et d'Ostrogoths mon écusson fourmille : Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?

Je n'essaierai donc pas de vous convaincre. Cerveau buté n'a pas d'oreilles, vous jouez les saint Thomas de l'incrédulité judiciaire. M. Macé, lui, m'eût attaché à son cabinet, oui, parole d'honneur ; j'eusse d'ailleurs refusé; vous, vous me regardez comme une sorte de conteur fantastique, vous passez à côté de l'aubaine de l'observateur que je suis. — Veux-tu un encensoir, Germont ? interrompait Bienvenu. — Non, mais prépare-moi une pipe; et, tout en déboutonnant son gilet et son faux-col pour se mettre à l'aise : je vous conterai donc une histoire, la dernière...

» En quatre vingt-quatorze, à peu près... Oui, il y a huit ans, parmi les salons très ouverts et des plus ratasquouères où je louvoyais (c'étaient mes débuts dans le monde et j'avais une fringale de soirées, c'était l'heureuse époque (nous l'avons tous connue) où je me serais cru déshonoré si je n'avais été tous les soirs, dès six heures, en habit noir. Ah! cet habit, je le traînais même dans la petite crémerie où ma pension plus que modeste me forçait à prendre mes dîners. Je gardais, il est vrai, mon pardessus pour ne pas voir majorer mes pourboires; et mon foulard soigneusement croisé dérobait aux yeux ma cravate blanche; mais, de neuf heures et demie à une heure du matin, je m'encadrais avec fierté dans les embrasures de porte de quatre ou cinq salons au moins, et mon ravissement était sans borne, quand, svelte comme une guêpe dans mon frac de jeune homme, je jetais ma pelisse aux mains de la livrée des antichambres ! (Innocentes joies un peu niaises de la vingtième année). Donc, parmi les salons un peu rastaquouères où j'avais mes entrées, Américains des Champs-Elysées, Espagnols du quartier Monceau et princesses russes et nihilistes des hauteurs de Passy, toute l'écume cosmopolite dont le luxe éclabousse le côté Ouest de Paris, le salon de la générale V... était peut-être celui qui m'attirait le plus.

» La présence de Lina, la fille de la maîtresse de la maison, une créole de dix-huit ans, une blonde du ; blond roussi des épis mûrs avec la carnation chaude ' et savoureuse d'une belle pêche, peuplait les salons de | la générale V... d'un essaim gazouillant d'autres jeunes j filles, jolis oiseaux des îles aux regards effrontés, aux

manières libres et dont la désinvolture amusante a dû certainement inspirer à Marcel Prévost le premier schéma de ses Demi- Vierges.

» La générale V..., Américaine du Sud veuve d'un général brésilien ou mexicain tué dans je ne sais quelle guerre de l'Indépendance, était une belle femme d'une quarantaine d'années, évidemment née et créée pour l'amour; la force et la santé d'un sang généreux lui faisaient une maturité éclatante. Sous l'enveloppement de superbes cheveux noirs passés au henné, c'étaient de larges yeux d'outre mer, peut-être plus désirables encore chez la générale que chez sa fille, un teint de camélia blanc et la splendeur d'épaules incomparables, épaules offertes et montrées avec une magnificence royale. Je n'ai jamais rencontré depuis, dans le monde, de femme si outrageusement nue. Cette générale V... (Thalasie, comme on l'appelait dans l'intimité), avait dû être à vingt ans une de ces admirables créatures qui bouleversent la vie d'un homme et quelquefois celles de tout un pays. Galante, la générale l'était. Il eût fallu être un bien piètre observateur pour ne pas se rendre à l'évidence de ses narines ouvertes, sans cesse frémissantes et dont l'éternelle vibration semblait renifler la chair fraîche; puis c'était l'humidité de larges prunelles noires à force d'être bleues, la meurtrissure de paupières bistrées et l'indolence de ses attitudes démenties par le rouge fiévreux de ses lèvres où pointait à chaque minute, tel un piment pourpre, un bout de langue gourmande. Tout chez Thalasie, jusqu'à l'impudeur de sa nudité offerte, dénonçait et affirmait la femme d'amour.

LE VICE EIlRANT 15

» La générale habitait avenue de Charnpa-Elya un peu plus haut que le rond-point. Elle occupait là, au quatrième, un vaste appartement meublé, dont son goût de créole n'avait pas atténué le luxe criard. Elle y menait le tcain d'une femme qui aurait eu quatre-vingt milie francs de rente, et ses amis ne lui en connaissaient que quarante mille. Ces deux mille louis d'écart entre ses revenus et ses dépenses étaient un perpétuel point d'interrogation pour son entourage, car la générale V... n'était pas vénale.

» Ses coups de tète et ses coups de cœur, (et depuis la mort de son mari on pouvait citer le chiffre de ses fantaisies), avaient éclaté dans sa vie, comme des éruptions de volcan, brusques, impétueux et imprévus et toujours en faveur de robustes et beaux jeunes hommes, des partenaires dignes d'elle; et Thalasie s'était toujours abandonnée à ses passions d'un jour, d'un mois oa d'une année avec la belle fougue de son tempérament. Elle n'avait pas plus pris soin de cacher ses liaisons que de les afficher.

» Sensuelle et belle, personne n'était plus qu'elle sensible à la beauté. Avec son ardeur d'Américaine du Sud, elle avait toujours été droit aux étalons, choix qui devait l'avoir plus appauvrie qu'enrichie, car elle avait aimé des joueurs, des bretteurs et des aventuriers; mais la société cosmopolite, qui fréquentait chez elle, excusait ses ardeurs de femme de race, les hommes surtout amusés de cette animalité hennissante de jument de sang. Il est vrai qu'on ne prêtait à la générale V... ni vilenie ni bassesse. On ne l'avait jamais citée avec tant d'autres étrangères, comme ayant un

crédit chez tel ou tel banquier, réputé secourable aux belles dames en mal de budget, enfin, comme certaines duchesses authentiques, aucune maison de rendez-vous ne l'avait jamais proposée à ses clients.

» La générale était donc une femme honnête, dans l'acception la plus large que le monde accorde à ce terme. D'ailleurs, depuis que sa fille était sortie du couvent, Thalasie semblait avoir modifié son genre de vie. Elle adorait cette délicieuse Lina, avec l'espèce de frénésie sauvage et sensuelle qu'elle apportait en tout ; il y avait de l'Espagne dans l'ardeur passionnée dont cette Mexicaine semblait avoir fait l'unique règle de ses actes. A la rentrée de Lina elle avait congédié son dernier amant, et le monde, indulgent à toutes les manifestations sentimentales mises en vogue par le théâtre et le roman, avait applaudi la mère, comme il avait encouragé l'amoureuse; et des gourgandines fieffées de la société parisienne s'étaient senti l'âme rafraîchie par cette rupture.

» En plus de Lina, la générale V... avait un fils, de quatre ans plus âgé que sa fille, Antonio V... qui, depuis, a fait son chemin comme peintre de portraits. 11 était alors à Rome, à la villa Médicis, car Thalasie se piquait aussi d'être artiste.

» Avec la sûreté de mauvais goût des Américaines, elle encourageait l'art dans tout ce que l'industrie produit de plus fastueux et de plus irrémédiable dans l'imitation et le fac-similé; son appartement regorgeait de meubles italiens du style le plus tarabiscoté et le plus divers, et je ne vous étonnerai qu'à demi, quand je vousdiraique son antichambre étaitgardée par deux ne-

fgres-torchères peinturlurés et dorés, articles courants [des fabricants de meubles de Venise. Dernier détail enfin qui complétera la femme: la générale V... pas-, sait deux mois d'hiver à Nice, et les bannières qu'elle remportait, tant aux redoutes qu'aux vegliones, s'entassaient dans son grand salon, où les hampes dorées ^des dernières obtenues s'entrecroisaient en panoplie sous le portrait en pied du général.

» Thalasie donnait des bals blancs dont le luxe ■était justement de merveilleuses gerbes de narcisses et d'œillets blancs de Nice. Elle en recevait deux envois par semaine. La générale donnait à danser tous les quinze jours, mais elle restait chez elle le mardi et le vendredi soir; même intimes, ses réunions étaient des plus suivies. La joliesse de la fille, la beauté de la mère, un essaim choisi de jeunes et remuantes étrangères faisaient de son salon un des plus attrayants de Paris.

» Un observateur averti aurait peut-être, à la longue, remarqué la présence assidue à toutes ces fêtes d'un vieux monsieur, encore vert sous ses cheveux blancs, 'décoré d'ailleurs, et dont la bonhomie affectueuse semblait porter le plus grand intérêt aux deux femmes. Marié et père de famille lui-même, ce sexagénaire à rosette se trouvait être un des plus grands tapissiers de Paris, un des princes de l'ameublement d'alors, un de ceux dont le goût et l'érudition font loi. Il avait, dit-on, meublé la générale ; mais il n'y paraissait guère, car, si Thalasie s'habillait divinement, elle affirmait dans le choix des tentures et des meubles une esthétique de perruche. M. B... (car je ne puis citer ici des

noms), n'en fréquentait pas moins le salon de la générale. Il y venait régulièrement deux fois par semaine, aux sauteries du vendredi comme aux bals de quinzaine, tout heureux, on eût dit, de frotter ses soixante ans à toutes ces fraîcheurs et toutes ces blancheurs, — et quand, une nuit de décembre, une nuit de réception chez la générale V..., la police trouva M. B... assis et mort de congestion sur un banc des Champs-Elysées, quelques numéros plus bas que la maison d'où il sortait, personne ne s'étonna ni de cette mort subite, ni du voisinage. M. B... était apoplectique; il avait passé cette soirée, comme tant d'autres, chez la générale V... ; le froid du dehors l'avait saisi, il avait fait quelques pas et s'était échoué sur un banc, où la congestion l'avait raidi. »

Ici Germont se tut. Un grand silence remplissait la fumerie, aggravé par la plainte étouffée, râlante et monotone, de la vague contre les blocs du môle. Par les vitres d'une haute fenêtre, dont Tupier énervé venait d'écarter les rideaux, nous voyions le ciel nocturne tout ouaté de nuées molles et comme nacrées de lune, la lune errante et voyageuse, et, toute maiiiée d'argent à l'horizon, la mer.

0 nuits de Bastia, propos d'opium!

Et Germont, très comédien, reprit:

« La vérité sur cette apoplexie ou cette congestion sur un banc des Champs-Elysées, je ne la sus que plus

LE

tard, beaucoup plus tard, trois ans après, et cela de la bouche même du metteur en scène de cette mort imprévue et quasi tragique !

» Laclos-Larive J... Vous connaissez tous Laclos rive, l'arbitre indiqué de toutes les affaires d'hoai l'homme de sport et d'épée sans l'avis duquel on ne peut arranger une affaire, le juge de tous les litiges et de tous les différends en matière de duel, le seu! risé à Paris à traîner sur le terrain un champion : citrant ou à éviter une rencontre avec un adversaire douteux; Laclos-Larive, dont l'opinion énoncée entre deux bouffées de fumée de sa cigarette pose un galant homme ou disqualifie un coquin; Laclos-Larive enfin, le Laclos des salles d'armes, des grands bars et des restaurants de nuit, le témoin de plus de vingt-cinq duels quasi célèbres, et qui a peut-être encore arrangé plus d'affaires qu'il n'en amenées à Villebon ou derrière les tribunes d'Auleuil ! Laclos-Larive s'est-il jamais battu? 11 est de première force au fleuret et suit assidûment tous les assauts des clubs et du Grand-Hôtel, est à tu et à toi avec tous les prévôts de Paris, et sa présence achalandé une salle d'armes... Cette présence, il la promène adroitement dans tous les endroits où l'on ferraille peu ou prou, a des cartons chez Gastinne et, sans fortune, vit princièrement au cercle... Laclos-Larive monte au Bois, le matin, et dîne, le soir, au cabaret ;des amis l'emmènent souper, à la sortie des théâtres, d'autres le promènent en automobile. Laclos-Larive plastronne dans les couloirs de première, l'oreille tendue vers les gifles qui tombent, en quête d'une affaire h arranger ; il en épie également, les nuits de bal mas-

que, chez Larue et Maxim's : c'est un professionnel de l'épée... Une diva d'opérette plutôt mûre, dont il fréquente la loge et toise de haut les détracteurs, lui permet de l'afficher; il la reconduit parfois, le soir, boulevard Maillot, où Laurelle a son petit hôtel, et vient officiellement la chercher au théâtre. Laclos-Larive a son couvert mis chez Laurelle; cette Manon des Acacias connaît ses auteurs et nourrit son chevalier... Laclos-Larive est un homme publiquement taré, mais nous lui serrons tous la main et sommes fiers [d'être vus avec lui. Paris, d'ailleurs, partage notre veulerie. Paris a de ces déroutantes indulgences pour certains de ses enfants d'adoption, mais en revanche que de sévérités imméritées pour d'autres ! mais bah! cela corrige la folie des balances. D'ailleurs Laclos, demeuré solide et découplé malgré la cinquantaine, se fait encore illusion à lui-même; encolure d'athlète et torse d'écuyer, Laclos-Larive a dû être, a été et est peutêtre encore aimé. »

— Nos compliments. Pour un portrait, il est campé. C'est de la peinture à l'huile de fiel, tous ses ennemis le reconnaîtront. Je ne vous savais pas cette belle haine pour notre champion national, mon cher Germont. Vous aurait-il forcé la main pour un duel ?

Et Germont, avec un regard droit de ses yeux clairs dans les yeux de Tupier :

« Il n'a même pas fait tuer un de mes amis. Je hais Laclos pour l'histoire même que je vous raconte ce soir et que je tiens de sa faconde; il eût dû être le premier à se taire sur cette femme, puisqu'il l'avait tirée d'une passe difficile et qu'il avait été son amant; le fat

complète cîiez lui le spadassin. » A quoi Bienvenu, avec un geste vague de la main : « Peuh ! c'est un homme d'honneur, modèle connu, donc sans honneur comme tous les professionnels de la partie. -- Vous le possédez bien ! — Nous l'avons connu. — Et reconnu, soulignait Tupier. Un mot qui vous achèvera l'homme. Germont, ce mot, c'est à vous que je le dédie. Un soir déjà lointain, au Helder, quand il y avait le Helder, Laclos, en verve et beau raconteur de ses prouesses, avait cet aveu sublime : « Il n'y a qu'un homm» que je n'ai jamais provoqué, c'était l'amant de ma mère. Je le lui aurais tué et elle ne me l'aurait pas pardonné. » — Ça, c'est la signature, et Germont s'inclinant comme pour un salut : Vraiment, s'il a dit cela, je lui en veux moins de son indiscrétion sur la générale. C'est d'une grandeur épique dans l'inconscience et d'une bêtise presque géniale. Pourquoi me le rendezvous sympathique? — Et ton cadavre? Il file et ton histoire avec. — C'est vrai. Voici donc à peu près ce que cet imbécile nous raconta. Ce n'était pas au Helder, mais chez Durand. Lequel d'entre nous avait amené à souper Laclos? peu importe, il était là, c'était en juin, la semaine même de la distribution des récompenses du Salon; on discutait les médailles du jury. Le premier prix du Champ-de-Mars avait été justement décerné à Antonio, V..., le fils de la générale ; la générale, elle, disparue, retournée dans son Brésil ou son Mexique, la jolie Lina une fois mariée, aujourd'hui dans quelque légation d'Autriche ou d'Italie, et, comme enthousiasmés des envois d'Antonio V..., nous nous échauffions sur la facture du peintre, sa palette e*

son talent: « Antonio V..., déclarait Laclos de son ton insupportable et péremptoire, la cigarette tenue entre les doigts à hauteur de l'œil, j'ai rendu un fameux service à sa mère. La générale V..., vous l'avez tous connue, cette bonne générale? Elle habitait un peu haut dans les Champs-Elysées. Une nature, dont B..., le richissime tapissier de la rue Royale, entretenait les derniers feux, vous savez bien, B..., qui fut trouvé mort une nuit de décembre sur un banc des Champs-Elysées? Vous ne devinerez jamais qui l'avait porté là! — Et prenant pour de la curiosité ce qui n'était dans nos yeux qu'indignation et mépris : — Il faut que je vous conte cette histoire-là, elle est assez coquette.

« Il y a cinq à six ans de cela, une nuit où, par hasard, j'étais rentré de bonne heure du Cercle, (j'habitais alors rue de La Trémouille,) j'étais réveillé par un violent coup de sonnette. Je couche toujours seul dans l'appartement, le valet de chambre aux mansardes. « Bah! qu'il sonne, bougonnai-je en moi-même, quand il en aura assez, il s'en ira. » Mais le malheur est qu'on ne s'en allait pas, et le timbre carillonnait toujours. Je donne l'électricité et regarde l'heure : deux heures du matin, et cette damnée sonnette trépidait dans toute la maison. Impossible de dormir; je me lève, j'enfile unpuyjama et, décidé à flanquer dans l'escalier le maudit sonneur, je vais ouvrir. Une prudence me venait au seuil. « Qu'est-ce qui est là ? » demandai-je à travers la porte. Stupeur ! c'est une voix de femme qui me répond, une voix étranglée d'émotion : « C'est bien ici monsieur Laclos-Larive ? — Oui ! qu'est-ce

que vous voulez? — Au nom de Dieu, ouvrez, il y va de l'honneur efe de la vie d'une femme ! — Quelle femme, quel honneur? répliquai-je un peu interloqué, je ne connais pas votre voix ! — Non, monsieur, vous ne me connaissez'pas, mais vous connaissez Madame, je suis la femme de chambre de la générale V..., je viens de la part de la générale. » La générale V..., je n'avais rien à lui refuser, bien que depuis cinq ans j'eusse cessé toutes relations avec elle; je ne la rencontrais même plus que dans de rares maisons, nos existences ayant bifurqué, mais je lui devais de trop belles heures pour n'être pas demeuré son ami. (Et il fallait voir de quels gestes triomphants le bellâtre lissait et caressait ses moustaches.)

J'ouvrais donc. C'était en effet, une femme de chambre, pauvre fille bouleversée d'émotion, secouée d'un tremblement nerveux et accourue on ne sait d'où, sans tablier, nu-tête, des pantoufles aux pieds, dépeignée et en larmes. Je la faisais entrer, bien qu'elle s'obstinât à vouloir rester sur le palier. Mes : « Qu'est qu'il y a, que me veut-on ? » ne tiraient de cette créature que des supplications entrecoupées de sanglots et des : « Venez, monsieur, venez, il y va du salut de Madame! » Il était bien question parfois de M. B..., mais je ne comprenais rien dans le débit saccadé de cette fille.

Je m'habillai à la hâte, enfilai une pelisse ; la fille avait un fiacre en bas. En voiture, de la rue de LaTrémouille au numéro des Champs-Elysées où habitait la générale, il y a cinq minutes de trajet au plus. Durant ces cinq minutes je parvenais pourtant à débrouil-

1er la situation. En sautant du fiacre je savais que M. B..., l'amant en titre de la générale demeuré, cette nuit-là, coucher aux Champs-Elysées, était moit subitement dans le lit même de Thalasie, presque porte à porte de la chambre de [sa fille et que la générale affolée ne savait que faire de ce cadavre. Dans son affolement c'est à moi qu'elle avait songé ; c'est sur moi qu'elle comptait pour l'aider à se débarrasser de ce mort, trouver le moyen de faire sortir de chez elle ce corps accusateur.

Drôle de besogne ! « Nous gardons le fiacre ? demandait la femme de chambre, une fois arrivés. — Gardons toujours, nous aviserons là-haut I » Comme le concierge venait de tirer le cordon : « Dites « le médecin », pour la loge », faisais-je averti par un pressentiment: nous montions.

La chambre de la générale V...! Je n'oublierai jamais ce spectacle. Toutes les bougies des candélabres, toutes celles des lustres allumées en plein feu, toute l'électricité donnée dans la terreur qu'avait la misérable femme de ce tête-à-tête avec ce mort. Sur le lit saccagé comme un champ de bataille, dans le désordre des draps, bouffi, ventru et obscène, le corps sexagénaire de M. B...;sur le tapis, un tas de serviettes mouillées. On avait dû tenter toupîes réactifs possibles, fouetter cette chair apoplectique avec des serviettes humides, tâcher par tous les moyens de rétablir une circulation arrêtée. La tête chauve était risible et effrayante; les prunelles chavirées sous les paupières ne laissaient voir que le blanc de l'œil ; dans la face boursouflée et violette la bouche bâillait, tuméfiée; dans

un filet d'écume une grosse langue, noire comme celle d'un perroquet, pendait.

C'était le comble du grotesque et de l'horreur !

Au milieu de la chambre, affalée dans un fauteuil, la générale V..., Thalasie, mais vieillie de dix ans, une face dévastée d'épouvante, toutes les rides remontées aux tempes et au front et, dans les yeux fixes, l'égarement de la folie. Elle avait revêtu en hâte un peignoir qui voilait mal sa nudité, tout un coin d'épaule émergeait de la chemise lacérée, à laquelle avait dû s'agripper l'agonie de son amant, et, sans souci des mèches grises apparues, l'air d'une bête acculée, anéantie d'effroi, la générale attendait.

Gomme un ressort la redressait toute à mon entrée. Elle s'emparait de mes mains, se jetait presque sur moi : « Vous êtes venu! Merci. Dieu soit loué, vous étiez chez vous. Merci, mon ami, merci! » Et me désignant le lit : « Voyez. » Et, devant mon silence : « Oui, il était mon amant. Il est hideux, je le sais, mais la vie coûte à Paris. Enfin, c'est fait. Les hommes m'auront coûté cher; mais il s'agit bien de cela! Ce corps ne peut pas rester ici, ma fille dort à côté, presque porte à porte, et ma fille ne doit pas savoir, et mon fils, là-bas, à Rome... Ce serait affreux, songez! La police ici, le concierge, le scandale dans la maison, et les journaux, les faits divers; ah! puis, vous savez, M. B... est marié, il y aune femme, des enfants, une famille, je ne peux pas leur renvoyer ça. » Et d'un geste terriblement simplice elle désignait le tas de chairs effondrées sur le lit.

« Ah ! que faire, que faire? étranglait la misérable

femme et elle mordillait son mouchoir, trouvez quelque chose, trouvez, vous, vous êtes un homme. Trouvez n'importe quoi, mais sauvez-moi ; moi , la tête me tourne . Je ne sais plus, je ne sais plus. » Elle était retombée assise et, maintenant, sanglotait dans la chambre claire, les mains convulsivement jointes et les yeux vagues, étouffant entre ses lèvres cette même et monotone phrase : « Ma pauvre petite Lina 1 Ma pauvre petite Linal »

Elle faisait mal à voir.

« Voyons, de l'énergie, intervenais-je,nous n'avons pas de temps à perdre. Il faut sortir ce corps d'ici, n'est-ce pas ? Vous êtes sûre de votre femme de chambre ? » Et, sur un geste vague de la pitoyable femme : « Il faut d'abord le rhabiller. Oh 1 pas de répugnances, pas de nerfs. Vous allez m'aider, et ce ne sera pas facile. Quand il sera habillé, nous aviserons ; l'important, c'est qu'on ne le trouve pas nu. Le fiacre est toujours en bas ?» — « Le fiacre ! » Et la générale, dans un subit accès de lucidité : « Le fiacre ? que voulez-vous faire de ce fiacre? Vous n'allez pas mettre ce mort en fiacre et l'envoyer à la Préfecture. Lé" cocher dirait d'où il vient, l'enquête me trahirait de suite. » — « C'est vrai, il ne faut pas qu'on sache d'où il vient. » Et, me tournant vers la fille de chambre immobile : « Descendez, renvoyez le fiacre, et redites à la loge : « Le médecin. » — « Vous avez trouvé? » me demandait, anxieuse, la générale. — « Oui, je crois. Remontez vite, faisais -je à la femme de chambre nous ne pouvons rien commencer sans vous. » La fille sortait, Maintenant c'était la détente : Thalasie. debout, pieu-

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rait silencieusement, appuyée sur mon épaul<\ » — Cette fois, Germont a mis dans le mille, déclarait Tupier au milieu du silence subitement gardé par l'officier de marine, désireux de savourer ses elîets.

« — Non, rhabiller ce mort ne fut pas chose facile. Ce furent d'abord les chaussettes de soie, qu'il fallut faire épouser à ces pieds inertes. Nous n'avions aucune prise sur ces chairs flasques, qui se prêtaient trop au mouvement que nous leur voulions donner et glissaient, gélatineuses, entre le tissu et nos doigts. Nous avions assis le cadavre sur le lit. La femme de chambre maintenait tant bien que mal le torse affaissé, les deux bras passés sous les aisselles; et,Thalasie et moi, nous lui mettions maintenant son caleçon. Pour cela, nous dûmes presque le mettre debout et lui enfiler les deux jambes à la fois, comme dans un double sac; les jambes, si molles au début, devenaient à présent rigides; cette raideur était une difficulté de plus. Le mal que nous eûmes à entrer dans les chaussures les pieds gonflés et gourds 1 Nous dûmes presque forcer la cheville. Thalasie à genoux s'acharnai': à cette besogne avec un visage obstiné et dur qui faisait peur; ses yeux fixes étaient ceux d'une somnanoule, et elle pesait de tout son poids sur l'enflure du cou-de-pied pour l'entrer toute dans le soulier. Le pantalon de soirée, en drap souple et fin, demanda moins de peine. M. B... avait demandé quarante minutes,

montre en main, pour être chaussé et pantalonné; le plus ardu de la besogne restait encore à faire.

Il s'agissait de retirer à ce cadavre sa chemise de nuit, de lui remettre sa chemise de jour, de le cravater et d'achever de le vêtir enfin !

Pour dormir chez sa maîtresse M. B... avait des chemises de surah mauve, brodées, sur le côté, d'un long chiffre de soie or. La hideur de cette tête inerte et congestionnée dans cette tenue galante I La mort imprévue donnait du tragique à cette coquetterie sénile. De Técume sanglante avait coulé tachant tout le devant de cette chemise de combat; deux rigoles rougeâtres s'étaient caillées aux commissures des lèvres et formaient croûte sous le menton. Nous dûmes prendre une éponge et nettoyer ce cadavre; après quoi nous enlevâmes la chemise violette de Parme et lui enfilâmes, sans trop de difficulté, sa chemise de soirée; nous eûmes cependant quelque mal à enfiler les manches. Les bras raidis ne se pliaient pas. Le gilet alla presque tout seul, l'habit fut plus dur: c'étaient toujours ses terribles bras ankylosés aux jointures et d'une pesanteur effarante; déjà froids, ils pesaient maintenant le double de leur poids^ et puis ce torse glissait, déviait, oscillait entre nos mains maladroites : on eût dit que le corps se refusait à cette toilette suprême et opposait à nos efforts une sourde hostilité. La générale énervée malmenait et brutalisait manifestement cette poupée macabre : une lueur d'alcool flambait dans ses prunelles, un rictus crispait la bouche mauvaise; je devinais que tout bas elle insultait ce mort.

« Nous n'en finirons pas, dépôchait-elle entre ses dents, nous n'en finirons pas! »

Cette unique phrase rythmait notre besogne; nous eûmes pourtant raison de ce corps récalcitrant, mais après quelles affres et quelles angoisses I Nous dépensâmes cinq minutes à lui passer son habit et dix à lui endosser son pardessus. « Encore s'il avait eu sa pelisse! » éclatait Thalasie. Elle était à bout, elle haïssait maintenant ce cadavre; mais nous dûmes renoncer à lui boutonner son faux-col : ce cou d'apoplectique semblait avoir grossi de moitié, nous nous y serions brisé les ongles; j'ébauchai un nœud de cravate et me décidai à la laisser dénouée : M. B..., dans les transes de l'étoufîement, aurait déboutonné lui-même son fauxcol.

Ainsi accommodé, nous l'assîmes dans un fauteuil. Je réclamai ses gants, sa canne et son chapeau, et, m'adressant à Thalasie : « Il va falloir m'aider à le descendre maintenant, oui, à le descendre par l'escalier et m'aider à le sortir dehors. » — « Dans l'escalier! Si nous rencontrons un locataire, vous n'y songez pas! » — « J'y ai songé, au contraire, voilà pourquoi il faut que ce soit vous et cette fille qui le descendiez avec moi. Il est trois heures et demie, nous avons toute chance de ne rencontrer personne; je mets les choses au pis : nous croisons quelqu'un. Nous reconduisons tous trois un ami malade. M. B... a été pris chez vous d'un étourdissement. » — « Non, je ne peux pas, ce serait le scandale. Pas ça, pas ça. » — « Alors remettons-le sur votre lit et allons chercher un médecin : il constatera le décès, et ma présence auprès de/vous atté«-

SO LE VICE ERRÂNf

nuera toujours les soupçons. M. B..., après iâ soirée, se sera senti souffrant. » Thalasie affalée, la tête entre ses mains, dans un fauteuil ne me répondait plus ; ie cadavre, engoncé dans ses vêtements, lui faisait face et, l'air d'un mannequin grotesque, tout ce pauvre corps tassé et affaissé sur lai-même écarquillait vers elle deux yeux vitreux et glauques. La pendule sonna moins le quart. Je consultai ma montre : « Quatre heures moins dix, pensai-je tout haut; dans une heure nous aurons les balayeurs; il faut se décider, que faisons-nous? »

« Allons! et la générale V. . se levait. Qu'est-ce qu'il faut que je fasse? » — « Vous êtes forte. Nous allons tâcher de descendre à nous deux ce corps; votre femme de chambre portera le chapeau, la canne, et nous éclairera. À nous deux. Il est lourd, je vous préviens... Vous, disais-je à la fille, ouvrez toutes les portes jusqu'à l'antichambre et précédez-nous d'un pas, et tenez la bougie très haute. Pas de bruit, hein! Vous êtes prête? » Et je me retournai vers la générale: « Oui, laissez-moi voir si Lina dort. » Mais, au moment de passer dans l'autre chambre, elle s'arrêtait, chancelante, la main sur la poitrine, comme si elle étouffait. « Marie, (et elle s'adressait à la femme de chambre), allez voir si mademoiselle repose. Prenez garde de l'éveiller, doucement, tout doucement. »

Et quand la fille fut revenue et lui eut fait signe que oui (la jeune fille dormait): « Allons, je suis prête, murmurait Thalasie d'une voix si changée, si éteinte, qu'il me sembla que c'était son ombre qui parlait, mon ami; dites-moi ce que je dois faire. » — « Couvrez-vous, d'abord, car vous pourriez prendre froid; et allons. »

LE VICE ERRANT ol

Je passai ma tète sous l'aisselle gauche du cadavre, lui maintenant le bras contre mon corps: je le soulevais ainsi de tout son poids et, l'étreignant aux hanches avec mon bras droit, je priai Thalasie de le saisir solidement sous l'aisselle droite et de le surhausser de toutes ses forces, de façon que ses pieds traînassent le moins possible sur le parquet. Quelle pesanteur avait ce mort! et, ainsi attelés à sa charge, nous lui fimes traverser l'appartement. Un bougeoir à la main, la femme de chambre marchait devant nous.

La générale V... habitait le troisième étage, un troisième sans entresol, heureusement. Ce que fut la descente de M. B... par cet escalier d'ombre et de silence, cet escalier de quatre heures du matin, aux lueurs tremblantes d'une bougie, moi, du côté de la rampe, m'arc-boutant de toutes mes forces pour empêcher ce corps de glisser et de s'abattre dans le vide, ce corps mal retenu par Thalasie défaillante dont l'émotion trébuchait à chaque marche 1 Tout le poids du cadavre tombait sur moi; son aisselle et son bras raidi faisaient un étau à mon cou, et, à chaque minute, ses pieds glissant dans le vide m'entraînaient en avant, et je me sentais projeté dans le noir par une force mystérieuse.

Oh! le raclement de ses souliers sur le bois des marches et, par instants, le choc de ses talons dans le silence f Ils résonnaient lugubrement par la maison déserte et faisaient, il nous semblait, un tel vacarme que nous croyions que toutes les portes des paliers allaient s'ouvrir. La femme de chambre nous précédait, la bougie haute; une lueur courte courait sur le crâne

chauve de M. JB... et le miroitait comme une bille d'ivoire. La générale V..., demeurée la dernière par la position même du corps, dominait le groupe de toute sa hauteur, et, spectrale dans la nuit de cette maison endormie, d'une pâleur vraiment affreuse et d'une expression de visage plus affreuse encore, semblait, douloureuse et crispée, l'instigatrice de quelque horrible crime qu'elle avait hâte d'étouffer ; nous entendions siffler nos respirations haletantes. Quelle atroce besogne avais-je entreprise là ! mon front et mes mains étaient moites, je sentais ma chemise trempée de sueur.

A un moment la femme de chambre, qui nous éclairait, laissa échapper le chapeau et la canne de M. B., qu'elle tenait d'une main, et, dans l'émotion du bruit qui en résultait, faillit lâcher le bougeoir.

Oh I le tumulte de la dégringolade de cette canne et de ce chapeau, qui pourtant ne roulèrent que dix marches! Il nous sembla que toute la maison s'écroulait. Ce fut une catastrophe. Nous nous arrêtâmes net, nos cœurs battant à se rompre et tout le sang aux artères; la fille en fut quitte pour descendre quelques marches et ramasser les objets Combes. Thalasie et moi nous échangeâmes alors un regard. Par quel miracle n'avions-nons pas lâché le cadavre, oui, par quel miracle? Et nous continuâmes à descendre.

Combien cet escalier avait-il de marches?

Nous descendions toujours; un moment vint pourtant où nous ne descendîmes plus; nous étions sous la porte cochère, à quelques pas de la loge.

u Eteignez », dis-je à la femme de chambre. « Et

is (et j'interpellais Thalasie), demandez le cordon vous-même, qu'en reconnaisse votre voix. » « Je ne peux pas, je ne pourrai pas ! » Et voilà que 1 misérable femme allait faire avorter toute cette évasion ^'un mort. « Demandez le cordon vous-même, insistai-je, ou je lâche le corps et à haute et intelligible voix, et ajoutez de façon qu'on vous entende : « Allons, ce ne sera rien, général, le grand air vous fera du bien. — Mais pourquoi? — Dites comme je vous dis: « Cordon, s'il vous plaît », et a Allons, ça ne sera rien, général, le grand air vous remettra. » Et elle le fit comme je lui avais dit. Sa voix éteinte de femme à moitié évanouie murmura les paroles indiquées, nous passâmes devant la loge en pleine obscurité. « Maintenant la canne, le chapeau et les gants. Mettez les gants dans sa poche. » Debout auprès de la porte entrebâillée, je m'assurai si l'avenue était déserte. Une lourde voiture de maraîcher descendait les Champs-Elysées, mais beaucoup plus bas que le numéro où nous étions : la voie était libre. Il commençait à neiger : une neige fine et molle comme un duvet d'eider tombait d'un ciel moite et doux; toute l'avenue en était déjà ouatée de la Concorde à l'Arc-de-Triomphe.

« De la neige, nous n'avons pas de temps à perdre; étes-vous forte? Nous sommes presque sauvés; nous allons le conduire jusqu'au premier banc, » et, rapidement, à la femme de chambre : « Remontez là- haut sans lumière, ne laites pas de bruit et venez chercher madame demain, à neuf heures chez moi, apportez des fourrures et un chapeau. Pour mademoiselle, madame «era à la messe. » Et, d'un brusque effort soulevai!!;

et mettant M. B... dehors, j'entraînai la générale avec moi: « Bonsoir, générale », disais-je à voix haute et je refermai la porte assez brutalement. « Que faitesvous? faisait ïhalasie interdite.

— « Je vous sauve. Vous n'allez pas rentrer maintenant, il faut que le concierge ne vous sache pas sortie., qu'il vous croie remontée. Vous ne pouvez rentrer. Que penserait il de ces allées et venues, voilà qui éveillerait ses soupçons. Bon! deux sergents de ville. Ne bougeons pas, restons dans l'ombre, cette porte est profonde, ils ne nous voient pas : nous allons déposer ce corps sur le premier banc venu, et vous allez venir dormir chez moi. — Chez vous 1 mais Lina? — Lina dort et dormira jusqu'à neuf heures. Votre femme de chambre viendra vous prendre chez moi, elle a les ordres. Pour votre fille et pour tous vous reviendrez de la messe; d'ailleurs vous n'auriez pu rentrer dans cette chambre, là-haut. Cela aurait fini par une crise de nerfs. Il y a tout ce qu'il faut, chez moi : de l'éther, du bromure et même de la morphine. Demain, en rentrant, vous donnerez vingt-cinq louis à votre femme de chambre. Et maintenant un peu de courage! aidezmoi h conduire M. B... jusqu'à ce banc. »

Et, raidie dans une résolution suprême, galvanisée rgie par l'horreur même des circonstances, Thalasie, tout à l'heure encore si molle, si hésitante, m'aidait à traîner le corps de son amant et cela sans broncher cent pas au moins sous la neige. C'était le plus périlleux de l'entreprise. Si nous avions rencontré un agent, même un passant! Mais nous ne rencontrâmes personne. Nous assîmes confortablement M. B.

sur un banc, nous lui assujettîmes son chapeau sur la tète et nous le laissâmes là, sous la neige floconnanle, tel on le trouva le lendemain matin, ses bagues aux doigts et son portefeuille en poche, respecté et intact, indemne des voleurs etdes rôdeuses qui, les nuitsd'hiver, ne travaillent plus, passé trois heures après minuit, vu le froid.

Ce furent deux sergents de ville qui, vers cinq heu-' res, liront la lugubre découverte. M. 13..., sexagénaire apoplectique, était mort de congestion sur un banc : il aimait trop le bal.

Quant à la générale ma complice, je l'emmenai se réchauffer et se ranimer chez moi ; je lui allumai un grand feu, lui servis du punch brûlant et, comme elle était énervée, transfigurée et hors d'elle-même, mise en beauté par les émotions de cette nuit tragique et que rien ne porte plus à l'amour que la pensée et la présence de la mort, je la repris cette nuit même et j'ajoutai deux heures d'ivresse inappréciables à toutes les heures heureuses que je lui devais déjà.

La générale V... ne rentra chez elle qu'à dix heures du matin; elle raconta, sans doute, à sa tille qu'elle avait entendu deux messes, Foi'îieiant les disait si bien!

Et voilà quel fut le récit de Laclos- Larive. Qu'il se vante au Helder ou se vende chez Durand, n'ai-je pas raison d'abominer cet homme? »

MASCHERE

MASCHERE

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