‹ Le vicomte de Bragelonne; ou, Dix ans plus tard; complément des Trois mousquetaires et de Vingt ans aprèsChapitre 14 sur 25 · CE QUE 11 AYÀIENT PRÉVU NI NAÏADE NI DRYADE · texte numérisé non relu

CE QUE 11 AYÀIENT PRÉVU NI NAÏADE NI DRYADE

De Saint- Aignan s'arrêta au pied de l'escalier qui conduisait aux entre-sols chez les filles d'honneur, au premier chez Madame.

De là, par un valet qui passait, il fit prévenir Malicome, qui était encore chez Monsieur.

Au bout de dix minutes, Malicome arriva le nez au vent et flairant dans Tombre.

Le roi se recula, gagnant la partie la plus obscure du vestibule.

Au contraire , de Saint-Aignan s'avança.

Mais, aux premiers mots par lesquels il formula son désir, Malicome recula tout net.

- Oh ! oh! dit-il, vous me demandez à être introduit dans les chambres des filles d'honneur?

— Oui.

— Vous comprenez que je ne puis faire une pareille chose sans savoir dans quel but vous la désirez.

— Malheureusement, cher monsieur Malicome, il m'est impossible de donner aucune explication ; il faut donc que vous vous fiiez à moi comme un ami qui vous a tirA d'embarras hier et qui vous prie de l'en tirer aujourd'hui.

— Mais moi. Monsieur, je vous disais ce que je voulais;

T. IV. i

î LE VICOMTE ÛE BRAGELONNE.

oe que je voulais, c'était ne point coucher à la belle étoile, et tout honnête hcanme peat avouer un pareil désir; tandis que vous, vous n'avouez rien.

— Croyez, mon cher monsieur MaUcorne, insista de Saint- Aignan, que, s'il m'était permis de m'expliquer, je m'expliquexais.

— Alors, mon cher Monsieur, impossible que je vous permette d'entrer chez mademoiselle de Montalais.

— Pourquoi?

— Vous le savez mieux que personne, puisque vous m'avez pris sur un mur faisant la cour à mademoiselle de Montalais; or, ce serait complaisant à moi, vous en conviendrez, lui faisant la cour, de vous ouvrir la porte de sa chambre.

— Eh! qui vous dit que ce soit pour elle que je vous demande la clef!

— Pour qui donc alors?

— Elle ne loge pas seule, ce me semble?

— Non, sans doute.

— Elle loge avec mademoiselle de La Vallière ?

— Oui; mais vous n'avez pas plus affaire réellement a Mademoiselle de La Vallière qu'à mademoiselle de Montalais, et il n'y a que deux hommes à qui je donnerais cette <^f : c'est à M. de Bragelonne, s'il me priait de la lui donner; c'est au roi, s'il me l'ordonnait.

— Eh bien, doenez-moi donc cette clef. Monsieur, je vous l'ordonne, dit le roi en s'avançant hors de l'obscurité et entr'ouvraat son manteau. Mademoiselle de Montalais descendra près de vous, tandis que nous monterons près de mademoiselle de La Vallière : c'est, en effet, à elle seule que nous avons affak^.

— Le roi! s'écria Malicome en se courbant jusqu'aux genoux du roi.

— Oui, le roi, dit Louis en souriant, le roi qui vous sait aussi bon gré de votre résistance que de votre capitulation. Relevez-vous, Mon^iar; rendez-nous le service que nous vous demandons.

— Sire, à vos (ordres, dit Malicorne en montant l'escalier.

— Faites descendre mademoiselle de Montalais, dit le roi, et ne lui sonnez mot de ma visite.

Malicome s'inchna en signe d'obéissance et continua de

Mais le roi^ par une vire réflexion^ le suivit^ et cela avec une rapidité si grande, qae, qaoique Malicorne eût déjà la moitié des escaliers d'ayaoee, il arrïya ea même temps qae loi à la chambre.

11 Tit alors, par la porte dememrée emr'ouverle derrière Malicorne, La Vallière toute renversée dans un fauteuil, et à l'autre coin Montalais, qui peignait ses cbeyeux, en robe de chambre, debout devant une grande glace et tout en parlementant avec Malicorne.

Le roi ouvrit brusquement la porte et entra.

Montalais poussa un cri au bruit que ût la porte, et, recon^*' naissant le roi, elle s*esquiva.

A cette vue, La Vallière, de son côté, se redressa comme une morte galvanisée et retond sur son fauteuil.

Le roi s'avança lentement vers elle.

— Vous voulez une audience. Mademoiselle, lui dit-il avec froideur, me voilà prêt à vous entendre. Parlez.

De Saint- Aignan, fidèle à son rôle de sourd, d'aveugle et de muet, de Saint-Aignan s'était placé, lui, dans une encoignnre de porte, sur un escabeau que le hasard lui avait procuré tout exprès.

Abrité sous la tapisserie qui servait de portière, adossé à la muraille même, il écouta ainsi sans être vu, se résignant an rôle de bon chien de garde qui attend et qui veille sans jamais gêner le maître.

La Vallière, fri^pée de terreur à l'aspect du rm irrité, se leva une seconde fois, et, demeurantdans une posture humble et suppliante :

— Sire, balbutia-t-elle, pardonnez-moi.

r- Eh! Mademoiselle, que voulez-vous que je vous pardonne? demanda Louis XIV.

— Sire, j'ai commis une grande faute, plus qu'une grande bote, un grand crime.

— Vous?

— Sire, j'ai offensé Votre Majesté.

— Pas le moins du mande, répondit Loms XIV.

— Sire, je vous en supplie, ne gardez peint vis-à-vis de moi cette terrible gravité qui décèle la colère bien légitime du roi. Je sens que je vous ai offensé, sire ; mais j'ai besoin de vous expliquer comdient je ne vous ai point offensé de mon plein gré.

— Et d*abord. Mademoiselle, dit le roi, en quoi m'auriezvous offensé? Je ne le vois pas. Est-ce par une plaisanterie de jeune fille, plaisanterie fort innocente? Vous vous êtes raillée d*un jeune honmie crédule : c'est bien naturel; toute autre femme à votre place eût fait ce que vous avez fait.

— Oh î Votre Majesté m'écrase avec ces paroles.

— Et pourquoi donc?

— Parce que, si la plaisanterie fût venue de moi, elle n'eût pas été innocente.

— Enfin, Mademoiselle, reprit le roi, est-ce là tout ce que vous aviez à me dire en me demandant une audience?

Et le roi lit presque un pas en arrière.

Alors La Vallière, avec un voix brève et entrecoupée, avec des yeux desséchés par le feu des larmes, fit à son tour un pas vers le roi.

— Votre Majesté a tout entendu? dit-elle.

— Tout, quoi?

-— Tout ce qui a été dit par moi au chêne royal ?

— Je n'en ai pas perdu une seule parole. Mademoiselle.

— Et Votre Majesté, lorsqu'elle m'eut entendue, a pu croire que j'avais abusé de sa crédulité?

— Oui, crédulité, c'est bien cela, vous avez dit le mot.

— Et Votre Majesté n'a pas soupçonné qu'une pauvre fille comme moi peut être forcée quelquefois de subir la volonté d'autrui?

— Pardon, mais je ne comprendrai jamais que celle dont la volonté semblait s'exprimer si librement sous le ehêne royal se laissât influencer à ce point par la volonté d'autrui.

— Oh! mais la menace, sh'e!

- La meaace!.. Qui vous menaçait? qui osait vous menacer?

— Ceux qui ont le droit de le faire, sire.

^ — Je ne reconnais à personne le droit de menace dans mon royaume,

— Pardonnez-moi, sire, il y a près de Votre Majesté même des personnes assez haut placées pour avoir ou pour se croire le àioii de perdre une fille sans avenir, sans fortune, et n'ayant que sa réputation.

— Er comment la perdre?

— l'Aï lui faisant perdre cette réputation par une honteuse expiiiion.

— Oh ! AfademoiseUe^ dit le roi avec une amertume profonde, j'aime fort les gens qui se discdpent sans incriminer les autres.

— Sire»

— Oui, et il m'est pénible, je Uavoue, de voir qu'une justification facile, comme pourrait l'être la vôtre, se vienne compliquer devant moi d'un tissu de reproches et d'imputations.

— Auxquellesvous n'ajoutez pasfoialorsî s'écria La Vallière. Le roi garda le silence.

— Oh! dites-le donc! répéta La Vallière avec véhémence.

— Je regrette de vous l'avouer, répéta le roi en s'inclinant avec froideur.

La jeune fille poussa une profonde exclamation, et, frappant ses mains l'une dans l'autre :

— Ainsi vous ne me croyez pas? dit-elle. Le roi ne répondit rien.

Les traits de La Vallière s'altérèrent à ce silence.

— Ainsi vous supposez que moi, moi! dit-elle, j'ai ourdi ce ridicule, cet infâme complot de me jouer aussi impudemment de Votre Majesté?

' — Eh ! mon Dieu! ce n'est ni ridicule ni infâme, dit le roi ; ce n'est pas même un complot : c'est une raillerie plus ou moins plaisante, voilà tout.

— Oh! murmura la jeune fille désespérée, le roi ne me croit pas, le roi ne veut pas me croire.

— Mais non, je ne veux pas vous croire. •— Mon Dieu! mon Dieu!

— Écoutez : quoi de plus naturel, en effet? Le roi me suit, m'écoute, me guette; le roi veut peut-être s'amuser à mes dépens, amusons-nous aux siens, et, comme le roi est un bomme de cœur, prenons-le par le cœur.

La Vallière cacha sa tête dans ses mains en étouffant un sanglot. Le roi continua impitoyablement; il se vengeait sur la pauvre victime de tout ce qu'il avait souffert.

— Supposons donc cette fable que je l'aime et que je l'ai distingué. Le roi est si nsûif et si orgueilleux à la fois, qu'il me croira, et alors nous irons raconter cette naïveté du roi , et nous rirons.

—• Oh! s*écria La VaUière^ penser cela, penser cela, c'est affireux!

— Et, poursoiTit le roi, ce n'est pas tout : si ce prince or^eill^ux vient à prenne au s^eux la plaisantme, s*il a rimprudence d'en témoigner publiquement quelque citose comme de la joie, eh bien, devant toute la cour, le roi sera humilié ; or, ce sera, un jour, un récîl charamat à fsÂre à mon amant, une part de dot à aj^rter à mon mari, que cette aventure d'un roi joué par une malicieuse jeune fi^

— Sire! s'écria La Vallière égarée, délirante, pas un mot de plus, je vous en supplie ; rom ne voyez donc pas que vous me tuez !

— Oh ! raillerie, munnura le roi, qui comn^nçail cependant à s'émouvoir.

La Vallière tomba à genoux, et cela si rudement, c[(kb ses genoux résonnèrent sur le parquet.

Puis, joignant les mains :

— ^re, dit-elle, je préfère la honte à la trahison,

— Que faites-vous? demanda le roi, mais sans faire m mouvement powr relever la jeune Me.

— Sire, quand je vous aurai sacrifié mon honnwir et ma raison, vous croirez peut^tre à ma loyamé. Le récit qm vous a été fait chez Madame et par Madame est un mensonge ; ce que j'sû dit soifê le grand chêne...

— Eh bien?

— Cela seulement, c'était la vérité.

— Mademoiselle! s'écria le roi.

— Sire, s'écria La Vallière entraînée par ia wlence de ses sensations, sire, dussé-je moiHlr de honte à cette place où sont enracinés mes deux genoux, je vous le répéterai jusqu'à ce que la voix me manque : j'ai dit que je vous aimais... eh bien ! je vous aime !

— Vous?

— Je vous aime, ^re, depuis le jour où je vous ai v«, de** puis qu'à Biois, où je languissais, votre regard royal est tombé sur moi, lumineux et vivifiant; je vous almel sire. C'est un crime de lèse-nu^té, je le sais, qu'une pauvre fille comme moi aime son roi et le lui dise. Punisses-moi de cette audace, méprisez-moi poisr cette impudence; mais ne dUes jamais, mais ne croyez jamais que je vous ai raillé, qpe je vous ai trahi. Je suis d'un sang fidèle à la royauté, are; et j'aime... j'aime mon roiS... Ob! je me meurs!

Et tout à coup, épuisée de force, de voix, d'haleine, elle

LE VICOMTE DE BRAGELONiNE. /

tomba pliée en deux, pareiRe à cette fieor dont pu* le Virgile et qu'a touchée la faux du moissonnenr.

Le roi^ à ces mots^ à cette véhémente supplique^ n'avait gardé ni rancune, ni doute ; son ccenr ttmt ei^er s'était ouvert au souffle ardent de cet amour qui parlait un si noble et si courageux langage.

Aussi, lorsqu'il entendit l'aveu passiomié èe ceiamour^ il biblit, et voila son visage dans ses deux mwns.

Mais, lorsqu'il sentit les mains de La Vallière crai¥q)omiée à ses mains, lorsque la tiède pression de l'amoureuse jeune fille eut gagné ses artères, il s'embrasa à son tour, et, saisissant La Vallière à bras-le-corps, il la releva et la sorra contre son cœur.

Mais elle, mourante, laissant aUer sa têle vacillante sur ses épaules, ne vivait plus.

Alors le roi, effrayé, appela de Saint-Aignan.

De Saint-Aignan, qui avait poussé la discrétion jusqu'à rester immobile dans son coin en feignant d'essuyer une lanne, accourut à cet appel du roi.

Alors il aida Louis à faire asseoir la jeune fiHe sur un fauteuil, lui frappa dans les mains, lui répandit de l'eau de la reine de Hongrie en lui répétant :

— Mademoiselle, allons. Mademoiselle, c'est fini, le roi vous croit, le roi vous pardonne. Eh! la, la ! prenez gsHxie, vous allez émouvoir trop violemment le roi. Mademoiselle; Sa Majesté est sensible. Sa Majesté a un coeur. Ah! diable^ Mademoiselle, faites-y attention, le roi est fort pâle.

En effet, le roi pâlissait visiblement.

Quant à La Vallière, elle ne bougeait pas.

— Mademoiselle! Mademoiselle! en vérité, continuait de Saint-Aignan, revenez à vous, je vous en prie, je vous en supplie, il est temps; songez à une chose, c'est que, si le roi se trouvait mal, je serais obligé d'appeler son médecin. Ah! quelle extrémité, mon Dieu! Mademoiselle, chère Mademoiselle, revenez à vous, faites un effort, vite, vite !

Il était difficile de déployer phis d'éloquence persuasive que ne le faisait Saint-Aignan; mais quelque chose de plus énergique et de plus actif encore que cette éloquence réveilla La Vallière.

Le roi s'était agenouillé devant elle, et lui imprimait dans la paume de la main ces baisers brûlants (joi sont aux mains

ce que le baiser des lèvres est au visage. Elle revint enfin à elle, rouvrit languissamment les yeux, et, avec un mourant regard :

— Oh! sire, murmura-t-elle. Votre Majesté m'a donc pardonné?

Le roi ne répondit pas... il était encore trop ému. De Saint-Aignan crut devoir s'éloigner de nouveau... Il avait deviné la flamme qui jaillissait des yeux de Sa Majesté. La Vallière se leva.

— Et maintenant, sire, dit-elle avec courage, maintenant que je me suis justifiée, je l'espère du moins, aux yeux de Votre Majesté, accordez-moi de me retirer dans un couvent J'y bénirai mon roi toute ma vie, et j'y mourrai en .aimant Dieu, qui m'a fait un jour de bonheur.

/ — Non, non, répondit le roi, non, vous vivrez ici en bénissant Dieu, au contraire, mais en aimant Louis, qui vous fera toute une existence de féhcité, Louis qui vous aime, Louis«qui vous le jure!

— Oh! sire, sire!...

Et sur ce doute de La Vallière, les baisers du roi devinrent si brûlants, que de Saint-Aignan crut qu'il était de son devoir de passer de l'autre côté de la tapisserie.

Mais ces baisers, qu'elle n'avait pas eu la force de re~ pousser d'abord, commencèrent à brûler la jeune fille.

— Oh! sire, s'écria-t-elle alors, ne me faites pas repentir d'avoir été si loyale, car ce serait me prouver que Votre Majesté me méprise encore.

— Mademoiselle, dit soudain le roi en se reculant plein de respect, je n'aime et n'honore rien au monde plus que vous, et rien à ma cour ne sera, j'en jure Dieu, aussi estimé que vous le serez désormais; je voUs demande donc pardon de mon emportement. Mademoiselle, il venait d'un excès d'amour; mais je puis vous prouver que j'aimerai encore davantage, en vous respectant autant que vous pourrez le désirer. •

Puis, s'inclinant devant elle et lui prenant la main :

— Mademoiselle, lui dit-il, voulez-vous me faire cet honneur d'agréer le baiser que je dépose sur votre main?

Et la lèvre du roi se posa respectueuse et légère sur la main frissonnante de la jeune filie.

— Désormais, ajouta Louis en se relevant et en couvrant

La Vallière de son regard^ désormais vous êtes soas ma protection. Ne parlez à personne damai que je vous ai fait^ pardonnez aux autres celui qu'ils ont pu vous faire- \ Tayenir^ vous serez tellement au-dessus de ceux-là^ que^ loin de vous inspirer de la crainte^ ils ne vous feront plus même pitié.

Et il salua religieusement comme au sortir d'un temple.

Puis, appelant deSaint-Aignan^ qui s'approcha tout humble :

— Comte, dit-il, j'espère que Mademoiselle voudra bien vons accorder un peu de son amitié en retour de celle que je lui ai vouée à jamais.

De Saint-Aignan fléchit le genou devant La Vallière.

— Quelle joie pour moi, murmura-t-il, si Mademoiselle me fait un pareil honneur!

— Je vais vous renvoyer votre compagne, dit le roi. Adieu, Mademoiselle, ou plutôt au revoir : faites-moi la grâce de ne pasm'oublier dans votre prière.

~ Oh! sire, dit La VaUière, soyez tranquille : vous êtes avec Dieu <f :\ps mon cœur.

Ce dernier mot enivra le roi, qui, tout joyeux, entraîna de Saint-Aignan par les degrés.

Madame n'avait pas prévu ce dénoûment-là : ni naïade ni dryade n'en avait parlé.

LB NOUVEAU GÉNÉRAL DBS IÉSDITE9.

Tandis que La Vallière et le roi confondaient dans leur premier aveu tous les chagrins du passé, tout le bonheur du présent, toutes les espérances de l'avenir, Fouquet, rentré chez lui, c'est-à-dire dans l'appartement qui lui avait été départi au château, Fouquet s'entretenait avec Aramis, justement de tout ce qua le roi négligeait en ce moment.

— Vous me direz, commença Fouquet, lorsqu'il eut installé son hôte dans un fauteuil et pris place lui-môme à ses côtés.

vous me direz, monsieur d'Herblây, où nous en sommes maintenant de l'i^aire de Belle-Isie, et si vous en avez reçu quelques nouvelles.

«- Monsieur le surintendant, répondit Aramis, tout va de ce côté comme nous le désirons; les dépenses ont été soldées, rien n'a transpiré de nos desseins.

— Jlkis les garnisons que le roi voulait y mettre?

— J'ai reçu ce matin la nouvelle qu'elles y étaient arrivées depuis quinze jours.

— Et on les a traitées?

— A merveille.

— Mais l'anci^ne garnison, qu'est-elle devenue?

— Elle a repris terre à Saneau, et on Fa immédiatement dirigée sur Quimper.

— Et les nouveaux gamissâres?

— Sont à nous à cette heure.

— Vous êtes sûr de ce que vous dites, mo» dier monsieur de Vannes?

— Sûr, et vous allez voir, d'ailleur», comment les dioses se sont passées.

— Mais de toutes les garnisons, vous savez cela, Belle- Isie est justement la plus mauvaise.

— Je sais cela et j'agis en conséquence; pas d'espace, pas de communications, pas de femmes, pas de jeu; or, aujourd'hui, c'est grande pitié, ajouta Aramis avec un de ces sourires qui n'appartenaient qu'à lui, de voir combien les jeunes gens cherchent à se divertir, et combien, en conséquence^ ils inclinent vers celui qui paye les divertissements.

— Mais s'ils s'amusent à Belie-Isle?

— S'ils s'amusent de par le roi, ils aimeront le roi; mais slls s'ennuient de par le roi et s'amusent de par M. Fouquet, ils aimeront M. Fouquet.

— Et vous avez prévenu mon intendant, afin qu'aussitôt leur arrivée...

— Non pas : on les a laissés huit jours s'ennuyer tout à leur aise; mais, au bout de huit jours, ils ont réclamé, ^sant qtie les derniers officiers s'amusaient plus qu'eux. On leiir a répondu alors que les anciens offlciersavaiettt su se faire un ami de M. Fouquet, et que M. Fouquet„ les tîonnaissant pour des amis, leur avî^ dès tors voulu assez de bien pour qu'ils ne s'ennuyassent point sur ses terres. Alors ils ont réfléchi.

Hais aussitôt Tintendant a ajouté que^ sans préjuger les ordres de M. Fouquet, il connaissait assez son maître pour savoir que tout gentilhomme au service du roi l'intéressait, et qu'il ferait, bien qu'il ne connût pas les nouveaux "enus, autant pour eux qu'il avait fait pour les autres.

A merveille ! Et, là-dessus, les effets ont suivi les promesses j'espère? Je désire, vous le savez, qu'on ne promette jamais en mon nom sans tenir.

— Là-dessus, on a mis à la disposition des officiers no: deux corsaires et vos chevaux; on leur a donné les defs de la maison principale; en sorte qu'ils y font des parties de chasse et des promenades avec ce qu'ils trouvent de dames à Belle-lsle, et ce qu'ils ont pu en recruter ne craignant pas le mal de mer dans les environs.

— Et il y en a bon nombre à Sarzeau et à Vannes, n'estce pas. Votre Grandeur?

— Oh! sur toute la côte, répondit tranquillement Aramis.

— Maintenant, pour les soldats?

— Tout est relatif, vous comprenez; pour les soldats, du Tin, des vivres excellents et une haute paye.

— Très-bien; en sorte?...

— En sorte que nous pouvons compter sur cette garnison, qui est déjà meilleure que l'autre.

— Bien.

— Il en résulte que, si Dieu consent à ce que l'on nous renouvelle ainsi les gamisaires seulement tous les deux mois; au bout de trois ans, l'armée y aura passé, si bien qu'au lieu d'avoir un régiment pour nous, nous aurons cinquante mille hommes.

— Oui, je savais bien, dit Fouquet, que nul autant que vous, monsieur d'Herblay, n'était un ami précieux, impayable; mais dans tout cela, ajputa-t-il en riant, nous oublions notre ami du Vallon : que devient-il? Pendant ces trois jours que fai passés à Saintr-Mandé, j'ai tout oublié, je l'avoue

— Oh! je ne l'oublie pas, moi, reprit Aramts. Portnos es' , i Salnt-Mandé, graissé sur toutes les articulations, choyé en

nourriture, soigné en vins, je lui ai fait donner la promenade du petit parc, promen de que vous vous êtes réservée pour vous seul; il en use. U recommence à marcher; il exeitse sa force en courbant de jeunes ormes ou en faisant éclater de vieux chênes, comme faisait Milon de Crotone, et

comme il n*y a pas de lions dans le parc, il est probable que nous le retrouverons entier. C'est un brave que notre Porthos.

— Oui; mais, en attendant, il va s*ennuyer.

— Oh! jamais.

— Il va questionner?

— Il ne voit personne.

— Mais, enfin, il attend ou espère quelque chose?

— Je lui ai donné un espoir que nous réaliserons quelque matin, et il vit là-dessus.

— Lequel?

— Celui d'être présenté au roi.

— Oh! oh! en quelle qualité?

— D'ingénieur de Belle-Isle, pardieu!

— Est-ce possible?

— C'est vrai.

— Certainement; maintenant ne serait-il point nécessaire qu'il retournât à Belle-Isle?

— Indispensable ; je songe même à l'y renvoyer le phis tôt possible. Porthos a beaucoup de représentation; c'est un homme dont d'Artagnan, Athos et moi connaissons seuls le faible. Porthos ne se livre jamais; il est plein de dignité; devant les officiers, il fera l'effet d'un paladin du temps des croisades. 11 grisera l'état-major sans se griser, et sera ponr tout le monde un objet d'admiration et de sympathie; puis, s'il arrivait que nous eussions un ordre à faire exécuter, Porthos est une consigne vivante, et il faudra toujours en passer par où il voudra.

— Donc, renvoyez-le.

— Aussi est-ce mon dessein^ mais dans quelques jours seulement, car il faut que je vous dise une chose.

— Laquelle?

— C'est que je me défie de d'Artagnan. Il n'est pas à Fontainebleau comme vous l'avez pu remarquer, et d'Artagnan n'est jamais absent ou oisif impunément. Aussi, maintenant que mes affaires sont faites, je vais tâcher de aavoir quelles sont les affaires que fait d'Artagnan.

— Vos affaires sont faites, dites-vous?

— Oui.

— Vous êtes bien heureux, en co cas, et j'en voudrais pouvoir dire autant.

— J'espère que vous ne vous inquiétez plus?

— Hum!

— Le roi vous reçoit à merveille.

— Oui.

— Et Colbert vous laisse en repos?

— A peu près.

— En ce cas^ dit Aramis avec cette suite d idées qui faisait sa force^ en ce cas^ nous pouvons donc songer à ce que je vous disais hier à propos de la petite?

— Quelle petite?

— Vous avez déjà oublié?

— Oui.

— A propos de La Vallière?

— Ahl c'est juste.

— Vous répugne-t-il donc de gagner cette fille?

— Sur un seul point.

— Lequel?

— C'est que le cœur est intéressé autre part^ et que je no ressens absolument rien pour cette enfant.

— - Oh! oh! dit Aramis; occupé par le cœur^ avez-vou5 dit?

— Oui.

— Diable! il faut prendre garde à cela.

— Pourquoi?

— Parce qu'il serait terrible d'être occupé par le cœur quand^ ainsi que vous^ on a tant besoin de sa tête.

— Vous avez raison. Aussi^ vous le voyez, à votre premier appel j'ai tout quitté. Mais revenons à la petite. Quelle utilité voyez-vous à ce que je m'occupe d'elle?

— Le voici. Le roi, dit-on, a un caprice pour cette petite, a ce que l'on croit du moins.

— Et vous qui savez tout, vous savez autre chose?

~ Je sais que le roi a changé bien rapidement; qu'avanthier le roi était tout feu pour Madame ; qu'il y a déjà quelques jours. Monsieur s'est plaint de ce feu à la reine mère ; qu'il y a eu des brouilles conjugales, des gronderies maternelles.

— Comment savez-vous tout cela?

— Je le sais, enfin.

— Eh bien?

-^ Eb bien, à la suite de ces brouilles et de ces gronde-

ries, le roi n*a plus adressé la parole, n'a pins feit attention à Son Altesse Royale.

— Après?

— Après, il s'est occupé de mademoiselle de La Vallière. Mademoiselle de La Vallière est fille d'honneur de Madame. Savez-vous ce qu'en amour on appelle un chaperon?

— Sans doute.

— Eh bien, mademoiselle de La Vallière est le chaperon de Madame. Profitez de cette position. Vous n'ayeE pas besoin de cela. Mais enfin, Tamour-propre blessé rendra la conquête plus facile; la petite aura le secret <ki roi et de Madame. Vous ne savez pas ce qu'un homme intelhgent fait avec un secret.

— Mais comment arriver à elle?

— Vous me demandez cela? fit Aramis.

— Sans doute, je n'aurai pas le temps ^ m*occap«rd'eDe.

— Elle est pauvre, elle est humble, vous lui créerez nne^ position : soit qu'elle subjugue le roi comme maîtresse, soit qu'elle ne se rapproche de hii que comme confidente, voi» aurez fait une nouvelle adepte.

— C'est bien, dit Fouquet. Que ferons-nous à l'égard de cette petite?

— Quand vous avez désiré une femme, qu'avez-voiK fmt,. monsieur le surintendant?

— Je lui ai écrit. J'd fait mes jwotestaiions d'amour, l'y ai ajouté mes offres de service, et j'ai signé Fouquet.

— Et nulle n'a résisté?

— Une seule, dit Fouquet. Mais il y a quatre jocffs qu'eUe a cédé comme les autres.

— Voulez-vous prendre la peiné d'écrire? dit Aramis à Fouquet en lui présentant une plume.

Fouquet la prit.

— Dictez, dit-il. J'ai tellement la tête occupée ailleurs, que je ne saurais tracer deux lignes.

— Soit, fit Aramis. Écrivez.

El il dicta :

« Mademoiselle, je vous ai vue, et vous ne serez p^ot étonnée que je vous aie trouvée belle.

tt Mais vous ne pouvez, faute d'une position digne de vous,, que végéter à la ^our.

« L'amour d'un honnête homm^,, *çi cas où vous auriez.

^elque ambition, pourrait servir d'auxiliaire à votre esprit et à vos charmes.

« Je mets mon amour i vos pieds ; mais, comme un amonr, si humble et si discret qu'il soit, peut compromettre Fobjet de son culte, il ne sied pas qu'une personne de votre mérite risque d'être compromise sans résultat sur son avenir.

« Si vous daignez répondre à mon amour, mon amour vous prouvera sa reconnaissance en vous faisant à tout jamais libre et indépendante. i>

Après avoir écrit, Fouqaet regarda Aramis.

— Signez, dit celui-ci.

— Est-ce bien nécessaire?

— Votre signature au bas de cette lettre vaut xsa million; wns oubliez cela, mon cher surintendant.

Fouquet signa.

— Maintenant, par qui enverrez-rons la lettre? demanda Animis?

— Mais par un valet excellent.

— Dont vous êtes sûr?

— C'est mon grison ordinaire.

— Très-bien. Au reste, nous jouons, de ce côt^là,un jeu qui n'est pas lourd.

— Comment cela?

— Si ce que vous dites est vrai des complaisances de la petite pour le roi et pour Madame, le roi lui donnera tout l'argent qu'elle peut désirer.

— Le roi a donc de l'argent? demaiMia Aramis.

— Dame ! il faut croire, il n'en demande plus, •*- Oh! il en redemandera, soyez tranquille.

•-^ Il y a même plus, j'eusse cru qu'il mt parlerait de eetle fôte de Vaux.

— Eh bien?

— Il n'en a point parlé»

— Il en parlera.

— Oh! vous croyez le roi bien cruel, mon cher d'HerWay*

— Pas lui.

— n est jeune; donc, il est bon.

— Il est jeune; donc, il est faible ou passionné; et M. Colbert tient dans sa vilaine main sa faiblesse ou ses passions.

— Vous voyez bien que vous le craignez

— Je ne le nie pas.

— Alors, je suis perdu.

— Comment cela?

— Je n'étais fort auprès du roi que par Fargent.

— Après?

— Et je suis ruiné.

— Non.

— Comment, non ? Savez-yous mes affaires mieux que moi?

— Peut-être.

— Et cependant s*il demande cette fête?

— Vous la donnerez.

— Mais de Fargent?

— En ayez-vous jamais manqué?

— Oh! si yous sayiez à quel prii^ je me suis procm^ le dernier.

— • Le procliain ne yous coûtera rien.

— Qui donc me le donnera?

— Moi.

— Vous me donnerez six millions?

— Oui.

— Vous, six millions?

— Dix, s'il le faut.

— En vérité, mon cher d'Herblay, dit Fouquet, votre confiance m'épouvante plus que la colère du roi.

— Bah!

— Qui donc ôtes-vous?

— Vous me connaissez, ce me semble.

— Je me trompe; alors, que voulez-vous?

— Je veux sur le trône de France un roi qui soit dévoué à M. Fouquet, et je veux que M. Fouquet me soit dévoué.

— Oh! s'écria Fouquet en lui serrant la main, quant â vous appartenir, je vous appartiens bien; mads, croyez-le bien, mon cher d'Herblay, vous vous faites illusion.

— En quoi?

— Jamais le roi ne me sera dévoué.

~ Je ne vous ai pas dit que le roi vous serait dévoué^ es me semble.

— Mais si, au ounlraire, vous venez de le dim.

— Je n'ai pas dit le roi. J'ai dit un roi.

— N'est-ce pas tout un ?

yGoogl'e

— Au contraire, c*est fort différent

— Je ne comprends pas.

— Vous Allez comprendre. Supposez que ce roi sot^ un aatre honune que Louis XIY.

— Un autre honune?

— Oui, qui* tienne tout de vous.

— Impossible!

— Même son trône.

— Oh! vous êtes fou ! II n'y a pas d'autre homme que le roi Louis XIV qui puisse s'asseoir sur le trône de France. Je n'en vois pas, pas un seul.

— J'en vois un, moi.

— A moins que ce ne soit Monsieur, dit Fouquet en regardant Aramis avec inquiétude... Mais Monsieur...

— Ce n'est pas Monsieur.

-Mais comment voulez-vous qu'un prince qui ne soit pas de la race; conunent voulez-vous qu'un prince qui n'aura âocnn droit...?

— Mon roi à moi, ou plutôt votre roi à vous, sera tout ce qu'il faut qu'il soit, soyez tranquille.

— Prenez garde, prenez garde, monsieur d'Herblay, vous me donnez le frisson, vous me donnez le vertige.

Aramis sourit.

— Vous avez le frisson et le vertige à peu de frais, répliqua-t-il.

— Oh! encore une fois, vous m'épouvantez. Aramis sourit.

— Vous riez? demanda Fouquet.

— Et, le jour venu, vous rirez comme moi; seu ement, je dois maintenant être seul à rire.

— Mais expliquez-vous.

— Au jour venu, je m'expliquerai, ne craignez rien. Vous û'étes pas plus saint Pierre que je ne suis Jésus, et je vous dirai pourtant : a Homme de peu de foi, pourquoi doutezvous?»

— Eh! mon Dieu! je doute... je doute, parce que je ne vois pas.

— C'est qu'alors vous êtes aveugle : je ne vous traiterai donc plus en saint Pierre, mais en saint Paul, et je vou3 dirai : « Un jour viendra où tes yeux s'ouvriront. »

— Oh! dit Fouquet, que je voudrais croire!

— Vous no croyez pas! vous à qoi j'ai fait dix fois traverser Tabîme où seul vous vous fussi^ engouffiré ; vous ne eroyes pas^ vous qui de procureur général êtes monté au rang d'intendant, du rang d'intendant au raag de ^eMer ministre, et qui du rang de premier ministre passerez à celui de maire du palais. Mais, Bon, d&41 avec son étemel sourire... Non, non, vous ne pouvez voir, et, par conséquent, vous ne pouvez croire cela.

Et Aramis se leva pomr se retirer.

— Un dernier mot, dit Fcmqnet, vous ne m*aveE jamais parlé ainsi, vous ne vous êtes jamais montré si eonfianl, oa plutôt si téméraire.

— Parce que, pour porter ham, il faut avoir k voixl^re.

— Vous l'avez donc î

— Oui.

— Depuis peu de temps s^rs?

— Depuis hier.

— Oh ! monsieur d'Herblay, prenez garde, vous potesez la sécurité jusqu'à l'audace.

— Parce que l'on peut être aadadeux quand on est pmssant.

— Vous êtes puissant?

— Je vous ai offert dix millions, je vous les ofifre encore. Fouquet se leva tout tt'oublé à son tour.

— Voyons, dit-il, voyons : vous avez parlé de renverser des rois, de les remplacer par d'autres rois. Dieu me pardonne ! mais voilà, si je ne suis fou, ce que vcms avez dit tout à l'heure.

— Vous n'êtes pas fou, et j'ai véritablement dit cela tontà l'heure.

— Et pourquoi l'avez-vous dit?

— Parce que l'on peut parier ainsi dte trônes renversés et de rois créés, quand on ei^ soi-même au-^ssus ée» rois et ^s trônes... de ce monde.

— Alors vous êtes tout-puissant? s'écria Fouquet.

— Je vous l'ai dit et je vous le népète, répiwadit Aramis l'œil brillant et la lèvre frémissante.

Fouquet se rejeta sur son fauteuil et laissa tonû)er sa tête dans ses mains.

Aramis le regarda un instant comme eût fait Fange des destinées humaines à l'égard d'un simple morteL

— Adiea^ lai dit-il, dormez tr^Aqaille^ et enToyez rotre leltre à La Yalliôre. Demain^ bous noas reverrons, n'est-ce pas?

— Oai^ deouiiii^ dit Fonquet ea secoaant la tête comme QB bomme qui revient à M; mais où cela nom reverrons»

— Â la promenade da roi, si naos touIcz. —Fort bien.

Et ils se séparèrem.

ni

L'oxAoe.

Le lendemain, le jour s'était ieyé sombre et blafard, est, eoimne cbacun savait la promenade arrêtée dans le prognumne royal, le regard de diacun, en ouvrant les yeux, se porta sur le ciel.

Au haut des arbres stationnait une vapecff épaisse et arieftte qui avait à peine eu la force de s'élever à trente pieds ée terre sous les rayons d'un soleil qu'on n'apercevait qu'à tïvers le voile d'un lourd et épais nuage.

Ce malin-lâ, pas de rosée. Les gazons étuent restés secs, les fleurs altérées. Les oiseaux chantaient avec plus de ré» larve qu'à l'ordinaire dans le feuillage immobile comme s'U Mt mort. Les murmures étranges, confus, pleins de vie, qui semblent naître et exister par le soleil, cette respiration ^ la nature qui parle incessante au milieu de tous les autres ^ts, ne se faisait pas entendre : le silence n'avait jamais élé si grand.

Cette tristesse du ciel frappa les yeux du roi lorsqu'il se mit à la fenêtre à son lever.

Mais, comme tous les ordres étaient donnés pour la promenade, connne tous les préparatife ét^ent faits, comme, chose ^en plus péremptoire, Louis comptait sur cette promenade pour répondre aux promesses de son imagination, et, nous pouvons même déjà le dire, aux besoins de son e«Bar, le roi

décida sans hésitation que Tétat du ciel n'avait rien à faire dans tout cela, que la promenade était décidée, et que, quelque temps qu'il fît, la promenade aurait lieu.

Au reste, il y a dans certains règnes terrestres privilégiés du ciel des heures où Ton croirait que la volonté du roi ter^ restre a son influence sur la volonté divine. Auguste avait Virgile pour lui dire : Nocte placei tota redeunt spectacula mane. Louis XIV avait Boileau, qui devait lui dire bien autre chose, et Dieu, qui se devait montrer presque aussi corn plaisant pour lui que Jupiter Tavait été pour Auguste.

Louis entendit la messe comme à son ordinairQ, mais, il faut Tavouer, quelque peu distrait de la présence du Créateur par le souvenir de la créature. Il s'occupa durant Toffîce à calculer plus d'une fois le nombre des minutes, puis des secondes qui le séparaient du bienheureux moment où la promenade allait commencer, c'est-à-dire du moment où Madame se mettrait en chemin avec ses filles d'honneur.

Au reste, il va sans dire que tout le monde au châtesa ignorait l'entrevue qui avait eu lieu la veille entre La Vallière et le roi. Montalais peut-être, avec son bavardage habituel, l'eût répandue; mais Montalais, dans cette circonstance, était corrigée par Malicorne, lequel lui avait mis aux lèvres le cadenas de l'intérêt commun.

Quant à Louis XIV, il était si heureux^ qu'il avait pardonné, ou à peu près, à Madame, sa petite méchanceté de la veille. En effet, il avait plutôt à s'en louer qu'à s'en plaindre. Sans cette méchanceté, il ne recevait pas la lettre de La Vallière; sans cette lettre, il n'y avait pas d'audience^ et sans cette audience, il demeurait dans l'indécision. Il entrait donc trop de félicité dans son cœur pour que la rancune pût y tenir, en ce moment du moins.

Donc, au lieu de froncer le sourcil en ^^ercevant sa bellesœur, Louis se promit de lui montrer encore plus d'amitié et de gracieux accueil que d'ordinaire.

C'était à une condition cependant, à la condition qu'elle serait prête de bonne heure.

Voilà les cfioses auxquelles Louis pensait durant la messe, et qui, il faut le dire, lui faisaient pendant le saint exercice oublier celles auxquelles il eût dû songer en sa qualité de roi très-chrétien et de fils aîné de l'Église. <

Cependant Dieu est si bon pour les jeunes erreurs; tout

yGooQle

.gl,

ce qui est amour, môme amour coupable, trouve si facilement grâce à ses regards paternels, qu'au sortir de la messe, Louis, en levant ses yeux au ciel, put voir à travers les déchirures d*un nuage un coin de ce tapis d'azur que foule le pied du Seigneur.

Il rentra au château, et, comme la promenade était indiquée pour midi seulement et qu'il n'était que dix heures, il se mit à travailler d'acharnement avec Colbert et Lyonne.

Mais, comme, tout en travaillant, Louis allait de la table à la fenêtre, attendu que cette fenêtre donnait sur le pavillon de Madame, il put voir dans la cour M. Fouquet, dont les courtisans, depuis sa faveur de la veille, faisaient plus de cas que jamais, qui venait, de son côté, d'un air affable et tout à ^t heureux, faire sa cour au roi.

Instinctivement, en voyant Fouquet, le roi se retourna vers Colbert.

Colbert souriait et paraissait lui-même plein d'aménité et de jubilation. Ce bonheur lui était venu depuis qu'un de ses secrétaires était entré et lui avait remis un portefeuille que, sans l'ouvrir, Colbert avait mtroduit dans la vaste poche de son haut-de-chausses.

Mais, comme il y avait toujours quelque chose de sinistre au fond de la joie de Colbert, Louis opta entre les deux sourires, pour celui de Fouquet.

Il Ot signe au surintendant de monter; puis, se retournant vers Lyonne et Colbert :

— Achevez, dit-il, ce travail, posez-le sur mon bureau, je le lirai à tête reposée.

Et il sortit.

Au signe du roi, Fouquet s'était hâté de monter. Quant a Aramis, qui accompagnait le surintendant, il s'était gravement replié au milieu du groupe de courtisans vulgaires, et s'y était perdu sans même avoir été remarqué par le roi.

Le roi et Fouquet se rencontrèrent en haut de l'escalier.

-~ Sire, dit Fouquet en voyant le gracieux accueil que lui préparait Louis; sire, depuis quelques jours Votre Majesté me comble. Ce n'est plus ua jeune roi, c'est un jeune dieu qui règne sur la France, le dieu du plaisir, du bonheur et do l'amour.

Le roi rougit. Pour être flatteur, le compliment n'en étatt pas moins Cn peu direct.

n LE VICOMTE DE BRAGELONNE.

, Le roi condiûsit Foocpet daos ub petit salon qui séparail son cabinet de trayaO de sa cbamlure à eoucber.

— Savez-Yoas bien pourquoi je tous appelle? dit le roi en s'a^eyant sur le bord de la croisée^ de (açon à ne rien perdre de ce qui se passerait dans les parterres sur lesquels donnait la seconde entrée du pavillon de Madame.

— Non, sire... mais c'est pour quelque chose d'heureux, j'en suis certidn, d'ajNrès le gracieux sourire de Votre Majesté.

— Ah ! vous préjugez ?

— Non, sire, je regarde et je vofe.

— Alors, vous vous trompez.

— Moi, sire î

— Car je vous appelle, au contraire, pour vous faire unA

-— A moi, sire ?

— Oui, el des i^us sérieuses.

-r En vérité. Votre Majesté m'effraye..* et cependant j'attends, plein de oonôanee, dans sa justice et dans sa bonté.

— QoB me dit-on, monsieur Fouquet, que vous préparez une grande fête à Vaux ?

Fouquet sourit comme fait le malade au prenûer frisson d'une fièvre oubliée et qui revient

— Et vous ne m'invitez pas? continua le roi.

-— Sire, répondit Fouquet, je ne songeais pas à cette fto, et c'est hier au soir seulement qu'un de mes amis (Fouquet appuya sur le mot) a bien voulu m'y faire songer.

— Mais hier au soir je vous ai vu et vous ne m'avez parlé de rien, monsieur Fouquet.

— Sire, comment e^rer (^ Votre Majesté descendrait à ce pmnt des hautes régions où elle vit jusqu'à honorer nu demeure de sa présence royale?

— Excuse, monsieur Fouquet; vous ne m'avez point parlé de votre fête

~ le n'ai point parlé de cette fôte^ je le répètft^ au roi d'sJKurd, parce que rien n'était déddé à l'égard de cette fête, diisuite parce que je craignais un refus.

^ El guelle chose vous faisait craindre ce refus, monsieur Fouquet r Prenez garde, je suis décidé à vous pousser à bout.

— Sire, le profond désir que j'avais de voir le roi agréer mon invitation...

— Eh bien, moasieiM' Fouquet, rien de plus facile, je le vois, que de nous entendre. Vous avez le désir de m'inviter à votre fête, j'ai le désir d'y aller j invitezHQuoi, et j^irai.

— Quoi! Votre Majesté daignerait accepter? murmura le surintendant!

— En vérité. Monsieur, dit le roi en riant, je crois que je fais plus qu'accepter; je crois que je m'invite moi-même.

— Votre Majesté me comble d'honneur et de joie ! s'écria Fouquet; mais je vais être forcé de répéter ce que M. de La Vieuville disait à votre aïeul Henri IV : Domine, non sum dignus,

— Ma réponse à ceci, monsieur Fouquet, c'est que, si voui donnez une fête, invité ou non, j'irai à vore fête.

•— Oh ! merci, merci, mon roi ! dit Fouquet en relevant la tète sous cette faveur, qui, dans son esprit, était sa ruine. Mais comment Votre Majesté a-t-elle été prévenue ?

—Par le bruit public, monsieur Fouquet, qui dit des merveilles de vous et des miracles de votre maison. Cela vous rendra-t-il fier, monsieur Fouquet, que le roi soit jaloux de vous?

— Cela me rendra le plus heureux homme du monde, sire, puisque le jour où le roi sera jaloux de Vaux, j'aursd quelque chose de digne à offrir à mon roi.

— Eh bien, monsieur Fouquet, préparez votre fête, et ouwez à deux battants les portes de votre maison.

— Et vous, sire, dit Fouquet, axez le jour,

— D'aujourd'hui en un mois.

— Sire, Votre Majesté n'a-t-elle rien autre chose à désirer?

— Rien, monteur le surintendant, sinon d'ici là de vous avoir près de moi le pkis qu'il vous sera possible.

— Sire, j'ai l'honneur d'être de la promenade de Votre Majesté.

— Très-lHen; je sors en effet, monsieur Fouquet, et voici titt dames qui vont au readez-vc^is.

Le roi, à cesmo^ avec toute l'ardemr, non-seulement d'un jeune homme, mais d'un jeune homme amoureux, se retira de la fenêtre pour prendre ses gants et sa canne que lui trmdait son valet de chambre.

On entendait en dehors le piétinement des chevaux et le roulement dés roues sur le sable de la cour.

^ roi descendit Au moment où il apparut sur le perron^

chacun s*arrêta. Le roi marcha droit à la jeune reine. Quant à la reine mère, toujours souffrante de plus en plus de la maladie dont elle était atteinte^ elle n'avait pas voulu sortir.

Marie-Thérèse monta en carrosse avec Madame, et demanda au roi de quel côté il désirait que la promenade fût diriger

Le roi, qui venait de voir La Vallièr^, toute pâle encore des événements de la veille, monter dans une calèche avec trois de ses compagnes, répondit à la reine qu'il n'avait point de préférence, et qu'il serait bien partout où elle serait.

La reine commanda alors que les piqueurs tournassent vers Apremont.

Les piqueurs partirent en avant.

Le roi monta à cheval. Il suivit pendant quelques minutes la voiture de la reine et de Madame en se tenant à la portière.

Le temps s'était à peu près éclairci; cependant une espèce de voile poussiéreux, semblable à une gaze salie, s'étendait sur toute la surface du ciel; le soleil faisait reluire des atomes micacés dans le périple de ses rayons.

La chaleur était étouffante.

Mais, comme le roi ne paraissait pas faire attention à l'état du ciel, nul ne parut s'en inquiéter, et la promenade, selon l'ordre qui en avait été donné par la reine, marcha vers Apremont.

La troupe des courtisans était bruyante et joyeuse; on voyait que chacun tendait à oublier et à faire oublier aux autres les aigres discussions de la veille.

Madame, surtout, était charmante.

En effet. Madame voyait le roi à sa portière, et, comme elle ne supposait pas qu'il fût là pour la reine, elle espérait que son prince lui était revenu.

Mais, au bout d'un quart de lieue à peu près fait sur la route, le roi, après un gracieux sourire, salua et tourna bride, laissant filer le carrosse de lareine, puis celui des premièresdames d'honneur, puis tous les autres successivement qui, le voyant s'arrêter, voulaient s'arrêter à leur tour.

Mais le roi leur faisait signe de la main qu'ils eussent à continuer leur chemin.

Lorsque p'issa le carrosse de La Yallière, le roi s'en approcha.

Le roi salua les dames et se disposait à suivre le carrosse

des filles d*hounenr de la reine comme il avait suivi celai de Madame^ lorsqae la file des carrosses s'arrêta tout à coup.

Sans doute la reine, inquiète de Téloignement du roi, venait de donner Tordre d'accomplir cette évolution.

On se rappelle que la direction de la promenade lui avait été accordée.

Le roi lui fi^^ demander quel était son désir en arrêtant les voitures.

— De marcher à pied, répondit-çlle.

Sans doute espérait-elle que le roi, qui suivait à cheval le carrosse des filles d'honneur, n'oserait à pied suivre les filles d'honneur elles-mêmes.

On était au milieu de la forêt.

La promenade, en effet, s'annonçait belle, belle surtout pour des rêveurs ou des amants.

Trois belles allées, longues, ombreuses et accidentées, partaient du petit carrefour où l'on venait de faire halte.

Ces allées, vertes de mousse, dentelées de feuillage, ayant chacune un petit horizon d'un pied de ciel entrevu sous l'entrelacement des arbres, voilà quel était l'aspect des localités.

Au fond de ces allées passaient et repassaient, avec des signes manifestes d'incpiiétude, les chevreuils effarés, qui, après s'être arrêtés un instant au milieu du chemin et avoir relevé la tête, fuyaient comme des flèches, rentrant d'un seul bond dans l'épaisseur des bois, où ils disparaissaient, tandis que, de temps en temps, un lapin philosophe, debout sur son derrière, ée grattant le museau avec les pattes de devant et interrogeant l'air pour reconnaître si tous ces gens qui s'approchaient et qui venaient troubler ainsi ses méditations, ses repas et sas amours, n'étaient pas suivis par quelque chien à jambes torses où ne portaient point quelque Âisil sous le bras.

Toute la compagnie, au reste, était descendue de earrosse en voyant descendre la reine.

Marie-Thérèse prit le bras d'une de ses dames d'honneur, et, après un oblique coup d'œil donné au roi, qui ne parut point s'apercevoir qu'il fût le moins du monde l'objet de l'attention de la reine, elle s'enfon<^ dans la forêt par le premier sentier qui s'ouvrit devant elle.

Deux piqueurs marchaient devant Sa Majesté avec des cannes dont ils se servaient pour relever les branches ou

T. IV. î

^ XE VICOMTE DE BEAGELONliE.

«écarter les ronoes <pd pooTakni «mbarrass^ le dieBMa.

En mettatti |^ à terre. Madame troinra àses côlés M. de Gniche,^ «'iaeMaa devant die et sezait à 6a di8^sUio&.

Monsieur, en^joité âesoa b»m de la sonreiUe, avait déclaré qu*M optak pou* ht rivière, et^ tout en donnaaieengé à de Guiche, il était resté au château avec le chevâ^er de Lorcaiae et MaoicaB^.

U n'éprouvait plus ombre de jalousie.

On i'av.^it donc chûiciié»milem^daDS le<eorté^; mais, ^cemne M^»Biieiir était an prittce lort persoiael, qui «encourait d*iubittide fort mécUocreiBem an pUdar géaà:al, non absence avait été plutôt un sujet de satifiÊikctioft que de regret.

Chacim avait suivi Texteaiple dottiié par la reiae et par Madame, s'accommodant à sagiase, selon le basard oa fidon songotikL

Le roi, Boos Façons dit, éHitdeaevéprèsdeLaVailîàne, «t, deseendaot de «bevai au ineneat où Ton ouvrait la portière du ciurosse, il lui avait offert la main.

Aussitèt MoBialais et T<Nnay^Ci»reete s'étaâent ék»g;&ée6, la première parealcul^ lateofloide pardiaorétion.

Seotooen^ il y «irait cette différence entre elles d^ix «pie l*une s'éMgnaitdans ledéâr d'être agiéaèleaa roi, etraoMre dans «eioi de M «èlro désagréaible.

Fendant la dernière demi^ieune, le temps, hii ai^, avait pàè ses di8|>o«itioii6 : tont ce voile, «amme poussé ç» im restde (^iMenr, s'étaitmassé à Toocideaft; puis, r^oussé |par ■n oflfuraat oantrwe, s'ai?»nçaift ieotement, lourdiMuent

<ki senta^ s'anFociisr rocage; mais, comme le rm ne le voyait f»s, persimne ne se croyait le droit de le vdr.

La premenade fat dene ceiâinuée; ^ptekpes esprits inquiets levaient de temps en temps les yeuxâm ineL

B'jutres, phis itefldas <»iaere, se^promenaieiit ^ans s'écarter des voitures, où ils comptairait ailer <ei»«iMr on abri en «Bsd'icaige.

Mais lapins grsnie tpm^ du ««rté|^ en voyant len)s «entrer bravemeait dans le bois avec La Volière, la fsfaas t^nde partie du -cortège, iiyson8-nous,nivit le roi.

Ce que voyant le roi, il ^t la main de La Valli^ et Tentraîna dans une aUée laténde, où colle lois personne n'osa le snivre«

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