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LA FIN D'UJXE RAGE

Et la mort arriva, précipitée ou retardée (car pouvait-on bien savoir avec ce Russe décevant?), précipitée ou retardée par les événements les plus imprévus et les plus comiques : toute une série de circonstances emboîtées, on eût dit, les unes dans les autres pour hâter le plus singulier dénouement; et tragique et grotesque, à l'image de sa vie, fut la fin de cet. homme.

A l'ère de douceur créée, il avait semblé, par la trahison de la Schoboleska avait succédé une période de fièvre et de surexcitation trépidante; les attendrissements de Wladimir à l'audition des chansons des moujiks ne l'avaient conduit, en somme, qu'au vampirisme et, depuis la scène affreuse qui avait mis un terme à la faveur des musiciens, un vent de folie soufflait sur la villa. Les extravagances et les pires fantaisies y sévissaient, hasardeuses et effarantes, comme si WlSdimir eût voulu épuiser tout le ridicule qu'une vie d'homme peut contenir, odieuses et cyniques, comme si la princesse n'eût pas déjà souffert tous les

martyrs. Le prince réservait encore d'autres calices à sa mère.

C'est de la haine qu'il avait maintenant peur elle, une haine enveminée de vieilles rancunes et qui, flambante, éclatait en scènes terribles. C'étaient, à toute heure du jour, des altercations, des injures et des récriminations atroces dont la violence emplissait la villa de cris et de stupeur; Wladimir y apportait toute sa mauvaise foi et toute sa démoniaque imagination de Slave et de dégénéré. Il en arrivait à reprocher à sa mère et ses maladies et ses tares ; il avait cette audace de la rendre responsable de ses vices... C'était son sang italien qui avait pourri celui des Noronsoff; elle avait apporté dans la race tous les vieux crimes de Florence. Où son père avait-il eu la tête d'aller prendre femme dans une famille alliée aux Strozzi et aux Médicis? C'est lui, Sacha, qui en supportait les conséquences! On n'introduit pas impunément dans un sang jeune et vigoureux, comme le sang russe, les ferments de corruption d'une lignée qui a fourni des courtisanes et des mignons au Vatican; et sa mémoire lucide citait des noms et des dates.

La princesse écoutait, livide et figée ; puis à bout de patience citait, elle aussi, les aïeux : le Wladimir premier du nom, le violeur de filles et le tourmenteur de serfs, la légende accréditée et l'épouvantable atavisme. Alors Sacha, étranglé de fureur, l'accusait de l'avoir substitué, lui, à la malédiction jetée sur la race ; c'était sa stupide vertu, à elle, qui avait assumé sur sa tête, à lui, l'envoûtement du bohémien. Si elle *avait été une catin (et Wladimir risquait le mot) comme

les autres princesses de la famille, il ne serait pas, lui, l'être de folie et de luxure qu'il était devenu; en se dérobant à la fatalité du sang, c'est sur lui qu'elle avait attiré la vengeance. Et le bel avantage qu'elle fût demeurée honnête, si elle lui avait transmis le legs infâme !

C'était lui le sacrifié, mais elle était bien punie dans son orgueil. Elle avait enfanté un monstre. Mais il en avait assez et il fallait que cela finisse. Il en avait assez de sa présence et de sa surveillance, assez de son affreux égoïsme qui faisait qu'elle l'aimait mieux malade que bien portant, parce que la maladie le livrait plus à elle. Gomme chez toutes les femmes, la personnalité perçait et primait avant tout dans sa tendresse. Mais il en avait assez de ce dévouement tyrannique et de ces soins envahisseurs, assez de cette domination et de cette autorité jalouse qui écartait de lui toutes les affections, toutes les amitiés; elle avait, un à un, chassé tous ses favoris et, si elle supportait ses frasques, c'était pour le mieux surveiller, pour le plus sûrement asservir, mais c'était fini; il ne voulait plus chez lui ni d'espion ni d'espionne et il balaierait tout, mère, intendant et médecins.

Et comme la princesse, contractée de stupeur devant cette face haineuse, murmurait le nom de Néron: «Néron 1 s'écriait le prince. Néron 1 soit. Mais vous n'êtes même pas Agrippine! Agrippine aimait aveuglément son fils. — Et moi, j'y vois trop clair, risquait cette mère imprudente. — Trop clair ! et je meurs de votre clairvoyance i Ce sont vos impitoyables yeux attachés ■ur tous mes actes, qui boivent ma vie, épuisent ma

force. Oui, ce sont vos yeux, vos yeux de vigilance, vos durs yeux perspicaces qui m'ont empoisonné l'existence; c'est à cause d'eux que je bénis la mort. Mais votre tendresse, c'est Vin pace d'un condamné de l'Inquisition. Je meurs pour m'échapper d'une geôle, la geôle que votre égoïsme a bâtie autour de moi, et je vous hais et je vous maudis et pour votre honnêteté et votre affreux amour. » Et concluant par l'argument de tous les déclassés et de tous les mauvais fils : « D'ailleurs, est-ce que j'ai demandé à naître? » Et, claquant les portes, il rentrait chez lui, réclamant avec de grands gestes un revolver ou du poison. Par acquit de conscience nous cachions alors les fioles de morphine et de chloroforme, bien convaincus au fond que toute cette comédie n'irait pas jusqu'au drame. Sacha était bien trop lâche pour attenter sérieusement à ses jours.

— Comediante, non tragediante, comme le soupirait en hochant la tête ^'infortunée princesse au milieu de ses larmes.

Les soirs mêmes de ces scènes odieuses, le prince mandait au Mont-Boron les musiciens de la Régence ou les acrobates de quelque troupe en représentation au cirque de la rue Pastorelli et s'intéressait, comme si rien ne se fût passé, à des exhibitions et à delà musique; les familiers des autres hivers, toute la troupe des entremetteurs, des brocanteuses et des fournisseurs équivoques avait repris le chemin du Mont- Boron.

D'ailleurs l'état du prince empirait; sa nervosité n'égalait que sa faiblesse : les accidents et leurs souf-

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frances avaient reparu et la princesse voulait mettre l'odieux de la conduite de Sacha sur le compte de ses tortures physiques. Elle vivait retirée au second étage, volontairement éclipsée devant le flux montant des anciens clients revenus, mais décidée à lutter jusqu'au bout et à disputer jusqu'à la dernière minute l'exécrable et trop aimé Sacha à ses maladies comme à ses vices.

Nous étions fin novembre. Une lettre de faire-part arrivait de Constantinople: la Schoboleska y annonçait son mariage, célébré à Palerme le quinze juillet dernier. La Polonaise avait mis plus de quatre mois à informer Wladi de son triomphe ; on n'était pas plus impertinente. A la lecture du billet, le prince entrait en fureur. Ce nom de Schoboleska, qu'il n'avait pas prononcé depuis la nuit du trente juin, il le criait, il le vociférait, il le crachait enfin, et dans quel flot de boue!... Un flot de boue, d'immondices et de fiel lentement amoncelé dans le cloaque de ses rancunes. Je n'avais jamais entendu d'injures pareilles. Leur cosmopolitisme effarait. Dans quels bouges du Bosphore, de Moscou et de Vienne, dans quels bas-fonds de Londres, de Naples, d'Alger et de Cadix Wladimir avait-il bien pu ramasser ces épithètes 1 On eût dit que tout son passé lui remontait aux lèvres, en même temps, peutêtre, que celui de la Schoboleska; car le couple se valait et avec une superbe inconscience Wladimir le hurlait dans des bordées d'invectives autant adressées à l'absente qu'à lui-même. A force de crier sa voix était devenue rauque ; il s'abattait enfin sur une table, happait une plume, froissait des papiers, les griffait, les

éclaboussait d'encre et, les mains fiévreuses, incapable de tracer une ligne, voulait écrire à lord Férédith, l'informer de l'infamie de sa femme, lui révéler le passé de la gueuse. Pourquoi s'était-il tu si longtemps I Mais il se vengerait; il devait aussi la vérité à cet imbécile, et la vérité pour une femme comme la comtesse, quel réquisitoire! Il continuait à fausser et à briser des plumes sur le papier, épileptique et démoniaque, en proie à une véritable crise.

La princesse était accourue au bruit. Filsen, Gourkau et moi essayons de calmer le prince. Singulièrement énergique, ce jour-là, la princesse attendait, impassible, que le premier accès de fureur se calmât ; puis d'une voix blanche elle représentait à son fils l'inutilité de cette lettre. Elle n'avait aucune valeur, signée de son nom; lord Férédith n'y verrait qu'une basse vengeance, et l'ignominie de ses révélations tournerait et à sa confusion à lui, Noronsofî, et au triomphe de Schoboleska. « Vous faites son jeu, concluait la princesse, vos accusations l'innocentent; elle doit même désirer cette lettre. Mettez que lord Férédith apprenne quelque chose, un jour ou l'autre. Ins truit d'abord par vous, lord Férédith n'y verra plus que des calomnies, et c'est vous qui les aurez mises en cours. Votre ressentiment n'aura servi que votre ennemie. Songez. Vous êtes malade, dans l'impossibilité de vous battre ; lord et lady Férédith hausseront les épaules ; mais croyez qu'elle s'en applaudira. — Je l'écrirai donc anonyme, trouvait le prince frappé par l'argument de sa mère. — Anonyme comme une dénonciation de domestique! Un Noronsoff n'écrit pas

de lettres anonymes. C'est une vengeancj de fille. — > De fille ! mais j'ai une âme de fille! clamait le misérable, et vous le savez bien, ma mère. — Oui, je le sais; mais, moi vivante, le monde l'ignorera. J'ai pu fermer les yeux sur des écarts de conduite, mais je ne tolérerai pas des vilenies, scandait la princesse raidie, ce jour-là, d'une énergie singulière. Vous ne serez pas soupçonné, tant que je serai ici, d'une lettre anonyme. Je veillerai plutôt sur votre correspondance. D'abord à qui la dicterez- vous? Vous ne pouvez l'écrire et ce ne sont ni ces messieurs, ni moi » Le

prince écoutait, stupide, étranglé et maté par cette imprévue résistance ; la mère et le fils se mesuraient de l'œil: deux champions sur le terrain. « Une fille t une âme de fille! trouvait-il enfin. Mais alors, il fallait m'étouffer au berceau, la supprimer à ma nais^ sance, cette vieille âme prostituée des princesses de la race avant qu'elle ne devînt celle... — D'un monstre ! — Oui, d'un monstre, puisque j'assume en moi tous les instincts de deux lignées de crimes, celle des Noronsofï et la vôtre! Je suis une victime, un résultat d'évolution. Est-ce ma faute, à moi? Si vous aviez peur de l'avenir, il fallait oser pour moi ce qu'ont fait mon père et mon oncle pour la princesse Hélène. Mais votre égoïsme redoutait la douleur de me perdre. Vous vous aimiez trop dans votre fils pour risquer le chagrin d'une exécution nécessaire. Arous prétendez m'aimer. Allons donc! vous n'avez jamais aimé que vous et c'estvousque vous avez épargnée en moi. Quelles souffrances vous m'auriez évitées si vous m'aviez supprimé, princesse ! — Voire père l'eût peut-être fait

s'il avait vécu. J'ai eu le malheur de le perdre jeune. Dans ma famille à moi nous avons le respect des maies. Les mères, chez nous, ne tuent pas leurs enfants. — Elle les pourrissent. — Sacha i »

Et c'était le ton ordinaire des explications entre la ioère et le fils.

LE DOCTEUR YTROFF

Ces perpétuelles récriminations d'atavisme, ces ancêtres à toute heure évoqués et jetés à la tête de la mère par le fils et à la tête du fils par la mère avaient fini par peupler la villa de fantômes : c'est dans une atmosphère de cauchemar que se traînait maintenant l'agonie de Sacha. Angoissé par les affres de l'Inconnu, le misérable ne voulaitpius mourir. Après tant de menaces de suicide, il se cramponnait désespérément à la vie, nous suppliant de prolonger ses souffrances et nous injuriant tour à tour; sa lâcheté devant la mort était telle qu'elle en devenait grandiose. C'était l'effarement d'un Augustule traqué dans les latrines, ces latrines où ses entrailles en déroute le clouaient presque nuit et jour.

C'étaient, alternées d'anéantissements et de silences lugubres, des crises démoniaques et des hurlements de bête fauve; la sojf de vivre brûlait si intense dans cet être ruiné, qu'il en rugissait de rage devant la mort. Ses prostrations seules le sauvaient. C'est ,pen-

dant ces périodes de léthargie qu'il réparait un peu les forces épuisées dans ses accès de fureur; la demeure était devenu*1 tragique. La princesse, envahie à son tour par la terreur ambiante, y promenait des yeux hallucinés et une démarche de somnambule ; un vent de folie aussi la possédait, la folie endémique de Wladimir. Parmi toutes ces larves d'ancestraiités criminelles, les vieilles superstitions italiennes de la Florentine 6'étaient aussi réveillées. C'était maintenant, chez elle, une obsession d'aventures macabres et d'histoires d'envoûtement : vieilles légendes toscanes, traditions paysannes de la Petite-Russie, tout un ferment de récits équivoques et terribles avait fini par persuader la pauvre femme qu'elle aussi était ensorcelée. Ce n'était pas la malédiction du bohémien qu'elle expiait dans son fils, mais une vengeance de rivale éconduite.

C'est le ressentiment d'une cousine de son mari, qui avait envoûté sa nuit de noces : des ossements d'enfant mort-né avaient été déposés sous le lit nuptial, elle en avait la certitude: et c'est la délétère influence du petit mort qui avait pesé sur la conception de Wladimir. Le germe avait été corrompu en elle par la présence efficace de la larve errant autour de ces ossements, et le vampirisme de Wladimir, ses aifreux instincts de cruauté et de luxure s'expliquaient par l'horrible charme : l'âme d'un mort était en lui. Conçu hors de la vie, il était né hors nature; et ces odieuses confidences, il nous fallait les écouter, Filsen et moi, des lèvres blêmes d'une vieille femme hébétée, tandis que dans la chambre voisine haletait péniblement le sommeil de Sacha.

Oh! les veillées de ce dernier mois de novembre dans les appartements du Mont-Boron ! Il y avait des minutes où je me sentais sombrer dans l'inconnu. On ne côtoie pas impunément l'hystérie et l'épouvante. Ce Russe détraquait tout autour de lui et, entre le fils démoniaque et la mère possédée, nous courions au vertige si forcément, avec cet homme de toutes les surprises et de toutes les fantaisies, les côtés d'opérette n'avaient soudain reparu.

Le comique rentrait à la villa avec un personnage d'opéra bouffe, le docteur Ytroff, un médecin hongrois* disaient les uns, roumain, disaient les autres, que le caprice de la princesse Alexianeff, une vieille Russe atteinte de millions et d'hydropisie, avait, la saison précédente, imposé au snobisme des hiverneurs. La colonie russe raffolait du beau docteur Grégory; les femmes, surtout, célébraient ses mérites. De triomphantes moustaches virgulées comme celles d'un ténor italien, et d'insistants yeux noirs n'étaient pas étrangers à son charme. Ce type accompli de ruffian avait absolument conquis les soixante-cinq printemps de la princesse Nadèje Alexianeff. Le docteur Ytroff était plus que médecin : il était mage. 11 avait visité l'Inde et l'Extrême-Orient, avait vécu dans l'intimité des brahmanes et des fakirs, pénétré les mystères des forêts et des temples. Il en rapportait des secrets merveilleux; le monde invisible était à ses ordres. Il consultait les tables sur l'état de ses malades et se servait pour ses cures de la collaboration des esprits; en dix séances il avait sans ponctions enlevé l'enflure de l'Alexianeff. Les autres médecins l'avaient abandon-

Pour opérer ce miracle une vingtaine de passes avaient suffi. De ces passes, les méchantes langues disaient qu'elles étaient un peu plus que magnétiques, et que bien avait pris à la princesse d'avoir soixante-cinq ans; trente ans plus jeune, l'enflure eût augmenté. Les traitements du beau docteur ne réussissaient que sur des organismes amoindris : c'était le médecin de toutes les déchéances. Est-ce à ce titre que Sacha l'ap pelait auprès de lui?

L'autre hiver, il n'avait pas eu assez de plaisanterie» pour tourner en ridicule l'occultisme du bel Hongrois et son association de maître embaumeur avec sa vieille momie princière. Avant de venir s'échouer à Nice, où toutes ses tares avaient naturellement fleuri, le Grégory Ytroff, ex-médecin de la Peninsular Company établi à Marseille, avait eu quelques histoires fâcheuses dans le quartier du Port. Impliqué dans trois affaires d'avortement pour avoir guéri des jeunes filles dans l'embarras par l'application de pierres précieuses, des gemmes sacrées rapportées de l'Inde, il avait dû quitter assez précipitamment son cabinet de la rue Golbert et était venu s'installer à Cannes.

Ses qualités de thaumaturge lui avaient peu réussi malgré la présence auprès de lui d'une jeune sœur, mademoiselle Alexandra Ytroiï, poétesse hongroise à la diction puérile et zézayante assez connue des jeunes Revues pour des pastiches adroits des Chansons de Biliiis.

Forts de leur exotisme, le frère et la sœur avaient fait le siège de la colonie anglaise. Le beau Grégory plaçait aux vieilles ladies des gemmes introuvables et des fétiches suspects ea forme de phallus. Recueillis

dans des sanctuaires abolis de Singapour et de Bénarès, les plus rares étaient incrustée de turquoises et guérissaient des spasmes, des douleurs cardiaques et de tous les troubles nerveux : c'étaient là des talismans sans prix. Ytroff ne les vendait pas, mais il les cédait poui un certain temps à des personnes toujours très riches; les esprits lui défendaient de s'en dessaisir, ils auraient perdu toutes leurs vertus en devenant objets de commerce ; les malades, une fois guéris, les rendaient au docteur. La jeune Alexandra, elle, gainée dans des robes droites et de nuances éteintes, l'air de la Demoiselle Elue de Gabriel Dante Rosetti descendue de son cadre, enchantait les five o'clok des grands hôtels par la science de sa diction et l'eurythmie de ses attitudes. D'une voix balbutiante et fléchie en d'étranges caresses elle détaillait, en ouvrant de larges yeux candides, des vers lesbiens et des idylles saphiques qu'écoutaient sans broncher les ladies attentives; et rien n'égalait l'innocence offerte de son sourire. C'étaient des poèmes hindous rapportés par Grégory en même temps que ses pierres magiques et ses amulettes précieuses. Des Américaines et, parmi celles-ci, des Muses enragées de foot-ball, de law-tennis et de records d'automobile raffolaient de mademoiselle Ytroff; la jeune poétesse marchait, toujours escortée d'une cour de sportswomen sanglées dans des complets de drap et chaussées de bottines fortes; sa gracilité s'affinait encore au milieu des hautes casquettes de drap et des jaquettes tailiear de ces belles amazones. Les vieux messieurs prisaient aussi la diction puérile et la grâce ployante de la blonde Alexandra.

Le roupie avait régné, tout un hiver, sur Piccadilly et la cinquième avenue en déplacement à Cannes. Mais l'arrivée d'un globe-trotter, ex-officier de l'armée anglaise retour du Caire, avait compromis le crédit de l'association. Ce damné lord Berett ne s'étaitil pas avisé de reconnaître dans les talismans du docteur hongrois de vulgaires ex-voto des autels d(* Priape, de grossiers fac-similés de terre cuite dont la vente courante encombre les quais d'Aden et d'Alexandrie; les introuvables fétiches du docteur Ytrofï valaient quatre shillings; c'est le prix auquel les fellahs et les calfats d'Egypte les laissent aux passagers des paquebots en escale dans les ports. Quant aux pierreries guérisseuses, c'étaient de simples saphirs de Ceylan dont les plus rares, les blancs et les jaunes pouvaient valoir quatre ou cinq livres dans le pays.

La révélation, pour piquante qu'elle fût, n'atteignit pas moins le crédit du couple. La morgue britannique en fut mortifiée; les Américains plus pratiques auraient pardonné le bluffage, s'il avait été moins grossier. Du jour au lendemain, les ordonnances du beau docteur furent accueillies par des sourires ; le clan des misses et des ladies sportswomen ferventes d'Alexandra tenait encore, le frère et la sœur auraient peut-être pu résister; une calomnie achevait de les rainer Les malveillants firent remarquer que la blonde mademoiselle Ytrofï n'avait rien de son frère et qu'il en était peutêtre de leur parenté, comme des pierres magiques et des talismans tant vantés; alors qu'étaient-iis l'un à l'autre? Il y eut des silences éloquents. Le docteur Ytroiï magnétisait sa sœur; c'était entre se& mains une

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merveilleuse somnambule, elle donnait en doraàant des poses inspirées; on prononça le nom de Donàto et de Lucile, on rappela Cagliostro, on risqua le mot de bas aventurier. Le couple soupçonné se réfugia à Nice ; la réputation qui les y précédait n'était pas faite pour leur nuire. Nice est curieuse de scandales et avide de nouveautés ; la moitié de la population y vit aux dépens de l'autre, et l'audace y tient lieu de titres.

Dans tous les pays du monde cela s'appelle vivre aux frais de la princesse; la princesse pour les Ytrofî se trouva être Nadèje Alexianeff; elle se toqua du frère et de la sœur, aima les soins de l'un et les poésies de l'autre; Grégory la magnétisait, Aiexahdra lui psalmodiait des vers de sa voix zézayante et douce. Le couple résumait en lui toutes les caresses; l'Àlexianeff l'attachait à sa personne : la sœur devenait sa lectrice, le frère son médecin. L'Alexianèff était très riche et imposait ses favoris à la colonie russe. Leur faveur durait depuis un an; elle les avait emmenés, tout l'été et une partie de l'automne, en Suisse et sur les lacs italiens et venait de rentrer avec eux à Nice.

C'est ce couple qui venait s abattre sur l'agonie de Sachs.

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