‹ Le vicomte de Bragelonne; ou, Dix ans plus tard; complément des Trois mousquetaires et de Vingt ans aprèsChapitre 12 sur 25 · I. lU · texte numérisé non relu

I. lU

sae LE TICOMTE DE BRAGELONNE.

— Et vous trouvez que le roi a eu tort, cheyalier? te» manda Monsieur.

— N'ôtes-vous point de ipon avis, prince?

— Pi»s tout à fait, mon cher chevalier^ et j'approuve le roi de n'avoir p«»int fait rage contre un malheureux plus fou gua malintentionné.

— Ma foi! dit le chevalier, quant à moi, j'avoue que cettô magnanimité m'étonne au plus haut point.

— Et pourquoi celât demanda Rûlippe .

— Parce que j'eusse cm le rc^^olns jaloux, répbqua mô*diamment le chevalier

Denuis quelques instants. Monsieur sentait quelque fÈtom d'irritant remuer sous les paroles de son favori; ce der^^ mot mit le feu aux poudres.

— Jaloux! s'écria le prince; jaloux! Que veut dire oo mot-là? Jaloux de quoi, s'il vous plaît, ou jaloux de qui?

Le chevalier s'aperçut qu'il venait de laisser échapper mt de ces mots méchants comme parfois il les faisait. Il essaya donc de le rattraper, tandis qu'il était eneore à portée de sa main.

— Jaloux de son autorité, dit-H avee une naïveté dÊeMe; de quoi voulez-vous que le roi soit jaloux?

— Ah ! fit Monseigneur, très-bien.

— Est-ce que, continua le che^lier. Votre Altesse Royale aurait demandé la grâce de ce <^ier comU de Guiche ?

— Ma foi, non ! dit Moniteur. Guiche est un garçon d'esprit et de courage, mais il a été léger sf^ Madame, et je ne lui veux ni mal ni bien.

Le chevalier avait envenimé sur de Guiche comme il avait essayé d'envenimer sur le roi; mais il crut s'apercevoir que le temps était à l'indulgence, et même à l'indifférence la plus absolue, et que, pour éclairer la question, force lui serait da mettre la lampe sous le nez même du m£u1.

Avec ce jeu, on brûle quelquefois les antres, mais souvent l'on se brûle soi-même.

— C'est bien, c'est bien, se dit en lui-môme le chevaner, j'attendrai' de Wardes ; il fera plus en un jour que moi en un mois; car je croiô. Dieu me pardonne! ou plutôt Dieu Im pardonne-' «pi'il est encore plus jakmx que je ne le suis. BS puis ce n'est pas de Wardes qai TQ*est nécessaire, «."est un événement, et dans tout cela je n'en vois point.Que de Guicha

«oit revenu lorsqu'on ravàît diassé^ certes, cela est grave ; mais toute (çravité disparaît quand on. réfléchit que de Guiehe est reyenu au moment où Madame ne s'occupe plus de lui. En effets Madame s'occupe du roi, c'est clair. Mais^ outre que mes dents ne sauraient mordre et n'ont pas besoin de mordre &st le roi, voilà que Madame ne pourra plus longtemps s'occuper du roi si, conmie on le dit, le roi ne s'occupe plus de Uiâame. H résulte de toujb ceci que nous devons demeurer tranquille et attendre la venue d'un nouveau caprice, celuilà déterminera le résultat.

Et là-dessus le chevalier s'étendit avec résignation dans le fenteuH où Monsieur lui permettait de s'asseoir en sa présence, et, n'ayant plus de méchancetés à se dire, il se trouva que le chevalier de Lorraine n'eut plus d'esprit.

Fort heureusement. Monsieur avait sa provision de bonne tomev, conune nous avons dit, et il en eut pour deux jusqu'au moment où^ congédiant valets, et officiers, il passa dans sa chambre à coucher.

Eki se retirant^ il chargea le chevalin de faire ses comrpliments à Madame et de lui dire que, la hme étant fraîche, Monsimn*, qui craignait pour ses dents, ne descendrait plus dans le parc de tout le reste de la nuit

Le chevalier entra précisément chez la princesse au moment où celle-ci rentrait dle-môme.

B s'acquitta de cette conunission en fidèle messager, et remarqua tout d'abord l'indifférence, le trouble môme avec lesquels Madiane accueilht la communication de son époux.

Gela lui parut renfermer quelque nouveauté.

Si Madame fût sortie de chez elle avec cet air étrange, il l'eût suivie.

Mais Madame rentrait, rien donc à faire ; il lûrouetta sur ses talons comme un héron désœuvré, intm'ogea l'air, la terre et l'eau, secoua la t^ et s'orienta madi&nalement, de manière à se diriger vers les parterres.

Il n'eut p<HBt fait cent pas qu'il rencontra deux jeunes gcn^ qui se tenaient par le Ih^s et qui man^iaient, tète baissée, en crossant du pied les pe^ cailloux qui se trouvaient devant eux, et qui de ce vague anmsement accompagnaient leurs pensées. C'étaient MM. de Guiehe et de Bragelonne.

Leur vue opéra c(»nme toujours sur le chevalier de Lorr^e un effet d'instinctive répulsion.

Il ne leur en fit pas moins un grand salut^ qui lui fut **endu avec les intérêts.

t^is, voyant que le parc se dépeuplait, que les illuminations commençaient à s'éteindre, que la brise du matin com.mençalt à souffler, il prit à gauche et rentra au château par la petite cour. Eux tirèrent à droite et continuèrent leur che min vers le grand parc.

Au moment où le chevalier montait le petit escalier qui conduisait à Feutrée dérobée, il vit une fenune, suivie d'une autre femme, apparaître sous l'arcade qui donnait passage de la petite dans la grande cour.

Ces deux femmes accéléraient leur marche que le froissement de leurs robes de soie trahissait dans la nuit déjà sombre.

Cette forme de mantelet, cette taille élégante, cette allure mystérieuse et hautaine à la fois qui distinguaient ces deut femmes, et surtout ceUe qui marchait la première, frappèrent le chevalier.

— Voilà deux fenwnes que je connais certainement, se dit-il en s'arrêtant sur la dernière msffche du petit perron.

Puis, comme avec son instinct de limier il s'apprêtait à les suivre, un de ses laquais, qui courait après lui depuis quelques instants, l'arrêta.

— Monsieur, dit-il, le courrier est arrivé.

— Bon! bon! fit le chevalier. Nous avons le temps; à demain.

— C'est qu'il y a des lettres pressées que monsieur le chevalier sera peut-être bien aise de lire.

— Ah ! fit le chevalier; et d'où viennent-elles ?

— Une vient d'Angleterre, et l'autre de Calais; cette dernière arrive par estafette, et paraît être fort importante,

— De Calais ! Et qui diable m'écrit de Calais ?

■— J'ai cru reconnaître l'écriture de votre ami M. le comte de Wardes.

— Oh! je monte en ce cas, s'écria le chevalier ou2)liant â ''instant même son projet d'espionnage.

Et il monta en effet, tandis que les deux dames inconnues disparaissaient à l'extrémité de la cour opposée à celle par laquelle elles venaient d'entrer.

Ce sont elles que nous suivrons, laissant le chevalier tout entier à sa correspondance.

hE YICOMTE DE BUAGELONNE. 200

Anirée aa quinconce^ la première s'arrêta un peu essoul- Bée, eXy rdevant avec précaution sa coiffe :

— Sommes-nous encore loin de cet arbre? dit-elle.

— Oh! oui^ Madame^ à plus de cinq cents pas; mais que Madame s^arrête un instant : elle ne pourrait marcher long* temps de ce pas.

— Vous avez raison.

Ex la princesse^ car c'était elle, s*appuya contre un arbre.

— Voyons, Mademoiselle, reprit-elle après avoir soufflé un Instant, ne me cachez rien, dites-moi la vérité.

— - Oh! Madame, vous voilà déjà sévère, dit la jeune fille fftme voix émue.

— Non, ma chère Athénaïs; rassurez-vous donc, car je ne vous en veux nullement. Ce ne sont point mes affaires, après tout. Vous êtes inquiète de ce que vous avez pu dire Sous ce %hêne;vous craignez d'avoir blessé le roi, et je veux vous tranqidUiser en m'assurant par moi-même si vous pouvez avoir été entendue.

<-- Oh! oui. Madame, le roi était si près de nous. ^ Mais, enfin, vous ne parliez pas tellement haut que quelques paroles n'aient pu se perdre?

-^ Madame, nous nous croyions absolument aeuies.

— Et vous étiez trois?

•^ Oui, La Vallière, Montalais et moi.

— De sorte que vous avez, vous peysonnellement, parlé légèrement du roi?

— J'en ai peur. Mais, en ce cas. Votre Altesse aurait la bonté de faire ma paix avec Sa Majesté, n'estrce pas. Madame?

— - Si besoin est, je tous le promets. Cependant, comme je vous le disais, mieux vaut ne pas aller au-devant du mat et se bien assurer surtout si le mal a été fait. Il fait nuit 8(Hnbre, et plus sombre encore sous ces grands bois. Vous n'aurez pas été reconnue du roi. Le prévenir en parlant la première, c'est vous dénoncer vous-même.

<— Oh ! Madame ! Madame ! si l'on a reconnu mademoiselle de La Vallière, on m'aura reconnue aussi. D'ailleurs, M. de Saint-Âignan ne m'a point laissé de doute à. ce sujet.

— Mais, enfin, vous disiez donc des choses bien désobhfeantespour le roi?

— Nullement, Madame, nullement. C'est une autre qui d^

2i0 LE VICOHTE DB BRAGELONNE.

sait des choses trop obligeantes^ et alors mes paroles aaiooi iaÀl contraste avec les siennes.

— Cette Montalais est si folle! dit Madame.

— Ob! ce n'est pas Montalais. Montalais n'a rien dit. eUe, e*est La Vallière.

Madame tressaillît comme si elle ne Feût pas déjà su pap- Êdtement.

— Oh ! non^ non, dit-elle^ là roi a*auna pas entendu. D*aîllem*s^ nous allons faire répreuve ponr la<{aelle nous sommes sorties. MontreLHOdoi le chén^.

Et Madame se remit en mardis.

-^ Savez-vous où il est? continua-t-elle.

— Hélas! 4MÛ» Madame.

.. Ex voos le retrouYer ez?

— Je le rebronyerais les yeux f^més.

— Alors c'est à merveille ; vous vous assiérez sur le base où vous étiez^ sur le banc où était La VaUière, et vous parlerez du même ton et dans le même sens; mm^ je me cacherai dans le buisson, et^ si Tûa entend^ je voos le dirai bien.

— Oui^ Madame.

— Il s'ensuit que^ si vous avez effectiveoi^^kt parlé UMi haut pour que le roi voos ait entendues, eh bien...

Athénaïs parut attendre avec anxiété la fin ^e la phrase tfpmmencée.

T- Eh bien, dit Madame d'une voix étou£Fée sans doute par la rapidité de sa course, eh bien, je voua défendrai...

Et Madame doi:yi>la encore le pas.

Tout à eol^> elle s'arrêta.

— Il me vient une idée, dit-elle.

— Oh! une bonne idée, assuitotnt» répondit mademoi- •^e de Tonnay-Charente;

«- Montalais doit être aussi «nbairassée qm vous deux? ^ Moins^ car elle est moias eenpromise, ayant moins ^

— N'importe, elle vous aidera bien par un petit mensonge.

— Oh! surtout si die sait que Madaae vem bien s'iat^ foater àmm.

— Bieul j'ai^ je CMiSy trouvé ce fa*ii nous faut, mon «^ fant.

— Quelbenheurl

— Vous direz que vous saviez parfaitement toutes troiela présence âiir<ttdeizière cet arbre» euàtciière ce buisson^ Je

LE YlCOMTE DE BRAGELONNE. 2tl

ne sais plus bien^ ain^ que c^e de M. de SâiXit-Aignan. ~ Oui^ Maâaoad.

— Car, vous ne yoib le dissimnlez pas^ Athénaïs^ Saint* Aignan prend ayantage de «pelqnes mots très-flatteurs pour loi que ^ons auriez prononcés.

— Eh! Madame, vous yoyec bien qu'on entend, s'écria Albénaïs, puisque M. de SaiBt*Aignan a «iilcndki*

Madame avait dit une légèreté, elle se moordit les lèvres.

— CHi! vous savez bien comme estSaint-Aignan! dit-elle; la faveur du roi le rend fou, et il dit, il dit à tort et à travers; souvent même il invente. Là, d'ailleurs, n'est point la question. Le roi a-t-11 entendu ou n'a^t^l pas entendu? Toilà le faiu

— Eh bien, ool. Madame^ Il a «étendu! fit Athén^ûs désespérée.

— Alors, Usàbi ce que je disais : soutenez hardiment que loposeonnaissiezloutestrois^ entende^vous, toutes trois, car, si'en doute pour Tc^e, on dovtera poisr les autres ; soutenez, <fis-je, qœ vous connaissiez toutes trois la présence du roi et 4e M. de Saint-Aignaa, et qi&e vous avez voulu vous divertir ans âéf^BS des écoidears. ,

— AJil Madane, anx dépens ctet roi ! jamais nous n'ose* «médire celai

— liais platsanterie, plaisanterie pure ; raillerie innocente •t IneB permise à des femmes qœ des hommes v^ent surprendre. De ce^le façon t(»it s'explique. Ce qœ Montalais a dit de Mahcorne, raillerie; ce que vous avez dit de M. de Sainl-Agnan, raillerie; ce que La Yallière a pa dire^.

— Et qa'eâe voiuiraît bien rattraper.

« — En ôte»-v€ius stee?

— Oh ! oui, j'en réponds.

— - Eh bien, raison de i^os, raUerie que tocft cela^ H. de Malicome n'aura point à se lad^r. M. de Saint-Aignan sera confondu, on rira de lui a« lieu de rire de vofts. Enfin, le roi tara puni de sa curiosité peu digne de son rang. Que l'on rie «n peu to roi en cette drconstance, et je ne crois pas qu'il s'en plaigne.

— Ah ! Madame, vous êtes en vérité un ange de bonté et esprit.

— C'est mon intérêt.

— Comment cela?

— Vous me demandez comment c*est mon intérêt d'épsurgner à mes demoiselles d'honneur des quolibets, des désagrémepts^ des calonmies peut-être? Hélas ! vous le savez^moa enfant^ va cour*n*a pas d'indulgence pour ces sortes de peccadilles. Mais voilà déjà longtemps que nous marchons ; ne iommes-nous donc point bientôt arrivées?

— Encore cinquante ou soixante pas. Tournons à gauchû. Madame, s'il vous plaît.

— Ainsi, vous êtes sûre de Montalais? dit Madame.

— Oh! oui.

— Elle fera tout ce que vous voudrez?

— Tout. Elle sera enchantée.

— Quant à La ValUère?... hasarda la princesse.

— Oh i pour elle; ce sera plus diffidle. Madame ; elle répugne à mentir.

— Cependant, lorsquelle y trouvora son intérêt...

— J'ai peur que celaoïe change absolument rien à ses idées.

— Oui, oui, dit Madame, on m'avait déjà prévenue de cela^ c'est une personne très-précieuse, une de ces mijaurées qui mettent Dieu en avant pour se cacher derrière lui. Mais, si elle ne veut pas mentir, comme elle s'exposera aux railleries de toute la cour, comme elle aura provoqué le roi par un aveu aussi ridicule qu'indécent, mademoiselle de La Baume Le Blanc de La Vallière trouvera bon que je la renvoie à sos pi geons, afin que là-bas, en Touraine, ou dans le Blaisois, je i^ sais où, elle puisse tout à son aise faire du sentiment et de la bergerie.

Ces paroles furent dites avec une véhémence et même une dureté qui effiraya madei^oiselle de Tonnay-Charente.

En conséquence, elle se promit, quant à elle, de menSir autant qu'il le faudrait.

Ce fut dans ces bonnes dispositions que Madame et sa •ompagne arrivèrent aux environs du chêne royal.

— Nous y voilà, dit Tonnay-Charente.

— Nous allons bien voir si Ton entend, répondit Madame.

— Chut! fit la jeune fille en retenant Madame avec oiie rapidité assez oublieuse de l'étiquette.

Madame s'arrêta. «

-— Voyez-vous que l'on entend, dit Athenais.

— <!Iomment cela?

*- Écoutez.

Madame retint son souffle, et Ton entendit, en effet, ces mots prononcés par une voix suave et triste flotter d&ns Tair

— Oh-, je te dis, vicomte, je te dis que je l'aimo éperdument; je te dis que je l'aime à en mourir.

A cette voix. Madame tressaillit, et sous sa mante un rayon Joyeux illumina son visage.

Elle arrêta sa compagne à son tour, et, d'un pas léger, la reconduisant à vingt pas en arrière, c'est-à-dire hors de la portée de la voix :

— Demeurez là, lui dit-elle, ma chère Athénaïs, et que nul ne puisse nous surprendre. Je pense qu'il est question de vous dans cet entretien.

-^ De moi. Madame?

— De vous, oui... ou plutôt de votre aventure. Je vais écouter : à deux, nous serions découvertes. Allez chercher Montalais et revenez m'attendre avec elle sur la lisière du boi^.

Puis, comme Athénaïs hésitait :

— Allez! dit la princesse d'une voix qui n'admettait pas d'observations.

Elledrangea donc ses jupes bruyantes, et, par un sentier qui coupait le massif, elle regagna le parterre.

Quant à Madame, elle se blottit dans le buisson, adossée i un gigantesque châtaignier, dont une des tiges avait été cou* pée à la hauteur d'un siège.

Et là, pleine d'anxiété et de crainte :

— Voyons, dit-elle, voyons, puisque l'on entend d'ici, écoutons ce que va dire de moi à M. de Bragelonne cet autre fou amoureux qu'on appelle le comte de Guiche.

ou HADAME ACQUIERT LA PREUVE QUE L*OM PEUT, EN ÉCOUTANT, ENTENDRE CE QUI SE DIT.

Il se fit un instant de silence comme si tous les bruits mystérieux de la nuit s'étaient tus pour écouter en même temps que Madame cette juvénile et amoureuse confidence.

C'était à Raoul de parler. Il s'sppxiyaL paresseosement aa tronc du grand chêne et répondu de sa Yoix douce et bar^ manietâse:

•— Hélas ! mon cher de GuichiT, c'est on grand malheos.

— Oh! oui^ 8*écria celui-ci, bien grand!

— Vous ne m'entendez pas^ de (kûchCy ou plutôt you$ ne me comprenez pas. Je dis qu'il tous arrive un grand malheur, non pas d'aimer, mais de ne sayoïr point cadier vote amour.

— Comment cela? a'écnade Guiche.

— Oui, vous ne vous apercevez p(Hnt d'une chose, c'e^ que maintenant ce n'est plus à votre seul ami, e'est-à-direi tm homme qui se ferait tuer plutôt que de vous trahir; vous ne vous apercevez point, dis-je^ que c'est à votre seul ami que TOUS faites confidence de vos amours, mais au premier vena ' -^ Au premier venu! s'écria de Guiche; êtes-vous tû% Bragelonne, de me dire de pareilles choses?

— • Il en est ainsi.

— Impossible 1 CoBunent et de quelle façon serais-je doue devenu indiscret à ce point?

I — Je veux dire, mon ami, que vos yeus, vos gestes, vr» soupirs parlent nudgré vous; que toute passion exagérée conduit et entraîne l'homme hors de lui-même. Alors cet honune zie s's^parti^t plus; il est en proie aune folie qui lui fait raconter sa peine aux arbres, aux chevaux, à l'air, du moment où il n'a aucun être intellig^t à la portée de sa voix. Or, mon pauvre ami, rappelez-vous ceci : qu'il est bien rare qu'il n'y ait pas toujours là quelqu'un pour entendre particttliéFement les choses qui ne doivent pas être entendues. De Guiche poussa un profond soupir.

— Tenez, continua Bragelonne, en ce moment vous me faites peine; depuis votre retour ici, vous avez cent fois et de cent manières différentes raconté votre amour pour elle; et cependant, n'eussiez-vousrien dit^ votre retour seul était déjà ime indiscrétion terrible. J'en reviens donc à conclure ceci : que, si vous ne vous observez mieux que vous ne le faites, un jour ou l'autre arrivera qui amènera une explosion. Qui vans «auvera Hlors? Dites, répondez-moi. Qui la sauvera ellemême? Car, toute innocente qu'elle sera de votre amour, Totre amour sera aux mains de ses ennemis une accusation contre elle.

Lfi YIGOMTB DE BEA&BLONNB. tU

— Hélas! mon Dienl flumnora de Guiche.

Et un profond sonpir accompagna ees paroles.

— Ce n'est point répondre, cela, de C^cbe.

— Si fait.

— Eh bien, voyonê, qoe répondeiHroiBÎ

— Jer^B^qae,cejoar-là,monaaii,}6neseraipa8pIi]| mort que je ne le sins anjoardlmi.

— Je ne comprends pas.

— Oui; tant d'altematîTOs nCosl mé. Atgoordlmi, je na sois plus on être pensant, agissant; anjonrd^hui, je ne vaux plos on homme, â médiocre qui! soit; aussi, vois-ta, aajoop* éliui mes dernières forces se sont étantes, mes dernières i^ solutions se sont évanouies, el je renonce à lutter. Quand on est au camp, comme nous y avons été ensemble, et qu'on pan seul pour escarmoucher, parfois on rencontre un parti ée mq ou six fourragenrs, et, quoique s^, on se défend; iiors, il en survient eix autt^ <m slrrlle et Fou persévère; maiSy s'il en arrive encorelsix, huit, dix aotres à la traverse^* an se met à piquer son cheval, si Ton a encore un cheval^ en bien on se fait taec pour ne pas fuir. Eh bien, j'en sote là : j'ai d'abord lutté contre moi-xs^tene ; puis contre Buckingham. Maintenant, le roi est venu; je ne luttearaâ pas contre le roi, ni même, je me hâte de te le dire, le roi se retirât-il, ni même contre le caractère tout seul de cette fenmie. Oh! je ne m'abuse point : entré an service de cet amom*, j e m'y ferai tuer-

— Ce n'est point à elle qull faut faire des reprodies, ré-, pcmdit Raoul, c'est à toi.

— PourqiKM celaî

— Comment, lu connais la princesse un peu légère, fort éprise de nouveauté, sensiMe à la louange, dàt la louange tai venir d'un aveugle ou d'un enfont, et tu prends feu a^ point de te consomer toinaiême? Regarde la femme, aime-la; car quiconque n'a pas le codur pris ailleurs ne peut la voir sans Tumer. Mais, tout en Fumant, respecte en elle, d'à* bord, le rang de son mari, puis hii-4i)ime, puis, enfin, ta propre sûreté.

— Merci, RaouL

— Et de quoi?

— De ce f ue, voyant que je souffre par cette femme, tu ■e consoles, de ce que ta me dis d'elle UhU le bien que tu an penses et peut-être même cdui que tu ne penses pas.

tl6 LE TICOMTE DE BRAGELONNE.

— Oh! fit Raoul, ta te trompes, de Guiche, ce qne j' pense îe ne le dis pas toujours, et alors je ne dis rien ; mais, quand je parle, je ne sais ni feindre ni tromper, et qui m'écoute peut me croire.

Pendant ce temps. Madame, le cou tendu, roreille avide, ^œil dilaté et cherchant à voir dans Tobscurité, pendant ce iem^s, liadame aspirait avidement jusqu'au moindre souffle gui bruissait dans les branches.

— Obî je la connais mieux que toi, alors! s*éciift de Guiche. Elle n*est pas légère, elle est frivole; elle n*est pas éprise de nouveauté, elle est sans mémoire et sansifoi; elle n*est pas purement et simplement sensible aux louanges, mais elle ^t coquette avec raffinement et cruauté. Mortellement co« Quette ! oh ! oui, je le sais. Tiens, crois-moi, Bragelonne, je gouffre tous les tourments de Tenfer; brave, aimant passionnément le danger, je trouve un danger plus grand que ma $orce et mon coun^. Mais, vois-tu, Raoul, je me réserve «ne victoire qui lui coûtera bien des larmes.

Raoul regarda son ami, et, comme celui-ci, presque étouffé par rémotion, renversait sa tête contre le tronc du chêne :

— Une victoire! d6manâa-t41, et laquelle? -* Laquelle?

— Oui.

— Un jour, je Taborderai; un jour, je lui dirai : « PëtaH Jeune, j'étais fou d^amour ; j'avais pourtant assez de respect pour tomber à vos pieds et y demeurer le front dans la poussière si vos regards ne m'eussent relevé jusqu'à vx>tre main. Je crus comprendre vos regards, je me relevai, et, ^lors, sans que je vous eusàe rien fait que vous aimer davantage encore, si c'était possible, alors vous m'avez, de gaieté de ccBur, terrassé par un caprice, femme sans cœur, femme sans foi, femme sans amour! Vous n'êtes 4)as digne, toute princesse de sang royal que vous êtes, vous n'êtes pas digne de l'amour d'un honnête homme; et j6 me punis de mort pour vous avoir trop^imée, et je meurs en vous haïssant. »

— Oh! s'écria Raoul v^^pouvanté de Taccent de profonde vérité qui perçait dans les j)aroles du jeune homme, oh ! je et ravdis bien dit, de Guichb. que tu étais un fou.

—Oui, oui, s'écria de Guiche poursuivant son idée,puisque nous n'avons plus de guerres ici, j'irai là-bas, dans le Nor^t demander du service à Ttinpire, et quelque Hongroîc,

qaelqae Croate^ qaelqoe Turc me fera bien la charité cTnne balle.

De Gaiche n'acheya points ou plutôt^ comme il achevait^ xm brait le fit tressaillir qui mit Raoul sur pied au même moment.

Quant à de Guiclie^ abserbé dans sa parole et dans sa pensée^ il resta assis, la tête comprimée entre ses deux mains:

Les buissons s'ourrirent et une femme apparut devant les deux jeunes gens, pâle, en désordre. D*une main, elle écartait les branches qui eussent fouetté son visage, et, de Tautre, elle relevait le capudion de la mante dont ses épaules étaient couvertes.

\ cet œil humide et flamboyant, à cette démarche royale, à la hauteur de ce geste souverain, et, bien plus encore qa% tout cela, au battement de son cœur, de Guiche reconnut Madame, et, poussant un cri, il ramena ses mains de ses tempes sur ses yeux.

'Raoul, tremblant, décontenancé, roulait son chapeau dam ses mains, baUrotiant quelques vagues fonnules de i«spect.

— Monsieur de Bragelonne, dit la princesse, veuillez, je vous prie, voir si mes femmes ne sont point quelque part làr bas dams les allées ou dans les quinconces. Et vous, monsieur le comte, demeurez, je suis lasse, vous me donnerez votre bras.

La foudre tombant aux pieds du n»ifaeureux jeune homme Teût moins épouvanté que cette froide et sévère par rôle.

Néanmoins, comme, amsi qu'il venait de le dh*e, il était brave ; comme il venait, au fond du cœur, de prendre toutes ses résolutions, de Guiche se redressa, et, voyant Thésitatioa de Bragelonne, lui adressa un coup d'œil plein de résignation et de suprêqie remerciement.

Au lieu de répondre à l'instant même à Madame, il fit xm pas vers le vicomte, et, lui tendant la main que la princesse lui avait demandée, il serra la main toute loyale de son ami avec un soupir, dans lequel il semblait donner à Tamitié tout ce qui restait de vie au fond de son cœur.

Madame Attendit, elle si ôère, elle qui ne savait pas attendre. Madame attendit que ce ooUoque muet fût achevé.

Sa main, sa royale main dememra suspendue en Fair, et, T. m. *3

218 LE TiCOMTE DE BRAGELONNE.

ffliamd Raoul fut parti, i^toraba sans t&lètt, mais non sank ^otîon, dans celle de Guicbe.

ils étaient sente an lailien de la forêt msàxtt et moette, et Ton n'entendait ptos qm le pas de Raonl s'ëioignant avec précipitation parles sentiers ombreux.

Sor leur tète s'étendait kt Toôle ^paisse ot odorante du feuUiage de la forêt, par les 4édikruret duquel on Toyalt ferilier çà et là c^elques étoiles.

Madame entraînadoucement 4e Guidie à mie cealadne de psfô de cet arbre indiscret ipû avait entendu eft laissé entendre tant de dioses dans cette soirée, et, le eondmsant à une clairière voisine qui permettait de voir à une certaine distance antoiH* de soi :

— Je vous amène id, <]ti<r^te toute frémissante, parce que li4)as oà Boc» étions toute parole s'entend.

^— Toute parole s'entend, dUtes-yous, Madame? répéta madiinalement le jeune bomme,

-^ Ce (|m veut dire? nmrsrara de GMci».

— Ce qui veut dire que j'ai entendu toutes vos paroles. ^ Ob! men Dieu! mon Dieni il me manquait encore

cela! b^Ubntia de Golche.

Et il baissa la tète coame faft le sageiir fiftigué sous le flot qui l'engloatit.

— Ainsi, dit-elle, vous me jugez commefvous avez dît? De Gmdba pâlit, détourna la tête et ne répondît rien; il se

senùit pi^s de s'évanomr.

— C'est fort bien, continua la princesse d'un son de voix

Elein de doucem*; J'aime mieiix cette franchise qui doit me lesser qu'une flatterie qui me tromperait. Soit! selon vous, monsieur de Gnicbe, je suis donc cousette et vile.

— • Vile! s'éaria le jeune homme, vile, vous? Oh! je n'ai certes pas dit, je n'ai certes pas pu dire que ce qu'il y a an monde de pins précieux pour moi fût une chose vile; non, non, je n'ai pas dit cela.

^ Une femme qui voit périr un homme consumé du fea qu'elle a allumé et qui n'éteint pas ce feu est, à mon avis, une femme vile.

— Oh ! que vous importe ce que j'ai dit? reprit le comte. Que suis-je, mon Dieu ! près de vous, et coioment vous inquiétez-vous même si j'existe on ^ je n'existe pas?

LJB YÏCOMTE DE BRAGBLONME. 2i«

— Monsieur de Guiche^ vous êtes un homme eomme je S(ûs une femme^ et^ vous eonnaissaat ainsi que je vous con* nais^ je ne veux point vous exposer a mourir; je change avec vous de conduite et de caractère. Je serais n«<n pas firandie^ je le suis toujours, mais vrsde. Je vous supplie donc^ monsieur le comte, de ne plus m'aimer et d'oublier touti fait que je vous aie jamais adressé une parole ou un regard.

DeGuiche se retourna, couvraat Madame d'un regard pa^^ sionné.

— Vous, dit-il, vo\is vous excusez; vous me suppliez, tous!

— Oui, sans doule; puisque j'ai fait le mid, je dois répara* le mal. Ainsi, monâeur le comte, voilà qui est convenu. Vous me pardonnerex ma frivolité, ma coquetterie. Ne m'interrompez pas. Je vous pardonnerai> moi, d'avoir dit que j'é^ tais frivole et coquette, quelque chose de pis, peut-être; et vous renoncerez à votre idée de mort, et vous conserva nez à votre famille, au roi et aux dames on cavalier que tout le monde estim0 et que beaucoup chérissent.

Et Madaoke pro&on(^ ce dernier mot avec un tel accent de Ihmcbise et même de tendresse, que la ecBur du jeune homme sembla prêt à s'élancer de sa poitrine.

^ Oh! Madame, Madamel... balhutiar-t-a.

— Écoutez encore, continua-t-elle. Quand vous am'ez renoncé à moi, par nécessité d'abord, puis pour vous rendre à ma prière, alors vous me jugerez mieux^ A, j'en suis sûre, vous remplacerez cet amour, pardon de cette folie, par une sincère amitié que vous viendrez m'ofirir, et qui, je vous le jure, sera cordialement acceptée.

De Guiche, la sueur au front, la mort au c<Bur, le frisson dans les veines, se mordait les lèvres, frappait du pied, dévorait, en un mot, toutes ses douleurs.

— Madame, dit-il, ce que vous m'offif^z là est impossible, et je n'accepte point un pareil marché.

— Eh quoi ! dit Madame, vous refuser UMm aminé?...

^ Non! non ! pas d'amitié. Madame, j'aime mieux mourir d'amour que vivre d'amitié.

— Monsieur le comte!

— Oh ! Madame, s'écria de Guiche, j'en suis arrivé à ce moment suprême où il n'y a plus d'autre considération, d'autre respect que la considération et le respect d'un hou*

22A LB yiCGHTE DE BRAGELONNE.

Bête homme envers nne femme adorée. Chassez-moi, maadîssez-moi, dénoncez-moi, vous serez juste; je me suis plaint de vous, mais je ne m'en suis plaint si amèrement que parce que je vous aime; je vous ai dit que je mourrais, je mourrai; vivap^ vous m'oublierez ; mort, vous ne m'oublierez point, j'en suis sûr.

£t cependant, elle, qui se tenait debout et toute rêveuse aussi agitée que le jeune homme, détourna un moment la tête, comme un instant auparavant il venait de la détourner Ini-même.

Puis, après un silence :

— Vous m'ahnez donc bien? demanda-t-elle.

— Oh! follement. Au point d'en mourir, comme vous le disiez. Au point d'en mourir, soit que vous me chassiez, soit que vousm'écoutiez encore.

— Alors, c'est un mal sans espoir, di^-elle d'im ak enjoué; un mal qu'il convient de traiter par les adoucissants. Çà, donnez-moi votre main... Elle est glacée!

De Guiche s'agenouilla, collant sa bouche, non pas sur l'une, mais sur les deux mains brûlantes de Madame.

— Allons, aimez-moi donc, dit la princesse, puisqu'il n'en saurait être autrement.

Et elle lui serra les doigts presque imperceptiblement, le relevant ainsi, moitié comme eût fait une reine, et moitié comme eût fait une amante.

De Guiche fril^onna par tout le corps.

Madame sentit courir ce frisson dans les veines du jeune honmie, et comprit que celui-là aimait véritablement.

— Votre bras, comte, dit-elle, et rentrons.

— Ah ! Madame, lui dit le comte chancelant, ébloui, on nuage de flamme sur les yeux. Ah! vous avez trouvé un troisième moyen de me tuer.

— Heureusement ^e c'est le plus long, n'est-ce pas? réphqua-t-elle.

Et elle l'entraina vers le quinconce.

LA GORRESPONDAlfCB D*ABUn8.

Tandis qoe les affaires de de Goiche, raccommodées ainsi tont à coup sans qu'il pût deviner la cause de cette amélioration^ prenaient cette tournure inespérée que nous leur avons vu prendre, Raoul, ayant compris Tinvitation de Madame, s'était éloigné pour ne pas troubler cette explication dont il était loin de deviner les résultats, et il avait rejoint les dames d'honneur éparses dans le parterre.

Pendant ce temps, le chevalier de Lorraine, remonté dans sa cbambre, lisait avec surprise la lettre de de Wardes, lagaelle lui racontait ou plutôt lui faisait raconter, par la main de son valet de chambre, le coup d'épée reçu à Calais et tons les détails de cette aventure, avec invitation d'en communiquer à de Guiche et à Monsieur ce qui, dans cet événement, pouvait être particulièrement désagréable à chacun d'eux.

De Wardes s'attachait surtout à démontrer au chevalier la violence de cet amour de Madame pour Buckingham, et il temmudt sa lettre en annonçant qu'il croyait cette passion payée de retour.

A la lecture de ce dernier paragraphe, le chevalier haussa les épaules; en effet, de Wardes était fort arriéré, comme on a pu le voir.

De Wardes n'en était encore qu'à Buckingham.

Le chevalier jeta par-dessus son épaule le papier sur une table voisine, et, d'un ton dédaigneux :

— En vérité, dit-il, c'est incroyable ; ce pauvre de Wardes est pourtant un garçon d'esprit; mais, en vérité, il n'y panât pas, tant on s'encroûte vite en province. Que le diable emporte ce benêt, qui devait m'écrire des dioses importantes et qui m'écrit de pareilles niaiseries ! Au lieu de cette pauvreté de lettre qui ne signifie rien, j'eusse trouvé là-bas, dans les quinconces, une bonne petite intrigue qui eût compromis une femme, valu peut-être un coup d'épée à un homme et diverti Monsieur pendant trois jours.

n regarda sa montre.

— Maintenant, fit-il, il est trop tard. Une heure du matin : tout le monde doit être rentré chez le roi, où Ton achève la nuit; allons, c*est une piste perdue, et à moins de chance OLtraordinaire...

Et, en disant ces mots, comme pour en appeler à sa bonne étoile, le cheyaUer s'approcha avec dépit de la fenêtre qui donnait sur une portion assez solitaire éa jardin.

Aussitôt, et comme û un mauvais génie efti été à set oi^ ares, il aperçut, revenant vers lé etôteau en compagne d*im homme, une mante de soie de couleur eom^e, et reconnu! aétte tournure qui l'avait frappé une deeo^heure auparavant.

— Eh! mon Dieu! pensa-t-il en flrappant des mains, hkia me damne ! comme dit notre ami Euckingham, void nK)B mystère.

£t il s'élança préciintamment à travm^ les degrés dans Pee^ pérance d'arriver à temps dans la cour pour reconnaître la f^nme à la mante et son compagnon.

Mais, en arrivant à la porte de la petite cour, il se heurta presque avec Madame, dont le visage radieux apparaissait plein de révélations (^armantes sous cette mante qui Vàbntait sans la cacher.

Malheureusement, Madame était seule.

Le chevalier comprit que, puisqu'il Favaît vue, il n'y avait pas cinq minutes, avec un gentOhomme, le gentilhomme ne devait pas être bien loin.

En conséquence, il prit à peine le temps de sahier la princesse, tout en se rangeant pour la laisser passer 5» puis, lorsqu'elle eut fait quelques pas avec la rapidité d'une femme qnd craint d'être reconnue, lorsque le chevalier vit qu'elle était trop préoccupée d'elleiiéme pour s'inquiéter de lui, il s'éiança dans le jardin, regardant rapidement de tous côtés ei embrassant le plus d'horizon qu'il pouvait dans son regard.

Il arrivait à temps : le gentilhomme qui avait accompi^;né Madame était encore à portée de la vue ; seulement, il s'avait çait rapidement vers une des ailes du château derrière laquelle il allait disparaître.

11 n'y avait pas une minute à perdre : le chevalier s'élança à sa poursuite, quitte à ralentir le pas en s'approdiant de l'inconnu ; mais, quelque diligence qu'il Ih, l'inconnu avaittourné le perron avant lui.

LE TICOMTE DE ERÀGELONNE. t23

Cependant, il éuH étident qoe^ eoimne ce W qae le dieTaller ponrsoiyait marchait doncement^ tout pensif^ et la ttoinelinée sons le poids dn chagrin on dn bonhear, nne fois rsmgle Uf^mié, àmoinsqa'il ne fût entré par qnelgne porte, le che* valier ne poavait manqaer de le rejoindrç.

C'est ce qui fût certainement arrivé si, au moment pà il tournait cet angle, le jcheyalier ne se fût jeté dans à&ojL per* sonnes qni te tonmaient eUps-mêmes dans le sens opposé.

Le eheyalier était tom {Nrét à faire on assez mauvais parti à 0O8denx(âchenx,kHrsqn*«t rivant la tôte, il reconnut M. te SGffintendânt.

Fouquet était accomp^igné d'une personne (joe le chevalier voyait pocff la fHr^OQière fois.

Cette personne, c'était Sa Grandeur l'évoque de Vannes.

Arrêté psit l'importance du personnage, et fcnrcé par les con^ venances à faire des excuses là où il s'attendait à en recevoir, le chevalier fit un pas en arrière; et comme M. Fouqoet avait smon l'amitié, du moins les re^eets de tout le monde; comme le roi M^Êaème, quoiqu'il fût plutôt son ennemi que son ami, traitait M. Fouquet en homme considérable, le ch^ valier fit ce que le roi eût fait, il sahia M. Fouquet, qui le sahiait avec une bienveillante politesse, voyant que ce genltthomme l'avait heurté par mégarde et sans mauvaise intention aneone.

Puis, presque aussitôt, ayant reconnu le chevalier de Lorraine, il lui fit quelques compliments aaxquels force fut au chevalier de répondre.

Si court que fût le dialogue, le dievalier de Lorraine vit peu à peu avec un déplaish* nHHtel son inconnu diminuer et s'effacer dans l'ombre.

Le chevalier se résigna, et, nne fois résigné, revint complétoment à M. Fouquet.

— Ah ! Monsieur, div*il, vous arrives bien tard. On s'est fort occupé ici de votre absence, et j'ai entendu Monsieur s'étonner de ce qu'ayant été invité par le roi, vous n'étiei pas venu.

— La chose m'a été imposable, Monsieur, et^aussitôt libre, farrive.

— Paris est tranquille?

« ^ Parfaitement. Paris a fort bien reçu sa dernière taxe.

— Ah! je confonds que voos ayex voulu vous assoxer

224 LE VICOMTE DE BRAGELOl^NE.

de ce bon youImt avant de venir prendre paît à nos fêtes.

— Je n'en arrive pas moins un peu tard. Je m'adresserai donc à voos^ Monsiem*^ pour vous demander si le roi est dehors ou au château, si je pourrai le voir ce soir ou si je dois attendre à demain.

— Nous avons perdu de vue le roi depuis une demi-heure à peu {Hrès, dit le chevalier.

— Il ^era peut-être chez Madame? demanda Fouquet.

— Chez Madame, je ne cf ois pas, car je viens de rencontrer Madame qui rentrait par le petit escaUer; et à moins que ce gentilhomme que vous venez de croiser tout à l'heure ne fût le roi en personne...

Et le chevalier attendit, espérant qu'il saurait ainsi le nom de celui qu'il avait poursuivi.

Mais Fouquet, qu'il eût reconnu ou non de Guiche, se contenta de répondre :

— Non, Monsieur, ce n'était pas lui.

Le chevalier,, désappointé, salua; mais, tout en saluant, ayant jeté un dernier coup d'œil autour de lui et ayant aperçu M. Colbert au miUeu d'un groupe:

— Tenez, Monsieur, dit-il au surintendant, voici là-bas, sous les arbres, quelqu'un qui vous renseignera mieux que moi.

— Qui? demanda Fouquet, dont la vue faible ne perçait pas les ombresi

— M. Colbert, répondit le chevalier.

— Ah! fort bien. Cette personne qui parle là-bas à ces hommes portant des torches, c'est M. Colbert?

— Lui-même. Il donne ses ordres pour demam aux dresseurs d'illuminations.

— Merci, Monsieur.

Et Fouquet fit un mouvement de tête qui indiquait qu'il avait appris tout ce qu'il désirait savoir.

De son côté, le chevaher, qui, tout au eontraire, n'avait rien sçpris, se retira sur un profond salut

A peine fut-il éloigné, que Fouquet, fronçant le sourcil, tomba dans une muette rêverie.

Aramis le regarda un instant avec une espèce de compas- ^on pleine de tristesse.

— Eh bien , lui dit-il, vous voilà ému au seul nom de cet homme. Eh quoi ! triomphant et joyeux tout à l'heure^ voilà

LE VICOMTE DE BRAGELONNE. Wi

qae voos vous rembninissez à Taspect de ce médiocre fantôme. Voyons, Monsieur^ croyez-vous en Totre fortune?

— Non, répondit tristement Fouquet.

— Et pourquoi?

— Parce que je suis trop heureux en ce moment, répliqua- ^il d'une Tdx tremblante. Ah! mon cher d'Herbiay, vous qui êtes si savant, vous devez connaître l'histoire d'un certain tyran de Samos. Que puis-je jeter à la mer qui désarme le malheur à venir? Oh! je vous le répète, mon ami, je suis trop heureux! si heureux que je ne désire plus rien au delà dece que j*ai... Je suis monté si haut... Vous savez ma devise : Oiiô non ascendam. Je suis monté si haut, que je n*ai plus qu'à descendre. Il m'est donc impossible de croire au progrès d*une fortune qui est déjà plus qu'humaine.

Aianûs sourit en fixant sur Fouquet son œil si caressant et à fin.

— Si je connaissais votre bonheur, dit-il, je craindrais peutêtre votre disgrâce; mais vous me jugez en véritable ami^ e'est-é-dire que vous me trouvez bon pour l'infortune, voila tout C'est déjà immense et précieux, je le sais; mais, en vérité, j'ai bien le droit de vous demander de me confier de temps en temps les choses heureuses qui vous arrivent et aoxquelles je prendrais part, vous le savez, plus qu'à celles qui m'arriveraient à moi-même.

— Mon cher prélat, dit en riant Fouquet,.mes secrets sont par trop profanes pour que je les confie à un évêque, si OMmdain qu*il soit.

— Bah! en confession?

— Oh! je rougirais trop si vous étiez mon confesseur. Et Fouquet se mit à soupirer.

Aramis le regarda encore sans autre manifestation de sa pensée que son muet sourire.

— Allons, dit-il, c'est une grande vertu que la discrétion.

— Silence ! dit Fouquet. Voici cette venimeuse bête qui m*a reconnu et qui s'approche de nous.

— Colbert?

— Oui; écartez-vous, mon cher d'Herblay; je ne veux pas que ce cuistre vous voie avec moi, il vous prendrait en aversion.

Aramis lui serra la main.

— Qu'ai-je besoin de son amitié? dit-il ;ii'êtes-vous pas là?

2$6 LB TIGOMTB DE BRAGELONT^B.

— Ocii; nuôs peal-être n'y seraHe pas tonjours» répendil mélancoliqaemeat Fougaet.

— Ce jour-là, si ce jour-là Timit jamais, dit tranquilianent Aramis, nous aviserons à nous passer de l'amitié où à braver Taversion de M. Goibert. Mais ditefr-moi, char monsteor F0Qqoet, au lieu de vous entretenir avec ee cuistre, comme rom lui {aites Thonneiir de Ts^peto, cony^rsaition dont je ne sâos pas Futilité, que ne vous rendefr-vous, sinon aiiqurès dn ro^ Al moins auprès de Madame?

^ De Bladame? fit le surintendant distrait par ses soovt» nirs. Oui, sans doute, près de Madame.

— Vous vous rappelez, continua Aranûs, qu'on nous a a{H pris la grande Cayeur dont Madame jooil depuis deux ou tnâs jours. Il entre, je crois, dans votre politique eH dans nos pUms que vous fassiex assidûment votre cour aux anûes àù Sk Majesté. C'est le moyen de balancer Tautorité naissante cto M. Goibert. Rende&>vous donc le plus tô4 possible près de Madame et ménagez-vous cette alliée»

— - Mais, dit Fouquet, êtes-vous bien sûr que c'est véïkablement sur elle que le roi a les yeux fixés en ce momoalf

•— 1^ l'aiguille avait tourné, ce serait d^uis ce matin. Vous savez que j'ai ma police.

— Bien! j'y vais de ce pas, et à tout hasard j'aurai maù moyen d'introduction : c'est une magnifique paire de camées antiques enchâssés dans des diamants.

— Je l'ai vue ; rien de plus nche et de plus royal*

Us furent interrompus en ce moment par un laquais ooiiduisant un courrier.

— Pour monteur le surintendant^ dit tout haut ee couirier en présentant à Forjquet une. lettre.

— Pour monseigneur l'évêque de Vannes, dit um bas le laquais en remettant une lettre à Aramis.

Et, comme le laquais portait une torche, il se plaça emre le surintendant et l'évêque, afin que tous deux pussent lira en même temps.

A l'aspect de l'écriture fine et serrée de l'enveloppe, Fouquet tressaillit de joie; c^ux-là seuls qui aûnent ou qui ont ftjmé comprendront son iuqûétude d'ab(Nrd, nuis son boabeur ensuite.

11 décacheta vivement la lettre^ qui ne renferaiait que C6S seuls mots t

LE YICOMTB DB BRAGELONNE. m

c II y a tmehetire qae )6 fâi quitté^ il y a un ^ècle qneje ne Vai dit : Je t'aime, w

C'était tout.

Madame de Beilière avait^ en eArt» quitté Fouqoet depms une heure^ aprè» avoir passé deux jours aveclai; et de pour que son souvenir ne s*écartât trop longtemps du cœur qu'elle regrettait^ elle lui envoyait le ooorrier porteur de cette importante missive.

Fonquet baisa la lettre et la paya d'une poignée d'or.

Qoant à Âramis^ il Msait, comme nous avons dit, de son eftté^ mais avec plus de froideur et de réflexion^ le biltet aàTant:

tLe roi a été firappé ce soir d'un coup étrange : une femme Tâne. il l'a su par hasard en écoutant la conversation de cette jeune filFe avec ses compagnes» De sorte que le roi est

Vm% entier à ee^^Hiveau cajNriee. La femme s'appelle made-

OM^lie de La ValMère et est d'une assez médiocre beauté

poorqae ce caprice devienne une grande passion.

« Prenez garde à madefiioiselle de La ValMère. »

h& un mot de Madame.

Âramis replia lentement le billet et le mit dans sa poche.

Quant à Fouquet^ il savourait toujomrs les parfums de sa bttre.

— Monseigneur ! dit Âramis touchant le bras de Fouquet. —Hein? demanda celui^.

— 11 me vient une idée. ConnaisseiMrous une petite fille qu'on appelle LaVallière?

— Ma foi! non.

— Cherciiez bien.

— Âh! oui^ je crois^ une 4ee filfee d*honneur de Ifodame. —Ce doit être cela.

— Eh bien, après?

^Eh bien, Monsetgnefir, c'est à eettepMîte fille qu'il faut <IQe vous rendiez une vi^te ce soir.

— Bah! et comment?

— Et, de plus, c'est à cette petite fille quil hxA que voos donniez vos camées.

— Allons donc!

— Vous savez. Monseigneur, que je suie de bon cQuseû.

— Mais cet kapféfû.^.

— C'est mon affaire. Viieime cour en rè^ à la pelile E*

Vallière, Monseigneur. Je me ferai garant près de madame de Bellière qae c'est une cour toute politique.

— Que dites-YOus là^ mon ami^ s*écria vivement Fouqoet, et quel nom avez-yous prononcé?

— Un nom qui doit vous prouver, monsieur 4e surintendant^ que, bien instruit pour vt>us, je puis être aussi bien in-^ struit pour les autres. Faites la cour à la petite I^a Yalliôre.

— Je ferai la cour à qui vous voudrez, répondit Fouquel avec le paradis dans le cœur.

— Voyons, voyons, redescendez sur la terre, voyageur du septième ciel, dit Aramis; voici M. de Golbert. Oh! mais il a recruté tandis que nous lisions; il est entouré, loué, congratulé; décidément, c'est une puissance.

En effet, Golbert s'avançait escorté de tout ce qui restait de courtisans dans les jardins, et chacun lui faisait, sur l'ordonnance de la fête, des complimentsdont il s'enflaità éclata.

— Si La Fontaine était là, dit en souriant Fouquet, quelle belle occasion pour lui de réciter la fable de la Grenouille qui veut se faire aussi grosse qu*un Bosuf*

Golbert arriva dans un cercle éblouissant de lumière ; Fouquet l'attendit impassible et légèrement railleur.

Golbert lui souriait aussi, il avait vu son ennemi déjà depuis près d'un quart d'heure, il s'approchait tortueusement.

Le sourire de Golbert présageait quelque hostitité.

— Oh ! oh ! dit Aramis tout bas au surintendant, le coquin va vous demander encore quelques millions pour payer ses artifices et ses verres de couleur.

Golbert ^lua le premier d'un air qu*il s'efforçait de rendre respectueux.

Fouquet remua la tête à peine.

— Eh bien. Monseigneur, demanda Golbert, que disent vos yeux? Avons-nous eu bon goût?

— Un goût parfait, répondit Fouquet, sans qu'on pût remarquer dans ces paroles la moindre raillerie.

— Oh! dit Golbert méchamment, vous y mettez de l'indulgence... Nous sommes pauvres, nous autres gens du roi» et Fontainebleau n'est pas un séjour comparable à Vaux.

— G'est vrai, répondit flegmatiquement Fouque^ qui dominait tous les auteurs de cette scène.

— Que voulez-vous. Monseigneur ! continua Golbert, nous «Tons agi selon nos petites ressources.

LE VICOMTE DE BRAGELONNE. 2t9

' Fonqaet fit un geste d'assentiment.

— Mais, poursuivit Colbert, il serait digne de yotre magnificence. Monseigneur, d'offrir à Sa Majesté une fête dans vos merveilleux jardins... dans ces jardins qui vous ont coûté soixante millions.

— Soixante-douze, dit Fouquet

— Raison de plus, reprit Colbert. Voilà qui serait vraiment magnifique.

— Mais croyez-vous. Monsieur, dit Fouquet, que Sa Majesté daignât accepter mon invitation.

— Oh ! je n'en doute pas, s'écria vivement Colbert, et je m'en porterai caution.

— C'est fort aimable à vous, dit Fouquet J'y puis donc wmpter?

— Oui, Monseigneur, oui, certainement.

— Alors je me consulterai, dit Fouquet.

— Acceptez, acceptez, dit tout bas et vivement Aramis.

— Vous vous consulterez? répéta Colbert.

— Oui, répondit Fouquet, pour savoir quel jour je pourrai fidre mon invitation au roi.

— Oh! dès ce soir. Monseigneur, dès ce soir.

— Accepté, fit le surintendant. Messieurs, je voudrais vous faire mes invitations; mais vous savez que, partout où va le roi, le roi est chez lui; c'est donc à vous de vous faire inviter par Sa Majesté.

Il y eut une rumeur joyeuse dans la foule, ïouquet salua et partit.

— Misérable orgueilleux! dit Colbert, tu acceptes, et ta (als que cela ^ coûtera dix milhons.

— Vous m'M^ez ruiné, dit tout bas Fouquet à Aramis.

— Je vous ai sauvé, répliqua celui-ci, tandis que Fouquet montait les degrés du perron et faisait demander au roi s'il était encore visible.

tSO LE TICOMTE DE BRAGELONNE.

LB COMMIS D'OBBBB*

Le roi^ pressé de se retrouver sem avec luîHnême pour étadier ce qui se passait dans son propre cœur, s'était retiré i^bez loi^ où M. de Saint-Aignan était Tenu le retrouver après sa conversation avec Madme.

Mous avons raHPpocté cette conversation*

Le favori^ fier de sa double importance^ et sentant que, depuis deux heures^ il était devenu le eonfident du roi, conH mençait^ tout respectueux qu'il était, à traiter d'un peu haut les affaires de cour^ et, du point où il s'était mis^ ou plutôt où le hasard l'avait plaeé, ii ne voyait qu'amour et guir- Itttdes auU^ur de lui.

L'amour du roi pour Madame, eelni de Madame pour le roi, celui de de Guiehe pour MadsuoM, celui de La Yalliôre pour le roi, celui de Malicome pour Montalais^ celui de mademoiselle de Tonnay--Ctiarente pour hii, SainvAignan, n'étaitrce pas véritablement plus qu'il n'en fallait pour faire tourner une tête de courtisan?

Or^ Saint' Aigoan ^ait le modèle des courtisans passés^ grésents et futurs.

Au reste. Saint- Aignaa se montra si bon narrateur et a^H préciateur si subtil, que le^roi l'éeouta en marquant beaucoup d'intérêt, surtout quand il conta la façcm passionnée avec laquelle Madame avait rechercbé sa conversation à propos des affaires de mademoiselle de La Yalbère.

Quand le roi n'eût plus rien ressenti pour madame Henriette de ce qu'il avait approuvé, il y avait dans cette ardeur de Madame à se faire donner ces renseignements une satisfaction d'amour-propre qui ne pouvait échappe** au roi. D éprouva donc cette satisfaction^ mais voilà tout^ et son cœur ne fut point un seul instant alarmé de ce que Madame pouvait penser ou ne point penser de toute cette aventure.

Seulement, lorsque Saint-Aignan eut fini^ le roi, tout en se préparant à sa toilette de nuit, demanda :

LE YICOMTB DE BRAGELONNE. 23i

«- Màintenaiit^ Saûnt-Aignan, ta sais ce qae c*eâiqiie mademoiselle de La Vallière^ n'est-ce pas?

— Non -seulement ce ^'^e est, mais ce qa*elle se

— Qne venx-ta dire?

— Je v^eox dire qa*elle est tout ce qp'nne f^nme pent dé- 8irard*ètre^ c*est-à-d9re aimée de Votre Majesté; je yenxdire qa'elle sera tout ce qae Votre Majesté yoadra qa'elle soit,

— Ce n*est pas c^ que je demande... Je ne v^ixpas savoir ce qu'elle est aujourd'hui ni ce qu'elle sera demain : ta ras dit^ cela me regarde^ mais ce qu'elle était hier. Ré^ pète4noi donc ce qu'on dit d'elle.

— On dit qu'efle est sage.

— Oh! fit le roi en souriant, c'est un bruit

— Assez rare à la cov, sire, poor qu'il smt cru quand on le répand.

— Vous ayez peut-être raison, mon dber^. Et de bonne oaisance?

^Excellente; fiHe du marquis de La ValMère et belle-fille de cet excellent M. de Samt-Remy.

— Ah! oui, le nu^ordome de ma tante... Je me rappelle eeia, et je me seuTiens maintenant : je l'ai yue en passant à Blois. Elle a été présentée aux rmnes. J'ai même à me reprocher, à cette époque, de n'avoir pas fait à elle toute l'at^ tention qu'elle méritait.

— Ohl sire, je m'en rapporte à Votre Majesté pour réïttTCT le temps perdu.

— Et le bruit serait donc, dites^vons, qœ mademoiselle de La Vallière n'aurait pas d'amant?

— En tout cas, je ne crcàs pas que Votre Majesté s'efirayât beaucoup de la rivalité.

— Attends donc, s'écria toot à ooi^ ie roi avec on accent des plus sérieux.

— Plaît-il, sire?

— Je me souviens.

-Ah!

— Si elle n'a pas d'amant^ elle a un fiancé»

— Un fiancé !

— Comment ! tu ne sa^ pas cela, comteî

— Non.

— Toi, rhomme aux nouveUés.

— Votre Majesté m'excusera. Et le rd connwt ce fiancé?

— Piardiea! son père est venu me demander de signer aa oontrat : c'est...

^ roi allait sans doute prononcer le nom du vicomte de Bragelonne, quand il s*arrêta en fronçant le sourcil.

— C'est?... répéta Saint- Aignan.

— Je ne me rappelle plus, répondit Louis XIY essayant de cacber une émotion qu'il dissimulait avec peine.

— Puis-je mettre Votre Majesté sur la voie? demanda le comte de Saint-Aignan.

— Non; car je ne sais plus moi-môme de qui je voulais parler, non, en vérité; je me ra^ppelle bien vaguement qu'une des filles d'honneur devait épouser... mais le nom m'échappe.

— Était-ce mademoiselle de Tonnay-Charente qu'il devait épouser? demanda Saint-Aignan.

— Peut-être, fit le roi.

— Alors le futur était M. de Montespan; mais mademoiselle de Tonnay-Charente n'en a point parlé, ce me semble, de manière à effrayer les prétentions.

— Enfin, dit le roi, je ne sais rien, ou presque rien sur mademoiselle de La Vallière. Saint-Aignan, je te charge d'avoir des renseignements sur elle.

— Oui ; sire, et quand aurai-je l'honneur de revoir Votre Majesté pour les lui fournir?

— Quand tu les auras.

— Je les aurai vite, si les renseignements vont aussi vite que mon désir de revoir le roi.

— Bien parlé! A propos, est-ce que. Madame a témoigné quelque chose contre cette pauvre fille?

— Rien, sire.

— Madame ne s'est point fâchée?

— Je ne sais; seulement, elle a toujours ri.

— Très^bîen; mais j'entends du bruit dans les antitimbres, ce me semble; on me vient sans doute annoncer quelque courrier.

— En effet, sire. .

— Informe-toi, Samt-Aignan.

Le comte courut à la porte et échangea quelques mots avec Hiuissier.

— Sire, dit-il en revenant, c'est M. Fouquet qui arrive à Hnstant môme sur un ordre du roi, à ce qu'il dit II s'est

présenté^ mais Theure avancée fait qu'il n'insiste pas même pour avoir audience ce soir; il se contente de constater sa présence

-^ M. Fouquet! Je lui ai écrit à trois heures en l'invitant à être à Fontainebleau le lendemain matin ; il arrive à Fontainebleau à deux heures^ c'est du zèle! s'écria le roi radieux de se voir si bien obéi. Eh bien, au contraire, M. Fouquet aura son audience. Je l'ai mandé, je le recevrai. Qu'on l'introduise. Toi, comte, aux recherches, et à demain!

Le roi mit un doigt sur ses lèvres, et Saint-Aignan s'es- (pùva la joie dans le cœur, en donnait l'ordre à l'huissier d'introduire M. Fouquet

Fouquet fit alors son entrée dans la chambre royale. Louis XIV se leva pour le receveur.

— Bonsoir, monsieur Fouquet, dit-il avec un aimable sou- Tire, le vous félicite de votre ponctualité ; mon message a dû vous arriver tard cependant?

— À neuf heures du soir, sire.

— Vous avez beaucoup travaillé ces jours-ci, monsieur Fouquet, car on m'a assuré que vous n'aviez pas quitté votre cabinet de Saint-Mandé depuis trois ou quatre jours.

— Je me suis, en effet, enfermé trois jours, sire, répliqua Fouquet en s'inclinant.

— Savez-vous, monsieur Fouquet, que j'avais beaucoup de choses à vous dire? contimia le roi de son air le plus gracieux.

~ Votre Majesté me comble, et, puisqu'elle est si bonne pour moi, me permet-elle de lui rappeler une promesse d'audience qu'elle m'avait faite?

— Ah! oui, quelqu'un d'église qui croit avoir à me remerder, n'est-ce pas?

— Justement, sire. L'heure est peut-être mal choisie, mais le temps de celui que j'amène est précieux, et conune Fontainebleau est sur la route de son diocèse...

— Qui donc déjà?

— Le dernier évoque de Vannes, que Votre Majesté, à ma recommandation, a daigné investir il y a trois mois.

— C'est possible, dit le roi, qui avait signé sans lire; et il est là?

— Oui, sire ; Vannes est un diocèse important : les ouailles de ce pasteur ont besoin de sa parole divine; ce sont des

sauvages qa*il importe de toujours polir en les instroisaiiÇ et M. d^Herblay n*a pas son égal pour ees sortes de missions.

— M. d'Herblayl dit le roi en cherchant au fond de ses souvenirs^ comme si ce nom^ entendu depuis longtemps^ ne lui était cependant pas inconnu.

— Oh! fit vivement Fouquet, Votre Majesté ne conndt pas ce nom obscur d'un de ses plus fidèles et de ses plus pré» deux serviteurs?

— Non, je Tavoue— Et il veut repartir?

^ G*est-à*dire qu'il a reçu aujourd'hui des lettres qui nécessiteront peut-être son départ; de sorte qu'avant de se r^ mettre en route pour le pays perdu qu'on appelle ïsl Brets^ne, il désirerait présenter ses respects à Votre Majesté,

— Et il attend?

— Ilestlày sîre.

— Faites-le entrer.

Fouquet fit un signe à l'huissier qui attendait d^rièrB fei lapsserie.

La porte s'ouvrit, Àramis entra.

Le roi lui laissa dire son compliment, et attacha un kmg regard sur cette i^ysionomie qae nul ne pouvait oublier jqjrès l'avoir vue.

— Vannes l dit-il i vous êtes évtqae daVannes^ Monsleapt

— Oui, sire.

-— Vannes est en Bretagne?

Aramis s'indina.

-^ Près de la m^?

Aramis s'inclina encore.

— A quelques lieues de Belle-lsle?

— Oui, sire, répondit Aramis ; à six lieue», je croie.

— Six lieues, c'est un pas, fit Louis XIV.

— Non pas pour nous autres, pauvres Bretons, sire^ dit Aramis ; six lieues, au contuaire, c'est une distance, si ce sont six lieues de terres; si ce sont six lieues de mer, c'est, one immenâté. Or, j'ai eu l'honneur de le dire au roi, on compte six lieues de mer de la rivière à Belle-lsle.

— On dit que M. Fouquet a là une fort belle maison? demanda le roi.

— Oui, on le dit^ répondit Aramb en regardant tranqailtoient Fouquet

LE TICOMTB DB BE 4G BLONNB. Î35

— Gomment^ on le dilî s'tok lé nÀ

— Oii, sire»

— En Téiité^ monsieQr FeQqael» one chose m*étoniie. Je TOUS FaYOue.

— Laquelle ?

— Comment^ toqs «toi i li tête de tos paroisses on bomme tel qaeM. d'Hert^y^ e.TOOsne loi ayez pas montré Belle-Isle?

—Oh ! sire, r^qoa rérôqne sans donner à Fonqoet te lemps de répondre, noos aotres, ^lanvres prélats hrètons^ noQs pratiqaons la résidence.

— Monsienr de Vannée, dit le nri, lepniiM H. Foaqœi de son insondance.

— Et comment cela, sire?

— Je vous changerai.

Foaqaet se mordit la lèyre, Aramis sonrit -* CcMnbien rapporte Vannes? continua le roL

— Six mille firres, sire, dit Aramis.

— Ah! mon Dien! si peu de chose! Mais Tons ayez do lien, monsieur de Vannes?

— Je n'ai rien, sire; s^ement,H. Fonqaetme compte dooae cents livres par an pour son banc d'œuyre.

— Allons, allons, monsieur d'Herblay, je toqs promets nienx que cela.

— Sire...

^ Je songerai à vons.

Aramis s*inclina.

De son côté, le roi le salna presque respectueusement, comme c'était, au reste, son habitude de faire avec les femmes el avec les g^ns d'égltee.

Aramis comprit que son audience était finie; il prit congé pvune i^irase des phis simples, par une véritable phrase de pasteur campagnard, et disparut

— Voilà une remarquable figure, dit le roi en le suivant des yeux ausâ longten^s qu'il le put voir, et même en quelque sorte lorsqu'il ne le voyait plus. *

— Sire, répondit Fouquet, si cet évèque avait l'instruction première, nul prélat en ce royaume ne mériterait comme lui les premières distinctions.

— U n'est pas savant?

-.Ha changé l'épée pour la chasuMe, et cela un peu tard.

Mais n*importe> si Votre Majesté me pennet de M reparier de M. de Vannes en temps et lieu...

— Je vous en prie. Mais, ayant de parler de lui, parlons de vous, monsieur Fouquet

— De moi, sire?

— Oui, j'ai mille compliments à vous faire.

— Je ne saurais, en vérité, exprimer à Votre Majesté la loie dont elle me comble.

— Oui, monsieur Fouquet, je comprends. Oui, j*^ eu contre vous des préventions.

— Alors j*étais bien malheureux, sire.

— Mais elles sont passées. Ne vous êtes-vous pas apen?u...î

— Si fait, sire; mais j'attendais avec résignation le jocor de la vérité. Il paraît que ce jour est venu?

— Ah! vous saviez être en ma disgrâce?

— Hélas ! oui, sire.

— Et savez- vous pourquoi ?

— Parfaitement; le roi me. croyait un dilapidateur.

— Oh ! non. ^

— Ou plutôt un administrateur médiocre. Enfin , Votre Majesté 'Tovait que, les peuples n'ayant pas d'argent, le roi n'en aurait pas non plus.

-- Oui, je l'ai cru; mais je suis détrompé. Fouquet s'inclina.

— Et pas de rébellions, pas de plaintes?

— Et de l'argent, dit Fouquet.

— Le fait est que vous m'en avez prodigué le mois dernier.

— J'en ai encore, non-seulement pour tous les besoins, mais pour tous les caprices de Votre Majesté.

— Dieu merci ! monsieur Fouquet, répliqua le roi sérieusement, je ne vous mettrai point à l'épreuve. D'ici à deux mois, je ne veux rien vous demander.

— J'en profiterai pour amasser au roi cinq ou six millions qui lui serviront de premiers fonds en cas de guerre.

— Cinq ou six millions !

— Pour sa maison seulement, bien entendu.

— Vous croyez '^onc à la guerre, monsieur Fouquet?

^ Je crois que, ^i Dieu a donné à l'aigle un bec et des serres, c'est pour qu'il s'en serve à montrer sa royauté. Le roi rougit de plaisir.

—Nous avons beaucoup dépensé tous ces jours-ei, mon- 8ioDr Fouquet; ne me gronderez-vous pas?

— Sire. Votre Majesté a encore vingt ans de jeunesse et onmiliiara à dépenser pendant ces vingt ans.

—Un milliard ! c'est beaucoup,monsieur Fouquet, dit le roL —J'économiserai, sire... D'ailleurs, Votre Majesté a en M. Golbert et en moi deux hommes précieux. L'un lui fera dépenser son argent, et ce sera moi, si toutefois mon service agrée toujours à Sa Majesté; l'autre le lui économisera, et ce sera M. Colbert.

— M. Colbert? reprit le roi étonné.

— Sans doute, sire; M. Golbert compte parfaitement bien. À cet éloge fait de l'ennemi par l'ennemi lui-même, le roi

se sentit pénétré de confiance et d'admiration.

C'est qu'en effet il n'y avait ni dans la voix ni dans le regard de Fouquet rien qui détruisît une lettre des paroles qa'il avait prononcées; il ne faisait poimun éloge pour avoir le droit de placer deux reproches.

Le roi comprit, et, rendant les armes à tant de générosité H d'esprit:

— Vous louez M. Colbert? dit-il.

— Oui, sire, je le loue ; car, outre que c'est un homme de lûérite, je le crois très-dévoué aux intérêts de Votre Majesté.

— Est-ce parce que souvemt il a heurté vos vues ? dit le roi en souriant.

— Précisément, sire.

— Expliquez-moi cela?

— C'est bien simple. Moi, je suis l'homme qu'il faut pour ^ entrer l'argent, lui l'homme qu'il faut potir l'empêcher de sortir.

—Allons, allons, monsieur le surintendant, que diable ! TOQs me direz bien quelque chose qui corrige toute cette bonne opinion?

*- Administrativement, sire?

-Oui.

— Pas le moms du monde, sire.

— Vraiment?

— Sur l'honneur, je ne connais pas en Rrance un meilteur commis que M. Colbert.

Ce mot commis n'avait pas, en 166i, la signification un peu subalterne qu'on lui donne aujourd'hui; mais, en pas-

238 LE YICOMTE DE BRAGELONî^E.

sant par la bouehe de Fouquet qae le roi venait d'appeler M. le surintendant^ il prit qnelqne chose d'humble et de petit qui mettait admirablement Fouquet à sa place et Colbert à la sienne.

— Eh bien, dit Louis XTV, c'est cependant lui qui, tout économe qu'il est, a ordonné mes fêtes de Fontainebleau; et je vous assure, monsieur Fouquet, qu'il n'a pas du toat empêché mon argent de sortir.

Fouquet s'inclina, mais sans répondre.

— N'est-ce pas votre avis? dit le roi.

— Je trouve, sire, répondit-il, que M. Coîbert a fiait les dioses avec infiniment d'ordre, et mérite^ sous ce rapport^ toutes les louanges de Votre Majesté.

Ce mot ordre fit le pendant du mot ^mrrds.

Nulle organisation, plus que celle du roi, n'a^t celte vive sensibilité, cette finesse de tact qui perçoit et saisit Yc^éte des sensations avant4es sensations mêmes.

Louis XIV comprit donc que le commis avait eu pour Foo» quet trop d'ordre, c'est-à-dire (pie les fêtes si splendidesde Fontainebleau eussent pu être plus splendides encore.

Le roi sentit, en conséquence, que quelqu'un pouvait?^ prêcher quelque chose à ses divertissements ; il éprouva un peu de dépit de ce provincial qui, paré des plus sublimes habits de sa garde-robe, arrive à Paris, où l'homme élégant le regarde trop ou trop peu.

Cette partie de la conversation, si sobre, mais si fine de Fouquet, donna encore au roi plus d'estime pour le caractère de l'homme et la capacité du ministre.

Fouquet prit congé à deux heures du matin, et le roi se mit au lit un peu inquiet, un peu confus de la leçon voilée qu*B venait de recevoff; et deux bons quarts d'heure furent employés par lui à se remémorer les broderies, les tapisseries, les menus des collations, les architectures des ares de triomphe, les dispositions d'illuminations et d'artifices imaginées par l'ordre du commis Colbert.

Il en résulta que le roi, repassant sur tout ce qui s'était passé depuis huit jours, trouva quelques taches à ses fêtes.

Mais Fouquet, par sa politesse, par sa bonne grâce et par sa générosité, venait d'entamer Colbert plus profondémem que celui-ci avec sa fourbe, sa méchancsté, sa persévérante haine, n'avait jamais réussi à entamer Fouquet

f oirrAiiiBBUuo ▲ mbux tatuM vo Mâiiiw

Comme nous rayons tii^ de Saint-Aignâa avait quitté la diambre du roi aa moment où le surintendant y taisait son entrée.

De Saint-AIgnan était chargé d'une mission pressée; c'est dire que de Saint-Aignan allait faire tout son possible pour tirer l>on parti de son temps.

C'était un homme rare que celui que nous ayons introduit eomme l'ami du roi; un de ces courtisans précieux dont la yi^lanoe et la netteté d'intention faisaient dés cette époque oubnge à tout favori passé ou futm*^ et balançait par son auflCitude la servilité de Dangeau.

Aussi Daageau n'était-il pas le lavorl, c'était le complaisant 4aroL

De Safait-Aignan s'orienta donc

n pensa que les premiers renseignements qu'il avait à r^ eeroir lui devaient venir de de Guiche*

n eouratdonc après de Goidie.

De Gmche^ que nous avons vu disparaître à l'aile du chiteau et qui avait tout l'air de rentrer cbei lui> de Guictee n'était pas rentré.

De Saint^Aignan se mit en quête de de Guiche.

Après avoir bien tourné^ viré> cherché, de Sain^-Aignan aperçut quelque 6bo&à comme une torme humaine appuyée iimaitre.

Cette forme avait l'immobilité d'une statue et paraiSbait fart occupée à regarder une lénôtre^ quoique les rideaux de cette fenêtre fussent hermétiquement fermés.

Gomme cette fenêtre était celle de Madame, de Saint-Aignan pensa que cette forme devait être celle de de Guiehe.

Il s'i^;)procba doucement et vit qu'il ne se trompait point.

De Guiehe avait emporté de son entretien avec Aladame nne telle chaîne de bonheur, que toute sa force d'Ame ne pouvait sufûre à la porter.

De son côté^ de Saint-Âîgnan savait que de Guiche avait été pour quelque chose dans Tintroduction de La Vallière chez Madame ; un courtisan sait tout et se souvient de tout. Seulement, il avait toujours ignoré à quel titre et à quelles conditions de Guiche avait accordé sa protection à La Vallière. Mais^comme^ en questionnant beaucoup, il est rare que You n'apprenne point un peu, de Saint-Aignan comp|ait apprendre peu ou prou en questionnant de Guiche arec toute la délicatesse, et en même temps avec toute Tinsistance dont il était capable.

Le plan de Saint-Aignan était celui-ci :

Si les renseignements étaient bons, dire avec effusion au roi qu'il avait mis la main sur une perle, et réclamer le privilège d'enchâsser cette perle dans la couronne royale.

Si les renseignements étaient mauvais, chose possible sagrès tout, examiner à quel point le roi tenait à La Vallière, et diriger le compte rendu de façon à expulser la petite fille pour se faire un mérite de cette expulsion près de toutes les femmes qui pouvaient avoir des prétentions sur le coeur du roi, à commencer par Madame et à finûr par la reine.

Au cas où le roi se montrerait tenace dans son désir, dissimuler les mauvaises notes; faire savoir à La Vallière qœ ces mauvaises notes, sans aucune exception, habitent un tiroir secret de la mémoire du confident; étaler ainsi de la générosité aux yeux de la malheureuse fiûe, et la tenir perpétuellement suspendue par la reconnaissance et la crainte, de manière à s'en faire une amie de cour, intéressée comme une complice à faire la fortune de son complice tout en faisant sa propre fortune.

Quant au jour où la bombé du passé éclaterait, en supposant que cette bombe édatat jamais, de Saint-Aig^ian se promettait bien d'avoir pris toutes les précautions et de faire l'ignorantprès du roi.

Auprès de La Vallière, il aurait encore ce jour-là même un superbe rôle de générosité.

C'est avec toutes ces idées, écloses en une demi-heure au feu de la convoitise, que de Saint-Aignan, le meilleur fils du monde, comme eût dit La Fontaine, s'en allait avec l'intentioa bien arrêtée de faire parler de Guiche, c'est-à-dire de le troubler dans son bonheur, bonheur qu'au reste de Saint- Aignan ignorait*

n était une henre du matin quand de Saint- Aignan aperçut de Guicbe debout^ immobile, appuyé au tronc d'un arbre, et les yenx cloués sur cette fenêtre lumineuse.

Une beure du matin : c'est-à-dire Tbeure la plus douce de la nuit, celle que les peintres couronnent de myrtes et da pavots naissants, Tbeure aux yeux battus, au cœur palpitant, i la tête alourdie, qui jette sur le jour écoulé un regard de regret, qui adresse un salui amoureux au Jour nonv^eau.

Pour de Guicbe, c'était Taurore d'une ineffable bonbeur : il eût donné un trésor au mendiant dressé sur son cbemin pour obtenir qu'il ne le dérangeât point en ses rôves.

Ce fut justement à cette beure que Saint-Aignan, mal conseillé, l'égoïsme conseille toujours mal, yint lui frapper sur l'épaule Ml moment où il murmurait un mot ou plutôt un nom.

— Ab! s'écria>t-il lourdement, je vouscbercbais.

— Moi? dit de Guicbe tressaillant

— Oui, et je vous trouve rêvant à la lano. Seriei-vous atteint, par basard, du mal de poésie, mon cber comte, et fe* riez-vous des vers?

Le jeune bomme fcm^ sa pbysionomie à sourire, tandis que mille et mille contradictions grondaient contre Saint. Aignan au plus profond de son cœur.

^ Peut-être, dit-il. Mais quel beureux basard?

— Ab! voilà qui me prouve que vous m'avez mal entendu.

— Gomment cela?

— Oui, j'ai débuté par vous dire que je vous chercbais.

— Vous me cbercbiez?

— Oui, et je vous y prends.

— A quoi, je vous prie?

— Mais à cbanter Pbilis.

— C'est vrai, je n'en disconviens pas, dit de Guicbe en riant ; oui, mon cber comte, je cbante Pbilis.

— Cela vous est acquis.

— A moi?

— Sans doute, à vous. A vous, l'intrépide protecteur de toute femme belle et spirituelle.

— C^e diable me venez-vous conter là?

— Des vérités reconnues, je le sais bien, filais attendez, je suis amoureux.

Î42 LE YICOMTEDB BBAGELONNE.

— Vous?

— Oui.

— Tant mieux, cher comte. Yenet et eonteit-moi cebu

Et da Guiehe, craign^uit ua peu tard peul-être que Saint- ^ ' Aignan ne remarquât cette feaôtre éclairée, prit le bras âo «omte et essaya de Tentraîner.

— Oh! dit ceiui-ci en résistant, ne me menez point du o5té de ces bois noirs, il fait trop humide par la. Restons à la iune, voulee-vous î ^

Et, tout en cédant à la pression du bras de de Guiche, il demeura dans les parterres qni avoisinaiem le château.

— Voyons, dit de Guiebe résigiié, conduisez-moi où il YOQs plaira, ^ demandez-moi ce qui tous est agréable.

— On n*est pas phis charmant.

Puis, après une seconde de silence :

— Cher comte, continua de Saint^Âignan, je voudrais que vous me disiez deux mots sur one certaine personne que TOUS avez protégée, f

— Et que vous aimez?

— Je ne dis ni oui ni non, très-cher.*. Vous comprenez 4u*on ne place pas ainsi son cœur à fonds p^u,et qu'il faut bieyd prendre à l'avance ses sûretés.

— Vous avez raison, dit de Guicfae «rec nn soupûr; c'est précieux, un (XBur.

— Le mien surtout, il est tendre,, et je vous le donne comme tel.

— Oh ! vous êtes connu, comte. Aprèe?

— Voici. Il s'agit tout slmDlement de mademoiseUe de Tonnay-Charente.

— Ah çà! mon cher SaiuV*Aignan, vous devenez fou, je présume !

— Pouquoi cela?

— Je n'ai jamais protégé mademoistile de Tonnay-Charente, moi !

— Bah!

— Jamais î

— Ce n'est pas vous qui avez fait entrer mademoiselle de Tonnay-Charente chez Madame ?

— MademoiseUe de Tonnay-Charente, et veios devez savoir cela mieux que personne, mon cber comte, est d'assex

bonne maison pour qu'on la âésir6> à {âos Ibrto raison pour qu'on Fadmette.

— Vous me raillex.

— Non, sur rhonnoor, Je ne sais ce que tous voiriez dire. «— Ainsi, yofis n'êtes pair rien dans son admisdon?

— Vous ne la connaisses pas?

«M Je rai vue pour la première fois le jour de sa présentation à Madame. Ainsi, comme je ne Tai pas protégée, oomme je ne la connais pas. Je ne saurais tous donner sur eUe, mon cher comte, les éclaircissements que vous degrés.

Et de Guiche fit un mouvement pour quitter son interlocuteur.

— La ! la ! dit Saînt-Aignan, un instant, mon cher comte ; TOUS ne m'échapperez point ainsi.

— Pardon, mais ii me semblait qu'il était Theure de rentrer diez soi.

«-Vous ne rentriez pas cependant^ quand Je vous ai, non pas rencontré, mais trouvé.

— Aussi, mon cher comte, du moment où vous avez enoore quelque chose à me dire, je me mets à votre disposition.

— Et TOUS faites Irfen, pardieuf Une den^beure de plus ou de moins, vos dentelles n'en seront ni plus ni moins fripées. Jurez-moi que vous n'aviez pas de mauvais nq^orts à ne faire sur son compte, et que ces mauvais rsq>ports quo TOUS eussiez pu me fuÈre ne sont point la cause de votre silence.

— Oh ! la chère enfant. Je la crois pure conmie un cristaL

— Vous me comblez de Jde. Cependant, Je ne veux pas avoir l'air prés de vous d'un homme si mal renseigné que Je para». 11 est eertain que vous avez fourni la maison de la princesse de dames d'honneur. On a même fait une chanson sur cette fourniture.

— Vous savez, mon cb^ ami, que Ton fait des chansons sifftout.

—Vous la connaissez?

-^ Non ; mais chantez^a-mol, je ferai sa connaissance. «^ Je ne saurais vous dire comment ^e commence, mai» ie merapp^e comment elle finit.

— Bon! c'est déjà quelque chose.

Des demoiselles d'jionneur, Guiche est nommé fournisseur*

— L'idée est faible et la rime panvre.

— Ah! que voulez-vous^ mon cher, ce n'est ni de Racine ni de Molière, c'est de La Feuillade, et un grand seigneur ne peut pas rimer comme un croquant

— Cest fâcheux, en vérité, que vous ne vous souveniei que de la fin.

— Attendez, attendez, voilà le commencement du second couplet qui me revient.

— i'écoute.

Il a rempli la volière, Montalais et. . •

— Pardieu! et La Vallière! s'écria de Guiche impatienté, et surtout ignorant complètement oùSaînt-Aignan en voulait venir.

— Oui, oui, c'est cela, La Vallière. Vous avez trouvé la rime, mon cher.

— Belle trouvaille, ma foi!

— Montalais et La Vallière, c'est cela. Ce sont ces deux petites filles que vous avez protégées.

Et Saint-Aignan se mit à rire.

— Donc, vous ne trouvez pas dans la chanson mademoiselle de Ïonnay-Charenteî dit de Guiche,

— Non, ma foi !

— Vous êtes satisfait, alors?

— Sans doute ; mais j'y trouve Montalais, dit Saint-Aignan en riant toujours.

— Oh ! vous la trouverez partout. C'est une demoiselle fort remuante.

— Vous la connaissez?

— Par intermédiaire. Elle était protégée par un certain Malicome que protège Manicamp; Manicamp m'a fait demander un poste de demoiselle d'honneur pour Montalais dans la maison de Madame, et une place d'officier pour Malicome dans la maison de Monsieur. J'ai demandé; vous savez bien que j'ai un faible pour ce drôle de Manicamp.

— Et vous avez obtenu?

— Pour Montalais, ouï; pour Malicorne, oui et non, il n'est encore que toléré. Est-ce tout ce que vous vouliez savoir?

— Reste la rime.

— Quelle rime?

— La rime que vous avez trouvée.

— LaValUère?

Et de Saint-Aignan reprit son rire qui agaçait tant de Guiche.

— Eh bien, dit ce dernier, je Tai fait entrer chei Madame, c'est vrai.

— Ali ! ah ! àh! fit Saint-Aignan.

— Mais, continua de Guiche de son air le plus froid, vous me ferez très-heureux, cher comte, si vous ne plaisantez point sur ce nom. Mademoiselle La Baume Le Blanc de La Yaihère est une personne parfaitement sage.

— Parfaitement sage ?

— Oui.

— Mais vous ne savez donc pas le nouveau bruit? s'écria Saint-Aignan.

— Non, et môme vous me rendrez service, mon dier comte, en gardant ce bruit pour vous et pour ceux qui le f6nt courir.

— Ah bah ! vous prenez la chose sf sérieusement?

— Oui; mademoiselle de La Valhère est aimée par un de mes bons amis.

Saint-Aignan tressaUUt

— Oh! oh! fit il.

— Oui, comte, continua de Guiche. Par conséquent, vous comprenez, vous Thomme le plus poli de France, je ne puis kôsser faire à mon ami une position ridicule.

— Oh! à merveille.

tx Saint-Aignan se rongeait les doigts, moitié dépit, moitié enriosité déçue.

De Guiche lui fit un beau salut.

— Vous me chassez, dit Samt-Aignan qui mourait d'envia de savoir le nom de l'ami.

— Je ne vous chasse point» très-cher*. • J'achève mes vers iPhitis.

— Etcesverst...

— - Sont on qaatraiiu Tous eomprenes^ n'est-ce pas? im qcuitrain, c'est sacré.

— Ma foi! oui.

— Et comme^ sur qoatre vers dont il doit naturellement se composer^ il me reste encore trois vers et nn hémistictie à tsàrê, j*ai besoin de tout* ma tête.

— Gela se comprend. Adieu> comtel

— Adieu!

— A propos»..

— Quoi?

— Atez-Yous de la faieilité.

— Énormément.

— Aurez-Yous bien fisiTOi trait vers «t demi ^matn natin?

-* ^e Tespère*

— Ehbien^àddmalii.

— A demain ; adieat

Force était à Saint-Aignan d'accepter te eongé ; H Taecepta et disparut derrière la charmille.

La conversation avait eatraîaé de Gnkliii et Saint-Âignan assez loin du château.

Tout Quithématiden^ tom poëte et tool rève«ir a ses distractions; Saint-Aignan se trouvait donc^ quand le quitta de Guiche^ aux limites du quinconce^ à l'endroit oà 1^ casÊh muns commeneent etôù^ derri^ de grands bouquets d'aeadas et de marronniers croisant leurs gnqH[)es sous des monceaux de clématite et de vigne vierge^ s'élève le nrar et séparation entre les bois et la cour des oemmuns.

Saint-Aignan, laissé seulj, prit le chemin de ces bâtiments; de Guiche tourna en sens iiiverse. L'un rerenait donc vers tes parterres^ tandis que Tautre allait aux murs.

Saint-Aignan marchait sons une ImpénélraMe voûte de sorbiers^ de lilas et d'aubépines gigantesques^ les pieds sur na fi^le niou> enfoui 4a«& l'omlNre^ étoufié dans la mousse.

Il ruminait une revanche qui lui paraissait difficile à pre»» dre, tout déferré^ comme eût dit fallemant des Réaux, de s'en aveîr pas appris davantage sur La Vallière, malgré Fin* génieuse tactique qu'il avait emplefée pour arriva joaqolk elle.

Tout à coup^ un gazouillement de voix humaines parvint i son oreille. C'était comme des chuchotemettls> emnme des

]^ftiate$ féimnmes mêlé^ d*mterpeUations; c'étaient de petits rires, des soupirs, des cris de surprise étouffés; mais, pardeasos tout, layoix féminine dominait.

Saint-Aignan s'arrêu pour s'orienter; il reconnut ayec la pins Ylve surprise que les voix venaient, non pas de la terre, mais du sommet des art>re8.

Di'^râ la tto en se glissant sous l'allée, e« perçut à la arèVfc. du mur une fenmie juchée sur une échelle, en grande oommunicatîon de gestes et de paroles ayec un homme perd^ sur un arbre, et dont on ne voyait que la tête, perdu, qa^était le corps dans l'omhre d\in marronniar.

La femme était en deçà ûxk uast; Thommo an delà.

18 tàSTRnrrHR.

De Saint-Aignan n# dierdu^t que des renseignements el trouvait une aventure. C'était du bonheur.

Curieux de savoir pourquoi et surtout de quoi cet homme «t cette femme causaient à une pareille heure et dans une si singulière situation, de Saint-ÂIgnan se fil tout petit et arriva presque sous les bâtons de l'échelle.

Alors, prenant ses mesures pour être le phis confortab^enent possible, il s'ap^ya contre un arbre et écouta.

D entendit le ^logue si^dyanL

Cétait la femme qpoi parlait.

•» En vérité, monsieur Manicamp, disait-elle d'une voix qri, au milieu des reprodies qu'elle artici lait, conservait un iigQ^er accent de coquetterie, en vérité, vous êtes de la plus dangereuse in^serétioD. Nous ne pouvons causer long^ temps ainsi sans être surpris.

— C'est très-probable, interrompit l'honine du ton le plus mtai^ 0 \e plus flegmatique.

— Eh bien, alors, que dira-t-on? Oh l si quelqu'un me foyilt, Je vous déclare que j'en mcnurais de honte.

— Oh ! ce serait un grand enfantillage et dont je vous crois incapable.

— Passe encore s'il y avait qaelqae chose entre nous; mais se faire tort grataitement^ en yérité^ je suis bien sotte. Adieu^ monsieur de Manicampl

— Bon! je connais Thomme; à présent, je yais Toir la femme, se dit de Saint-Aignan guettant aux bâtons de Féchelle l'extrémité de deux jambes élégamment chaussées dans des souliers de satin bleu de ciel et dans des bas couleur de chair.

— Oh! voyons, voyons; par grâce, ma chère Montalais, s'écria de Manicamp, ne fuyez pas, que diable! j'ai encore des choses de la plus haute importance à vous dire.

— Montalais! pensa tout bas de Saint-Aignan; et de trois! Les trois commères ont chacune leur aventure ; seulement, il m'avait semblé que Taventure de celle-ci s'appelait M. Malicorne et non de Manicamp.

A cet appel de son interlocuteur, Montalais s'arrêta au milîeu de sa descente.

On vit alors l'infortuné de Manicamp grimper d'un étage dans son marronnier, soit pour s'avantager, soit pour combattre la lassitude de sa mauvaise position.

— Voyons, dit-il, écoutez-moi; vous savez bien, je Tespère, que je n'ai aucun mauvais dessein.

— Sans doute... Mais, enfin, pourquoi cette lettre que vous m'écrivez, en stimulant ma reconnaissance? Pourquoi ce rendez-vous que vous me demandez à une pareille heure et dans un pareil lieu?

— J'ai stimulé votre reconnaissance en vous rappelant que c'était moi qui vous avais fait entrer chez Madame, parce que, désirant vivement l'entrevue que vous avez bien voulu m'accorder, j'ai employé, pour l'obtenir, le moyen qui m'a paru le plus sûr. Pourquoi je vous l'ai demandée à pareille heure et dans un pareil Ueu? C'est que l'heure m'a paru dis* crête et le lieu soUtaire. Or, j'avais à vous demander de ces choses qui réclament à la fois la discrétion et la solitude.

— - Monsieur de Manicamp !

— En tout bien tout honneur, chôre demoiselle.

— Monsieur de Manicamp, je crois qu'il serait plu sconTO* nable que je me retirasse.

— Écoutez-moi ou je saute de mon nid dans le vôtre»

et prenez garde de me défier^ câr il y a juste^ ea ce moment^ une branche de marronnier qui m*est gênante et qm me provoque à des excès. N*imitez pas cette branche et écoutez-moi.

— Je vous écoute^ j*y consens; mais soyez bref> car^ si vous avez une branche qui vous provoque, j*ai, moi, un échelon triangulaire qui sMntrodnit dans la plante de mes pieds. Mes souliers sont minés, je vous en préviens.

— Faites-moi Famitié de me donner la main, Mademoi* selle.

— Et pourquoi?

— Donnez toujours.

^ Voici ma main ; mais que faites-vous donc?

— Je vous tire à moi.

— Dans quel but? Vous ne voulez pas que j'aille vous rejoindre dans votre arbre, j'espère?

— Won ; mais je désire que vous vous asseyiez sur le mnr; la, bien! la place est large et belle, et je donnerais beaucoup pour que vous me permissiez de m'y asseoir à côté de vous.

— Non pas ! vous êtes bien où vous êtes; on nous verrait

— Croyez -vous? demanda Mani.camp d'une voix insinuante.

— J'en suis sûre.

— Soit! je reste sur mon marronnier, quoique j'y sois on ne peut plus mal.

~ Monsieur Manicamp! monsieur Hanicamp! nous nous éloignons du fait.)

— C'est juste.

— Vous m'avez écrit?

— Très-bien.

— Mais pourquoi m'avez-vous écrit?

— Imaginez-vous qu'aujourd'hui, à deux heures, de Guiche est parti.

— Après?

— Le voyant partir. Je l'ai suivi, comme c'est mon habitude.

— Je le vois bien, puisque vous voilà.

— Attendez donc... Vous savez, n'est-ce pas, que ce pauvre de Guiche était jusqu'au cou dans la disgrâce?

9B0 LE TICOUTB Mt ISRAGBLONNE.

^ Bétel! (Hii.

•*- C'était donc le comble de Fimpradenoe à loi de venir trouver à Fontainebleau ceux qui lavaient exilé à Paris, et surtout ceux dont on l'éloignait.

— Vous raisonnes eonmie feu Pyttagore» monsieur Ibnican^k

-* Or, de Guidie est t6ta comme un amourenx; Q jl*6* coûta donc aucune de mes remontrances. Je le priai, je le soppUai> fi ne. voulut entendre à rien*.. Ah! diable!

— Qu'avez-vous?

^ Pardon, Mademoiselle, mais c'est cette, maud^ branche dont j'ai déjà eu Thonneur de vous entretenir et qui vient de déchirer mou haot-de-ebaosaes*

— Il fait nuit, répliqua Montalais en riant : continuons^ monsienr Ifai^camp*

^ De Guiche partit donc achevai tout courant, et moi. Je le suivis, mais au pas. Vous comprenes, s'aller jet^ à Feau avec un ami aussi vite qu'il y va lui-même, c'est d'un sot ou d'un insensé* Je laissai donc de Guiche prendre les devants et cheminai avec une sage lenteur, persuadé que j'étais que le malheureux ne serait pas reçu, ou, s'il l'était, tournerait bride au premier coup de boutoir, et que je le verrais revenir encore plus vite qu'il n'était allé, sans avoir été plus loin, moi, que Ris ou Melun, et c'était déjà trop, vous en conviendrez, que onze lieues pour aller et autant pour revenir.

Montalais haussa les ^ules.

— Riez tant qu'il vous plaira. Mademoiselle; mais si, aa Bea d'être carrément assise sur la tablette d'un mur comme vous êtes, vous vous trouviez à cheval sur la branche que voici, vous seriez comme Auguste, vous aspireriez à de»« cendre.

— Un peu de patience, mon cher monsieur Manicamp ! un instant est bientôt passé : vous disiez donc que vous aviez dépassé Ris et Melun.

^ Oui, j'ai dépassé Ris et Melun; j'ai continué de mardier, toujours étonné de ne point le voir revenir; enfin, me voici à Fontainebleau, je m'inf(»me, je m'enquiers partout de de Guiche; personne ne Fa vu, personne ne lui a parlé dans la ville: il est arrivé au grand galop, est entré dans le diâteau et a disparu. Depuis huit heures du soir, je suis à Fontainebleau, demandant de Guiche à tous les échos; pas

LE TICOMTB OS BRAGELONNE. m

46 deGuiche. Je meurs d'inqoiélade! Vous comprenez que je n*ai pas été me jeter dans la gueule du loup, an entrant moi» mftoM au château^ comme a fait mon imprudent ami; je suis venu droit aux communs^ et je vous ai fait parvenir una lettre. Maintenant^ MademoiaeUe^ au nom du eiel, tirez-moi d'inquiétude.

— Ce ne sera pas difficile, mon cher monsieur Manicamp : votre ami de Guiche a été leça admirablement.

— Bah!

— Le roi lui a fait fête.

— Le r(À, qui Tavait exilé !

— Madame lui a souri; Monsieur paraît Taimer plus que devant.

— Ah! ahl fit Manicamp, cela m'explique pourquoi et comment il est resté. Et il n'a point parlé de moi?

— Il n'en a pas dit un mot.

— C'est mal à kd. Que fait-iUn cemoment?

— Selon toute probabilité, il dort, ou, sil ne dort pa\ H TÔve.

— Et qu'a-t^n fait pendant tcnite la soirée î «—On a dansé.

— Le fameux ballet? Comment a été de Guiche?

— Superbe.

— Ce cher ami! Maintenant, pardon. Mademoiselle, mais il me reste à passer de chai moi chez vous.

— Comment cela?

— Vous comprenez : je ne présuma pas que l'on m'oimre la porte âa diâteaa à cette heure, et, quant à couclwr sur cette branche, je le voudrais bien, mais je déclare la chose impossible & tout autre animal qu'un papegeai.

— Mais moi, monsieur Manicamp, je ne puis pas comme eela introduire un homme par-dessus un mur 7

— Deux> Mademoiselle, dit une seconde Yoix, mais avee nn accent si timide, que l'on comprenait que son prpriétaire sentait toute l'inconvenance d'une pareille demande.

— Bon Dieu ! s'écria Montalais essayant de plonger son regard jusqu'au pied du marronnier; qui me parle?

-- Moi, Mademoiselle,

— Qui vous?

— Malicome, votre très-humble serviteur.

Et Malicome, tout en disant ces paroles, se hissa de la

t52 LE VICOMTE DE BRAGELONNE.

terre aux premières branches^ et des premières branches à la haateur du mur.

— M, Malicorne!.. Bonté divine! mais vous êtes enragés tous deux!

— Comment vous portez-vous ^ Mademoiselle? demanda MMicome avec force civilités.

— Celui-là me manquait 1 s*écria Montalais désespérée.

— Oh ! Mademoiselle^ murmura Malicorne^ ne soyez pas si rude, je vous en supplie !

— Enfin, Mademoiselle, dit Manicamp, nous sommes vos amis, et Ton ne peut désirer la mort de ses amis. Or, nous laisser passer la njiit où nous sommes, c'est nous condamner à mort.

— Oh! fit Montalais, M. Malicorne est robuste, et il ne mourra pas pour une nuit passée à la belle étoile.

— M^emoiselle!

— Ce sera une juste punition de son escapade.

— Soit! Que Malicorne s'arrange donc comme il voudra avec vous; moi, je passe, dit Manicamp,

Et, courbant cette fameuse branche contre laquelle il avait porté des plaintes si amères, fl finit, en s'aidant de ses mains et de ses pieds, par s'asseoir côte à côte de Montalais.

Montalais voulut repousser Manicamp, Manichamp chercha à se maintenir.

Ce conflit, qui dura quelques secondes, eut son côté pittoresque, côté auquel l'œil de M. de Saint-Aignan trouva certainement son compte.

Mais Manicamp l'emporta. Maître de Féchelte, il y posa le pied, puis il offjrit galamment la main à son ennemie.

Pendant ce temps, Malicorne s'installait dans le marronnier, à la place qu*avait occupée Manicamp, se promettant en lui-même de lui succéder en celle qu'il occupait.

Manicamp et Montalais descendirent quelques échelons» Manicamp insistant, Montalais riant et se défendant.

On entendit alors la voix de Malicorne qui suppliait.

— Mademoiselle, disait Malicorne, ne m'abandonnez pas, je vous en supplie! Ma position est fausse, et je ne puis sans accident parvenir seul de l'autre côté du mur*, 4ue Manicamp déchire ses habits, très-bien : il a ceux de M. de Guiche; mais, moi, je n'aurai pat Trême ceux de Manicamp, puisqu'ils seront déchirés.

— M'est ayis^ dit Manicamp^ sans s^occuper des lamentations de Malicome,, m*est avis que le mieux est que j*ailla trouver de Guiebe à Finstant môme. Plus tard peut-être ne pourrais-je plus pénétrer chez lui.

— C'est mon avis aussi^ répliqua Montalais; allez donc^ monsieur Hanicamp.

— Mille grâces! Au revoir^ Mademoiselle^ dit Manioamp en sautant à terre^ on n'est pas phis aimable que vous.

—Monsieur de Manicamp^ votre servante; je vais maintenant me débarrasser de M. Malicome.

Malicome poussa ua soupir.

— Allez^ s^ec^ ccmtinua Montalais.

Hanicamp lit quelques pas; puis^ revenant au pied de Téchette :

— A propos. Mademoiselle, dit-il, par où va-t-on chez M.deGuiche?

— Ab! c'est vrai... Rien de plus simple. Vous suivez la charmille...

— Oh! très-bien.

— Vous arrivez au carrefour vert..

— Bon!

— Vous y trouvez quatre allées...

— A merveille.

— Vous en prenez une...

• —Laquelle?

— Celle de dr(^te.

— Celle de droite?

— Non, celle de gauche.

— Ah! diable!

— Non, non... attendez donc...

—Vous ne paraissez pas très-sûre... Remémorez-vous, je vous prie, Alademoiselle.

— Celle du miliett.

— D y en a quatre*

—'C'est vrai. Tout ce que je sais, c'est que, sur les quatre, il yen a une qui mène tout droit chez Madame; celle-là, je la connais.

—Mais M. deGuichen*estpointdiezMadame,n'est-cepasî

— Dieu merci! non.

— Celle qui mène chez Madame m'est donc inutile, at je désirerais la troquer contre celle qui mène chez M. de Guiche.

25Jr ht VlCOMf B DE ERAGILONNI.

<- Ot^^ oertahiement^ eelle^i» |e Uieosma» âossltuali qosBtt à lln^iquer é'M, la ehose m& paraît impôsiôbla. , — Mais, eBfin, Madtemolseile, ««pposona^pie j'^ia trowé cette bienheureuse allée.

— Alop», YoiM» êtesanM^

— Bien.

^ Ou!^ TOUS ft^r^ pte à traTerser i|iie lalabymrtiMk

— Hns que eela? Diable ! il y a êonc un lah^rintheY

— Assev cosnplj^^ oui; te jour nôme, on s'y «rompe parfois : ce sont des toups^ et des déto»» sxrn^ M;: il ùhbI d*abord faire trois tours à droite ^ paâ» èms.tùms à gmete, puis un tour... est-ce untoinr oQéectx umfs. Attenâee^onc! Enfin, en sortant éa labyriat^, Teus trovrez une allée 4e sycomores, et cette allée de sycomores vous conduit ImH droit au pavillon qul»bite H. d» Gvd^iew

— Mademoiselle, dit Manicamp, yoilà une adDunikt9 mdl^ cation, et je ne doute pas ((ae, guidé par ell», je se me perde à Finstant même. J*ai, en conséquence, un p^it ter* vice à vous demander.

— Lequel?

— C'est de m^offrir votre bras et de me guider voi]»^ônie conmie une autre... cornue une atrtM«.^ H savais c^p^nâaoït ma mythologie. Mademoiselle ; mais la gravitéé9S évën^aneots me Ta fait oublier. Venez donc, je vous en supplie.

—Et moi! s'écriaMalicome, et moi, ron m'abandonne doB(S5 •

— Eh, Monsieur, impossible!., dit Mont^hîs à Manicanq^; on peut me voir avec vous à une pard^ hemre, et jugez donc ce que Ton dira.

— Vous aurez votre conscience pour vous, fihdemoiselle, dit sentencieusement Manicamp.

'' -^ Iteapossible, Mon^ur, te^ossiWe \

—• Alors, laissez-moi aider Malioorne à ^toseendre; c'est un garçon très-intelligent et qui a beaueeu;^ de* fiair ; il me guidera, et, si nous nous perdons^ nous nous perdrons à deux et nous nous sauverons Pan et P*uire. A deux, si nous sommr.-^ renconti»és, nous aurohs Tair de quelque diose; tandis que, seul Vaurais Tair d'un amant ou d'un voleiM'. Venez, Malicome, véiei réebelle.

— Monsieur Malicorne, s'écria Montakuîs, je tous défends de çaitîer votre arbre, et eefe sous pefne d'enceuartr tourte ma colère.

LE iriCeif TE DE BRAGELONNE. 25S

Malicome avait déjà allongé vers le Mte du mur uue jamte ^*il retira tristement.

— Chut! dit tout bas Manieampi.

— Qu'y a-t-il? demanda Montalais.

«^l'Amenés âea pas..

— Oh! mon Dieu!

En effet, tes pas 90i]q[)cmMiés devinroit m bnÉt Biaiiifi«ie^ litaôUage s'oofTll^ «I de SaiiiWkignan parat^ rœîl riant el la main étendue» sarj^ttint dncon dans là position où il éfeâtr c^esl-à'4ir«llsifieorae sor soft arbre et le eou l^ida^ Hpntalws sur son ëolMlen et collée à FédieUe^ Mamcan^ i Ifitre et le pied en ayante prêt à se mettre en route.

-^ Bbi bonseir, Mankuui^y ùsH le cooite, soyex le l»a>venu^ cher mai; vone nets manqnieK ee sofr^ et Tott tous ismuidait. UadeiMisrïb ie Montalaisy to^^. lvè»4imnb]e

liontalais rougit.

•^Ab! iBoiinMrbdfeatia^t^* en .esdttKlja tête dans iûB deux mains.

— MaïAamiBtilay ftt de Salie-AigBan, rassnrexryous ; je eQB&ai& lome vottro ixBMeêBee^ et j'en rendrai bon comp^ HsuDdcamp^ suiyez-moL GhanniUe^ earrefour ellab^nthe ma coanaisseiil;. je sera Toire Ana&e. Heial yoilà votre nom mythologiqoft nomH.

— Cest, ma foi! vrai, comte, merci!

<^liaks par b même ocieask>n,eomte,âbM(âiaIaî^ malmenez aussi M. IMalicome.

-«-• Non pas^ n»ft pesy dit Malisi^e^ M. ManîDamp a causé avec vous tant qu'il a voulu; à mon tour, s'il yoi» plaît. Mademoiselle; j'ai, de mon côté, nna moitietiide de choses à foQs dive cooceamaiitiHlrat àyenâp.

•^ Voos eadenies, dil le comte wt riant; demeurez avec kl,, ibâemoiselle. Nft s^Tei^Teos pas que cette nait est la mît aux secrelL

B^ prenant le h«tt de Mankaiati^te oomte l'emmena d'un pas rapide dans la direction du chemin que llontalais connaissait si bien et indiquait si mal.

Montalais les suivil des yèox aessi longtemps qu'elle put les i4percevoir.

256 LE VICOMTE DE BRAGELONNKt

COMMEUT MALICORIIB ▲TAir ÉTÉ DÉLOGÉ DE I.'bOTKL VO MKkfh^àHnU

Pendant qae Moatalais soiyait des yeux le comte et Manicamp^ Malicome ayait profité de la distraction de la jeune fille pour se faire une position plus tolérable.

Quand elle se retourna^ cette différence qui s*était faite dans la position de Malicome frappa donc Immédiatement ses yeux.

Malicome était assis comme une manière de singe^ le derrière sur le mur^ les pieds sur le premier échelon.

Les pampres sauvages et les chèvre feuilles le coiffaient comme un faune, les torsades de la vigne vierge ^goraienl assez bien ses pieds de bouc.

Quant à Montaiais, rien ne lui manquait pour qu'on pûi la prendre pour une dryade accomplie.

— Çà, dit-elle en remontant un échelon, me rendes-voos malheureuse, me persécutez-vous asseï, tyran que vous êtes!

— Moi î fit Malicome, moi, un tyran?

' — Oui, vous me compromettez sans cessQ, monss^ir Maii^ come; vous êtes un monstre de mé(dianceté.

— Moi?

— Qu'aviez-vous à faire à Fontainebleau? Dites! est-ce ^pie votre domicile n*est point à Orléans?

— Ce que j'ai à faire id, demandei-vous? Mais j'ai affaire de vous voûr.

— Ah! la belle nécessité.

— Pas pour vous, peut-être. Mademoiselle, mais biene^^ tainement pour moi. Quant à mon domicile, vcms savez Inen que je Tai abandonné, et que je n'ai plus dans l'avenir d'autte domicile que celui que vous avez vous-même. Donc, votre domicile étant pour le moment à Fontainebleau, à Fontainebleau je suis venu.

Montalaîs haussa les épaules.

— Vous voulez me voir, n'est-ce pas?

— Sans doute.

— Eh bien, vous m'avez vue, vous êtes content, partes l •— Oh! non, fit Malicome.

— Comment! oh non?

— Je ne suis pas venu seulement pour vour voir; je suis Tenu pour causer avec tous.

— Eh bien, nous causerons phis tard et dans un autre endroit.

— Plus tard! Dieu sait si je vous rencontrerai plus tard dans un autre endroit! Nous n*en trouverons jamais de plus tavorable que celui-ci.

— Mais je ne puis ce soir, je ne puis en ce moment.

— Pourquoi cela?

— Parce qu'il est airivé cette nuit mille choses. ^ Eh bien, ma chose, à moi, fera mille et une.

— Non, non, mademoiselle de Tonnay-Charente m'attend tas notre chambre pour une communication de la plus hante importance. '

— Depuis longtemps?

-* Depuis une heure au moins.

— Alors, dit tranquillement Malicome, elle attendra quel-^ qoBS minutes de plus.

— Monsieur Malicome, dit Montalais, vous vous oubliez.

— C'est-à-dire que vous m'oubliez. Mademoiselle^ et que, moi, je m'impatiente du rôle que vous me faites jouer ici, mordieu! Mademoiselle, depuis huit jours, je rôde parmi vous toutes, sans que vous ayez daigné une seule fois vous apercevoir que j'étais là.

— Vous rôdez ici, vous, depuis huit jours?

— Comme un loup-garou; brûld ici par les feux d'artifice qui m'ont roussi deux perruques, noyé là dans les osiers par l'humidité du soir ou la vsqmur des jets d'eau, toujours aflàmé, toujours édiiné, avec la perspective d'un mur ou la nécessité d'une escalade. Morbleu ! ce n'est pas un sort cela. Mademoiselle, pour une créature qui n'est ni écureuil, ni salamandre, ni loutre; mais, puisque vous poussez l'inhuma- B^ jusqu'à vouloir me faire renier ma condition d'homme. Je J'arbore. Homme je suis, mordieu! et homme je resterai, â moins d'ordres supérieurs.

— Eh bien, voyons, que désirez-vous, que voulez-vous, qQ*exigez-vous? dit Montalais soumise.

— N'allez-vous pas me dire que vous ignoriez que j'étais a Fontainebleau?

— Je...

m LE YICOMTB BB BRÀGSLOt^NE.

— Soyez franche.

— Je m'en dontais»

^ Eh bien^ depuis huit jours, ne ponriez-Tous pas vm voir une fois par {onr an moinst

— J'ai toujours été empêchée, monsieur Malicorne. , — Tkrarei

— Demandes à cet donoiseUes, si toos ne me croyei pas.

— Je ne demande ^ais d'explîcMioai sm les choses que je sais mieux que personne.

— Calmez-vous, monsiemr MaUoone, cek diangera.

— Il le faudra l»en.

— Vous savez, qu'on voas voie on qa*oa ne vous Tote point, TOUS savei que l'on pense à Tons, éà Montalais srec son air câlin.

— Oh ! l'on pense à moî.^

— Parole d'honneur.

— Et rien de nonvean?

— Sur quoi?

*- Sur ma diarge dans lamdson de Monsieur. ^ Ah! mon cher monsieur Malioome, on n'abordait pas Son Altesse Royale pendant ces jours passés. ^ Et maintenant?

— Maintenant, c'est auftre cbose ; depuis hier, il n'est plos jaloux.

-« Bah ! Et comment la Jalousie hii est^efie passée?

— Il y a eu diversion.

— Contez-moi cela.

— On a répandu le bruit que le toi «vaft jeté lesyeus sur nne autre femme, et Monsiemr t'en est troavé cahne loot d'un coup.

— Et qui a répandu ce toiit?

Montalais baissa la voix.

~ Entre nmis, dit^eile, je crois que Madame et le roi s^eg^ tendent

— Ah! ah ! fit Malicorne, c'était le seel moyen. Mais M. de Gniche^ le pauvre soupinmt?

— Oh ! celui-là, il est tout à lait délogé.

— S'eslr-on écrit?

— Mon Dieu^ non; je ne leur ai pas vu tenir we pinne wx uns ni aux autres depuis huit jours.

LB YIGOHf B Dfi fiBÂ^G^ELOlWE. m

•-« CdimaMat tas^VQttl arvvo JMMttne?

— Au mieux

— Et avec le roi? *

— ' Le roi me fail dts tosmes (juâttd je passe.

— Bien ! Maintenant^ sur quelle femme les dem amants ont-ils jeté leur dévolu pour leur servir ée paraveat?

— SurLaValliôrè,

*-» Ohl ^i pauvre fiUe! Mais â (àadiait i^Hpôolier t^la^ ma mie!

— Pourquoi?

-«•Parce que M. BMuidè Boigelottiie la tumuouse tuera s*il a un soupçon.

-- Raoui! ce boa RaoDiil Vous ciroyex?

— Les femmes ont la prétention de se connaître en passions^ dit Malicorne, et les femmes ne sav^ent pas seulement lire elles-mêmes ce qu'elles pensent dans iêios propres yeux on dans leur propre cœur. Eh bien^ je vous dis^moi^ -que M. de Bragelonne aime La Valiière à t^ poiftt> que, si «lie M mine de le tromper^ il se tuera ou la tuera.

~ Le roi est là pour la défendre, dit Montaliis»

— Le roi! &'écna MalioiHme, -^ Sans doute.

— Eh ! Baoul tuera le roi «comme un rettrel

— Bonté divine! it Moatalais, mate vous devenez fou, monsieur Malicorne !

— Mon pas; iout ^ qite je voos dis est> àiï contraire, du plus grasd sérieos^mamie^ et^ pour mon compie, je sais une diose.

— Laquelle?

— C'est que je préviendrai tout doucémem Blkod de la plaisanterie.

-*- CimL% malheurmixl ât Montalais eu remontatit encore m écheloa pour se r^roclMr d'antneit de IbUcome, n'o«- IM point la kmche i oa paii^npe Brag^noe*

•^ Pourquoi cela?

— Parce que vous ne iavra rien eaaofé.

— Qu'y a-t-il donc?

-- Il y a que ce soir... Personne ne nous écoule?

— Non.

— n y a que ce soir, soob le chêne royal, La Vaffiôre a dît tout hMit et teut naïvement ces pareies : « le se eonçoia

pas que^ lorsqa*on a vu le m^ on puisse jaaiais aimer un antre homme. »

Malicome fit on bond sur son mur.

~ Ah! mon Dieu! dit-il^ elle a dit cela, la malheureuse?

— Mot pour mot.

— Et eue le pense?

— La Yallière pense toujours ce qu'elle ditr

— Mais cela crie vengeance! mais les femmes sont des serpents! dit Malicome.

— CaUnez-vous, mon cher Malicome, calmez-vous !

— Non pas! Coupon&le mal dans sa racine, au contrsôre. Prévenons Raoul, il est temps.

— Maladroit! c*est qu'au contraire il n'est plus temps, répondit Montalais.

— Comment cela?

— Ce mot de La Yallière...

— Oui.

— Ce mot à l'adresse du roi...

— Eh bien?

— Eh bien, il est arrivé à son adresse.

— Le roi le connaît? Il a été rapporté au roi.

— Le roi Ta entendu.

— Ohimét comme disait M. le cardinal.

-^ Le roi était précisément caché dans le massif le {Ans voisin du chêne royal.

— Il en résulte, dit Malicome, que dorénavant le plan du roi et de Madame va marcher sur des roulettes, en passant sur le corps du pauvre Bragelonne.

— Yous l'avez dit.

— C'est affreux!

— C'est comme cela.

— Ma foi! dit MaUcoroe après une minute de silence donnée à la méditation, entre un gros chêne et un grand roi, ne mettons pas notre pauvre personne, nous y serions broyés, ma mie.

— C'est ce que je voulais vous dSre.

— Songeons à nous.

— C'est ce que je pensais.

— Ouvrez donc vos johs yeux.

— Et vous, vos grandes oreilles. .

— Approchez votre petite bouche pour un bon gros iMdser*

— Void, dit Montalaîs^ qui paya sur-le-champ en espèces sonnantes.

— Maintenant, voyons. Voici M. de Guiche qui aune Madame; voilà La Vallière qui aime le roi; voilà le roi qui aime Madame et La Vallière; voilà Monsieur qui n'aime personne que lui. Entre tous ces amours, un imbécile ferait sa fortune, à plus forte raison des personnes de sens comme nous.

— Vous voilà encore avec vos rêves.

— C*estTà-dire avec mes réalités. Laissez-vous conduire par moi, ma mie, vous ne vous en êtes pas trop mal trouvée {usqa'à présent, n*estrce pas?

— Non.

— Ëh bien, l'avenir vous répond du passé. Seulement, pDîsqae chacun pense à soi ici, pensons à nous.

— C'est trop juste.

— Mais à nous seuls.

— Soit!

— Alliance offensive et d^ensive!

— Je suis prête à la jurer.

— Étendez la main; c'est cela : Tout pour Malicome!

— Tout pour Malicome!

— Tout pour Montalaisl répondit Maficome en étendant la main à son tour.

— Maintenant, que faut-il faire?

— Avoir incessamment les yeux ouverts, les oreilles cuvâtes, amasser des armes contre les autres, n'en jamais laisser traîner qui puisse servir contre nous-mêmes.

— Convenu.

— Arrêté.

— Juré. Et maintenant que le pacte est fait, adien

— Conunent, adieu?

— Sans doute. Retournez à votre auberge.

— A mon auberge?

— Oui; n'êtes-vous pas logé à l'aub^ge du Beau-Paonf — Montalais ! Montakds l vous le voyez bien, que vous connaissiez ma présence à Fontainebleau.

— Qu'est-ce que cela prouve? Qu'on s'occupe de vous au delà de vos mérites, ingrat!

— Hum!

— Retournez donc au BéaU'Paan*

— Eh bien, voilà justement!

t62 LE VICOMTE DB BKAGELOI^Nfi.

— Quoîî

— C'est devenu chose impossible.

— N'ayiez-Yoïis point one dMmfare?

-— Qui^ mais je ne l'ii phis.

— Vous ne l'avez plus? et qui vous Ta prfeet

— Attendez... Tantôt je revenais de eourir après tods^ j'arrivais tout essonfié à Thôtel, lorsque j'aperQots xma civière sur laquelle quatre paysans iq[q[>ortai6nt un moine mar bde.

«* Un moine?

— Oui> un vieux franciscain à baito grise. €(»mne je ra* gardais ce moine malade^ on l'entre dans Fauberge. Gomme on lui faisait monter Fescaëer^ je le suis, et^ comme j'surrive au haut de Tescalier, je m^apenQois qu'on le fait entrer dans ma chambre.

— Dans votre chambre?

— Oui^ dans ma propre chambre. Je crois que c'est une erreur^ j'interpelle l'hôte : l'hôte me déclare que la ehambre louée par moi depuis huit jours était louée à ce Iraaciscaio pour le neuvième.

— Oh! oh!

— C'est justemeni ce que jefis :,CAi oh] Jefis laéme plus encore^ je voulus me fâcher. Je remontai. Je m'adressai an franciscain lui-même. Je voulus loi remontrer l'ûieonvenanGe de son procédé; mais ce motne^ tout moribond qu'il paraissait dfere, se souleva siursoii(K>«ia, fixa sur moi d^ix yeux flamboyants, et^ d'une voix ^ eût avaMigensemeiit commandé une charge de cavalerie : « Jetez-moi ce drêdeà la porte> » dit-il. Ce qui fut à l'instant même exécuté par l'hôte et par les quatre porteurs> qtû me âretu deaeea^ l'escalier en peu plus vite qu'il n'était convenable. Voilà comment il seisuit, ma mie, que je n'ai fins de gîte*

•— Mais qu'est-ce que c'est que ce franciscain? demanda Montalais. C'est donc lui gèlerai?

— Imumeni; û me semble que c'est là le titre ^'nades porteurs lui a donné en lui parlant à demi-voix.

— De sorte qae.«.? dit Montalais.

-^ De sorte que je n'ai plus de cb^mbre^ plus d'aubeige^ ptus de gîte^ et que je suis aussi décidé que l'était tout à l'heure mon ami Manicamp. à ne fas coucher dehors^

— Comment faire? s'écria llootabûa.

LE VIQOMn DE pRA0fiIX>NN£. Ml

^ Voilà! ^ Ifâlkorne^

— Mais rien de plm simple^ dit une troiaîèiiie voix.

Mûntalais et Mattooive poocéérMii an en aknaltané.

De Sûflt-AigaanpMTQk

*-^ Gber monsiaur MaHoomej, dit de Saint^^Aignati^ on beoreax hasard me ramôae ici pour tous tirer d'embarras.,. Yeuez^ je vous (^re une obambre chez moi^ etcelle4à> je TOUS le jure, nul franciscain ne vous Tôtera. Quant à vous^ ma chère demoiselle, rassurez-vous : j'ai d^à le secret de nadenKMseUe de La Vallière, celui de mademoiselle de Toanay-Cbarente ; vous venez d'avoir la bonté do me confier le vôtre, merci : j'en garderai ausâ bien trois qu'un seul.

Maliconie et Montalais se régardèrent comme deux écoliers pris en maraude; mais^ comme au bout du compte MàÛoome voyait un gnmd avantage dans la proposition gui lui éti^ faite» 11 fit à Montabiis un «gne 4e ré^nation que cell»d loi rendit.

Pois Midicome descendit l'édielto échelon à échelon, réfléchissant à diaque de^é au moyen d'airacher bribe par bribe à M. de Saint-Aignan tout ce qu'il pourrait savoir sur le luneux secrets

Montalais était déjà partie légère comi2[\e une biche, et ni «arrefour ni labyrinthe n'eurent le pouvoir de la tromper.

Quant à de Saint-Âignan, il ramena en effet Malicome dbet lui, en lui faisant mille politesses, enchanté qu'il ^ait de tenir sens sa msm les deux hommes qui, en supposant ^pie de Guiche restfti nmety pouvaient le nneux renseigner mu le compta 4esâUes d'honneur«

xxxu

d ^m B*ÈtàXt fàssà BU a^uirè à l^aubebgs nu sEAti-PAOïi.

D'abord, donnons à nos tooteors quelques détails sur i'ai^ toerge dn Beau-Pêtm; puis nous passerons w signalement ies VD|«gewi «nïba)âaiBAl«

L*auberge du Beau-Paon, comme toute auberge^ "devait son nom à son enseigne.

Cette enseigne représentait un paon faisant la roue.

SeulemenV à Tinstar de quelques peintres qui ont donné la figure d'un Joli garçon au serpent qui tente Ève^ le peintre de renseigne avait donné au beau paon une figure de femme.

Cette auberge^ épigramme vivante contre cette moitié du genre humain qui fait le charme de la vie^ dit M. Legouvé» s'élevait à Fontainebleau dans la première rue latérale de gauche^ laquelle coupait^ en venant de Paris^ cette grande artère qui forme à elle seiàe la ville tout entière de Fontainebleau.

La rue latérale s'appelait alors la rue de Lyon^ sans doute parce que, géographiquement, elle s'avançait dans la direction de la seconde capitale du royaume.

Cette rue se composait de deux maisons habitées par des bourgeois, maisons séparées l'une de Fautre par deux grands jardins bordés de haies.

En apparence, il semblait y avoir cependant trois maisons dans la rue; expliquons comment, malgré ce semblant^ il n'y en avait que deux.

L'auberge du Beau-Paon avait sa façade principale sur la grande rue; mais, en retour, sur la rue de Lyon, deux corps de bâtiments, divisés par des cours, renfermaient de grands logements propres à recevoir tous voyageurs, soit à pied, soit à chevs^, soit même en carrosse, et à fournir non-seulement logis et table, mais encore promenade et solitude aux phis riches courtisans, lorsque, après un échec à la cour, ils désiraient se renfermer avec euxHnômes pour dévor«r l'affiront ou méditer la vengeance.

Des fenêtres de ce corps de bâtiment en retour, les voyageurs apercevaient la rue d*abord, avec son herbe croissant entre les pavés, qu'elle disjoignait peu à peu.

Ensuite les belles haies de sureau et d'aubépine qui enfermaient, comme entre deux bras verts et fleuris, ces maisons bourgeoises dont nous avons parlé.

Puis, dans les intervalles de ces maisons, formant fond de tableau et sq dessinant comme un horizon infranchissablep une ligne de bois touffus, plantureux, premières sentinelles 4e la vaste forêt qui se déroule en avant de Fontainebleau.

On pouvait donc, poiff peu qu'on eût un ai^partement ûdsant angle par la grande rue de Pftns> partici|KMr à la vue «C

an bruit des passants et des f ôtes^ et^ par la rae de Lyon^ à la vae et au calme de la campagne.

Sans compter qu'en cas d'urgence^ au moment où Ton frappait à la grande porte de la rue de Paris, on pouvait s'esquiver par la petite porte de la rue de Lyon, et, longeant les Jardins des maisons bourgeoises, gagner les premiers taillis de la forêt.

Malicome, qui, le premier, on se le rappelle, nous a parlé de cette auberge du Beau-Paon, pour en déplorer son expulsion, Malicorne, préoccupé de ses propres affaires, était bien loin d'avoir dit à Montaîais tout ce qu'il y avait à dire sur cette curieuse auberge.

Nous allons essayer de remplir cette fâcheuse lacune lais^ 8ée pai; Malicorne.

llalicome avait oublié de dire, par exemple, de quelle far ^U était entré dans l'auberge àxiBeau^Paon.

En outre, à part le franciscain dont il avait dit un mot, il n'ayait donné aucun renseignement sur les voyageurs qui habitaient cette auberge.

La façon dont ils étaient entrés, la façon dont ils vivaient, la difficulté qu'il y avait pour toute autre personne que les voyageurs privilégiés d'entrer dans l'hètel sans mot d'ordre, et d'y séjourner sans certaines précautions préparatoires, avaient cependant dû frapper, et avaient même, nous oserions en répondre, frappé certainement. Malicorne.

Mais, comme nous l'avons dit, M^dicome avait des préoceopations personnelles qui l'empôdiaient de remarquer bien des choses.

En effet, tous les appartements de l'hôtel du Beau^Paon étaient occupés et retenus par des étrangers sédentaires et d'un commerce fort calme, porteurs de visages prévenants, dont aucun n'était connu de Malicorne.

Tons ces voy^eurs étaient arrivés à l'hôtel depns qu'il y était arrivé lui-môme, chacun y était entré avec unet espèce de mot d'ordre qui avkt d'abord préoccupé Malicorne; mais il. s'était informé indirectement, et il avait su que l'hôte donnait pour raison de cette espèce de surveillance que la ville, pleine comme elle l'était de riches seigneurs, devait l'être M86i d'adroits et d'aidents filous.

n allait donc de la réputation d'une maison honnêteoomme eeUe du Beau-Paon de ne pas laisser voler lea veyagenni.

AssAf Iblieame «e demaoïdait'il p&îtoh, l(»rsqa1l raimiii en lui-même et sondait sa position à l'hôtel du Beau^Paon^ comment on l'ayail laissé emrei^danseette hôtellerie^ tandis qœ, deiniis ^'H y était entrée il aurait va refiàser la porte d iantd*aatres.

U se demandait snrtom comment Manieamp^ qui^ selon fùï, devait être un seigneur en vénération à tout le monde^ aya&t vonln &ire manger son cheval au Bêa»-Pwm, dès son arrivée^ dbeval et cavalier avaient été éoondults avec un neseio vos des i^ns totraitables.

C'était donc ponr Mahoorne un prohlème que^ du reste, occupé comme il Tétait d'intrigue amotorei]^ et mnbitiense» il ne s*étidt pomt appliqué à approfondn*.

L*eût-il voulu que^ malgré rintellisence que nous lui avons aceorâée, nous n'oserions dire qu'u eifitt réns^.

Quelques mots prouveront au lecteur qu'il n'eût pas Ma moins qu'CËdipe en personne pour résoudre une pareille énigme.

Depuis huit jours étaient entrés dans cette hôtellerie sept voyageurs^ tous arrivés le lendemain du bienheureux Jour où Madioome avait jeté son dévolu suri* Beau-Paon.

Ces sept personnages^ venus avec on train raisonnaUfe^ étaient:

D'abord, an brigadier des années altenandes^ son secrétaire^ son médecin^ trois Ucpiais^ sept chevaux.

Ce brigadier se noocmiait le comte de Wostpur.

Un cari^^nai espagnol avec deux neveux, deux secrétaires un officier de sa maison et douze chevaux.

Ce cardinal se nommait monselgnettr Herrebia.

Un riobé négociant ^ aréme avait son Mtqoais et deœt eil6vanx*

Ce négociant se nosonait meiidieer Bonstett.

Un sëiniea]* véiâtiao avec sa femme et sa tHAé, tootesdenx 4'iuie parfaite beaité«

Ce aénateor se ttommail il signof Mârinl*

Un lairâ d'Ecosse avec sept monttgnaiéB de son chstti MU ipied.

Le bird se nommait Mao Gomnor*

Un Autrichien de Vienne, sans titre ni blason, vemi fÊi «nmnse; il avàâ lièaaooop du prdtrc^un pen to soldat»

OftIfaSWWtletODseiler. r

LB TIGOMTB Dl BRÀ0BLOKNB* m

Elifiii «Bedaiiieflamaiiâe,a¥ec xm laquais^ tme ftoimeda chamlnre el une éeoioiseUe 4e cwiipaHgate. Grand train, grande mine^ grands chevanx.

On l'appelait là âme flaxBande.

Tcmfc ces voyageurs étaient arrivés le même }(muv conm nous avons dit^ et cependant lenr arrivée n'avait causé ancmi embarras dans Taoberge, aocnn encombrement dans iarue» leurs logements ayant été marqoés d'avance sur la demande de leurs courriers ou de leurs secrétaires, arrivés la veille ou le matin mémo.

Ifalicorne^ arrivé un jour avant eux et voyageant sur cm maigre cheval cbargé d'une mince valise, s'était annoncé à niÔtel du BeathPaon comme l'ami d'un seign^ir curieux de voir les fêtes, et qui lui, à son tour, devait arriver incessamment.

Ubôte, à ees paroles, avait looii eomme s'il eonnsôssait èeaoeoup, soit Malioonie, soit le seigneur son ami, et il ;lui avait dit :

— Choisissez, Monsieur, tel appartement qui vous ooif Tiendra^ puisque vous arrives le premier.

Et cela avec cette obséquiosité 0I signifksaUve cbea les anbein^stes^ et qui veut dire : « Soyea tranquille. Monsieur, on sait à qm l'on a afiHûre, et l'on vous traitera en conséquence, n

CSes mots et le geste qai les accompagnait avaient pam bienveillants^ mais peu clairs à Malieonie. Or, comme il ne v<mlait pas faire uiie grosse dépense^ et que, demandant une petite chambre, il eût sans doute été rêlttsé à cause cte son peu dlmpoitance mêàie, il se bâta de ramasser au bond les paroles de l'aubergiste, et de le duper avec sa propre finesse.

Aussi, souriant en homme pour leqitel ont ne foit qu'abso^ lement ce que Ton doit faire :

— Itf on cher hôte, dit-il, je prendrai l'appartement le metthnr et le phis gai.

— Avecécurief

— Avec éctfffe.

— Pour quel jour?

«^ Pour tout de suite, si c^ pùÊHbliè^

— A inerveiile. . /

. «^ ^tdement^ se bâta 4^}euldr IMieenie, }• n^oceuperai pâeiflibntinéiit le Ifirand appàrtemeftt •^ Bon ! fit l'hôte avec un air 4*ttiielItKon^ '

— Certaines raisons, (pie vous comprendrez plus tard, me forcent de ne mettre à mon compte que cette petite chambre.

— Oui, oui, oui, fit rhôte.

— Mon ami, quand il viendra, prendra le grand appartement, et naturellement, comme ce grand appartement sera le sien, il réglera directement

— Très-bien! fit Tbôte, très-bien l c'était convenu ain^ ^ C'était convenu ainsi?

— Mot pour mot.

— C'est extraordinaire, murmura Malicome. Ainsi, vous comprenez?

— Oui.

— C'est tout ce qu'il taxiX. Maintenant que vous comprenez... car vous comprenez bien, n'est-ce pas?

— Parfaitement.

— Eh bien, vous ailez me conduire à ma cbambre. L'hôte du Beau-Paon marcha devant Malicome, son bonnet

à la main.

Malicome s'installa dans sa chambre et y demeura tout surpris de voir l'hôte, à chaque ascension ou à chaque déserte, hii faire de ces petits cl^ements d'yeux qui indiquent la meilleure intelligence entre deux correspondants.

— 11 y a quelque méprise là-dessous, se disait Malicom^ mais, en attendant qu'elle s'éclaûrcisse, j'en profite, et c*6st ee qu'il y a de mieux à faire.

Et de sa chambre il s'élançait comme un chien de chasse à la piste des nouvelles et des curio^tés de la cour, se faisam rôthr ici et noyer là, comme il avait dit à mademoiselle de Montalais.

Le lendemaôL de son installation, il avait vu arriver suooessivement les sept voyageurs qui remplissaient toute l'hô*tellerie.

A l'aspect de tout ce monde, de tous ces équipages, de tout ce train, Malicome se firotta les maiiis, en songeant que, faute d'un jour, il n'eût pas trouvé un lit pour se reposer au retour de ses explorations.

Après que tous U» 4ti!ai^g6re se forent casés, l'hôte entra dans sa chambre, et, avec sa gracieuseté habitoelle :

— Mon cher Monslear, lui 4it-ii, il vous reste le grand «^[lartement du troisième eoirj^ de logis; vous savezflMat

— Sans doitto^ )e lettis..

LE YICOMTB DE BRAGELONNE. Uè

— Et c'est on yéritable cadeaa qae je tous (ait.

— Merci!

— De sorte qae, lorsque votre amivienâra...

— Eh bien?

— Eh bien , il sera content de moi» on dans le cas contraire^ c'est qu'il sera bien difficile.

— Pardon! voulez-vous me permettre de dire quelques mots à propos de mon ami?

— Dites^ pardieu! vous êtes bien le maître.

— Il devait venir, comme vous savez... ^

— Et il le doit toujours.

— C'est qu'il pourrait avoir changé d'avis.

— Non.

— Vous en êtes sûr?

— J'en suis sûr.

— C'est que, dans le cas où vous auriez quelque doute...

— Après?

—Je vous dirais, moi : je ne vous réponds pas qu^il vienne.

— Mais il vous a dit cependant...

— Certainement il m'a dit; mais vous savez : l'homme propose et Dieu dispose, ver&a volant, scripta manetU,

— Ce qui veut dire ?

— Les mots s'envolent, les écrits restent; et^ conmie il ne m'a pas écrit, qu'il s'est contenté de me dire, je vous autoriserai donc, sans cependant vous y iny;^ter...vous sentez, c'est tort embarrassant.

— A quoi m'autorisez-vous?

— Dame ! à louer son appartement, si vous en trouvez un bon prix.

— Moi?

— Oui, vous.

» Jamais, Monsieur, jamais je ne ferai une pareille chos9* S'il ne vous a pas écrit, à vous...

^Non.

— Il m'a écrit à moi.

— Ah!

— Oui.

— Et dans quels termes? Voyons si sa lettre s'accorde avoi* tes paroles.

— En voici à peu près le texte :

« A Monsieur le propriétaire de Vhâtel du Beau-Paon«

no IB^ TIC0XT8 BS Bl^ A,GBLtXHBE.

« Vons derec toe préi^ennâû r«pâei«Tf>a8 {fis 4ans Totre hôtel par quelques personnages d'importance; je fois partie de la société ({Dâ se Téonll à FoBM^ebleau. ftetenea donc à la fois^ et une petite chambre pour un ami qui ^Rivera srasl mai en a^rèettoi^* »

—C'est TOUS <^«iB^n'est-Qe iMisf ât ea slaterronymilt l'hôte du Beau-Paon.

Malicorne s'iadiaa medeslenetl»

L'hôte reprit :

a Et un grand appartement pour moL Le grand appartement me regarde; mais je désire que le prix de la chambre soit modique, cette chambre étant destinée à un paumis diable. »

— Cest tot^eurs Men vous, n'est-ce pas? dit Fhôte.

— Ouij certes, dit Malicorne.

— Ators, nous sonanes d'accord : votre ami soldera le pilx 4e son appartement, et vt)us solderez le prix du vôtre.

— Je veuî être roué vîf , se dit en lui-môme Msdicome, li je comprends quelque chose à ce qui m'anive.

Puis, tout haut :

— El, dites-mol, vous aveï éfé content du nom ? -* De quel nomt

-* Du nom qui tenrihiaft ta lettre. Hvous a présenté tool» garantie?

— J'allais vous le demander, dit ThÔte.

— Comment! la lettt^ n'était pas ^gnée?

-<- Non, fit l'hôte en écarquillant des yeux pleins de mystère et de curiosité.

— Alors, répliqua Malicorne inûtant ce geste et ce my»lère, s^ ne s'est pas nommé...

— Eh bien?

— ; Vous comprendrez qu'il doit avoh: ses raisons pour cekk

— Sans doute.

-* Et que je n'irai pas, moi, son ami, moi, son confident, trahir son incognito.

— C'est juste. Monsieur, répondit l'hôte ; aussi je n'insiste pas.

— J'apprécie cette délicatesse. Quant à moi, comme Fa dit mon ami, ma chambre est à part, convenons-en bien.

LB YICÔHTB DB BRAGELONNE. ru

«- Monsioar» c'esl.toot co&veniu — * VcMis comprenes, ks bons compce» faat les bons «n^ Comptons donc.

— Ce n'est pas pr^aé.

— Comptons ioujours. Chambre, nonnrilarey pour m(^ place à la mangeoire et nounriHire 4e mon €hev)ad : combien far j<mr?

' «-Quatre liyres, ttonsfear.

-« Cela £aic donc douie livres ponr les trots jooEs écoulésT -* Douce livres; im, Monsieur.

•«^ Voici vos douze livres.

— Ehi Monsienr^ à ^loi bon payer tout 4e ^diet

— Parce qae> dit Malicome on baissant la voix et en r^ eeorant an mysténenx, puisqall voyait ie mystérieax réussir; {aree ^e, ù Ton avait à partôr soudain^ à décaaper d'an moment à l'autre ce serait tout compte fait

^Monsieur, tous avea isûson*

— Donc, je suis ches moL

— Vous êtes chez vous.

«-ËhMen, à la bonne heure«AdieaS Vbô^ se relira.

Berté seul, Malicome se fit le raisonnement suivant:

» Il n'y a que M. de Guiche ou Manicamp capables d'avtnr écrit à mon bote; M. de C\iidie,papee qu'il veut se ménager nn logement hors «te eour, en cas de suooès ou dlnsuccès; Hanicamp^ parce qu'il aura été cbargé de cette eommis^on par M. de Guidie.

«Voici donc ce que Ni. de Guiche ou Manicamp auront ima* 1^ : Le grand appartement pour reenv^^ir d'une façon convenable quelle dame épais voilée, avec réserve, pour la susdite dame, d'une double sortiosor une rue à peu prés déserte et aboutissant à la forêt.

tLa chambre pour idïrtter moiientanément eoit Manicamp, oonfident de M. de Guiche et vigilant gardien de la porte, soit IL de Guiche lui-même, jouant i la fois pour j^us de sûreté le rôle du maître et celui de confident.

€ Mais cette réuiicion qui doit avoir lien, <iui a eu efi^tiv»< ment lieu "lans l'hôtel?

cCe sont sans doule gens qnî doivent être présentés auroi

< Mais ce pauvre diable à qui la diambre est destinée?

cRnse pour mieux cacher de Guicte on Manicamp.

m LB VICOMTE DB BRAGELONNB.

« S'il en est sdnsi^ coiome c'est chose propable/il n'y a qjaib demi-mal : et de Manicamp à Maiicorne^ il n'y a que la bourse.

Depuis ce raisonnement^ Malicorne avait donni sur les deux oreilles^ laissant les sept étrangers occuper et arpenter en tous sens les sept logements de rhôtellerie dxxBeau-Paotk

Lorsque rien ne Tinquiétait à la cour^ lorsqu'il était las d'excursions et d'inquisitions^ las d'écrire des billets que jamais il n'avait l'occasion de remettre à leur adresse, alors il rentrait dans sa bienheureuse petite chambre, et, accoudé sur le balcon garni de capucines et d'œillets palissés, il s'occupait de ces étranges voyageurs pour qui Fontainebleau semblait n'avoir ni lumières, ni joies, ni fêtes.

Cela dura ainsi jusqu'au septième jour, jour que nous avons détaillé longuement avec sa nuit dans les précédents chapitres.

Cette nuit-là, Malicorne prenait le ft^s à sa fenêtre vers une heure du matin, quand Manicamp parut à cheval, le nez au vent, l'air soucieux et ennuyé.

— Bon! se dit Malicoma^ en le reconnaissant du premier coup, voilà mon honmie qui vient réclamer son appartement, c'est-à-dire ma chambre.

Et il appela Manicamp.

Manicamp leva la tête, et à son tour reconnut Malicorne.

— Ah! pardieu! dit celui-ci en se déridant, soyez le bienvenu, Malicome. Je rôde dans Fontainebleau, cherchant trois choses que je ne puis trouver : de Guiche, une chambre et une écurie.

— Quant à M. de Guiche, je ne puis vous en donner ni bonnes ni mauvaises nouvelles,|car je ne l'ai point vu; mais, quant à votre chambre et à une écurie, c'est autre chose.

— Ah!

— Gui; c'est ici qu'elles ont été retenues.

— Retenues, et par qui?

— Par vous, ce me semble.

— Par moi?

— N'avez-vous donc point retenu un logementt

— Pas le moins du monde.

L'hôte, en ce moment, parut sur le seml.

— Une chambre? demanda Manicamp.

— L'avez-vous retenue. Monsieur?

— Non.

— Alors, pas de chambre.

— S'il en est ainsi, j'ai retenu nue chambre^ dit Manicamp.

— Une chambre ou un logement?

— Tout ce que vous voudrez.

— Par lettre? demanda Fhôte.

Halicorae fit de la tête un signe afflnnatif à Manicamp.

— Eh ! sans doute par lettre, fit Manicamp. Navez-vous pas reçu une letti'e de moi?

-*- En date de quel jour? demanda Fhôte, à qui les hésitattons de Manicamp donnaient du soupçon.

Manicamp se gratta Toreille et regarda à la fenêtre de Malloome; mais Malicome avait quitté sa fenêtre et descendait rescalier pour venir en aide à son ami.

laste au même moment, un voyageur, enveloppé dans une longue cape à Tespagnole, apparaissait sous le porche, à portée d'entendre le colloque.

—Je vous demande à quelle date vous m'avez écrit cette lettre pour retenir un logement chez moi? répéta l'hôte en insistant.

— A la date de mercredi dernier, dit d'une voix douce et p(^e l'étranger mystérieux en touchant l'épaule de l'hôte.

Manicamp se recula, et Malicome, qoi apparaissait sur le seuil, se gratta l'oreille à son tour. L'hôte salua le nouveau venu en homme qui reconnaît son véritable voyageur.

— Monsieur, lui dit-il civilement, votre appartement vous attend, ainsi que vos écuries. Seidement..

n regarda autour de lui.

— Vos chevaux? demandar^lL

— Mes chevaux arriveront ou n'arriveront pas. La chose fous importe peu, n'est-ce pas? poarvu qu'on vous paye ce qû a été retenu.

L'hôte salua plus bas.

—Vous m'avez, en outre, continua le voyageur inconnu, gardé la petite chambre que je vous ai demandée? — Aïe! fit Malicome, en essayant de se dissimuler.

— Monsieur, votre ami l'occupe depuis huit jours, dit l'hôte en montrant Malicome qui se faisait le plus petit qu'il lui était possible.

Le voyageur, en ramenant son manteau jusqu'à la hauteur âe son nez, jeta un coup d'iBil rapide sur Malicome.

KU LB YICOMTS DB BBA6EL0MIfB.

— tilonsieur n'est pas mon ami^ dit-il. L'hôte fit un bond.

-r- Je ne connais pas Monsieur^ continua le Yoyageoc

— Gomment . s'écria l'aubergiste s'adressait à Maticome^ comment! vous n'êtes pas l'ami de Moo^ur?

— Que vous importe^ pourvu que l'on vouspaye ^ ëi Matt* oome parodiant ma^es^eusemeut l'étrai^r.

^ Il m'importe si bien^ dit l'hâte^ qal commençait à s'apoN cevoir qu'il y avait substitution de personnage» qfiA je vô» prie^ Monsieur, dA Wef les lieux relei»i&4*avaBceetpar un autre que vous*

•^ Mais en&ijc dit Halicome> Moasûem? n'a pas besoin IDOt à la fois d'une- diambre au premier et d'un apiianemMit m second... Si Monsieur prend la diambrej j/d preffibds» mi), l'appartemeoti) si MoAsieur cbûisijL l'^^pjfftooicmt^ je ff^ bcbambre.

— Je suis désespéré. Monsieur, dit le voyageur de savcii 4ou£e; mais J'ai bûsûin i la (ois de la cbambre el te l'a|h partemeat.

— Mais enfin pour qui? demanda Malicome.

— De l'sfiparteinenl» pour mioi..

— Soit; mais de la cbambre?

*- Regardez, dit le voyageur em étendant lamainvenvi^ espèce de eort^e qiù s'avan^t.

Malicome suivil dureg^d la directioa indûpéeet vittfti^ ver sur une civière ce fraafiiscwk dont il avaût, avec qoetques détails ajoutés pfir lui^raepnté. iMontsdais l'instaflâtiai dans sa chambre, et qu'il avait si iautUeDaent essayé de convertir à de plus humbles vues^

Le résulta de l'arrivée du voyageur ineonna et du franciscain malade fax TexpulsioB de Malieorne, maiiU^Miatti aucun égard hors de l'auberge du BenvrPao% par l'hôte itlfll paysans qui servaient de porteurs au (raneiacain.

11 a été doimé connaissance au lecteur des suites i» cette expulsion, de la coAvearsation de Manic^i^avec Mo»tdii^ que Manicamp^ plus adroit que Malicorne^ avait su trouver pour avoir des nouvelles.de de Guichej de la conv^saîk» subséquente de Montalâis avec Malicome; enfin du douUi billet de logement fourni à Manicamp et à Blalicome, parie comte de Saint- Aignan.

n nous resta à apprendre à nos lecteqra oe qu'étaienl to

LB TICOHTB DE BRAGKLOHNB. «n^

ivifagrar aa mamaM, prindpal locat^ ment dont Malioonie a?aiil eeenpé ose ponkM^d lefrancb» cite^ toat aussi myKéievi, iont Vmiffét, oamfalnéft ima OBiedD vuyagtur «B manteau, «vaH «LkiBaUieQ£4i4k loger l66 conMiatooiadea dèuxanJa^

xxxm

Etd*àbord^ poor ne point faire languir le hmm, nous mis hâterons de répendre à la preniàre <|Beeliott.

le Yoyageor au manteau rabattu sur le nei étiilt Aiani^. ffà^ après av(^ quitté Fofoquet et tfapé d*» ponenmitean cKZTert par son laquais un eostume complel de eayaStar^ était smi dtt château et s^éteth rendu à lltôteHeriedu B^Mi-Poon, aà, par lettre^ depuis sept jours^ it av^ttt bien^ ainsi que rayait annoncé l*bidte^ commandé une efum^lre et un appartement.

Aramis^ aussitôt après rexpttMtt de MaHeome et de Manicamp^ s'approcha du firanciscam^ et hn demanda )e<piel il giéférait de l'appartement ou de la chànd)re.

Le franciscain demanda où étaient placés !*nn et Tantre.

On lui répondit que la chambre était au premier et Tapparlement au second.

— Alors, la chambre, dit-il.

toanis n'insista point, et, avec une enMre seumiesiioii :

•^ La chambre, dit-il i ITiôte.

Et, saluant avec respect, it se retira deutal'ïqypartetBent.

le franciscain frit aussitôt porté dans la ehambre.

Maintenant, n'est-ce pas une chose étonnante que ce respect d'un prélat pour un sîmpte moine, et pour un moine d^m ordre mend&nt, auquet on donnait ainsi, sans même ^*it t*eût demandé, nne chambre qui faisail Tambî^n de tuitdeyoyageura.

Comnoent exptftpxer aussi cette arrivée itiatteDd»& d'Ara-

mis à l'hôtel dn BeaurPaon, lui qoi^ entré arec H. Fouqaet au chikteaa/poayait loger au cl^âteau avec M. Fouquet t

Lé-f)ranciscain supporta le transport dans Fescalier sans ^usser une plainte^ quoique Ton yît que sa souffrance étaii grande^ et qu'à chaque heurt de la civière contre la murailte ou contre la rampe de Fescalier^il éprouvait par tout son corp^ une secousse terrible.

Enfin^ lorsqu'il fut arrivé dans la chaml>re :

^ Aidez-moi à me mettre sur ce fauteuil, dit-il aux poiv* teurs.

Ceux-ci déposèrent la civière sur le sol^ et^ soulevant le plus doucement qu'il leur fut possible le malade^ ils le déposèrent sur le fauteuil qu'il avait désigné et qui était placé à la tête du lit.

«— Maintenant, ajouta-t-il avec une grande douceur de gestes et de paroles, faites-moi monter l'hôte.

Us obéirent.

Qnq minutes après, l'hôte du Beaiv^Paon apparaissait sor te senU delà porte.

^ Mon ami, lui dit le franciscain, congédiez, je vous prie, •ces braves gens; ce sont des vassaux de la vicomte de Uelun. Ils m'ont trouvé évanoui de chaleur sur la route, et» sans se demander si leur peine serait payée, ils m'ont voulu porter chez eux. Mais je sais ce que coûte aux pauvres l'hos* pltalité qu'ils donnent à un malade, et j'ai préféré l'hôtellerie, où, d'ailleurs, j'étais attendu.

L'hôte regarda le franciscain avec étonnement.

Le franciscain fit avec son pouce et d'une certaine fagon le signe de la croix sur sa poitrine.

L'hôte répondit en faisant le même signe sur son épaule gauche. .

— Oui, c'est vrai, dit-il, vous étiez attendu, mon père; mais nous espérions que vous arriveriez en meilleur état

£t, comme les paysans regardaient avec étonnement cet hôtelier si fier, devenu tout à coup respectueux en présence d'un pauvre moine, le franciscain tira de sa longue poche deux ou trois pièces d'or qu'il montra.

-- Voilà, mes amis, dit-il, de quoi payer les soins qu'on me donnera. Ainsi tranquillisez-vous et ne craignez pas de me laisser ici. Ma compagnie, pour laquelle je voyage, ne veutpas que je mendie; seiolement, comme les soins quim'onl

LE VICOMTE DE BRAGELONNE. r^

été donnés par vous méritent aossi récompense^ prenez ces deux louis et retirez-yous en paix.

Les paysans n*osùent accepter; Fhôte prit les deux louis de la main du moine^ et les mit dans celle d*un paysan.

Les quatre porteurs se retirèrent en ouvrant des yeux plus grands que jamais.

La porte refermée, et tandis que Thôte se tenait respeotneusement debout près de cette porte^ le franciscain se recueillit un instant

Puis il passa sur son frt)nt jauni une main sèche de fièvre^ et de ses doigts crispés frotta en tremblant les boucles grisonnantes de sa barbe.

Ses grands yeux, creusés par la maladie et Uagitation, semblaient suivre dans le vague une idée douloureuse et inflfiiible.

— Quels médecûû avez-vous à FontainebleaaT demandât (41 enfin.

— Mous en avons trois, mon père.

^ Comment les nommez-vous?

— Luiniguet d'abord.

— Ensuite?

^ Puis un frère carme nonuné frère Hubert.

— Ensuite?

— Ensuite un séculier nonuné Grisart.

— Âh! Grisart! murmura le moine. Appelez vite M. Grn sart.

L'hôte fit un mouvement d'obéissance empressée.

— A propos, quels prêtres a-t-on sous la main ici?

— Quels prêtres?

— Oui, de quels ordres?

— Il y a des jésuites, des augustins et des cordeliers; mais, mon père, les jésuites sont les plus près d'ici. J'appellerai donc un confesseur jésuite, n'est-ce pas?

— Oui, allez. ^ L'hôte sortit.

On devine qu'au signe de croix échangé entre eux, l'hôte •t le malade s'étaient reconnus pour deux affiliés de la re* doutable compagnie de Jésus.

Resté seul, le franciscam tira de sa poche une liasse de papiers dont il parcourut quelques-uns avec une attention scrupuleuse. Cependant la force du mal vainqmt son cou-

37S LR YIGOMTB hE BRAGELONNE.

rage^ ses yeux Kmnkèrent^ une saear frcnée eoiria de son fronts et il se laissa aller^ presque éTanoui, la tête renversée en arrière^ les bra& pendants aux âeux eôt^ de son faatenîL

U étak â<^Mis einq minutes sans mouvement aucim^ lorsque Thôte rentra^ eonduisant la médedn, auquel il awt & peine donné le temps de s*habiller.

Le bruit de l^u* entrée^ le eousiitt d^air qu^ecoasîenBa fottyertore de la potte^ révttifêreflt les sens du malade. B €aisit à la hâte ses papiers épars^ et de sa main longœ et d^ tbamée les caâia soqs les conssins dn fsat^ûl.

JUhôte sortit^ laissant eB8end)le la malade et k méctec^

— Voyons^ dit le franciscain au doctew, voyoDS, monsi^Hr Grisart^ approelm-vous^ earfln^apasdeten^àperdiei palpez, aasoidlesi, jugez et proneocca la seoton^e.

— Notre hôte, répondit le médecin, m'a assuré que}*afwi^ la bonheur de douar mes SDîBs à mi aiSiié»

— A un affilié, oui, répondit le franciscain. Dites-moîdon? la vérité; je me sens bie& maà-, il me sraible que je vais mourir.

Le médecin prit la main du moine et loi tâla le |»als.

— Oh! oh! dit-il, fièvre dangereuse.

— Qu'appeleirTous une IStàvre dangcreaiet demanda te malade avec un regard impérieux.

— A un affilié de la première oui de b seeo&de année, répondît le médeein en iatfMTogeamt Ifr noine des yeox^ je dirais fièvre curable.

•-- Mais i mo&t dit. Ift feaÉBiseaân»

Le médecin taéaita.

— Regardez mon poil gris et mon front bevré cte pensées, continua-Ml; regardez les rides par lesquelles je compte m^ épr eoves^ jet sms on jésûlfr de la ennèine amé e, wam* âeur Grisait.

Le médecid tressaâfit.

En effet, un jésuite de la onzième année, c^étaît un de eee hommes initiés à tous les secrets de Tordre, un de ces hommes poior lesquels ta sdence n'a ptos de secrets,, la s^ ciété plus de barrières^ Tobéissanee tenpordl» lins de» liens.

— AiBsi,^ dit Cirisan ett sakiantacvee^iespeel, je me ttvsrre ea face d'im maâtret

•^ Oui^ agisses done em castséqience^

LE VICOMTE DE BRAGELONNE. tT9

— Et TOUS vottteE savoM..

— Ma situation réelle.

— Eh bien , dit le médecin, c'est m» fièvre cérébrale, ao- Irement dit une méningite aiguë, arrivée à son plus haut pc^t d'intensllé.

— Alors, fl n'y a pas d'e^Kïlr, n'est-ce pas? demanda le Ihnciscain d*un ton bref.

— Je ne dis pas cela, répondit le docteur; cependant, eu égard au désordre du cerveau, à la brièveté du souffle, à la frédpitatîon du pouls, à Tincandescence de la terrible fièvre qui vous dévore...

— Et qai m'a terrassé trc^s fois d^uis ce matin, dit le frère.

— . Aussi Tappelal-je terrible. Mais comment n'êtes-vons |tt demearé en route?

— fêtais attendu ici, il falk^ que j'arrivasse.

— Dussiez-vous mourir?

— Dussé-je mourir.

— Eh bien, eu égard à tous ces symptômes. Je vous dirai qae la situation est presque désespérée.

Le franciscain sourit d'une façon étrange.

— Ce qae vous me dites là est peut^tre assez pour ce qa^on doit à un affilié, même de la onzième année, mais pour » qu'on me doit à moi , maître Grisart , c'est trop peu, et j'ai le droit d'exiger davantage. Voyons, soyons encore plus vrai que cela, soyons franc, comme s'il s'agissait de parler à Dieo. D'ailleurs, j'ai déjà fait appeler un confesseur.

— Oh! j'espère cependant, balbutia le docteur.

— Répondez, dit le malade en montrant avec un geste de dignité un anneau d'or dont le chaton avait jusque-là été tourné en dedans, et qui portait gravé le signe représentatif de la société de Jésus.

Grisart poussa une exclamation.

-* Le général! s'écriar-l-iL

— Silence ! dit le franciscain; vous comprenez qu'il s'agit d'être vrai

•— Seigneur, seigneur, appelez le confesseur, muimura (kisart; car, dans deux heures, au premier redoublement, vous serez pris du délire, et vous passerez dans la crise.

— A la bonne heure, fit ie malade, dont les sourcils se froncèrent an moment ; j'ai donc deux heures?

— Oni^ snrtont si yons prenez la potion qae je vais vons envoyer.

— Et elle me donnera deux heures?

— Deux heures. ^

— Je la prendrai^ fût-elle du poison^ car ces deux heures sont nécessaires non-seulement à moi^ m^s à la gloire de Tordre.

— Oh! quelle perte! murmura le médecin^ quelle catastrophe pour nous!

— Cest la perte d'unhomme^ voilà tout^ répondit le fraiK dscain, et Dieu pourvoira à ce que le pauvre moine qui vous quitte trouve un digne successeur. Adieu ^ monsieur Grîsart; c*est déjà une permission du Seigneur que je vous aie rencontré. Un médecin qui n*eût point été affilié à notre sainte congrégation m*eût laissé ignorer mon état^ et^ c<Hnptant encore sur des jours d'existence^ je n'eusse pu prendre les précautions nécessaires. Vous êtes savant, monsieur Grîsart, cela nous fait honneur à tous : il m'eût répi]^né de voir un des nôtres médiocre dans sa profession. Adieu^ maître Grizart, adieu ! et envoyez-moi vite votre cordial.

— Bénissez-moi, du moins. Monseigneur!

— D'esprit, oui... allez... d'esprit, vous dis-je... Animo, mBxtce Grisart... viribus impossibile.

Et il retomha sur son fauteuil, presque évanoui de nouveau.

Maître Grisart balança pour savoir s'il lui porterait un secours momentané, ou s'il courrait lui préparer le cordial promis. Sans doute se décida-t-il en faveur du cordial, car il s'élança hors de la chambre et disparut dans l'escalier.

LE SECRET DE l'ETAT.

Quelques moments après la sortie du docteur Grisart, le confesseur arriva.

A peine eut-il dépassé le seuil de la porte, que le fîranciscain attacha ^ur lui son regard profond.

Pois^ secouant sa tôte pâle :

— Voilà un pauvre esprit^ murmura-t-il , et j*espère que Dieu me pardonnera de mourir sans le secours de cette iiàrmité vivante.

Le confesseur^ de son côté^ regardait avec étonnement, presque avec terreur le moribond. Il n'avait jamais vu yeux si ardents au moment de se fermer^ regards si terribles au moment de s*éteindre.

Le franciscain fit de la main un signe rapide et impératif.

— Asseye^vous là^ mon père^ dit-il^ et m'écoutez.

Le confesseur jésuite^ bon prêtre^ simple et naïf initié^ qui des mystères de Tordre n*avait vu que l'initiation^ obéit à la sopériorité du pénitent.

— Il y a dans cette hôtellerie plusieurs personnes^ continua te franciscain.

— Mais^ demanda le jésuite^ je croyais être venu pour une confession. Est-ce une confession que vous me faites là?

— Pourquoi cette question?

— Pour savoir si je dois garder secrètes vos paroles.

— Mes paroles sont termes de confession; je les fie à votre devoir de confesseur.

— Très bien! dit le prêtre s*installant dans le fauteuil que le franciscain venait de quitter à grand'peine pour s'étendre sur le lit.

Le franciscain continua.

— 11 y a, vous disais-je, plusieurs personnes dans cette bOtellerie.

<— Je rai entendu dire.

— Ces personnes doivent être au nombre de huit. Le jésuite fit signe qu'il comprenait.

— La première à laquelle je veux parler^ dit le moribond^ est un Allemand de Vienne^ et s'appelle le baron de Wostpor. Vous me ferez le plaishr de l'aller trouver^ et de lui dire qae celui qu'il attendait est arrivé.

Le confesseur^ étonné, regarda son pénitent : la confession lui paraissait singulière.

— Obéissez, dit le franciscain avec le ton irrésistible du commandement

Le bon jésuite, entièrement subjugué, se leva et quitta la chambre.

Une fois le jésuite sorti, le frapciscain reprit les papien

t8î LE VÏCOMTE DE BRAGELONNE.

ga'une crise de fièyre Tavait forcé déjà de quitter une première fois.

— Le baron de Wostpnr? Bon! dilril : ambitieux, sot, étroit.

D replia les papiers qu'il poussa sous son traversin.

Des pas rapides se faisaient entendre au bout du corridor;

Le confesseur rentra, suivi du baron de Wostpur, lequel marcbait tête levée, comme s*il se fût agi de crever le plafond avec son plumet

Aussi, àraspectde ce fhmciscdn au regard sombre, et de cette simplicité de la cbambre :

— Qui m'appelle? demanda TAllemand.

— Moi! fit le franciscain.

Puis, se tournant vers le confesseur :

— Bon père, lui dit-il, laissez-nous un instant seuls; quand monsieur sortira, vous rentrerez.

Le jésuite sortit, et sans doute profita de cet exil momentané de la cbambre de son moribond pour demander à ITiôte quelques explications sur cet étrange pénitent, qui traitait son confesseur comme on traite un valet de cbainbre.

Le baron s'approcba du lit et voulut parler, mais de la mâk le franciscain lui imposa silence.

— Les moments sont précieux, dît ce dernier à la b&le. Vqus êtes venu ici pour le concours, n'est-ce pas?

— Oui, mon père. ,

— Vous espérez être élu général?

— Je l'espère.

— Vous savez à quelles conditioùs seiâement on peut parvenir à ce baut grade, qui fait un homme le maître des rois^ régal des papes?

— Qui ête&-vous, demanda le baroa> ponr me fiure sabir cet interrogatoire?

' «— Je suis celui que vous aHendeZr ^ L'électeur général?

— Je suis relu.

, — Vous êtes...?

Le franciscain ne lui donna point le temps d'achever; ii étendit sa main amaigrie : à sa main brillait îannean du généralat.

. Le baron recuja de surprise; pui^ tputaossitàt, â'ineUoanl avec un profond respect :

LE YICOMTB 1)B BRâGELOI^NE. «S3

— Quoi! s'écria-t-il, vous ici. Monseigneur? vous dans eette pauvre chambre ^ vous sur eenûsérable lit, vous cherdiant et choisissant le général futur, c'est-à-dire votre suocessenr?

— Ne vous inquiétez pohit de cela. Monsieur; remplisses vite la condition principale, qui est de fournir à Tordre un secret d'une importance telle, que Tune des plus grandes cours de l'Europe soit, par votre entremise, à jamais inféodée à Tordre. Eh bien, avez-vous ce secret, comme vous avez ^omis de l'avoir dans votre demande adressée au grand conseil?

— Monseigneur...

— M2ÛS procédons par ordre. ^ Vous êtes bien le baron de Wos^ur?

— Oui, Monseigneur.

— Cette lettre est bien de vous?

le général des jésutesth^ un papier de sa liasse etlept^ senta au baron.

Le baron y jeta les yeux, et avec un signe aîfirmatif :

— Oui, Monseigneur, éette lettre est bien de moi, dit-il.

— Et vous pouvez me montrer la réponse faite par le socrétaire du grand conseil?

— La voici. Monseigneur.

Le baron tendit au franciscain une lettre portant cette simple adresse :

« A Son Excellence le baron de Wostpur. » Et contenant cette seule phrase :

< Du 15 au 22 mai, Fontainebleau, bMel du Beau-Paon^

AMDG(i).»

— Bien ! dit le franciscain, nous voici.en présence, parlez.

— J'ai un corps de troupes composé de cinquante mille bommes; tous les officiers sont gagnés, le campe sur le D^ nobe. Je puis en quatre jours renverser l'empereur, opposé, comme vous savez, aux progrès de notre ordre, et le remr placer par celui des princes de sa famille que l'ordre nous désignera.

Le franciscain écoutait sans donner signe d'existence.

(I) Ad majorem Dei gloriam.

— C'est tout? dit-il.

— Il y a une révolution européenne dans mon plan, dit le baron.

— C'est bien, monsieur de Wostpur, vous recevrez la réponse; rentrez chez vous, et soyez parti de Fontainebleau dans un quart d'heure.

Le b^on sortit à reculons, et aussi obséquieux que s'il eût pris congé de cet empereur qu'il allait trahir.

— Ce n'est pas là un secret, murmura le franciscain, c'est un complot... D'ailleurs, ajouta-t-il après un moment de réflexion, l'avenir de l'Europe n'est plus aujourd'hui dans la maison d'Autriche.

£t, d'un crayon rouge qu'il tenait à la main, il raya sur la liste le nom du b^on de Wostpur.

— Au cardinal, maintenant, dit-il; du côté de l'Espagne, nous devons avoir quelque chose de plus sérieux.

Levant alors les yeux, il aperçut le confesseur qui attendait ses ordres, soumis comme un écolier.

— Ah! ah! dit-il remarquant cette soumission, vous avec parlé à l'hôte?

— Oui, Monseigneur, et au médecûL

— A Grisart?

— Oui.

— Il est donc là?

— Il attend, avec la potion promise.

— C'est bien ! si besoin est, j'appellerai; maintenant, vous comprenez toute l'importance de ma confession, n'est-ce pas?

— Oui, Monseigneur.

— Alors, allez me quérir le cardinal espagnol Herrebia. Hâtez-vous. Cette fois seulement, comime vous savez ce dont il s'agit, vous resterez prés de moi, car j'éprouve des défaillances.

— Faut-il appeler le médecin?

— Pas encore, pas encore... Le cardinal espagnol, voilà tout... Allez.

Gnq minutes après, le cardinal entrait, pâle et inqui>3t, dans la petite chambre.

— J'apprends, Monseigneur... balbutia le cardinal. •— Au fait, dit le franciscain d'une voix éteinte.

Et il montra au cardinal une lettre écrite par ce dernier la grand conseil.

— Est-ce Totre écrituret deDoonâa-t-il.

— Oui; msûs...

— Et votre eonYoeaSîon?.^.

Le cardinal hésitait à répondre. Sa pourpre se réyoïtai* 0ontre la bure du pauvre firamciscain.

Le moribond étendit la main et montra Fanneaa.

L*anneau fit son effet, plus grand à mesure que grandissait le personnage sur lequel le Irandscain s^exerçait.

— Le secret^ le secret, vite ! demanda le malade en s'appayant sur son confesseur.

— Coram istif demanda le cardinal inquiet

— Parlez espagnol^ dit le franciscain en prêtant la plus tt?e attention.

— > Vous savez^ Monseigneur^ dit le cardinal continuant la oonversation en castillan^ que la condition du mariage de rinçante avec le roi de France est une renonciation absolue des droits de ladite infante, comme aussi du roi Louis, i tout apanage de la couronne d'Espagne?

Le franciscain fit un signe affirmatif.

— n en résulte, continua le cardinal, que la paix et l'alliance entre les deux royaumes dépendent de l'observation de cette clause du contrat

Même signe du franciscain.

— Non-seulement la France et l'Espagne, dit le cardinal, mais encore l'Europe tout entière seraient ébranlées par l'infidélité d'une des parties.

Noaveau mouvement de tête du malade.

— n en résulte, continua l'orateur, que celui qui pourrait prévoir les événements et donner comme certain ce qui n'est jamais qu'un nuage dans l'esprit de l'homme, c'est-à-dire Vidée du bien ou du mal à venir, préserverait le monde d'une immense catastrophe; on ferait tourner au profit de l'ordre TèT^ement deviné dans le cerveau même de celui qui le pr^e.

— Pronto, prowto ! murmura le franciscain, qui pâlit et se pencha sur le prêtre.

Le cardinal s'approcha de l'oreille du moribond.

— Eh bien. Monseigneur, dit-il, je sais que le roi de France a décidé qu'au premier prétexte, une mort par exemple^ soit celle du roi d'Espagne, soit celle d'un frère de TinîaLata, la France revendiquera, les armes à la main, l'héritage.

6t je tiens tout prépsréle ^an po&ti<piearrêté par LoiiisXlV

à cette occasion.

— Ce plan? dit le franciscain.

^ Le Yoid^ dit le e^dinal.

— De quel main est-il écsit?

— De la fliÉenne.

— N*aT6z-T0vs den de ^us à d^?

— Je crois a^oùr dit beaucoup, M omefgneur^ répondit le cardinal.

— C'est vrai, vous avez rendu on grand service àForâre. Mais comment voos ètes-vons prociffé les détaih à Taide des- <lQels vous aves bâti ce pk»?

—- J'ai à ma solde les bas valets du roi de France, et Je tiess 4*eux tous les papiers de rebut que la dieminée a épargnés.

*— C'est ingiénieux, murmura le franciscain en essa^asléle «mrire. Monsieur le cardinal> vous parlez de cette hôtéilerîe dans un quart d*beure; réponse vous sera fâte, aDef !

Le cardinal se retira.

-- Appelez-moi Grisart, et allez me ckercber le Vénitien Marini, dit le msdade.

Pendant que le confesseur obéissait, le franciscsûn, au lieu de biffer le nom du cardinal comme il àv^t fait de celui du baron^ traça une crohi à côté de ce nom.

Puis^ épuisé par Teffort, il tomba sur son lit en munuorant le nom du docteur Grisart.

Quand il revint à lui, il avadtlra moî^ d'une potion dont le reste attendait dans un verre, et il était soutenu par le médecin, tandis que le Vénitien et le confesseur se tenaient près de la porte.

Le Vénilîel!! passa par les mêmes formalités que ses d^ix concurrents, hésita comme eux à te vue des deux étrangers, et, rassuré par Tordre du général, révéla que le pape, efifeayé de la puissance de Tordre, ourdissait un plan d'expulsion générale des jésuites, et pratiquait les cours de TËurope à Teffe* d'obtenir leur aide. Il indiqua les auxiliaires du poifife, ses moyens d'action, et désigna Tendroit de TArchipel où, par un coup €e m^, deux cardinaux adeptes de la onzième année, et par conséquent chefs supérieurs, devaimit être déportés avec trente-deux des principaux affiliés de Rome.

Ld feancîscam remercia le signi»' ItorinL Ce n'était pas on ndiiee service renda à la soci^ çie la dénondasioii de ùà projet pontifical.

Après quoi^ le YéntUen reçut rcoére de partir dans joat qoavi d'heure^ et partit radiecii, eooHne s'H triait déià raaeau, insigiie da oommandenaentde la société*.

Mais^ tandis ga'ii s.'ékdgiiâity le firaoïciseaki morsHifatti sur mklit:

— ^ Tons ces liommea lost des espions- ondes sbires^ pa» VOk B'est général; tons ont découvert un complot, pas vsk n'a im secret. Ce n*est poâitayeela raine, avec la goerro, avee lafoFce que reudoiigoaverBAr la sodélé de Jésnsy c'estavee fkiflaenee m^r&ténensa que donne une si:H[^àriorité mon^ ffon^ rhomme n*eatpas trouvé^ et, poor comUe de malheur^ DieameirapfejfitjemeocsLO^liaiidrsk^ que laSoeiélé tombe avec moi faute d'une colonne; fautr-il qœ la mort 9M m'attend dévore avec moi l'ayensT deFordre? Getâkveonrqae dix ans de ma vie eusseiaétemisô, car il s^ouvre radieux ol 9toidide> cet avemr, avee le règm» du nouveant roi!

Ces mots a. demi pensés^ à demi prcmoncés^ la bon Jésmt» las écoutait avec épouvanta coimne on écoute les diyagati<ma d*nn iévreuK, tandis qœ Grisarv esprit pins élevé, les dévorait comme les révélations d'im monde incoiUML où son regard plengeail san^^ que sa vmsk pût y attemtes.

Soudain le franeis^^ se releva.

— Terminons^ dit-il^ la mort me gagne. Oh ! tout à ïhmtt, je mourais tranquille^ j'espérais... Maintenant je tombe désespéré^ à moins que dans cetox^ restent^ Griaartf Grisirti faites-mMvbreoae hewe eacorel

Grisart s'approcha du moribond et M fit avaler faelqaes gBitttes^ non pas de la potion qoi était daoïa le verre, mais âa contenu d'un flacon qu'il portait sur lui.

— Appelez l'Écossââs! s'écria, le franciscain; appeiez. le OKcband de Brâmel Appelez! s^peles.! Jésus! je me uttucsl Jésus! j'étoufiél

Le confessenr s'^nça pour aller diercber ém secours^ conmie s'il y eût eu une force humaine qui pût soulever le éfoigi de la mort qui s'fqppesantids^t siiff le malade; mais sm* ie seuil de la porte il trouva Àramis, qui, un doigt smrles lô» vrea^ comme la staftos d'H^rpoerate^ dieu dualeBce» le repoQSsa. ÙBL regard jpsqpa'au fond ds la cbambre.

Le médecin et le confesseur firent cependant un mouvement, après s'être consultés des yeux, pour écarter Aramis. Mais celui-ci, avec deux signes de croix faits, chacun d'une façon différente, les cloua tous deux à leur place.

— Un chef! murmurèrent-ils tous deux.

Aramis pénétra lentement dans la chambre où le moribond luttait contre les première» atteintes de l'agonie.

Quant au franciscain, soit que l'élixir fît son effet, soit que C5Btte apparition d' Aramis lui rendît des forces, il fit un mouvement, et, l'œil ardent, la bouche entr'ouverte, les cheveux humides de sueur, il se dressa sur le lit. .

Aramis sentit que l'air de cette chambre était étouffant"; toutes les fenêtres étaient closes, du feu brûlait dans l'âtre^ deux bougies de cire jaune se répandaient en nappe sur les chandeliers de cuivre et chauffaient encore l'atmosphère de leur vapeur épaisse.

Aramis ouvrit la fenêtre, et, fixant sur le moribond un regard plein d'intelligence et de respect :

— Monseigneur, lui dit-il, je vous demande pardon d'arriver ainsi sans que vous m'ayez mandé, mais votre état m'effraye, et j'ai pensé que vous pouviez être mort avant de m'avoir vu, car je ne venais que le sixième sur votre liste.

Le moribond tressaillit et regarda sa hste.

— Vous êtes donc celui qu'on a appelé autrefois Aramis et depuis le chevalier d'Herblay? Vous êtes donc l'évêque de

' Vannes?

— Oui, Monseigneur.

— Je voue connais, je vous ai vu,

— Au jubilé dernier, nous nous sonmies trouvés ensemble chez le saint-père.

— Ah! oui, c'est vrai, je me rappelle. Et vous vous mettez sur les rangs?

— Monseigneur, j'ai ouï dire que l'ordre avait besoin de posséder un grand secret d'État, et,sachant que par modestie vous aviez résigné d'avance vos fonctions en faveur de celui qui apporterait ce secret, j'ai écrit que j'étais prêt à concourir, possédant seul un sectet que je crois important.

— Parlez, dit le franciscain; je suis prêt à vous entendre et à juger de l'importance de ce secret.

— Monseigneur, un secret de la valeur de celui que je vais voir l'honneur de vous confier ne se dit point avec la par-

w- ti^.WH mrnjBu»

LjB VICOMTE D£ BRAGELONNE, 289

rôle. Toute idée qui est sortie une fois des limbes de la peu* sée et s'est vulgarisée par une manifestation quelconque^ n*JWar^<enl plus même à celui qui Ta enfantée. La parole peut être f récoltée par une oreille attentive et ennemie; il no faut donc point la semer au hasard^ car^ alors^ le secret ne s'appelle plus un secret.

— Conmient donc alors comptez-vous transmettre votre secret? demanda le moribond.

Âramis fit d'une main signe au médecin et au confesseur de s'éloigner, et, de l'autre, il tendit au franciscain un papier qa'ttne double enveloppe recouvrait.

— Et récriture, demanda le franciscain, n'est-elle pas plus dangereuse encore que la parole, dites?

— Non, Monseigneur, dit Aramis, car vous trouverez dans eeue enveloppe des caractères que vous seul et moi pouvons comprendre.

Le franciscain regardait Âramis avec un étonnement toujours croissant.

— C'est, continua celui-ci, le cbiffire que vous aviez en i 655, et qae votre secrétaire, Juan Jujan, qui es^mort^ pourrait 8ealdéchifi&*er s'il revenait au monde.

— Vous connaissiez donc ce chiffre, vous?

— C'est mot qui le lui avais donné.

El Aramis, s'inclinant avec une grâce pleine de respect, s*ayança vers la porte comme pour sortir.

Mais un geste du fjranciscain, accompagné d'un cri d'appel, le retint.

— Jésus ! dit-il; êCCê homo î

Pois, relisant une seconde fois le papier : *

— Venez vite, dit-il, venez.

Araims se rapprocha du franciscain avec le même vîSage calme et le même air respectueux.

Le fjranciscain, le bras étendu, brûlait à la bougie le papier ^e lui avait remis Aramis.

Alors, prenant la main d' Aramis et Tatth^ant à lui :

—Comment et par qui avez-vous pu savoir un pareil se^ cret? demanda-t-il.

. — ï*ar madame de Chevreuse, l'amie intime, la confidente do la reine.

-" Et madame de Chevreuse ?•••

— Elle est morte.

— El d'autres, «Vautres savaient-ils?...

. Un homme et uoe t&mie du peuple seulement» -- Quels éUiient-Usî ^ Ceux i|ui l'avaient élevé.

— Que sont-ils devenus?

«- Morts aussi... Ce secret ])rûte comme le feu* -^ Et vous avez survécu?

— Tout le monde ignore que je le connaisse.

— Depuis combien de toijûps ave^vous ce secreft — ■ Depuis quinze ans^.

— Et vous Tavez gajrdét

— Je voulais vivre.

^ Et vous le donnez h l'ordro, sans ambition^ $ms retour?

— Je le donne a Tordre avec ambition et avec retaur^, dit Âramis; 4;ar^si vous vivez, Mooëejj^eur, vous ferez âe raoî^ maintenant que vou$ me connaissez^ ce que je puis^ ce (pte ifi dois être.

— Et commeje meurs, d'écrit 11 franciscain^ je fais (}a toi mon successeur... Tiens!

Et^ arrachant la bague^ il la passa au doigt d* Aramis. Puis, se retournant vers 1^ deox ^pectatteurs de celte scène :

— Soyez témoins, dit-il, ^t attestez dans ^occasion qoe^ malade de coi^s, mais sain d'espiit, j'ai librement et volontairement remis cet anneau, marque de la toute-puissance, à monseigneur d'Herbla/, évâq]i)e de Vannes, que le nomme mon successeur, et devant lequel, moi, humble pécbeijr, prêt à paraître devant Dieu, je m'inplbie le premier, pour donner Fesemple à tons.

Et le franciscain s*inclina eSèctivemeidt, tandis que le médecin et le jésuite t(»aQbaienti genoux,

Aramis, tout en devenant plus pâle que le moribond luimême, étendit successivement son regard sur tous les acteurs de cette scène. Uambition satisfaite affluait avec le sang vers son cœur.

— Hâtons-nous, dît le frandâcain; ce^pie j*avaîs à faira id me presse, me dévore! Je n'y parviendrai januûs.

— Je le ferai, moi, dit Aramis.

— C*est bien, dit le franciscain.

Puis, s*;idressant au jésuite et au médecin :

LE VlCOMTfi DE B*A<îBL<WN«. im

— Laissez-nous sente, ffit-îl.

Tous deux obéirent.

— Avec ce signe, dit41, tous fttes rhomme qtfa lirai fmr remuer la terre; avec ce signe vonsrenverser; avec-ce «^ne vous édifierez z-^Inhoc sîgno vînces I Fermez !a porte, dit

firanciscain à Aramis.

Aramis poussa les verrot» et revint près du fhdidiscaiii.

— Le pape a conspiré contre Tordre, ffit le francMcain,ie pape doit mourir.

— II mourra, dîttranqnîHement Aramis.

— Il est dû sept cent mille livres à un marcbmi, à Brème, nommé Donstett, qid venait id cheitlier li fvsniie de ma lignatnre.

— Il sera payé, *t âramfe.

— Six chevaliers de Mahe, dont vdd les hors, om 4é~ couvert, par l'indiscrétion d*un affilié de onziènie anaée, les^ troisièmes mystères; 11 iknt savoir ce (joe ces luasmnes ont fait du secret, le reprendre et l'éteindre.

— Cela sera fait.

— Trois affflîés dangereux doivent ftire raivoyég 4bn» le^ Thibet pour y périr; ils sont condamnés. ¥eid leors los».

— Je ferai exécuter ht sentence.

— Enfin, il y a une dame d'Anvers, pelHeHBèoe de RayaOlac; elle a entre les mains certains papiers qm compromettent Tordre. Il y a dans la famiHe, depuis cinquante et on ans, une pension de cinquante mille livres. La pension est lourde; Tordre n'est pas riche... Racheter les papiers pour une somme d'argent une fois donnée, ou, en cas de refos, supprimer la pension... sans risque.

— J'aviserai, dit Aramis.

— Un navire venant de lima a dû entrer la semaine dernière dans le port de Lisl)onne; 11 est chargé ostensiblement dediocolat, en réalité, d'or. Chaque lingot est caché sous une couche de chocolat. Ce navire est à l'ordre; il vaut dix-sept millions de livres, vous le ferez réclamer : voici les lettres de charge.

— Dans quel port le ferai-je venir?

— A Bayonne.

— Sauf vents «eniraipes, avam troSt semsnei il y sera.

EttHît;tOUt?

Le traudscaln ^ de la fêle un ^gne aliâni»ttr, car il na

pouv^t plus parler; le sang envahissait sa gorge et sa tête, et iailUi par la bouche, par les narines et par les yeux. Le malheureux n'eut que le temps de presser la maind'Araœis, et tomba tout crispé de son lit sur le plancher. Aramis lui mit la main sur le cœur ; le cœur avait cesse de

battre.

En se baissant, Aramis remarqua qu'un fragment du ija-

pier qu'il avait remis au franciscain avait échappe aux

flammes. Il le ramassa et le brûla jusqu'au dermer atome^ Puis, rappelant le confesseur et le médecin :

— Votre pénitent est avec Dieu, dit-il au confesseur; il n'a plus besoin que des prières et de la sépulture des morts. Allez tout piéparer pour un enterrement simple, et tel qu'il convient de le faire à un pauvre moine... Allez.

Le jésuite sortit.

Alors, se tournant vers le médecin, et voyant sa figure pâte

et anxieuse: , .^ .,

— Monsieur Grisart, dit-il tout bas, videz ce verre et Je nettoyez : il y reste trop de ce que le grand conseil vous avait commandé d'y mettre. ,

Grisart, étourdi, atterré, écrasé, faillit tomber a la renverse. Aramis haussa les épaules en signe de pitié, prit le verre, et en vida le contenu dans les cendres du foyer. Puis a sortit, emportant les papiers dn morU

HISSION.

Le lendemain, ou plutôt le jour môme, car bs événements^ i venons de raconter avaient pris fin à trois KsTu mto seulement, avant le déjeuner, et comme le ro^^^ JÏÏla messe avec les deux reines, comme Mon-

ilenr^ avec le chevalier de Lorraine et quelques autres fanûlierS) montait à cheval pour se rendre à la rivière^ afin d*y prendre un de ces fameux bains dont les dames étaient folles; comme il ne restait enfin au château que Madame^ qni^ sous prétexte d'indisposition, ne voulut pas sortir, on vit, ou plutôt on ne vit pas Montalais se glisser hors de la diambre des filles d'honneur, attirant après elle La Yallière, qui se cac^it le plus possible; et toutes deux, s*esquivant parles jardins, parvinrent, tout en regardant autour d'elles, à gagner les quinconces.

Le temps était nuageux; un vent de flamme courbait les flenrs et les arbustes; la poussière brûlante, arrachée aux chemiDs, moatait par tourbillons sur les arbres.

Montalais, qxû, pendant toute la marche, avait rempli les tonciioiis d'ua éclaireur habile, Montalais fit quelques pas eiicore^et, se retournant pour être bien sûre que personne n'écoutait ni ne venait :

-Allons, dit-elle. Dieu merci! nous sommes bien seules. Depuis hier, tout le monde espionne ici, et Ton forme un oercle amour de nous comme si vraiment nous étions pesti

la Vallière baissa la tête et poussa un soupir.

^ Enfin, c*6st inouï, continua Montalais; depuis M. Malicorne jusqu'à M. de Saint-Aignan, tout le monde en veut à notre secret. Voyons, Louise, xecordons-nous un peu, que je sache à quoi m'en tenhr.

La Vallière leva sur sa compagne ses beaux yeux purs et profonds comme Fazur d'un ciel de printemps.

— Et moi, dit-elle, je te demanderai pourquoi nous avons été appelées chez Bladame ; pourquoi nous ayons couché chez «lie au lieu de coucher conmie d'habitude chez nous; pour* <iaoi tu es rentrée si tard, et d'où viennent les mesures de sorveillance qui ont été prises ce matin à notre égard? '

— Ma chère Louise, tu réponds à ma question par une QQestion, ou plutôt par dix questions, ce qui n'est pas répondre. Je te dirai cela plus tard, et, comme ce sont choses de secondaire importance, tu peux attendre. Ce que je te demande, car tout découlera de là, c'est s'il y a ou s'il n'y a l>as secret.

— Je ne sais s'il y a secret^ dit La Vallière, mais ce que ie sais, de ma ]^ du moins, c'est qull y a eu imprudence

^4r LE VlGOtttE DE BRAGELONNE.

defois ma soUe parole et mon plus sot évanornsseiaeiil àlàùT', chacun ici £stit ses commentaire» sur nous,

— Parle pour toi^ ma ckèrOy dit Montalais en liant, pour toi ex pour Tonnay^Charente^ qui avez fait chacuiM liief yoq déclarations aux nuages, déclaratio]i& qm ntaUteureas^oadat ont é\é interceptées.

La VâUière baissa, la téte^

— £n vérité^ di^^Ue,, tu m'accaUeii.

— Moiî

— Oui, ces plaisanteries me font njouxfc.

— Écoute, écoute LcHiise, C& ne^ sont point des pkûsanlDrfes, et rien n'est plus sérieux^ au contraire. Je ne t'ai pa» arrachée au château, je n'ai pas man(pé la messe, je n'ai pa& feint une migraine conmie Éadame, migraine que Mad^oœ n'avait pas plus que moi ; je n'ai pas enfia déployé dix. foi» plus de diplomatie que fiL Colbert nTen a hérité de liL de Mazârîn et n'en pratique vis-à-vis de K. tauqjuet, pourpaur venir à te confier mes quatre douleurs^ a cette seule fin qne, lorsque nous sommes seules, (pie personne ne nous écoole^ tu viennes jouer an fin avec moL Non, non„ croisrle bieu, quand je f interroge, ce n'est pas seulement par curioâtô, c'est parce qu'en vérité la situatioik .est critiqpe. On sait ce que tu a& dit hier; on ^ise sur ce texte^Chacun brode 4e son mieux et des fleurs de sa fantaisie > ta as eu l'I^mneur cetta nuit, et tu as encore l'honneur ce matin d'oecuj^rtout& la. cour, ma chère, et le nombre de chosestendres et spiritaeUefr qfx'on te prête ferait crever de dépit mademioisetie de Scodéry et son frèro^ si elles l^ir étaieni fidèlement rapportées.

— Eh! ma bonne Montalais^ dit la pauvre enfant, tet sais mieux qjae perscmna ce qjoe y^ai £t,puigqpbe c'est devant toi que ie le disais.

— Oui, je le sais. Mba fiîéiL Tla ^lescion^ n'est pas là. Je zi^di mâne pas oublié une seule des pairoles^ c|a;e tu a&dite&; mais pensaîs-tu ce que tadisaiftt

Louise se trouMa.

— . Encore des qjiesHons ! s^diati^-eBe. Uoa Dieu ! qpuàd je donnerais tout aa mon& pour aubfier ce: q^e j.'ai dit... commem se fait-il done que diacim se donne le mot pour m'en faire souvenir? Ob! vofla une chose affreuse.

— Laqu( Ue î Voyons.

— C'est â!aToii: usa amie <jal ne. devrait épar^^er^ qui

pourrait me conseiller^ m*aîder à me sauver^ et qui me tae^ gai m'assassine !

— La ! la ! fil Montalais, voilà qu'après avoir dit te'op peu, ta dis trop maintenant Personne ne songe à te taer^ pas même à te voler^ même ton secret : on veut ravoir de bonne Tolonté^ et non pas autrement; car ce n*est pas seulement 4ÏQ t^s adORaires qu'il s'agit^ c'est des nôtres; et Tonnay-Cha-

rente te le dirait comme moi si elle élait là. Car enfin . hier au soir, elle m'avait demandé un entrcoîen dans notre chambre, et je m'y rendais après l'es colloques manicampiens et mali^ comiens, quand j apprends à mon ï'etour, un peu attardé, <f est vrai, que Madame a séquestré les filles d'honneur, el

Se nous couchons chez elle, au lieu de coucher chez nous. ', Madame a séquestré lés filles d'honneur pour qu'elles n'aient pas le temps de se recorder^ et^ ce matin, elle s^est enfermée avec Tonnay-Charente ^s ce même but. Dismoi donc, chère amie, quel fonds Âthénaïs et .moi pouvons faire sur Un, comme nous te dkons queï fonds tu peux faire sur nous.

— Je ne confonds pas Aien Sa question (pie tu me &is fit Louise très-agitée.

— Hum! tu m'as l'aîr^ au» contraire,, de très-bien cooi' prendre. IH^is je veux préciser mes ^lestions, afin que tu n'aies pas la ressource du moindre &ux fuyant. Ecoute donc : Aimes-tu M. df Bragelonne? Cest clair, cela, hein?

A cette question, qui tomba comme le premier projectile dîme armée assiégeante dans une place assiégée, Louise fit un mouvement.

-— Si y aime Raoul! s'écria-t-elle, mon ami d'enfance, mon ffère!

— Eh ! non, non, non ! Voilà encore que tu m'échappes, ou que plutôt tu veux m'échapper. Je ne te demande pas si tft aimes Raoul, ton ami d'enfance et ton frère ; je te demande si tu aimes M. le vicomte de Bragelonne, ton ^ce?

— Oh! mon Dieu, ma chôre, dit Louise, quelle sévérité éns la parole!

— ]>as de rémission, }a ne suis ni plus ni inoins sévère <9ie de coutume. Xe t'adresse une (pestion ; réponds à cette question.

— Assur^nent, dit Louise d'une voix étranglée, ui ne me

parles pas en amie^ mais je te répondrai^ moî^ en amie sincère.

— Réponds.

— Eh bien, je porte un cœur plein de scrupule et de n ' dicules fiertés à Tendroit de tout ce qu*une femme doit garder secret, et nul n'a jamais !n sous ce rapport jusqu'au fond de mon âme.

— Je le sais bien. Si j'y avais iu, je ne t'interrogerais pas; je te dirais simplement : a Ma bonne Louise, tu as le bonheur de connaître M. de Bragelonne, qui est un gentil garçon et un parti avantageux pour une fille sans fortune. M. de la Fère laissera quelque chose comme quinze mille livres de rente à son fils. Tu auras donc un jour quinze mille livres de rente comme la femme de ce fils; c'est admirable. Ne va donc ni à droite ni à gauche, va franchement à M. de Bragelonne, c'est-à-dire à l'autel où il doit te conduire. Après? Eh bien, après, selon son caractère, tu seras ou émancipée ou esclave, c'est-à-dire que tu auras le droit de faire toutes les folies que font les gens trop libres ou trop esclaves. » Voilà donc, ma chère Louise, ce que je te dirais d'abord, si j'avais lu au fond de ton cœur.

— Et je te remercierais, balbutia Louise, quoique le conseil ne me paraisse pas complètement bon.

—Attends, attends... Mais, tout de suite après te Favoir donné, j'ajouterais : « Louise, il est dangereux de passer des journées entières la tète inclinée sur son sein, les mains inertes, l'œil vague; il est dangereux de chercher les allées sombres et de ne plus sourire aux divertissements qui épanouissent tous les cœurs de jeunes filles ; il est dangereux, Louise, d'écrire avec le bout du pied, comme tu le fais, sur le sable, des lettres que tu as beau effacer, mais qui paraissent encore sous le talon, surtout quand ces lettres ressemblent plus à d^s L qu'à des B; il est dangereux enfin de se mettre dans fesprit mille imaginations bizarres, fruits de la solitude et de la migraine; ces imaginations creusent les joues d'une pauvre fille en môme temps qu'elles creusent sa cervelle : de sorte qu'il n'est point rare, en ces occasions, de voir la plus agréable personne du monde en devenir la plus maussade, de voir la plus spirituelle en devenir la plu» niaise. y>

— Merci, mon Aure chérie, répondit doucement La Val-

Bore; il est dans ton caractère de me parler ainsi, et je te remercie de me parler selon ton caractère.

— Et c'est pour les songe-crenx que Je parle; ne prends donc de mes paroles que ce que tu croiras devoir en prendre. Tiens^ je ne sais plus quel conte me revient à la mémoire â*ane fille vaporeuse ou mélancolique^ car M. Dangeau m'expliquait Tautre jour que mélancoliedevait^ grammaticalement, s*éàire tnélancholie, avec on h, attendu que le mot français est formé de deux mots grecs, dont l'un veut dire noir et Tautre bile. Je rêvais donc à cette jeune personne qui mou* rut de bile notre, pour s'être imaginée que le prince, qu^ le roi ou que l'empereur... ma foi! n'importe lequel, s'en allait l'adorant; tandis que le prince, le roi ou l'empereur... comme tu voudras, aimait visiblement ailleurs, et, chose singulièrei. cbose dont elle ne s'apercevait pas, tandis que tout le monde s*en apercevait autour d'elle, la prenait pour paravent d'à* mour. Tu ris, comme moi, de cette pauvre folle, n'est-ce pas, La ValUère?

*- Je ris, balbutia Louise pâle comme une morte; oui, certainement je ris.

— Et tu as raison, car la chose est divertissante. L'histoire OQ le conte, comme tu voucbras, m*a plu; voilà pourquoi je l'ai retenu et te le raconte. Te figures-tu, ma bonne Louise, le ravage que ferait dans ta cervelle, par exemple, une mélancholie, avec un A, de cette espèce-là? Quant à moi, j'ai résolu de te raconter la chose ; car, si la chose arrivait à l'une de nous, il faudrait qu'elle fût bien convaincue de cette vérité ; aujourd'hui, c'est un leurre; demain, ce sera une risée; ai^s-demain, ce sera la mort

La Vallière tressaillit et pâlit encore, si c'était possible.

— Quand un roi s'occupe de nous, continua Montalais, il Bons le fait bien voir, et, si nous sommes le bien qu'il convoite, il sait se ménager son bien. Tu voisdonc, Louise, qu'en pareilles circonstances, entre jeunes filles exposées à un semblable danger,^ faut se faire toutes confidences, afin que les cœurs non mélancoliques surveillent les cœurs qui le peuvent devenir*

— Silence ! silence ! s'écria La Vallière, on vient.

— On vient en effet, dit Montalais; mais qui peut venir ? Tout le monde est à la messe avec le roi, ou au bain avec îbnsieiur.

9$ LB Jtamtlt Bl BBA^ELONNB.

Aif btfolâft FaHé», les jiHHM itt8»4pcrf»reBt9ie99i@ 2E^^ tôt sons Tarcade verdi»|iai>e totdéniBPBie gwwiciMt et la iM» alatare é*«ii jinne boMne ^ wamépi» tmm le brae et un nanteairtoMy toatbMé ^ ttoi épareasé^^ le» sâHnH^^ Mianoes «a doaK M«uriie.

^RaM^ ^ëcHaMoataiiieu

-- li. de Bragefteimé moHMHiiMfwv

— eresl nn juge toflft morel^iÉ Kenf^vinic. pour mre Afi^ieB A,, dit MentabCls*

If nô» aveir été «rnelle^ ne aeifr peiatînBEeralifoî

Clés mots^ pronoBoés a«ee tonterVaDiMHrè'niw piiève, efecèFesldamagay stnen tecorarâe Miittfriay tomeiraie

— Oh! ymm voMb keaa CMnsft AmâiSy menaiew de Brag^nme! ciiaHHelIr k Btoi^ €S tooft aané^ tios bNH tiemniehD.

— Mille respects^ Mesdemoiselles^ répondit Brigek>tnc en ^fs€linant

— Mais enfin^ ponrqaoi ces bottes? répéta^Montaiaia^ teo»- €8(pe La ya]iièro>.teute&mgai4a«tRae«làvee «itéten- Aement poreii à celui de; s» coniagiie^ gifdait néaooMiBs le

— FonroDoêt demttBdft RbmmL

— Om^ haBaidttLa VailièveàuMD tonr..

— Paioe qpoe jepank» dilBragetaUMi evœgasdMi» Loqm. La jeune fiUr mwuùii tai|pé»d^ai&fn|itmtilitijseï«niea9

elchaiieebu —Vous partez, Raonl ! s^écria^'MHep; ekeà ém^attea^^omt

— Mau okère Leniie^ diè 1» jcoae hofliM sme eaRe pteî- Oté 91I kû était aatafeMe^ je ^aie^e» AAgleten»;.

-* Le roitxa'y eniv^&e.

— Le roi! exGlamèretttàubilolftLMiiieetAiua> çiBiimpt^ lestaireDwat éehaagèpeiitnn eoHi^dfttil, se iap|iîeiwit If aaa etFautce renlratta qti^vwiit tféti^imaiwwipi.

Ce coup d'oeil, Raonl Tintercepta, mais il n» BWMdt It oomprenitae.

11 rattriboa éme mt MUnttKXMVii i.tf kitÉi^!Mi9»B'M Sfort^em le»denx jeaM&Alte»k

— Sa Majesté, dit-il^ a bien voula se sonyenir qm-lkr is

Qotnte de La Fère est bien vu da roi Charles II. Ce matbi doBC^ an départ pour la messe^ le roi, me voyant sur son ch^ .min. pi'a fait un signe de tôte Âloi^ Je me suis approchée c Monsieur de Bragelonne, mart-il dit, vous passerez che^ tf . Fouquet, qui a reçu de moi dbis lettres pour le roi de la Grande-Bretagne ; ces lettres, vous les porterez. » le m*incllliai. <* Ah! auparavant que' de parCfr; ajouta-t-il, vous voi>drez bien prendre les commissions de IMadame pour le roi »ii' frère. *

— Mon Dieu! munntarà^toi:t&é toût^ nerveuse et toute pensive àlafbisr.

-- Si vite ! on vottroMbune de panfa* st^^^^ft^t mrltlDntïattfe guâiysée par cet événement étrange.

— Pour bien obéft' à cent qu'oii respecte, dh RaouT, if hm dttât vite. Dix minutes ^mrês Tbi^e reçu^, j!étais prêt; Ks^ ^lkodRB^,,préventte, écrit Ïa lettre dbnV elle veut bieii me flOie fbonneur de me charger. Pendant ce temps, sachant de nu^ Amoift^te^ de Tonnay-Charente que vous deviez être du côté de6 quinconces, j*y suis venu, etie vous trôuVe toutes dèux-

— Et toutes deut asse2 soufifirantes, comme vouâ voyez, dit Mbntàlals pour venir en aide à Louise, d'ont la physiono* i&ie s*altérait visiblement.

-^ Sboftt'antesl répéta Raoul' 6ii pressant avec une tendre cttlositë là main de touide dô ti ValMire. Ôhl en effet, votre maiu est glacée;

— Ce tf est rien.

— Ce' froid ne va pae'jtfôqjtf'âtircosm', n'est-ce pas, Louise? demanda le jeune homme aY^ec un doux sourira:

tiouise releva vivement Ik t^e, comme si cette question ettt été inspirée par un soupcen eteût provoqué un' remords.

— Onl vous savez; dlt^Ue avec* etfort, que j^thais mon «BUT ne sera froid pour un ami tel que vous, monsieur db Bragelonne.

— Merci, Louise. Je counalô et votre cceuxt et votre âme, 31 ce n'esta point au; centact de' fa main, je le sais> que Toi^ jtlge une tétfdi'esse comme la vStire. touise, vous savez combieaje vous aime, avec quelle confiance et quel abandon Je TOUS ai donné ma tie;) vous me pardbûiierez donc,, n^st-ce ^as, de vous piarler un neif ett eiâ^tY

— Pârle;^i&onsienr 8aoUl',»d{t Ëooise t^ntetremblante; Je

— Je ne puism'éloigner de vous en emportant un tourment, absurde^ je le sâis, mais qui cependant me déchire.

— Vous éloignez-vous donc pour longtemps ? demanda La . Vâllière d'une voix oppressée, tandis que MontaUûs détournait la tète.

— Non, et ]'d ne serai probablement pas môme quinze jours absent.

La Vâllière appuya une main sur son cœur, qui se brisait.

— C'est étrange, poursuivit Raoul en regardant mélancoliquement la jeune fille; souvent je vous ai quittée pour aller en des rencontris périlleuses : je partais joyeux alors, le cœur fibre, l'esprit tout enivré de joies à venir, de futures espérances, et cependant alors il s'agissait pour moi d'affiront^ les balles des Espagnols ou les dures hallebardes des Wallons. Aujourd'hui, je vais, sans nul danger, sans nulle inquiétude, chercher par le plus facile chemm du monde une belle récompense que me promet cette faveur du roi, je vais vous conquérir peul-ôtre; car quelle autre faveur plus précieuse que vous-même le roi pourrait-il m'accorder? Ëhbien, Louise, je ne sais en vérité comment cela se fait, mais tout ce bonheur, tout cet avenir fuit devant mes yeux comme une vaine fumée, comme un rêve chimérique, et j'ai là, j'ai là au fond du cœur, voyez-vous, un grand chagrin, un inexprimable abattement, quelque chose de morne, d'inerte et de mort, comme un cadavre. Oh! je sais bien pourquoi, Louise; c'est parce que je ne vous ai jamais tant aimée que je le fais en ce moment. Oh! mon Dieu! mon Dieu!

A cette dernière exclamation sortie d'un cœur brisé, Louise fondit en larmes et se renversa dans les bras de Montalais.

Celle-ci, qui cependant n'était pas des plus tendres, sentit ses yeux se mouiller et son cœur se serrer dans un cercle de fer.

Raoul vit les pleurs de sa fiancée. Son regard ne pénétra point, ne chercha pas même à pénétrer au delà de ses pleurs. n fléchit un genou devant elle et lui baisa tendrement la mam.

On voyait que dans ce baiser il mettait tout son cœur.

-^ Relevez-vous, relevez-vous, lui dit Montalais, près de pleurer elle-même, car voici Athénaïs qui nous arrive.

Raoul essuya son genou du revers de sa manche, ôourit encore une fois à Louise, qui ne le regardait plus, ei, ayant

LE VICOMTE DE BRAGELONNE. 30f

serré la main de Montalais avec efiosion^ il se retourna pour saluer mademoiselle de Tonnay-Charente, dont on commençait à entendre la robe soyeuse effleurant le sable des allées.

— Madame a-t-elle achevé ôa lettre? lui demanda-t-il lorsque la jeune fille fut à la portée de sa voix.

— Oui, monsieur le vicomte, la lettre est achevée, cachetée, et Son Altesse Royale vous attend.

Raoul, à ce mot, prit à peine le temps de saluer Athénaïs, jeta un dernier regard à Louise, fit un dernier signe à MontsJais, et s'éloigna dans la direction du château.

Mais, tout en s'éloignant, il se retournait encore.

Enfin, au détour de la grande allée, il eut beau se retourner, il ne vit plus rien.

De leur côté, les trois jeunes filles, avec des sentiments lÂen divers, Pavaient regardé disparaître.

— Enfin, dit Athénaïs rompant la première le silence, enfin, nous voilà seules, libres de causer de la grande affaire d'hier, et de nous expliquer sur la conduite qu'il importe que nous suivions. Or, si vous voulez me prêter attention, continua-t-elle en regardant de tous côtés, je vais vous expliquer le plus brièvement possible, d*abord notre devoir comme je Tentends, et, si vous ne me comprenez pas à demi-mot, la volonté de Madame.

Et mademoiselle de Tonnay-Charente appuya sur ces derniers mots, de manière à ne pas laisser de doute à ses compagnes sur le caractère officiel dont elle était revêtue.

— La volonté de Madame! s'écrièrent à la fois Montalais eft Louise.

-^ Ultimatum ! répliqua diplomatiquement mademoiselle de Tonnay-Charente

— Mais, mon Dieu! Mademoiselle^ murmura La VaHière, Madame sait donc?...

— Madame en sait plus que nous n'en avons dit, articula nettement Athénaïs. Ainsj, Mesdemoiselles, tenons-nous bien.

— Oh! oui, fit Montalais. Aussi j'écoute de toutes mes oreilles. Parle, Athénaïs.

— Mon Dieu, mon Dieu! murmura Louise toute tremblante, 5urvivrai-je à c^te cro^Dô soîréet

— Oh! r^e vous effarouchée point ainsi, dit Athénaïs, nous avons le remède.

Êt^ s'asseyant entre ses de^u^ compagnes, à qui elle prit

%3 LE VICOMTE DE EHAaiLÔN^B^

chacune ui^e main qa*elie péozut dàni» les sienneSy^ôUe caai<* mença.

Sur lé chuchotement de ses pi^emières paroles, on e<& p« entendre le bruit d'un ehe¥al (pi galopait- sur le-parvide la grande route, hors des pilles. dNuekateau^

An moment oCi il aUaît veaikim au diâtean^ Bragelonne ^Yait feficoatré de Guieha.

Mais^âiçiantd- ôlser^eneentré par ÈaoaV^e Gaiche a^ait ren^ <20ntréManic2ffifip>:le<pel avait rencontcé MsdiccH^ae,

CoamiemiMaiic(HBe aiFait^ilKene«SLtr4^Mani6amp? Rienâi pkis sifiof^ :• il> Tarait attendu* à s^i retour de Ia4ness69.ii42^ (juelle il avait été en compagnie de M. de Saint^Aipian*

Réunis, ils s*étaient iélicités sm? oette bonne f(Htune^ el MftAic^up avait profité de la circonstance poup demandera i»on ami si ^lel^Etes^éeuS' H^éteÎJettl'paS' ve^és an fond dasa p^œbe.

Celui-ci, sans s*étonner de la question, à laquelle il s'attti»dait peut-être, avait répondu <pe tonte podie dans laquelle on puise toujours sans jamais y rien mettre, ressemble aof puits, qpi feurnifisent'enoore de Keaa pendant l^hiv^^ mais que les jardiniers finissent par épuiser rété;,(£tiesapoche.â kii,lllaticeime^a¥aiteevtamd|nent de^la profondeur,, et qu*u y aumit plaisir k-^ puiser ea t8fi>iisdi'aboadance,^mai&€pie>nia]^ beureuaemen^ yabn&atvaût amené Isustà^lité.

Ce à quoi Manîcamp, tout rêveur, avait répltqpé.;

— rCertjjiste;.

— Il s'agirait doi|a^^ kupen^lir^^lOi^ aj.outé MaUcome. —' Sans^dMte^^naM^geaim^nt?

— Hais rien de plus facile, cfier monsieur Manicamp. **Bwt]>iiïefl».

LE YICU^HTE DE RKM^ELONN^]^ aM

— Un office chez Mons(dar^ atla pocha êat plemei

— Cet office^ vous l'avez»?

— Cest-à-dîre que j'en ai fe titre.

— Eh bien?

— Oui; mais> le titre sans ro£Ûc6|,fi*e8t la bousse sais Far* gwft

— C'est juste^ avait répond ooe 94$CQaâe fois ifasicamp. •^ Poursuivons donc 1 office, avait ingi^ le tituiàire.

— Cher, trôs-cherySoii|»raMaaicaai^ftPoCieftehe»Moa> sfear, c'est uite des ffmù&r AffîcuUés- de^ notre situation.

— 6M oh!

— Sans doute, nous, na Bravons- slett^âAsiaiidev L Monr sieur en ce moin«it*ctv

— Pourquoi doncî

— Parce que nous sommes en froid avec lui.

— Chose absurde^ aslieola. nattomeat Malicon^*

. — B^ ! Et si nous faisons la cour a Madame, dit Manicampi est-ce que, franchement, nous pouvons agréer à Moneieur?

— Justement^si nau&^foîsott&la7G«ar àMadMfie et cpie uibus soyons adroits, nous devons être adorés de Ittoasieur».

— Hum!

— Ou nous sommas das sotsl Dép^chej&-vouS' doue, monsieur Bfanicamp, vous giiiètes un gi^and* poMtkp6>.â6 ra5* commoder M. de Guicha avee Sob Aitessa Roys^e.

•^ Voyons,, que vous aagiris M^ d^ SaioMiigfiâA, à* vous, MalTcomeî

— A moi? ïUaa; U m^a foastioBaéri^ôilà tout», -r Eh bien , il a été moins discret avec moi.

— Il vous a appris, à vous?...

-— (^la roi est amousaw focb é^ laaâettoiseUe do La

— Nous savions cela, pardieu! ré^<|i»iroBi«piement Marr licorne, et chacun la cria-aiiei haut pour qjoa tous la sachent; maiSy^Br attaadatiyJPutas^. j^- vous prie,rComma yt vous conseille : parlez à M. de Guiche, et tâchez d'obtenir da lui qu'il bsse uaa démaviAe vaiS/MansiauE. Que diable! il» doit bien cala à» Sbo, Altassa Roij^ete^

— Hais il faudvaf^ voir 4e Culclie»

^ Il me semble qu'il n'y a^paiot lk«oaigvaiiâe difitettUé. feltesipov la)VO»» voq% ta Qfta-jfai fattruaHr vows vaii^moi;

a04 LE VICOMTE DE BRAGELONNE.

-- Oui, mais où se promène-t-il?

— La beUe demande, par ma foi! Il est amom'eux de Madame, n'eslHîepas?

— On le dit.

— Eh bien, il se promené du côté des appartements de Madame.

— Eh ! tenez, mon cher Malicome, vous ne vous trompiez pas, le voici qui vient.

— Et pourquoi voulez-vous que je me trompe? Avez-vooB remarqué que ce soit mon habitude? Dites. Voyons, il n'est tel que de s'entendre. Voyons, vous avez besoin d'argent?

— Ah! fit lamentablement Manicamp.

— Moi, j'ai besoin de mon office. Que Malicome ait l'office, Malicome aura de l'argent. Ce n'est pas plus difficile que cela.

— Eh bien, alors, soyez tranquille. Je vais faire de mwi mieux.

— Faites.

De Guiche s'avançaitjMalicorae tira de son côté,Manicamp bappa de Guiche.

Le comte était rêveur et sombre.

— Dites-moi quelle rime vous cherchez, mon cher comte dit Manicamp. J'en tiens une excellente pour faire le peiH dant de la vôtre, surtout si la vôtre est en âme.

De Guiche secoua la tête, et, reconnaissant un ami, U lui prit le bras.

— Mon cher Manicamp, dit-il, je cherche autre chose qu'une rime.

— Que cherchez-vous?

— Et vous allez m'aider à trouver ce que je cherche, condnua le conte, vous qui êtes un paresseux, c'est-à-dire un esprit plein d'ingéniosité.

— • J'apprête mon ingéniosité, cher comte.

— Voici le fait : Je veux me rapprocher d'une maison où j'ai afifaire.

— Il faut aller du côté de cette maison, dit Manicamp.

— Bon. Mais cette maison est habitée par un mari jaloux.

— Est-il plus jaloux que le chien Gerberas?

— Non, i)as plu», mais autant.

-- A-t-il trois gueules, comme ce désespérant gardien des enfers? Oh ! ne haussez pas les épaules, mon cher comte: ie

(eus cette «piestion avec une raison parfaite^ attendu que les poètes prétendent que, pour fléchir mon Cerberus, il faut que le voyageur apporte un gâteau. Or, moi qui vois la chose da côté de •> prose, c*est-à-dire du côté de la réalité, je dis : Un gâteab, c'est bien peu pour trois gueules. Si votre jaloux a trois gueules, comte, demandez trois gâteaux.

— Manicamp, des conseils comme cekd-là, j*enirai chercher chez M. Beautru.

— Pour en avoir de meilleurs, monsieur le comC<9, dit M anicamp avec un sérieux comique, vous adopterez alors une fomiule plus nette que celle que vous m'avez exposée.

— Ah! si Raoul était là, dit de Guiche, il me comprendrait, lui.

— Je le crois, surtout si vous lui disiez : J'aimerais fort à ym Madame de plus prés, mais je crains Monsieur, qui est ialoQx.

— Manicamp ! s'écria le comte avec colère et en essayant d'écraser le railleur sous son regard.

Hais le railleur ne parut pas ressentir la plus petite émotion.

— Qu*y a-t-il donc, mon cher comte? demanda Manicamp.

-- Gomment! c'est ainsi que vous blasphémez les noms les plus sacrés! s'écria de Guiche.

— Quels noms?

— Monsieur ! Madame ! les premiers noms du royaume. ^ Mon cher comte, vous vous trompez étrangement, et je

ne vous ai pas nommé les premiers noms du royaume. Je TOUS ai répondu à propos d'un mari jaloux que vous ne me nommiez pas, mais qui nécesswement a une femme ; je vous ai répondu : Pour voir madame, rapprochez-vous de moniieur,

— Mauvais plaisant, dit en souriant le eomte^ est-ce cela qaetuasdit?

— Pas autre chose.

— Bien! alors.

-— Maintenant, ajouta Manicamp, voulez-vous qu'il s'agisse de madame la duchesse... et de M. le duc... soit, je vous dirai : Rapprochons-nous de cette maison quelle qu'elle soit; car c'est une tactique qui, dans aucun cas, ne peut être défavorable à votre amour.

aoe LE VICOIITB DR BRAGELONNE.

— Âh! MaûicampyHtt^ prétexte^ xm bon pré^xte^ trouve* le-mo»?

— Un prétexte^ pardien! cem prétextes, mille prétextost STMalicome était là, e'esl loi qui ¥Ohs aasait déjà tronirà cincpante mille prétextes excellents!

— Qu*est-ce cpie Malicome ? dit de Gtticbe en elignanl des yeux comme un homme ^ chercbe. Il me semble que je con nais ce nom4à. . .

— Si Yoos le eonnaissex! ^csms bien > vous deve^ trente mille écns à son père>

— Ah ! oui ; c'est ce digne gar<}ond'(kléâ>&s...

— A qui vous avez proisiS'Tin ofâce chez Monsieur; pâs le ma,ri jaloux, Tautre.

— Ëh bien^ puisqu'il a. tant d'esprit, ton ami Malleome, qu'il me trouve doue un moyen d'être adoré de Moneieur, qu'il me trouve un prétexte pour faire ma paix avec lui.

— Soit, je lui en parlerai.

— Mais qui nouis arrive là?

— C'est le vicomte de Bragelonnei^

— Raoul! Oui, en effet.

Et de Guiche maseba sagement aa^-devant te jeone iM)mme.

— C'est vous, mon cher Raoul? dit de Guiebe.

— Oui, je vous cherchais poui? vous faire mes adiei^eber ami ! répliqua Raoul en serrant la main du eomte. Bonjour, monsieur MankaB^

— Con»Aent!tiipassyVâceBite?

^ Oui,c je paKS^..&Ëssioii^âa.ioL

— Où vas-tu?

— Jte^ vaisà Londre8wDe^cepas,ie vais ehes Madame;. eH» doit me remettre une lettre poui^ Sa Majesté le roi GhiHi^IL

— Tu la trouveras seule, car Monsieur est sorti.

— Pour aller ?.•*

— Pour aller au bain.

— Alors, cher ami, toi qui es des gentilhommes de Moiv ^eur, 6harge-toi de lui faire mes excuses. Je l'eujjse at^ndu pour prendr^e ses^oidresySl le désir de mon pMNO^di^faFtne m'avait-ét^ mMiifesté par M. Fouquet» et de la part de Sa Hajastév

Manieamp fouasa^de Giiiaha'd& OMide*

— Yoilà U prétexte, dit-il.

— Lequel?

— Les excuses de M» de nrageloxme.

— Faible prétexta. dit Se Ckriche.

— Exceilonty si Mcmsi«tur ue voos en veut pa»; méchaat comme tout aatre, si Motaieor vous ou veut.

— Vous avez raison» Mantcamy; un prétexte, quel c|a*il soU» c*cst tout ce q]a*ii me faut. Ainsi done>bon voyage^cbor Eaoul 1

Et làrdessus les deux ami& s'embrassèrent.

Cinq minute» aptés^ ftoool entrait cher Hadamej. comme Ty avait invité maéemoiaeUa de Hontalais.

Madame était encore à la. table où elle avait écrit sa fettre. Devant elle brûlait la boogia de dre rose qi^ lui avait servi a la cacheter. Seulement, dans sa préoccupation, car Madame l)araissait fort préoccupée, aUe avait oabué de souffler cette boagie.

Brageloane était atteada: on Vannonca aussitôt qu'il parut*

Bragelonne était Télégance même : il était ittpossibie de le voir une fois sans se le rappeler toujours; et non-seulement ifadame Favaitva une fois, mais encore, en se le rappellie, c'était un des premiers (lui eût été aunlevant f elle,, et il Tavait. accompagnée du Havre i Paris.

Uadama avait donc conservé un ex/'^eSeoft seavenfr die Bra-

— Ah! lui dit-elle, vous voiE^ Sfonsieur; vous allez voir mon frère, qui sera heureux de payer au fils une portion de la dette de reconnaissance qu'il a contractée avec le père.

— Le comte de La Fére, Madame, a été largement récompensé du peu qull a en le bon&eur de &ire pour le roi par les bontéft que la roi a eues pour lui, et (f est moi qui vais lui porter Tassurance du respect, du dévouement et do la Ksiûimaissance dn père ei dn flls.

— Gonnaisses-vons mon f^ére, mondeur fe vicomte 1

— Non, Votre Altesse; Cest la première fois que faural il fioobenr de voir Sa Majiesté.

— Vous n'avez pas besoin d^être recommandé près de lui. Maia enfin, sLvous doutez de votre valeur personnelle, preoe^^moi hardiment pour votre répendant,.];e ne vous démènerai p(4nt^

-* Oh! Votre AHesie est ttoç bonne f

— Non, monsieur de Bragiuonne. h me souviens que nous avons fait route ensemble, et qjie f ai remarqué votre

grande sagesse au milieu des suprêmes folies que faisaient, à votre droite et à votre gauche^ deux des plus grands fous de ce monde^ MM. de Guiche et de Buckingham. Mais ne par- Ions pas d'eux: parlons de vous. Allez-vous en Angleterre pour y cnereber un établissement? Excusez ma question : ce n*est point la curiosité^ c'est le désir de vous être bonne à quelque chose qui me la dicte.

— Non^ Madame; je vais en Angleterre pour remplir un» mission qu*a bien voulu me confier Sa Bfajesté^ voilà tout

— Et vous comptez revenir en France?

— Aussitôt cette mission remplie^ à moins que Sa Majesté le roi Charles II ne me donne d'autres ordres.

— Il vous fera tout au moins la prière, j'en suis sûre, de rester près de lui le plus longtemps possible.

— Alors, comme je ne saurai pas refuser, je prierai d'avance Votre Altesse royale de vouloir bien rappeller au roi de France qu'il a loin de lui un de ses serviteurs les plus dévoués.

-— Prenez garde que, lorsqu'il vous rappellera, vous ne regardiez son ordre comme un abus de pouvoir.

— Je ne comprends pas. Madame.

— La cour de France est incomparable, je le sais bien; mais nous avons quelques jolies femmes aussi à la cour d'Angleterre.

Raoul sourit.

— Oh! dit Madame, voilà un sourire qui ne présage rien de bon à mes compatriotes. C'est connue si vous leur disiez, monsieur de Bragelonne : a Je viens à vous, mais je laisse mon cœur de l'autre côté du détroit. » N'est-ce point cela qœ signifiait votre sourire?

— Votre Altesse a le don de lire jusqu'au plus profond des âmes; elle comprendra donc pourquoi maintenant tout séjour prolongé à la cour d'Angleterre serait une douleur pour moi.

— Et je n'ai pas besoin de m'informer si un si brave cavâh lier est payé de retour?

— Madame, j'ai été élevé avec celle que j'aime, et je croîs qu'elle a pour moi les mêmes sentiments que j'ai pour elle.

— Eh bien, partez vite, monsieur de Bragelonne, revenez vite, et,à votre retour, nous verrons deux heureux, car j'e^ père qu'il n'y a aucun obstacle à votre bonheur?

— U y en a un grand. Madame.

— Eah! et lequel?

— La volonté du roi.

— La volonté dn roi!.. Le roi s'oppose à votre mariage?

— On da moins il le diffère. Pai fait demander au roi son agrément par le comte de La Fére^ et, sans le refuser tout à fait, il a an moins dit positivement qu'il le lui ferait attendre.

— La personne que vous aimez est-elle donc indigne de vous?

— Elle est digne de l'amonr d'un roi. Madame.

— Je veux dire : Peut-être n'est-elle point d'une noblesse égale à la vôtre?

— Elle est d'excellente famille.

— Jeune, belle?

— Dix-sept ans, et pour moi belle à ravir!

— Est-elle en province ou à Paris?

— Elle est à Fontainebleau^ Madame.

— A la cour?

— Oui.

— Je la connais?

— Elle a l'bonneur de faire partie de la maison de Votre Altesse Royale.

— Son nom? demanda la princesse avec anxiété, si toute- Toîs, ajouta-t-elle en se reprenant vivement, son nom n'est pas un secret?

— Non, Madame; mon amour est assez pur pour que je n'en fasse de secret à personne, et à plus forte raison à Votre Altesse, si parfaitement bonne pour mol C'est mademoiselle Louise de La Vallièro*

Madame ne put retenir un cri, dans lequel 11 y avait pttii que de l'élonnement.

— Ahl dit-elle, La Vallière... celle qui hier... Elle s'arrêta.

— Celle qui, hier, s'est trouvée indisposée, je crois, conlinua-t-elle.

— Oui, Madame, j'ai appris l'accident qui lui était arrivé ce matin seulement.

— Et vous l'avez vue avant que de vonir ici?

— J'ai eu l'honneur de lui faire mes adieux.

— Et vous dites, reprit Madame en faisant un effort sur ellemême, que le roi a. .. ajourné votre mariage avec cette enfant?

— Oui, Madame, ajourné.

3J0 lE VIC^JMtU ^E BRAGELONNE.

-r Et a-t-il donné quelque raison à cet jgonraemem?

— Aucune.

--Il yttiongten^fsetacomteâelaf^reliddMcettd demande?

— Il y a plus dhiniBok, Matana.

— C'est étrange, fit la prfncesse.

Et quelque chose comme nn nuage passa sur ses yeco.

— Un mois? r^éta-t-ellflu

— A peu près.

— Vous avez raison, monteur le ilcomte, dit la princesse avec un sourire dans lequel Bragelonne eût pu remarquer fuelque contrainte, il ne faut pas que mon Irère vous garde rop longtemps là-bas; partez donc vite, et, dans la preniîère lettre que j'écrirai en Aiigletmre, je tous réclamerai an nom cUiroi.

Et Madame se leva pour remettre sa lettre aux mains de Bragelonne. Raoul comprit que son audience était finiei il prit la lettre, s'inclina devant la princesse et sortit:

— Un mois! murmura la princesse; aurais-je donc été aveugle à ce point, et Taimerait-il deprdsun mois?

Et, comme Madame n'avait rien à faire, eQe se mit à commencer pour son frère la lettre dont le post-^criptum devait rappeler Bragelonne.

La comte de Guiche avait, comme nous l'avons vu, cédé aux insistances de Maoic^amp, et s'était laissé entraîner par lui jusqu'aux écuries; où ils firent seller leurs chevaux; après quoi, par la petite allée dont nous avons déjà donné la description à nos lecteurs, ils s'avancèrent au-devant de Monsieur, içû, sortant du bain, s'en revenait tout frais vers le château, ayant sur le visage un voile de femme, afin que le soleil, déjà chaud, ne hâlàt pas son teint.

Monsieur était dans un de ces accès de belle humeur que lui inspirait parfois l'admiration de sa propre beauté. Il avait^ dans l'eau, pu comparer la blancheur de son corps à celle du corps de ses courtisans, et, grâce au soin que Son Altesse Royale prenait d'elle-même, nul n'avait pu, même le cîhevali^r de Lorraine, soutenir la <^ncurrence.

Monsieur avait de plus nagé avec un certain succès, et Jtus les nerfs, tendus dans une sage mesure par cette salutaire .mmersion de l'eau fraîche, tenaient son corps et son esprit lians un heureux équilibre.

LE TICaWTK DE BRAGELOî^NE. 2it

Aussi» à. la vue de 4le QsMbB, qjii venait aupetit galop audeyant de lui sur xxa wt^oîfigue ^bevsd blanc^ le prince ne yaMl retenir une joyeuse exclamation.

— D me semble ^ cela va hien, flS Manieamp, qui crut lirexsette bienveillance ^nrla jpliysliQnomie de Son Altesse Royale.

— Ah! bonjour, Guîche, l)onjojar, mon pauvre Guichet s'éeda le prince.

— Salut à Monseigneur! répondit de Cnk5h.e, encouragépar le ton de voix de Phili||>e; santé, Joie, bonheur et prospérité à Votre Altesse !

— Sois le bienvenu, Guiche, ei prends ma droite, maîs^ tiens ton cheval en bride, car je teux revoir au pas sous^ eesYoûtes fraîches.

—A vos ordres. Monseigneur.

Et de Guiche se rangea à la droite dii prince comme il veittit d'y être invité*

-Voyons, mon cher de Guiche, dît le prince, voyons, donne-moi un peu des nouvelles 4o ce de Guiche <ïae j*ai connu autrefois et gui (^s^itjj^ c^xt % ma femme?

DeGuiche rougit jusqji'anblaxic des veux^ tandis que Monsieor éclatait de rire comm^ $^1 eftt fait la plus spirituelle phûsanterle du monde^

les craejques privilégiée gjfl ^ittouraient Monsieur crurent devoir rimiter, quoiqu'ils n^ussent pas entendu ses paroles, ^ il? poussèrent un iruyi^t Mat de rire qui prit au premier, traversa le cortège et ne s'éteignit gtf au dernier.

De Guiche, tout rougissant .quil etstiti^ fit cependant bonne ôoatenance : Manicamp le regardait,

— Ah! Monseigneur, répondit de Guiche, soyez charitable à on malheureux; ne m'immolez pas à M. le chevalier de Lorraine!

— Comment cela?

*- S'il vous entend nje railler, il renchérira sur Votre Altesse et me raillera sans pitié.

— Sur ton amour pour la princesse?

-- Oh! Monseigneur, par pitié! ■

— Voyons, voyons, de Guiche, avoue que tu as fait les doux yeux à Madame-

— Jamais je n'avouerai une pareille chose^ Monsei* gneor.

— Paj respect pour moiî Eh bien, je l'afifranchis du respect, de Guiche. Avoue, comme s*il s'agissait de mademoiselle de Chala^tf, ou de mademoiselle de La Vallière.

'Puis, slnterrompant :

— Allons, bon! dit-il en recommençant à rirfe> Voilà que je joue avec une épée à deux tranchants, moi. Je frappe sur toi et je frappe sur mon firôre, Chalais et La Vallière, ta fiancée à toi, et sa future à lui.

— En vérité. Monseigneur, dit le comte, vous êtes aujourd'hui d'une adorable humeur.

— Ma foi, oui! je me sens bien, et puis ta vue me fait l)!aisir.

— Merci, Monseigneur.

— Tu m'en voulais donc?

— Moi, Monseigneur?

— Oui.

— Et de quoi, mon Dieu?

~ De ce que j'avais interrompu tes sarabandes et tes espar gDoleries.

— Oh! Votre Altesse!

— Voyons, ne nie point. Tu es sorti ce jour-là de chei la princesse avec des yeux furibonds; cela t'a porté malhetu*, mon cher, et tu as ds^nsé le ballet d'hier d'une pitoyable façon. Ne boude pas, de Guiche; cela te nuit en ce que tu prends l'air d'un ours. Si la princesse t'a regardé hier, je sais sûr d'une chose...

— De laquelle. Monseigneur? Votre Altesse m*eSJraye.

— Elle t'aura tout à fait renié.

Et le prince de rire de plus belle.

— Décidément, pensa Manicamp, le rang n'y fait rien, et ils sont tous pareils.

Le prince continua ;

— Enfin, te voilà revenu; il y a espoir que le chevalier redevienne aimable.

— Comment cela. Monseigneur, et par quel miracle puis-je r,Yoir cette influence sur M. de Lorraine?

— C'est tout simple, il est jaloux de toi.

— Ah bah ! vraiment?

— C'est comme je te le dis.

— Il me fait trop d'honneur.

— Tu comprends, quand tu es là, il me caresse; quand ta

es partît il me mart^iise. Je règne par baseole. Et puis lu ne lais pas ridée qui m'est venue ?

— - Je nem*en doute pas^ Monseigneur,

— Eh bien» quand tu étais en exil^ ca? tuas été exilée mon pauvre Guiche...

— Pardieu ! Monseigneur^ à qui la fautef dit de Guiche en affectant un air bourru.

— Oh ! ce n*est certainement pas à moi^cher comte^ réphqaa Son Altesse Royale. Je n*ai pas demandé au roi de t'exiler^ foi de prince!

— Non pas vous^ Monseigneur Je le sais bien; mais..»

-r Mais Madame? Oh! quant à cela^ je ne dis pas non. Que diable lui as-tu donc fait, à Madame?

— En vérité. Monseigneur...

— Les femmes ont leur rancune, je le sais bien, et la mienne n*est pas exempte de ce travers. Mais, si elle t'a fait exiler, elle, je ne t'en veux pas, moi.

—Alors, Monseigneur, dit de Guiche, je ne suis qu'à moi* lié malheureux.

Manicamp, qui venait derrière de Guiche et qui ne perdait pas une parole de ce que disait le prince, plia les épaules jusque sur le cou de son cheval pour cacher le rire qu'il ne pouvait réprimer.

— D'ailleurs, ton exii m'a fait pousser un projet dans la tête.

— Bon!

— Quand le chevalier, ne te voyant plus là et sûr de régner seul, me malmenait, voyant, au contraii:e de ce méchsmt garçon, ma femme si aimable et si bonne pour moi qui la néglige, j*eas l'idée de me faire un mari modèle, une rareté, one curiosité de cour; j'eus l'idée d'aimer ma femme.

De Goiche regarda le prince avec un air de stupéfaction qui n'avait rien de joué.

— Oh! balbutia de Guiche tremblant, cette idée-là. Monseigneur, elle ne vous est pas venue sérieusement?

— Ma foi, si ! J'ai du bien que mon frère m'a donné ?u moment de mon mariage; elle a de l'argent, elle, et beaucoup, puisqu'elle en tire tout à la fois de son frère et de son beau^ère, d'Anglet^re et de France. Eh bien, nous eussions quitté la cour. Je me fusse retiré au château de Viliers-Cotterets, qui est de mon apanage, au milieu d'une

314 LC TfOOfiTe DB BR€FlLOHIfB.

forôt^ éans laqaelle «onl ens^ons ffîé le piuffaît attionr ans mêmes endroits que faisait m&a graaâ-^ère ftead l¥ ai^ la belle Qabrielie..^ Qae4Ss4a deoette Idée, ée€mciie?

— le dis qme (feA à lam frémir, Ji«He%D«ar, n^oâdit de Guiche, qui frémissait réellement.

— Âhi je vois tpe 4a !!• «oppiMtaQnipw^'élm >6iflé«iie seconde fois.

- le M réaimèBern 4Dtte pe moi mms «nanie jte avais eu le éessein d'abord.

— •CeraocoEt, s^ec^Ms, MoMoigttBBirf

— Ocd^ «i pcff basard iidée ma répand da basdar la eaur.

— Oh! Monsei^n^e»*, ffa'à ee^ aa liesna, ja smœsà V<Kfe Altesse jusqu'au bout du moiida.

— Maladie qoeviOiiB^sIgroBmiifil&liHBiaaiP'aap^^ «ant spn ehaval aar 4a Goâdie^ de lapcn à i» désaggiaaafc

Puis, en passant pràt 4eM ooounai^Ux'élail |]a6.MateB èa son «toral:

— Mais pensez donc à ce que vous ditei^ loi f^ÊÊ/Mi loutbas.

— AtoB, » ie pito>e»jcfait<B>a«u; pBiairo ta m'es ai dévoué, ja Vemmène.

— Partout, Monseigneur, partout, répliqua îayraMiaeat de Guiche; partout, i rinstaMt méiae. Êta-vons piétf

Et de Guiche rendit en riant la main à son cheval, qui it deux bonds en avant.

^ Iki ififitsot, im iastMiS, dynid ^io»; puttoa par le

— Pourqoél Ura?

— Pour prendro outléome, parlâBnl

— ComflftenCT degunda ida Coicbo.

-— Sans da^te, paifique ja te éig (pe t'eBi vm pt€^4'^ mour conjugal; il faut bien que j'emmôna ma femna.

— Alors, Monseigneur, répondit le camie, f aa soîi ^iléscspéré, mais pas de de <xi]kdM peaa von*

— Baà!

— OuL Pourqa^ «mneaef^oi» Madamat

— Henst paroe epe ja n*^^[»eK90tt ^oe je raine.

De Gmche pâlit léf^wmeait^ «i aoB^aat to^elois daaaas^rver son i^parenle gaieté* ^ Si vous aimec Madame^ Monaeigiiear, dit41, œt amour

LE A^ICOMTE 0E BRAGELONNE 3iS

doit voas safôre, el vous n'a>vez plus besoin de vos amis.

— Pas mal^ pas mal^ murmura Maakainp!.

— Allons, voilà U p«ur de Madame qui te reprend^ répiiqjoa lô prince.

— Ëeoute:^ donc^ Mottseigneoc, 1» «us payé pour cela; une femme cpû m'a lait e:uler.

— Oh ! mon Dieu ! le vilain caractère ^e W as^ de Goiche; comme tu es rancunier^ mon a»L

— Je voudrais bien vous y voie, vous^ Monsei^^or.

— Décidément^ e'est. à cause de cela que ta as ^ mal dansé bier; ta voulais te venger en Ênsaïkt faire à Madame de fausses figures; akl de GuÂcbe, ced est mesquûn, et je le dirai à Madame*

— Oh! vous pouveftbai dire tout ce qae vous voudrez. Monseigneur. Son Altesse^ ne me haïra poml pki& qu'elle ne lofait.

— La^ la! tu exagères, pour quinze pauvves. jours de camfij^gne forcée <pi'eUe t*a imjpoftés.

— Monseigneur, quinze ysm sool qpûze jom'», et^ quairà oitles passe à s'ennuyer, «jpiinae jouss soirî une éternité.

~ De sorte que tu ne bai pardonaeias pas? -V JamaiA.

— Allons, allons, de Gukb^ soi&meillemr garçon, ie veux ffdre ta pair avee eUe; tu reconnsôtrasy ea la fieéqjuentant, qu'elle n'a point de méfthaaeeté et ^eUe est pleine d'esprit.

— Monseigneur...

— Tu verras (^'^t sait Eeceveîr comme une princesse et rire cocune une bourgeoise; ta verras qu'eUe îaàA, quand elle le veut, que les heures s'écoulent comme des minutes. De^che, moaamiyil faiUrque ta re^vi^anes strie compte dama femme.'

— Décidément, se dit Manicamp, voilà un mari à qpi le nom de sa femme portera, malheur,, et f^ le roi Candaule était on véritabie tigre animés de Monseigneitr»

~ Enfin^ a|outa le psiiûe^ tu reviendras sur le compte de ma femme, de Guiehe^; j^ te le gaïai^w Seolement^ il faut que je t^ montre le ebemia. S^le nloiipoim banale, et ne parvient pa& qû veat.à.seBt:cœwr.

— Monseignnu^^

— Pas de lésîitase^ d» 6aUbe, eit BOitt.Beuft£M^ronsj^ * répliqpttk^]

— Mais paisq]ii*n le veut^ munnora Manicamp à rorcille de de Guicbe^ satisfaites-le donc.

— M'^naeigneur^ dit le comte, j'obéirai.

— Ei pour commencer, reprit Monseignem*, on joue ce soir chez Madame ; ta dîneras avec moi et je te conduirai chez elle.

— Oh ! pour cela. Monseigneur, objecta de Guiche, vous me permettrez de résister.

— Encore ! mais c'est de la rébellion.

— Madame m'a trop mal reçu hier devant tout le monde.

— Vraiment! dit le prince en riant.

— A ce point qu'elle ne m'a pas même répondu quand je lui ai parlé; il peut être bon de n'avoir pas d'amour-propre, mais trop peu, c'est trop peu, comme on dit.

— - Comte, après le ^ner, tu iras [t'habiller chez toi et ta viendras me reprendre, je t'attendrai.

— Puisque Votre Altesse le commande absolument...

— Absolument.

— Il n'en démordra point, dit Manicamp, et ces sortes de choses sont celles qui tiennent le plus obstinément à la tête des maris. Ah! pourquoi donc M. Molière n'a-t-il pas entendu celui-là, il l'aurait mis en vers. *

— Le prince et sa cour, ainsi devisant, rentrèrent dans les plus frais appartements du château.

— A propos, dit de Guiche sur le iseuil de la porte, j'avais une commission pour Votre Altesse Royale.

— Fais ta commission.

— M. de Bragelonne est parti pour Londres avec un ordre du roi, et il m'a chargé de tous ses respects pour Monseigneur.

— Bien! bon voyage au vicomte, que faime fort. Allons, va t'habiller, de Guiche, et reviens-nous. Et si tu ne reviens pas...

— Qu'arrivera-t-il, Monseigneur?

— Il arrivera que je te fais jeter à la Bastille.

— Allons, décidément, dit de Guiche en riant^ Son AIesse Royale Monsieur est la contre-partie de Son Altesse Royale Madame. Madame me fait exiler parce qu'elle ne m'aime ^s assez. Monsieur me fait emprisonner parc^ qu'il m'aime trop. Merci, Monsieur! Merci, Madame!

— Allons, allons, dit le prince, tu es un charmant amf, et tu sais bien que je ne puis me passer de toi. Reviens vite.

LE VICOMTE DE BRAGELONNE. 8rt

— Soit, mais il me plaît de faire de la coquetterie à mon tour^ Monseigneur.

— Bah?

— Aussi je ne rentre chez Votre Altesse qu*à une seule condition.

— Laquelle?

— J'ai l'ami d'un de mes amis à obliger,

— Tu r^)pelles?

— Malicome,

— Vilain nom!

— Très-bien porté. Monseigneur.

— Soit. Eh bien?

— £h bien, je dois à M. Malicome une place chez yous Monseigneur. *

— Une place de quoi?

— Bne place quelconque; une surveillance^ par exemple.

— Parbleu! cela se trouve bien, j*ai congédié hier le iiu^tre des appartements.

— Va pour le maître des appartements. Monseigneur. Qa*a-t-il à faire?

— Rien, sinon à regarder et à rapporter.

— Police intérieure?

— Justement.

— Oh! comme cela va bien à Malicome, se hasarda de dire Manicamp.

— Vous connaissez celui dont il s'agit, monsieur Mani* camp? demanda le prince.

^ Intimement, Monseigneur. C'est mon ami.

— Et votre opinion est?

— Que Monseigneur n'aura jamais un maître des appartements pareil à celui-là.

— Combien rapporte TofBce? demanda le comte au prince.

— Je Fignore; seulement, on m'a toujours dit qu'il ne pouvait assez se payer quand il était bien occupé.

— Qu'appelez-vous bien occupé, prince?

*-- Cela va sans dire, quand le fonctionnaire est homme d'esprit

— Alors, je crois que Monseigneur sera content, car Mali* corne a de l'esprit conmie un diable.

~- Bon! l'office me coûtera cher en ce cas, répliqua le prince en riant Tu me fais là un véritable cadeau, comte.

«18 hÊ imtyÊtsw iB iK/iGSLOifim

■— Je le crote, M madgawp.

— Eh bien, va donc annoncer à ton IL 1

— Malicorne, Monseigneur*

— le ne me teai jamm â c«F »si-4èu.

*— Vous dites bien Manicamp, Monseigneur.

— Oh! je dirais très-bien aussi Manicomo» LlnbiUiâB m*aiderait.

— Dites^ dites. Monseigneur, je YousproBWti qneyetre inspecteur des appartements ne se fâchera ponl^ ià estda plus heureux caractère qui se puisse voir.

— Eh bien, alors, moBc ciwg àb ^aiAar^ mMwtffi^qi m nomination... Mais, attendez...

-^ Qatt, MottsrguMrt

^ Je yeux le voir auparavant. S'il est aussi tattt^Dift M nom, je me dédis.

— ^MeasâîgnMff I

•^Moi?

^ Sans doute. Monseigneur Ta ùé^TOu^mWtùS'^^^fijaii; à taUes enseignes §aieft*68&mtae bm& qpoi le Int ai présenté.

^ Ah! fort bien, je me rappelle... Pested ^eBtmcbar* mant garçon!

— Je savais bien que Monseigneur aenatt âClls Bemaiiper. -- Oui, oui, oui! Vois-tu, de Guiche, je ne ve«i pas 9P^f

Bia femme ni moi^^Beos ayon» ée& bûABors âsiiaHit les yeux. Ha femme prendra pour demoiselles d'honneur tai^s filles loties; je prendrai, nrai, tooe gentilshottow» bien faits. De cette façon, vois-tu, de Guiche, si je fais des. OD&nls, ik seront d'une bonne iDS]^timii« «1^ &Ha ^ttuao» en fait, eue aura vu de beaux modèles.

— C'est puissamment raîseiui^» Monseigneur^ dit Manieamp approuvant de l'œil et de la voix «n^ mèmetenH)»»

Quant à de Guidiai, saae éoatm ne tBQ«»a-lr-iljpael« t^ Sûanem^U auAsi hev^eex^ear il* v^am sealemetda geste, et encore le geste gasda«-yL ub caiMlèBe maxfpé d'iodé^ dsion. Manicamp> &'ett alla, fséveim Malicegiie de la^ bonne nouvelle qu'il ieQail4i!a9{iKCBâce*v

De Guiche parut s*en aller à contre-cœur faire sa loileti dt^ceu£«>

Monsieur, chantant, riaiiteisemicaBty.att^giritFheuredB dîner dans des dispositieBft-qui- tiwientjyittilH ee pcoverbe :

hU TKXIMTE DE BftAeELONNB. 3i9

xxxwr

Tsol le moQde trait ihît ftBiatlfîfi m flâtenn^ tti»j^K«f la collation^ toilette de cour.

La collatioii avait liea d'habitade à aîaq toiMS»

.Méfions une hêsâte^ de cdUatioa» ei dcioklwurifté&toâette. C&acan était donc prêt vers les huit heures du aek.

ÈÊXk&si vers huk iMVeitdiik mû cMoifiittiigiitr^ii^à^Mi présenter chez Madaiiii«.

Car, amm qpe nons Etefim iî^^ «^élaîilfibdimetfpi sece- Vttt ee sûir-lâL

Et aox^ sQÉ^asvdei HaâMoe soi ifasvait'gïaâs^de' mancper; or les 8ov逻 passMeai ^om dia anrec 4iut le cbâBHie ^ue lareiae^ eette^pienaecet «iedl«nte]^rkM2«s9e, n'afisaitpuy eSe, donner à ses réunion»^ Ce^ malhenreue^Ment xm. deg avaAiages de la boiué d'aoniaeirBiokis ^^ua méchant e^t

Eà cep^dant^ hâtent mmis. d» le dKv^ méchaat e^t n'é^ tai& pas «nft ^wàiète^ qua^Fon pàt applspier » Afebdame.

G^ nj^itfe teol&â'éMte renfernuéfe tsep de générosité yéftlaUe^ tt*«f» d'élans noUes et àh réfld»M»diràniSaéeapour cp^'u» plkl rappeler wi» médtaitte natm»^

liai» Sfadauie acrail 1» teh de la léâiataaoe, èe& si seayem tell à eeloi (pii 1» pesièdie^ oar il se bfis«t eà na aa^e eit plié; il en résuttait cpie^ks eoup» ne s'émoisMent point suar cUeeomnie sus eeiM eMMOîenee^oualéede Maiôe^Thérése.

Sé& oeeor rddOAdisiail-âketia<|ae attacpie^ et, pareilla aax <|Hfaitaises agsessiires dbs ioux de Ittgaes, Madame^, si on ne faLioppaèl pas dB^niâfflièieiàiréteuidiry lettdâûteoop pour eeup inmprudent quel q\É% fit (pd osait ionter oontre eMe.

Était-ce méchanceté ? était-ce tout siii^QMiilaialice?NecB ettkaoBS, noo»^. ^e tes: ndie» et pidkantes naliire& sont celles qui^ pareilles à rarhreéi^scwiiee^ produisant » 1» fois le Ubb9> et i^ mal^dooMé laaiesaMfimDifieiiii^ tev^ooiB fétGBi^ deot savent diitiingir te^ bos fimit easr 9ii en ont Hin^ énift meorevt poinr avoir iMangèterummÉi tos^îotttiles Mw.pwasta^ «B 4aàa*eilps «ksmiL

Donc^ Madame^ qui avait son plan de seconde reine, ou même de première reine^ bien arrêté dans son esprit. Madame , disons-nous, rendait sa maison agréable par la con* versation, par les rencontres, par la liberté parfaite qu'elle laissait à chacun de placer son mot, à la condition, toutefois, que le mot fût joli ou utile. Et, lecroira-t^on, par cela même, on parlait peut-être moins chez Madame qu'ailleurs.

Madame haïssait les bavards et se vengeait cruellement . d'eux.

Elle les laissait parler.

Elle haïssait aussi la prétention et ne passait pas même ce défaut au roi.

C'était la maladie de Monsieur, et la princesse avait entrepris cette tâche exorbitante de l'en guérir.

Au reste, poètes, hommes d'esprit, femmes belles, elle accueillait tout en maîtresse supérieure à ses esclaves. Assez rêveuse au milieu de toutes ses espiègleries pour faû'e rêver les poètes; asseï forte de ses charmes pour briller même an milieu des plus jolies; assez spirituelle pour que les plus remarquables récoutassent avec plaisir.

On conçoit ce que des réunions pareilles à celles qui se tenaient chez Madame devaient attirer de monde: la jeunesse y affluait. Quand le roi est jeune, tout est jeune à la cour.

Aussi voyait-on bouder les vieilles dames, têtes fortes de la Régence ou du dernier règne; mais on répondait à leurs bouderies en riant de ces vénérables personnes qui avaient poussé l'esprit de domination jusqu'à commander des partis de soldats dans la guerre de la Fronde, afin, disait Madame, de ne pas perdre tout empire sur les hommes.

A huit heures sonnant. Son Altesse Royale entra dans le grand salon avec ses dames d'honneur, et trouva plusieurs courtisans qui attendaient déjà depuis plus de dix minutes.

Parmi tous ces précurseurs de l'heure dite , elle eiiercha celui qu'elle croyait devoir être arrivé le premier de tous. Elle ne le trouva point.

Mais presque au même instant où elle achevait cette investi^tion, on annonça Monsieur.

Monsiem était ^lendide à voir. Toutes les pierf mes du cardinal Mazarin, celles bien entendu que le ministre n'avait pu faire autrement que de laisser, toutes les pierreries de la reine mère, quelques-unes même de sa femme^ Honsieiv

LE TICOMTJS DE BRAGELONNE. 32i

tes portait ce jour-là. Aussi Monsieur brillaitril eomme un «olciL

Derrière lui, à pas lents et avec un air de componction parfaitement joué, venait de Guiche, vêtu d*un habit de velours grî s-perle, brodé d'argent et à rubans bleus.

De Guiche portait, en outre, des matines aussi belles dans leur genre que les pierreries de Monsieur Tétaient dans le leur.

La plume d^ son chapeau était rouge.

Madame avait plusieurs couleurs.

Elle aimait le rouge en tentures, le gris en vêtements, le "bleu en fleurs.

M. de Guiche, ainsi vêtu, était d'une beauté que tout le^ monde pouvait remarquer. Certaine pâleur intéressante, certaine langueur d'yeux, des majns mates de blancheur sous' de grandes dentelles, la bouche mélancolique; il ne fallait, en vérité, que voir M. de Guiche pour avouer que peu d'iiommes à la cour de France valaient celui-là.

Il en résulta que Monsieur, qui eût eu la prétention d'éclipser une étoile, si une étoile se fût mise en parallèle avec hii, fut, au contraire, complètement éclipsé dans toutes les imaginations, lesquelles sont des juges fort silencieux, certes» mais aussi fort altiers dans leur jugement.

Madame avait regardé vaguement de Guiche: mais, si vagi» que fût ce regard, il amena une charmante rougeur sur son liront. Madame, en effet, avait trouvé de Guiche si beau et si élégant, qu'elle en était presque à ne plus regretter la conquête royale qu'elle sentait être sur le point de lui échapper.

Son cœur laissa donc, malgré lui, refluer tout son sang jusqu'à ses joues.

Monsieur, prenant son sdr mutin, s'approcha d'elle. Il n'avait pas vu la rougeur de la princesse, ou, s'il l'avait vue. Il était bien loin de l'attribuer à sa véritable cause.

— Madame, dit-il en baisant la main de sa femme, il y a id un disgracié, un malheureux exilé que je prends sur moi devons reconmiander. Faites bien attention, je vous prie, qu'il est de mes meilleurs amis, et que votre accueil me touchera beaucoup.

— Quel exilé? quel disgracié? demanda Madame en regardant tout autour d'elle et sans plus s'arrêter au comte yi'aux autres.

3212 LE YIGQttTE DE KULGKLOU NE.

CéfaiC 1« iftofli^t d» fMwnMT wm prolégé. Le pmee s*e^ faça et laissa passer de Guiche, qui, d'un air assez maussade, s'approefaa de MsâÉÉie e* kââm wM^mse.

^ Ëfe ^oiMeMEuiâft MaéflOMv eamoM ^ «Me éptouyaifr le plus vif étonneMWBt^ cTatM* le» CMtte di» foiicli» foi est to«6graeié, reailét

— €Nû^l repiiii^âai.

'^ Eh ! dit Madame, on ne Yoit que lui icL

— Ah! Madame, YomètÊ^nim/lèi^ÈkimftuiÊ»^

— Moi?

— Siraeébate; Agoy»»i,.pBÉiMw4ui^ àe» paan:» garçon.

— Lui pardonner quoi? qu*ai-je donc à pardonner à M. de (koehe, moi?

•^ Mais, an faitt^(iiipih|ft»4Bi» 4&G«îdie^ Q«e v^o-ta qa^oa t» porèemist éteaaiÉ» te prfM.

— M^afi! Sm iatMU;lk>faàiiteiant]Mft%Ké9lii|ii%efitoi» d UtrpoQnteneirtL

— Allons, attem^dMMinti tnimwmaimyltetoneyditPtefippe.

---Sîeefe^iPo«staft.pMsiii^ MeantoK.

Etj, aprec inkiaèiflCBptiUiir — afiieai des yaa el dos ë4Mnies> Btadi»» fiendil as baU» aan pasliimé« au jeimA homme, qui y appufftsesWviM.

Il fanil (3we: qparft l89 aipajoi teii9t^^ v«liirapaS'trop«^l0sa.inaii^ «ar te due ajouts^ :

— Ite QiBcte n'est peiBlmôK]Huil;,.]bÊwlatte> ai îLne yûu» BMwdrai oartaÉnenem pas.

€^ pnl pgcétCBLte^ àam te gateii«^ de ^ not»^ n'étaU peut-toe: |H& âiirin8ftie,i poor rire à reii«èsi^

En effet, la situation était remarquable, et quel^pâs bonBe» aÉie»Fav»i0iii rvananiéau

Hemiewr jAiâsM^cteat» OMte^âe L'effisi de seft mM (psasd onannon^l&ioiu

Ea ceiaoiBenl,.ïaq^«ltesalûK:élail.Qelflft qmnam. aliMs CMâ^Hor da dén&rtL

A« eano^ey dfY»it taLQtufldttéft eifsaafcrée de flavs^ se temit lliiiâane, sm» «•» ctenaàsdlea» d'henaam fondées ea deux ailes, sur les lignes desquelles voltigeaient les papiUoas ds^eoaar.

D'Mtsea gBBQ|Mfii<mipnBtte8 «Bbraaaies< de» le&ôtrea^ comme font dans leurs tours réciproques les ^asles ÔLum

LE Tï€Oirrt BE BRA6«L0NNE. 3t3

même ganâson^ et^ ée lenn places Têspe^ves^ pero0?ai«iif les mots partis du groupe i»rincipal.

De Vwfi de ces gnmpcs, lephis raçpiwfté de h, dieBriaée^j XlaliconM^ pnrnxy séance tenante ^ par Mankamp et de Guiche aU'^ste de maître des appartements; MaJicorBe^dotft Yh^tÂX d*€f[ftder étMtpr^ é&pm taaK^ deninois, fland^ejait âans ses dorores etrayonnalt 9ar Montalals^ extrême gsoùciie de Madame^ avec !tom le feu 4e ses yen et lonc le r^Set ée son velours.

Madame causait t? ee nmdenolselle 4e <}hâtinoft et made-» nioîseUe de Créqol^ ^eséevci voisines^ et renvoyait quei^pies paroles à Mt^nsienr^ qoi fCeffitc» anssiM qoe celte aoneiice fat faite :

--Le Toi!

Vademoiselte de Ia TaffiAre êtiH, «omrae Montais, à la ^an^ de Madame^ tf est-à^dSve f aérant dernière de la ligne; à saéroite^ on aTsH phioénuiâeBioiselle de Teanay-OiareBie. Ole se trovvaâtdoncdBBB^alMuiâoBdeeesoerpedetrocq;» dent (m sonp^nnelafalMegBe, et fae foa pface entre écm torées éprouvées.

Ainsi flanquée de ses deux oompagoea d^ventures, La^âl- Hère^ 50^ qcfenetCft^AiigriBe'^Vf^ partir Raoul, soit ^'elle fUtenoore énu^deséfiéttmieniiiéQeatB^ccnnieaçaieMtà popidmser son non dnas le menia deseoortisatts; La Vallière^ disons-nous^ cachait derrière son éventail ses ywa. nn fea nmgis^ et paraissait piif— a ignode attention aux paroles que MwitatelsetAyiéaBiikdBiiMtininta^ 4mïs Time et f anan oraflle.

Lorsque le nemdaToinianâ^nfjraadmenvaBentaeât daats le salon.

IfeMlame^eoimaie lanaUreaseda le^s, se ievapoir raee^otr le royal wîsiMr^ màè, en m Imuot, m ppéoooopée qu'eMe dût étre^ elle lança un regard à aa-toiite, et œ regard, que luf présomptueux de Guiflbe interpréta eonone envoyé à son adresse, s'arrêta |Mna tiaa en tMaat ie leardncercie sorl^ Valfiére,4eiitil pmienaarfanrianivn rongeur et rifiqtti()io émotion.

Le roi entra au milieu du groupe, devenu général par «m mouvem^itqm s*epéra nitiiraiiemniif âe la'CiroonféFeBee au eentre.

Tous les fronts iTabaissaient devant Sa Majesté, les femmts

ployant^ comme de frôles et magnifiques lis devaat le roi Aqoilo.

Sa Majesté n*avait rien de farouche^ nous pourrions même dire rien de royal ce soir-là^ n*étaient cependant sa jeunesse «C sa beauté.

. Certain air de joie vive et de bonne disposition mirent en éveil toutes les cervelles; et voilà que chacun se promit une charmante soirée^ rien qu*à voir le désir qu*avait Sa Majesté de s^amuser chez Madame.

Si quelqu'un pouvait^ par sa joie et sa belle humeur^ balancer le roi^ c'était M. de SaintrÂignan^ rose d'habits^ de ligure et de rubans^ rose d'idées surtout^ et^ ce soir-là^ M. de Saint-Aignan avait beaucoup d'idées.

Ce qui avait donné une floraison nouvelle à toutes ces idées qui germaient dans son esprit riant^ c'est qu'il venait de s'apercevoir que mademoiselle de Tonnay-Cbarente était comme lui vêtue de rose. Nous ne voudrions pas dire cependant que le rusé courtisan ne sût pas d'avance que la belJa Athéttus dût revêtir cette couleur : il connaissait trésrbiefi l'art de faire jaser un tailleur ou une femme de chambre sur les projets de sa maîtresse.

11 envoya tout autant d'œillades assas^nes à mademoiselle Athénaïs qu'il avait de noeuds de rubans aux chausses et an pourpoint,«c'est-àrdire qu'il en décocha une qusmtité furieuse.

Le roi ayant fait ses ccmqpliments à Madame^ et Madame ayant été invitée à s'asseoir^ le cercle se forma aussitôt.

Louis demanda à Monsieur des nouvelles du bain; il raconta^ tout en regardant les dames^ que des poètes s'occupaient de mettre en vers ce galant divertissement des bains de Valvins^ et que l'un d'eux surtout^ M. Loret^ semblait avoir reçu les confidences d'une nymphe des eaux^ tant il avait dit de vérités dans ses rimes.

Plus d'une dame crut devoir rougir.

Le roi profita de ce moment pour regarder à son aiso; Montalais seule ne rougissait pas assez pour ne pas regariicr le roi^ et elle le vit dévorer du regard mademoiselle do La ValUère.

Cette hardie fille d'honneur^ que l'on nommait la Moutalais^ fit baisser les yeux au roi^ et sauva ainsi Louise do La Valiière d'on feu sympathique qui lui fût peut-être arrivé par

oe regard. Louis était pris par Madame^ qui Taccablait de questions^ et nulle personne au monde ne savait questionner comme elle. ^

Jllais lui cherchait à rendre la conversation générale^ et, pour y réussir^ il redoubla d'esprit et de galanterie.

Madame voulait des compliments; elle se résolut i en arracher à tout prix, et, s*adressant au roi :

— Sire, dit-elle. Votre Majesté, qui sait tout ce qui se passe en son royaume, doit savoir d'avance les vers contés à M. Loret par cette nymphe; Votre Majesté veut-elle bien nous en faire part?

- Madame, réfdiqua le roi avec iJme grâce parfaite, je n'ose... H est certain que, pour vous personnellement, il y tarait de la confusion à écouter certains détails... Mais de SaintrAignan conte assez bien etretient parfaitement les vers; s*ii ne les retient pas, il en improvise. Je vous le certifie poète renforcé.

De Saint-Àignan, uns en scène, fut contraint de se produire Je moins désavantageusement possible. Malheureusement pour Madame, il ne songea qu'à ses affaires particulières^ c'est-à-dire qirau lieu de ren^e à Madame les compliments dont elle se faisait fête, il s*ingéra de se prélasser un peu luimême dans sa bonne fortune.

Lançant donc un centième coup d'œil à la belle Athénaïs, qui pratiquait tout au long sa théorie de la veille, c'est-à-dire qui ne daignait pas regarder son adorateur :

— Sire, dit-il. Votre Majesté me pardonnera sans doute d'avoir trop peu retenu les vers dictés à Loret par la nymphe ; mais où le roi n'a rien retenu, qu'essé-je fait, moi chétif?

Madame accueillit avec peu de faveur cette défaite de courtisan.

— Àh! Madame, ajouta de Saint-Aignan, c'est qu'il ne s agit plus aujourd'hui de ce que disent les nymphes d'eau douce. En vérité, on s«!^it tenté de crohre qu'il ne se fait plus rien d'intéressant dans les royaumes liquides. C'est sur terre. Madame, que les grands événements arrivent. Ah ! su; terre. Madame, que de récits pleins de...

-^ Bon ! fit Madame, et que se passe-t-il donc sur terre?

— C'est ata dryades qu'il faut le demander, répliqua le comte; les dryades habitent les bois, comme Votre Altesse loyale le sait.

T. uu i9

320 LE yiCOMTE DE BRAGELONNE.

— le S3B même ^'efttes sont matméIXaaexA i^yardesy moDSieiir de SAkil-A%saB.

— C'est vrai. Madame; mais, quand elles ne rapportenl qae ^ ieftest choses^ €» aurail naarne §râc» à tes aernser de bavardage.

— EHes rapi^orieBl dose ééîcdlesclMS^sif demanda nonchalamment la princesse. Eêi rétiÊè, n»>nsieQr de Saint-Ai* gnan, vens pçoev n» eorlonté, et, si fêtait le roi, je vous sommeras sur-te-dnnp de mêjm raouÉnr les jo^es choses qne disent mesdansB le&éb7adttft,.piittqQ6FYoaftsei^ici sen»hlez connaître leur langage.

— Oh! poETi^a^ Madme^it sttislwBB aoxafdBM de Sa Majesté^ répfîcpm vtremenC le cannaL

— • It comprend le lu^agè des^dryadpel dH Hoosmr. Es^ il heureux, ceSaifllnâigBaal

— Comme le français, Monreisneair.

— Contez alors, dit Madame.

Le roi se sentit ^nlfastassé; ma âaole ifm sobl cenident ne raflâ$ embafifuer dass «ne afliBnfe dtfirâle.

R le sentait hîes à rattealîoB aaiveiaelle «œitée par le préambule de Saim-Aîgnan^ excitée aasn par Tat^ode particulière de Madama Les fl\m discrets semblsûmit prêts i dévorer chaque parole que le ea«le aillât prononcttr.

On toussa, on se tw^tMol, on legarâa du eobi de Fcml certaines dames d'hcmneor ^ ettes-aéiBeay pour scMstenir plus décemment cm avec plus de fermeté ce regard inqufôiteur si pesant, «rangèrent UmiB éventails;^ et se ecmiposôrent un n^inâen é& dueâiste qpï va emiyer le fea de soi adversîdre.

En ce temps, oft a^t telleneni niaMnâe des conTersations ingénieuses et des récits épineux, que là où tout un salon moderne iBHwrait aeandale, éclat, tragédie, et s'enfuirait d'eftroî, le salon é& Madame s*accoB^todaiià ses pfaœes, afin de ne pas perdre im mol, un geste, de la comédie composée à son profit pa^ M. de Samt-iâgam, et ùùsA le dénoûment, quels que fofisent le style et llaiftrigiie, devait nécessairement être par^ de calme et dToèLjrvation.

Le ^omte était ooubu pow wà hornsse poli et im parfait conteur. Il ammieiiça doM bravement au mihea d^un silence profond et partant redoutable pour toixt autre que luL

— Madame, le roi permet que je m'adresse d'abord à

Votre AHesfle Royaie, paiscpii^élle se prockone la plos caneose de son cento^ yaunÉ dose rboBaenr â» dire à Votre Altesse Royato qam la dryade hakile j^ ptftkmiliéreiDeiit le «ceox des ehéiiee, ec^oonune lee dryades som deMles créatores /^iythologiques^ elles habitent de très-beau ariM^es, e*68t-à-dire ks phia gros qu'elles puitseot trouver.

A eel eseréc^ (pd rappelaît seos «n voile transparent la teense histoéve dm diêne royal, qnî avait joaé qq si grand râle dais k ùtaàè» uÂtét, tant de mbvt» battirem de joie oadI&qniélttdftyfMy si daSain^Aignan B*e6t ^e eu la voix boaie et aonore, ce luÉteoMOt daa eoBon esùi été entenda par-dessus sa voix.

-Udoiiy avoir daadryaiiesiFealiÉBieblea^dHt Madame d'uton porfàitementeakney car Jamais de ma i^ jo n*ai vu âe ping beaux chênes que dans le parc royal.

Èi,m diiftDt ceamots^ atte eiivoya droit à Fadresse de de Guiche un regard dont celui-ci n'eut pas à se plaindre comme da préeédeot» qjoi^ nooa Tavons dit^ avait conaervé certaine ooiBce de vague bien péniUoponr un cœur aussi aimant.

— PrédséiBeat» Maéam»y e*eet de Fontsdneileau que j'ailais parler à VoCve Alt^aa» Royale j dit de Saia^Aignan^ car la dryadedont le réôl bous ooeupe habiio la parc du château deSa Maiealé.

L'affaire était engagée; l'aetioA eonnaettcait : auditeurs et mmiienr, peraoïiBe ne pemvait phis reculer.

•* Écoutons dit Madame, car l'hiiloire m'a l'air d'avoir QSB-seulameBttout le diarme d'un récit national^ mais encore d'oie ckrooiiiue trèa^eeftlen^Kiffaine.

— Je dois eommaifier par k eommeneement^ dit le comte. Donc^ à Fontainebleau, dans une chaumière de belle appa« noee, habUentdeabergen.

tL'mi est le berg«r Tlreis, awpml appartieiMttt les plus lidte» donainesy transmia par l'herbe et ses pirents.

«Tirds est jeune el beau, et ses qualités en toit le premier des bergers de la coolséei. On peut doue ^^fe hardiment qu'tt «Bestleret.

Un léger mnrmona d'qprofaaûon encouragea le narrateur, foi continua :

— Sa force égide ton conra9»; ni n'a i^is d'adresse à la ehâsse des hôtes sauvages, nd n'a plus de sagesse dans les c^isells. ManœuvreH-il un oiwval dans les belles plaines de

son héritage^ conduit-il aux jeux d'adresse et de vigueur les bergers qui lui obéissent^ on dirait le dieu Mars agitant sa lance dans les plaines de la Thrace^ ou mieux encore Apollon^ dieu du jour^ lorsqu'il rayonne sur la terre avec ses dards enflammés. f^

Chacun comprend que ce portrait allégorique du roi n'était pas le pire exorde que le conteur eût pu choisir. Aussi ne manqua-t-il son effet ni sur les assistants^ qui^ par devoir et par plaisir^ y ^plaudirent à tout rompre; ni sur le roi luimême^ à qui la louange plaisait fort lorsqu'elle était délicate^ et ne déplaisait pas toujours lors môme qu'elle était un peu outrée. De SaintrAignan poursuivit :

— Ce n'est pas seulement^ Mesdames^ aux jeux de gloire que le berger Tircis a acquis cette renommée qui en fait le roi des bergers.

— Des bergers de Fontainebleau^ dit le T(â en souriant à Madame.

— Oh! s'écria Madame^ Fontainebleau est pris arbitrairement par le poète; moi^ je dis : des bergers du monde entier.

Le roi oublia son rôle d'auditeur passif et s'inclina.

— C'est, poursuivit de SaintrAignan au milieu d'un murmure flatteur, 6'est auprès des belles surtout que le mérite de ce roi des bergers éclate le plus manifestement. C'est un berger dont l'esprit est fin comme le coeur est pur; il sait débiter un compliment avec une grâce qui charme invindblement, il sait aimer avec une discrétion qui promet à ses aimables et heureuses conquêtes le sort le plus digne d'envie. Jamais un éclat, jamais «m oubli. Quiconque a vu Tircis et l'a entendu doit l'aimer; quiconque l'aime et est aimé de lui a rencontré le bonheur.

De Saint-Aignan fit là une pause; il savourait le plaisir des compliments, et ce portrait, si grotesquement ampoulé qu'il fût, avait trouvé grâce devant de certaines oreilles surtout, pour qui les mérites du berger ne semblaient point avoir été exagérés. Madame engagea l'orateur à continuer.

— Tircis, dit le comte, avait un fidèle compagnon, ou pluôt un serviteur dévoué qui s'appelait... Amyntas.

— Ah! voyons le portrait d' Amyntas! dit malicieusement Madame; vous êtes si bon peintre, monsieur de Saint-Aignan!

— Madame...

— Oh! comte de Saint-Aignan, n'allez pas, je vous prie.

LE yiGOMTB DE BRAGELONNE. asd

-sacrifier ce paavre Âmyntas! je ne vous le pardonnerais jamais.

— Madame^ Amyntas est de condition trop inférieure, surtout près de Tircis^ pour que sa personne paisse avoir l*honnear d*un parallèle. Il en est de certains amis comme de ces serviteurs de Tantiqnité^ qui se faisaient enterrer vivants aux pieds de leur maître. Aux pieds de Tircis^ là est la place d'Amyntas; il n*en réclame pas d*autre^ et si quelquefois rillustre héros...

— Illustre berger^ voulez-vous dire? fit Madame feignant de reprendre M. de Sain^Aignan.

— Votre Altesse royale a raison, je me trompais, reprit le courtisan : si, dis-je, le berger Tircis daigne parfois appeler Amyntas son ami et lui ouvrir son cœur, c'est une faveur non pareille, dont le dernier fait cas comme de la plus insigne félicité.

— Tout cela, interrompit Madame, établit le dévouement absolu d*Amyntas à Tircis, mais ne nous donne pas le portrait d' Amyntas. Comte, ne le flattez pas si vous voulez, mais peignez-nous-le; je veux le portrait d' Amyntas.

De Saint-Aignan s'exécuta, après s*être incliné profondément devant la belle-sœur de Sa Majesté.

— Amyntas, dit-il, est un peu plus âgé que Tircis; ce n'est pas un berger tout à fait disgracié de la nature; même on dit que les Muses ont daigné sourire à sa naissance comme Hébé sourit à la jeunesse. Il n*a point Tambition de briller; il a celle d'être aimé, et peut-être n'en serait-il pas indigne s*il était bien connu.

Ce dernier paragraphe, renforcé d'une œillade meurtrière, ftit envoyé droit à mademoiselle de Tonnay-Charente, qui .supporta le choc sans s'émouvoir.

Mais la modestie et l'adresse de l'allusion avait produit un bon effet; Amyntas en recueillit le fruit en applaudissements; la tête de Tircis lui-même en donna le signal par un consentement plein de bienveillance.

— Or, continua de SaiM-Àignan, Tircis et Amyntas se promenaient un soûr dans la forêt en causait de leurs chagrins amoureux, ^otez que c'est déjà le récit de la dryade, Ifesdames; autrement eût-on pu savoir ce que disaient Tircis et Amyntas, les deux plus discrets de tous les bergers de la terre. Ils gagnaient donc l'endroit le plus touffu de la forêt

330 LE yiCOMTE DE BRAGELONNE.

pour 8*isoler et se c(Niâer plus Ubretoeai leurs peines^ lors<pè tout à coup leurs oreilles furent frappées d'un bruU et voix.

— Ah! ah! An>b nbêûwc dn nMnàtm. Voilà qui devieBl on ne plus intéressaat.

Ici^ Madaïae, semblable au général Tigilam qui inspecte 2on aitnée^ redressa d'un eoop d'tml MdQtalais et Tonnas^* Charente, qui pliaient sous reffort

— Ces voix harmonieuses, reprit de Sainte Aignan, étal^ii celles de qu«lipeB bergères ^qui aiment Y^nki, ^les aussi, jouir de la fraîcheur des ombrages, ^ qui, sachant Tendrott écarté, presqiie kiabardable, s*y étaiei^ réiuûes pour m^tre en commun quelques idées sur k bergerie.

Un immense éclal de rbre, soulevé par «ette pluase de Saintp-Aignan, un imperceptible sourire du roi en regardant Tonnay-Charente, tels furent les résultats de la sortie.

— La dryaâe assure, continua Saint-Aigaan, que les bergères étitteni trois, «ique toutes tr^is étaient jeunes ti belAtt.

— Leurs noms? dit Madame ^anquillement.

— Leurs nomsl fit de Saim-Aignan, qni se catea Pd&m 5ette indiscrétion.

— Sans doute. Vous avez 4«>pelé vos bergers Tircis H Àmyntas; sq^pelez vas bergères d^une façon queicongue.

^ Oh! Madame,je neiaispasunaventeur, «m trouvère, comme on disait autrefois; je raconte sous la dictée de ta dryade.

— CoBunent votre dnrade nonunait-elle ces bergères? JEji vérité, voilà une mémoire bien rebelle. Cette dryade^là était donc brouillée avec la déesse Mnmosyne?

— Madame, ces bergères... Faites bien attention que révéler des noms de femmes est un crime!

— Dont une feofiBie vons absout» comte, à k eondÂii^nifue vous nous révélerez le nom des bergères.

— Elles se noaunaient Philis, Amaryllis et Galstée.

— A la bonne heure ! elles n'ent|)as perdu pour attaaânv dit Madame, et w^k trots noms charmants. Maintenant, les portraits?

De Saint-Aignan fit encove nn 0M)nTenient. ,

— Oh! procédcms pu ordre> je vous prie, comte, repîU Madame. N*est^ee pw^ sirn, ^*él nous iaÔA les ponrvts des bergères?

LE VICOMTE DE BRAGELONNE, 33i

Le roi^ qui s'atteBdait à eette insistiaiee, et qoi eommen* çait à ressentir cpielqaes iaqaiétudes, ne cmt pas devoir piquer une aussi dang^ense mterrogalrice. Il pensait d'ailleurs que de Sainl-Aignan, dans ses portraits, trovnrerait le moyen de glisseï quelques traits délicats dont forait leur profit les oreilles que Sa Majesté avait intérêt à dianner. Cest dans cet. espoir» c'est avec cette cramte» gue Louis autorisa de Saint- Âignan à tracer le pœlrait des bergères Philis^ Amaryllis et Galatée.

— Eh bien âon£^ soit! dit de âniat^AÂgnaa^ e«inme un bdmme qui prend son parti*

Et il commença.

XX5tVIH

nu BB l^hisioim: b'uivb haîi»! kt 9*vmK nrnM^

— Ptelis,dit SainVAignan en jetsait un coup d'œa provocaleur à Montalais^ à p^ près comme f2àt dans un assaut un snaître d'armes qui invite un rival digne de lui à se mettre en garde^ i%ilis n'est ni brcaie ni blonde, ni grande ni petite, ni froide ni exaltée ; elle est, toute bergère qu'elle est, spirituelle comme une princesse ^ coquette c(»nme un démon.

a Sa vue est excellente. Tout ce qu'embrasse sa vue soa eœur le désire. C'est comme un (nsemi ^pû, gazouillant toujwffs, tantôt rase l'herbe, tantôt s'enlève voletant à la pour- SBite d'un papâlon, tantôt se pei^he an plus bautd'un arbre, a de là défie tous les oiseleurs, ou de venir le prendre, on éele faire tomber dans i^irs filets.

Le portrait était si resswoablant, «^ tons les yeux se tournèrent m. jlontalaiB^qBi, FcbU éveillé, le nez auvent, écoutaiV ML de Saint-Aigna» comiM s'il était qœstion d'une personnû qui lui fût tout à fait étrangère.

^ ËiU-ce toiit,mofi8tour^SainWkignan? demanda ^ prliv

— Oh! Votre Allesse Royale, le portrait n'est qu'esquîssé, et il y attrait bien des choses à dire. Bfais je crains de lasser la patience de Votre Altesse ou de blesser la modestie de la bergère, de sopte gae je passe à sa compagne Amaryllis.

— C'est cela, dit Madame, passez à Amaryllis^ monsieur de Saint-Aignan, nous vous suivons.

— Amaryllis est la plus âgée des trois; et cependant, se bâta de dh'e de Saint-Aignan, ce grand âge n'atteint pas Tingt ans.

Le sourcil de madembiselle de Tonnay-Gharente, qui s'é* tait froncé au début du récit, se défîronça ayec un léger sou* rire.

^Elle est grande, avec d'immenses cheveux qu'elle renoue â la manière des statues de la Grèce; elle a la démarche majestueuse et le geste altier : aussi a-t-elle bien plutôt l'air d'une déesse que d'une simple mortelle, et, parmi les déesses, celle à qui elle ressemble le plus, c'est Diane chasseresse; avec cette seule différence que la cruelle bergère, ayant un jour dérobé le carquois de l'Amour tandis que le pauvre Cupidon dormait dans un buisson de roses, au lieu de diriger )es traits sur les hôtes des forêts, les décoche impitoyablement sur tous les pauvres bergers qui passent à la portée de son arc et de ses yeux.

— Oh! la méchante bergère! dit Madame; ne se piquerat-elle point quelque jour avec un de ces traits qu'elle lance si impitoyablement à droite et à gauche

— C'est l'espoir de tous les bergers en général, dit de Saint- Aignan.

— Et celui du berger Amyntas en particulier, n'est-ce pas? dit Madame.

— Le berger Amyntas est si timide, reprit de Saint-Aignan de l'air le plus modesta qu'il put prendre, que, s*ila cet espoir, nul n'en a jamais rien su, car il le cache au plus profond de son cœur.

Un murmure des plus flatteurs accueiltit cette profession de foi du narrateur à propos du berger.

~ EtGalatée? demanda Madame. Je suis impatiente de voir une main aussi habile reprendre le portrait où Virgile l'a laissé, et l'achever à nos yeux.

— Madame, dit de Saint-Aignan, près du grand Virgilius Maro, votre humble serviteur n'est qu'un bien pauvre poète.

Cependant, encouragé parvotreordre,Jeferai démon mieux.

— Nous écoulons, dit Madame.

Saint- Aignan allongea le pied, la main et les lèyres.

— Blanche comme le lait, dit-il, dorée comme les épis, elle secoue dans Tair les parfums de sa blonde chevelure. Alors on se demande si ce n'est point cette belle Europe qui donna de Tamour à Jupiter, lorsqu'elle se jouait avec ses compagnes dans les prés en fleurs.

« De ses yeux, bleus comme Vazur du ciel dans les plus beaux jours d'été, tombe une douce flamme; la rêverie l'alimente, l'amour la dispense. Quand elle fronce le sourcil ou qu'elle penche son front vers la terre, le soleil se voile en àgne de deuil.

« Lorsqu'elle sourit, au contraire, toute la nature reprend sa joie^ et les oiseaux, un moment muets, recommencent leurs chants au sein des arbres.

« Celle-là surtout, dit de Saint-Aignan pour en finir, cellelà est digne des adorations du monde ; et, si jamais son cœur se donne, heureux le mortel dont son amour virginal consentira à faire un dieu! »

Madame, en écoutant ce portrait, que chacun écouta comme elle, se contenta de marquer son approbation aux endroits les plus poétiques par quelques hochements de tête ; mais il était impossible de dire si ces marques d'assentiment étaient données au talent du narrateur ou à la ressemblance du portrait.

Il en résulta que. Madame n'applaudissant pas ouvertement, personne ne se permit d'applaudir, pas même Monsieur, qui trouvait au fond du cœur que de Saint-Aignan s'appesantissait trop sur les portraits des bergères, après avoir passé un peu vivement sur les portraits des bergers.

L'assemblée parut donc glacée.

De Saint-Aignan, qui avait épuisé sa rhétorique et ses pineeaux à nuancer le portrait de Galatée, et qui pensait, d'après la faveur qui avait accueilli les autres morceaux, entendre des trépignements pour le dernier, de Saint-Aignan fut encore plus glaeé que le roi et toute la compagnie.

Il y eut on instant de silence qui enfin fut rompu par Madame.

— Eh bien, sire, demandart^Ue, que dit Votr« Majesté de ces trois poriraiu?

Le roi Toukit venir «a secom% de âe Saint -Aignan sans m compromettre,

— Mais Amaryllis e^ beile^ dit-il^ à mon ayrs.

— Moi^ / aône mieux Philis^ dit MonBemr; c*esttine bonne fille, on pkLt't on t>on ^garçon de nys^phe.

Et cbaonn de rire.

Cette fois^ hs regards furent si directs^ qœ Montalais seottt le rouge lui monter au visage en flammes violettes.

— Donc, reprit Madame, ces bergères se ^Hsaiem?...

Mais de SsûntrAignan^ frappé dans son amoiF-propre, n'était pas en étatde soulenir nne attafiie de ^oiqpes fraises et reposées.

— xMadame, dit-il, ces bergères s'avouaient réoiproqQemeiii leur petits peacbants.

— Allez, alldz,]non8iear deSaniVAigniB, viousétesuBfleufe de poésie pastorale, dit Madame avec un ààmaiàd sourire qm réconforta un peu la nairalecff .

•— Elles se dirent que rai»o«ur est q& dai^r, mais qae Tâbsenee de Tamovr est la laoït du cœv.

^ De sorte qu'elles conclurent?... demanda Mad^una

«— De sorte qu'elles eoBdupent cp'on devait aiin^»

— Très-bien! YoiettaieBV-ellesdesGOifeâitieiis?

— La condition de chotiûr, dit de SiinV-Aignan. le dois même aj{»ttec, c'est la dryade qui parle, qu'vne des èergôres, Amary 11^, je crois, s'opposait ocn^lét^oènt à ce qu'on aàataX, et cependant elle ne se défendait pas trop d'avoir laissé pénétrer juscpi'à s^ \xBVst l'image de «ertun beifer.

— Amyiâas on Tinâs?

— Amyotas^ Madame, dit modesleamit de Sain^Aîgaaii. Mais aussit^ Gaiatée, la douce GaUttée aux yeux purs, répondit queniAmyntas,BiiA^ésibée,mTityie,aiaa(amdesbep* gers les |)lus beaux de la contrée ne pourraient être comparés à Tircis, Que ïircis effaçait tous les konaoes, de même que le chêne el^ace ea grandtenr tons les Miates, le lis en nu^esté toutes les fleurs. Ëtie ôi même de 'Smm un tel portrs^, que Tircis, qui l'écoutait, diTIràrttaUeiaeBt être Ibtté malgré sa grandeur. Aiui Tkàs et Amyittas acvaéentété disliitgBéspar Amaryllis et Galatée. Ainsi le seoret des écax cœurs avait été révélé sous l'ombre de la nuit et dans le secret des bois.

f Voilà, Madame, ce que ia dryade m'a cacoi^ efie qui sait tout ce qui se passe dans le creux des dbtees et dans kê

fooffes de tlierbe; elle qd cosnait les amoars des oîseanx; qui sait ce que veolent dire leurs chants; cUe qoi coinpr6r4 enfin le langage da vent dans les branches et le bonn^onn'v ment des insectes d'or on d'émerande dans la corolle a<*s fleurs sauvages ; elle me l'a redite Je le répôte.

— Et maintenant vûus avec fini^ n'est-ce pas^ monsieur de Saint-Aignant dit Madame avec un sourire qm lit trembler len^

— J'ai fini, «ai. Madame, répendit de SaintrAignan ; heorenx si j'ai pu distraire Votre Altesse pendant quelques instants.

— Instants trop courts, répondit la princesse, car vous avez parfaitement raconté tout ce que vous saviez; mais, mon cher monsieur de Saint-Aignan, vous avez em le malheur de ne vous renseigner qu'à une seule dryade, n'est-ce pas?

^ Oui, Madame, à une seule. Je l'avoue.

— 11 en résnfle que vous êtes pa^ près d'une petite naïade çof n'avait l'air de rien, et qui ai savait bien autrement long gie votre dryade, mon cher comte.

— Une naïadeT répétèrent plusieurs voix qui commenlaient à se douter qne l'histoire allait avohr une suite.

— Sans doute : à côté de ce chêne dont vous parlez, et qui s'i4)pelle le chêne royal, i ce que Je crois du moins, n'estrce pas, monsieur de Saint-Aignan?

Saint-Aignan et le roi se regardèrent

— Oui, Madame, répondit de Saint-Aignan.

— Eh bien, il y a une jelie petite source qui gazouille sur des cailloux, au milieu des myosotis et des pâquerettes.

— Je crois que Madame a raison, dit le roi toujours Infnlet et suspends aux lèvres de sa beUe-sœnr.

— Ohl d y en a une, c'est moi qui voos en réponds, dit Madame; et la preuve, e'est que la naïade qui règne sur cette source m'a arrêtée au passage, moi qui vous parle.

^ Bah! fit Saint-Aignan.

— Oui, continua la princesse, et cela pour me conter une quantité de choses qae M. de Saini-Aignan n'a pas mises dans son récit

— Oh ! racontez voas-mêmo, dit Monsieur, vous racoutas Cane façon toute diarmante.

La princesse s'inclina drfant le compliment coo^Jugal.

— Je n'aurai pas la poésie du comte et son talent pour (aire rejicoïtir toa^ i^s détails.

— Vous ne serez pas écoutée avec moins d'intérêt, dit le roi, qui hftnlait d'avance <ïuelque chose d'hostile dans le récit de sa belle-sœur.

— Je parle d'ailleurs, continua Madame, Vcu nom de celte pauvre petite naïade, qui est bien la plus charmante demidéesse que j'aie jamais rencontrée. Or, elle riait tant pendant le récit qu'elle m'a fait, qu'en vertu de cet axiome médical ; « Le rire est contagieux, » je vous demande la permission de rire un peu moi-même quand je me rappelle ses paroles.

Le roi et de Saint-Aignan, qui virent sur beaucoup de physionomies s'épanouir un commencement d'hilarité pareille à celle que Madame annonçait, finirent par se regarder entre eux et se demander du regard s'il n'y aurait pas làdessous quelque petite conspiration.

Mais Madame était bien décidée à tourner et à retourner le couteau dans la plaie; aussi reprit-elle avec son air de naïve candeur, c'est-à-dire avec le plus dangereux de tons ses airs :

— Donc ^ je passais par là, ait-elle, et, comme je trouvais sous mes pas beaucoup de fleurs fraîches écloses, nul doute que Philis, Amaryllis, Galatée, et toutes vos bergères, n'eussent passé sur le chemin avant moi.

Le roi se mordit les lèvres. Le récit devenait de plus en plus menaçant.

— Ma petite naïade, continua Madame, roucoulait sa petite chanson sur le lit de son ruisselet; comme je vis qu'elle m'accostait en touchant le bas de ma robe, je ne songeai pas à lui faire un mauvais accueil, et cela d'autant mieux, après tout, qu'une divinité, fût-elle de second ordre, vaut toujours mieux qu'une princesse mortelle. Donc, j'abordai la naïade ^ et voici ce qu'elle me dit en éclatant de rire :

^ — Figurez-vous, princesse...

«( Vous comprenez, sire, c'est la naïade qui parle.

Le roi fit un signe d'assentiment ; Madame reprit :

«t— Figorcz-vous, princesse, que les rives démon ruisseau viennent d'être témoin d'un spectacle des plus amusants. Deux bergers curieux, curieux jusqu'à l'indiscrétion, se sont fait mystifier d'une façon réjouissante par trois nymphes on trois bergères... » J# toqs demande pardon, mais je ne me

rappelle plus si c'est nymphes ou bergères qu'elle a dit. Mais il importe peu, n'est-ce pas? Passons donc,

A <^ préambule, le roi rougit Tisiblement, et de Saint- Àignan, perdant toute contenance, se mit à écarquiller les yeux le plus anxieusement du monde.

« — Les deux bergers, poursuivit ma petit^'naïade en riant toujours, suivaient la trace des trois demoiselles...» Non, je veux dire des trois nymphes; pardon, je me trompe, des trois bergères. Cela n'est pas toujours sensé, cela peut gêner celles que l'on suit. J'en appelle à toutes ces dames, et pas ime de celles qui sont ici ne me démentira, j'en suis certaine.

Le roi, fort en peine de ce qui allait suivre, opina du geste.

« — Mais, continua la naïade, les bergères avaient vu Tircis etÂmyntas se glisser dans le bois; et, la lune aidant, elles tes avaient reconnus à travers les quinconces. » Ah ! vous riez, interrompit Madame. Attendez^ attendez, vous n'êtes pas au bout.

Le roi pâlit; de Saint-Aignan essuya son front humide de saeur.

Il y avait dans les groupes des femmes de petits rires étouffés, des chuchotements fùrtifs.

— Les bergères, disais-je, voyant l'indiscrétion des deux bergers, les bergères s'allèrent asseoir au pied du chêne royal, et, lorsqu'elles sentirent leurs indiscrets écouteurs à portée de ne pas perdre un mot de ce qui allait se dire, elles leur adressèrent innocemment, le plus innocemment du monde, une déclaration incendiaire dontl'amour-propre naturel à tous les hommes, et même aux bergers les plus sentimentals, fit paraître aux deux auditeurs les termes doux comme des rayons de mieL

Le roi, à ces mots que l'assemblée ne put écouter sans rire, laissa échapper un éclair de ses yeux.

Quant à de Saint-Aignan, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et voilà, sous un amer éclat de rire, le dépit profond qu'il ressentait.

— Oh! fit le rri en se redressant de toute sa taille, voilà, sur ma parole, jne plaisanterie charûiante assurément, et racontée par vous. Madame, d'une façon non moins charniante : mais réellement, bien réellement, avez-vous comrpris la langue des naïadesî

ass LE TIGOJKTJS D£ bUAGELONNEL

-^ Hais le cc^oio fséimi Mm. axrolr cmi^rls celia des ârvades, départit TivemeBt Madame»

— Sakb dôme, dit le roi. Maiâ^ vous le «a?ez, le comte a la fay[)les6e do Viser à TAcadéoii^ 4e «orte qu'il a s\^pD^ dans ce but^ toutes sortes de choses que lÀen heureustBiâat fous ig&orez, et il se serait pu gae la langue de la nymi^e des eadL fût au Bombco des duu&es due vous n'avez pas dtiâiées.

«^ Veiis cttiipreBea;, sire^r^i>ûDâil Madame, 4^3^ pour de pareâsfaits^ 4nnes*eiiâepasàsoitoute>seule; ToreiUe d'.qne toBOûB ii*est pas chose infaillible, a dit saint Augustin^ aussi al-je voulu m'éclairer d'autres opinions que la mienne, ^^^ Cfmme ma naïade, qui, en qualité de déesse, est polyglotte; tt'^est-cepoint^ûnsi quec^se di^monsieurdeSaint-Aignaa?

•^ Oui, Madame, dit de Saint-Aignan tout déferré.

-- Et, continua la princesse, comme ma naïade, qm, en qualité de déesse, est polyglotte, m'a^mi d'abord parlé m anglais, je craignis, comme vous dites, d'avoir mal entendq, et fifi venir mesdemdsellas de MoataJais, de T(HUUvy-C2i^ rente et La Vallière, priant ma naïade de me refaire en lai^ frangaise le récit qu'dle m'avait dj^à lait ej^ an^^ais.

— Et elle le fit? demanda le roi

— Ob! c'est la plus complaisante divinité qui existB;^. Qoi, sire, elle le refit De sorte qu'il n'y a aucim doute à oonserv^. ^*est-ce pas, Mesdemoisdles, dit la princesse en se tournant vers la gauche de son armée, n'est-ce pas que la naïade a parlé absolument comme je raconte et que je u*M eo aucune .façon MU à la vérité? Philis?*.. Pardon ! je 0^ trente*., nudemoiselle Aure de Montalais. est-ce vrai?

— Oh! absolument. Madame, articula nettement xnad^ moiselie de Montalais.

^ Est-ce vrai, mademoiselle de Tonnay-Charentel

— Vérité pure, répondtt Athénaïs d'une voix non mcim tmm» mais cependant moins dntelligible.

«^ £t voufi, La YalUère? demanda Madame.

La pauvre enfant sentait le regard ardent du rot dtigé sm elle; «lie n'osait pas nier^ elle n*os2ùt pas mentir^ e1l0 baissa k tête en signe d*acquiescement.

Si^lement,4satête ne se releva pointait demi glacée qif elle <i^vi«^ un iroid plus douloureux que celui de la mort.

€e triple témoignage écrasa le roi. Quant à SainvAigmi^

LE YICOMTJS ^E BRAGELONNE 33»

il ^'essayait laënepas àa iâsmBûac soa désespoir^ el^ sans savoir ce qa*ll disait^ il bémitaitt :

- Ëxcetteote fkkMsaïAanei bian joué» «asdames les berftoes!

— Juste poaàtkm oée lit franesité, ^ ie roi d'une voix ranque. Oh! qui s*aviserait^ aprèi^ le cbâtiOMut de Zyrois et d*Amyntas^ qui s'mserait de chercher à swprABdse'Ce qui se passe dans le cœur des bogàraB? Certes^ oe ne seisi pas ou»... ElYous, Messieurs?

«—M moi! Ai moi] x^>éta eocbmar Je groupe 4ss oourtîsans.

Madame triomirtiaît de ce dépitda roi; «elte se déiecuit, oroyant que soa létà avait été ou deviût^teie le dénaûinent de tout.

Quant à Monsieur^ qui avait ri de ce double récit sans y làeax comprendre^ il se tourna vers de Guiche :

— Eh ! comte^ hii dit-il, tu ne dis ri^; ta ne trouves donc xJeii à dire? Est-ce que tu plaindrais MM. llrcis et Amyn^ tas^ par hasard?

— Je les plains de toute mon «me^ répondit de Guicnoç ÊKT, en vérité^ Tamour est une si douce chimère, que le perdre, toute chimère qu'il est, c'est perdre plus que la vie* Donc, si ces deux bergers ont cru être aimés, s'ils s'en sont trouvés heureux, et qu'au lieu de ce bonheur ils rencontrent non-seulement le vide qui égale la mort, mais une raillerid de Famour qui vaut cent miUe morts... eh bien, je dis qu8 Tlrds et Amyntas sont les deux hommes les plus malhei>rocDL que je connaisse.

— * Et vous avez raison^ monsieur de Guiche, dit 1d roi ; car enfin la mort, c*est bien dur pour rm j^u de cucio- Été.

— Alors, (f est donc à Qhre que Thistoire d» ma naïade a KplHi au roi? demanda naïvement Madame.

— Oh! Ifadame, détrompez^ous, dit Loiâs en prenant ti Bttin de la princesse; votre naMe m'a plu d'autant mieux «Q^Ile a été phis véridique, et que son Técit, Je dois le direi» est appuyé par dlrrécosables témoignages.

Et ces mots tombèrent sur La Talli^ avec un regard que nul, depuis SoCTSte Jusqu'à Montaigne, n'eûtjpfu définir parfûtement.

Ce regard et ces mots achevèrent d'accabler la malheor

reuse jeune fille, qui, appuyée sur l'épaule de Monlalaîs, semblait avoir perdu connaissance.

♦ Le roi se leva sans remarquer cet incident, auquel nu^ au reste, ne prit garde ; et contre sa coutmne, car d'ordinaire il demeurait tard chez Madame, il prit congé pour entrer dans ses appartements. . « ^

De Saint-Aignan le suivit, tout aussi désespéré a sa sort» qu'il s'était montré joyeux à son entrée.

Mademoiselle de Tonnay-Charente, moins sensible qoe La Vallière aux émotions, ne s'effraya guère et ne s'évanouit point

Cependant le coup d'œil suprême de Saint-Aignan avait été bien autrement majestueux que le dernier regard du roL

PSYCHOLOGIE ROTALB.

Le roi rentra dans ses appartements d'un pas rapide.

Peut-être Louis XIV marchait-il si vite pour ne pas chanceler. Il laissait derrière lui comme la trace d'un deuil mystérieux.

Cette gaieté, que chacun avait remarquée dans <jon attitude à son arrivée, et dont chacun s'était réjoui, nul ne l'avait peut-être approfondie dans son véritable sens; mais ce départ si orageux, ce visage si bouleversé, chacun le comprit, ou du moins le crut comprendre facilement.

La légèreté de Madame, ses plaisanteries un peu rudes pour un caractère ombrageux, et surtout pour un caractère de roi; l'assimilation trop familière, sans doute, de ce roi à un homm'e ordinaire; voilà les raisons que l'assemblée se donna du départ précipité et inattendu de Louis XIV.

Madame, plus clairvoyante d'ailleurs, n'y vit cependant point d'abord autre chose. C'était assez pour elle d'avoir

LE y ICOMTB DE BRAGELONNE. 341

rendu quelque petite torture d*amour-propre à celui qui, oubliant si promptement des engagements contractés^ semblait avoir pris à tâche de dédaigner sans ^ause les plus nobles et les plus illustres conquêtes.

Il n'était pas sans une certaine importance pour Madame, dans la situation où se trouvaient les choses, de faire voir au roi la différence qu'il y avait à aimer en haut lieu ou à courir Famourette comme un cadet de province.

Avec ces grandes amours, sentant leur royauté, et leur toute-puissance, ayant en quelque sorte leur étiquette et, leur ostentation, un roi, non-seulement ne dérogeait point, mais encore trouvait repos, sécurité, mystère et respect général.

Dans rabaissement des vulgaires amours, au contraire, U rencontrait, même chez les plus humbles sujets, la glose elle sarcasme; il perdait son caractère d'infaillible et d'inviolable. Descendu dans la région des petites misères humaines, il en subissait les pauvres orages.

En un mot, faû'e du roi-dieu un simple mortel en le touchant au cœur, ou plutôt même au visage^ comme le dernier de ses sujets, c'était porter un coup terrible à l'orgueil de ce sang généreux : on captivait Louis plus encore par l'amour-propre que par l'amour. Madame avait sagement calculé sa vengeance; aussi, comme on l'a vu, s'était-elle vengée.

Qu'on n'aille pas croire Cependant que Madame eût les passions terribles des héroïnes du moyen âge et qu'elle vît les choses sous leur aspect sombre; Madame, au contraû'e. Jeune, gracieuse, spirituelle^ coquette^ amoureuse, plutôt de fantaisie, d'imagination ou d'ambition que de cœur; Madame, au contraire, inaugurait cette époque de plaisirs faciles et passagers qui signala les cent vingt ans qui s'écoulèrent entre la moitié du xvii» siècle et les trois quarts du x\iu«.

Madame voyait donc, ou plutôt croyait voir les choses sous leur véritable aspect; elle savait que le roi, son auguste beau-frère, avait ri le premier de l'humble La Vallière, et que, selon ses habitudes, il n'était pas probable qu'il adorât jamais la personne dont il avait pu rire, ne fut-ce qu'un instant.

D'ailleurs, l amour-propre n'était-il pas là, ce démon souffleur qui jone un si grand rôle dans cette comédie drama-

342 LE YICOMTE DE BRA^&ELONNE.

tique qa'on appelle la ?ie d'une femme; TamcHir-propre ne disaitril point tout haut, tout bas, à demi-Yotx, sur tous les tons possibles, qu'elle ne pouvsdt véritablement, etie, pd&cesse, jeune, belle, riche, être comparée à la pauvre La Vallière, aussi jeune qu'elle, c'est vrai, mais bien mmns jolie, mais tout à fait pauvre. £t que cela n'étonne point de la part de Madame; on le sait, les plus grands caractères sont ceux qui se flattent le plus dMis Ut comparaison qu'ils font d'eux aux autres, des autres à eux.

Peut-être dem£uulera-tr-on ce que voulait Madsune avec cette attaque si savamment combinée? Pouripiot tant de forces déployées, s'il ne s'agissait de débusquer sâieusemenl le roi d'un cœur tout neuf dans lequel il comptait se loger? Madame avait-eile donc besoin de donner une pareille im* portance à La Vallière, si elle ne redoutait pas La Vallière.

Non^ Madame ne redoutait pas La Vallière, au point d» vue où un historien qui sait les choses voit l'avenir, on plutôt le passé ; Madame n'était point un prophète ou une sibylle; Madame ne pouvait pas phis qu'un autre lire dans ce teiàbie et fatal livre de l'avenir qui gaitle en ses j^s secrètes images les plus sérieux événements.

Non, Madame voulait pinrement et shn^kment puBîr leni de lui avoir f^t une cachotterie toute féininiBe; elle voulait lui prouver clairement que, s'il usait de ce genre d'armes ofîensives, elle, femme d'esprit et de race, trouverait eertai» ncment dans l'arsenal de son imagination des armes défensives à l'épreuve m^éme des ooiq)8d'un roi.

Et, d'ailleurs, eMe vouloU lai prooi^er cpe,daiis«e6 sootes de guerres, il n'y a plus de rais, ou tout au moins 4]ue les rois, combattant pour leur propre «mb]^ comme des faommes ordinaire , peuvent voir l^Éir eMvomie tomber m pffanier choc; qu'enfin, s'il avait espéré être adoré tout d'abord, de confiance, à son seul ksped, par toutes èss femmes ée sa eo^r, s'était une prétention hnmaiike, téaiéraîre, msultaaite pour certaines plus haut pku^es que les autres^ et q/sud la fteçeii^ tombant à j^-opos sar cette lêle royale, trop haute et trop fière, s^ait efface.

Voilà c^^taineHoent i}ueUes étaient les réûesïmis de Madame à l'égard du roi.

L événemeiH restât en ^Mers.

Ainsi, l'eA wèi qu'^ avait agi sor )^e^t de se» flltoe

d'â(»ffî6&r «t a¥aU pr^aré dans toas ses détails la comédie qui venaii de se joiter.

Le roi en iht tout étoor^. I>e|mis 4|a*il avait échappé à M. de Mazarin^ il se voyait pour la première foi? traité en homme.

Une pareille sévârHéy de la part de ses sujets^ lui eût fotomi matière à résistance. Les pouvoirs croissent dans la lotte.

Mais s'attaquer à destèmmes^ être attaqué par elles, avoir été joué par de petites provinciales arrivées de Blois tout ôi^rès pour eela^ c'était le eomMe du déshonn^nr pour un jeune roi plein de la vanité que lui inspiraient à la fois et stt avantages po^nneb et son pouvoir royid.

Rien à faire^ ni reproches, ni exil, ni même bouderie.

Boader, c*^rt été avouer qu'on avait été toui^, comme Snotet^ par une arme démouchetée. Tanne du ridicule.

fioQâer des fennnes! quelle humiliation! surtout quand ces/emmes ont le.rire pour vengeance.

~\l si, acL lien d'en laisser toute la respcmsahilité à des s, quelque courtisaa se fût mêlé à cette intrigue, avec pelle joie LcHiis XIV eût saisi cetto occasion d'utiliser la BistiUe!

Mais là encore la cMxt rôjaie s'arrêtait, repoussée par le

ÂYoir une aratée, des prisons, me puissance jNresque divlne, et m^Ure cette tonte-poîssance au service d'une misé^ table rancune, c'était indigne» non^seulement d'un roi, mais Btêae d'un liosune.

U s'agissait donc pmrement et sînq^lement de dévorer en sitau)e cet affiront et d'afficher sur son visage la même mansiétode, la mteie urlMaîié.

fi s'agissait de Irail^ Madane eaà amie. En aminL... Et pourquoi pas?

(kk Madame était l'instifatrioa 4e Tévénefiikent, ou l'évé- Mneui l'avait trouvée passive.

Sa eUe avait été m^igatrice, c'était bien btfdi à elle^ mais ttûn n'était-oe pas son rôle natwel?

Qui l'avait été eharcUsr dans le plus doux momeni de la ^e cc»4uga]e poor Im parier on langage aoMureux? Qui ^t osé calcoler Itt ebanees d» Tadoltèrej ïÀem plus, de Hnceste? Qui, retranché derrière son <»mdpotenoe roy^e^

ayaît dit à cette jeane femme : a Ne craignez rien^ aimez le roi de France, il est au-dessus de tous, et un geste de son bras armé du sceptre vous protégera contre tous, même contre vos remords? *^

Donc, la jeune femme avait obéi à cette parole royale, avait cédé à cette voix corruptrice, s<ît maintenant qu'elle avait fait le sacrifice moral de son honneur, elle se voyait payée de c« sacrifice par une infidélité d'autant plus humiliante qu'elle avait pour cause une femme bien inférieure à celle qui avait d'abord cru être aimée.

Ainsi, Madame eût-elle été l'instigatrice de la vengeance^ Madame eût eu raison.

Si, au contraire, elle était passive dans tout cet événement, quel sujet avait le roi de lui en vouloir?

Devait-elle, ou plutôt pouvait-elle arrêter l'essor de quel^ ques langues provinciales? devait-elle, par un excès de zôfe mal entendu, réprûner, au risque de l'envenimer, l'impertinence de ces trois petites filles?

Tous ces raisonnements étaient autant de piqûres sensf^ blés à Forgueil du roi ; mais, quand il avait bien repassé tons ces griefs dans son esprit, Louis XIV s'étonnait, réflexions faites, c'est-à-dire après la plaie pansée, de sentir d'autres douleurs sourdes, insupportables, inconnues.

Et voilà ce qu'il n'osait s'avouer à lui-même, c'est que ces lancinantes atteintes avaient leur siège au cœur.

Et, en effet, il faut bien que l'historien l'avoue aux lecteurs, comme le roi se l'avouait à lui-même : il s'était laissé chatouiller le opeur par cette naïve déclaration de La Vallière t il avait cru à de l'amour pur, à de l'amour pour l'homme, à do l'amour dépouillé de tout intérêt; et son âme, plus jeune et surtout plus naïve qu'il ne le supposait, avait bondi an* devant de cette autre âme qui venait de se révéler à lui par ses aspirations.

2 a chose la moins ordinaire dans l'histoire si complexe de rrvniour, c'est la double inoculation de l'amour dans deux cœurs : pas plus de simultanéité que d'égalité; l'un aime presque toujours avant l'autre, comme l'un finit presque toth jours d'aimer après l'autre. Aussi le courant électrique s'établit-il en raison de l'intensité de la première passion qui s*a1lame. Plus mademoiselle de La Volière avait montré d'a« mour, plus le roi en avait ressenti.

Et voilà justement ce qui étonnait le roi.

Car il lui était bien démontré qu'aucun courant sympathique n'avait pu entraîner son cœur, puisque cet aveu n'était pas de Tamour, pm'sque cet aveu n'était qu'une insulte faite à l'homme et au roi, puisqu'enfin c'était, et le mot surtout brûlait comme un fer rouge, puisqu'enfin c'était une mystificatioc .

Ainsi cette petite îille à laquelle, à la rigueur, on pouvait tout refuser, beauté, naissance, esprit; ainsi celte petite fille, choisie par Madame elle-même en raison de son humilité, avait non-seulement provoqué le roi, mais encore dédaigné le roi, c'est-à-dire un homme qui, comme un sultan d'Asie, n'avait qu'à chercher dçs yeux, qu'à étendre la main, qu'à laisser tomber le mouchoir.

Et, depuis la veille, il avait été préoccupé de cette petite fille au point de ne penser qu'à elle, de ne rêver que d'elle; depuis la veille, son imagination s'était amusée à parer son image de tous les charmes qu'elle n'avait point; il avait enfin, lui que tant d'affaires réclamaient, que tant de femmes appelaient, il avait, depuis la veille, consacré toutes les minutes de sa vie, tous les battements de son cœur, à cette unique rêverie.

En vérité, c'était trop ou trop peu.

Et l'indignation du roi lui faisant oublier toutes choses, et entre autres que de Saint-Aignan était là, l'indignation du roi s'exhalait dans les plus violentes imprécations.

il est vrai que de Saint-Aignan était tapi dans un coin, et de ce coin regardait passer la tempête.

Son désappointement à lui paraissait misérable à côté de la colère royale.

Il comparait à son petit amour-propre l'immense orgueil de ce roi offensé, et, connaissant le cœur des rois en général et celui des puissants en particulier, il se demandait si bientôt ce poids de fureur, suspendu jusque-là sur le vide, ne finirait point par tomber sur lui, par cela même que d'autres étaient coupables et lui innocent.

En effet, tout à coup le roi s'arrêta dans sa marche immodérée, et, fixant sur de Saint-Aignan un regard «ourroucé :

— Et toi, de 8aint-Aignan? s'écria-t-il.

De Saint Algnan fit un mouvement qui signifiait :

— Eh bien, sireî

— Oui, ta as été aussi sot que moi, n'est-rce pas?

— Sire, balbutia de Saint-Àignan.

— Tu t*es laissé prendre à cette grossière plaisanterie.

— Sire, dit de Smot-Aignan, dont le frisson commençait à secouer les membres, que Votre Majesté ne se mette point en colère : les femmes, elle le sait, sont des créatures imparfaites créées pour le mal; donc, leur demander le bien, c'est exiger d'elles lacbose impossible.

Le roi, qui avait un profond respect de lui-même, et qui commençait à prendre sur ses passons cette puissance qu'il conserva sur elles toute sa vie, le roi sentit qu'il se décoor sidérait à nu)ntrer tant d'ardeur pour un si mince objet.

— Noaa, dit-il vivement, non, ta te trompes, de Saint- Aignan, je ne me mets pas en colère; f admire seulement que nous ayons été joués avec tant d'adresse et d'audace par ces deux petites filles. J'admire surtout qoe^ pouvant nous instruire, nous ayons fait la felie de nous &bl rapportera notre propre c(bqs:.

— Obi le cœor, sire, le eo^ir, c^est un (argane qu'il îaal absolument réduire à ses fonctions physiques, mais qu'Ofaot destituer de toutes foncUons morales. Tavoue, quant à moi, que, lorsque j'ai vu le cœur de Voîro Majesté si fort préocr cupé de cette petite...

— Préocci^ié, moi? mon cœiBP préoccupé? Mon esi^it, peut-êûre; mais quant i mon cœur... il ^tait...

Louis s'ap^çut cette fois encore qoe, pour couvrir on vide, il en allait découvrir un autre.

— Au reste, a}outa-t-il<^ je n'ai rien à reprocher à cette enfant. Je savais bien qu'elle en aimait un autre.

— Le vicomte de Bragelonne, oui. Ten avais prévenu VoU*e Majesté.

— Sans doute. Mais tu n^étals pas le premier. Le comte de La Fère m'avait demandé la main de mademoiselle de I^ ValUère pour son fils. Eh bien, à son retour d'Angleterre, je les marierai puisqaHs s'aknent

— En vérité, je reconnais la toute la générosité dnroL

— Tiens, Saint-Ai^an^, crois-moi, ne noas occupons phis (^e ces sortes de choses, ^t Louis.

— Oui, digérons Taffront, sire, cBt te conrtisan résigné.

— Au reste, ce sera chose facile, fft le roi en modulant un soupir.

— Et iK>v comnMOflflr, moi.** SU Sâiat-Aignan.

— Eh bien?

— £h bieii, je irais liire (loakpie bonne ^fgnumie sur le lrie« J'appellonâ eei*: NaUmdê el Dryoâê; cala iem plaisir à Madame.

•* Fm, SiàtttnAà^um, M$, mramxa le ^oi. Tu me liras tes vers, cela me distrairar. Ab! n'importe, n'importe, Saint- Aj^nani, ajouta le roi coyaune un boBune cpii respire ayee pêne, le coup demeadi ane totce sorhunaiae pour être dignement soutenu.

Et, comme le roi acbevaii ainsi ea sa éomuuii les airs do la plus angélique patience, un des valaU de senrice vint gratter à la porte de la cbambre.

fie Saittl-Aignta ft'éoMrta par lespect.

.-Entrez, fit le roi.

Le valet enlre-bâiHa la perte.

— Que TeutK)n? demanda Louis.

Le valet mont» une lettre j^ée êXk forme de triangle.

-PourSaHaj«elé,dil-iL

--De^uriparl?

^ Je l'ignore ; il a été remis par un des officiers de serrice.

Le roi fit signe, le vi^t^porta le billets

Le roi s'approcha des bongies» ouvrit le biBet, lut la sipuMre, et laissa éâiapper un en.

Saial-AifDan^tait assez respectueux pour ne pas regarder^ nais, sans re^Mkr,il voyait et ^nhenAaiL

Il accourut.

Le roi, d'un geste, ecmgédMt le valet

-* Ohl men Mm! ib le rei en lisaoL

— Vetre Majesté u 4nHive4-ell0 in&poaée? demanda Saînt-Aignan les bras étendus.

— Non, non, Saint-Aignan; lis!

Et il lui passa le billet.

Les yeux de Saint-Aignan se portèrent à la •tgnr.âiie.

— La VaUiôre! s'éeria^él. Obi siml -Lis! lis!

Et Saint-Aignan lut t

« Sh^e, paréennf ■ nwi meft Inportnaité, pamlonaeB>-moi ■heut k défaut et tonalités fui accompagne cette lettre : on billet me semble plus pressé et plus pressant (ju'uno dé-

pêche; je me permets donc d'adresser on billet à Votre Majesté.

« Je rentre chez moi brisée de doalenr et de fatigae^ sire^ et j*imp1ore de Votre Majesté la favem* d'une aadience dans laquelle je pourrai dire la vérité à mon roi.

« Signé : Louisb de La Vallièkb. »

— Eh bien? demanda le roi en reprenant la lettre des mains de Saint-Aignan tout étourdi dece qu'il Tenait de lire*

— Eh bien? répéta Saint-Aignan.

— Que penses-tu de cela?

— Je ne sais trop.

— Mais enfin?

— Sire, la petite aura entendu gronder la foudre^ et elle aura eu peur.-

— Peur de quoi? demanda noblement Louis.

— Dame! que voulez-vous, sire! Votre Majesté a mille raisons d'en vouloir à l'auteur ou aux auteurs d'une si mécliante plaisanterie, et la mémoire de Votre Majesté, ouverte dans le mauvais sens, est une étemelle menace pour l'imprudente.

— Saint-Aignan, je ne vois pas comme vous.

— Le roi doit voir mieux que moi.

— Eh bien, je vois dans ces lignes de la douleur, de U contrainte, et maintenant surtout que je me rappelle certaines particularités de la scène qui s'est passée ce soir chez Madame... Enfin...

Le roi s'arrêta sur ce sens suspendu.

— Enfin, reprit Saint-Aignan, Votre Majesté va donner l'audience, voilà ce qu'il y a de plus clair dans tout cela.

— Je ferai mieux, Saint-Aignan.

— Que ferez-vous, sire?

— Prends ton manteau.

— Mais, sire...

— Tu sais où est la chambre des fiUes de Madame?

— Certes.

■— Tu sais un moyen d'y pénétrer?

— Oh! quant à cela, non.

— Mais enfin tu dois connaître quelqu'un par là?

— En vérité. Votre Majesté est la source de toute boniM Idée.

— Tu connais quelqu'un?

— Oui.

— Qui connais-tu? Voyons.

— Je connais certain garçon qui est au mieux avec certaine fille.

— D'honneur?

— Oui, d'honneur, sire.

— Avec Tonnay-Charente? demanda Louis en riant. ^ Non, nialheureusement; avec Montalais.

— Il s'appelle?

— Malicome.

— Bon! Et tu peux compter sur lui?

— Je le crois, sire. Il doit bien avoir quelque clef... Et s'il en a une, comme je lui ai rendu service... il m'en fera pan.

— C'est au mieux. Partons!

— Je suis aux ordres de Votre Majesté.

Le roi jeta son propre manteau sur les épaules de Saint- Âignan et lui demanda le sien. Pais tous deux gagnèrent le vestibule.

riK DO TROISIÉMB VOLUMS.

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