LE LOUP
Lorsque Roger se fut ainsi séparé de son esclave, il ralentit sa marche et se laissa peu à peu gagner par des rétlcxions sérieuses. D'abord il avait essayé, pour amuser sa route, de chanter ou de siffler tous les airs des rimes qu'il savait. Puis il avait joué avec son bâton ferré, tantôt en le faisant voler autour de lui, ainsi qu'eût pu le faire le plus habile montagnard, ou en le lançant en l'air et en le rattrapant malgré l'obscurité, comme les bateleurs basques. Mais il s'était bientôt ennuyé de ces deux occupations, et, par un de ces caprices si ordinaires à l'homme, il arriva que son esclave auquel il n'eût peut-être pas dit un mot ni demandé un service durant tout le reste de la route, lui fit faute, et qu'il se repentit d'avoir été assez indulgent pour le laisser partir. Puis, une fois sur le chapitre de sa propre indulgence, il se trouva trop bon; il se reprocha de n'avoir pas fait ;irréter Saissac, s'ancnsa en Ini-méme d'avoir laissé à Peillon la langue qui avait insulté la mémoire de sa mère, et la résistance d'Arnault lui parut mériter une punition éclatante. Toutefois ce concours de volontés qui s'étaient opposées à la sienne, ces deux amis que lui avait légués la tendresse d'Adélaïde, et qui semblaient acquitter, en sollicitude et en dévouement pour le fils, une dette de bonheur contractée avec la mère; ces deux rivaux qui avaient éloulfé pour lui une vieille haine d'amour et qui se trouvaient réunis dans leur
résistance; l'insolente repartie de l'ari^entier, et jusqu'à la facilité de Lombard; toutes ces circonstances revinrent à l'esprit du vicomte; il se sentit convaincu qu'il faisait mal sans pouvoir d'abord s'en rendre compte; et, comme il n'était pas face à face de ces observations qu'il avait si hautement repoussées, il se laissa aller à les discuter du moment que ce n'était que lui-môme qui se les faisait.
Et nous, comme le diable de Lesage, enlevons à la pensée son toit sous lequel elle se déshabille et se met toute nue, cachée qu'elle croit être aux regards, et, comme lui, plongeons dans les secrets de l'intérieur, si singuliers et si invraisemblables quelquefois. Or, c'était une curieuse étude que celle de la tête de Roger ; c'était une âme et un esprit ardents et vastes qui s'y disputaient et qui avaient à l'ordre de leur victoire un bras de fer et un corps infatigable et brave. Et c'est ce que vous allez lire que le vicomte et Roger se disaient l'un à l'autre en chevauchant tout seul.
— Or, commençait le vicomte, l'hérésie gagne tous les habitants de la province ; l'Albigeois est inlecté de Vaudois ; et moi, le plus faible souverain de ce pays, je leur offre asile et protection, en désobéissance des bulles et des canons des saints conciles. N'oublions pas que je n'ai pour Voisins que des hommes sans courage ni résolution, qui m'abandonneront à la première attaque sérieuse, etquime jetteront, moi, faible en territoire et en chevahers, à la merci de la colère de Rome.
— Mais, répondait Roger, si je permets aux hérétiques d'entrer et de trou ver sûreté dans nos villes, du moins suis-je bon chrétien ; et si la guerre me menace, quelle lance voudrait jouter contre ma lance, quelle épée se croiser avec la mienne ? Mon oncle Raymond me vendrait pour une labourée de terre, mais c'est un lâche que je ferai trembler en le regardant ; d'ailleurs n'est-il pas responsable de l'assassinat de Pierre de Gastelnau, légat du Saint-Père? n'est-ce pas un de ses hommes qui l'a frappé? et l'excommunication que Rome lui a lancée pour ce fait ne le jette-t-elle pas dans mes mains? Mon beau-frère d'Aragon est un libertin que je mènerai par la souqueuille de la première jolie ribaude que je lui donnerai. Aimery de Lara et son comté de Narbonne sont entre mes deux griiïes de Garcassoane et de Béziers: que je serrela
main (3t je l'écrase. Le comte de Foix est le plus enragé hérétique de la province, et mon premier appel le trouvera fidèle à sa cause.
— Mais, reprenait le vicomte, l'Eglise gémit et se plaint des progrès de l'hérésie : voici venir Milon, légat du pape, qui menace et qui promet de faire de l'Albigeois une nouvelle Ninive. La croisade contre les albigeois se prêche en France comme s'il s'agissait de Sarrasins ; on a déjà semé la discorde entre les seigneurs du [.ays ; les prêtres qui ont voulu garder leur indépendance ont été dépouillés de leurs sièges par les commissaires de Rome ; et les nouveaux choix qu'on a faits attestent un esprit de conspiration contre la noblesse du pays. Ainsi ils ont chassé de Toulouse le vénérable Raymond de Rabastens dont l'indulgence était le seul crime, lui, l'exemple de toutes les vertus patriarcales; et ils ont mis à sa place le misérable Foulques qui suscite à Raymond de Toulouse des querelles avec ses bourgeois, qui sème la division entre les châtelains qui relèvent de lui, qui l'aiTaiblitdans son autorité par les intrigues les plus impudentes, mais qui a pour excuse aux yeux du pape d'être sans pitié pour les hérétiques, car il donnerait son bras pour en faire un brandon à allumer leur bûcher. N'ont-ils pas aussi maintenu, malgré les censures des conciles de la province, l'abbé de Maguelonne, qui enlève les plus belles filles de ses domaines et les cache dans les cellules de ses moines ; et quoiqu'il frappe de la monnaie au coin de l'antechrist Mahom, dans laquelle il met un tiers de cuivre, disant que c'est une œuvre chrétienne que de voler les infidèles, ne l'ont-ils pas confirmé parce qu'il fait chasser les hérétiques à épieux et à chiens co[nme des bêtes fauves ? Chacun des évêquesdu piiys ne marche-t-il pas ardemment, sous l'impulsion de Rome, à usurper les droits des seigneurs, les uns par la force, les autres par la ruse? Toutes les abbayes, au lieu d'être gouvernées par des prévôts nommés par les suzerains, n'ontelles pas pris ou acheté le droit des abbés de les élire ellesmêmes? Et toi, vicomte, n'as-tu pas fait une faute encore aujourd'hui? et parce que tu as f;)it payer ta justice à Bélanger, l'en ;js lu moins perdue? et des hommes ne s'accoulumeroni-ils pas, peut-être, à voir leur seigneur là où ils trouveront leur juge ?
LK VICOMTK DE BÉZiEKf,. 83
— Oh! non, répon iil lloger, les choix mômes des légats perdront la cause qu'ils veulent défendre. On ne croira point à la religion qui veut triompher par le mensonge, à l'humanité qui ne prêche que bûchers, à la vertu qui n'a d'autres défenseurs que ladissolution et le vice. J'éclairerai Raymond, et Foulques n'est qu'un faquin dont je sifflerai les sermons; quant aux abbés, ils pensent plus à boire et à se goberger qu'à toute autre chose ; et celui de Belbonne, dont on nous fait tant de peur, applique toute son activité à étabUr une ligne d'hommes à cheval qui se rejoignent les uns et les autres, et qui lui apportent du poisson frais de la côte de Narbonne et de celle de Bordeaux, pour servir le même jour sur sa table un grand saumon du grand Océan et une belle dorade de la Méditerranée. Allons ! la première t'ois que j'irai à Toulouse, je pousserai jusque chez lui, et j'irai lui demander à souper. Pour mon évêque, Béranger, s'il s'avise d'être trop juste pour mes hommes libres, je ferai fondre ses vases d'or pour lui racheter mes droits, et je lui mettrai le manche démon poignard dans la gorge pour Tempêcherde crier ; ou s'il crie encore, va pour la lame.
— Mais, reprenait le vicomte, un tel crime attirerait sur toi l'anathème de toute l'EgUse, et sur tous ceux qui te prêteraient assistance ; tu n'aurais plus ni chevaliers, ni serfs même pour dénouer tes éperons. Et puis le pays est épuisé de tailles, de quêtes, et de toutes sortes d'impôts; les routiers le ravagent, brûlent les récoltes, et arrachent les vignes, pendant que tu vas chantant et courant le pays en aventurier. Quel jaloux n'as-tu pas alarmé par tes amoureuses entreprises? quel chevalier n'as-tu pas humilié de tes amères réflexions? quel prêtre n'as-tu pas longuemujt moqué et raiilé jusqu'à te faire crier : Assez ! par les plus impies ? quel ménagement as-tu gardé avec tes voisins, et combien en est-il do ut tu as saccagé le pays parce qu'un de leurs chiens avait poursuivi un daim de leurs terres jusque sur les tiennes, ou étranglé un de tes cerfs qui s'était réfugié sur les leurs ? ton caprice a été ta loi, et la violence ton droit,
— J'ai été vainqueur, et la victoire c'est la raison, reprit Roger.
— Mais, ajouta le vicomte, à mille signes certain?, il est évident que l'orage approche. Des rehgieux, le bâton bfiUK*
à la main, parcourent la France, et excitent les habitants (l'onlrc-Loire à se verser comme un torrent dans les belles plaines de l'Aquitaine et de la Provence; prends garde; tu es le plus jeune, ils t'attaqueront le premier.
— Je suis le plus fort, et ils s'adresseront mal, dit Roger.
— Si tu es le plus fort, ils s'adresseront bien ; car toi détruit, toute la chaîne seigneuriale s'échappera maille maille, ville à ville, château à chûteau. Penses-y.
— J'y ai pensé, répondit Roger, j'y ai pensé; et la cour plénière de Montpellier étonnera, certes, ceux qui y viendront, et ceux qui ne s'en promettent que plaisir.
— Mais n'est-il pas trop tard, et ne vas-tu pas perdre des jours précieux?
Et comme le vicomte avait raison, Roger, fatigué de la discussion, s'écria tout haut sans y faire attention :
— Demain, après-demain, ce sera assez tôt qnnnd j'aurai dépensé mes beaux sous melgoriens, et que j'aurai revu Catherine.
Puis il pressa doucement Algibeck du talon, et la course recommença rapide et capricieuse.
Pendant cette longue dissertation du vicomte avec luimême, la nuit s'était passée, et le matin nuançait Thorizon de pommelures empourprées : avec le jour le bruit s'éveillait et les joyeux oiseaux commençaient leurs chants. Roger remarqua cependant que les champs étaient déserts. Quelques rares paysans, dispersés dans la campagne, tentaient le hasard d'une récolte, peut-être saccagée avant d'arriver à sa maturité, et presque assurément enlevée par les quêteurs des monastères et les hommes d'armes des châtelains, s'il advenait que les routiers l'épargnassent et ne la fissent point paître à leurs chevaux. Roger traversait alors une partie du comté de Narbonne, et il établissait une comparaison avantageuse pour ses domaines : car, malgré la négligente administration du vicomte, i! avait cependant défendu ses hommes de quelques-unes des calamités qui dévoraient ce beau pays. Sa magnificence avait sans doute pressuré d'impôts les bourgeois et les seris de ses comtés, il avait souvent jeté en fêtes et en banquets les sommes qu'il devait à la réparation des murailles de ses villes, mais son esprit ^(uerrier avait délivré le pays des dévastations des Aragonais
et des malandrins, et sa haine contre le clergé avait réprimé les exactions des évêques.
Ainsi Roger avançait dans sa route et dans sa propre apologie, lorsque des cris lointains appelèrent son attention. Au milieu du long murmure qui bruissait au loin, on entendait s'élever de temps à autre la clameur d'alarme : Au loup! au coup ! Roger reconnut que c'était un de ces animaux, lancé par des paysans, qu'on poursuivait, et bientôt les aboiements des chiens, les sons du cornet à bec d'argent, lui apprirent que c'était une chasse en règle qui avait lieu. Il s'y précipita avec rapidité, et, tout plein du désir d'abattre la bête féroce. Il courait joyeux de \> user qu'il allait arriver sous son déguisement parmi de nobles dames et des chevaliers ; il se voyait inconnu au milieu de toute cette compagnie ; les seigneurs irrités de ce qu'il leur avait enlevé leur proie, les dames souriant à sa bonne grâce, les valets et les chasseurs l'épieu levé contre lui, et lui, Roger, après avoir rendu un sourire aux dames, jeté un regard insolent aux chevaliers et bâtonné quelques serfs, s'échappant sur son bon cheval Algibeck. Dans cet espoir, et regardant déjà ce qu'il avait rêvé comme accompli, il courait à faire siffler l'air autour de lui. A mesure qu'il avançait, les cris devenaient de plus en plus bruyants ; mais ils n'avaient pas cette ardeur sérieuse d'une chasse hardie, et puis les chiens ne donnaient qu'à peine; on entendait qu'ils avaient besoin d'être excités parle fouet; et, en consultant l'allure de son cheval, il ne vit pas que, dans sa rapidité, elle eût rien de cette retenue que le meilleur coursier garde à l'odeur d'une bête fauve. Algibeck jouait en courant, sa tête ni ses oreilles n'étaient tendues et immobiles. Le vicomte soupçonna que ce pouvait être quelque jeu de serfs et d'enfants, et il reprit sa marche indolente. A peine avait-il fait ainsi quelques pas, que lâchasse, qui d'abord semblait fuir devant lui, se rapprocha soudainement. Bientôt les cris : Au loup !... devinrent plus distincts, et il entendit qu'il s'y mêlait clairement des éclats de rire et des huées bruyantes ; les aboiements des chiens, quoique mous et inégaux, continuaient, et les cornets retentissaient de tout leur bruit criard et discordant. Dans ce moment, le vicomte se trouvait dans un chemin creux, entre doux élévations couronnées d'arbres
:G LE VICOMTE DE BÉZdîRS.
dont quelques-uns pendaient sur la route. Le bruit, les cris, les rires se rapprochaient de plus en plus, et de tempsàautrff il s'y mêlait des lamentations d'une nature si singulière, que Roger s'arrêta tout court. Enfin, sur la partie du bois qui s'élevait à sa droite, il entend crier les bruyères et se briser les halliers, et bientôt, sur les branches d'un arbre presque horizontalement couché au-dessus de la route, il voit s'élancer un monstre énorme ayant la brune couleur d'un loup. Cet animal court avec légèreté jusqu'aux extrêmes branches de l'arbre, qui se plient et se brisent sous son poids, et il tombe lourdement aux pieds d'Algibeck, qui, d'abord, se cabre épouvanté, et qui presqu'aussitôt se rapproche et se penche sur le monstre en le flairant. A l'instant même, les valets, armés de pieux, arrivent ; quelques chiens des plus animés se précipitent, et porte:ît la dent sur l'animal haletant. Un cri de douleur atroce s'échappe de cette peau fauve et velue : c'est un cri d'homme, un cri à briser l'âme d'un bourreau. D'un tour de son bâton ferré, Roger écarte les chiens et empêche les valets d'approcher.
— Holà! manant, lui crie un teneur de lesse, tu as frappé les chiens d'un noble homme ; commence par payer six deniers d'amende à moi son forestier, et laisse ce loup à la dent des mâtins, si tu ne veux qu'ils fassent de toi comme de lui.
~ Si tu ne veux que je fasse de toi comme de tes chiens, repart le vicomte, réponds : quel misérable et quel infâme, se disant libre et noble, a pu te commander cette affreuse expédition?
— Si tu veux le savoir, il te le dira bientôt lui-même, car il accourt en compagnie de sa noble et dame suzeraine; mais, comme il pourrait ])ien nous faire fouetter pour n'avoir pas lait selon ses ordres, va-t'en, à moins que nous ne lui montrions pour excuse deux peaux sanglantes au lieu d'une. Sus, mes chiens, sus au manant!
Roger lit tourner son bâton, Algibeck lança une preste ruade aux chiens qui venaient le ilairer, et deux ou trois iTiâtins éclopés, hurlant à ameuter une contrée, allèrent se èuclier derrière le forestier. Celui-ci, et les valets qui arrivaient l'un après l'autre, indignés de l'audace du manant, Icruudirent leurs pieux contre lui; mais Roger les prévenant,
adressa un coup de bâlon si furieux sur la tête du forestier, que celui-ci, après être resté immobile un moment, ouvrit et ferma les yeux convulsivement deux on trois fois, et tomba comme une lourde masse. Tous les autres serfs restèrent épouvantés. Cependant, à l'instigation de l'un d'eux, qui paraissait plus hardi que les autres, ils allaient se précipiter sur Roger, lorsque les pas des chevaux retentirent dans un chemin qui aboutissait à la route, et bientôt quelques cavaliers débouchèrent à deux pas du vicomte.
Le malheureux que Roger venait de sauver avait profité du relâche qui lui était si soudainement arrivé pour essayer de s'échapper, et il s'était traîné à quelques pas de l'endroit où le vicomte tenait en respect chasseurs et chiens. A peine les cavaliers avaient-ils paru sur la route, que Roger descendit de cheval, et se tourna du côté du misérable gisant qu'il chercha à secourir. Quelle fut sa surprise en reconnaissant sous ce bizarre accoutrement, tout recouvert de peaux de loup, avec une tête armée de dents énormes, le fameux Pierre Vidal, poëte provençal ! Fou de poésie, et le plus souvent fou d'amour, il était célèbre par ses nombreuses extravagances, et ses tentatives présomptueuses lui avaient valu plus d'une mésaventure. Roger comprit sur-lechamp quel avait pu être le crime de Vidal, mais il ne devina pas qui avait pu inventer une barbare punition d'une folie si connue. Pendant le peu de temps qui suffit à Roger pour faire cette découverte et ces réflexions, deux nouveaux personnages arrivèrent sur la route, et la voix d'un homme se fit entendre.
— Or, vous allez voir, noble dame, comment vos serviteurs savent punir ceux qui insultent par leurs désirs à l'austérité de votre vertu. Holà! forestiers, apportez en hommage à votre maîtresse la patte de cet animal. C'est la main, noble dame, qui vous insulta en vous écrivant des vers d'amour qui parlaient d'espérance. Avec cette correction, le bout de langue qu'un Sicilien lui fit couper à i\larseille pour avoir conté de longues histoires à sa femme, et l'oreille que lui arracha Beaudoin pour avoir écouté les doux propos de sa sœur : je pense que la bète sera guérie de la poésie et de l'amour.
Après cette courte harangue, le cavalier s'arrêla, et de-
s?. LE VICOMTE DE BÉZIERS.
meura fort étonaé de ne pas voir le t'oreslier présentant à la dame la main de Vidal coupée comme un pied de loup. Il répéta son ordre, et, s'irritant du silence qui répondit seul, il s'écria:
— Holà ! manants et écu^'^rs, où est donc notre gibier et notre forestier? Auricz-vous laissé échapper le premier, et ie second se serait-il échappé tout seul de peur de notre fouet?
— Hélas ! sire vidame, répondit le valet qui avait voulu ameuter ses camarades contre Roger, nous tenions le miiudit animal, lorsque ce manant s'est jeté entre lui et nous, et a frappé vos chiens de son bâton.
— Et le forestier ne l'a pas étendu mort à ses pieds ? s'écria le vidame furieux. Par la Pâque, il a trahi sa maîtresse en me laissant ce soin.
— Il n'a pas trahi sa maîtresse, répond le serf, et il vous a laissé plus de soin que vous ne croyez, car il était homme lige de celte châtellenie, et vous devez vengeance à sa mort.
Et, en disant ces paroles, le serf montra au cavalier le corps du forestier étendu la face contre terre et le bras jclé en avant de sa tête. A cet aspect, le chasseur, sans répondre un mot, se précipita sur Roger le pieu levé. Mais celui-ci se retournant vivement, fit voler d'un coup de son bâlon l'arme du chevalier, et, le saisissant par une jambe, le renversa durement de son cheval; puis, s'élançant sur lui, il lui posa le pied sur la gorge avant qu'il eût le temps de se reconnaître, et lui cria :
— Vassal lâcbo et fanfaron, si tu bouges je te brise le crâne.
Le clievalier voulut se dégager, mais le pied du vicomte lui pesait comme une enclume sur la poitrine ; et les valets le voyant ainsi livré à la merci de Roger, n'osaient s'avancer pour le secourir. La dame, à cet aspect, poussa vivement son cheval du côté de Roger. Mais en le regardant elle s'arrêta, et une subite pâleur lui blanchit le visage. Le vicomte, à son tour, laissa percer siirses lèvres un sourire d'iudiguati(Ki et de mépris ; et retirant alors son pied de la gorge du noalheureux, il ôta sou chaperon, et dit à la dame, avec une courtoisie dédaigneuse :
— Ce sont de pareiLs loups ([u'il faut à la Louv». Je (^e-
LE VICOMTE DE BKZIt.US. oO
naultier ; je le sais et ne m'en étonne pas; mais peut-on savoir depuis quand elle les chasse, depuis quand il faut des hommes aux dents de ses chiens ?
Puis il ajouta à Yoix basse et presque inintelligible :
— Est-ce le rebut de ses baisers qu'elle leur jetle :
La pâleur d'Eliennette devint presque affreuse, malgré sa surprenante beauté. Cependant elle contint l'expression de la rage qui l'animait, et fît sigue à son vidame de se tenir à quelques pas. Puis, du haut de son cheval, regardant Roger, les paupières à demi closes, faisant glisser ses regards à travers ses longs cils, elle lui jeta un sourire, et, d'une voix qui tremblait doucement, elle lui dit, en paraissant vouloir respecter le mystère de son déguisement :
— Etes-vous si mal appris, mon jeune bourgeois, de ne pas savoir que ce qui est permis à l'un est défendu à l'autre ? Si vous m'aviez plus connue, vous en seriez persuadé.
— Ce dont je suis persuadé avant tout, reprit Roger sans faire semblant de comprendre ce que voulait lui rappeler Etiennette, c'est qu'il n'est permise personne d'user d'un chrétien comme d'un bête fauve ; et ce que je tiens pour vrai, c'est que le chasseur qui prête son cheval à ce cruel caprice d'une femme est indigne de la ceinture militaire.
Etiennette, qui voyait qu'une querelle allait s'engager, se hâta de prévenir la réponse du chevalier, et dit sèchement à Roger :
— Maître bourgeois, si vous allez à Montpellier, priez de ma part la belle Catherine Rebuilc de vous dire s'il y a grande différence entre le jongleur qui se fait loup ]^our plaire à la dame qu'il aime, et le suzerain de quatre comtes qui se fait manant pour être rebuté par la fille d'un insolent bourgeois.
Ce fut le tour de Roger d'être interdit. Il regarda Etiennette avec colère ; elle lui répondit par un regard de mépris. Cependant il se remit, et répliqua à 'a châtelaine :
— La ditl'érence, c'est que l'un siit ce qu'il fait et où il va, taudis que celui-ci est un pauvre fou dont on se sert comme d'un jouet.
— Ils sont, aussi fous l'un que l'autre, dit une voix forte à côté de Roger; seulement l'un est fou de la tête et l'autiu du cœur, et tous deux sont des jouets de femme.
En se retournant, Eliennetle et Roger aperçurent derrière eux un homme d'une taille colossale, le visage barbu, le front presque couvert de cheveux noirs et crépus. Il était à pied, et portait, comme Roger, un long bâton ferré et un énorme couteau. Roger le regarda sans se rappeler l'avoir jamais vu. Etiennetle eut un mouvement de joie en le reconnaissant.
— S'ils sont fous tous deux, répondit Roger en fronçant le sourcil, du moins il y en a un pour qui nul de vous ici n'a les dents assez longues ; et celui-là dit que ce sont des lâches, qui déchirent le faible et qui n'oseraient égratigner le fort.
Le nouveau venu répondit iièrement :
— Voici un couteau qui a dépecé plus d'une peau qui se croyait plus dure que celle d'un loup. *
A ces paroles, Etiennette et cet homme échangèrent un regard où tout un marché sembla conclu dans un instant. Lo malheureux jongleur, pendant cette discussion, s'était traîné jusqu'aux pieds du vicomte. Il était couvert de morsures et inondé de sang ; il se souleva un peu lorsqu'il fut près du cheval d'Etiennette, et, se mettant à genoux, il lui dit d'une voix faible et presque inarticulée :
— Je suis votre loup, u' est-il pas vrai '/ je suis votre loup. Oui, sire, reprit-il, en se retournant vers Roger, la farouche Etiennette, dont la vertu sauvage lui a valu ce titre si beau de Louve de Penaultier, cette tière châtelaine m'a dit : Je ne veux pas perdre ce nom que tu aimes, et [jourtant je t'aime autant que tu aimes ce nom : deviens mon loup, et la Louve te récompensera.
Roger jeta un regard de pitié sur le malheureux poëte ; puis s'adrcssant à la châtelaine, il lui dit amèrement :
— Oh! je comprends maintenant les paroles de votre vidame : il faut eiïacer des propos de nos chevaliers le souvenir d'une nuit trop fameuse ; le traitement fait à cet amant doit servir de démenti au traitement fait à un autre. Du sang répandu sur une robe blanche y cachera des taches de vin, et quelques peaux de loup jetées sur un lit en voileront le honteux désordre. N'est-ce pas cela, Etiennette?
EIJc ne comprit que trop cette allusion à une nuit d'orgie; mais elle n'eut pas la présence d'esprit d'y répondre: l'iu-
connu s'en chargea, et il ajouta avec un rire significatif:
— Cela est vrai, mais le choix est mal fait ; car un peu de sang noble et un habit de manant conviendraient mieux à cet emploi.
— Tu as raison, s'écria la dame de Penaultier, tu as raison.
Cette fois, le signe d'intelligence qu'elle échangea avec l'inconnu ne put échapper au vicomte. Il comprit toute Ja menace renfermée dans les paroles de cet homme, et l'assentiment donné à cette menace. Il regarda autour de lui, et vit qu'il n'était entouré que d'ennemis : cependant il était assuré qu'Etiennette n'oserait commander manifestem.ent un meurtre à ses serviteurs, et qu'en se nommant il arrêterait l'obéissance des plus dévoués. Mais à un geste qu'elle lit, tous s'éloignèrent et disparurent dans le chemin par où ils étaient arrivés. Etiennette elle-même poussa son cheval vers ce chemin ; mais, se retournant tout à coup, elle revint sur ses pas et s'arrêta près de Roger. Le malheureux Vidal était étendu mourant à ses pieds : l'inconnu, à quelques pas, restait immobile, appuyé sur son bâton. La dame de Penaultier regarda un moment Roger : elle semblait se complaire à parcourir ces beaux traits si fiers et si calmes; on pouvait voir qu'un ressouvenir faisait battre son cœur, enflammait ses joues d'une vive rougeur et affaissait sous une pensée enivrante le dur éclat de ses yeux : elle sembla combattre un moment cette pensée; puis s'en laissant dominer tout à fait, elle tira de son sein une longue tresse et dit à demi-voix à Roger :
— Voici de beaux cheveux coupés sur le seul front qui se soit jamais appuyé sur mon cœur. Ah! que j'en possède encore une fois autant, et j'en ferai une chaîne qui me liera comme une esclave et une servante!
En disant ces paroles, la voix d'Etiennette était faible et suppliante; son corps, à demi penché sur son cheval, était comme suspendu au-dessus de Roger ; elle planait, pour ainsi dire, sur lui, et son regard le dominait et l'embrassait à la fois. Un sourire de Roger, et il semble qu'elle tombait éperdue dans ses bras. Le vicomte recula d'un pas, et, sans lui répondre, il couvrit dédaigneusement sa tête de son chaperon, et lui cacba ces cheveu^t dont elle tenait une tresse si
soigneusement conservée. A ce moment, Eliennette se redressa sur son cheval et cria à l'inconnu :
— Perdriol, il me faut de ses cheveux, c'est à toi à m'en donner. Voici de quoi les reconnaître!
Et en même temps elle lui jeta la tresse qu'elle avait en ses mains et une lourde bourse. L'inconnu la saisit, et, la faisant sonner, il répondit avec un horrible sourire :
— Si beaux que soient ces cheveux, voici de quoi payer toute la chevelure.
Aussitôt la dame de Penaultier, tournant bride, s'élança dans le chemin par où ses domestiques s'étaient éloignés, et, du pied de son cheval, elle heurta en passant le malheureux Vidal, qui, ainsi rappelé à lui, trouva la force de murmurer encore :
— Je suis votre loup., je suis votre loup, n'est-ce pas ?