‹ Le vicomte de BéziersChapitre 20 sur 22 · LA LETTRE · texte numérisé non relu

LA LETTRE

« Sire Lombard, j'ai de fâcheuses nouvelles à vous apprendre ; les choses n'en sont plus au point où vous les avez vues devant Garcassonne; l'esprit de division dans l'année, l'esprit d'insurrection parmi les peuples, gagnent de jour en jour. Après la prise de Fanjaux, il semblait que rien ne pût résister à notre marche; mais c'est vainement que j'ai assiégé les châteaux de Minerve et de Cabaret ; il m'a fallu reculer devant les difficultés insurmontables de leur position. Les deux seigneurs qui les commandent sont, dit-on, encore plus amis de leur ancien vicomte que partisans des hérétiques : ils espèrent le délivrer; il semble qu'on oublie l'esprit de cette guerre toute divine, pour en faire une querelle de suzerains à suzerains. St-Pol a quitté l'armée sous ce prétexte ; le duc de Bourgogne emmène ses troupes ; dans deux jours, je resterai seul ou presque seul, et dans cette situation, il est fort heureux qu'un homme de la puissance et de l'activité de Roger soit en nos mains. J'espère que vous ne vous relâcherez en rien de la rigueur de votre surveillance. »

Lombard s'arrêta et réfléchit; il pensa que, le succès des affaires tournant d'un autre côté, il aurait peut-être à se repentir de la route qu'il avait choisie, mais il était trop engagé pour pouvoir reculer, et cette rétlexion ne fit que traverser son esprit; il continua :

« Ce n'est pas que les ennemis me manquent, car déjà le comte de Toulouse, que j'ai fait sommer de me hvrer son château d'Auterive, m'a fait répondre insolemment qu'il n'avait ordre ni sommation à recevoir de moi; le roi (rAragon

arme en toute hùte, et, malgré ralliance que m'a offerte le comte de Foix, je puis être assuré que ce n'est qu'im leurre pour se mieux préparer en secret. Mais aucun de ces hommes n'a la tête assez forte ni l'esprit assez ferme pour diriger un si vaste mouvement; le vicomte seul le pourrait. A propos de vicomte, vous ne m'avez point dit qu'il fût trèsmalade. Je l'ai appris par le bruit public. »

Lombard s'arrêta de nouveau. Il n'y avait que quelques heures que le vicomte était malade, et déjà Simon le savait. C'était chose impossible, vu la distance qui les séparait. Il relut la phrase, et jugea que Simon avait été trompé par quelque faux bruit. Cependant il réfléchit à ces derniers mots, et reprit sa lecture plus attentivement :

« D'un autre côté, la posilion de l'armée deviendra presque impossible, si ce qu'on me mande de Paris est certain, que Philippe a admis l'appel du vicomte, et le rétabUt dans la suzeraineté de ses comtés. »

Lombard, tout surpris, posa la lettre sur la table. Il calcula ce qu'il avait fallu de temps pour aller à Paris, pour voir le roi, pour obtenir un jugement des pairs, et pour revenir; et il vit que Monlfort n'avait pu recevoir les nouvelles qu'il annonçait. En tout cas, si quelqu'un était arrivé d'une manière plus rapide que personne, ce devait ôtreNevcrs, et Nevers serait déjà à Carcassonne si quelqu'un pouvait y être. Ces nouvelles étaient donc pure supposition, faux bruit, comme celle de la maladie de Roger. Deux faux bruits en cette lettre auxquels Montfort prête créance! Lombard resta longtemps les mains appuyées sur ses genoux, les yeux ouverts devant lui, profondément absorbé. Il pensait qu'il y avait une trace à suivre pour comprendre cette lettre, et ne la trouvait pas; enfin il se décida à poursuivre.

« Si cela arrive ainsi, j'en serai charmé, car cela mettra un terme à la captivité du vicomte, dont la prison pourrait peut-être aggraver la maladie et amener la mort. Je n'ose prévoir toutes les accusations qui fondraient sur moi si tel malheur arrivait, car pour vous il ne serait question que de prouver que vous avez fourni un médecin au vicomte, et tout serait dit, puisqu'il n'y a que le cas où il serait frappé d'une mort violente où vous avez à en répondre. Quant à moi, je quitterai l'armée, et irai chercher ailleurs la gloire

que j'espérais ici. C'est à vous de juger quel parti vous voulez prendre.

» D'après toutes ces nouvelles, c'est tout au plus si j'ose encore signer : Comte de Montforl, vicomte de Béziers. Il faut aussi rayer de votre signature : Seig-^ur de Carcassonne. Que Dieu vous aide.

)) Occupez-vous de la maladie du vicomte. »

Lombard avait achevé la lettre sans s'arrêter. Enfin il était sur la voie. Quand il eut fini, il se laissa aller à respirer avec force comme un homme qui porte un fardeau sur sa poitrine. Il jeta un regard inquiet autour de lui, et recommença à relire la lettre. Cette fois, il la lut d'un bout à l'autre, et, après l'avoir finie encore, il se dit, si bas qu'il put s'entendre à peine :

— Oui, c'est cela.

Après ces mots, il retourna la lettre pour découvrir si elle n'avait pas quelques caractères cachés ; il la plaça entre ses yeux et la lampe pour voir s'il ne verrait rien dans la transparence du parchemin. 11 ne découvrit rien. Tout à coup un léger bruit se fît entendre ; il se leva soudainement en serrant cette lettre avec terreur dans son sein. Cependant cette lettre était innocente; mais il l'avait lue au delà de ce qu'elle semblait dire, et ce parchemin eût porté, en caractères de sang : (( Assassine Roger, » qu'il ne l'eût pas cachée avec plus d'effroi. Ce n'était rien : Foë ou quelques gardes qui avaient remué dans une des salles voisines. Lombard fat longtemps avant de reprendre ou plutôt de recommencer une nouvelle lecture de cette lettre; il se leva, marcha avec agitation, prit une cruche pleine de vin et une coupe ; il s'en versa une bonne moitié, et la but d'un trait. Cela fait, il se rassit à côté de la table, et reprit sa lettre et la relut une troisième fois. Il la parcourut encore avidement, et ne s'arrêta qu'à cette phrase : « Il n'y a que dans le cas où il serait frappé de mort violente où vous avez à en répondre. » A ce moment, il pensa à la maladie réelle du vicomte, à Nathanias qu'il aurait pu ne pas faire appeler. Pensait-il aussi qu'il aurait pu laisser mourir Roger faute de soins ; cherchait-il comment il pourrait réparer cette imprudente humanité; calculait-il qu'un coup de poignard saigne, qu'une corde serrée au cou

meurtrit, que nul assassinat n'est discret? Nous ne savons :

mais sa réflexion l'absorbait complètement : sa main gauche, qui tenait la lettre, pendait appuyée sur son genou, sou œil fixe et ouvert devant lui né voyait rien, et sa main droile cherchait machinalement sur la table sa coupe qu'il avait de nouveau remplie; il la trouve, la saisit, la porte à ses lèvres. Un hasard, un mouvement involontaire fait qu'il baisse les yeux vers sa coupe : ce n'est pas le vin qu'il a versé, c'est le poison. Il la repose sur la table et se recule épouvanté. Mais cette coupe reste devant lui, et absorbe insensiblement ses regards, et alors entre lui et elle commence un dialogue infernal. Si l'on pouvait entrer dans le secret de ces funestes visions où se discute le crime, et où il trouve les raisons de sa nécessité, on pourrait supposer que, sur cette coupe que Lombard regardait d'un œil fixe, flottait sur le poison une ombre, à laquelle il parlait en disant : — Quel bonheur m'a averti que c'était le poison? Et la coupe répondit : — C'est que le poison que j'enferme n'a pas l'aspect du vin que tu voulais boire. — En effet, c'est la transparence et la limpidité de l'eau. — Un autre y eût été trompé, un autre n'eût pas connu le secret! — Un autre!... Roger, peutêtre?... — Roger..., comme un autre. — Mais ce poison ne laisse-t-il point de traces? ~ Foë peut te le dire. — Le voudra-t-el le? — Essaie.

Arrivé à cette voie, Raymond Lombard en calcula toutes les chances. Lorsqu'il se représentait Roger libre et redevenu maître de ses comtés, il comprenait qu'il n'y avait pour lui d'autre parti que la fuite, tandis que, Roger mort, l'avenir s'ouvrait si large à son ambition qu'il ne l'avait pas même mesuré tout entier. Cependant l'idée du crime l'épouvantait, car empoisonner son seigneur était un crime qui était une lâcheté, et une lâcheté était peu commune à ce siècle de violences. Lombard allait et venait, s'agitant dans cette chambre ; sa respiration était haletante ; il suffoquait sous le combat qui se passait en lui. A plusieurs fois il essaya d'étourdir ses pensées dans le vin ; à chaque fois la coupe et le poison s'offrirent à lui comme un démon tentateur. Il combattit d'abord la tentation ; mais, à force de la combattre, il s'accoutuma à la regarder en face; peu à peu elle lui devint moins éi)ouvanlable, et bientôt il ne resta au poison d'autre hideur que les traces qu'il pourrait laisser. Lue fois qu'il

n'y eut plus que cet obstacle, la résolution de Lombard ne tenait plus qu'à un mot ; ce mot, Foë pouvait le prononcer ! Lombard entra chez elle.

Par quelle fatalité arriva-t-il que Foc, si rebelle d'ordinaire à ses désirs, lui répondit ce soir-là avec complaisance, et que lorsqu'il lui parla de la propriété de ce poison, elle répondit qu'il était terrible et rapide, et ne laissait que des traces si légères qu'il fallait l'œil savant d'un médecin habile pour les reconnaître. Etait-ce qu'elle commençait déjà par cette apparente soumission l'exécution du dessein qu'elle acheva le lendemain? Nous devons le croire. Mais une heure après, Lombard, qui croyait Nalhanias im célèbre médecin, le fît chasser du château.

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