LA DERNIERE NUIT
Dans cette mémo (our, à différentes hauteurs, dans diverses sa! ^, s'agiidient des sentiments bien différents et qui tous cependant aboutissaient au même objet.
Dans le souterrain de cette tour, Buat et quelques amis déterminés attendaient l'heure arrêtée pour monter à l'escalier secret.
Au sommet de cet escalier. Lombard, assis devant une table, y buvait largement le vin que Foë lui versait en abondance.
Plus haut, Kaéb, la tête appuyée sur ses genoux et accroupi par terre, semblait dormir et méditait.
A côté, Roger et Agnès écoutaicat et attendaient.
— Roger, disait Agnès, vont-ils venir bientôt ?
— Pas encore, disait Roger brùlaat lui-même d'impatience, pas encore. Kaëb ! cria-t-il, donne-moi un coup d'eau.
— Maître, répondit l'esclave, toute l'eau que m'a remise le sire de Lombard est épuisée.
— On a oublié de nous envoyer de l'eau, dit Agnès, on n'a placé que du vin sur cette table aujourd'hui.
— Cela se peut, dit Kaëb. Et il se retira.
— Ah ! dit Roger, jamais attente ne m'agita à ce point. Conçois-tu, Agnès : la liberté, la gloire, la vengeance, des ennemis à fouler aux pieds ; ton bonheur, ta jeunesse à couronner de puissance et d'amour? Ah ! le sang me bout, touche mon cœur, il brise ma poitrine. J'étouffe, donne-moi de l'air, puisque je ne puis éteindre ma soif.
Il faisait nuit, et cependant Roger essaya plusieurs fois de lire un parchemin qu'il tenait à la main.
— Agnès, n'est-ce pas qu'il m'annonce que ton frère d'Aragon s'est armé, que notre oncle de Toulouse s'arme de mémo, que iMinerve et Cabaret sont encore debout?
— Oui, dit Agnès qui avait lu avec Roger ce billet de Buat, que Roger ne pouvait lui lire et qu'il se répétait avec joie. Oui, et dix hommes détermiués nous attendent à la sortie du souterrain.
— Sans doute, dit Roger, Buat m'aura apporté des armes? Des armes, monépée, mon avenir, ma vengeance. Ah 1 Agnès, tu n'es pas conten te et heureuse ?
— J'ai peur, dit Agnès.
— Peur, dit Roger, quand c'est Buat qui a fait cette entreprise ? Mais tu ne peux pas juger de ce qu'est Buat ni de ce qu'il peut. Ainsi, tu ne connaissais pas Nathanias, mais moi je le connais, je lui ai parlé cent fois en ma vie; et , quand Buat est entré sous ses habits de juif, j'ai cru voir Nathanias devant moi. Oh! j'en suis sûr, il réussira. Agnès, je le sens là, il réussira.
Ainsi , entre Agnès et Roger , c'était le trouble et l'inquiétude de l'espérance! leur entretien n'était plus que d'avenir; ilsavaif;nt dix lois vécu leur vie dans leurs projets et dans l'arrangement de tout ce qu'ils devaient faire, et ils en faisaient d'autres atout moment. Pour un captif, la liberté est si vaste qu'il lui semble qu'il trouvera à y enfermer le monde et Tétcrnité.
Près d'eux, dans la salle voisine, Kaëb avait repris sa place. Et voilà ce qu'il disait en lui-même, rapportant tout à
Fa passion, ne faisant entrer dans ses réflexions ni les calculs de rambition ni ceux de la crainte; ne comprenant d'autre passion que l'amour, d'autre crime que la mort d'un rival :
« Lombard m'a remis du poison pour le vicomte. Oh ! je comprends pourquoi : c'est que l'amour do Foë pour Roger le torture et le lait mourir. Si je tuais Roger, Lombard pourrait être aimé, ou du moins il ne serait plus jaloux , et je serais seul malheureux. Roger vivra ; je ne lui donnerai pas ie poison ; car c'est du poison, je l'ai reconnu à la face livide de Lombard, quand il me l'a remis, en me disant: Ceci est l'eau du vicomte : je l'ai reconnu; car j'y ai plongé mon doigt et je sais la saveur de ce poison. Je ne le donnerai pas à Roger, mais je ne le dirai ni à l'un ni à l'autre; car maintenant je suis leur maître à tous deux. »
Plus bas. Lombard, déjà à moitié ivre malgré ses habitudes de tempérance, avait fiai par perdre dans le vin l'agitation convulsive qui l'avait tenu toute la journée. Il s'excitait à boire, et Foë l'animait et semblait imiter son exemple. Bientôt les chaleurs du vin allumèrent les désirs de Lombard: il se pencha vers Foë et l'attira vers lui; elle le repoussa, mais assez doucement pour qu'il obtînt en ce moment plus qu'il n'avait jamais obtenu, un baiser presque librement accordé. Il ne crut pas à la bonne volonté de Foë, tant l'astuce de cet homme surnageait dans le vin dont il s'inondait : mais il supposa que l'ivresse faisait sur l'esclave ce que n'avaient fait encore ni prières ni menaces. Il s'excita donc à son tour et l'excita lui-même , la suivant d'un regard rouge d'ivresse et de passion, tandis qu'elle s'aifaissait lentement dans les mouvements incertains de faiblesse et d'étonnement, comme heureuse et surprise de ce qu'elle sentait. Peu à peu la tête de Lombard s'exalta et brûla tout ;à fait, et lorsque Foë, feignant de se laisser aller aussi tout à fait à l'ivresse, lit glisser sur lui des regards troublés et trempés de volupté, il s'élança vers elle. Elle s'enfuit dans sa chambre : il l'y suivit avec ardeur, et la lutte qui s'engagea entre eux fut assez courte pour que Kaëb, qui écoutait, l'oreille au plancher, se sentît le corps glacé d'un frisson convulsif, tandis que son cœur, brûlant coimne un charbon, battait avec violence dans sa potrine.
Pendant ce temps Buat gravissait Vescalier qui conduisait à la ciiambre de Lombard; il monte, et plusieurs fois il s'arrête , s'assurant si son poignard sort bien du fourreau, si son épée, qu'il tient à la main , ne s'cmousse pas sur les pierres qu'il tâte de la pointe. Enfin il arrive et pousse la porte qui donne dans l'embrasure de la croisée ; il entre, la chambre est déserte; une lampe veille; sur une table il y a les débris d'un festin. Cependant un bruit sourd se fait entendre et une voix répond :
— Ce n'est rien , Raymond, ce n'est rien , mon beau sire, dors à côté de moi , dors paisiblement.
Buat écoute, et de longues aspirations lui apprennent que Raymond Lombard a cédé au sommeil ; il s'approche, et Foë paraît nue sous une chemise de toile, les cheveux flottants, dans le désordre d'une femme qui se lève du lit où dort son amant. Elle tient à la main une clef : c'est celle de l'escalier qui monte chez Roger. Mais derrière cette porte Kaëb écoute, et quoique Buat parle bas et Foë plus bas encore, les organes de l'esclave sont si subtils, un sentiment indicible de haine les a tellement aiguisés, qu'il saisit les mots suivants qui retentissent à son oreille comme s'ils avaient été sonnés par la voix éclatante d'un démon :
— Ah! j'avais eu raison de compter sur toi, dit Buat. -- Tu vois que j'ai tenu ma promesse, répondit Foë.
— Mais comment as-tu éloigné Lombard? dit Buat.
— Regarde-moi, reprend Foë.
■— • Ainsi? dit Buat en s'arrêtant et en considérant, laulôt cette femme demi-nue, les cheveux dénoués, et tantôt la porte de cette chambre que la veille elle habitait seule.
— Ainsi, dit Foë, je me suis livrée à Lombard, et ne pouvant le tuer par le poison et l'endormir dans la mort, je l'ai épuisé de caressos et endormi d'amour.
— Tu aimes donc bien Roger? dit Buat.
— Assez, dit Foë, pour m'ôtre donnée à un autre pour lui. > ces mots, un bruit imperceptible se fil entendre et les
avertit que chaque moment était précieux; Buat ferma la porte de la salle des gardes, ouvrit celle de l'escalier, et Foc rentra dans la chambre où était Lombard, pour l'arrêter si quelque bruit venait à l'éveiller. A l'instant même, Kaëb entra rapidement dans la chamijie du vicouiU\
îl avait fallu à Raymond Lombard toute une nuit, tout un jour de combat furieux avant de dire à Kaëb : Voici l'eau de ton maître, cette eau qui était du poison. Dans ce combat, un parti était appuyé en son àme de la peur du passé, des chances de son ambition, du soin de sa vengeance. Et cependant, il avait fallu tout un jour et toute une nuit au crime pour rester vainqueur. C'est que ce n'est pas impunément qu'une civilisation, toute grossière qu'elle soit, touche à l'àme d'un homme. Ces mots : devoir, honneur, fidélité, ne bourdonnent pas vainement à l'oreille la plus sourde; c'est que quand ils n'y parlent plus pour être écoutés, ils y retentissent encore pour tourmenter ; c'est que Tâme humaine, livrée à son instinct de bien ou de mal, marche violemment et sans bride, à ses vœux d'amour ou de haine ; c'est que Lombard, qui avait eu besoin d'un intermédiaire pour parvenir à empoisonner son seigneur, avait pâli en présentant le poison à l'esclave qui devait le servir, tandis que l'esclave était calme et satisfait en disant à son maître et en le lui présentant :
— Maître, voici une coupe d'eau que je viens de trouver. N'ayant pas plus de remords de le tuer pour sa vengeance
que Foë n'avait de honte de s'être donnée pour son amour, tous deux au même point de nature absolue et indisciplinée.
Cependant Buat parut.
A l'exclamation sourde mais subhme qui partit du fond de l'âme de Roger, Agnès fit taire ses craintes, et Buat, leur imposant silence de la main, répondit en tendant à Roger son épée :
— Oui, dit Roger en la prenant, mon épée, c'est comme ta main fidèle et terrible. 11 l'attacha à son flanc.
Buat lui donna aussi un poignard que Roger passa à sa ceinture. Il lui donna son casque, ses gantelets et sa hache d'armes; et Roger ainsi vêtu, ainsi armé, l'épée au flanc, le casque en tête, lui qui n'avait vu ni touché une arme depuis sa captivité ; Roger, comme enivré de ce fer qui le ceignait et semblait lui rendre sa force en le touchant, sa liberté, son pouvoir, Roger s'écria :
— A moi la Provence, maintenant 1
Aussitôt il prend Agnès dans ses bras et court vers la porte. Oh ! la liberté! la liberté I elle était à dix marches au-dessous
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de cette chambre, car l'escalier secret gagné, le salut était gagné. La liberté, le pouvoir, le bonheur, ils étaient à deux minutes de l'heure qui passait, car minuit allait sonner; mais ces dix marches à franchir, ces deux minutes à passer le poison ne les donna pas à Roger. Arrivé à la porte de la chambre, il se trouble, il chancelle, il tombe. Buatn'a pas le temps de s'étonner, Agnès n'a pas le temps d'avoir des pleurs; tous deux regardent stupéfaits, anéantis.
— Roger, dit Euat à voix basse, tant d'émotions t'accablent, assieds-loi. Attendons.
Roger ne répond pas et reste couché par terre.
— Roger, dit Agnès, c'est Tagitation de la journée. Calmetoi.
Elle prend la main de Roger; mais cette main ne brûle pas de lièvre ; elle n'est môme plus tiède de vie ; elle est froide. Agnès pousse un cri terrible et désespéré, un cri où le soin du salut et de la liberté est oublié, car une affreuse Idée lui est venue au cœur.
— Ahl crie-t-elle, il est mort il est mort
— Mort ! dit Buat en se précipitant vers lui et en touchant son cœur qui ne bat presque plus... mort... mort.... nlort... mort.... et il ne peut répéter que ce mol qui sort lent et régulier de sa poitrine, sombre et retentissant comme un tocsin, tandis que sa main cherche la vie au front, à la bouche, aux mains, partout.
Ils s'écrient tous deux; ils oublient qu'on peut les entendre, lorsque Foë, attirée par leurs cris, s'élance dans la chambre, s'étonne et s'informe de ce qui se passe; puis, voyant Roger ainsi étendu, elle porte sa main au front, comme si tout le malheur de cette nuit s'y illuminait d'un teirible éclat : elle se jette à genoux à côté de lui, demande un flambeau, soulève le vicomte, écarte ses cheveux de son front et consulte le visage paie du mourant.
— Mais, sï'cria Buat, qu'est-ce donc?
— C'est, dit Foë, dont le regard devient fixe et arrêté, c'est le poison.
Et elle laisse tomber la tête de Roger, qui heurte le pavé ; et elle tombe à côté de lui, et Kaëb, (jui tenait le flambeau, le laisse tomber aussi en s'écriant avec un rire funeste :
— Oui, c'est le poison!... Puis il s'enfuit.
Biiat veut s'élancer sur lui ; mais un sourd gémissement le retient ; il se retourne et voit Roger qui s'agite ; il se penche vers lui, mais ne peut entendre les mois qu'il murmure à voix basse, car les gardes de la salle inférieure, alarmés de tous CCS cris, ont voulu forcer la porle et la heurlent avec fracas. Cependant il approche son oreille de la bouche mourante du vicomte, et il entend ces derniers mots :
— Frère, frère, sauve-toi... tu me vengeras...
Puis Roger, prenant la main d'Agnès qui était tombée évanouie près de lui, ajouta en la mettant dans celle de Buat :
— Tu protégeras mon fils...
Puis il expira. Buat se relève ; il eut un moment d'hési talion : on ne saurait dire à quoi il pensa, si ce n'est qu'un moment il chercha quelqu'un à tuer sur ce cadavre, le premier venu, un innocent peut-être ; il fallait du sang à cette douleur. Il pense à Lombard ; il prend Agnès dans ses bras et appelle Foë; Foë ne répond pas. Buat la laisse, et descendant rapidement de l'escalier, soutenant la vicomtesse d'un bras, et de l'autre tenant son épée, il s'élance dans la chambre de Lombard ; mais Kaëb était descendu avant lui, et Lombard gisait par terre un poignard dans la poitrine.
— Ah ! dit Buat avec un rugissement terrible, à Simon de Montfort alors I
Un moment après, quand les gardes eurent achevé de briser la porle, ils ne trouvèrent dans la tour que les débris d'un festin et trois cadavres : celui de Lombard, celui de Foë et celui du vicomte de Béziers.