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Le vicomte de Béziers

Dans une salle haute du château de Carcassoune étaient réunis trois hommes, dont le silence était assurément la suite d'une violente discussion.

Le plus âgé, qui avait près de cinquante ans, était assis sur uu large fauteuil en racine d'olivier, inégalement sculpté, car l'un des pieds de devant représentait un gros serpent roulé en spirale, et l'autre une sainte Vierge avec une sorte de couronne carrée. Cet homme était vêtu d'une longue robe de serge brune, serrée à la taille par une ceinture de cuir à laquelle pendaient une épée large et haute et un poignard court et étroit. Il tenait ses regards sévèrement attachés sur un jeune homme de vingt-quatre ans tout au plus, assis comme lui, mais sur une pile de coussins, et qui, le menton dans le creux de ses mains, tordant sa moustache blonde du

bout de ses doigts, et les yeux fixés à terre, semblait dévorer sa colère.

L'aspect de cette chambre présentait le singulier contraste de la rusticité des Goths et de la mollesse orientale. En effet, elle n'était autre chose qu'une de ces salles octogones si communes dans les constructions de cette époque. Chacun de ses côtés était marqué par un pilier à arêtes tranchantes surmonté d'un chapiteau d'où partait le cintre en ogive qui soutenait la voûte. Il n'y avait que deux ouvertures à cette salle ; une porte qui donnait sur une pièce également octogone, et en face une fenêtre profonde de toute l'épaisseur du mur extérieur , qui n'avait pas moins de huit à neuf pieds.

Le jour qui pénétrait par cette fenêtre arrivait donc comme un rayon vivement tranché, et séparait, pour ainsi dire, l'obscurité en deux. Il laissait alors dans l'ombre les deux hommes dont nous venons de parler, l'un sur son fauteuil, l'autre sur ses coussins, et tombait d'aplomb sur un troisième personnage dont l'immobilité avait un caractère particulier d'indifférence. Celui-ci était debout à l'entrée de la porte, les bras croisés sur sa poitrine. Sa peau d'un noir jaune et luisant, et ses larges bracelets d'or rivés à ses bras, annonçaient que c'était un de ces esclaves que les croisades avaient amenés en Garcassez, à la suite des nobles de ce pays qui avaient été combattre dans la terre sainte. Ses yeux étincelAits, fixés devant lui, étaient immobiles comme son corps, et son regard était si insensible et si perdu, que l'on peut dire que, s'il voyait queluue chose, à coup sûr il ne regardait rien.

Du reste l'ameublement, aussi bien que cette figure étrangère, attestait l'introduction alors très-commune du luxe de l'Orient parmi les rusticités du vieux marquisat de Gothie. Des tapis venus de Tripoli ou de Pise couvraient le sol et étaient cloués aux murs; et, pour que toutes les époques de l'histoire de cette belle provmce, aujourd'hui française, fussent représentées dans ce petit espace, on remaniuait dans un com un trépied d'or massif du modèle antique le plus pur, et qui remontait au temps de cette riciie Narbonuaise dont Uome était si tière.

Le silence régnait encore, lorsque le jeune homme, las do

tordre ses moustaches et de compter de l'œil les bigarnires ae ses tapis, releva la tête et rencontra le regard sévère de son vieux compagnon. Il parut blessé de cette mvestigation de sa pensée, exercée sur les mouvements de sa figure, et il se leva fièrement en disant d'une voix plutôt irritée que résolue :

— Je te dis, Saissac, qu'il me faut cet argent.

— Invente donc un moyen d'en fabriquer, répondit celui-ci, car les produits de tes mines de Villomagne sont absorbés jusqu'à la Nativité, et, si je ne me trompe, c'était Pâques il y a un mois; le juif Bonnet tient dans ses main ^ le reveiia de tes meilleures terres pour gage de son dernier prêt, et je ne pense pas que tu espères faire payer deux fois à nobles, bourgeois ou serfs le droit de queste pour le maintien de la paix que tu as signée avec ton oncle de Toulouse.

— Je n'ai pas l'habitude d'exactions ni de violences envers mes hommes, chevaliers, bourgeois ou serfs, répondit aigrement le jeune homme, et s'il faut que quelqu'un soit dépouillé en cette circoTistance, ce sera moi.

Puis, se tournant du côté de l'esclave, il ajouta :

— Holà, Kaëb ! qu'on fasse venir Raymond Lombard. L'esclave noir sortit sans qu'aucun signe de ses yeux on

de sa tête ( àt témoigné qu'il avait entendu ou compris col ordre, et celui que le jeune homme avait app 'é Saissac S3 leva à son tour comr j frappé de consternation.

— Raymond Lombard ! s'écria- t-il! oh! Roger, mon enfant, tu m'avais promis cl. ne plus consulter ce misérable: il te poussera à quelque mauvaise action dont tu te repentiras un jour.

— Pourquoi ne pas le consulter? répondit sèchement le jeune Roger ; n'est-il pas après nous le premier du pays de Garcassez, le bayle de l'honneur du coratat? et n'a-t-il pas été régubèrenient élu par l'évêque de Garcassonne, selon le droit qui lui en a été cédé, durant ma minorité, par mon digne et prudent tuteur, le châtelain de Saissac?

— Tu me reproches bien cruellement une concession faite pour me racheter d'une violence commise dans ton intérêt, reprit le châtelain : mais je n'y prendrai pas garde si ce reproche me prouve que tu connais le danger de perdre l'un de tes droits, et surtout le malheur au'il ai a à les voir passer

i LE VICOMTK DE BEZIERS.

aux mains des évêquesde tes villes. J'aimerais mieux te voir vendre la justice de tes domaines du Garcassez à un homme de race juive, comme tu as fait à Samuel pour ceux d'Alby, malgré les canons de Lombers ; je préférerais voir admettre au nombre de tes sergents et de tes arbalétriers tous les hérétiques et Vaudois du comté, au mépris de la censure du légat du saint-père, que de penser que tu feras un marché ou un accord avec Béranger, ton évêque, surtout si ce Raymond Lombard s'en mêle.

— Ne crains ri -n, Saissac, répliqua Roger avec dédain. Je ne lui céderai pas ma justice pour les actes passés sous ma minorité ; et le fait de l'élection de Bozon ne sera pas recherché.

Un vif mécontentement se peignit sur le visage du vieux chevalier. Cependant il garda le silence, et suivit quelque temps des yeux la promenade active que faisait le jeune homme, de la porte à la fenêtre et de la fenêtre à la porte, tout en sifflant un air de chanson. Saissac semblait discuter en lui-même s'il devait encore essayer une dernière objection contre une résolution qui semblait invariablement prise. Cependant, après un moment d'hésitation et après avoir prononcé tout bas un nom qu'il semblait invoquer, il releva la tête, prit sa toque de drap qu'il avait déposée sur le trépied d'or, s'avança solennellement en face de Roger, et se plaça fièrement devant lui. Roger s'arrêta de même, le sourcil froncé et l'œil menaçant. Le châtelain lui dit alors d'un ton ferme et grave :

— Vicomte de Béziers, car je n'ai plus rien à dire à mon pupille, voici deux fois que tu me rappelles avec aigreur un fait dont l'absolution m'a été depuis lontemps accordée par jugement de l'évoque de Narbonne. Tu étais bien jeune à l'époque de ce jugement, et presque enfant lorsque je commis la violence dont il fallut me faire absoudre. Il y a si longtemps qu'on ne parle plus ni de l'un ni de l'autre, que j'en ai cru le souvenir éteint dans la mémoire des hommes. Mais puisque je le trouve si présent dans ton esprit, il faut que lu saches ce qui me détermina à cette époque, et tu jugeras si j'ai trahi tes intérêts et abandonné tes droits. En 11 97, tu avais alors douze ans, Pons d'Amely, abbé d'Alet, fit entourer sa ville et son. oionastère de murailles, contrai-

remont à tes droits de suzeraineté. Je me préparais à fou punir lorsqu'il mourut. Les religieux d'Alet, selon leur règle canonique, élurent leur abbé dans la nuit qui suivit la mort de Pons d'Amely ; mais, au mépris de ton pouvoir temporel, ils firent cette élection en rebelles, portes closes qt herses levées. Le choix qu'ils firent de Bernard de Saint- Ferréol ra'éclaira encore plus sur leurs desseins que l'irrégularité de son élection, car je le savais vendu aux intrigues du comte de Foix, à qui il avait promis l'hommage du monastère d'Alet, de son château et de ses faubourgs, du moment qu'il en serait abbé. Je mandai aux religieux de procéder à une nouvelle élection, et sur l'heure même je me rendis avec trente chevaliers pour prévenir une nouvelle révolte. Assurément bien me prit d'arriver le premier : car, à deux lieues d'Alet, je rencontrai le sire de Terrides, bayle du château de Mirepoix, qui marchait vers Alet avec quinze lances, pour en prendre sans doute possession. Je lui fis demander par mon écuyer, lances basses et visières baissées, pourquoi il mettait le pied et chevauchait ainsi sur le territoire du vicomte de Béziers; il répondit en biaisant, comme un homme surpris à faire une mauvaise action, qu'il s'était laissé aller à la poursuite de quelques routiers qui désolaient la contrée, mais qu'il était prêt à sortir du pays sur ma réclamation. Ainsi fit-il, et nous relevâmes nos lances. Nous entrâmes dans Alet, et, sans quitter nos selles, au grand trot de nos chevaux, nous envahîmes le monastère. 11 était temps, car déjà les créneaux étaient garnis d'arbalétriers, et les sergents de la garde abbatiale étaient requis de défendre leur seigneur. Ma diligence prévint la rébellion des religieux. Au moment où j'entrai dans l'église, Bernard s'asseyait sur son siège, et s'apprêtait à recevoir l'hommage des habitants d'Alet, et à le rendre au comte tle Foix en la personne de son bayle, le sire de Terrides. Juge de son etfroi lorsqu'au heu de celui-ci il nous vit entrer moi et mes lances. Je marchai droit à lui, je l'arrachai de ma propre main de son siège usurpé. Sans désemparer, je fis extraire de son caveau et de sa bière le corps de Pons d'Amely : il fut assis comme vivant dans la chaire abbatiale, qui, d'après les saints canons, ne peut rester vacante, et moi, l'épée nue à côté de ce cadavre, et chacun de mes chevaliers, l'épée nue

à côté de l'un des moines, nous fîmes faire une nouvelle élection. C'est ainsi que Bozon a été nommé abbé d'Alct ; voilà le fait que tu me reproches, tel qu'il s'est passé. Certes, si quelque plainte s'éleva alors, elle ne partit ni îles nobles de tes comtés, ni des chapitres de tes bourgeois, car tous m'approuvèrent. Béranger seul, ton évêque de Carcassonne, voulut maintenir l'élection de Bernard et casser celle de Bozon; j'appelai de sa décision à son évêque métropoUtain de Narbonne, et l'élection de Bozon fut maintenue, et ma conduite approuvée. A cette époque, Imbert, légat de Gélestin III, parcourait les provinces, réglant les différends des seigneurs et des religieux, et je fus averti que Béranger voulait porter devant lui la cause de Bozon et de Bernard. D'après ce que j'appris des démarches du comte de Foix auprès de ce légat, je fus assuré qu'il jugerait en faveur de Bernard, et je compris que la ville d'Alet était perdue pour toi. En cette circonstance, je pensais que je pouvais transiger pour prévenir ce jugement, et ve fut à cette occasion que je cédai à Béranger le droit de nommer le viguier de Carcassonne, à condition qu'il ne contesterait plus l'élection de Bozon. Voilà ce fait auquel tu viens de faire allusion à deux fois différentes, et je te demande en quoi tu le trouves répréhensible ou de mauvaise tutelle, parce qu'à l'heure de nous séparer je ne veux pas que tu puisses dire à quelqu'un que j'ai laissé usurper tes droits ou que je les ai abandonnés.

Après ces paroles, le châtelain se tut, attendant la réponse de Roger. Celui-ci, qui l'avait impatiemment écouté, porta alors £u main sur la poignée de la large épée de Saissac : puis la prenant et la tirant du fourreau, il l'éleva au-dessus de sa tète, et, frappant d'un coup terrible le fauteuil d'olivier que Saissac venait de (luitter, il le fendit dans toute sa hauteur -, il considéra ensuite la lame, et, la remettant à Saissac, it lui dit:

— Cette épée était cependant assez forte pour briser une mitre d'évêque aussi bien qu une mitre d'abbé, si elle eût été dans une bonne main.

— Tu es lou, Roger, répondit doucement le châtelain; ton bras est jeune et ton épce bien forte; mais crains de la briser contre le bàloa blanc de quelque pauvre religieux. Une vio-

lence de plus m'eût coûté à cette époque une cor/cession de plus. Tes nobles t'aiment comme le plus brave d'entre eux, tes bourgeois ont confiance en ta parole, tes comtés sont riches, tes chevaliers nombreux, tes châteaux épais et bien munis ; mais ils ne te défendront ni d'un anathème, ni d'une trahison, et tu te les attireras par le mépris que tu fais de l'Eglise et de ses serviteurs. Pourquoi faire venir Raymond Lombard?

— Parce qu'il me faut de l'argent, répliqua avec rage le jeune vicomte, et que celui-là m'en trouvera.^. Celui-là que je foulerai aux pieds comme un reptile qu'il est, s'il me résiste.

— Encore quelque violence dont le bruit retentira jusqu'à la cour du saint-père. Prends garde, Roger ! Ta ville d'Alby est le refuge de tous les hérétiques, Pierre de Gastelnau s'en est plaint à toi, et tu n'as tenu aucun compte de ses remontrances.

— Pierre de Gastelnau est mort, et ses remontrances avec lui.

— Le légat Milon les renouvellera bientôt; il arrive, dit-on. ~ Faut-il donc que je me fasse le questionneur de chacun

de mes bourgeois et de mes serfs sur les articles de la foi? et si, par hasard, je découvre qu'ils portent des sandales au lieu de chaussures couvertes, dois-je les faire brûler pour ce crime? Je n'ai ni assez de bois ni assez d'hommes pour ce JGu-là, et je le laisse à mon oncle de Toulouse. Quant à ce que j'attends de Déranger et de son viguier, ce n'est point une taxe forcée, mais un marché amiable, un marché qu'ils désirent depuis longtemps.

— Alors, reprit gravement Saissac, entre dans son église, renverse son tabernacle, prends ses vases sacrés et fais-les fondre plutôt : car un marché fait avec Béranger, et par l'intermédiaire de Raymond Lombard, c'est un piège à coup sûr, un piège où tu laisseras les plus belles fleurs de ta couronne de comte.

— Je le dis, Saissac, qu'il me faut de l'argent, s'écria Roger hors de lui; |)our de l'argent à celte heure, vois-tu, je vendrais mon château de Béziers, mes armures d'acier trempées à Ponte-Loches, et mon cheval Algibeck ; je te vendrais, toi, si tu valais un marc d'argent fin.

Colle apostrophe irrita le vieux chevalier au point qu'il ne garda plus de mesure, et répondit avec une colère égale à celle de Roger :

— Il te faut de l'argent, vicomte de Béziers, pour payer des baladins et des jongleurs, n'est-ce pas? et les faire danser la nuit dans tes salles parfumées, au bruit des instruments et des cithares ! il te faut de l'argent pour courir avec une troupe de jeunes libertins dans la rue Chaude de Montpellier, pour y ramasser, de maison en maison, toutes les ribaudes auxquelles Pierre d'Aragon donne asile; pour les vêtir de soie et de velours, et les chasser devant vous jusqu'à l'église, où vous les ferez asseoir dans les bancs des plus nobles dames et des plus riches bourgeoises qui seront forcées d'écouter la messe debout ou à genoux sur la pierre, comme le menu peuple et les serfs ! voilà pourquoi il te faut de l'argent.

Cette accusation, au lieu d'éveiller la fureur de Roger, comme il semblait que cela dût arriver, le fit seulement devenir triste; car, répondant à Saissac, et en même temps sans doute à quelque pensée secrète, il lui dit doucement :

— Tu as raison, car elle me Ta aussi reproché.

A qui s'adressait ce souvenir? Quelle voix, si bien gravée au cœur de Roger, lui avait fait ce reproche? Les amis de Roger eussent pu en nommer cent et ne pas se rencontrer : car la rêverie qui suivit ce mot fut si profonde, qu'elle venait assurément de quelque amour puissant, de l'un de ces amours qu'on cache et qu'on ne jeite pas aux llux des paroles d'une cour.

A ce moment Kaëb rentra et Roger se contenta de le regarder. Au coup d'œil qu'ils échangèrent, le vicomte comprit que ses ordres avaient été exécutés. Le silence revint et chacun demeura à la place qu'il occupait : Saissac, ne pouvant se résoudre malgré sa colère à quitter la partie, tant que sa présence pouvait être un obstacle à la conclusion du marché ; et Roger , n'osant pas chasser de sa présence celui que, pendant dix ans, il avait considéré comme son père.

Enfin Saissac, avec cette obstination d'ami qui ne se fatigue ni (les refus, ni des insultes, ni du silence, comprenant qu'il fallait consentir à quelque chose pour obtenir (juelcjue

chose à son tour, et voulant, au moins par la forme, diminuer le danger de la concession qui allait être faite, Suissac se hasarda à demander quels droits, quelle justice Roger voulait céder à Tévêque. Le vicomte, décidé qu'il était à en finir, malgré ses observations, était prêt à lui répondre, lorsqu'un quatrième personnage entra sans se faire annoncer. C'était Raymond Lombard.

Quoique bayle ou viguier de l'honneur du comtat, et, par conséquent, bien que ses fonctions fussent plutôt celles d'un chevalier que celles d'un juge, il portait cependant le costume di'S viguiers et bayles de simple justice, c'est-à-dire une longue robe d'un drap brun, garnie au bas, aux revers des manches et à la poitrine, d'épaisses fourrures, et serrée à la ceinture par une corde de laine. Il était sans armes d'aucune espèce, et, contre l'ordinaire des nobles de cette époque, il portait toute sa barbe. Cette apparence pacitique, Raymond Lombard l'affectait dans sa personne comme dans son costume. Ainsi il entra les yeux baissés, se courba humblement devant Roger et devant Saissac, et, d'une voix manifestement étudiée, il dit qu'il se rendait aux ordres qu'il avait reçus. Saissac détourna la tête devant son salut, et Roger ne le lui rendit pas. Lombard parut ne pas le remarquer et attendit qu'on lui adressât la parole. En considérant cet homme, il semble que d'ins|)iration chacun eût pu le nommer le mensonge. En eiïet, cette tête et ces membres qu'il venait de courber étaient si athlétiquement dessinés, celte main qui allait manier une plume était si large et si niusculeuse; cette voix flùtée pouvait devenir si retentissante ; et quand il relevait ses paupières d'un brun rouge, le regard qui s'échappait de ses yeux gris était si aigu, qu'il était impossible de ne pas reconnaître, sous son enveloppe hypocrite, le tigre souple comme le serpent, fort comme le lion. Le dédain que lui témoignaient Roger et Saissac était à la fois une preuve qu'ils connaissaient ce caractère et une preuve qu'ils ne le connaissaient pas. Ainsi donc ils le méprisaient parce qu'ils le savaient un homme fourbe et sans loyauté ; mais ils lui montraient ce mépris et marchaient imprudemment sur son orgueil, parce qu'ils le croyaient incapable de relever la télé.

Après un court silence, Roger prit la parole le premier et

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s'adressa à Lombard; mais, espérant prévenir les objections de Saissac, il dit d'an ton amer :

— Sire Raymond Lombard, je vous ai fait mander pour achever avec vous un marché commencé depuis trop longtemps. Il y a douze ans ; n'est-ce pas, Saissac, qu'il y a douze ans? mon digne tuteur a cédé à Béranger, notre évêque, le droit d'élire le viguier de l'honneur de ce comtat ; mais ce droit est bien vain, ?i cet élu ne peut juger qu'en notre nom, et si, sa justice relevant de la nôtre, il peut voir casser tous ses arrêts par notre refus de les approuver. Cet état de choses embarrasse le cours des affaires, et il doit cesser; il faut que la justice du Garcassez appartienne tout entière au comte ou à l'évêque ; n'est-ce pas votre avis?

— Oui, seigneur, répondit froidement Lombard.

— Sans doute, s'écria Saissac, et si pour la racheter il faut à l'évêché de Tor, des donations, des vœux, qu'il dise ses prétentions, et, parmi tes chevaliers et tes bourgeois, Roger, nous trouverons des hommes qui engageront leurs biens et leur parole pour toi. Et le premier de tous ces hommes ce sera moi, fallût-il livrer mon château et ses terres, dussé-je devenir chevalier citadin, sans domaine ni châtellenie, avec ma seule lance et ma ceinture militaire pour toute distinction et toute fortune.

A ces mots, Roger se tourna vers Saissac et lui dit :

— Donc, pour ceci, tu saurais me trouver des gages et de l'or?

— Pour tout ce qui est de l'honneur du comté, répondit Saissac, des gages et de l'or, du sang même s'il le faut, tu peux tout demander, mais pour tes profu^lon3 et tes caprices déjeune homme, rien ! tu n'obtiendras rien !

Celte réponse rendit à Roger toute sa colère, et il s'écria vivement :

— Et vous, messieurs les nobles de mes comtés et les bourgeois de mes villes, vous vous ferez juges de mes aclions, n'est-ce pas? et vous direz dans vos chapitres : Allons, on peut bien donner un sou d'argent à cet enfant pour jouer et s'ar.heter un mail ou un bracelet de jais, car il a été sage étrange; ou bien si vous trouvez les franges d'or de ma robe trop longues à votre goût, out^ij'ai laclié ma bavette de vin de Limoux, vous arrêterez mes folles dépenses et me met-

trez en pénitence ! Ah! certes, messieurs, il n'en sera pas ainsi. La tutelle vous a gâté la main, sire de Saissac. Faitesvous maître d'école si l'envie de régenter vous lient encore. Sire Lombard, quelle est la justice attachée à votre viguérie ?

— Le droit de justice pour les crimes d'homicide, d'adultère et de vol, sur tous les habitants de Garcassonne et de ses faubourgs, répondit Lombard.

— Je te les cède, et tu en fixeras le prix.

— Vous ne le pouvez pas, dit vivement Saissac; la justice appartient bien plus à ceux à qui on la fait qu'à ceux qui la rendent ; que les ecclésiastiques acceptent leur évêque pour juge, cela se peut; mais les bourgeois et les chevaliers ne peuvent relever que de votre autorité.

— Ce ne sont pas mes chevaliers ni mes bourgeois que je livre à Béranger, ce sont les voleurs, les homicides et les adultères, et ceux-là ont besoin de juges rigoureux.

— Jésus-Christ n a pas dit cela, mon fils, ajouta Saissac tristement.

Roger ne s'arrêta pas à cette réflexion, et ajouta :

— Quel prix Béranger mettra-t-il à cette justice?

— Six mille sous melgoriens par an.

— Je la lui cède pour un an.

Saissac respira. Roger se promena vivement, puis il ajouta en se tournant vers Raymond Lombard :

— Il me faut encore de l'argent. Voyons, sixe viguier, qu'avez-vous encore à demander?

— La justice souveraine sur les hérétiques vaudois, cathares et patarins.

— Oh ! oh ! reprit Roger, Béranger se fait glouton parce qu'il a une dent sur nos droits. Non, non, beau sire, vous n'obtiendrez pas celte justice. L'homicide, l'adultère et le vol sont crimes qu'il faut prouver et qui apparaissent par quelque acte; mais l'hérésie, messieurs du chapitre ecclésiastique, l'hérésie, c'est un crime qu'on commet, à votre dire, en éternuant à gauche plutôt qu'à droite. L'hérésie, ce serait pour vous une vache à lait que vous pourriez bien traire jusqu'au sang. Ne vois-je pas ce que Foulques de Toulouse tire de l'hérésie ? Avec elle il paie ses créanciers et les ornements dont il charge son église. Ne tient-il pas en prison,

SOUS accusation d'hérésie, onze bourgeois propriétaires de franc-alleu, parce qu'ils ont refusé de lui céder le droit de vendre seul son vin sur le port de Toulouse, le jour de la foire de Saint-Saturnin? et n'a-t-il pas voulu faire brûler ce pauvre Vidal, parce qu'au milieu de sa folie, il s'est souvenu que Foulques avait été trouvère et jongleur, et que ses vers étaient mauvais? Oh! messieurs, vous seriez trop à l'aise avecla justice sur l'hérésie; Béranger serait homme à rôtir tous les juifs de Garcassonne, s'ils se plaignaient qu'il fait métier d'usure à leur préjudice, et qu'en outre il rogne d'un denier chaque sou qui sort de ses coffres. Toi-même, Lombard, ferais hérétiques et condamnerais au feu les galants qui passent sous ta fenêtre pour y voir ton esclave Foe, ta noire Africaine, ta belle maîtresse aux yeux de feu, que tu rends, j'en suis sûr, la plus malheureuse des femmes.

— Et que vous voudriez bien consoler, ajouta Lombard, s'efforçant à sourire, tandis que ses dents claquaient de colère.

— Pas moi ! répondit étourdiment Roger.

Un regard de Kaëb brisa la parole sur les lèvres de Roger, et Lombard s'écria :

— Qui donc?

Il promena alors ses yeux perçants sur Saissac, qui, plongé dans une profonde méditation, ne paraissait pas avoir entendu ; il les arrêta longtemps sur Kaëb, qui, l'œil fixé sur le sien, garda cette immobilité étrange et glacée, derrière laquelle il ne semblait y avoir ni intelligence ni pensée. Cet examen rassura ou parut rassurer Lombard, et il dit froidement à Roger :

— Cependant, sire vicomte, je suis autorisé à ne pas vous offrir moins de cinquante mille sous inelgoriens en monnaie septenne pour cette justice.

— Pour rien au monde, messire, pour rien vous ne l'obtiendrez; quand Béranger m'oll'rirait tout l'or que l'Ariége peut fournir en mille ans et que je serais sans asile ni [)aiu, je ne lui céderais pas cette justice. N'en parlons donc plus, et voyez si vous avez d'autres propositions à me faire.

— J'en ai d'autres. Béranger demande à se racheter des droits de chevauchées extérieures et intérieures pour lesquelles il vous doit cinquante hommes lorsque vous portez

la guerre hors de vos comtés, et cent lorsque vous combaliez sur vos terres.

— Je l'affranchis de la première; s'il me plaît d'aller chercher querelle à mes voisins, c'est à moi à me suffire ; mais je ne diminuerai pas d'un archer le nombre des hommes que j'ai droit d'appeler à la défense de notre territoire. Demandezvous autre chose '^

— Déranger souhaite encore s'affranchir du droit d'albergue pour lequel il doit le logement et la nourriture à cinquante de vos chevaliers, toutes les fois que vous venez dans votre ville de Garcassonne.

— C'est un service que je rends à mes chevaliers en leur cherchant un autre gite. Je ne sache pas de manant qui ne leur donne meilleure table et meilleur asile. Que m'offrezvous pour toutes ces concessions ?

— ËQCore six mille sous melgoriens.

— Et quand me seront-ils comptés? reprit Roger.

— A l'instant même, répondit Lombard.

— Dressez donc l'acte et finissons-en, continua Roger.

— H nous faut des témoins. Qui nous en servira? dit le viguier en regardant autour de lui.

— Ce n'est pas moi du moins, dit Saissac en s'avançant vers la porte. Puis s'arrêtant et se tournant vers son ancien pupille, il lui dit solennellement :

— A toi, Roger, vicomte de Béziers, je te déclare dégager ma châtellenie de ta suzeraineté, n'ayant ni épée ni lance au service de celui qui n'a plus au mien ni asile ni justice.

— Et où chercheras-tu asile et justice, Saissac? cria Roger en l'arrêtant violemment par le bras.

— Saissac est un château bien haut placé pour ton vol, jeune homme, répondit le châtelain en se dégageant de la main de Roger.

— Les tlèches de mon esclave l'atteindraient du premier coup, dit Roger avec mépris. Voyons, Kuëb, montre à mon tuteur jusqu'où tu peux aller dénicher le vautour.

Kaëb prit à ces paroles un arc fait en bois d'ébène, et le tendant de toutes ses forces, il visa le sommet du clocher de Saint-Nazaire, et frappa au sommet l'immense croix rlorôe qui le dominait.

— C'est un coup d'enfant, dit Saissac avec mépris ; quand

j'avais ton âge, esclave, j'aurais arrêté cette flèche au vol. A peine elle passerait la largeur de mes fossés. Donne -moi cet arc, je vais te montrer à quelle hauteur est te rid du vieux vautour.

Le châtelain prit l'arc, le tendit à son tour, et sans but marqué, il enleva une tlèche à une hauteur si prodigieuse qu'elle disparut un moment dans l'azur du ciel et retomba à quelques pieds de la croisée, avec un sifflement aigu.

Le viguier sourit à ces deux essais. L'on peut dire que la main lui démangeait à s'emparer à son tour de l'arc et des flèches, et peut-être eût-il cédé à la tentation malgré son affectation à ne savoir faire usage d'aucune sorte d'armes, lorsque Roger le prévint. A son tour il ajusta une flèche sur l'arc qu'il avait arraché à Saissac, puis il sembla chercher au ciel quelque but éloigné. Aussitôt, et sans qu'il parût en avoir trouvé un, la flèche partit si rapidement que l'œil ne put la suivre, et qu'on l'eût dite disparue comme par enchantement; et même, pendant quelques instants, Saissac et Lombard attendirent qu'elle retombât. Enlin un point noir qui semblait immobile dans l'espace s'agita tout à coup, il approcha en grossissant, et l'on vit descendre en se débattant un aigle percé de la flèche de Roger. Le visage de Lombard se rembrunit, et Saissac baissa la tête.

— Kaëb, dit alors Roger en mesurant son tuteur et le viguier d'un œil colère, vame chercher une plume de cet aigle. C'est avec ell que je veux signer ce traité, afin qu'il en reste bon souvenir à ceux qui l'improuvent comme à ceux qui vont le conclure.

Après ces paroles, Saissac sortit, et Lombard se mit en devoir d'écrire.

LE VICOMTE DE BÉZlEUSi 15

Quelques heures après la scène que je viens de rapporter, le château de Garcassonne était tout en mouvement. On voyait qu'il s'agissait des apprêts d'un départ, car les valets rangeaient les armes dans les étuis, et les chevaliers en longue robe, le chaperon sur l'oreille, couraient dans les cours et corridors appelant leurs domestiques à haute voix : ceuxlà recommandant bien qu'on visitât les fers du cheval qu'ils voulaient monter, d'autres désignant le costume qu'ils comptaient mettre en route ; tous joyeux et riants, et se promettant joie et plaisir pour bientôt, car le vicomte Roger avait fait annoncer aux chevaliers de sa lance qu'ils allaient à Montpellier où les attendait Pierre d'Aragon, seigneur de cette ville, qui devait les recevoir et les fêter, ainsi que le comte de Toulouse et ses hommes nobles. Sur quoi chacun préparait ses plus magnifiques habits : car sans doute il y aurait cour plénière, et ce serait une magnifique réunion. Au milieu de toute cette agitation qui animait du sommet à la base le vieux château de Garcassonne, Roger était resté seul dans la chambre où nous l'avons laissé. Il avait quitté son magnifique costume du matin, et n'était vêtu que d'un justaucorps fort simple et d'un pantalon de couleur brune; il n'avait d'autre coifiure qu'un petit couvre-chef en feutre noir, et avait tout à fait la tournure de quelque jeune bourgeois, ou d'un écolier de la savante ville de Toulouse. Il n'avait ni épée ni poignard ; mais à une petite chaîne attachée à sa ceinture pendait un énorme couteau fermé, et il était appuyé sur un long bâton garni de fer à ses deux extrémités. Il paraissait attendre l'arrivée de quelqu'un avec impatience. Le jour était près de iiiiir, et Roger suivait avec

anxiété les ombres qui voilaient déjà les objets les plus éloignés de la campagne. Enfin K;iëb entra suivi de plusieurs hommes pliant sous le poids de sacoches de cuir pleines d'argent. Au même moment un homme à figure chétive et jaune se présenta; il avait un énorme trousseau de clefs à la ceinture et regarda les sacoches d'un air de bonne humeur.

— Peillon, lui dit le vicomte, voici de l'argent pour défrayer nos hommes à Montpellier; tu partiras demain matin en escorte de mes chevahers, et prends garde d'égarer quelque fcac en chemin, comme cela t'est arrivé à notre dernière visite à Beaucaire, car je te fais vendre au marché comme un âne ou un bouc si cela l'arrivé.

— Qui voulez- vous qui achète un misérable cornme moi, dit l'argentier en souriant du mieux qu'il put, et que pourriez-vous en tirer?

— Celui qui t'achèterait, vilain, lui dit le vicomte moitié riant, moitié sérieux, je le connais et toi aussi.

— Qui serait-ce donc? reprit Peillon d'un air qui affectait la niaiserie.

— Qui? répliqua Roger. Toi! beau sire, et si tu donnais, pour ne pas tomber aux serres de quelques malandrins, la moitié de ce que tu m'as volé, j'aurais lait une plus belle affaire que de vendre à notre évêque ma justice sur les voleurs et les homicides.

— Vous avez vendu votre justice sur les voleurs? dit Peillon d'un ton surpris.

— Tu as peur pour ta peau, argentier d'enfer, dit Roger en riant ; que Dieu soit donc en aide à toi et aux tiens, car j'ai cédé à Béranger ma justice sur les adultères, et j'espère bien te voir un jour pendu à une branche d'orme, et ta femme promenée nue par les faubourgs. Va-t-elle toujours se confesser à Ribian l'Esperou, Ib beau chanoine de Saint- Jacques?

— Quelquefois encore, répondit avec un sourire indicible le vieux hibou; puis ils vont ensemble prier et pleurer sur la tombe de madame la comtesse Adélaïde votre mère.

— Mécréant, s'écria Ru^'cr plus pâle qu'un mort, prends cetari^eul; il y a la douze nulle sous mcl^funons; s'il y niauque un denier, n'oublie pas que je n'ai vendu ni mon bàlou, ni mon couteau. Sors.

Quand l'argentier eut fait enlever les sacoches et qu'il fut parti, Roger se prit à se promener activement, et, sous l'impression que lui avaient causée les dernières paroles de Peillon,il se laissa aller à parler tout haut.

— Ah ! je mériterais, moi, d'être pendu et promené la hart sur le cou pour la sotte intempérance de ma langue. J'ai attiré à la mémoire de ma mère une injure de ce misérable. Et l'infâme savait qu'il me rendait un coup de poignard pour un coup d'épingle.

Kaëb, à ce mot de poignard, fit un geste significatif à Roger, en lui montrant le court damas qu'il portait à son côté.

— Punir cette injure, dit Roger, ce serait la comprendre. Va, Kaëb, mène nos chevaux à la poierne : dans une demiheure je suis à toi.

Kaëb et Roger descendirent de la tour ; l'un continua jusqu'au rez-de-chaussée; le vicomte s'arrêta et entra dans les vastes salles du premier étage. Une foule de valets y étaient en mouvement; ils s'arrêtèrent à l'aspect du vicomte, et formèrent la haie. A mesure qu'il s'avançait, chacun, serf ou libre bourgeois, ou noble de ceux qui habitaient le château, venait se ranger sur son passage ; et il les salua tous de leur nom avec un air de courtoisie et de bienveillance dont chacun paraissait charmé. Ainsi de salle en salle, partout accueilli par les témoignages d'mie affection sincère, Roger arriva jusqu'à une vaste chambre où son entrée fut le signal de vives acclamations. Mille questions se pressèrent en foule, et l'on interpella le vicomte de tous côtés.

~ Oui, compagnons, leur répondit-il joyeusement, nous serons sous deux jours à Montpellier, chez notre beau-frère le roi d'Aragon, avec noire oncle le comte de Toulouse. Il y aura bals et banquets durant les nuits, tournois et carrousels durant le jour. Holà! mes chevaliers, j'ai compté sur vos épées pour l'honneur du jour, comptez sur moi pour l'éclat des nuits. J'ai de l'or à faire damner la belle Constance et l'ermite de la Montagne-Noire. Préparez-vous, je veux que vous soyez beaux, mes chevaliers, et que les filles nobles et bourgeoises de Montpellier nous jettent des fenêtres leurs branches de lilas qu'elles baiseront en nous regardant.

Et les jeunes chevaliers, après cette harangue, s'enfuirent

en applaudissant et appelant plus fort que jamais leurs valets et leurs esclaves pour soigner les apprêts de leur départ. Un seul demeura pensif dans l'embrasure d'une croisée. C'était un jeune homme de vingt ans au plus, pâle et brun, frappé aucœur d'nn malhenr solennel ou d'une passion profonde et sans espoir. Roger le considéra un moment ; il contempla en silence ce jeune et beau visage, si triste et si résigné. Dans son regard, plein d'une tendre compassion, on pouvait deviner que Roger se retraçait l'histoire des douleurs de cette jeune existence, car une larme vint presque à ses yeux, et il lui dit, d'une voix émue :

— Sire Pons de Sabran, vous me suivrez, n'est-ce pas?

— C'est un devoir en guerre, seigneur vicomte, répondit gravemei.t le jeune homme.

— Ce serait amitié en partie de plaisir, reprit affectueusement Roger.

— Amitié! répéta le jeune homme avec un triste Fourire. Amitié!

— Pons, reprit le vicomte en lui tendant la main, viens-y, je t'en supplie, viens-y. Puis, hésitant un moment, il ajouta : Le comte Aimery de Narbonne y sera.

— Et sans doute Etiennette avec lui, murmura le jeune chevalier en chancelant et le regard égaré.

-• Etiennette y sera, reprit Roger en assurant sa voix; la bel'e Etiennette, la louve de Penaultier, consent à suivre son suzerain, le comte de Narbonne, et à quitter ses montagnes pour la cour du roi d'Aragon.

— Et pour l'amour du vicomte Roger, reprit froidement Pons.

— Et pour l'amour de toi, si tu veux ne plus être un enfant et ne pas t'ell'aroucher de ce nom de louve qui lui sert de masque aux yeux des sots et des fon>.

— Et où sont les sots et les fous? s'écria impétueusement le sire de Sabran, en portant la main sur la garde de son épée.

Le premier des sets est son mari; le plus grand des fous c'est toi, qui vous laissez prendre à ses grimaces et à ses colères, répliqua doucement le vicomte.

. — Oh! tuis-ioi, Roger, dit le jeune homme, tais-toi! L'avoir aimée deux années entières! à chaque heure, à chaque ml-

nute de ces deux années, avoir fait d'elle ma vie, mon culte, ma croyance; l'avoir vénérée jusqu'à n'oser penser qu'elle était belle, jusqu'à craindre de lui faire injure en baisant la place où ses pieds s'étaient posés, et savoir que, dans une nuit d'orgie, toi, Roger, tu l'as conduite délirante ei folle, et pendue à tes lèvres, de la salle du festin jusqu'à ton lit; ah î c'est souffrir l'enfer que d'y penser. Que serait-ce si je le voyais?

— Ce serait ton tour, enfant, si tu la voyais.

— Ne me dis pas cela, Roger, ne me fais pas croire qu'elle 6e donnerait à moi comme elle a fait à toi, car alors elle serait une débauchée, ouvrant ses bras aux caresses de tout amant : dis-moi que c'était une nuit de sabbat; que tu l'as fascinée, trompée; dis-moi que tu l'as enivrée, rendue folle, égarée, perdue ; mais ne me dis pas que pour moi aussi elle retrouverait ces brûlants baisers et ces instants d'amour que tu nous as si cruellement racontés; car ce serait vice alors et non plus folie, ce serait crime, et je la mépriserais.

— Et tu ne l'aimerais plus au moins? dit doucement Roger.

— Oh! ajouta Pons avec un regard d'une inexprimable douleur, je l'aimerais toujours ; et il cacha sa tête dans ses mains.

Roger le quitta et entra dans une vaste chambre magnifiquement meublée. A son aspect, des femmes richement vêtues se levèrent, et laissèrent voir leur surprise dp la venue du comte ; Tune d'elles s'avança pour soulever le rideau de la porte qui conduisait aux appartements plus éloignés.

— C'est inutile, dit Roger, avertissez Arnault de Marvoill que je l'attends. Ne dites pas à la vicomtesse que je suis ici.

Puis il se mit à se promener activement, selon sa coutume. De rapides réflexions se pressaient dans son esprit et venaient successivement s'écrire sur son front, où se succédaient de vives physionomies d'impatience et de colère; il semblait qu'il redoutait l'entretien qu'il allait avoir, et qu'il s'in'itait par avance des remontrances qu'il prévoyait. Il était si absorbé dans cette sorte de discussion anticipée, qu'il ne vit pas entrer la personne qu'il attendait.

Arnault de Marvoill avait été le poëte le plus célèbre de son époque ; il avait passé, en outre, pour l'un des hommes

les plus remarquables par sa grâce et sa beauté ; mais, à l'époque de celte histoire, de jeunes rivaux lui avaient succédé dans la faveur des princes et des dames, et ce n'était qu'avec un violent chagrin qu'il avait vu arriver ce changement. Cependant il avait retenu, autant que possible, les souvenirs du passé. Son costume, presque romain, se composait encore de la tunique et de la toge du siècle précédent. Des bandelettes pourpres, croisées sur les jambes, y attachaient cette sorte de pantalon qu'avait adopté la mollesse du Bas-Empire ; il portait les cheveux courts, et sa barbe, encore noire, était soigneusement peignée et parfumée. Il attendit un moment que Roger lui adressât la parole ; enfia il lui parla le premier.

— - Vicomte Roger, vous m'avez fait demander?

— J'ai à te parler, Arnault, répondit le jeune homme sans arrêter sa promenade.

— Je le crois, dit Arnault.

— Sais-tu ce que j'ai à te dire?

~ Je crains de le deviner.

Roger examina Arnault ; il vit que le poëte s'était préparé à ne pas fléchir dans la discussion qu'il prévoyait, et une teinte d'humeur et de chagrin se montra sur son visage. Il reprit sa marche, et, se parlant à lui-même, il s'exalta peu à peu.

— Toujours des obstacles, dit-il, des hommes qui se nomment mes amis et qui s'arment contre moi de ma condescendance. Ecoute, Arnault, je viens de voir Saissac; le vieux fou m'a quitté en me menaçant et en se dégageant de ma suzeraineté.

— C'est que vous avez fait quelque chose de mal, dit Marvoill en interrompant le vicomte.

— Peux-tu parler ainsi? dit Roger, Saissac est ton ennemi.

— Sans doute, mais il est votre ami.

— Eh bien! s'écria Roger, ami ou ennemi, Saissac m'a résisté et m'a bravé ; il a épuisé tout ce que j'ai de patience. Ecoute-moi donc et obéis.

-- J'écouterai d'abord, répondit froidement Arnault Roger le mesura de son regard de feu ; mais le poëte,

comme pour échapper à cette puissance, tenait les yeux

baissés, et le vicomte continua:

LE VICOMTE Dî-: BKZIKRS. î^

— Demain lu partiras pour Montpellier avec cette eniant dont tu as réclamé le soin.

— Quelle enfant ? dit Arnault.

— Quelle enfant? reprit tristement Roger ; cette enfant à laquelle toi et ma mère m'avez lié pour la vie. Cette fille au berceau dont vous avez fait ma femme, toi et ma mère, pendant que votre volonté était la même, pendant que votre volonté était la mienne, pendant que Saissac, d'un autre côté, perdait mes privilèges.

-— Lorsque ta mère, moi et le conseil de tes tuteurs, nous t'avons fait épouser Agnès, le testament de Guillaume, qui lui assurait le comté de Montpellier pour héritage, existait encore.

— Oui, répliqua avec dérision le vicomte, Pierre d'Aragon vous l'affirmait, et pendant ce temps il épousait Marie, la sœur aînée d'Agnès, la pauvre déshéritée, comme il la nommait. Puis, lorsque Guillaume est mort, il ne s'est plus trouvé de testament. Le roi d'Aragon a eu le comté, et moi, j'étais marié avec une femme au maillot.

~ Elle a grandi, seigneur, dit Marvoill.

— Et ma haine pour elle aussi, répondit sèchement Roger.

— Pourquoi la haïssez-vous? Vous uc la connaissez pas.

— Je ne la connais pas et ne veux pas la connaître. Je la hais comme je hais toute chaîne qui m'a été imposée et qui met obstacle à mes volontés. N'est-elle pas aujourd'hui recueil où se brisent tous mes projets? Sans elle, Sancie m'apportait le comté de Gomminges. Il y a un an, je pouvais choisir entre Ermengarde et Doulce, filles d'Aimery de Lara, et Narbonne m'appartenait, ou Conserans était à moi. Mais non; on m'a fait épouser à douze ans une fille en nourrice, et lorsque, pendant ma minorité, on a laissé briser le testament qui lui assurait le comté de Montpellier, lorsqu'on l'a laissé lâchement retourner à Marie, sa sœur, et par suite à Pierre d'Aragon, l'époux de Marie, il faudra que toute ma vie je trouve cette enfant à mon encontre comme une barrière à mes désirs : non, c'est assez et je veux eu finir.

Arnault regardait attentivement Pioger ; un imperceptible sourire d'incrédulité agitait ses lèvres oendant qu'il l'écou-

lait, et il lui répondit doucement, avec une légère teinte d 'ironie :

— Je ne savais pas que le vicomte Roger fît conquête de domaines et de suzerainetés à la pointe d'une plume de sénéchal ou de notaire. Je croyais qu'il laissait ce métier à son oncle de Toulouse, qui épouse et répudie par spéculation; qui en est, je crois, à sa cinquième femme et à son cinquième comté, et qui en sera bientôt à son sixième, je suppose.

Ces derniers mots frappèrent le vicomte ; mais ii feignit de ne pas les avoir entendus, et s'il murmura tout bas ces mots : « Pas encore , bel oncle , pas encore , » il répondait plutôt à lui-même qu'à Marvoill. Celui-ci continua donc :

— Et peut-on savoir maintenant, pour expliquer cette résolution d'en finir qui vous est si soudainement venue, quelle alliance se présente si glorieuse? 11 s'agit sans doute d'un duché ou d'un marquisat.

— Il s'agit, dit Roger d'un air sombre, que je le veux. Je te l'ai dit, Arnault : Saissac a épuisé ma patience, songe à m'obéir; demain tu partiras avec cette enfant pour Montpellier.

— Je ne partirai pas, sire vicomte, répliqua sérieusement Arnault; je n'emmènerai pas votre épouse hors du territoire de vos domaines; je ne la conduirai pas à Montpellier, où Pierre d'Aragon et Raymond sont prêts à trafiquer de répudiations. Qu'ils chassent de leurs lits leurs épouses pour en prendre de nouvelles, ce ne sera pas chose bien étrange pour aucune. Marie de Montpellier n'est-elle pas à son troisième mariage ? et Ëléonore d'Aragun a dû apprendre sans doute que son frère, en la donnant à Raymond, lui gardait une chance assez prochaine de liberté : aussi toutes deux ont assuré leurs riches douaires. Mais Agnès est une fille livrée à votre merci, qui tombera demain dans la misérf» d'une esclave , si vous la répudiez. Ici , en présence de vos chevaliers et de vos bourgeois, qui lui ont rendu hommage comme à leur vicomtesse, un tel acte vous épouvante, et vous n'osez le faire : mais à Montpellier, sous l'influence de Pierre et de Raymond, loin de toute remontrance et de tout frein, vous le feriez, Roger, et Agnès serait perdue. Je ne lu cunduurai pas à Montpellier.

Le vicomte regarda ArnauU d'un air stupéfait, puis il s'écria violemmeat :

— Ces hommes sont fous et ne comprennent rien. As-tu entendu que je t'ai dit, Arnault, qu'il fallait qu'Agnès me suivît à Montpellier? Pour quels desseins? que t'importe 1 La seule chose que tu doives bien entendre, c'est que je le veux, et que ce mot est inflexible et sans retour. Ne vas-tu pas faire comme Saissac, qui par ses refus m'a forcé à demander de l'argent à Raymond Lombard? Faudra-t-il que ce qui aurait pu être un simple et facile accord des deux parts, tourne encore de ce côté en violence et folie? et veux -tu que j'appelle quelques archers qui emporteront Agnès en croupe comme une proie, et me la jetteront à Montpellier comme une fille de basse-cour ramassée sur le chemin ?

-- Vous ne le ferez pas , Roger, dit Arnault alarmé de la colère que le vicomte mettait dans ses paroles.

— Je le ferai, s'écria le vicomte.

— Cependant. . .

-- Cependant... reprit Roger, en répétant ce mot avec rage, et en paraissant défier Arnault d'achever sa phrase.

A ce moment une main blanche et frêle souleva légèrement la portière de damas qui cachait l'entrée des autres appartements, et une voix si profondément émue qu'on l'entendait à peine, prononça ces paroles :

— Sire de Marvoill, nous partirons demaha pour Montpellier.

Roger tourna vivement ses regards vers l'endroit où cette voix inconnue s'était fait entendre ; mais il ne vit rien que le balancement de la tenture qui était retombée. Il se sentit confus et regarda Arnault comme pour l'interroger ; mais, après un moment d'hésitation, il se décida à sortir et courut vers la poterne, où l'attendait Kaëb.

l'esclave.

La nuit commençait et les sommets des Pyrénées se perdaient dans les brumes qui s'élevaient à l'horizon , lorsque Roger arriva à la poterne. Deux chevaux étaient préparés, non point bardés de fer et le frontail en tête comme pour une bataille, mais tous deux avec une étroite couverte en fourrure de renard, retenue par une seule sangle sans étriers ni caparaçons. Un filet suffisait à les gouverner. Tous deux de taille moyenne, tous deux de pure race arabe; l'un noir et luisant comme le plumage d'un corbeau ; l'autre de ce bai brun ondulé comme l'écorce des châtaignes mûres. A l'approche de Roger les chevaux pointèrent leurs courtes oreilles, et le coursier noir hennit à diverses fois en relevant la tête et en piétinant.

— Bien, Algibeck, dit Roger 'La le flattant, tu es beau, mon cheval I alerte! cette nuit nous irons voir Catherine.

Et il sauta sur le noble animal, qui partit comme un trait; et Roger, calmant sa fougueuse rapidité, se penchait jusque sur son cou; et passant ses maint» dans ses longîî crins, comme s'il caressait un enfant, il Tapaisait et lui pariait tout bas :

— Doucement, mon beau cheval, lui disait-il, la route est longue, et si tu pars ainsi, tu épuiseras ton haleine. Nous n'allons pas seulement aujourd'hui à l'abbaye de Saint-Hilaire boire le vin des religieux, au milieu des danses et des cliansons des jongleurs; nous n'allons pas non plus chez les recluses de Gampendu, où les mains blanches des plus belles (jlles du Razez te donnent l'avoine et le préparent un lit de fougère. Je n'ai plus désir ni de leurs voix célestes, ni de leurs baisers d'amour; ces courses de quelques heures t'ont

LE VICOMTK I)K P.ÉZIKRS. T.")

rendu impatient ; mais calme-toi, car nous ne verrons pas le but de notre voyage avant la nuit prochaine. Montpellier est loin d'ici, et je ne veux pas que tu arrives sous les fenêtres de Catherine haletant et fourbu. Je veux qu'elle te trouve \)eau aussi, noble Algibeck : doucement, plus doucement encore.

Et le joyeux coursier volait en bondissant ; quelquefois il recourbait la tête de côté comme s'il voulait mordre le bout ilu pied qui serrait ses flancs. Alors il caracolait; il semblait agacer son cavalier ; il arrondissait son galop en ployant, comme un cygne, son cou noir et nerveux ; puis il le relevait vivement comme un arc qui se détend, et s'élançant plus rapide, l'œil brûlant, les naseaux ouverts, il jetait au vent des flammèches d'écume et faisait siffler derrière lui les pierres du chemin qu'il broyait de ses pieds mordants. Ainsi coururent longtemps le cheval et son cavalier, comme deux compagnons qui se comprennent : le maître, quelquefois immobile et pensif ^sur la course unie et facile de son cheval, d'autres fois gai et souriant, tandis que le coursier hennissait, secouant sa crinière et fouettant l'air de sa queue; tous les deux quelquefois tourmentant , l'un sa pensée par d'amères réflexions qui se combattaient dans son esprit, l'autre son galop qui devenait inégal et heurté.

Kaëb venait, suivant son maître de près.

Cependant, depuis qu'il était parti, sa marche était restée uniforme, et, bien que son cheval parût moins vigoureux que celui de Roger, sa rapidité patiente l'avait tenu à une courte distance, sans que rien décelât en lui la moindre fatigue. La nuit était enfin tombée, et soit crainte de surprise, soit toute autre raison, Kaëb, peu à peu, s'était rapproché de Roger, et bientôt il marcha tout à fait à ses côtés. Roger jeta un léger coup d'œil sur ?on esclave. Puis, après un moment de silence, il lui dit :

— Je n'ai pas été content de toi ce matin, Kaiil) • à vingt ans, on lance une flèche mieux que tu ne l'as fait.

— C'est que mes bracelets me gênent, répondit Kaëb en montrant ces signes de son esclavage.

— Fais-toi chrétien, et ils tomberont demain, reprit Roger.

— Votre pape écrivit la même chose que vous venez de me dire à Asser, calife de Bagdad : savez-vous ce que celui-ci

lui répondit? « Je me ferai chrétien quand vous vous ferez maliométan. »

— Reste donc ce que tu voudras, ajoua Roger avec insouciance; mais, musulman ou chrétien, esclave ou libre, tâche de savoir mieux te servir d'un arc et d'une flèche.

— La flèche est une arme qui a l'œil et le vent pour guides, répondit froidement Kaëb; le poignard est plus sur, il ne quitte pas la main.

— Mais, ajouta Roger en faisant allusion à sa querelle avec Saissac, le nid du vautour est si élevé quelquefois que nul bras ne peut l'atteindre , et que le vol d'une flèche y peut seul arriver.

— Les serpents de l'Afrique , reprit Kaëb toujours insensible, se nourrissent des œufs du condor, qui bâtit son nid sur des pointes de rocs où nulle flèche ne pourrait monter.

— Et comment y arrivent-ils? répliqua Roger avec dédain.

— En rampant! répliqua l'esclave.

A ce mot, Roger, par un mouvement instinctif, serra dans sa main un long bâton ferré, avec lequel il jouait nonchalamment ; il regarda Kaëb, mais rien ne transpirait sur son visage des sentiments de son âme. C'était un masque immobile, un regard indifférent, une inexpression complète. Ils continuèrent leur route. Tout à coup, comme d'un commun accord, les chevaux ralentirent leur course ; celui de Kaëb aspira l'air avec force et pointa ses oreilles. L'impatient Algibeck lui-môme prit aussi un galop moins hardi, et, le nez au vent, il sembla flairer l'espace. Le vicomte se retourna vers Kaëb, qui ne laissa voir ni surprise ni crainte ; seulement son œil plus ouvert et qui rayonnait d'un éclat singulier, semblait vouloir percer l'obscurité.

-- Il y a quelqu'un sur la route ? dit le vicomte d'un tou d'interrogation et de menace à la fois.

— Oui, dit Kaëb, des hommes à cheval à coup sur, car nos coursiers, d'abord intimidés, reprennent leur vol; voyez comme ils s'étendent et se déploient : il y a quelque cavale sur cette route.

Et, en effet, les deux chevaux s'allongeaient rasant la terre comme des lévriers, côte à côte, déjà rivaux, essayant d'^chan-^er une morsure, ruant dans leur galop et hennissant aux fades odeurs de la bribe. ils s'animèrent l'un et

l'autre, et, bien que Kaeb ne parût pas presser son coursier plus qu'il n'avait fait jusqu'à ce moment, sa marche devenait si rapide qu'elle dépassait quelquefois la course d'Algibeck. Un soupçon vint à l'esprit de Roger; il savait combien d'ennemis sa fougueuse jeunesse lui avait attirés. L'un d'eux n'avait-il pas pu être averti par son esclave de ses projets de voyage nocturne? une embûche ne pouvait-elle pas avoir été dressée sur son passage ; et Kaëb ne l'entraînait-il pas dans un piège adroitement préparé? Le vicomte discutait avec lui-même ce qu'il devait résoudre : car quoique la conduite de Kaëb ne lui eût jamais donné lieu de croire à une trahison de sa part, cependant son caractère taciturne pouvait cacher une profonde astuce aussi bien qu'un complet dévouement. La rapidité de la course de Kaëb s'augmentait encore, et Roger s'apprêtait à l'arrêter, lorsqu'une bouffée de vent leur apporta le bruit lointain d'un hennissement, et soudain le cheval de l'esclave, bondissant deux fois sur luimême, s'arrêta immobile et comme si ses pieds s'étaient fichés en terre. Roger retint Algibeck, et l'Africain se tournant alors vers son maître, lui dit :

— Roger, mon maître, ceci est l'heure de la vie ou de la mort pour moi. Pour toi, c'est Theure de faire de Kaëb un malheureux qui brisera sa chaîne, fût-elle d'acier, dût il le faire avec son poignard, aujourd'hui ou demain, dans sa poitrine ou dans la tienne. C'est l'heure aussi de faire de Kaëb un esclave avec un cœur de chien et les ongles d'un tigre, un esclave qui te prêtera son corps pour marchepied, qui t'obéira comme ta nmn t'obéit, qui frappera comme ta main peut frapper, sans réflexions ni révolte. Cet esclave sera un bras de plus à ton corps ; un bras qui descendra ou montera où le vicomte Roger ne peut, peut-être, ni monter ni descendre. Ce sera un œil qui verra tout, une oreille qui entendra tout, une bouchi» qui dira tout. Ce sera tout un homme qui n'a au cœur, ni crainte superstitieuse qui fasse plier ses genoux ou son poignard devant l'anathème d'un prêtre chrétien, ni fol orgueil qui l'empêche de se coucher à terre pour atteindre ses ennemis dans l'ombre. Choisis entre ces deux hommes.

— Je ne crains pas le premier, et n'ai pas besoin du second, répondit hautainement Roger; mais tu m'as menacé,

e.^cliive, et tu seras puni : tourne la bride de ton cheval et rentre à Carcassonne.

Pour la première fois, depuis un an que Kaëb appartenait à Roger, Tobéissance ne fut pas aussi rapide que le commandement. Roger était presque sans armes, et Kaëb avait gardé son sabre courbé et son poignard de Damas ; le vicomte reprit tout à coup ses soupçons.

— M'as-tu entendu, esclave? s'écria-t-il avec colère.

— Je t'ai entendu, maître, répondit Kaëb avec résolution ; mais toi, tune m'as pas entendu. Vois cette route, chasse-moi devant toi du côté où nous allons, au lieu de me faire retourner en arrière, et tu auras l'esclave fidèle; tu auras le cœur, le bras et la vie d'un homme, plus à toi que ton bras, que ton cœur, que ta propre vie; car tu pourras les jeter à qui tu voudras, à un crime et à un bourreau. Mais si tu me fais retourner en arrière, alors, Roger, ce sera le serpent que tu auras dans ta main.

— Encore une menace? répliqua le vicomte avec emportement; retourne !

Et comme Kaëb n'obéit pas, un coup du lourd bâton de Roger tomba sur la main gauche qui tenait la bride, et la main brisée laissa pendre la bride sur la crinière du cheval. Nul cri ne s'échappa de la poitrine de Kaëb à cette douleur: on eût même dit qu'il n'avait pas été atteint, car, la lôte tournée vers l'horizon, il semblait écouter. Une raffale de vent leur apporta encore le même bruit, le même hennissement, mais plus lointain et comme plaintif. Kaëb ramena ses regards sur son maître, et, soulevant son poignet qui pendait inerte et sanglant, il lui dit doucement:

— Et maintenant encore, accepte, Roger, accepte.

— Des conditions de mon esclave? reprit le vicomte, aucune !

— Alors, dit Kaëb, tue-moi tout de suite, car je ne retournerai pas. Sens-tu cette haleine de vent qui m'apportait la vie que tu vas m'ôter? Laisse-moi la respirer un moment.

Et le bruit lointain arriva encore une fois, mais si effacé qu'il troubla à peine le profond silence de la nuit. Kaëb tressaillit.

• — Oh! maître, dit-il en sanglotant et en montrant la route, là-bas, là-bas.

Rofifer, étonné de celte obstination, ne put s'empêcher de lui dire :

— Mais nous y courions tous les deux?

— Mais il faut que j'arrive seul, dit l'esclave, seul à l'endroit d'où part ce bruit. Retardez d'une heure votre course, d'une demi-heure seulement, et cet instant vous aura valu une lonij;ue vie de dévouement.

— Mais pourquoi? demanda Roger en qui la curiosité faisait place à la colère.

— Parce que, répondit Kaëb... Et, comme il allait continuer, une nouvelle ondée de vent souleva les cheveux de Roger, mais muette et sans rien apporter avec elle, ni bruit pour Roger, ni espérance, ni joie pour Kaëb; il baissa tristement la tête, et tournant son cheval du côté de Carcassonne, il dit à voix basse :

— Ah! ma vie s'en va ! ma vie s'en est allée.

Roger le regardait s'éloigner, lorsque Kaëb se redressa soudain, et revint près de son maître ; puis, avec une inexprimable prière dans le regard, dans la voix, dans le geste, il lui dit en lui tendant sa main droite :

— Maitre, casse-moi encore ce bras et laisse-moi partir.

— Kaëb, lui dit son maître, vaincu par cette sombre et singulière résolution, pars donc, tu vas à un amour ou à une vengeance : car on ne marche pas si obstinément à une trahison. Mais je te veux rendre le temps que je t'ai ravi. Prends cette écharpe de lin, enveloppe ton bras et monte mon bel Algibeck qui te portera comme le vent.

— Roger, lui répondit Kaëb avec un regard de joie, garde ton cheval et ton écliarpe, tu m'as donné tout ce que je voulais de toi, et pour ce que tu m'as donné, je t'appartiens désormais, car c'est moi qui me donne à toi maintenant. Regarde donc ce que tuas acheté pour un mot : car tu ne connaissais ni Kaëb ni son coursier.

— Aussitôt, de sa main droite, il descendit jusqu'à son poignet le bracelet d'or qui entourait sou bras gauche, et le serrant violemment dans ses dents, il l'aplatit et le rendit assez étroit pour maintenir la fracture; puis s'inclinant sur le garrot de son cheval, il le fit partir avec une rapidité dont nulle expression ne peut donner l'idée.

Algibeck surpris de ce départ s'élança à son tour, et,

tandis que Roger s'occupait aie calmer et à le retenir, Katib disparut, et bientôt après, le bruit de son galop ardent diminua rapidement, et s'éteignit tout à fait dans le silence de la nuit.

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