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L'EFFONDREMENT

NoronsofT n'ignorait rien du passé des YtrofT. L'autre hiver, il l'avait passe à faire des gorges chaudes sur l'intimité de l'Alexianeff avec le irère et la sœur; il les voulait maintenant au Mont-Boron.

Caprice de mourant, auquel il nous fallait bien sous-: crire! Nous ne nous retirions même pas, Filsen et moi, devant les nouveaux venus. Le prince était perdu. Quoi que tentât le Hongrois, il ne pouvait sauver le malade : il endormirait peul-étre ses soufïran-i ces, mais il ne pourrait qu'abréger une vie condamnée et, avec la longue patience apprise au chevet de Sacha, nous nous résignâmes à assister aux expériences du nouveau favori.

Wladimir aurait menti à sa propre nature d'imaginalif et d'Asiatique :>i, dès l'instant qu'il accueillait l'ïtrolî, il n'eût immédiatement ralfolé de la mise en scène et de la haute prestidigitation de ce maître aventurier. Le charlatanisme du docteur Grégory avait exciLé sa verve pendant tout l'autre hiver; le même

charlatanisme, aujourd'hui, l'enchantait; cela rentrait dans Tordre. Avec un être aussi illogique que Sacha l'inconséquence était la norme de tous les événements.

Nous avions persuadé à la princesse Benedetta de ne rien dire et de laisser faire. Wladimir se mourait. Qu'il mourût au moins en faisant ses dernières volontés!

Les YtrofT exploitaient le Russe dans les grands prix.

Ce n'était pas tant le taux des visites cotées à trois louis, que le chiffre exorbitant des colliers, des bracelets et des ceintures magiques que le docteur faisait porter au malade. Le Hongrois exigeait que le prince les gardât sur lui jour et nuit. Le docteur Ytroff savait le prince bien trop connaisseur en pierres précieuses pour risquer, avec lui, les saphirs de Geylan et les autres gemmes de son écrin médical. Les amulettes imposées au patient étaient faites de plaques de métal. C'étaient, savamment alternés, des carrés et des losanges de cuivre rouge, d'étain, d'argent, de nickel et d'aluminium, le tout gravé de signes cabalistiques auxquels le docteur attachait des vertus occultes. La crédulité des malades les rendait parfois efficaces. Le prince devait les porter à cru sur la peau et en changer trois fois par jour. Il y en avait pour la digestion, il y en avait pour le sommeil et d'autres, enfin, en forme de demi-lune pour faciliter les fonctions naturelles, plutôt paresseuses chez Wladimir.

Ces chinoiseries ravissaient le malade. Elles occupaient «on temps, morcelaient ses journées, dis-

trayaient son ennui. Gomme toutes ces plaques de métal gênaient un peu Wladimir, le docteur YtrofT avait inventé de les lui faire porter sur des tuniques de gaze de soie transparente et très fine, des tuniques de byssus, rapportées par lui, naturellement, des profondeurs de l'Inde, et qu'il cédait, parce que c'était le prince, pour des sommes relativement modiques Une puissance était en elles, et c'était là qu'éclatait le génie du thaumaturge. Ces miraculeuses tuniques, avant d'être revêtues, devaient être incantées par une vierge, et c'est Mlle Ytroff qui en remplissait l'emploi.

Elle ne le remplissait pas pour rien.

Trois fois par semaine, nous avions le spectacle de Mlle Alexandra Ytroff incantant les tuniques de dessous de Wladimir. Ces mômeries avaient lieu dans la chambre du malade, à la tombée de la nuit. Un savant éclairage de cires vertes (car il les fallait vertes), 'posées trois par trois sur les meubles, entassait dans les angles des ombres assez bizarres. Gainée dans une longue robe de soie verte (la couleur même de la nature), la vierge se tenait debout au pied du lit, les tuniques magiques étaient étalées dessus... Des poudres odoriférantes et des sachets d'herbes aromatiques brûlaient dans trois braseros, toute la pièce était comme tendue de vapeurs tissées ; des fumées bleuâtres s'y condensaient et, dans cette mise en scène impressionnante, la jeune Alexandra, levant lentement deux bras nus, entonnait d'une voix de rêve les versets d'incantation. C'étaient des quatrains d'un panthéisme vague dans le goût de ceux-ci :

§58 LE VJCE ERRANT

Je porte en moi le drame écumant de la merî 'y sens une falaise où dans le vent amer Du large une herbe haute et rousse... de prairie Se rebrousse et se tord, poil de bête en furie l

uis elle était forêt et chevelure d'arbres, lac tranquille au fond d'une vallée, et son regard charmant mirait des nénuphars I!

Wladimir écoutait ce galimatias avec une joie évidente, jl prenait un intérêt passionné à toutes ces jongleries. Leur byzantinisme répondait à tous ses instincts puérils et barbares et rien n'était plus comique que sa mine allongée et fervente sous toutes les quincailleries dont l'avait affublée le frère, tandis que la sqeur officiait.

Il écoutait, les bras croisés sur la poitrine, dans une pose hjératique :

Armé d'une épée magique, Ytrofï s'escrimait dans l'ombre et, avec des gestes de bretteur, poursuivait les larves réfugiées dans les coins obscurs ; la scène était du plus haut comique. La suggestion en était telle, qu'à chaque coup de pointe du Hongrois, Wladimir sursautait dans son lit et avait un soupir de soulagement, comme délivré d'une souffrance. Ces exorcismes et incantations revenaient en moyenne à quinze louis la séance ; ils indignaient la princesse qui, des le premier soir, s'était retirée outrée. Wladimir était retombé en enfance, sa crédulité était ]a fable de la ville; tout Nice s'entretenait de la cure entreprise par }e docteur Ytroff.

Jusqu'à que} point Sacha ajoutait-j) foi aux fantasmagorie* de l'empirique? Là résidait l'énjgme. Ep

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l'absence du Mage, il lui arrivait parfois de 1er ses bracelets et colliers et d'en affubler sa guenon et son chien, il pouffait alors de rire à voir cea pauvres bê|.es se débattre empêtrées dans la joaillerie de son médecin ; il en avait pourtant la terreur, pris, malgré lui, au charme mystérieux du cérémonial et des rites. Ces séances l'amusaient et, amusé, Sachr. souffrait moins. ■

Les poudres et les potions, dont le bourrait le Hongrois, étaient moins inoffensives. Avec une parfaite ignorance ou une insouciance coupable Ytroff gavait cet arthritique avarié d'arsenic, de koka et de kola; il l'avait même mis à l'alcool. Comment allaient se comporter l'entérite et les divers accidents çlu prince avec ce régime de fortifiants et d'excitants qui auraient tué un cheval? C'était là la moindre préoccupation du Hongrois. Il soignait le prince et s/en faisait une énorme réclame; il avait atteint son but.

Le plus étrange, c'est que ce traitement criminel amenait un mieux apparent. Le prince y retrouvait des forces. Redressé, électrisé par tous ces toniques, les parties douloureuses insensibilisées par des stupéfiants, il avait quitté son lit et pu reprendre ses promenades en voiture. Toute la villa était dans la stupeur ; dans l'entourage de PAIexianeff on criait au miracle ; la princesse Noronsoff devait se rendre ellemême à l'évidence. Wladimir ressuscitait. C'était le triomphe des Ytroff.

A vrai dire, le bel Hongrois avait moins ressuscité un raprt que galvanisé un cadavre ; oar c'était un vrai

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cadavre vernissé, fardé et peint que charriaient, par les rues, les landaus fermés de la villa.

Oh! le lamentable et sinistre débris d'humanité apparu aux glaces des portières, dans les allées du château ou sur le bord de la mer, entre le pont Magnan et la Jetée-Promenade. On promenait le prince au pas, d'une heure à trois, dans les endroits ensoleillés et de préférence sur le quai du Midi, dont la plage est particulièrement abritée.

Au cours d'une de ces promenades, devant les terrasses des Ponchettes, le malade avisait dans un groupe de pêcheurs, s'activant autour du filet d'une barque, un gaillard dont la silhouette râblée lui rappelait celle de Marius. Wladimir faisait arrêter; on appelait l'homme à la portière. C'était un Napolitain du vieux Nice. Il avait, en effet, les yeux d'eau verte ombrés de longs cils noirs du camelot provençal et, de ceux de sa race, expressive mobilité de visage.

Ce fut chez le malade un caprice immédiat et sénile. Wladimir voulut à la minute attacher l'homme à sa personne ; sa ressemblance réveillait en lui tant de souvenirs !

Le Napolitain, jambes nues, les pantalons retrousses très haut sur ses cuisses brunes, écoutait sans comprendre et souriait de toutes ses dents ; de l'or montré le décidait, il montait sur le siège à côté du cocher. Le landau détalait au milieu des lazzis des autres pêcheurs; on avait reconnu Noronsoff.

Le même soir, Tito Biffi chaussait les bottes de cuir rouge et endossait la blouse de soie blanche de la li-

'vrée princière. Mais ce Biffi avait une promise, une Napolitaine comme lui, fille de pécheurs: elle était jalouse et résolue et, le soir, quand elle apprit l'enlèvement de son calinierc, elle ne se tint pas de fureur. Elle monta droit à la villa, parlementa longtemps aux grilles sans parvenir à se faire ouvrir et dut redescendre seule au logis; mais sa décision était prise.

Le lendemain matin, elle s'introduisait aux cuisines sous prétexte de poisson à vendre, rencontrait Tito, l'accablait de reproches, l'amadouait de caresse, bref, reprenait l'homme qui s'esquivait le jour même, avant midi.

Le prince apprenait la fuite à trois heures. Ce fut une explosion de colère, comme nous en avions rarement vue. En un clin d'œil, toute la.villa fut sur pied. Gourkau, Filsen et le Hongrois lui-même furent dépêchés à la recherche du fugitif. Wladimir écumait de rage ; il voulait son Tito, mort ou vif; il le réclamait avec des hurlements de louve, il voulait porter plainte â la police; la canaille l'avait volé, le Napolitain avait reçu deux cents francs d'avance; c'était du délire. Il accueillait d'une bordée d'injures mademoiselle Ytroff, dont c'était le jour de séance ésotérique, et ne se calmait qu'abruti d'opium et de bromure, maté par le regard appuyé du Hongrois. Mais le lendemain, dès neuf heures, malgré toutes les remontrances, il donnait ordre d'atteler, se faisait corseter, maquiller, habiller et descendait au port. Il en battait les quais sans rencontrer l'Italien ; des bateliers interrogés assurèrent qu'il le trouverait sûrement à la Poissonnerie, et mon Noronsoffd'v courir, li se faisait descendre aux

Poncjiettes, arpentait fiévreusement les allées d'anémones et de mimosas du marché aux fleurs, s'aventurait, éperdu, entre les piles de tomates, de salades et d'artichauts des verdurières. Gourkau avait peine à le suivre et, fureteur, affairé, Norpnsoff découvrait enfin le pêcheur se dissimulant mal derrière une belle fille, debout à une des tables de marbre de la Poissonnerie.

C'était la première fois que Wladimir se risquait en pareil milieu. Il ne savait pas à qui il avait affaire; il ne voyait que son Tito. Il allait droit à lui et d'un ton de reproche: « Perché seipartitohieri. Forse nonsei con~ tento di me, non sono stalo sufpcentemente genoroso ? »

Une formidable gifle était toute la réponse, une gifle pesante et gluante qui étourdissait le prince et l'aplatissait, cassé en deux comme un fantoche, au milieu des merlans, des langoustes, des raies et tles calamaresde l'étal. La marchande de marée, empoignant une sole par la queue, en avait giflé le misérable. JL.a poupée macabre et fardée qu'était Wladimir s'effondrait sur le coup, le Russe s'abattait tout de sop long sur les dalles parmi les écailles et les vidanges, salué des huées de tout le marché.

La Poissonnerie acclamait la Zulietta. La belle fille avait défendu son Jiomme.

Gourkau et les deux moujiks accourus n'eurent que le temps de porter Sacha évanoui dans le landau; il rentra à la villa sans avoir repris connaissance. Il ne s'y ranima vers le soir que pour entrer en agonie envomissant sur tous les plus abominables injures. Cette fois, ce fut la bonne apoplexie séreuse, celle dont on ne revient pas.

Cette aeonie dunrinceNoronsoff, c'était la ruée d'im-

mondices d'un égout qui se vide, les jets de pus et fde sanies d'une vieille haine indurée et pourrie qui crève enfin comme un abcès. Il invectivait sa mère et le pope et Gourkau et nous tous; il appelait la ruine .et l'incendie sur cette ville qui l'avait bafoué, l'incendie >et la ruine avec le feu du ciel et celui des Barbares sur cette vieille Europe qui l'avait corrompu; et cette agonie furieuse avait quelque chose de grandiose. Halluciné, tordu de spasmes et cj'épouvante, il appelait les Asiatiques et leur future invasion, leur trombe vengeresse sur la décomposition du vieux monde. Il mourait de Nice, de Florence et de Londres; c'étaient Paris, Vienne et Saipt-pétersbourg qui l'avaient gangrené et pourri ; ses instincts barbares enfin réveillés conviaient les Barbares au chûtimept 11 réclamait les Huns d'Attila et les Tartares de Genghis-Khan, toutes les hordes des races jaunes pour tuer, pjller, voler, massacrer les Niçois, les médecins et Gourkau et luimême, et sa mère. « Oui, qu'jls viennent. Viendront-ils enfin? Qu'ils brûlent tout ici, qu'ils pillent cette villa, qu'ils vident mes écrins, qu'ils écrasent mes perles, qu'ils crucifient Gourkau, qu'ils torturent Filsen, qu'ils empalent Ytrofï et qu'ils violent ma mère! » Et dans un hoquet suprême il crachait enfin la vieille âme de Byzance trop longtemps attardée en lui.

Ainsi s'accomplissait la prophétie de laSchoboleska: le prince WladimirNoronsofï mourait à cause d'un pêcheur, giflé avec une sole par la main d'une poissarde, et, à trois reprises différentes, la Polonaise avait dit à Wladimir: « Méfiez-vous de tout ce qui vient de la mer. »

Ici, M. Rabastens se tut.

La nuit était venue et noyait d'ombres bleues les sentiers du jardin. Depuis combien d'heures étions-nous là ? A nos pieds les terrasses s'étageaient toutes blan ches sous la lune qui venait de se lever au dessus du Mont Chauve et des escarpements duVar; à la hauteur d'Antibes la Méditerranée luisait comme maillée d'argent et dans le paysage nocturne agrandi de silence c'était la coulée lubréfiante et douce d'on ne sait quel poison lumineux.

En bas on devinait les mâtures du port, ce port où Noronsoff avait si souvent tenu sous ses jumelles braquées le yacht de lord Férédith. Dans ce parc témoin de tant d'intrigues, de colères, de désespoirs et de folies c'était le silence accablé de parfums et chargé de sourdes fermentations de vie d'un cimetière d'Orient. D'étranges veillées de fleurs le peuplaient, des roses s'effeuillaient pétale par pétale ; le marbre de notre banc en était jonché, jonchés aussi nos épaules et le sol. C'était comme une mort lente qui descendait sur nous, des feuilles se détachaient qui craquaient dans les branches; des sèves palpitaient, des sèves et des tiges. On eût dit que des mains invisibles écartaient les ramures et les hampes des plantes.

Nous nous levâmes sans mot dire. Le concierge avait fermé ïa grille et nous dûmes la faire ouvrir et cous ne ^éprîmes notre assurance qu'une fois sorti de ces allées pleines d'impalpables frôlements.

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