MASQUES DE LONDRES ET D'AILLEURS
Dans le grand hall enchanté de musique, sur le parquet givré de colophane, c'étaient les pas menus, les ronds de jambe et la démarche tantôt sautillante, tantôt appuyée de l'éternel couple amoureux, Pierrot dupé et la dupeuse Colombine. Plaisir artiste offert par un artiste à d'autres de sa race et de son milieu, André Dostonerof nous donnait en matinée la pantomime, sa pantomime de Colombine trahie, qui a déjà fait le tour de tous les Cercles du littorai.
Colombine, Pierrot 1 Une mélodie, légère et comme toute grelottante d'appels de tambours de basque, soulignait leur mimique, préparait leurs entrées, escortait leurs sorties et rythmait tantôt d'un gazouillis d'oiseau, tantôt d'une plainte de tourterelle blessée les gestes alternés de leur commune passion.
Décevante surprise du poème : Pierrot lunaire, le Pierrot candide et lilial, cher à Paul Verlaine et à
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Théodore de Banville : Pierrot, l'éternel trompé, y trompait la coquette Golombine et, de dépit et de désespoir, la Célimène en jupe courte de toutes les roueries et de toutes les trahisons s'y donnait la mort : cette âme de bengali se suicidait plus par dépit que par désespoir, sans doute, et son agonie d'oiseau-mouche se gracieusait parmi des fleurs.
C'était sur des branches de mimosa, dans desfloconnements roses d'amandiers en fleurs et des pâleurs soufrées d'œillets entêtant la vanille, que Golombine s'éteignait lentement parmi les coussins du sopha où, deux minutes auparavant, Pierrot la requérait d'amour.
Ah! les serments ont des ailes Dans le cœur des infidèles !
Et la musique, tout à coup tendrement déchirante, reprenait sans avoir trop l'air d'y croire le fameux air d'Ophélie dans Hamlet.
Les femmes, soudain intéressées au malheur d'une des leurs, écoutaient des yeux et des oreilles, chacune égoïstement attentive. Une grande baie vitrée d'une immense glace sans tain encadrait la scène d'un mouvant et réel décor : c'était, au-dessus du joli cadavre, un enchevêtrement de palmiers, de roseaux d'Espagne et de glauques agaves, dominé par les cimes tournoyantes de hauts cyprès alors agités par le mistral; car le mistral faisait rage pendant cette matinée offerte par un artiste à des artistes, et, par les trois baies géantes qui faisaient du hall comme une vaste cabine de navire, c'était sur un ciel bleu de porcelaine, un ciel sec et froid de bourrasque, la verdure en émoi, con-
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vulsive et rebroussée, de plus de trois hectares d'oiiviers.
Maintenant Colombine ressuscitée et ce faquin de Pierrot se retiraient en saluant le public. On les avait rappelés surtout pour les voir de plus près; murmures approbateurs soulignés d'applaudissements mondains, élégantes tapotes de mains finement gantées avec au bout des doigts des bruissements d'éventails, et voilà qu'un beau jeune homme, pas tout jeune pourtant, mais de prestance athlétique et de visage amène, la prunelle câline et dressée aux œillades, se laissait traîner vers une table. Des femmes plutôt mûres l'entouraient, l'installaient presque de force, l'encourageaient, l'assaillaient de caresses et le monsieur adulé, une chevelure si finement bouclée et des dents si blanches sous de longues moustaches blondes! se laissait faire, remerciait les amies et s'accoudait enfin sur cette table où un verre d'eau posé dénonçait le péril.
« Voilà ce que je craignais, me murmurait mon voisin a l'oreille, dire que la grippe, qui les atteint tous, épargne celui-là! Ah! l'interminable et l'infatigable parleur! Vous connaissez le robinet d'eau tiède et parfumée qui s'égoutte, intarissable, des lèvres, rose et miel, de cet écouteur extasié de son propre débit, car si quelqu'un s'écoute ! Et les doigts bagués d'opales promenés dans la moustache blonde ! et le regard aux étoiles quand il prononce les mots amour et fleur, car il parle comme on écrit, en ronde. Mais que voulezvous? il les charme, il les entretient de leur beauté psychique et de leur état d'âme, quand il serait l'heure de leur parler de leur salut. Il conduit encore à Cythère
[cet tssaïm de beautés du Père-Lachaise; aussi, voyez [cette escorte d'honneur. C'est toute Sainte-Périne en [rupture d'Auteuil. C'est l'escadron volant d'Àlcibiade Sauvard. Elles l'adulent, le congratulent et l'étourdissent de leur admiration. Il représente pour elles leur passé, leurs erreurs de jeunesse et l'esprit et les mœurs d'une époque abolie, car vous savez sur quoi il va conférencer? Sur le baiser. — Sur le dernier, alors, celui de l'extrême-onction. — Oh! l'onction est dans ses paroles. Si nous allions faire un tour? — J'allais vous le proposer, d'autant plus que le mistral a fait trêve. Voyez, les arbres ne bougent plus. »
Installé à sa table, Alcibiade Sauvard commençait : « Mesdames, messieurs. »
— « Et puis il commençait à faire chaud dans ce salon. Voyez quelle admirable vue l'on a d'ici 1 » Mon interlocuteur, en habitué de la maison, m'avait coi sur une terrasse, à l'une des extrémités du jardin : terrasse aux balustrades à l'italienne, appuyée sur de? éboulis de roches hérissées d'agaves et de lentisques* odorants; une route tournait au pied, comme aperçue au fond d'une ravine, et, du bord de la route au bléi? calmé des flots, c'était le moutonnement blêmissant et bleuâtre d'une forêt d'oliviers. Le rocher d'Eze, la cime de la Turbie avançaient leur éperon dans la turquoise liquide des golfes et, jusqu'à la pointe de l'Italie délicieusement atténuée et lumineuse, c'était, dominée par la crête énorme du Carnier, une courbe héroïque de caps et de promontoires. Les villas de Beaulieu emplissaient le fond de la baie.
Des applaudissements accueillaient la parole du con-
férencier , et la rumeur en arrivait jusqu'à nous.
« Ses saintes* femmes lui font un petit succès. Je ne plains pas le Christ, les femmes l'ont aimé, mais je plains Sauvard, car il est plutôt aimé des vieilles femmes. Quel besoin Dostonerof avait-il de nous servir ce conférencier? C'est comme sa pantomime . la musique en est gracieuse, légère avec une pointe d'attendrissement ému, mais quel poème! Pourquoi toujours cet éternel Pierrot, cette éternelle Golombine, comme s'il n'y avait pas d'autre humanité que les personnages de la comédie italienne! Ah! qui nous fera la pantomime macabre et vécue, la pantomime moderne, à l'Edgar Poë ou à la Mark Twain; mais, dans les faits-divers, ceux que l'on lit tous les jours, ils pullulent, les merveilleux sujets de pantomimes poignantes!
Mais dans le récit que vous prêtiez l'autre jour à votre ami de Germont dans les Propos d'opium (car, mon Dieu! oui, j'ai l'honneur d'être un de vos lecteurs assidus), y en avait-il, un assez beau début de drame macabre ! Je ne sais si dans la réalité votre Laclos- Larive emmena coucher chez lui la générale V,.., mais combien l'horreur eût été plus grande si, la générale rentrée chez elle, une fois le lugubre dépôt mené à bien sur le banc, le Laclos était resté en observation pour voir ce qui allait advenir, et si une pierreuse, une de ces lamentables ouvrières de nuit qui dévalisent les ivrognes attardés et retournent les poches des sans-asile échoués dans les Champs-Elysées, s'était avisée de ce cadavre en le prenant pour un client!
Voyez-vous les manœuvres de cette fille tournant autour de ce mort, l'aguichant du geste et de psitt, psitt! puis resserrant ses approches et, comme une orfraie qui s'abat sur sa proie, venant enfin s'asseoir auprès de M. B...Î Vous figurez-vous l'ironie funèbre des agaceries de la femme à ce mort, ses essais de conversation, ses sournoises tapotes et la lente et discrète prise de possession de ce machabée par cette goule (peut-être une mère de famille affamée, car à Paris la prostitution ne respecte même pas la famille), et, encouragée par le silence et l'immobilité du monsieur, la pierreuse se décidant au dégringolage et fouillant les poches de ce cadavre qui, dérangé, perd l'équilibre et s'écroule de tout son poids de chose inerte sur sa voleuse qu'il entraîne et culbute dans la neige : chute et simulacre de lutte, cris d'épouvante de la fille, tout un corps à corps abominable qui amène au pas gymnastique l'intervention des agents ; car deux sergents de ville d'accourir, de relever les délinquants, de constater la mort de l'homme et d'arrêter la coupable! Ici Laclos-Larive s'éclipse et court chez la générale V... lui narrer en détail la suite de l'aventure et rassurer cette belle conscience. Ils tiennent enfin leur alibi.
L'acte suivant montrerait la fille au tribunal, accusée sans aucun moyen de se défendre, la fille folle, ahurie d'épouvante, ne s'expliquant pas comment elle a pu tuer ce pante... puisqu'il paraît que c'est elle qui l'a tué; et, pendant le plaidoyer de l'avocat, la scène indiquée, attendue de la prévenue tombant en démence. Ne serait-ce pas là un beau début de drame! — Vous en avez de bonnes I ne pouvais-je m'empêcher de ré-
pondre. — Biais pas plus raîdes que les vôtres! m'était il riposté, puisque l'imagination de ces horreurs m'est venue en vous lisant. Avouez que la chose peut arriver et cela dans tous les pays du monde. Un homme meurt ou, pour une raison quelconque, son cadavre est déposé sur un banc. C'est la nuit. Passe une fille publique qui fait son métier, accoste ce mort et l'entreprend, le secoue ou le dévalise au choix, jusqu'à ce que le machabée lui tombe dessus; là-dessus, la police intervient ou n'intervient pas, et il serait même plus beau qu'elle n'intervint pas. L'épouvante et les affres de la iille seraient autrement angoissantes, seule aux prises dans l'ombre nocturne avec cette chair inerte et froide qui pèse, écrase et ne se défend pas. Supposez-vous l'état d'âme de cette pierreuse se débattant sous le poids d'un mort, dans la détresse d'une avenue déserte, la cinquième avenue de New-York, par exemple, ou une allée d'IIyde-Park! — Oui, Ilyde- Park ou un des squares de Londres! C'est bien un décor de squ?re anglais qu'on voudrait pour cette scène. Londres, les crimes, les nuits et les masques de Londres! Marcel Schwob ne vous a jamais raconté l'histoire de ces cadavres masqués du quartier des Docks, au bord de la Tamise? Elle eût figuré avec honneur dans son Roi au masque d'or; mais il a négligé de l'y mettre : coquetterie d'artiste qui garde pour lui les plus belles perles de son écrin. Il la parlait merveilleusement d'ailleurs, cette histoire, sans recherche d'effets de style et de mots terribles, telle quelle était, comme un fait-divers, et l'histoire y gagnait une saveur. C'est à elle que j'ai songé tout d'abord en lisant
la dernière partie de vos propos d'opium, pendant H promenade, assez grotesque dans son macabre, du corps de M. B..., entre Laclos-Larive et la générale V..., de la porte cochère au banc où on le laisse assis.
Au masque près, c'est la même impression d'épouvante fantastique dans la réalité, mais il y a plus de terreur encore dans l'histoire de Schwob. Puisqu'il ne Ta jamais écrite, j'ai bien envie de vous la conter, car, vous, vous l'écrirez. — Sûrement, c'est une aubaine! — Eh bien, venez, car voici quelques masques. La conférence est finie et ces jardins vont être hantés. Quelques-unes de ces dames vont rentrer au cimetière; on les ferme d'assez bonne heure ici. Evitons les rencontres. Je vous emmène dîner à Beaulieu; la Réserve est à vingt minutes, et le chemin qui y mène par Saint-Jean longe toute la baie; un vrai délice. Oui, je vous enrichis d'un conte et je vous paie à dîner. C'est celui qui parle qui doit toujours solder la dépense. Rien n'est plus cher que de se faire écouter. »
« Partons! » C'était le crépuscule, un crépuscule,
tout de brume violâtre. Un paysage atténué s'effaçait,
paysage d'hyacinthe et d'améthyste obscure, où les
urs seules, légèrement rosées, retenaient encore
du soleil.
« il y a quelque vingt ans, l'hiver 4S?0 ou 1881, iea mes. d'un chiffre toujours imposant à Loridres au$-
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montèrent dans une proportion effrayante: chose bizarre, les assassinats et les attaques nocturnes se spécialisèrent et se localisèrent; les criminels semblaient avoir adopté un quartier.
st dans le quartier des Docks, le long de ces interminables quais qui bordent la Tamise à l'est de la Cité, plus loin que White-Chapel et les faubourgs mal famés de la ville, quartier de baraquements et de vastes hangars, peuplés seulement dans la journée d'une armée grouillante de magasiniers, d'ouvriers du port et de débardeurs, et qui, dès sept heures du soir, se changent en équivoque et morne solitude, toute sa population diurne ramenée dans les faubourgs. C'est dans le quartier des Docks et ses tristes rues bordées de planches goudronnées etde palissades que les meurtres, cet hiver-là, se multiplièrent d'une façon tout à fait inusitée.
Cette épidémie de meurtre sévit d'abord sur les ouvriers. On les guettait, les soirs de paie, à la sortie des pauvres buvettes dont les lumières clignotent dans le brouillard sale du fleuve, à l'angle des hangars et des immenses chantiers..., car c'est le dimanche matin que les policemen faisaient ample moisson de cadavres.
L'homme était trouvé mort, sous l'embrasure de [ue porte ou adossé contre une borne, les poches retournées, dévalisé et nettoyé de toute monnaie et même de ses pauvres bijoux, montre en argent ou mince alliance de travailleur marié; mais, détail curieux, ces cadavres n'avaient aucune blessure, pas une ecchymose; impossible de trouver sur eux la moindre Je coups; l'ouvrage était proprement fait. (/
du crime net et soigné qui ne portait aucune signature et mettait la police aux abois; la ville était terrorisée. 'Aux premières trouvailles, on crut à des congestions d'ivrognes, et les policiers eussent aimé à accréditer cette opinion dans la population de Londres; mais la presse s'y opposa, et les débitants de gin aussi, car il serait vraiment trop décédé d'ivrognes, cette annéelà, dans la capitale, d'autant plus que l'hiver était plutôt doux, un de ces hivers moites tout en brouillards et en petites pluies qui pourrissent tout un pays en y développant fièvres, grippes et influenzas, mais qui ne permettent pas d'invoquer la congestion par le froid.
Et les cadavres augmentaient toujours. Il n'était pas de matin où l'on ne découvrît quelque mort sur la dalle des quais ou dans une des ruelles du quartier des Docks; les assassins ne s'en tenaient plus au samedi soir. Ils travaillaient toute la semaine; pis, on releva un mort dévalisé un lundi matin; ces messieurs ne respectaient même plus le repos du dimanche. On fut très choqué dans la gentry de Londres, mais l'opinion publique respira : les criminels ne pouvaient être des Anglais ; même criminels, ils auraient fait trêve le jour du Seigneur. Ces assassins étaient sûrement des étrangers, ou c'étaient alors des Irlandais catholiques, d'abominables fenians sans foi ni loi. Ce fut un soulagement dans la conscience publique; Londres se congratula.
Cependant on tuait toujours et la police sur les dents ne découvrait rien ; et voilà maintenant qu'après les ouvriers les dévaliseurs s'attaquaient aux commerçants, aux gros négociants, aux millionnaires de la Cité amenés dans les Docks par leurs affaires. Master
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Thomas Smithson, de la maison Smithson, Burnelt et Cie, fut ramassé le premier au coin de Burde street; naturellement, le portefeuille, l'or du gousset, tous les bijoux avaient disparu, mais on lui avait laissé sa pelisse. Master Thomas Smithson esquire fut trouvé confortablement assis, coiffé de son melon-cape, sur une pile de madriers, tout un monceau de bois de Norvège qui venait d'être débarqué sur le quai. La veuve fit grand tapage et obtint audience du lord-maire; la police sévèrement admonestée redoubla de surveillance. Pauvre master Thomas Smithson esquire, un si bon vivant, père de sept filles et de trois garçons, et qui appréciait tant les vins français !
Après master Thomas Smithson esquire, ce fut le tour de Georges Burnett, son associé, et l'on put croire un instant à une vengeance personnelle contre la maison de commerce ; mais entre temps les assassinats d'ouvriers continuaient. Et puis ce fut le tour de sir Algernoon Fistler, de M. Staraud, négociant français établi à Londres : de sir Edouard Trostetten et de ce bon master Wellington Glevely, dont la veuve, une créature si jolie qu'elle avait fait, un jour, à Epsom, loucher le prince of Walles, est depuis devenue pairesse : master Clevely a laissé quelque chose comme soixante millions.
Ce fut une véritable hécatombe. Le quartier des Docks devenait impossible depuis qu'on y expédiait si dex- *rement les gros bonnets du commerce londonien. Comment s'y aventurer, si l'on y était supprimé de la vie avec cette impunité et cette célérité scélérate et admirable 1 car beaucoup de personnes dans les clubs et
les salons de l'aristocratie commençaient à se prendre d'un véritable intérêt pour ces invisibles et ces insaisissables assassins; mais les affaires sont les affaires et il n'y a pas d'affaires possibles si le chef de maison, fût-il archi-millionnaire, ne va pas jeter un coup d'oeil, le coup d'œil du maître sur le peuple des travailleurs. Et comme Londres est avant tout une ville d'affaires, Londres finit par s'émouvoir.
La presse menait toujours campagne.
Le chef de la police fut appelé chez le lord-maire ; il y eut un « bill » du Parlement et, de semonce en semonce, les policiers s'avisèrent de cette remarque : si les cadavres ramassés, le matin, dans le quartier des Docks ne portaient ni coups ni blessures, pas même de trace de strangulation, ils exhalaient (cela, on ne pouvait le nier, surtout si on les flairait avec un peu d'attention), une coupable odeur de chloroforme.
Ghez les pauvres hères des premiers meurtres le flair de la police pouvait s'y tromper : relents de crasse et de misère, odeurs de sueurs et d'alcool amassées dans les tristes vêtments de ces humbles (l'homme qui peine et travaille ne sent bon nulle part) comment démêler l'odeur pharmaceutique dans cet amalgame composite, aggravé de la fadeur de l'atmosphère de suie de la ville usinière et du brouillard du fleuve!
Mais avec les morts tubes et soignés du grand courtage et du haut commerce, plus d'erreur possible. Ces morts sentaient bel et bien le chloroforme ; on avait affaire à des asphyxiés. Les victimes riches permirent aussi àla police d'établir et même de déterminer l'heure
exacte des crimes; MM. Smithson, Durnett, Clevely et autres, quand ils venaient aux Docks, quittaient les chantiers et les hangars exactement vers sept heures, à la fermeture des ateliers et à la sortie des travailleurs. Dans la hâte de regagner la tiédeur de leur home luxueux et confortable ils ne musaient pas, eux, aux bars et aux buvettes, comme les pauvres ouvriers du port; avec eux pas de flânerie ni de retard à admettre! Les attaques avaient donc lieu de six à huit, un peu avant ou un peu après sept heures. C'est à la tombée de la nuit que les assassins opéraient et avec quelle impunité, grand Dieu! puisqu'on n'en avait ja mais, non pas pris, mais même vu un sur le fait.
Us asphyxiaient leur victime avec du chloroforme, mais comment? Où? En pleine rue? Cela n'était pas admissible! Alors le brouillard était leur complice, ce terrible fuligineux brouillard de Londres, qui met dans les rues et surtout au bord du fleuve comme une ouate roussâtre, une fétide et glaciale atmosphère, on dirait, d'étoupes fauves, à travers laquelle l'eau de la Tamise et la flamme des réverbères clignotent d'une façon si sinistre. Il est vrai qu'on n'y voit pas à cinq mètres devant soi avec ce spleenétique et diabolique brouillard... Et ces messieurs de la police s'avisèrent aussi qu'on rencontrait peut-être, cet hiver-là, dans le quartier des Docks, plus de gens ivres et titubants que n'en comportait la statistique de l'ivresse à Londres, laquelle donne pourtant des chiffres imposants.
MM. les policemen se rappelèrent tout à coup certains groupes croisés, ces derniers mois, à la tombée du jour, le long de la Tamise, toujours composés, ces groupes,
de trois personnes, un ivrogne et deux amis, l'homme saoul au milieu et les deux autres le soutenant par les aisselles et le ramenant fraternellement chez lui : l'homme au milieu chancelait, titubait; les autres étayaient sa marche; cela formait un groupe touchant à quelque coin de rue et puis filait, rapide, dans la nuit, la froide nuit opaque ! Suit-on deux ouvriers qui en emmènent un autre un peu gris dans le brouillard ! Mais, en toute franchise, ces rencontres auxquelles les bons policemen n'avaient pas pris garde tout d'abord, s'étaient, ces derniers trois mois, répétées avec une étrange insistance; et les gens de police prirent le parti d'épier et de filer désormais les groupes de trois qui tituberaient par trop mollement, à la tombée de la nuit, parmi les brumes rousses des mornes quais déserts et des petites ruelles sombres, bordées de grands hangars.
Et bien en prit à messieurs de la police, car le premier groupe de trois ouvriers éméchés, que les policemen firent mine d'aborder dans le crépuscule d'hiver, se disloqua subitement à leur approche ; l'ami de gauche comme celui de droite s'enfuirent précipitamment, lâchant l'homme ivre du milieu qui s'écroula sur le sol. Ramassé dans la boue, tâté et secouru, l'ivrogne se trouva être un cadavre, cadavre déjà dépouiilé, entièrement dévalisé; mais où la stupeur de la police devint presque de l'hallucination, c'est quand les policemen découvrirent que ce cadavre avait un masque, un masque de cire merveilleusement modelé sans rien d'excessif ni de grotesque, un véritable visage humain d'une insignifiance de traits parfaite, d'une coloration