‹ Le vicomte de Bragelonne; ou, Dix ans plus tard; complément des Trois mousquetaires et de Vingt ans aprèsChapitre 17 sur 25 · LA LETTRE DE M. DE BAISEMCASX · texte numérisé non relu

LA LETTRE DE M. DE BAISEMCASX

fi> Artagnan, fidèle à son plan, alla dès le leiidemafn matin rendre visite à M. de Baisemeaux.

C'était jour de propreté à la Bastille : les canons étaient brossés, fourbis, les escaliers grattés; les porte-clefs sembfcttent occupés du soin de polir leurs clefs elles-mêmes.

Quant aux soldats de la garnison, ils se promenaient dans leurs cours, sous prétexte qu'ils étaient assez propres.

Le commandant Baisemeaux reçut d'Artagnan d'une fkçon

LE VIGOMTB DB BRAGELONNB. 75

ftas qw polie; mais il ftit ayec loi d'une réserve tellemei^ WBttéty cpie toute la finesse de d'Artagnan nelui tira pasune fj^abe.

Plus il se retenait dans ses limites^ plus fii défiance de d'ArtÊfjDXiL croissait

C» demim* craft même remarquer <pi8 le eemmamfeytt agissait en Terta d'une pecommandadon lëeentei

Bftisemeaux n*aTait pas été au Palais-Royal^ «ree d'Arts^ ffKmy rhonume froid et impénétrable qu&oahsd^^i trouva dans le Baisemeaux de la BastUle.

Qwnd d'Artagnan voiUut le faire parler sur les aff!aâFes si fwsBaBles d'argeni cpii «vaieni ammé Baisemeaox à la re*efaer€te d'Aramis et le rendaient eiq^ansif naigpé tom ce Mk«-là> Baisemeaux prétexta des ordres à donner dans la prison même, et laissa d* Artognan m morfendce si longtemps àFattendre, que notre mousquetaire, oertain-de ne point ob^ tenir un mot de plus, partit de la Bastille sans qoeBaisemeans Mt revenu de son inspection.

Mais il avait un soupçon, d'Artagnan, et, une fois le soupçon ^veillé, Tesprit de d'Artagnan ne dormait plus.

Il était aux bommes ce que le chat esH anx qoadrapèdes^ femèième de l'inquiétude à la fi^s et de Timptllence.

ISb cbat inquiet ne d^neure pas plus en place que le flocon de soie qui se balance à tout soufOe d'air.Uncbat qui guette est mort devant son poste d'observation^ et ni la faim n la soif ne savent le tirer de sa médltatian.

D'Artagnan, qui brûlait d*impatience, secoua tout à coup ae sentiment comme un manteau trop lourà. H' se dit que la dtose qu'on hii cachait étaôt précisément celte qu'il importait de savoir.

Eé eonséquence, il réfléchit que Baisemeaiux ne manquerait pas de faire prévenir Aramis, si Aramis lui avait donné Que recommandation quelconque. C'est ce qui arriva.

Baisemeaux avait à peine eu le temps nalériel de re^ venir du donjon, que d'Artagnan s'était mis* en embuscade près la rue du Petit-Musc, de façon à voir tous ceux qui sortiraient de la BastiRe.

Après une heure de station à la Herse^à^Or, sous l'auvent où l'on prenait un peu d'ombre^ d'Artagnan vit sortir un soldat de garde.

Or, c'était le meilleur indice qu'A pût désirer. Tout gar-

dien ou porte-clefs a ses jours de sortie et même ses heures à la Bastille^ puisque tous sont astreints à n'avoir ni femme ni logement dans le château ; ils peuvent donc sortir sans exciter la curiosité.

Mais un soldat caserne est renfermé poui- vingt-quatre heures lorsqu'il est de garde, on le sait bien, et d'Artagnan le savait mieux que personne. Ce soldat ne devait donc sortir en tenue de service que pour un ordre exprès et pressé.

Le soldat, disons-nous, partit de la Bastille^ et lentement, lentement, comme un heureux mortel à qui, au lieu d'une faction devant un insipide corps de garde, ou sur un bastion non moins ennuyeux, arrive la bonne aubaine d'une Uberté jointe aune promenade, ces deux plaisirs comptant conmie service. Il se dirigea vers le faubourg Saint-Antoine, humant l'air, le soleil, et regardant les femmes.

D'Artagnan le suivit de loin. U n'avait pas encore fixé ses idées là«*dessus

— Il faut tout d'abord, pensa-Wil, que je voie la figure éê ce drôle. Un homme vu est un homme jugé.

D'Artagnan doubla le pas, et, ce qui n'était pas biendifft* die, devança le soldat.

Non-seulement il vit sa figure, qui était assez intelligente et résolue, mais encore il vit son nez, qui était ua peu rouge.

— Le drôle aime l'eau-de-vie, se dit-il.

En même temps qu'il voyait le nez rouge, jl voyait dans la ceinture du soldat un papier blanc.

•^ Bon ! il a une lettre, ajouta d'Artagnan*

La seule difficulté était d'avoir la lettre. Or, un soldat se trouve trop joyeux d'être choisi par M. de Baisemeaux pour estafette ; il ne vend pas le message.

Comme d'Artagnan se rongeait les poings, le solds^ avançait toujours dans le faubourg Saint-Antoine.

— Il va certainement à Saint-Mandé, se dil-il, et je ne saurai pas ce qu'il y a dans la lettre...

C'était à en perdre la tête.

— Si j'étais en uniforme, se dit d'Artagnan, je ferais prendra \^ drôle et sa lettre avec lui. Le premier corps de garde i^e prêterait la main. Biais du diable si je dis mon nom pour un fait de ce genre. Le faire boire, il se défiera et pois il méprisera.,. Mordious! je n'ai plus d'esprit, et c'est liait de moi. Attaquer ce malheureux, le faire dégainer, le tuer

ponr sa lettre. Bon^ s*fl s'agissait d'une lettre de reine à un lord, ou d'une lettre de cardinal à une reine. Mais, mon Dieu ! quelles piètres intrigues que celles de MM. Aramis et Fouquet avec M. Colbertl La vie d'un homme pour cela, oh! non, pas même dix écus.

Connue il philosophait de la sorte en mangeant ses ongles arec ses moustaches, il aperçut un petit groupe d'archers et on commissaire.

Ces gens emmenaient un homme de belle mme qui se débattait du meilleur cœur.

Les archers lui avaient déchiré ses habits, et on le traînait. n demandait qu'on le conduisît avec égards, se prétendant gentilhomme et soldat.

n vit notre soldat marcher dans la rue, et cria :

— Soldat, à moi !

Le soldat marcha du même pas vers celui qui l'interpeUait, etia foule les suivit.

Une idée vint alors à d'Artagnan.

Cétait la première : on verra ^'elle n'était pas mauraise.

Tandis que le gentilhomme racontaK au soldat qu'il venait d'être pris dans une maison comme voleur, tandis qu'il n'était qu'un amant, le soldat le plaignait et lui donnait des consolations et des conseils avec cette gravité que le soldat français met au service de son amour-propre et de l'esprit de corps. D'Artagnan se glissa derrière le soldat pressé par la foule, et lui tira nettement et promptement le papier de la ceinture.

Comme, à ce moment, le gentilhomme déchiré tiraillait ce soldat, comme le commissaire tiraillait le gentilhonune, d'Artagnan put opérer sa capture sans le moindre inconvénient.

Il se mit à dix pas derrière un pilier de maison, et lut sur redresse :

t A monsieur du Vallon, chez monsieur Fouquet, à Saint* Mandé. 1»

— BonîditiL

Et il décacheta sans déchirer, puis il tira le papier plié en ({oatre, qui contenait seulement ces mots :

tt Cher mottsiecor du Vallon^ veuillez flaire dire à M. d'Her- May qu*il est veau à la Bastille et qu*il a questionné.

< Votre dévoué,

fC DE BàUraiEAIJK. }>

— Eh bien 9 à la bonne heure, s'écria d'Artagnan, voua <|ai est parfaitement limpide. Porthos en est.

Sûr de oe qu'il voulait savoir :

—Mordions ! pensa le mousquetaire, voilà un pauvze4iable de sddat à qm cet enragé sournois de Baisemeaux va ladre payer «her ma supercherie... S'il rentre sans la l^tre«.« qm lui fera-t-on ? Au fait, je n'ai pas besoin de cette lettre; cpuuid Tœuf est avalé, à quoi bon les coquilles?

D'Ârtagnan vit que le commissaire et les archers avaient convaincu le s(^âat et continuaient d'emmener leur prisonnier.

Celui-ci restait environné de la foule et continuait ses doléances.

D'Artagnan vint au milieu de tous et laissa tomber la lettre sans que p^^onne le vît, puis il s'éloigna r£qMem^]it.lA soldat reprenait sa route v^s Saint*Mandé, pensant ïmxkeoup à ce gentilhomme qui avait imploré sa protection.

Tout à coup il pensa un peu à sa lettre, et, regardant sa e6intin*e, il la vit dépouillée. Son cri d'efiùroi ôt plaisir à d'Ajptagnan.

Ce pauvre soldat jeta les yeux tout autour de lui avec aïkgoisse, et enfin, derrière lui, à vingt pas, il aperçut la biei^heureuse enveloppe. Il fondit d^sus ccHume un faucon sur sa proie.

L'enveloppe étsdt bien un peu poudreuse, un peu froissée, mais enfin la l^tre était retrouvée.

D'Artagnan vit que le cachet brisé occupait beaucoi^ le soldat. Le brave homme finit cependant par se consoler, il remit le papier dans sa ceinture.

— Va, dît d'Artagnan, j'ai le temps désormais; précèdemoi. IL paraît qu'Aramis n'est pas à Paris, puisque Busemeaux écrit à Porthos. Ce cher Porthos, quelle joie de le revoir... et de causer avec lui ! dit le Gascon.

Et, rég^i^ son pas sur celui du soldat, il se {promit d'antrer un quart d'heure après lui chez M. F(^iquet.

LE YXaOMTE DE BRAGELONNE.

«Q U. LSCXWR ¥SiaU AVEC PLàlSIR ^E POIUSOS H'A AIER ESIM^U lk£ fiA poses*

D'Artagnan ayait^ selon son habitude^ calculé que chaepi» betire Tant soixante minutes et chaque vémAQ soixante secondes.

Grâeei ce calcol^ parfaitement exact de minutes et de s»» coudes^ il amya devant la porte du surintendant au momeM même où te soldat en sortait^ la ceinture yide.

D'Artagnan se présenta à la pm*te^ qu*un c<moierge^ brodé sur toutes les coiitures^ 'lui tint entr*ouYene.

D'Artagnan am^t bien touIu entrer sans se ncffimier, mais il n*y avait pas moyen. H se nomma.

Malgré cette concession, qui devait lever toute difficulté, d*Arta^ttan le pensait du moins, le concierge bésita; cependant, a ce titre répété pour la seconde fois, capitaine des gaordes du roi, le «unoierge, sans livrer tout à lait passage^ cessa de le barrer compléteiâent.

D*Artagnan comprit qu'une fèrmidable consigne avait été «onnée.

11 se décida donc à mentir, ce qui, d'ailleurs, ne lui coûtait point par trop, quand M voyait par delà le mensonge le s^dnt de rÉtat, ou même purement et simplement son intérêt personnel.

Il ajouta donc, aux déclarations déjà faites par lui, que le soAdat qui venait d'apporter une lettre à M. du Vallon n'était autire que s<m messager, et q^e cette lettre avait pour but d'annoncer son arrivée, à lui.

Dès lors, nul ne s'opposa plus à l'entrée de d' Artagnan, et d^Arta^an entra

Un valet voiidut l'accompagner, mais il répondit qu'il était inutHe de prendre cette peine à son endroit, attendu qu'il sa> vaH parfaitement où se tenait M. du Vallon.

Il n'y avait rien à répondre à un homme si complètement Instruit.

On laissa faire d*Ârtagnan.

Perrons^ salons^ jardins^ tout fut passé en revae par la moQsqaetaire. 11 marcha un quart d'heure dans cette maison pins que royale^ qui comptait autant de merveille* ^e de meubles, autant de serviteurs que de colonnes et é<s portes.

— Décidément, se dit-il, cette maison n'a d'autres limites que les limites de la terre. Est-ce que Porthos aurait eu la étntaisie de s'en retourner à Pierrefonds,sans sortir de chez M. Fouquet?

Enfin il arriva dans une partie reculée du château, ceinte d'un mur de pierres de taille sur lesquelles gnmpait une profusion de plantes grasses ruisselantes de fleurs, grosses et solides comme des fruits.

Dcdistance en distance, sur le mur d'enceinte, s'élevaient des statues dans des poses timides ou mystérieuses. C'étaient des vestales cact^ées sous le péplum aux grands plis; des veilleurs agiles enfermés dans leurs voiles de marbre et eouvant le palais de leurs furtifs regards.

Un Hennés, le doigt sur la bouche, une Iris aux aîles ^loyées, une Nuit tout arrosée de pavots, dominaient les jardins elles bâtiments qu'on entrevoyait derrière les arbres; toutes ces statues se profilaient en blanc sur les hauts cyprès, qui dardaient leurs cimes noires vers le ciel.

Autour de ces cyprès s'étalent enroulés des rosiers séculaires, qui attachaient leurs anneaux fleuris à chaque fourche des branches et semaient sur les ramures inférieures et sur les statues des pluies de fleurs embaumées.

Ces enchantements parurent au mousquetaire l'effort suprême de l'esprit humain. Il était dans une disposition d'esprit à poétiser. L'idée que Porthos habitait dans un pareil Éden lui donna de Porthos une idée plus haute, tant il est vrai que les esprits les plus élevés ne sont point exempts de l'influence de l'entourage.

D'Artagnan trouva la porte; à la porte, une espèce de ressort qu'il découvrit et qu'il fit jouer. La porte s'ouvrit. .

D'Artagnan entra, referma la porte et pénétra dans un pavillon bâti en rotonde, et dans lequel on n'entendait d'autre bruit que celui des cascades et des chants d'oiseaux.

A la porte du pavillon, il rencontra un laquais.

— C'est ici, dit sans hésitation d'Artagnan, que demeuro M. le baron du Vallon, n'est-ce pas?

LE VICOMTE DE BRAGELONNE. «i

— Oui, Monsieur, répondit le laquais.

— Prévenez-le que M. le chevalier d'Aftognan, capitaine aux mousquetaires de Sa Majesté, Fattend.

D'ArtagnpQ ^u introduit dans un salon.

D*Artagnan ^e demeura pas longtemps dans l'attente : un pas bien connu ébranla le parquet de la salle voisine, une pcMie s'ouvrit ou plutôt s'enfonça, et Porthos vint se jeter dans les bras de son ami avec une sorte d'embarras qui ne loi allait pas mal.

— Vous ici? s'écria-t-il.

— Et vous? répliqua d'Artagnan. Ah ! sournois !

•;- Oui, dit Porthos en souriant d'un sourire embarrasse^ wi, vous me trouvez chez M. Fouquet, et cela vous étonne nn peu, n'est-ce pas ?

-^Non pas; pourquoi ne seriez-vous pas des amis de M. Fouquet? M. Fouquet a bon nombre d*amis, surtout panni les hommes d'esprit.

Porthos eut la modestie de ne pas prendre le compUment poorlui.

—Puis, ajouta-t-il, vous m'avez vu à Belle-Isle.

—Raison de plus pour que je sois porté à croire que vous êtes des amis de M. Fouquet.

—Le fait est que je le connais, dit Porthos avec un certain

— Ah! mon ami, dit d'Artagnan, que vous êtes coupable envers moi !

— Comment cela? s'écria Porthos.

— Comment! vous accomplissez un ouvrage aussi admirable que celui des fortifications de Belie-Isle, et vous ne m'en avertissez pas.

Porthos rougit.

— 11 y a plus, continua d'Artagnan, vous me voyez là-bas; Tons savez que je suis au roi, et vous ne devinez pas que le foi, jaloux de connaître qofil est l'homme de mérite qui accompht une œuvre dont on lui fait les plus magnifiques récits, vous ne devinez pas que le roi m'a envoyé pour .«avoir quel était cet homme?

— Comment! le roi vous avait envoyé pour savoir...? — Pardieu! Mais ne parlons plus de cela.

*- Corne de bœuf! dit Porthos, au contraire, parlons-en ; itnM, le roi savait que Ton fortifiait Belle-Isle ?

$t LE VICOMTE DE BRAGELONNE.

— Bon! est-ce qae le roi m sait pas tout?

— Mais il ne savait ps qui le fortifiait?

— Non ; seulement^ il se ^oc^uet, d'après ee dpx'on kiiaanÉt dit des travaux^ que c'était ua illustre homme de ^jiieise.

— Diable ! dit Porthos, si j'avais sa eela.

•^ Vous ne vous seriez pas sauvé de Vannes^ n*esl*ce pas?

— Non. (^'aves-voos 4it <[uand v«us ne m^vet ^ trouvé ?

— Mon cher, j'ai réfléchi.

— Ah ! om, vous réfié(dûssez, vous... £t à quoi c^ ^vous a441 mené, de réfléchir?

— A deviner toute la vérité.

— Ah ! vous avez deviné ?

— Qu'wvez-^ous deviné? Voyons, dit Forthos en s'a^^oh modant dans un fauteuil et prenant des airs de sphÂnx.

«- J'ai deviné, d'abord^ ^ vous fortiûiez Betle48kL

— Ah! cela n'était pas bien difficile, vous m'avez i« à Tœuvre.

— Attendez (tene ; sms j'ai deviné eneore quelque chose» c'est que vous fortifiiez Belle-Isle par or^e de M. FoapfS.

—C'est vrai.

— Ce n'est pas le tout. Quand je suis en train de devÉMT» je ne m'arrête pas en route.

— Ce cher d'Artagnan !

— J'ai deviné que M. Fouquet voulait garder le secr^ le plus profond sur ces fortificsOions.

— C'était^ûflL intention, en effet, à ce que je croli^ diti^ thos.

— Oui; mais savez-vous pourquoi il voulait i^der ee se* er«t?

— Dame! pour que la diose ne fût pas ^e, dit Porlhog.

— D'^»ord. MjÎs ce désir était soumis à l'idée d'une jilanterie...

— En eflè^ dit Porthos, j'ai entendu dire que ML FoufM était fort galant.

-- A l'idée d'une galanterie qa*â Ytmïaài tme m roL

— Oh! oh:

— Cela vous étonne?

-^Oui.

— Vous ne saviez pas cela?

— Eh bien, je le sais, moi.

— Vous êtes donc sorcier?

— 'Pas le moins du monde.

— Comment le savez-vous, alors?

— Ah! voilà! par un moyen bien simple : j'ai entendu VL Fouquet le dire Im-même au roi.

— Lui dire quoi?

'^ Qu'il avait fait fortifier Belle-Isle à son intention, et qu'il lui faisait cadeau de Belle-Isle.

— Ah ! vous avez entendu M. Fouquet dire cela au roi?

— En toutes lettres. Il a même ajouté : « Belle-Isle a été fortifiée par un ingénieur de mes amis, homme de beaucoup de mérite, que je demanderai la permission de présenter au roi. — $on nom? a demandé le roi. — Le baron du Vallon, a répondu M. Fouquet — C'est bien, a répondu le roi, vous 4Qe le présenterez. »

— Le roi a répondu cela?

— Foi de d'Artagnan !

— Oh ! oh ! fitPorthos. Mais pourquoi ne m'a-t-on pas préisenté, alors?

— Ne vous a-t-on point parlé de cette présentation?

— Si fait; mais je fattends toujours.

— Soyez tranquille, elle viendra.

— r- Hwa! hum! grognsi Porthos.

D'Arta^an fit semblant de ne pas entendre^ e?t, changeant la conversation :

— Mais vous habitez un lieu bien solitahre, cher ami, ce me semble? demanda-tril.

— J'aiioujours aimé l'isolement. Je suis mélancolique, répondit Porthos avec un soupir.

— Tiens ! c'est étrange, fit d'Artagnan, je n'avais pas reloarqué cela.

— C'est depuis que je me livre à l'étude, dît Porthos d'un air soucieux.

^ Mais les travaux de J'esprit n'ont pas nui à la santé du 4^vgè, j'espère?

-^Oh! nidiejQQitjnt

— Les forces vont toujours bien?

— Trop bien, mon ami, trop bien.-

— C'est que j'avais entendu dire que, dans les premier» jours de votre arrivée...

— Oui, je ne pouvais plus remuer, n'est-ce pas?

— Comment, fit d'Artagnan avec un sourire, et à propos de quoi ne pouviez-vous plus remuer?

Porthos comprit fxull avait dit une bêtise et voulut se reprendre.

— Oui, je suis venu de Belle-Isle ici sur de mauvais chevaux, dit-il, et cela m'avait fatigué.

— Cela ne m'étonne plus, que, moi qui venais derrière vous, j'en aie trouvé sept ou huit de crevés sur la route.

— Je suis lourd, voyez-vous, dit Porthos. •^ De sorte que vous étiez moulu?

— La graisse m'a fondu^ et cette fonte m'a rendu malade.

— Ah! pauvre Porthos !... Et Aramis, conmient a-t-il été pour vous dans tout cela?

— Très-bien... Il m'a fait soigner par le propre médecin de M. Fouquet. Mais figurez-vous qu'au bout de huit jours je ne respirais plus.

— Comment cela?

^ La chambre était trop petite : j'absorbais trop d'air. -- Vraiment?

— A ce que l'on m'a dit, du moins... Et l'on m'a transr porté dans un autre logement.

— Où vous respiriez, cette fois?

— Plus librement, oui ; mais pas d'exercice, rien à faire. Le médecin prétendait que je ne devais pas bouger; moi, an contraire, je me sentais plus fort que jamais. Cela donna naissance à un grave accident.

— • A quel accident?

— Imaginez-vous, cher ami, que je me révoltai contre les ordonnances de cet imbécile de médecin et que je résolus de sorth*, que cela lui convînt ou ne lui convînt pas. En conséquence, j'ordonnai au valet qui me servait d'apporter mes habits.

— Vous étiez donc tout nu, mon pauvre Porthos f

— Non pas, j'avais une magnifique robe de chambre, an contraire. Le laquais obéit; je me revêUs de mes habits, qui étaient devenus trop larges; mais, chose étrange, mes pieds étaient devenus trop larges, eux.

— Oui, j'entends bien.

— Et mes bottes étaient devenues trop étroites.

— Vos pieds étaient restés enflés.

— Tiens ! vous avez deviné.

— Parbleu ! Et c'est là Taccldent dont vous me vouliez entretenir? ,

« — Ah bien^ oui ! Je ne fis pas la même réflexion que vous. Je me dis : <( Puisque mes pieds ont entré dix fois dans mes bottes, il n'y a aucune raison pour qu'ils n'y entrent pas une onzième, n

— Cette fois, mon cher Porthos, permettez-moi de vous le dire, vous manquiez de logique.

— Bref, j'étais donc placé en face d'une cloison; j'essayais de mettre ma botte droite; je tirais avec les mains, je poussais avec le jarret, faisant des efforts inouïs, quand, tout à coup, les deux oreilles de mes bottes demeurèrent dans mes mains; mon pied partit comme une catapulte.

•* Catapulte ! Comme vous êtes fort sur les fortifications, eber Porthos!

— Mon pied partit donc comme une catapulte et rencontra la cloison, qu'il effondra. Mon ami, je crus que, comme Samson, j'avais démoli le temple. Ce qui tomba du coup de tableaux, de porcelaines, de vases de fleurs, de tapisseries, de bâtons de rideaux, c'est inouï!

— Vraiment !

— Sans compter que de l'autre o^é de la cloison était une étagère chargée de porcelaines.

— Que vous renversâtes ?

— Que je lançai à l'autre bout de l'autre chambre. Porthos se mit à rire.

— En vérité, comme vous dites, c'est inouï ! Et d'Artagnan se mit à rire comme Porthos. Porthos, aussitôt, se mit à rire plus fort que d'Artagnan. -^ Je cassai, dit Porthos d'une voix entrecoupée par cette

hilarité croissante, pour plus de trois mille firanos de porce*laines, oh! oh! oh!...

— Bon ! dit d'Artagnan. *

— J'écrtsai pour plus de quatre mille francs de glaces, oh! oh! oh!...

— Excellent !

— Sans compter un lustre qui me tomba juste sur la tête et qui fut brisé en n^e morceaux, oh! oh! oh!...

1B6 LE VICOMTE D£ BRAaSLONNE.

— Sur la tête? dit d^Artagiuai, goi se tenait les cMea«

— En plein !

— Mais vous eûtes la tête cassée ?

— Non^ puisque je vous disi, au contraire, «ges ctest le lustre qui se brisa comme verre qu'il était.

— Ah ! le lustre était de verreî .

— De verre de Venise; une curiosité^ numehe]:;, \m marceau qui n'avait pas son piureil^ i^ne pièce qoi pQsait4Mx cents livres.

^ Et qui vous tomba jsur lalète?

— Sur... la... tête!.. Figurez-vous wà globeJe «riaialtitit 4ûr(^ tout incrusté en ]m, des parfums qui biîùlttent en liaut^ des becs gui jetaient de Ja flamme lorsqu'ils #tttfit air lûmes.

^ Bien entendu; mus ils ne l'étaimU pas?

— Heureusement, j'eusse été incendié.

-*- Et vous n'avez été gu.'«pkui?

— Non.

•^ Comment, Aon?

— Non, le lustre m'^ti^vbé mt te crftsd. Nms »v«isli> à ce qu'il parait» sur te sooame^ela têle, ua^ enroule eiOBSsivemeut solide.

— Qui vous a dit cela, ikupth«s?

— Le médecin. Une manière de dôme fggà #i^[tp(»lerait JNotre^Dame 4e Pacis.

— Bah!

— Oui^ il paraît que nous avons te eme tàm fût.

— Paidez |)0ur v(ms, cher ^^mi; c'est vott:e crâs^ à vous qui est fait ainsi et non celui des autres.

— C'est pessibte, dit Per^tos avecitlsilé; 4««t il y a^e, lors de la chute du hMPe #ur ce dôme que aons aircmsan sonunet 4e te ti^te, ce^Cut un iNruit pareil à te détonalten d'un icanon; le cristal lut bnsé et je tomhaitout inondé.

— Be.saqg, pavifse Pûvthqsl

— Non^ de parfums qui sentaient comae des crèmeft;>e'itait excellent, mais cela sentait t\im^ bai\. Je fus comme étourdi de oette J)ûnne odemr; vous avez én^omé eete^piel* quefois, n'est-ce pas, d'Artagnan?

-— Oui, en respirant du muguet; de sorte, aion pauvre Ami, que vous fiites jrenvecsé du ohoe et aJiNi8oiKrdi4e l'odeur?

lE YiGOMTB DE BRAGELONNE. 87

— Mais ce qu'il y a de particulier, et le médecin m'a afûnûé, sur son boimeor, qu'U n'avait rien vu de p^ureil.^

— Vous eftteft MOL moins une bosse? interrompit d'ArtOr gnan.

— J'en eus cinq.

— Pourquoi cinq?

— Attendez : le luaire tnrait, à «on esctrémité inférieure, cinq ornements dorés estrêmemement aigus.

— Aie!

-*• Ces émq onwments pkààlrèrea^ dam mes ehev^ix, que jep«ne iort^iiais,o(NBme ¥0«» voyez.

— Heureusement.

— - Et s'imprimèreiit dans ma peau. Mais, voyez la singulaarîtô, ces dwaiB^làfli'arnvent ip'à moi! Au lieu défaire des creux, ils firent des bosses. Le médecin n'a jamûs pu m'espBquer cela d'âne manière satnCiisaEie.

— Ëhiûai, )evais voivs YeMplkpMT, moi.

— Vous me rendrez service, dit Porftos en clignant des jmx; ce qui était ebez lui le sîg&e de l'attention portée an plus baut degré.

— Depuis que "vonsiailBSioBctiooaer irotre cerveau â de bautes études, à èes eaisnls importSMMs, la tète a profité; de sorte qne t?ous avez oHtelMawt iina <l6te trei^ pleine de science.

— ¥ouseH>i«tf

^ J'en suis sûr. 11 en résulte qu'au lieu de rien laisser piisétrer d'étmnger dans l'intéri^ir de la tôte, votre boîte osseuse, qui est déjà trop pleine, profite 4es oavertmres ^m s'y font pour laisser échiÔ9^ 00^1^ plAiB.

•— Ab! fit Portbos, à qui cette expiioalien paraissait ptais daire que celle du médaoin.

•— Les dnq protidiésanees camées |»ar les dnq om^anents du lustre furent certainement des amas sdentièqoes, amenés exténeufement par^afone iioixboses.

— En effet, dit Porthos, et la preuve, c'est que cela me fiidsait plus de mal dehors que dedaïu. Je vous avouerai w^mb ^TM, quand je Hietlais mon die^wau sor ma tôte, ^i l'enfonçant du poing avec oelte ^wrgie gracieuse ifne nous possédons, nous autres gentiUiommes d'épée, eb 'bien, si mon coup de poing n'était pas parfaitement mesuré, je ressentais des doideurs extrêmes.

— Porthos, je vous crois.

— Âussi^ moti bon ami^ dit le géant^ M. Fonquet se dédda-Wil^ voyant le peu de solidité de la maison^ à me donner un autre logis. On me mit en conséquence ici.

— C'est le parc rés«rvé, n*estrce pas?

— Oui.

— Celui des îK^dez-vous? celui qui est si célèbre dans les histoires mystérieuses du surintendant?

— Je ne sais pas : je n'y ai eu ni rendez-vous ni histoires mystérieuses; mais on m'autorise à y exercer mes musdes, et je profite de la permission en déracinant des arbres.

— Pourquoi faire?

— Pourm'entretenir la main^ et puis pour y prendre des . nids d'oiseaux : je trouve cela plus commode que de montw

dessus.

— Vous êtes pastoral comme Tircis^ mon cher Porthos.

— Oui J'aime les petits œufs; je les aime infiniment pins que les gros. Vous n'avez point idée comme c'est délicat^ une omelette de quatre ou cinq cents œufs 4e verdier^ de pinson^ de sansonnet, de merle et de grive.

— Mais cinq cents œufs, c'est monstrueux !

— Cela tient dans un saladier, dit Porthos. D'Artagnan admira cinq minutes Porthos, comme s*il le

voyait pour la première fois.

Quant à Porthos, il s'épanouit joyeuseïnent sous le regard de son ami.

Ils demeurèrent quelques instants ainsi, d'Ârtagnan regardant, Porthos s'épanouissant.

D'Ârtagnan cherchait évidemment à donner un nouveaa tour à la conversation.

— Vous divertissez-vous beaucoup ici, Porthos ? demandat-41 enfin, sans doute lorsqu'il eut trouvé ce qu'il cherchait.

— Pas toujours.

— Je conçois cela; mais, quand vous vous ennuierez par uop, que ferez-vous ?

— Oh ! je ne suis pas ici pour longtemps. Aramis attend que ma dernière bosse ait disparu pour me présenter au roi, qui ne peut pas souffrir les bosses, à ce<iu'on m'a dit.

— Aramis est donc tot^ours à Paris?

— Non.

— Et où est-il?

LB VICOMTE DB BRÂGELONNfL 89

— A Fontainebleau.

— Seul?

— Avec M. Fouquet.

— Très-bien. Mais sarez-vous une cb089?

— Non. Dites-la-moi et je la saurai.

— C'est que je crois qu'Aramis vous oublie.

— Vous croyez?

— Là-bas, voyez-vous, on rit, on danse, on festoie, on fait tanter les vins de M. de Mazarin. Savez-vous qu'il y a ballet tous les soirs, là-bas?

— Diable! diable!

— Je vous déclare donc que votre cberAramis vous oublie. — r Cela se pourrait bien, et je Fai pensé parfois.

— A moins qu'il ne vous trahisse, le sournois!

— Oh!

— Vous le savez, c'est un fin renard, qu'Aramis.

— Oui, mais me trahir...

— Écoutez; d'abord, il vous séquestre.

— Comment il me séquestre ! Je^suis séquestré, moi?

— Pardieu !

— Je voudrais bien que vous me prouvassiez cela?

— Rien de plus facile. Sortez-vous?

— Jamais.

— Montez-vous à cheval ?

— Jamais.

— Laisse-t-on parvenir vos amis jusqu'à vous?

— Jamais.

— £h bien, mon ami, ne sortir jamais, ne jamais monter à cheval, ne jamais voir ses amis, cela s'appelle être séquestré.

— Et pourquoi Aramis mer séquestrerait-il ? demanda Porthos.

— . Voyons, dit d'Artagns», soyez franc, Porthos.

— Comme l'or.

— C'est Aramis qui a fait le plan des fortifications de Belle- Isle, n'est-ce pas?

Porthos rougit.

— Oui, dit-il, mais voilà tout ce qu'il a fait.

— Justement, et mon avis est que ce n'est pas une grande afbire.

— C'est le mien aussi.

^ LE YIGOMTE DE BRA^ELOIfNE.

— Bien; je suis enchanté que nous soyons du môme aviSb

— Il n*est même jamais yenn à Belie-lsle^ dit Porthos.

— Vous voyez bien.

— C'est moi qjox allais i Vannes» £omme vous avez pu le voir.

^ Dites conune je Tai wl Eh hien, voilà jastemjMit Taffaire^ mon cher Porthos. Âramis^ qui n'a £ait que les plans^ voudrait j^asser pour ringémeur; tandis que, vous qui avez bâti pierre à pieixe la muraiUa^ la eitadelle et les hasûoAS^ Jl voudrait vous reléguer au rang de constructeur.

— De constructeur, c*est-à-dire de magcm? *- De maçoB^ e'^aeela.

— De gâchem* de mortiar ?

— Justement.

— De manœuvre ?

— Vous y 4tes.

^ Oh ! oh ! cher Aramis, vous voixs xsroyez toi:4ow» 'vingtcinq ans, à ce qu'il paraît?

— Ce n'est pas le tout : il vous eu croit einquanSe. •— J'aurais bien voulule voir à la besogne.

— Oui.

— Un gaillard qui a la^j^outld*

— Oui.

— La gravelle.

— Oui.

— A qui il manque trois dents.

— Quatre.

— Imàâ& qo» moi, regardez!

Et Ponbûs, écartant ses grosses lèvres^ exhiba deux laogées de dents un peu moins blanches que la neigc^ mais umsï nettes, aussi dures et aussi saines que l'ivaire.

— Vous ne vous figurez pas, Porthos, dit d'Artagnao^ combien le roi lient au 4aAts. Lies vAtres me décident ; je vous présenterai au roL

— Vous?

— Pourquoi pas? Croyez-vous que je sois plus mal en cour qu' Aramis ?

— Oh! non.

— droyev-vôus^qua j'aie la niâîndre pfétention «ur lesfor- Mcations de Beile-Isle?

— Oh ! certes, non.

us TIGOMT^ PB àRAGfVONNE. 91

— 'C'esl 4oQC votre intérêt seid qui peut jue faire agic

— }e n'en doute pas.

-- £h bien^ je suis Tintime ami du roi, et la preuve^ c'est que, lorsqu'il y aquelque chose de désagréable à lui dire, c'est moi qui m'en charge.

— Mais^ cher ami, si yousfae présentez.»,

— Après?

— Aramis se fâchera.

— Contre moi ?

-^ Non, contre moi.

^ Bah! que ce soit lui ou que soit moi qvd vous présente^ puisque vous deviez être présenté, ciest la même chose»

— On devait me faire faire des habits.

— Les vôtres sont splendides.

— Ohîceux que j'avaiscommandésétaientbien plus beaaix«

— Prenez gwrde, le roi aime la sin^)licité.

^ Alors je serai single. Mais que dira M. Fouquet de me savoir partit

— É^s-vous donc prisonnier sur parole ?

— Non, pas tout à fait Biais je lui avais promis de ne pas Wtékngaer sau6 le prévenir.

— Attendez, nous allons revenir à cela. Avez-vous quelque dioseàfaireici?

—Moi? Rien de bien importani, du moins.

— A moins cependant q^e vous ne soyez l'intermédiaire d* Aramis ptoor qoel^tue chosede gra*ve.

— . Ma foi , non.

— Ce que je vous en dis, vous comprenez, c'est par intérêt pour vous. Je suppose, par exemple, que vous êtes chargé d'envoyer à Aramis des messages, des lettres.

— Ah! des lettres, oui. Je M envoie de certaines lettres.

— Où cela?

— A Fontai&eUeau.

— £t ave«-vous de ces lettres?

— Mais...

^ Laissez-moi dire. Et avez-vous de ces lettres?

— Je viens justement d'en recevoir nue.

— Intéressante ?

— Je le suppose.

— Vous ne les lisez donc pas ?

— Je ne suis pas curieux.

92 LE VibOMTE DE BRAGELONNE.

Et Porthos tira de sa poche la lettre du soldat que Porthot A'ayait pas lue^ mais qae d*Artagnan avait lue^ lui.

— Savez-vous ce qu'il faut faire ? dit d'Artagnan.

— Parbleu! ce que je fais toujours, renvoyer. ^ — Non pas.

— Comment cela, la garder?

— Non, pas encore. Ne vous art-on pas dit que cette lettre était importante?

— Très-mportante.

— Eh bien, il faut la porter vous-même ,à Fontainebleau.

— AAramis?

— Oui.

— C'est juste.

— Et puisque le roi y est...

— Vous profiterez de cela?...

— Je profiterai de cela pour vous présenter au roi.

— Ah! corne de bœuf! d'Artagnan, il n'y a en vérité que vous pour trouver des expédients.

— Donc, au lieu d'envoyer à notre ami des messages p/ns ou moins fidèles, c'est nous-mêmes qui lui portons la lettre.

— Je n'y avais même pas songé ; c'est bien simple cependaût.

— C'est pourquoi il est urgent, mon cher l^orthos, qae nous paertions tout de suite.

— En effet, dit Porthos, plus tôt nous partirons, moins la dépêche d'Aramis éprouvera de retard.

— Porthos, vous raisonnez toujours puissaminent, et chez vous la logique seconde Fimaginaticn.

— Vous trouvez? dit Porthos.

— C'est le résultat des études solides, répondM d'Artagnan. Allons, venez.

— Mais, dit Porthos, ma promesse à M. Fouquet?

— Laquelle ?

— De ne. point quitter Saint-Mandé sans le prévenir.

— Ah! mon cher Porthos, dit d'Artagnan, que vous êtes Jeune !

— Comment cela?

— Vous arrivez à Fontainebleau, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Vous y trouverez M. Fouquet?

— Oui.

— Chez le roi {vob^blement?

LE yiCÔMTB DE BRAGELONNE. 93

^ Chez le roi^ répéta majestaeasement Porthos.

— Et TOUS rabordez en lui disant : « Monsieur Fouguet^ j'ai rhonneur de vousprérenir que je viens de quitter Saint- Mandé, yt

— Et, dit Ponhos ar/ec la même majesté, me "voyant à Fontainebleau chez le roi, M. Fouquet ne pourra pas ditt que je mens.

— Mon cher Porthos, j*ouYraîs la bouche pour vous le dire ; vous me devancez en tout. Oh! Porthos! quelle heureuse nature vous êtes ! Fâge n*a pas mordu sur vous.

— Pas trop.

— Alors tout est dit.

— Je crois que oui.

— Vous n'avez plus de scrupules?

» Je crois que non.

— Alors je vous emmène.

— Parfaitement; je vais faire seller mes chevaux.

— Vous avez des chevaux ici?

— J'en ai cinq.

— Que vous avez fait venir de Pierrefonds?

— Que M. Fouquet m'a donnés.

— Mon cher Porthos, nous n'avons pas besoin de cinq chevaux pour deux; d'ailleurs, j'en ai déjà trois à Paris, cete ferait huit; ce serait trop.

— Ce ne serait pas trop si j'avais mes gens ici; mais, hélas! je ne les ai pas.

-*- Vous regrettez vos gens ?

^ Je regrette Mousqueton, Mousqueton me manque.

— Ëxcelient cœur ! dit d' Artagnan; mais, «royez-moi, laissez vos chevaux ici comme vous ayez laissé Mousqueton là-boA.

— Pourquoi cela?

^ Parce que, plus tard...

— Eh bien?

— Eh bien, plus tard« peutrêtre serar4-U bien que M. Fouquet ne vous ait rien donne du tout.

— - Je ne comprends pas, dit Porthos.

— IL est inutUe que vous compreniez.

— Cependant...

^ Je vous expliquerai cela plus tard, Porthos.

— C'est de la politique, je parie —• Et de la plus subtile.

M LE tICOMTB ÔB BRA&ILONNB.

Porlhos baissa la tête scor ce mot <te polfôqae ; guis, après QB moment de rè^fene, il ajoutât :

•*- Je YOQS avenefai^ d'Artagnan; qoe je fie sois pas p(^tique.

-^ Je le sais^ pardie«i! IMen.

— Oh ! nul ne sait cela; vcms me Tarer cUToos-^nêfese^^ vous, le brave des braves.

^ Que vous ai^je dH^ ForâvMt

— Que Ton avait ses jours. Yon^me Faves dft et je Fai éprouvé. Il y a des jours où Ton éj^^e^ove moins de plaisir que dans d'autres à recevoir des coups d'épée.

— Cest ma pensée.

— C'est la mienne aussi, quoique je ne^eroie gi&ère aux coups qui tuent.

— Diable ! vous avez tué, cependant t

— Oui, mais je n'ai jamais été tué,

— La raiseik est bonne.

— Donc, je ne crois pas moi»iF jaiodi» du li^ lame d'ooe épée ou de la balle d'un fusil.

— Alors, vous n'avfï peur de rienî:.. Ah! de l'eau, peutêtre?

— Non, je nage coune une^ kMftre; -- De la fièvre quârtadtte t

— Je ne l'ai jamais eue, et ne croi& poiBt ravoir jamais; mais je vou&avimesrai une €lH>6e.«*

Et Porthos baissa la voix.

— Laquelle? demanda d'Artagnanen se mettant au diapason de Porttios»

— Je vous avouecaî, répéta Piortfaos^i^ fai une horrible peur de la polkiqtte.

— Ah bah ! s'écria d'Artagnan.

— Tout beau! dit Porthos d'une voix ûb stentor. J'ai vu Son Éminence M. le cardinal de Richelieu et Smk Ëminence M. le cardinal de Maeam^; l'un avait une politique rouge, l'autre une politique noire. Je n'ai jamais ^é beaucoup plus content de l'une que de l'autre : la presûère a fait couper le cou à M. de Marillae, à M. de Thou, à M. de Cinq-Mars, à M. de Chalais, à M. de Boutteville, à M. de Montmorency; la seconde a fait écharper une foule de frondeurs, dont nous étions, mon cher.

— Dont, au contialrc , m«us n'étions pas, dit d'Artagnan.

— Oït! si Mt; car, si je dégainais pcrar leeartoa!, moi, je Ihçpaîs ponr le roi.

— ClierPoriïios!

— J'achève. Ma peur de la politiqae est donc tefie, qtie, sH y â de la politique là-dessous, j'aime mfeux retourner à Pier-

— f(ya& auriez raison, si cela était; mais arec mot, cher Porthos, jamais de politique, c'est net. Vous arez travaillé à Ibttifier Bfelte-ïsle; le roi a voulu savoir le nom de Thabile îi^nîeur qui avait fait fes travaux ; vous êtes timide comme tous les hommes d'un vrai mérite; peut-être Aramis veut-il tïras mettre sous îe boisseau. Moi, je vous prends; moi, je tous déclare; mot, je vous produis; le roi vo«s récompense, Btvoilà toute ma poKtîque.

— C'est la mienne, morbleu! dit Porthos en tendant la tDm à d'Artagnan.

Bais d*Artagnan connaissait là mân de Pbrtllos; Il savaâ fo^one fois emprisoimée entre les dnq doigts du baron, une main ordinaire n'en sortait pas sans foulure.

0 tendit donc, non pas la main, mais le poktg à son ami.

Porthos ne s'en aperçut même pas.

Après quoi, ils sortirent tous deux de Saint-Mandé.

Les gardiens chuchotèrent bien un peu et se dirent à Foreille quelques paroles que d'Artagnan comprit, mais qu'il s& gartla bien de faire comprendre à Porthos.

— Notre ami,dit-iï, était bel et bien prisonnier d' Aramis, Voyons ce qu'il va résulter de la mise en libertié de ce conpirateur.

LK RAT rr LB FROHÀâS»

D'Artagnan et Porthos revinrent à pied, comme d'Artagnan était venu.

Lorsque d'Artagnan, entrant le premier dans la boutique da Pilon-^Or, eut annoncé à Planchet que M. du Vallon serait un des voyageurs privilégiés; lorsque Porthos, en en-

m LE VICOMTE DE BRAGELONNE.

trant dans la boatiqae> eut (ait cliqaeter avec son plumet les chandelles de bois suspendues à Fauvent^ quelque chose comme un pressentiment douloureux troubla la joie que Planchet S6 promettait pour le lendemain.

Mais c'était un coeur d'or que notre épicier^ re&que précieuse du bon temps^ qui est toujours et a toujours été pov ceux qui vieillissent le temps de leur jeunesse, et pour ceux qui sont jeunes la vieillesse de leurs ancêtres.

Planchet, malgré ce frémissement intérieur aussitôt réprimé que ressenti, accueillit donc Porthos avec un respect de tendre cordialité.

Porthos, un peu roide d'abord, à cause de la distance sociale qui existait à cette époque entre un baron et un épicier, Porthos finit par s'humaniser en voyant dans Planchet tant de bon vouloir et de prévenances.

Il fut surtout sensible à la liberté qui lui fut donnée, ou plutôt offerte, de plonger ses larges mains dans les caisses de fruits secs et confits, dans les sacs d'amandes et de noisettes, dans les tiroirs pleins de sucreries.

Aussi, malgré les invitations que lui fit Planchet démonter à l'entre-sol, choisit-il pour habitation favorite, penâaoïX la soirée qu'il avait à passer chez Planchet, la boutique, où ses doigts rencontraient toujours ce que son nez avait senti et vu.

Les belles figues de Prevence, les avelines du Forest, les prunes de la Touraine, devinrent pour Porthos l'objet d'une distraction qu'il savoura pendant cinq heures sans interruption.

Sous ses dents, comme sous des meules, se bro>aient les noyaux, dont les débris jonchaient le plancher et criaient sous les semelles de ceux qui allaient et venaient; Porthos égrenait dans ses lèvres, d'un seul coup, les riches grappes de muscat sec, aux violettes couleurs, dont une demi-Uvie passait ainsi d'un seul coup de sa bouche dans son estomas.

Dans un coin du magasin, les garçons, tapis avec épouvante, s'entre-regardaient sans oser se parier.

Ils ignoraient Porthos, ils ne l'avaient jamais vu. La race de ces Titane vioi avaient porté les dernières cuirasses d'Hugues Capet, û^ Philippe- Auguste et de François I«' commeitçait à disparaître. Ils se demandaient donc mentalement ^ ce n'était point là l'ogre des contes de fées, qui allait Caire

disparétre dans son insatiable estomac le magasin toiat entier d^ Planchet^ et cela sans opérer le moindre déménagement des tonnes et des caisses.

Croquant^ mâchant^ cassant^ grignotant^ suçant et avalant Porthos disait de temps en temps à Tépicier :

— Vous avez là un joli commerce, ami Flanchet.

— n n'en aura bientôt plus si cela continue, grommela le premier garçon, qui avait parole de Flanchet pour lui succéder.

£t, dans son désespoir, il s'approcha de Porthos, qui tenait toute la place du passage qui conduisait de rarrière-bouUquft à la boutique. Il espérait que Porthos se lèverait, et que oe mouvement le distrairait de ses idées dévorantes.

— Que désirez-vous, mon ami? demanda Porthos d'un air affable.

-Je désirerais passer. Monsieur, si cela ne vous gênait pas trop.

— C'est trop juste, dit Porthos, et cela ne me gêne pas du tout

Et en même tempç il prit le garçon par la ceinture, l'en» leva de terre, et le posa doucement de l'autre côté.

Le tout en souriant toujours avec le môme air affable.

Les janû)es manquèrent au garçon épouvanté au moment où Porthos le posait à terre, si bien ^il tomba le derrière sur des lièges.

Cependant, voyant la douceur de ce géant, il se hasarda de ' nouveau.

— Âh! Monsieur, dit-il, prenez garde.

— A quoi, mon ami? demanda Porthos.

— Vous allez vous mettre le feu dans le corps.

— Gomment cela, mon bon ami? fit Porthos.

— Ce sont tous aUmenls qui échauffent. Monsieur.

— Lesquels?

— Les raisins, les noisettes, les amandes.

— Oui ; nuL^s, si ies amandes, les noisettes et les raisins échauffent...

— C'est incontestable. Monsieur.

— Le miel rafraîchit.

Et, allongeant la main vers un petit baril de miel ouvert, dans lequel plongeait la spatule à l'aide de laquelle on le sert lox pratiques, Porthos en avala une home demi-livre.

9B LE VICaUTB DB BRJIGEtOKKB.

— Mon aim^ dit PcnUtos^ je Yoxa demairôerai de Fesa j maiiiteiiaat i

•^ n^ns on seau^ Monsieur? deman^ nakement l& gar- j

— Non^ dans une earafe; une carafe suffira^ répondit Porthos avec bonbomie.

Et) portant la carafe i sa bouche^ c&msie im seoneorfait cto sa trompe^ il yida la carafe d'un seul eor^.

Planchet tressaillait dans tous les sentiments qui coitespendesl aux fibres de la proiMriété et de ramouF-prefire.

Cependant^ bote digne de Tbo^Hafité antiqne^ ii feignâst èe easascr très^-attentiveinent avec d' Artagnan^ et lui répétait sans cesse :

— Ah! Monsieur^ ^eHe joieî... ab! Monsieur, gisel honneur!

— A quelle heme sot^rons-nonr, Pbsn^ett demanda Porthos; j'ai appétit.

Le premier garçon joignit les mains.

Les deux autres se coulèrent sous les comptoirs, craigiWBt qne Porthos ne sentit la cl^âr ft'sdche.

— Nous inrendrons seulement ici un léger goûter, ^td*AT^ tagnan, e^ une fois à la campagne de Planchet, novË soaperons.

-* Ah ! c'est à Yo^e esnqiagne cpe nous attons, Plz^dietY dit Porthos. Tant mieux.

— Vous me comblez, monsienr le b^on.

Monsieur le baron fit grand effet sur les garçons, qui virent

un homme de la plus haute qualité dans un appétit de cette espèce.

D'ailleurs, ce titre les rassura. Jamais fis n'avaient entenda dire qu'un ogre eût été ^^[ipelé monsieur le baron.

— Je prendrai quelques biscuits^ pomr ma route, dit nonchalamment Porthos.

Et, ce disant, il vida tout un bocal de biscuits anisés dans la vaste poche de son peurpoint.

— Ma boutique est sauvée, s'écria Planchet.

— Oui, comme le fromage, dit le premier garçon^

— Quel fromage?

— Ce firomage de Hollande dans lequel était entré un rat «t dont nous ne trouvâmes plus que la croûte.

Planchet regarda sa boutique, ôt, à la vue de ce qui avait

éâaup^è à la dent âe Popthos^ il troixva la comparaison gérée.

Le premier garçon 8*iqperçQt de ee qui se passait dans Tespiit de son ma^are»

— Gare au retour ! lui dit-il.

•- Vous Avez des fraUs chez vous? dit Porthos en montort rentre*sol^ où Ton menait d'annoncer que la collaiion était servie.

*- Hélas! pensa Tépicier en adressant à d^Artagnan un agud ipkm de prières^ que celui-ci comprit à moitié.

Après la collation^ on se mit en route.

Il était tard lorsque les trois cavaliers^ partis de Paris yers flk heures^ arrnrôrent f mr le pavé de Fontainebleau.

La route s'était faite gaiement. Porthos prenait goût à la nciété de Pla&ohet^ parce que celui-ci lui témoignait beaucoup de respect et Fentretenait avec amour de ses prés^ de ses bois et de ses garennes.

'Porthos avait les goûts et Toigueil du propriétaire.

D'ArtagBMi, lorsqu'il eut vu aux irises les deux compagnons, prit les bas côtés de la route, et, laissant la bride iotSer sur le cou de sa monture, il s'isola du monde entier comme de Porthos et de Planchet.

La famé gUssait doucement à travers le feuillage bleuâtre de la forêt. Les senteurs de la plaine montaient, embaumées, aux narines des chevaux, qui soufflaient avec de SKoids bonds de joie.

Porthos et Planchet se mirent à parier foins.

Planchet avoua à Porthes que, dans l'âge mûr de sa vie, il avait, en effet, négligé l'agriculture pour le commerce , maïs qae son enfance s'était écoulée en Picardie, dans les belles liaeraes qui lui montaient jusqu'aux genoux et sous les pommiors v^rts aux pommes rouges; aussi s'était-il juré, nssiièt sa fcMPtonefs^e, de retourner à la nature, et de finir ses jours comme il les avait commencés^ le plus près possible de la terre, où tous les hommes s'en vont

— Ehl eh ! dit Portos, alors, mon cher monsieur Plandiet, votre retraite est prodiet

— Comment celât

— Oui, vous me paraissez en train de faire une petite lo^ tane.

•<- Mais oui, répondit Planchet, ou boulotte.

100 LE VICOMTE DE BHàGBLONNE.

-^ Voyons^ combien ambitionnez-Yous et à quel cbiffre comptez-vous yous retirer?

— Monsieur, dit Planchet sans répondj^^ i la question, sî intéressante qu'elle fût. Monsieur, une chose me f?it beaucoup de peine. -

— Quelle chose? demanda Porthos en regardani derrière lui comme pour chercher cette chose qui inquiétait Planchet et Ten délivrer.

-— Autrefois, dit Fépicier, vous m'appeliez Planchet tout court et vous m'eussiez dit : « Combien ambitionnes-tu, Planchet, et à quel chiffre comptes-tu te retirer? »

— Certainement, certainement, autrefois j'eusse dit cela, répliqua l'honnête Porthos aVec un embarras plein de délicatesse ; mais autrefois...

— Autrefois, j'étais le laquais de M. d'Artagnan, n'est-ce pas cela que vous voulez dire?

— Oui.

— Eh bien, si je ne suis plus tout à fait son laquais, je sm encore son serviteur; et, de plus, depuis ce tempsp-là...

— Eh bien , Planchet?

— Depuis ce temps-là, j'ai eu l'honneur d'être son asr socié

— Oh! oh! fit Porthos. Quoi! d'Artagnan s'est mis dans r épicerie?

— Won, non, dit d'Artagnan, que ces paroles tirèrent oe sa rêverie et qui mit son esprit à la conversation avec l'habileté et la rapidité qui distinguaient chaque opération de son esprit et de son corps. Ce n'est pas d'Artagnan qui s'est mis dans l'épicerie, c'est Planchet qui s'est mis dans la politique. Voilà!

— Oui, dit Planchet avec orgueil et satisfaction à la fois, nous avons fait ensemble une petite opération qui m'a rapporté, à moi, cent mille Uvres, à M. d'Artagnan deux cent mine.

— Oh î oh ! fit Porthos avec admiration.

— En sorte, monsieur le baron, continua l'épicier, que Je vous prie de nouveau de m'appeler Planchet comme par le passé et de me tutoyer toujours. Vous ne sauriez croire le plaisir que cela me procurera.

— Je le veux, s'il en est ainâ, mon cher Planche qua Porthos.

LE VICOMTE DB BRAGELONNE, m

Et, comme il se trouvait près de Plauchet, il leva la main pour lui frapper sur Tépaule en signe de cordiale amitié.

Mais un mouvement providentiel du cheval dérangea le geste du cavalier, de sorte que sa main tomba sur la croupe du cheval /e Planchet.

L*animaV plia les reins.

D*artagnan se mit à rire et à penser tout haut

— Prends garde, Planchet; car, si Porthos t'aime trop, il €• caressera; et, s*il te caresse, il Vaplatira : Porthos est toujours très-fort, vois-tu !

— Oh! dit Planchet, Mousqueton n*en est pas mort, et cependant M. le baron Taime bien.

— Certainement, dit Porthos avec un soupir qui fit simultanément cabrer les trois chevaux, et je disais encore ce j^tin à d'Artagnan combien je le regrettais; mais, di&-moi, Planchet?

— Merci, monsieur le baron, merci.

.—Brave garçon, va ! Combien as-tu d*arpents de parc, toi?

— De parc?

— Oui. Nous compterons les prés ensuite, puis les hoi& après.

— Où cela. Monsieur?

— A ton château.

— Mais, monsieur le baron, je n*ai ni château, ni parc^ ni jM^s, ni bois.

-^ Qu*as-tu donc, demanda Porthos, et pourmioi nommestu cela une campagne, alors?

— Je n'ai point dit une campagne, monsieur le baron, répliqua Planchet un peu humilié, mais un simple pied-à-terre.

— Ah! ah! fit Porthos, je comprends; tu te réserves.

— Non, monsieur le baron, je dis la bonne vérité : j'ai deux chambres d'amis, voilà tout.

— Mais alors, dans quoi se promènentrils, tes amis?

— D'abord, dans la forêt du roi, qui est fort belle.

^ Le fait est que la forêt est belle, dit Porâios, presque aussi belle que ma forêt du Berri.

Planche^ ouvrit de grands yeux.

— Vous avez une forêt dans le genre de la forêt de Fontainebleau, monsieur le baron? balbutia-tr-il.

— Oui^ j'en ai même deux; mais celle du Berri est ma favorite.

102 LE VICOMTE DE BRAGELOl^NE.

— Pourquoi cela? demanda gracieusement Planchet.

— Mais, d'abord, parce que je n'en connais pas la fin; et,' ensuite, parce qu'elle est pleine de braconniers.

^ Et comment cette profusion de braconniers peut-elle vous rendre cette forêt si agréable?

•— En ce qu'ils chassent mon gibier et que^ moi, je les chasse, ce qui, en temps de paix, est en petit, pour moi, une image de la guerre.

On en était à ce moment de la conversation, lorsque Planchet, levant le nez, aperçut les premières maisons de Fontamebleau qui se dessinaient en vigueur sur le del, tandis qu'au-dessus de la masse compacte et informe s'élançaient les toits aigus du château, dont les ardoises reluisaient a la lune comme les écailles d'un immense poisson.

— Messieurs, dit Planchet, f ai l'honneur de tous annoncer que nous sommes arrivés à Fontainebleau.

là GMttAfiiiE PB yuwcmtr.

Les cavaliers levèrent la tête et virent que Thonnôte Planchet disait l'exacte vérité.

Dix minutes après, ils étafrat dans te rue de Lyon^ de l'antre côté de r3cd)erge du Been^Paon.

Une grande haie de sm^aux touffus, d'aubépmes et de houblons formaient une clôture Impénétrable et noire, derrière laquelle s'élevait une nmison blanche à large toit de tuiles.

Deux fenêtres de cette maison donnsdent sur la rue.

Toutes deux étaient somfbres.

Entre les deux, une petite porte, surmontée d'un auvent soutenu par des pilastres, y donnait entrée. ^

On arrivait à cette porte par un seuil élevé.

Planchet mit pied à terre comme sTil allait fnypet & cette l^rte; puis, «e ravisant, H prit «on cbeval -par la bride ei marcha pendant environ trente pas encore.

Ses deux compagnons le stBYsrenu

HÉAors il arriva devant oiie perle diarvetière à daire-veie ^toée r**ente pas i^s ioin^ et, levant vm loquet de bois, sec^ ?lôtarb de cette porte, il poussa l'un des battants.

▲tors il «atra ie premier, tirant ^on cheval par la bride, dsns une petite cour entom^ée de fumier, dcût la bonne odeur décalàtt tme éta^le toute Toisine.

<— D sem bon, ^ bruyamment PortiK>s en mettant à son iwr fned à terre, et IcBneonMrais, mi^éiM^ dans mes vaâieries de i^errefonds.

— fe n^ qu'une vache, se hâta de dire modestement RoMbet.

*-et«i^, J*ea ai trente,^ Potthos, on plutôt je ne sais fêê le nmnto'ede inea vaches.

Les deux cavaliers étaiei^ €Mrôa, Plamchet r^erma Ut fOTte derrière eui..

i^endant ^ee tonps, d'Ârtagnan, qui avait mis pied à terre avec sa Mgèrelé habhueMe, humait le bon air, et, joyeux comme un Panslen (pii voit de la verdinre, il arnu^iait xm tein de chèvr^euiile d*une main, une églamîne de l'autre.

Porthos avait mis ses main« sur des pois qui moBtaieni le long des perehes et mangeait ou ptetôt brcHitait cosses et firuits.

Manchet «Hiecupa aus^tôtde lévdilier, dans son appentis, fme sianièPfrdeipaysan, i4eax et cassé, qui couchait smr des mousses couvertes d'une souquenille.

Ce paysan, Teemnaiinkiit Plan<^et, Tappeht notre màHre, iia grande satisfaction de l'épicier.

•— Mettez les chevaux au ràlehwynum vieux, et bonne pitance, dit Planchât.

— Oh! oui-da! les belles hôtes, dit le piysan; (^! il faut quelles en crèvent!

— • Doucement, doucement, l'ami, dit d'Artagnan ; peste ! «snne nous y allons : Tavdne et la liotte de paille, rien de plus.

^Wxd» l'eau hkmohe pour ma monture, à moi, c^ Porthos, car elle a bien chaud, ce me semble.

-*- ^h.1 n» oraignex rien, Me^ieurs, T^Mmdit Planchet, le père Célestin est un vieux gendarme dHvry. il ^'.oanaît l'é- -«mâe; nFeœa àJa maison, venez.

Et il acttira les deux amis parune sdlée fort couverte qui

traversait on potager^ pois une petite lazerne^ et qui, enfin, aboutissait à un petit jardin derrière lequel s^élevait la maison, dopt on avait déjà vu la principale façade du côté de la rue.

A mesure que l'on approchait, on pouvait distinguer, par deux fenêtres ouvertes au rez-de-chaussée et qui donnaient accès à la chambre, Fintérieur, le pénétrai de Planchet.

Cette chambre, doucement éclairée par une lampe placée sur la table, apparaissait au fond du jardin comme une riante image de la tranquillité, de Taisance et du bonheur.

Partout où tombait la paillette de lumière détachée du centre lumineux sur une faïence ancienne, sur un meuble luisant de propreté, sur une arme pendue à la t^iissme, h pu^e clarté trouvait un pur reflet, et la goutte de feu venaà dormir sur la chose agréable à Tœil.

Cette lampe, qui éclairait la chambre, tandis qœ te ^feuillage des jasmins et des aristoloches tombait de l'encadrement des fenêtres, illuminait splendidement une nappe damassée blanche conmie un quartier de neige.

Deux couverts étaient mis sur cette nappe. Un vin janni roulait ses rubis dans le cristal à facettes de la longue bouteille, et un grand pot de faïence bleue, à couvercle d'argent, contenait un cidre écumeux.

Près de la table, dans un fauteuil à large dossier^ dormait une femme de trente ans, au visage épanoui par la santé et la fraîcheur.

Et, sur les genoux de cette fraîche créature, un fi^s chat roux, pelotonnant son corps sur ses pattes pliées, faisait entendre le ronflement caractéristique qui, avec les yeux demi-clos, signifie, dans les moeurs félines :

— Je suis parfaitement heureux.

Les deux amis s'arrêtèrent devant cette fenêtre, tout ébahis de surprise.

Planchet, en voyant leur étonnement, ftit ^u d'une douce joie.

— Ah! coquin de Planchet! dit d'Artagnan, je compren.^ tes absences

— Oh! oh ! voilà du linge bien blanc, dit à son tour Por* Ûkos d'une voix de tonnerre.

Au bruit de cette voix, le chat s'enfuit, la ménagère se réveilla en sursaut, et Planchet, prenant un air gracieux, in'

trodoisH les deux compagnons dans la chambre où était dressé le couvert.

— PermettezHmoi, dit-il, ma chère, de vous présentai M. le chevalier d'Ârtagnan, mon protecteur. *

D'Artagnan prit la main de la dame en homme de cour e' avec les mêmes manières chevaleresques qu'il eût pris celle de Madame.

— M. le baron du VaHon de Bracieux de Pierrefonds, ajouta Plancheu

Porthos fit un salut dont Anne d'Autriche se fût, déclarée satisfaite, sous peine d'être bien exigeante.

Alors, ce fut au tour de Planchet.

n embrassa bien franchement la dame, après toutefois avoir fait un signe qui semblait demander la permission à d'Àrtagnan et à Porthos.

Permission qui lui liit accordée, bien entendu.

D'Artagnau fit un compliment à Planchet.

— Voilà, dit-il, un homme qui sait arranger sa vie.

— Monsieur, répondit Planchet en riant, la vie est un capital que rhomme doit placer le plus ingénieusement quil lai est possible...

— Et tu en retires de gros intérêts, dit Porthos en riant comme un tonnerre.

Planchet revint à sa ménagère.

—Ma chère amie, div-il, vous voyez là les deux hommes qui ont conduit une partie de mon existence. Je vous les ai nommés bien des fois tous les deux.

— Et deux autres encore, dit la dame avec un accent flamand des plus prononcés.

— Madame est Hollandaise ? demanda d'Artagnan. Porthos frisa sa moustache, ce que remarqua d*Artagnan,

qoi remarquait tout.

— Je suis Anversoise, répondit la dame.

— Et elle s'appelle dame Gechter, dit Planchet.

— Vous n'appelez point ainsi Madame, dit d' Artagnan.

— Pourquoi cela? demanda Planchet.

— Parce que ce serait la vieillir chaque fois que vous l'appelleriez.

— Non, je l'appelle Trûchen.

— Giarmant nom, dit Porthos.

— Trûchen, dit Planchet, m'est arrivée de Flandre avec

406 Lfi VICOMTB DE BRAaBLQNNB.

sa Terta et deux miile florim^. Elto fu^t un maii fôeheux qui la battait. En ma qualité de Picard^ j'ai toujours aiorà tes AriPsiennes. De rArtois à laf l^idre^ il n'y a qu'on pas. Ellb vint pleurer chez son iparrain^ mon prédécessecar de la rue des Lonâraords; éHe'plaça ohez moi «es deux màUe floiins que j*ai lait fhietiier^ «t (^ lui en rapportent dix faille.

— Bravo, Planchet!

— Elle e^ libre^ elle est riehe ; elle a une yacbe^ ^le commande à une servante et au père CélesUn ; elle me fUb toutes mes chemises^ elle me idootetous n^is bas d'hiver, elle ne me voit que tous les qumze jours, et elle vent fàm se trouver heureuse.

^ Heureuse <âie suis efVeetivement... dit Trdotien amc abandon,

Portbos frisa l'autre hémisphère de sa mou^ache.

~ Diable ! diai^ ! pensa d'Artagnan, est*ce que Poffbos aurait des intentions?...

En attendant, Trûchen, comprenant de qum il étsit question, avait exeké sa cuisinière, ajouté deux coQvefts, et chargé la table de metsexquis, qui lent dhin son^r nuTep»» et d'un repas un festin.

Beurre frais, boauf salé, anchois et thon, toute l'épieenede Planchet.

Poulets, légumes, salade, poisson d^tang, poisson de rivière, gibier de ïorêt, toutes le^ ressouPBes de la proomce.

De plus, Planchet revenait du eelSer, libargé de ùul boo*^ teilles dont le verre disparaisse^ sous one^épeissecGwdM de poudre grise.

Cet aspect réjouit le cœur de Porttios.

— J'ai fenn, dit-iï.

Et il s'assit près de dame IMehen avec un regard aflsassin.

D'Artagnan s'assit de l'autre côté.

Planchet, discrètement et joyeusement, se^plaça euftiçe.

— Ne vous ennuyez pas, dit-ii, si, pendant te souper» Triichen quitte savent la table; elle «urvetlle vos ehambres à coucher.

En effet, la ménagère faisait de nombreux voyages, et i'oa entendait au premier étage gémir les bois de lit et crier d« roulettes sur le carreau.

Pendant ne temps, les trœs hommes numgeaient et bar vaient, Porthos surtout.

LE VICOMTE DE BRAOELOîfNR Wt

CétaH merveille que de les voir.

Les cBif bemeUles étaieat dix ombres lors^e Trûchen rs» deseendk avec un (h>mage.

D'Artagnan avait conservé tome s» dfgHité>

Porfhos^ aa contraire^ avatlprerdu UBe partie de la sienne.

On chantait bataille^ on parla chansons.

D'Artagnan conseilla on nouveau voyage à la cave, et^ comme Planchât ne marchait pas avec toute la régularité du sçavant fantassin, le capitaine des mousquetaires proposa de l'accompagner.

Ils partirent donc en fredonnant des chansons à faire peur aux diables les plus flamands.

Triichen demeura à table près de Porthos.

Tandis que les deux gourmets choissaient derrière les falourdes, on entendit ce bruit sec et sonore que produisent enMsant le vide deux lèvres sur une joue.

— Porthos se sera cru à La Rochelle, pensa d'ArtagsaH. Ilii reraontèrent chargés de banteillee.

Planchet n'y voyait phis tant il ehanmit.

B'Artagnan, qui y voyait loujottrs, remarqs» combûa la jèxw gauche de TVttchen était plus ronge que la dvoite*

Or, Porthos souriait à la gauche de Ipstidien^ et frisidt, de ses deux moins, les deux côtés de ses monstttohes à lafn^s.

Trdfehen sotnriait aussi au magnifique seigM»;

Le vin petittant d'Anjou fit des trois hommes trois diables ffabotd, trois soliveaux ensuite.

D*Artagnan n'eutque la force de prendie tm bougeok^ pour éehnrer à Planehei son propre escaMer.

Planchet traîna Porthos, que poussait Trûchen, fbct joviale anssi âB son* côté;

GefUtd'Artagnan qui trouva les^ chambres etdécouwitles lits. Porthos se plongea dans le sien, déshabillé par son ami k mousquetaire.

9'Arta^n se j^a sur le ^en en disant :

— Mordious ! j'avais eependaBt juré de ne plus toucher à ee vin jaune qui sent la i^erre à fusil. Fi! si iesmousque- Uh^ voyaien» leur eapitàmedans un pareil état!

Et, tirant les rideaux du ht :

— Heureusement qu'il ne me verront pas, ajouta-t-il. Planchet fut enlevé dans les bras de Trftohen, qui le déshabilla et ferma rideaux ot portes.

— G*est divertissant, la campagne^ dit Porthos en allongeant ses jambes qui passèrent à travers le bois du lit^ ce qni produisit uu écrodement énorme auquel nul ne prit garde, tant on s*était diverti à la campagne de Planchet.

Tout le monde ronflait à deux heures de raprès-minuit.

CE QUE l'or irorr de la maison de PLAMCncTr.

Le lendemain trouva les trois héros dormant du meineor cœur.

Trûchen avait fermé les volets en femme qui craint^ poor des yeux alourdis^ la première visite du soleil levant.

Aussi fiaisait-il nuit noire sous les rideaux de Porthos et sous le baldaquin de Planchet, quand d*Artagnan, réveiUéle premier^ par un rayon indiscret qui perçait les fenêtres, saota à bas du lit, comme pour arriver le premier à Tassant.

11 prit d'assaut la chambre de Porthos, voisine de la sienne*

Ce digne Porthos dormait comme un tonnerre gronde; il étalait fièrement dans Tobscurité son torse gi^tesque,et son poing gonflé pendait hors du lit sur le tapis de pieds.

D'Artagnan Iréveilla Porthos, qui frotta ses yeux d'asses bonne grâce.

Pendant ce temps, IHanchet s'habillait et venait recevoir aux portes de leurs chambres ses deux hôtes vacillants eikcore de la veille.

Bien qu'il fût encore matin, toute la maison était d^ sur pied. La cuisinière massacrait sans pitié dans la basse* cour, et le père Célestin cueillait des cerises dans le jardin*

Porthos, tout guilleret, tendit une main à Planchet, et d'Artagnan demanda la permission d'embrasser madame Trûchen.

Celle-ci, qui ne gardait pas rancune aux vaincus, s'approcha de Porthos, auquel la même faveur fut accordée.

Porthos embrassa madame TrtHten avec un gros soupir

Alors Planchet prit les deux amis par la main.

-"Je Tais vous montrer la niaison^ dit-il; hier au soir,nous sommes entrés ici comme dans on four^ et nous n'avons rien pu voir; mais^ au jour^ tout change d'aspect,et vous serez contents.

— Commençons par la vue^ dit d*Artagnan, la vue me charme avant toutes choses; y 91 toujours habité des maisons royales^ et les prûices ne savent pas trop mal choisir leurs points de vue.

— Moi, dit Porthos, j*ai toujours tenu à la vue. Dans mon château de Pierrefonds, j'ai fait percer quatre allées qui aboutissent à une perspective variée.

— Vous allez voir ma perspective, dit Planche!. Et il conduisit les deux hôtes à une fenêtre.

— Ah ! oui, c'est la rue de Lyon, dit d'Artagnan.

— Oui. J*ai deux fenêtres par ici, vue insignifiante; on aperçoit cette auberge, toujours remuante et bruyante: c'est un voisinage désagréable. J'avais quatre fenêtres par ici^ je n'en ai conservé que deux.

^ Passons, dit d'Artagnan.

Ils rentrèrent dans un corridor conduisant aux chamlnres, et Planchet poussa les volets.

•— Tiens, tiens ! dit Porthos, qu'est-ce que cela, là-bas?

— La forêt, dit Planchet. C'est l'horizon, to£;;ours une ligne épaisse, qui est jaunâtre au printemps^ verte réte,7enge l'automne et blanche l'hiver.

— Très-bien; mais c'est un ridean qui «npêehe de voir PâUs lom.

-- Oui, dit Planchet; mais, d'ici là, on voit*.

— Ah! ce grand champ !... dit PorUios. Tiens!... qu'est-ce que j'y remarque?... Des croix, desiûerres.

— Ah çà! mais c'est le cimetière I s'écria d'Artagnan.

— Justement, dit Planchet; je vous assure que c'est très* curieux. 11 ne se passe pas de jour qu'on n'enterre i<^ quelqu'un. Fontainebleau est assez fort. Tantôt ce sont des jeunes filles vêtues de blanc avec des bannières, tantôt des échevins ou des bourgeois riches avec les chantres et la fabrique de la paroisse, quelquefois des officiers de la maison du roi.

-* Moi, je n aime pas cela, dit Porthos. • C'est peu divertissant, dit d'Artagnan.

T. IV. f.

— Je vous assare que cela donne des pensées saintes, ré- I liqoa Planchet.

— Ah ! je ne dis pas.

— Mais, continua Manchet, nous devons mourir im jour, et il y a quelque part une maicime que j*ai tretenae^ celle-ci : « C'est une salutaire pensée que la pensée de h mort »

— Je ne vous £3 p^ le contraire, fit Porthos.

— Mais, objecta d'Artagnan, c'est aussi une pensée salutaire que celle de la verdure, des fleurs, des rivières, des horizons bleus, des larges plaines sans fin. . .

— Si je les avais, je ne les repousserais pas, dit Manche^ mais, n'ayant que ce petit cimetière, fleuri ausâî, moussu, ombreux el oàftee, je nfem contente, et je pense aux gensde la ville qui demeurent rue des Lombards, jpar exemple, et qui entendent rouler déuit mille chariots par |oar^ et piétiner €ans la boue cent cinquante mille personnes.

— Mais Vivantes, dit Porthos, vivantes !

— Voilà justement potLpqobi, dit Planchet timidemes^ cela me repose, de voir un peu des morts.

— Ce diable de Planchet, ôl d'Artagnan, il était né p(yar êtn poète comme pour êti'e épicier.

— Monsieur, dit Planchet, j'étais une de ces bonnes pâtes d'homme que Dieu a faites pour s'animer durant un certain temps et peur trouver bonnes toutes dièses qui accompagnent leur séjour sht terre.

D'Artagnan s'assit alors près de la fenêtre, et, cette phUosophiede Planent hii ayant paru solide, il y rêva

— -Pardieu! s'écria Porthos, voilà que justement on bom donne la comédie. Est-ce cpie je n'entends pas un pea thiâiter?

— Ifeds oui, l'on dttme, dit d'Artagnan. -^ (Hi! c*est un enterrement de dernier ordre, dit Ptan-

i dédaigneusement. 11 n'y a là que le prêtt*e officiant, le liedeau et l'enfant de elUBUr. Vous voyez. Messieurs^ gaele défunt ou la d^unte n'était pas tm prince.

— Non, personne ne suit son convoi.

^ Si fait, dit Porthos, je vois un homme.

— Oui, e'est vrai, xm lH)mme enveloppé d'un manteau dit d'Artagnan.

^ Gela ne vaut pas la peine d'être vu^ û^ Plandtet.

tb VIGOMTB DB BRAÛELONNB. ill

^ Cela ntMntéresse^ dit vtvement (fAnagnan en 8*accoU"» fUM 8VMr la fendtre.

— Allons, allon», vous y mordezj dit joyeusement Planchet; c'est comme moi : les premiers jours^ j'étais t.iste de faire des signes de croix toute la journée, et les chants m'aU Meal entrer eonune des clous dans le cerveau; depuis, je me kuEorce avee les cbauts, et le n'ai jam^s vu d'aussi jolii» oi« mtoK flue ceux 4u cimetière.

— Moi, fit Ponhos, ja ne m'amuse plus; J*aime mieux descendre.

Planchet ne 8(qu*un boA4^ K oflHt ^ fiiain à PorOxos pour le conduire dans le jardin^

— QuqU vous restez là? dit Portlios ^ d*Artagnan en se

— Qui, mon ami, oui; Je vous rejoindrai.

^ Eb ! eh ! H. d'Artagnan n'a pas torl^ dit Planchât; enteiT8*t-ondéjà?

^ Pat encore*

— Ah! oui, le fossoyeur attend que les cordes soient moéet autour Ae la bière..« Tiens.! U entre une femme à Tautro extrémité du cimetière.

— Oui) uni, cher Planehet, ^t vivem^t d' Artagnan ; mais 4ais6eHiiioi, laisse-moi; |e commence à entk^er dans les méditations, salutaires, ne me trouble pas.

PlaBchet parti, d' Artagnan dévora des y^^x, derrière le volet demi-<ïlos, ce qui se passai! en face.

Lee deux porteurs du cadavre avaient détacliè les bretelles de leur civière et laissèrent glisser leur fardeau dans lia fosse.

A quelques pas, Thomme au manteauj scmI si^^^^tateur de la foène lugvtoe,' s'adossait à un grand cyprès, et dérobait entièremenl sa figure aux fossoyeurs et aux prêtres. Le corps du défunt fut enseveU en cinq minutes.

Lalosse^oombléCA les prêtres s'en retournèrent.Le fossoyeur leur adressa quelques mots et partit derrière eux

L'homme au manteau les éalua au passage et mit une pièce do monnaie dans la main du fossoyeur.

— Mordions^! nu^muca d'Amgnan^ mais c'est Aramis, cet konune-làt

Aramis, en effet, demeura seul, de ce cdté du moins; car, à

Cane avaitril tourné la tétCi que le pas d'une femme et le firôment d'une robe bruireut dans le chemin prèa de lui.

U se retourna aussitôt et ôta son chapeau avec un grand respect de courtisan; il conduisit la dame sous un couvert de marronniers et de tilleuls qui ombrageaient une tombe fai* tueuse.

— Ah! par exemple^ dit d'Artagnan^ Tévèque de Vannes donnant des rendez-vous! C'est toujours TabbéAr^mûs^ muguetant à Noisy-le-Sec. Oui^ ajouta le mousquetaire; maiSj dans un cimetière^ c'est on rendez-vous sacré.

£t il se mit à rire.

La conversation dura une grosse demi-èeure.

D'Artagnan ne pouvait pas voir le visage de la dame^ car elle lui tournait le dos; mais il voyait parfaitement^ à la roideur des deux interlocuteurs^ à la symétrie de leurs gestes^ à jâ /^con compassée^ industrieuse^ dont ils se lançaient les regards comm^ 'ttaqne ou comme dé(^nse, il voyait qu'on ne parlait pas d'amour.

A la fin de la conversation^ la dame se levais etcefotelto qui s'inclina profondément devant Aramis.

— Oh ! oh ! dit d* Artagnan^ mais cela finit comme im leor dez-vous d'amour!... Le cavalier s'agenouille au commencement; la demoiselle est domptée ensuite^ et c'est elle qai supplie... Quelle est cette demoiselle? Je donnerais un ongle pour la voir.

Mais ce fût impossible. Aramis s'en alla le premier; la dame s'enfonça sous ses coiffes et partit ensuite.

D'Artagnan n'y tint plus : il courut à la fenêtre de la nie de Lyon.

Aramis venait d'entrer dans l'auberge.

La dame se dirigeait en sens inverse. Elle allait rejoindre vraisemblablement un équipage de deux chevaux de main et d'un carrosse qu'on voyait à la lisière du bois.

Elte marchait lentement, tête baissée, absorbée dans une profonde rêverie.

•— Mordious! mordions! il faut que je connaisse cette lenune^ dit encore le mousquetaire

Et^ sans plus délibérer, il se mit à la poursuivre.

Chemin faisant, il se demandait par quel moyen il la for* œrait à lever son voile.

— Elle n'est pas jeune, dit-il; c'est une femme du grand monde. Je connais, ouïe di2d)le m'emporte ! cette toumure-Ii

Conune il courait, le bruit de se« éf>erons et de ses bottef

LE YIGOMTB DB BRAGELONNE. . in

itir le sol battu de la rue faisait un cliquetis étrange ; un bonheur lui arriva sur lequel il ne comptait pas.

Ce bruit inquiéta la dame; elle crut être suivie ou pourtcàyie, ce qui était vrai^ et elle se retourna.

D'Ârtagnan sauta comme s'il eût reçu dans les mollets une charge de plomb à moineaux; puis^ faisant un crochet pour revenir W ses pas:

— ftkddame de Chevreuse ! murmura-t-ih D*Artagnan ne voulut pas rentrer sans tout savoir.

n demanda au père Célestin de s'informer prés du fossoyeur ([ael était le mort qu'on avait enseveli le matin même.

— Un pauvre mendiant franciscain^ répliqua celui-ci^ qui n'avait pas même un chien pour l'aimer en ce monde et l'eseorterà sa dernière demeure.

— S'il en était ainsi^ pensa d'Artagnan^ Aramis n'eût pas assisté à son convoi. Ce n'est pas un chien pour le dévoueifiem que H. l'évoque de Vannes ; pour le flair Je ne dis pas I

COVmNT PORTBOS; TRUCHBH ET PLANCHR 8S QUmtliBMT TOUS 4MIS^ GRAGB k n'ARTAGlUM.

On fit grosse obère dans la maison de Plancbet,

Porthos brisa une échelle et deux cerisiers^ dépouilUi lea framboisiers^ mais ne put arriver jusqu'aux firaises^ à cause, disait-il^ de son ceinturon.

Trûchen, qui déjà s'était apprivoisée avec le géant, lui répondit :

— Ce n'est pas le ceinduron, z'est le fendre.

Et Porthos, ravi de joie, embrassa Trûchen, qui lui cuell-> Ut plein sa nu^n de fraises et les lui fit manger d&ns sa main. D'Artagnan, qui arriva sur ces entrefaites, gourmanda Porthos sur sa paresse, et plaignit tout bas Plancbet*

Porthos déjeuna bien; quand il eut fini :

-^ Je me plairais ici, dit-Il en regardant Trûcben.

Trûchen sourit.

Plancbet en fit autant, non sans un peu de gôn«^

Alon d'Artagnan dit à Porthos :

m LE TÏCOMTE DE BRAGELONNE.

— Il ne faut pas^ mon sm, ^e les délices de Gs^pone voui liwsentocd)lier le but réel de notre ?oyage à ^ontinnebletau.

^ Ma présentation au roi?

•-- Prédstoent. Je veax aier faire hm tour en ?Ml6 pour lHré§arer cela. Me sortez pas d*id^ }# wob» pHe%

— Oh! non, s'écria Porthos.

Planchet regarda d'Artagnan s?ee endtite.

— Est-ce (]pie tous serez absent longtemps? di^iL

-^ Non, mon ann, et, dès ee sqûr, )e te dk^barrasee de denx hôtes on peu lourds pour toi.

«—Oh! monsieur d'Artagnan, pouvee^ousdire...

— Non'; vois4u, ton oôBlir est ^l6élleIK, mais ta n^son est petite. Tel n*a que deux arpents, qui t>eut loget un iroi etie rendre très-hen^eux; mais ni n'es pas iié grand seigfieoFj toi.

— M. Portfaos non plus, murmura Planohet.

-*- 11 Test devenu, mon cher: il os^ sa^ierftiil dé ee^t mifla livres de rente depuis vingt ans, et, depuis cinquante, il est suzerain de deux poings et d'une échine qui n'ont jamais ea de rivaux dans ce beau royaume de France. Porihos est un très-grand seigneur à côté de toi, mon fils, et... Je ne t'en dis pas davantage : je te sais intelligent.

— Mais non, mais non. Monsieur; expliquez-moi...

— Regarde ton verger dépouillé, ton gardonmanger vide, iion lit cassé, ta eavè à 80c, regarde... madame Trûchen...

— Ah! mon Dieu! dit Planchet.

— Porthos,.vois-tu, est Seigneur de trente vîHages qui renferment trois cents vassales fort égrillardes, et C'est un bien bel homme que f^orihos!

— Ah! mon Dieu! répéta Planchet,

— Madame l^é^eti est une éxcelleme persoAne^ <Mntinua d'Artagnan; conserve-la pour tqi, entends-ti;? •

Et il lui frappa sur répâule.

A ce moment, l'épiciei' apetçutTrûehen ^tPorthos éloignés sous une tonnelle.

trûchen, avec une grâce toxitë flamande, faisait à Porthos des boucles d'oreille avec des doubles cerises, ei PbrUiôs liait amoureusement, comme Samson devant Dalilah.

^lanchet serra la main de d' Artaghan et courut vers la tonnelle.

Rendons à Porthos cette justice qu'lj ne se dérangea pas... Sans doute il ne croyait pas mal faQ*e,

LE VICOMTE DE BRAGELONNE, iiS

Trûchen non plus ne se dérangea pis, ce qui ipdisposa jnuicbet; mais il avait vu assez de beaunoAde dans sa boutique pour faire bonne oontenane^^ devant un désagrément

Pkm^hst pcit le bsia de Portlioft et lui proposa d*alLer voir les chevaux.

Porthos dit qu'il était fatigué.

Piancbet proposa au bajnofi du VaBon ^ goOter ^m noyau (pan faisait luinnAiiM et qui a*a^ait pa^ son pareiL

lie baron accepta.

C*est ainsi que, tonte la jmuméf ^ Pbmcbet sot OiKsvper son ennâmi. Il aacrifia son bulfe^ à son amourimopre.

D*Artagnan revint deux heures après.

— Tout est disposé, ditrii; j*ai vu Sa Majesté on moment au départ pour la chasse : le roi nous attend ce soir.

— Le roi m*attendl cvïsl Porthos en se redflf^sant.

. Et, il iêxA bien Vdiv^m&r, car c'est une ondeimobile que le cœur de Thomme, à partir de ce moment» Poribos ne re* garda phis madame Trûcl^navee cette grâce toucbante qut avait amoili le cœur de TAnversoise.

Planche tjchaufia de son naieux ces dispositions ambiUeusef • là raconta ou plutôt repassa toutes les spiendeors du dernier lègne : les bataiiies> les sièges, les cérémonies. 11 dit le Uiie des Anglais, les aubaines conquises paries (rois braves com«pagnons, d^nt d'Artagnan> le plus humble an diébut^ avait fini par devenir le cheL

U /BQlbeftLiiasma Porthos en hii montrant sa jeooesiie évanouie; il vanta comme il put la chasteté de ce grand seigneur H sa religioni respecter ramiUê ; il fut éloquent, il fut adroit. il cbanna Porthos, fit trembler Trûchen et fit rêver d*Arta gnan.

A six beores, le nioasquetaire ovdonna de préparer les jCbevaux et fit babiller Porthos.

Il remercia Planchet de sa bonne hospitalité, lui i^iisa^elr ^fues mots vagues d'un emploi qu'on pourrait luilrouver à la .«our, ce ipA grandit iipmédiatementPlanchet dans Tesprit d^ TrClchen^ où le pauvre épicier, si bon, si généreux, si dévoué avait haussé depuis l^pparition et le parallèle de deux grand» seigneurs.

Car les femmes sont ainsi Caites : eltos ambitionnen^t ce qu'elles n'ont pas, elles dédaignent c» q[U*eUes ambition»* naient quand elles l'ont

Après avoir rendu ce service à son ami Planchet^ d*\rtagnan dit à Porthos tout bas :

— Vous avez^ mon ami^ une bague assez jolie à voire doigt.

— Trois cents i^stoles^ dit Porthos.

— Bfadame Trûchen gardera bien mieux votre souvenir si vous lui laissez cette b^e-là, répliqua d'Arts^^nan.

Porthos hésita.

— Vous trouvez qu'elle n*est pas assez belle? dit le mousquetaire. Je voc» comprends; un grand seigneur comme vous ne va pas loger diez un ancien serviteur sans payer grassement rhospitalité; mais^ oroyez-moi^ Planchet a un si bon eœur, qu'il ne remarquera pas que vous avez cent mille livres de rente.

-^ J'ai bien envie^ dit Porthos gonflé par ce discours, de donner à madame Trûchen ma petite métairie de Bracieux; c*est aussi une bague au doigt... douze arpents.

— C'est trop, mon bon Porthos, trop pour le moments Gardez cela pour plus tard.

11 lui ôta le diamant du doigt/et, s*approchantde Trûchen:

— Madame, dit-il, M. le baron ne sait comment vous prier d*accepter^ pour l'amour de lui^ cette petite bague. M. du\ai« Ion est un des hommes les plus généreux et les plus discrets que je connaisse. Il voulait vous offrir une métairie qu'il possède à Bracieux; je l'en ai dissuadé

— Oh! fit Trûchen dévorant le diamant du regard.

— Monsieur le baron! s'écria Planchet attendri.

— Mon bon ami ! balbutia Porthos^ charmé d'avoir été si bien traduit par d'Artagnan.

Toutes ces exclamations, se croisant, firent un dénoûment pathétique à la journée^ qui pouvait se terminer d'une façon grotesque.

Mais d'Artagnan était là, et partout, lorsque d'Artagnan avait commandé^ les choses n'avaient fini que selon son goût vt son désir.

On s'embrassa. Tmchen^ rendue à elle-même par la munificence du baron, se sentit à sa place, et n'offrit qu'un liront timide et rougissant au grand seigneur avec lequel elle se £k miliarisait si bien la veille.

Planchet lui-môme fut pénétré d'humilité.

En veine de générosité, le baron Porthos aurait volontiers vidé ses poches dans les mains de la cm'sinière et de Célestin.

Hàls d'Artagnan l'arrêta.

— A mon tour, dit-il.

Et il donna une pistole à la femme et deux i l'homme.

Ce furent des bénédictions à réjouir le cœur d'H^upagon et i le rendra prodigue*

D'Artagnan se fit conduire par Planchet jusqu'au châtean et introduisit Porthos dans son appartement de capitaine^ où il pénétra sans avoir été aperçu de ceux qu'il redoutait de rencontrer.

U nÉSBIlTATION Dl MMIOi.

Le soir même, à sept heures, le roi donnait audience i na ambassadeur des Provinces-Unies dans le grand salon.

L'audience dura un quart d'heure.

Après quoi, il reçut les nouveaux présentés et quelques dames, qui passèrent les premières.

Dans un coin du salon, derrière la colonne, Porthos et d'Artagnan s'entretenaient en attendant leur tour.

— Savez-vous Ui nouvellet dit le mousquetaire i sonami.

— Non.

— Eh bien, regardes-le.

Porthos se haussa sur les pointes du pied et vit M. Fonquet en habit de cérémonie qui conduisait Aramis an roL

— Aramis 1 dit Porthos.

— Présenté au roi par M. Fouquet,

— Ah! fit Porthos.

^ Pour avoir fortifié Belle-Isle, continua d'Artagnan.

— Et moi?

— Vous? Vous, comme j'avais l'honnedlr de vous le dire vous êtes le bon Porthos, la bonté du bon Dieu; aussi vous prie-t-on de garder un peu Saint-Mandé.

— Ahî répéta Porthos.

— Mais je suis là heureusement, ditd'Artagna&i et ce sera mon tour tout à l'heure.

En ce moment, Fouquet s'adressait au roi

4i8 LE VICOMTE DE BRAGELONNE,

— Sire, dit-il, fai une faveur à demander à Votre Majesté; M. d'Herblay a*est pas ambitueuï, mais il sait qu'il peut être utile. Votre Majesté a besoin d*avoir un agent t viorne et de ravoir puissant ; nous pouvons avoir on ehàpeau pour M . ^*l]ler< blay.

Le roi fit un mouvemeût

^ Je ne demande pa»^oavem ft Votm Mâj6^^ dit Fonquet.

— C'est un cas, répondit le roi, qui traduisait toujours ainsi ses hésitations.

A ce mot, nul n'avait rien à réponse.

Fouquet et Âramis se regardèrent.

Le roi reprit : ^ "^

— M. d'Herblay peut aussi nous servir en France : un archevêque, par exemple. *

— Sire, objecta Fouquet avec une grâce qui lui était pariiculière. Voire Maiasté comble M. d'Herblay i Yaapis^wdcbé peut, être dans les bcmnes ^ices duxoi Le compléœeatda chapeau; l'un n'exclut pas l'autre.

}jB Toi admira la présence d'esprit et sonrit.

— D'Artagnan n'eût pas âûemXjrépoDda, dât-^l»

Il n'eât pas tfim tôt prononcé oe mun^ que ii'AnBg&an

parut, r- Votr» Majdfifté m'appâte f âML Aramis et Fouquet firent un pas pour s'éloignejr, ~ Permettez, sire, dit vivemeAi d'ilii^a^n, ipâ démas-

4P ft)rHiQ$^ j^enamimjtm je pré^nt^ » Votre Ibtesté

M: le bm>m M ¥«lk)Q» l>im jI^^ ^us hf^rm gy^wliWiogims

de France.

Aramis, à l'aspect d^ l)9^tQs,jie^tpftte; fQWfM cdspa

ses poings sous ses manchettes.

l>'JUti^]ain tour a^rit i<000}4Nijii,j^f^;(8}6,9octhos

s'inclinait, visiblement ému, devant la majesté r^ia|Q.

— Porthos ici I ©«imura F/Oflig^ i Tp^^ie d';AmQift.

— Chut ! c'est une trahls<^, réptifua cel^îrGi»

— Sire, dit d' Artagaan, .vîq^ sia ^s qq^ je devrais av^ présenté M. du Vallon à Votre jilaje^j mais certains hommes ressemblent aua. étoito^ : il^ fie vont pis sans la cortège de leurs amis. La pléiade ne ^ ^sunit pas, ^oUà pourquoi j'ai ehoisi, |)our vpiis jjrés^er Jl. 0u ^|^^ la moment où vous verriez à côté de lui M. ^dUerbUy^

Aramis faillît perdre contenance, n regarda d'Artagnan d*un air saperfoe^ comme pour accepter le défi qae celui-c! semblait lui jeter.

^ Ah ! ces messietn*^ sont bons amis t dit le roL

— Excellents^ sire^ et Fun répond de l'antre. Demandes à M. de Vannes comment a été fortifiée Bell^^sle Y

Fouquet s'éloigna d'un pas.

— Belle-Isle^ dît froidement àxsaàg^ a été fortifiée par Monsieur.

Et il montra Porthos^ qui salua une seccmde f<^ Louis admirait et se défiait

— Oui^ dit d'Artagnan ; mais demandez à M. le baron qq| Fa aidé dans ses travaux?

r- Aramis^ dit Porthos firancbement.

a il désigna Févêque.

— Que diable signifie toat cela^ pensa Févêque, et quel dénoûment;rora éette cémédieT

^ Quoi ! dit le roi^ M. le cardinal.*. Je yeax dire 1*4* vêque... s*appelle Aramis^ • — Nom de guerre, dit d'Artagnan.

— Nom d'aminé, dit Aramis.

-^PdH de knbdéstie, 's*écria d'Artagnan : soos ee prêtre^ sire^ se cache le plus brilldlït c^Sci^^ le plus intr^ide gea^ tilhomme, )e plus savant théolo^en de votre royaume.

Loms leva la tôt».

— Et Qu ipgénieur ! dit-il en admirant k physionomie réellement admirable âtob'd'Aràm^

— Ingénieur par occasion, sire, dit celui-ci.

— Mon compagnon aux mousquetaires, sire, 4^ avec ^ia« leur d'Artagnan, rhomme doubles conseil» ont aidé plus de cent fois lés dessêinsi des tphiistres de t^Mre père... M. d'Her blay, en un mot, qui, avec M. du Vallbn, moi et M. le comte de La Fère, connu de Vôtre Majesté... fonnait ce qua drille dont plusieurs ont parlé soàs le feu roi et pendant la minorité. ' ' ""' *^

. — Et qni a fortifié Belle-Isle, répéta le roi avec un accent profond. ' ^ * ^ ^■''

Aramis vavança.

— Pour servir le fils, dit^il, comme j'ai servi le père. D'Artagnan regarda bien Aramis, tandis qu'il proférait ces

paroles. U y démêla tant de respect vrai, tant de chaleureux

120 LB TIGOMTB DB BRAGELONIÏK

dévouement^ tant de conviction incontestable^ que Ini^ loi, d*Artagnan^ Féternel donteor^ lui^ l'infaillible^ il y fat {hîs.

-- On n'a pas un tel accent lorsqu'on ment, dit-il.

Louis fut pépétré.

— En ce cas^ dit-il à Fouquet^ qui attendait avec anxiété le résultat de cette épreuve^ le clîapeau est accordé. Monsieur d'Herblay^ je tous donne ma parole pour la première promotion. Remerciez M. Fouquet.

Ces mots furent entendus par Golbert^ dont ils déclnrèrent le cœur.

11 sortit précipitamment de la salle.

— Yous^ monsieur du Vallon» dit le roi» demandes..; l'îdme à récompenser les serviteurs de mon père.

— Sire, dit Porthos...

. Et il ne put aller plus loin.

— Sire, s'écria d'Ârtagnan, ce digne gentilhomme est Interdit par la majesté de votre personne, lui qui a soutenu fièrement le regard et le feu de mille ennemis. Mais je sais ce qu'il pense, et mm, plus habitué à regarderie soleil... je vais vous dire sa pensée : il n'a besoin de rien, il ne désire rien que le bonheur de contempler Votre Majesté pendant un quart d'heure.

— Vous soupez avec moi ce soir» dit le roi en saluant Porthos avec un gracieux sourire.

Porthos devmt cramoisi de joie et d'orgueil. Le roi le congédia, et d'Anagnan le poussa dans la salle après l'avoir embrassé.

— Mettez-vous près de moi à table, dit Porthos à son oreille.

— Oui, mon ami.

— Âramis me boude, n'est-ce past

— Aramis ne vous a jamais tant aimé. Songez donc que Je' viens de lui faire avoir le chapeau de cardinal.

— C'est vrai, 4it Porthos. A propm, le roi aime-t-il c|a'on mange beaucoup à sa table î

— C'est le flatter, dit d'Artagnan, car il possède tm royal appétit

<— Vous m'enchantez» dit Porthos.

t.E VICUMTB D8 BIlXtiELONKE, 121

imiC4TI0!l«,

Aramis avait fait l)at)ilement une converskn pour allei trouver d'Artagnan et Porthos. Il arriva près de ce derniei derrière la colonne, et, loi serrant la main :

— Vous Yons êtes échappé de ma prison? Ini dit*il.

— Ne le grondez pas, dit d'Artagnan; c'est moi^ chei* Arar mis, qnilui ai donné la clef des champs.

—Ah! mon ami, répliqua Aramis en regardant Porthos^ esi-ee que vous auriez attendu avec moins de patience? D*Artagnan vint au secours de Porthos, qui soufflait déjà

— Vous autres, gens d*église, dit-il à Aramis, vous èxet de grands politiques. Nous autres, gens d*épée, nous allons an but. Voici le fait. J'étais allé visiter ce cher Baisemeaux...

Aramis dressa Toreille.

^ Tiens! dit Porthos, vous me f!iite8 souvenir que J*ai une lettre de Baisemeaux^pour vous, Aramis.

Et Porthos tendit à l'évéque la lettre que nous connais^ sons.

Aramis demanda la permission de la lire, et la lut, sans que d*Artagnàn parut un moment gêné par cette chrconstance qu'il avait prévue tout entière.

Du reste, Aramis lui-même fit si bonne contenance, que d'Artagnan Tadmira plus que jamais.

La lettre lue, Aramis la mit dans sa poche d*un air parfai- JBment calme.

~ Vous disiez donc, cher capitaine î ditril.

— Je disais, continua le mousquetaire, que J'étais allé rendre visite à Baisemeaux pour le service.

— Pour le service T dit Aramis.

— Oui, fit d'Artagnan. Et, naturellement, nous parlâmes de vous et de nos amis. Je dois dire que Baisemeaux me reçut firoidement. Je pris congé. Or, comme je revenais, un soldat m*aborda et me dit ^ me reconnaissait sans doute malgré mon habit de ville) : « Ci4)itaine, voulez-vous m'obliger en me lisant le nom écrit sur cette enveloppe? » Et je lus : « A

monsieur du Vallon^ à Saint-Mandé^ chez monsieur Fonquet. » Pardieu! me dis-je, Porthos n*est pas retourné, conmie je le pensais, à Pierrefonds ou à Belle-lsle, Porttios est à Saint-Mandé chez M. Fouquet, M. Fouquet n*est pas à Saint-Mandé, Porthos est donc seiid, ou avec Aramis; allons voir Porthos. Et j*allai voir Porthos.

— Très-hien l dit Aramis rêveur.

«- Vous ne m*aviez pas conté ceU, fit Porthos.

— Je n'en ai pa^ eu le temps, mon ami.

— Et vQps ,enimQQÀtes Porthos 4 Fontaiael^laaa,t

— ÇhezPJft^eh^.

— Pianchet demeure à Ponlaip^le^u? dit 4r^'i^

— Oti1> ff^^ 4imc|iQetièr0 1 s'^pna P^i?^^. ^urdUnent

— Commept, pr^ du fi^etière ? fit At^h^ûs soupQQiuiâuz. r- Allons^ \m ! peos» le mpii^ue^iç^j ,pr<^fitons de k

J>agarre, puisq^i jl y .^ ; t)i^|g^rr0«

— Oui, du cimqiié^0, dit Po4ç^ps,.?l2aiahet,c6rtamem60^ est un ^pceU«Qt,g^i;iKH[i^qui/ai(,A'id;^ceUei|^ confitures, jnais lia des fenêtres qui donnent sur leoi^t^^e. G'Q3t attrisia»tl Ai^».^^;li^at|n*,l,t .

— Ce matin ?••. dit Anupis de ptoseuphis agité. D*Art9tfi^ip^ tourna Ipdos et aU^^^ibourpL^ sur la vitre

in petit air de marche.

— Ce mii»j a^TE^^^ Poitbosj nous jxvfi^ vu enterrer un chrétien.

— Ah! ah!

•-.C€^iaM^s4aiiU;Je7i0 vircsuispas, moi> 490s uue maison d'où Ton voit continuçllemept dçs moit^.f. Au contraire, d'ArtagQi^Uii^âltiaiwer beau^îQup c^la^

— Ah ! d' Arta^nan a vu ?

— Il n'a pas .yu, il fi^év^ré des yeiix»

Aramidî tressa^l^t et se retourna pour rçg^er le mousquetaire; mais peiQi-:ci était déjà ^u gr^SiUde conversation avec de Saint- Aignan.

Aramis 4?oftUftu«r d-iatej[TOger Porthos; puis, quand il eut exprimé toi^t le jus de ce citron gigimtesque, il eu jeta Técorce.

Il retouri^ ^f^» s^n auû d'Artagni^a et, lui jappant for l'épaule: ;

^ Ami, djit-il quand de ÔaintrAignan se ÛU éloigné, uw 1# souper du roi était anUoncé.

LE YIGOMTB DE BRAGELONNE. m

«- Cher ami^ répliqua d'Arlag&aii.

•— Nous ne soupons point avec le roi^ nous ^xjàiw.

— Si ùôt ; moî, je lo«^e.

— Pouvez-vous causer dix minutes avec moiî

— Vingt. Il en faut tout autant pour fue Sa Majesté se netteàtàùble.

— Où vonlez^ous que nous oaosionst

•—Mais iei, «nr ees bancs 1 4e roi partie l'on peut s'asseoir, 0i la salie est vide.

•* AseeVeasr&dtts dêBC.

Ils s'assirent. Aramis prit une des maiils de é'Artagnaii.

— Avouez-moi, cher ami, dit-il, que vous avez engagé

— Je l'avoue, mats non pas comme vous Tenlendez. J'd TuPorthq^^'ennuyer à la mort, et j'aii voulu, eik le présentant m roi, Caire pour lui et pour vousee que jamais vous ne fe-

XÙl VOUMD^lPie.

*^QudiT

— Votre élojge*

f-^ Vous l'avez fait noMement, merci I

mm £t Je VOUS ai approché le chapeau qui se rectitait

— Aht je ravoue, 4it Arluttis avec un singutier sourire ; en vérité, vous êtes un homme unique pour faire la fortune de WÙ9 amis. '

— Vous voyez done ^e je* n'ai agi qae pour Caire celle de fiortboe, {

— Oh ! je m'en chargeais de mon e6lé; mais vous avez le bras plus long que nous.

Ce fut au tour de d' Artagiiaii de sourire. -*tVoyt)iis, iil Aramis, nous nous devons, la vérité : m'aimez-vous toi]ûours, mon cher d'Artagnanî

— Toi]Ûours comme autrefois, répliqua d'Artagnan sans .ttop sexcmpromettre par cette réponse.

— Alors; menât, et. frand^ie entière» dit Aramis; vous veniez à Belle-lsle pour le roiî

..PaïUiiKt

— Vous vouliez donc nous enlever le plaisir d'offrir Belle- Isle toute fortifiée au roi î

— Mais, mon antf, pour vous ôter le plaisir, il edu fkUu d'abord que je fusse instruit de votre intention.

•* Voua veniez à Belle-lsle sans rien savoir?

— De vous^ oui! Comment diable voulez-vous que je me figure Aramis devenu ingénieur au point de fortifier comme Polybe ou Archimède î

— C'est vrai. Cependant vous m'avez deviné là-bas T

— Oh ! oui.

— Et Porthos aussi?

— Très-cher^ je n*ai pas deviné qu' Aramis fftt ingénieur. Je n*ai pu deviner que Porthos le fût devenu. Il y a un Latin qui a dit : « On devient orateur^ on naît poète. » Mais il n*a jamais dit : « On naît Porthos, et Vbu devient ingénieur. »

— Vous avez toi]ûours un charmant esi«it^ dit ihûdement Aramis. Je poursuis.

— Poursuivez.

— Quand vous avez tenu notre secret^ tous vous êtes hâté de le venir dire au roi î

— J'ai d'autant plus couru^ mon bon ami^ que je vous ai vus courir plus fort. Lorsqu'un homme pesant deux cent dnquante-huit livres^ comme Porthos^ court la poste; quand un prélat goutteux (pardon^ c'est vous qui me l'avez dit), quand un prélat brûle le chemin ; je suppose, moi^ que ces deux amis, qui n'ont pas voulu me prévenir, avaient des choses de la dernière conséquence à me cacher, et^ ma foi! je cours... je cours aussi vite que ma maigreur et l'absence de goutte me le permettent.

— Cher ami, n'avez-vous pas réfléchi que vous ponvies me rendre, à moi et à Porûios, un triste servîeeî

— Je l'ai bien pensé ; mais vous m'aviez fait jouer, Porthoi et vous, un triste rôle à Belle-lsle.

— Pardonnez-moi, dit Aramis. .

— Excusez-moi, dit d'Artagnan.

— En sorte, poursuivit Aramis, que vous savez tont maintenant?

— Ma foi , non.

— Vous savez que j'ai dû faire prévenir tont de soite H. Fouquet, pour qu'il vous prévînt près du roi?

— C'est là l'obscur.

— Mais non. M. Fouquet a des ennemis, voot le néon* naissez?

— Oh! oui.

— Il en a un surtout..

— Dangereux?

^ Mortel ! Eh bien^ pour combattre l*iainence de cet ennemi^ M. Fouquet a dû faire preuve^ devant le roi^ d'an grand dévouement et de grands sacrifices. Il a fait une surprise à Sa Majesté en lui offrant Belle-Isle. Yous^ arrivant le premier à Paris^ la surprise était détruite... Nous avions rair de céder à la crainte.

— Je comprends.

— Voilà tout le mystère^ dit Aramis^ satisfait d*ayoir conyaincu le mousquetaire.

^- Seulement^ dit celui-ci^ plus simple était de me tirer à quartier à Belle-Isle pour me dire : « Cher ami^ nous fortifions Belle-Isle-en-Mer pour Tofifirir au roir.. Rendez-nous le service de nous dire pour qui vous agissez. Êtes- vous Tami de H. Golbert ou celui de M. Fouquet ? )»Peut-être n*eussé-je rien répondu; mais vous eussiez ajouté : « Êtes-vous mon ami?» laoraisdit : «Oui.»

Aramis pencha la tête.

— De cette facon^ continua d'Artagnaa, vous me paralytàez^ et jetvenais dire au roi : « Sire^ M. Fouquet fortifie Belle- Isle^ et très-bien; mais voici un mot que M. le gouverneur de Belle-Isle m*a donné pour Votre Majesté.» Ou bien : «Voici une visite de M. Fouquet à Tendroit de ses intentions.|» Je ne jouais pas un sot rôle; vous aviez votre surprise^ et nous n'avions pas besoin de loucher en nous regardant,

— Tandis^ répliqua Aramis^ qu'aujourd'hui vous avez agi tout à fait en ami de M. Golbert. Vous êtes donc son amlT

— Mafoi^ non! s'écria le capitaine. M. Golbert est un cuistre^ et je le hais comme je haïssais Mazarin^ mais sans le craindre.

^ Eh bien^ moi^ dit Aramis^ j'aime M. Fouquet^ et je suis à faii. Vous connaissez ma position... Je n'ai pas de bien... M. Fouquet m'a fait avoir des bénéfices^ un évéché; M. Fouquet m'a obligé comme un galant homme^ et je me souviens assez du monde pour apprécier les bons procédés. Donc^ M. Fouquet m'a gagné le cœur^ et je me suis mis à son service.

— Rien de mieux. Vous avez là un bon maître. Aramis se pinça les lèvres.

— Le lueilleur^ je crois, de tous ceux qu'on pourrait avoir. Puis il fit une pause.

D'Artagnan se garda bien de l'interrompre.

m LE VICOMTE DE BRAGELONNE.

•^ Vous saTM 8âa$ doute de Porthos commenl il s'est trouvé mêlé à tdo^eeel?

^ NoQ^ ditil*Art&giian; Jesufscurieiix^ e'est vrai, vais je neiqnestioiitia.jailiaiBim ami (iftandil Tout me cadwr soi véritable secret.

— Je m'en vais vous le dire.

^ €e u*6st pas la peina si lâ confidestse m'engage.

— Oh! ne craignez rieû; Porthos est l'homme QBe J'ai aimé le plus^ puce ^'ii est simple ellKm; PorttiOB est un tspdt droit. Depuis que je suis évèque, je recherche les natures simples, cpii me iont aimer la iv^écité, haïr l'intrigue.

D'Aitagnan se caressa la moustache»

— f ai vu^et reoheit^é Porthos; il était oisif, sa i^senoi me rappelait mes beatx jomrs dlautrjifms, sans m'engager à mal faire au présent. J'ai appelé Porthos à Vannes. M. Fouquet^ qui m'aime, ayant su que Porihoi m*aimai^ lui à promis l'ordre à la première prénmtion; voilà tout le aecret

•^ Je n'en ahoserai pas, dit d'Artagnaa -r Je le sais héen^eher ami ; uni n'a plas qfoe vous de léA honneur, -^ Je m e* flaMe, Xmo»*

— Maintenant.*.

Et le prélat regaeda son ami jiis(({a'ilu fond de rame.

~ M^ntenauit, cnmops de 1^003 pour nous. Youlea-vous devenir un 4es amie de M. Fouquei? JNe m'interrompez pas avant de sai^oir ce que.oela veui dire.

^ J'écout^-

— Voulez-vous devenir maréchal de France, pair, due, at posséder un i^oehé d^on million?

, r- Mais, mon dmii^répliqua d'Artagnaa» poor obt^iir tout Qsla, mie fou^ii laive?

-- Étee i'boitune de M. Fonquet.

r-' Moi^ i}e suis l'iMNnme du roi, cher ami.

•^ Pas .ei»lusivemenl, je suppose?

— Oh! d'Artagnan n'est qu'un.

— Vous 'aires, je le présume, une ambition oomme m grand cœur que vous êtes ?

. -rJtois, oui.

— Eh bien?

— Eh bien, i^Âé9îre être maré^^ de France; mais le ml me fera maréchal, duc, pair; le roi me donnera tout cela.

AramiSAittQeha ma 4:àm9n«tt son liaipiâe regard.

— Est-fi» ^ioe lj| roi n'est pas le nttîtret dit d'Artagn^. r- Nu) m bi QO«t^$M;naii JUows lUil éuûi aussi le maîire.

— Oh ! mais^ cher ami^ entre lUchel^a et Loois XIII U n'y l¥^pMffttM> d*ArlagBao,^ltâii(iiiiti^ le iiio»8<|uetaire.

— Autow dura, fil A6ailis,a4esll)ieii des pieiT^ d'acb^ pimeftt. ^

— Pas pour le roi?

— Saos doute; maïs.., --Teod^Afaims^ie^oisqiietemleffîoadepenfie&soi elji^

Boais ^eeii«iitprâioe;Bioi, j/ojMsooiiemlntt^ tosôttteaaat. . r-fitliogiiatàtader

ff*^ Les faibles <^ oat peur !

— Vous êtes bien &ftr de tous.

•H^ la firoûi fue oui.

— Mais le roi peut n'avoir plus besoin de vous.

-r Au oonuair», j^ ^rm ^p'il m sMpu plus l)esoin que jamais; et^ tenez ^ mon ch^r, 9^'il faUait arrêter un nouveau ÛMdé, <pi ramHeriiitmefci^,. £6ci seul en France.

£t d*Artti|ri^ îm^s^ «M épée.

— Vous avez raison^ ^\ Anuofûs en pâlissant. E^ il se lep et serra te Kiain de 4'Artagn«ui.

-r Vqic^ le^d^wer iiiPid du SQi;ip^^ dit le icap^pe des moasquetaires; vous per mettez.. «.

Aramis pasfiasoa Ixrui ai^cou du mou$q]aetaire^ et lui dit: , — Un and camine woii^ e^ le plp beau joyau de la cour ronne royale.

Puis îto 8(^ âi^paiAreot^

r- Je disfûs bien> peiiu d'Artagmi» #i'il y avait quelque «*we.

^ U (àm se l^tcïr d^ W0ttr^ }^ feu ^bx ppudres, dit Aramis; d'Arta^nian a éventé la mèche.

MADAME ET DE OimSB*

i^ous avons vu que tojCpnle de Au«Bhe étidt sorti de la salle le jour où Louis XIV avait offert avec tant de galante*

If8 LE VICOMTE DE BRAGELONNE.

lie à La Yaliière les merveilleux bracelets gagnés à la loterie*

Le comte se promena quelque temps hors du palais^ Tesfrit déyoré par mille soupçons et mille inquiétudes.

Puis on le vit guettant sur la terrasse, en face des quinconces, le déport de Madame.

Une grosse demi-heure s*éeoula. Seul à ce moment, le comte ne pouvait avoir de bien divertissantes idées.

Il tira ses tablettes de sa poche, et se décida, après miUe hésitations, à écrire ces mots:

« Madame, je vous supplie de m*aeeorder un moment d'entretien. Ne vous alarmez pas de cette demande qui n'a rien d'étranger au profond respect avec lequel je suis, etc., etc.»

Il signait cette singulière supplique, pliée en billet d'amour, quand il vit sortir du château plusieurs femmes, puis des hommes, presque tout le cercle de la reine, enfin.

11 vit La Yaliière elle-même, puis Montalais causant avee Malicome.

II vit jusqu'au dernier des conviés qui tout à l'heure peuplaient le cabinet de la reine mère.

Madame n'était point passée ; il fallait cependant qa'elto traversât cette cour pour rentrer chez elle, et, de la terrasse, de Guiche plongeait dans cette cour.

Enfin, il vit Madame sortir avec deux pages qui portaient des flambeaux. Elle marchait vite, et, arrivéeà sa porte, elle cria:

*- Pages, qu'on aille s'informer de M. le comte de Guiche. il doit me rendre compte d'une commission. S'il est libre, qu'on le prie de passer chez moi.

De Guiche demeura muet et caché dans son ombre; mais, sitôt que Madame fut rentrée, il s*élança de la terrasse en bas des degrés; il prit l'air le plus indifférent pour se faire rencontrer par les pages, qui couraient déjà vers son logement.

— Ah ! Madame me fait chercher ! se dit-il tout ému. Et il serra son billet, désormais inutile.

— Comte, dit un des pages en l'apercevant, nous sommes heureux de vous rencontrer.

— Qu'y a-t-il. Messieurs?

— - Un ordre de Madame.

•— Un ordre de Madame ? fit de Guiche d'un air surpris.

— Oui, comte. Son Altesse Royale vous demande ; vous M

deyez^nous art-elle dit^ compte d*une commission, Êtes-yous libre?

— Je suis tout entier aux ordres de Son Altesse Royale.

— Veuillez donc nous suivre.

Monte chez la princesse^ de Guiche la trouva pâle et agitée* A la porte se tenait Montalais^ un peu inquiète de ce qui se passait dans l'esprit de sa maîtresse.

De Guiche parut.

— Ah! c'est vous, monsieur de Guiche, dit Madame; entrez, je vous prie... Mademoiselle de Montalais, votre service est fini.

Montalais, encore plus intriguée, sahia et sortit»

Les deux interlocuteurs restèrent seuls.

Le comte avait tout l'avantage : c'était Madame qui Tavait appelé à un rendez-vous. Mais, cet avantage, comment étaitil possible au comte d'en user? C'était une personne si fantasque que Madame ! c'était un caractère si mobile que celui de Son Altesse Royale!

Elle le fit bien voir; car, abordant soudain la conversation;

— Eh bien, di^elle, n^avez-vous rien à me dire?

n crut qu'elle avait deviné sa pensée; il crut, ceux qui aiment sont ainsi faits, ils sont crédules et aveugles comme des poëtes ou des prophètes, il crut qu'elle savait le dé^ qu'il avait de la voir et le sujet de ce désir.

— Oui bien. Madame, dit-il, et je trouve cela fort étrange.

— L'affaire des bracelets, s'écria-t-elle vivement^ n*est<« pas?

— Oui, Madame.

— Vous croyez le roi amoureux? Dites.

De Guiche la regarda longuement; elle baissâtes yeux sous ce regard qui allait jusqu'au cœur.

— Je crois, dit-il, que le roi peut avoir eu le dessein de tourmenter quelqu'un ici; le roi, sans cela, ne se montrerait pas empressé comme il est; il ne risquerait pas de compromettre de gaieté de cœur une jeune fille jusqu'alors inattaquable.

— Bon 1 cette effirontée? dit hautemant la princesse.

— Je puisaffirmerà Votre Altesse Royale,ditde Gvicheavec une fermeté respectueuse, que mademoiselle de Li Vallière est aimée d'un homme quil convient de resper.Ce"> car c'est un galant homme.

iâ* LE ttCOMTB DE BRAGELONNS. '

— Oh! BrageloBBe, peut-ôtret

— Blon ami. Oui, Ma4^we.

— Eh bien, quand il serait votre ami, qu'Importe aa roît -- Le roi sait que Bra^eionp^ ej^t gs^çé à p^0mo^§Ue de

La Valliôre; et, comme Raoqi a ^e^i le roi ^^yement^ la roi ïk*m fias causer un paibeur irréparable

Hadaniese mitànreayec des éç\^^ gui jpyrQQts^r dp Qu^^he une doiiiuurense impression.

— Je vous répète^ Madame, que je ne c^m^paslefoi^aaifarwx de \a y^X^vQ, e| l|i pr^^w^ qu3 je ne ^ çroiç pa|^ ii'ast que je youlajs Tfostx& demander de qui Sa Majesté peq| chercher à piquer Tamour-propre dans cette circonstance. Vous qui connaiam toute ^ ço^^ yfff^ ^i*9^lifi&fQ^ Sk trouver d'autant plus assurément qfj^^ ^rW 9^p4^^i Votre Âllefse ftoyî^te «si fcprt Intoie fvec le çoi.

Madame s^ mordit les lèvres^ (^ Î9ffffi ^ }p^n^ t^^^^^^ elle détourna 1^ conyersation.

— Prouvez-moi;, dif-eile en attach^o^t siir 1\4 un de ces f|H gards dans lesquels Tâme semble passer i/mi ej^ve, ppai>r yez«fmoi qfm yqus chercf^^ 4 19 m^^'^^^' 4^<^ V^ yoosai appelé.

De Gu^ tira gray^fs^ent da ^ ts^^e^ ce 4ju*il a;^t écrit, at le montra^

— Sympathie, di^elle. . . ,.

— Oui, fit le coipteavQc.^iieu^w^H}^lp tendresse, oui syuHJ^frie ; mais, ^^oi^ je vous m explique comment et pourquoi je vous cherchais; vû«s, Mawiwe, vous êtes encore à

.me dire pourquoi vous me mandiez près de vous.

— C'est vrai.

Et elle hésita.

— £e8 hriiçelets me feront perdra Jj^ télé, dit-eDe tpff à coup.

— Vous TEQusat^q^di®* ^ P^ 9^^ t® ^^^ 4ftt VPHS le§ offiirt répliqua de Guicnp* "^

— Pourquoi pas ?

— Mais avant youe. Madame, avaût vo\is, |sa fteille-sœur, l/f roi n'avait-il pas la reine f

— Avant La YalU^e, s'écria, la iprinçesse Plç^çe, çiiivait-il pas moi? n'avait-il pas toute la cour?

— Je vous assure, Madan\e, dit respectueusement le comt^ 4iue si Ton vous entendait parler ^:^i,,que si Fon yoyait voi

yeux rouges, et. Dieu me pardonne! cette famé qm monte i Tâs oil8; oh ! oui! tout te monde dirait ^ae Yelve Altdssa Royale est ialoose.

— Jalouse! ât la (unncesse avec kamteur;, joleuse de La Vaili^eî ^ .

Elle s'atteiidait à l'aire plier de Guiche aviac ce geAe ha»» tain Ql^ ton stlpo^e,

— Jalouse de La VaMière, oui, Madame, répéta«Vil bravement.

— le «rei^, Wànsief&t, baAbutia-t^lle;; que tous voils^rmettez de m'insulterî

— Je ne le crois pas. Madame, répliqua le ooÉfMéun jeu , agité, mais résolu à dompter cette fouguefcfâè côlèl<e'.

— Sortez! dit la princesse au combte de rôKaspération, tant le sang-firoid et le respet^ muet de de <kiMe M toi»^ liaient à fiel et à rage.

De Guiche recula d'un pas, fit sa révéïienoe avec lenteur, se releva blane comme ses manebetles^et, d^unè vdK légé^i^ent altérée :

— Ce n'étdt pas ia peine que Je. m^^npressasse^ dil-il>, pour subir cette injuste disgrâce.

Et il Unira» le dos «mis ptéelpiiation j

11 n'avait pas M% cinq pas, que Madame' s'élança comme une tigresse ^piés loi, le saisit par la mxa^e^ et> le retour- Bant :

— Ce que vous affectez de respect,, dit^elle en cremblam de fureur, est plus insultant que l'insis^e. Voyotfs, insulte^ moi, mais au ir oins parlez!

— Et vous, tiadame, dit le comte âouoenleiit^ii tirant son épée, percesK-moi le cesur, mais te me isé^ pas mounr à petit feu.

Au regard qu'il arrêta sur ^le, régate ém^^élnl d'^amour, de résolution, de désespoir même, elle comprit quH)â homme, ti calme en aj^parenee, Sà passM'ait Tépée dans la poitrine si elle ajoutait un mot.

Elle lui arracha le fer d'ffli^e lee mains, et, ^ei^^nt son bras avec UR délire qui pouvait passer pour de la tendresse :

— Goiftie, dit*eUe, ménagez-moi. Vous Vêyez que je souffre, et vous n'avez aucune pitié.

Les larmes, dernière crise de cet accès, étouffèrent sa voix. De Guiche, la voyant pleurar> la pyrit dans .iws bras et la porta

132 LB VIGOMTB D£ BRAGELONNE.

jasqa'à son fauteuil; un moment encore^ eUe suffoquait

— Pourquoi^ murmura-t-il à ses genoux^ ne m*ayouez- ?ous pas vos peines. Aimez -vous quelqu*un? Dites-le moi? J*en mourrai^ mais après que Je vous aurai soulagée^ eam lolée^ servie même.

— Oh! TOUS m*aime£ ainsi ! répliqua-rt-elle yaincae.

— Je vous aime à ce point; oui. Madame. Et elle lui donna ses deux mains.

— J*aime, en effel^ murmura-t-elle si Inis que nul n'eût pu Tentendre.

Loi Fentendit.

— Le roi? dit-il.

Elle secoua doucement la tête, et son sourire fut comme ces éclaircies de nuages par lesqueUes, après la tempête, on croit voir le paradis s'ouvrir.

-— Mais, ayou^^'^io^ ^Y^ d'autres passions dans un cœur bien né. L'amour, c'est la poésie; mais la vie de ce cœur, c'est l'orgueil. Comte, je suis née sur le trône, je suis ûère et jalouse de mon rang. Pourquoi le roi nq>proche-t-iI de Im des indignités?

— Encore ! fit le comte; voilà que vous maltraitex cette pauvre fille qui sera la femme de mon ami.

— Vous êtes assez simple pour croire cela, vous?

•— Si je ne le croyais pas, dit-il fort pâle, Bragelonne serait prévenu demain; oui, si je supposais que cette pauvre La VaUière eût oublié les serments qu'elle a faits à RaooL Mais non, ce serait une lâcheté de trahir le secret d'une femme; ce serait un crime de troubler le repos d'un ami.

— Vous croyez, dit la princesse aveo^un sauvage éclat de rire, que l'ignorance est du bonheur?

— * Je le crois, répliqua- t-il.

— Ptouvez I prouvez donc! dit-elle vivement.

—C'est facile : Madame, on a dit dans toute la cour que h roi vous aimait et que vous aimiez le roi.

— Eh bien? fit-elle en respûant péniblement

— Eh oien. admettez que Raoul, mon ami, fût Tenu se dire : « Oui, le roi aime Madame ; oui, le roia touché le cœur de Madame,» j'eusse peut-être tué Raoul !

— Il eût fallu, dit la princesse avec cette obstination des femmes qui se sentent imprenables, que IL de Bragelonne eût eu des preuves pour vouf parier ainsL

—Toujours est-il, répondit de Guiche en soupirant, que, n'ayant pas été averti, je n'ai rien approfondi, et qu'aujourd'hui mon ignorance m'a sauvé la vie.

— Vous pousseriez jusque-là l'égoïsme et la froideur, dit Madame, que vous laisseriez ce malheureux jeune homme continuer d'aimer La Vallière?

— Jusqu'au jour où La Vallière me sera révélée coupable* oui. Madame.

— Mais les bracelets?

— Eh! Madame, puisque vous vous attendiez à les recevoir du roi, qu'eussé-je pu dire?

L'argument était vigoureux; la princesse en fut écrasée. EUe ne se releva plus dès ce moment.

Mais, comme elle avait l'âme pleine de ùoblesse, comme elle avait l'esprit ardent d'intelhgence, elle comprit toute la déhcatesse de de Guiche.

Elle lut clairement dans son cœur qu'il soupçonnait le roi d'aimer La Vallière, et ne voulait pas user de cet expédient vulgaire, qui consiste à ruiner un rival dans l'esprit d'une femme, en donnant à celle-ci l'assurance, la certitude que ce rival courtise une autre femme.

Elle devina qu'il soupçonnait La Vallière, et que, pour lui laisser le temps de se convertir, pour ne pas la faire perdre à jamais, il se réservait une démarche directe ou quelques observations plus nettes.

Elle lut en un mot tant de grandeur réelle, tant de générosité dans le cœur de son amant, qu'elle sentit s'embraser le sien au contact d'une flamme aussi pure.

De Guiche, en restant, malgré la crainte de déplah*e, un homme de conséquence et de dévouement, grandissait à l'état de héros, et la réduisait à l'état de femme jalouse et mesquine.

Elle l'en aima si tendrement, qu'elle ne put s'empêcher de lui en donner un téuioignage.

— Voilà bien d^ paroles perdues, dit-elle en lui prenant la main. Soupçtjus, inquiétudes, défiances, doijdeurs, je crois que nouf avoLs {prononcé tous ces noms.

— Hélas ! (jiû. Madame.

— Efï»"^z4es de votre cœur co ame je les chasse du mien. Comte, ^; ce;te La Vallière aune le roi ou ne l'aime pas, que le ro ain'iB ou n'aime Das I^a Vallière , faisons, à partir

de c momem, une distinctioB dans nos deux rôles. Vous ouvrez de grands yeux; je f^a^e que vous ne me coçapreueipasî

— Vous êtes si vive^ Madamç^ que jb treuible toujours de vous déplaire.

— Voyez conu^e il trempe, le bel effrayé! dit-elle avec on enjouement pleine de charme. Oui^ Monsieur^ j'aideoi rôles à jouer. Je suis la sœur du roi^ la belle-soeur de sa femme. A ce titre ^ ne fi«tat-il pas que je m'ojccupe des intrigues du ménagea Votre avis?

— Le moins possible^ Madame.

^ D'aecord^ mais c*e^ uue question de dignité; ensoite je suis la femme de Monsieur.

De Guicbe soupira.

— Ce qui, dit-elle tendrement, doit vous exhorter à m parler toujours avec le plus souverain respect.

— Ob ! s*écria-t41 en tombant à ses pieds, qu*il baisa comme ceux d'une divinité.

— Vraii^ent, murmura-t-eUaji je crois que j'ai encore on autre rôle. Je Toubliais.

— Lequel? lequel?

— Je suis femme, dit-elle pli^s bas encore. J'aime.

Il se releva. Elle lui ouvrit s/es bras; leurs lèvres setoor cbèrent.

Un pas retentit derrière la tapisserie. Montalais heurta.

— Qu'y a-t-il. Mademoiselle? dit Madame.

— On cherche M. de Guiche, répondit Montalais, quieol tout le temps de voir tout le désordre des acteurs de ces quatre rôles, car constamment de Guiche avait héroïuqement aussi joué le sien.

■ONtALAlS ET ItALICORIft.

Montalais avait raison. M. de Guiche, appelé partout, était fort exposé, par la multiplication môme des affaires, à ne répondre nulle part.

Aussi, telle est la force des situations feibles, que Madame, lualjpré son orgueil blessé, malgré sa colère intérieure, ne

pttt rien reprocher, mottienUnéinent, du moins, à Biontalais, qui venait de violer Bi audaeiéusement là eonsigne qiiasl royale qui Favait éloignée.

De Guiche anssi perdft la tête, ou, plutôt, disons-le, de Guiche avait peMu la tôte ayant Fakrivée de Montsdais; car à peine eut-il entendu la voix de la jeune fille, que. sans prendre eongé ^è Madame, comme la plus simple politesse ïeiigeait, même entre égaux, il s'enfuit le cœur brûlant, la tête folle, laissant la princesse une main levée et lui faisant un geste d'adieu.

C'est que de Guiche pouvait dire, comme le dit Chérubin œnt ans plus tard, qu'il emportât aux lèvres du bonheur pour une éternité.

Monialais trouva donc les deux amants fort en désordre. Il y avait désordre chez celui qui s'enfuyait, désordre chez celle qui restait.

Aussi la jeune fiile murmura, tout en jetant un tegard interrogateur autour d'elle :

— Je crois que, cette fois , j'en ^is autant que la femme b plus curieuse peut désirer en savoir.

Madame fut tellement embarrassée de ce regard inquisiteur, que, comme si elle eût entendu l'aparté de Montalais, elle ne dit pas un seul înot à sa fille d*faonneuf, et, baissant lô8 yeux, rentra dans sa chambre à coucher.

Ce que voyant Montalais , elle écouta.

Alors die entendit Madame qui fermait les verrous de sa cbambre.

De ce moment elle comprit qu'elle avait sa nuit à elle, et-, Wsant du côté de cette porte qvrt venait de se fermer un geste Assez irrespectueux, lequel voulait dire : « Ëonne nuii^ princesse! » elle descenàt retrouver Malicome, fort occupé pour le moment à suivre de l'œil un courrier tout poudreux qui sortait de chez le comte de Guiclie.

Montalais comprit que Malicome accomplissait quelque œuvre d'importance; elle le laissa tendre les yeux, allonger te cou, et, quand Malicome en fut revenu à sa position na-. tnrelle, e^e hii frappa seulement sur l'épaule :

— Eh bien , dit Montalais, quoi de nouveauT

— M. de Guiche aime Madame, dit Malicome.

— Belle nouvelle I Je sais quelque chose de plus firais, mof ,

— Et (jue savez-vousT

~ C*est que Madame aime M. de Goiche.

— L'on étaitia conséquence de Tantre.

— Pas toujours^ mon beau monsieur.

— Cet axiome serait^-il à mon adresse?

— Les personnes présentes sont toujours e ceptées.

— Merci, fit Malicome. Et de Tautre côté T continua-t-il en bilerrogeant.

^ Le roi a voulu ce soir^ s^rôs la loterie^ voir mademoiselle deLaVallière.

— Elibien^ilTaTuet

— Non pas.

— Comment, non pas?

— La porte était fermée.

— De sorte que... T

— De sorte que le roi s'en est retourné tout penand comme un simple voleur qui a oublié ses outils.

— Bien.

— Et du troisième côté? demanda Montalais.

— Le courrier qui arrive à M. de Guiche est envoyé par IL de Bragelonne.

— Bon ! fit Montalais en frs^pant dans ses mains.

— Pourquoi, bon?

— Parce que voilà de l'occupation. Si nous nous ennuyons maintenant, nous aurons du malheur.

— U importe de se diviser la besogne^ fit Malicome^ afin de ne point faire confusion.

— Rien de plus simple, répliqua Montalais. Trois intrignes un peu bien chauffées, un peu bien menées, donnent, l'une dans l'autre, et au bas chiffre, trois billets par jour.

— Oh ! s'écria Malicorne en haussant les épai^'es, vous n'y

Sensez pas, ma chère, trois billets en un jour, c'est bon pour es sentiments bourgeois. Un mousquetaire en service, une petite fille au couvent, échangent le billet quotidiennement par le haut de l'échelle ou par le trou fait au mur. En un billet tient toute la poésie de ces pauvres petits cœurs-là. Mais chez nous... Oh! que vous connaissez peu le Tendre royal, ma chère.

* — Voyons, concluez^ dit Montalais impatientée. On peut venir.

— Conclure! Je n*en sms qu'à la narration. J'ai enoon trois points.

LE yiCOMTB DE BRAGELONNE. 437

^ En ^érité^ il me fera mourir^ avec son flegme de Fl»mand^ s'écria Montalais.

— Et vous, vous me ferez perdre la tête avec vos vivacités d'italienne. Je vous disais donc que nos amoureux s'écriron* des volumes. Mais où voulez-vous en venirV

— A ceci, qu'aucune de nos dames ne ueut garder les lettres qu'elle recevra.

— Sans aucun doute.

— Que M. de Guiche n*08en jtts garder les siennes noa plus.

— C'est probable.

— Eh bien, je garderai tout cela, mol.

— Yoilà justement ce qui est impossible, dit Haliceme.

— Et pourquoi cela?

— Parce que vous n'êtes pas chez vous; que votre diambre est commune à La Yallière et à vous; que l'on pratique assez volontiers des visites et des fouilles dans une chambre de Me d'honneur; que je crains' fort la reine, jalouse comme une Espagnole, la reine mère, jalouse comme deux Espargnoles, et, enfin. Madame, jalouse comme dix Espagnoles.

— Vous oubliez quelqu'un.

— Qui?

^ Monsieur.

^ Je ne parlais que pour les femmes. Numérotons donci

onsieur, n<*l.

— N* 2, de Guiche.

^ N<> 3, le vicomte de Bragelonne.

— NM,etleroiî

— Leroiî

— Certainement, le roi, qui sera nonrseulementplusJakHn^ mais encore plus puissant que tout le monde. Ah! ma chère!

— Après?

^ Dans quel guêpier vous êtes-vous fourrée !

— Pas encore assez avant, si vous voulez m'y suivre.

— Certainement que je vous y suivrai. Cependant... —Cependant..?

— Tandis qu'il en est temps encore, je crois qu'il serait prudent de retourner en arrière.

— Et moi, au contraire, je crois que le plus prudent est de nous mettre du premier coup à la tête de toutes ces intriques^Uu

lis LB yiCOMTB DE BRAGELONNE.

— Vous n'y suffirez pas.

— Avec vous^ j'en mènerais dix C'est mon élément, voye^ fous. Jetais faite pour vivre à la cour, comme la salamandre est ^te pour vivre dans les flammes.

^ Votre comparaison ne me rassure pas le moins du monde^ chère amie. J'ai entendu dire à des sarants fbrt sachants, d'abord qu'il n'y a pas de salamandres, et (ju'y en eût-il, elles aéraient patCahbihént gi^el^ ëll^ seraient parfaitement rôties en sortant du feu.

— Vos savants peuvent être fort savants en affaires dé salamandres Dr, tos savants ne tous diront point ceci, que je vm» tlis, moi : Aure de MontsUais eéft appelée à être, avant on mois, le premier diplomate de la cour de France!

— Soit, mais ^ la condition que j'en serai le deuxième.

— C*est dit: alliance offensive et défensive, bien entendu

— Seulement, déflez-vous-des lettres.

— le Vous les remettrai au ftnr et à mesure qu'on mete f^ûétâ^.

^Q^ dhrotti^àous àti wi de Mâdamel

— Que Madame aime toujouh lèrdl.

— Que dirons-nous à Madame du roi?

— Qu'elle aurait le plus grapd tort de ne pas te ménager. • ---^ WroriSMTttcte à Là Valfiérè de iMadam»?

— Tout ce que nous voudrons, La Vallière est à nous.

— A neusî

— Doublement.

— Comment cela?

— Par le vicomte de Bragelonne, d'abord, . M. £s9ttcttié»^vous.

— Vonsn'Aubliez pas. Je l'es^ôre, «pieiM. de Bràt^doma a écrit beaucoup de lettres à mademoiselle de Là Vaflféret

— Je n'otbtie Tien*

— .iSes lettres, tf gst moi ([à lés teééva^, e*est md 50! les cachais. , -

— Et, par conséquent, c'est vous qui lès afe^t

— Toujours. :

— Où cela î ici?

— Oh! que non pas. I« teé ki à Mois, dans la pétiW chambre ^e vous savëa. *

-• Petite chambre chérie, petite chambre amoureuse, tf»tichambre du palais que je vous ferai habiter un jour. Mais,

LE VICOMTE m paàGELONNE. 139

pardon^ tous dites que toutes ces lettres sont dans cette petite chambrpf -Oui.

— Ne les mettiez-TOus pas dans un coffrett

— Sans doute, dans le même coffret où je mettais les lettre» que je recevais de vous, et où je déposais les miennes quand vos affâk^ ^a vos plaisirs vous empêchaient de venir au rendez-vous.

— Ah! fort bien, dit Malicprue.

— Pourquoi cette satisfaction?

-r Parce que je vois la possibilité de ne pas comrir à Blois après les lettres, le les ai ici.

— Vous avez rapporté le coifret?

— B m'était chef, venant de vous.

-Prenez-y garde, au moins; le coffi^ comientdes origlnanx qui auront un grand prix plus tard.

~ Je le sais parbleu bien ! et voilà justement pour(|uoi je ris, et de tout mon cœur même.

^ Maintenant, un dernier mot»

— Pourquoi donc un dernier?

-^ Avons-nous besoin d*auxiliahres?

— D'aucun.

— Vâietô, servantes T

— Mauvai^ détestable! Vous donnerez les tettres, vous lesréciwez.Oh ! pas de fierté; sans quoi, M.Malicome et mademoiselle Aure, ne faisant pas leurs affaires eux-mêmes, devront ^e résoudre à les voir faire par d^aulres.

— Vous avez raison/ n^s que se pàsse-t-il diez M. de Gniche? . r

— Rien; !! ouvre sa fenêtre.

— IWsparaissons.

Et totis deux disparurent t la conjuration était notîtéé.

La fenêtre qui venait de ^*ouyrir, était, en efifet, celle *i coiooite de Guiche. " ■ '

Mais, comme eussent pu le penser les ignorants, ce n'était pas seulement pour tâcher de voir l'ombre de Madjime à travers ses Jideaçx gull se mettait à cette fenêtre^ et sa préocupation n'était pas toute amoureuse.

h venait, comme nous l'avons dit, de recevoir un courrier; ce courrier lui avait été envoyé par de Bragelonne. Ofe Bragelonne avait écrit à de Guiche.

Celui-ci avait la et relu la lettre^ laquelle loi avait fait tme profonde impression.

— Étrange ! étrange ! murmurait-il. Par quels moyens puissants la destinée entraîne-t-elle donc les gens à leur but?

Et^ quittant la fenêtre pour se rapprocher de la lumière, fl relut une troisième fois cette lettre^ dont les lignes brûlaient à la fois son esprit et ses yeux.

cCalali.

« Mon cher' comte,

« J'ai trouvé à Calais M. de Wardes, qui a été blessé gravement dans une affaire avec M. de Buckingham.

« C!est un honune brave, conune vous savez, que de Wardes, mais haineux et méchant.

« Il m'a entretenu de vous, pour qui, dit-il, son cœur a beaucoup de penchant; de Madame, qu*il trouve belle et aimable..

« Il a deviné votre amour pour la personne que vous save^

« Il m*a aussi entretenu d*une personne quej*aime, et m'a témoigné le plus vif intérêt en me plaignant fort, le tontavec des obscurités qui m*ont effirayé d*abord, mais que j*ai fisi^tf prendre pour les résultats de ses habitudes de mystères.

« Voici le fait :

« Il aurait reçu des nouvelles de la cour* Vous com{Mrenei que ce n*est que par M. de Lorraine.

« On i^êtUretient, disent ses nouvelles, d'un ihanf^med survenu dans Vaffection du roi.

« Vous savez qui cela regarde.

« Ensuite, disaient encore ses nouvelles, on parU ^^ fille d'honneur qui donne sujet à la médisa»*^,

« Ces phrases vagues ne m'ont point permis de dormir. Ta! déploré depuis hier que mon caractère droit et faible, malgré une certaine obstination, m'ait laissé sans réplique à ces in^ sinuations.

« En un mot, IL de Wardes partait pour Paris; je n'ai point retardé son départ avec des explications; et pois il n^ paraissait dur, je Tayoue, de mettre à la question un homim dont les blessures sont à peine fermées.

* Bref, il est parti à petites journées, parti pour assister, âit*il, au curieux spectacle que la cour ne peut num^o^ d'offrir sous peu de temps.

LE TICOMTE Dfi BRAGELONNE. 14!

« 11 a ajouté à ces paroles certaines félicitations, pnis certaines condoléances. Je n*ai pas plus compris les unes que les autres, fêtais étourdi par mes pensées et par une défiance envers cet homme, défiance^ vous le savez viieux que personne, que je n*ai jamais pu surmonter.

« Mais, lui parti, mon esprit s'est ouvert.

« Il est impossible qu'un caractère conmie celai de de Wardes n*ait pas infiltré quelque peu de sa méchanceté dans les rapports que nous avons eus ensemble.

« Il est donc impossible que, dans toutes les paroles mystérieuses que M. de Wardes m*a dites, il n'y ait point un sen^ mystérieux dont je puisse me faire l'application à moi ou à qui vous savez.

« Forcé que j'étais de partir jHromptement pour obéir au roi, je n'ai point eu l'idée de courir après M. de Wardes pour obtenir Texpllcation de ses réticences; mais je vous expédie un courrier et vous écris cette lettre, qui vous exposera tous mes doutes. Vous, c'est moi : j'ai pensé, vous agirez.

«( M. de Wardes arrivera sous peu ; sachez ce qu'il a voulu dire, si déjà vous ne le savez.

« Au reste, M. de Wardes a prétendu que M. de Buckingham avait quitté Paris cx^mblé par Madame; c'est une affaire qui m'eût hnmédiatement mis l'épée à la main sans la nécessité où je crois me trouver de fàûre passer le service du roi avant toute querelle.

a Brûlez cette lettre, que vous remet Olivain.

«t Qui dit Olivain, dit la sûreté môme.

a Veuillez, je vous prie, mon cher comte, me rappeler an souvenir de mademoiselle de La Vallière, dont je baise respectueusement les mains.

« Voui^ je vous embrasse.

« Vicomte db BaA6vx>iiifB. »

« P.-S. Bi quelque chose de grave survenait, tout doit se prévoir, cher ami, expédiez-moi un courrier avec ce seul mot : « Venez, i» et je serai à Paris trente-six heures après votre lettre reçue. »

De Guiche soupira, replia la lettre une troisième fois, et, au lieu de la brûler, comme le lui avait recommandé Raoul, ii la remit dans sa poche.

n avait besoin de la lire et de la relire encore

— Quel trouble et quelle eoufiance à la fc^ murmura le comte; toute l'âme de Raoul est dans cette lettre; il y oublie le comte de La Fère^ et U y parle de son respect pour Louise ! H m*avertit pom* moi^ il me supplie pour lid. Àb! oontinuA de Guicbe avec un geste mena^ant^ vous vous mêlez de mes affait^^ monsieur de Wardesî Eh bien. Je vais qi*occBqper des vôtres. Qt^ à toi, pauvre Raoul, ton cœur me laisse ua dépôt; je veiUerai sur Irti, ne crains rien.

Cette promesse faite, de Gdche fil prier Malicortie de passer cbez lui sans relard, ^U était possible.

Malicome se rendit à hnvilalion avec une acUvité cpii étaU le premier résultat de sa conversation avec Montalais.

Plus de Goiébe, qui se croyait couvert, (|iestionna Malicorne, pins ceiui-Hsi, qui travaillait à Tombre, devina son interrogateur.

H s'ensuivit xfue, après «m qu»n d-benre de conversatioB^ pendant lequel de Guicbe oru) découvrir toute la vérité sur La Yallière et sur le roi, il n'a^rit absolument rien qêe ce qu'il avait vu de ses yeux; tandis que MaUcome a|)prit o« devina, comnwi on voudra, que Raotil avait de la défiance à distance, et que de G^idiie aMt veiMer sur le trésor dM Hespérides.

* MaUcome aceëpta d'être iè dragon.

De Guicbe crut avoir tout fait pour son âmi et ne s'oenapa plus que de soi.

On annonça le lendemain au seir le retdnr de de Wardes, et sa première ^^^[yarition cbes le roi.

Après sa vifiitey laeonvalesoent devait se rendre cheE lloasieur.

De Guicbe se rendit cbez Monsiaor uvaat Theiurei

XÎX

cemm us Winncs rur béçu a la coua«

Monsieur avait accueUti de Wardes avec cette fkvrar insigne que leTaft^cbissementde l'esprit conieîUe à font caractère léger pour la nouveauté (|ui arrive,

LE YIGOMTB DB BRAGBLONNB. 143

De Wardes^ qjoten effet on ii*i vikk pad tu depuis un meis^ .était du fruit nouveau. Le caresser^ c'était d'abord une infidélité à faire aux anciens^ et une infidélité a toujours soit charme; c'était^ de plus^ une réparation à lui faire^ à iuL Monsieur le traita donc on ne peut plus favorablement.

M. Jle chevalier de Lorraine, qui craignait fort ce rival^ mais qui respectait cette seconde nature en tout semblable I la sienne, plus le courage, H. le chevalier de Lorraine eut

Jour de Wardes des caresses plus douces encore que n'en vait en Monsieur.

De Guiche était là, comme nous Vavons dit, mais se tenait on peu à Técart, attendant patiemment que toutes ces emr brassades fussent terminées.

De Wardes, tout en parlant aux autres et môme à Monsieur^ n'avait pas perdu de Guiche de vue; son instinct lui disait qu'il était là pour lui.

Aussi alla-t-il à de Gui(^e aussitôt qu'il en eut fini avec les autres.

Tous deux échangèrent les compliments les plus cour|ois; anrès quoi, de Wardes revint à MonsieuiT et aig& ^^Vpos gentîihommes. , V

Au miUeu de toutes ces félicitations de bon retour, on aor nonça Madame.

Madame avait appris l'arrivée de de Wardes. EM/q savait tous les détails de son voyage et de son duel avec Buckingham. Elle n^était pas fâchée d'être là aux premières paroles qui devaient être prononcées par cehii qu'elle sav^t son ennemi.

Elle avait deux ou trois dames d'honneur avec elle.

De Wardes fit à Madame les plus gradeux saluts, et aiiponça tout d'abord, pour commencer les hostiUtés,qfi'il était prêt à donner des nouvelles de M. de Buidungham à ses amis.

C'était une réponse directe à la froideur avec laciu^e Madame l'avait accueilli.

L'attaque était vive. Madame sentît le eoxxp sans paraîtra l'avoir reçu. Elle jeta rapidement les yeux $ur Moiuieur et sur de Guiche. ' ^

Monsieur rougit, de Guiche pâlit

Madame seule ne changea point de physionomie; mais, comprenant combien cet ennc^ni pouvait lui suscit^t^o 4é^^

lU LE VIGOMTB DB BRAGELONNE.

grémeûts près des deux personnes qui l'écoataient, eHe se pencha en souriant du côté du voyageur.

Le Yoyageur parlait d'autre chose.

Madame était brave, imprudente môme : toute retraite la jetait en avant. Aintôs le premier serrement de cœur, elle revint au feu.

— Avez-vous beaucoup souffert de vos blessures, monsieur de Wardestdemanda-t-elle; car nous avons appris que vous aviez eu la mauvaise chance d'être blessé.

Ce fut au tour de de Wardes de tressaillir; il se pinça les

— Non, Madame, dit-il, presque pas.

— Cependant, par cette horrible chaleur...

— L*2dr de la mer est frais. Madame, et puis j'avais une consolation.

— Oh! tant mieux!... Laquelle?

•— Celle de slsivoir que mon adversaire souflirait plus qpe moi.

— Ah ! il a été blessé plus grièvement que vous ? rignorais cela, dit la princesse avec une complète insei^ilité.

— Oh ! Madame, vous vous trompez, ou plutôt vous faites semblant de vous tromper à mes paroles. Je ne dis pas que son corps ait plus souffert que moi; mais son cœur était atteint.

De Guiche comprit où tendait la lutte ; il hasarda un signe à Madame : ce signe la suppliait d'abandonner la partie.

Mais elle, sans répondre à de Guiche, sans faire semblant de le voir, et toujours souriante : \

— Eh quoi! demanda-t-elle, M. de Buckingham avait-il donc été touché au cœur? Je ne croyais pas, moi, jusqu'à présent, qu'une blessure au cœur se pût guérir.

— Hélas ! Madame, répondit gracieusement de Wardes, les femmes croient toutes cela, et c'est ce qui leur donne sur nous la supériorité de la confiance.

— Ma mie> ^ous comprenez mal, fit le prince impatient M. de Wardes veut dire que le duc de Buckingham avait été touché au cœur par autre chose que par une épée.

— Ah! bien ! bien ! s'écria Madame. Ah ! c'est une plaisanterie de M. de Wardes; fort bien; seulement, je voudrais avoir si M. de Buckingham coûterait cette plaisanterie. En

vérité^ e*est bien dommage qu'il ne soit point là^ monsieur de Wardes.

Un éclair passa dans les yeux du jeune homme

— Oh! dit-il les dents serrées, je le voudrais aussi^ moi. De Guiche nt i)ougea pas.

Madame semblait attendre qu'il vînt à son secours.

Monsieur hésitait.

Le chevalier de Lorraine s's^ança et prit la parole.

— Madame^ dit-il^ de Waraes sait bien que, pour un Bttcldngham^ être touché au cœur n'est pas chose nouvelle, et que ce qu'il a dit s'est vu déjà.

— Au lieu d'un allié, deux ennemis, murmura Madame, deux ennemis ligués, acharnés !

Et elle changea la conversation.

Changer la conversation est, on le sait, un droit des princes, que l'étiquette ordonne de respecter.

Le reste de l'entretien fut donc modéré; les principaux ac-* teors avaient fini leurs rôles.

Madame se retirade bonne heure^ et Monsieur, qui voulait l'interroger, lui donna la main.

Le chevalier craignait trop que la bonne intelligence ne s'établit entre les deux époux pour les laisser tranquillement ensemble.

U s'achemina donc vers l'appartement de Monsieur pour le surprendre à son retour, et détruire avec trois mots toutes les bonnes impressions que Madame aurait pu semer dans son cœur. De Guiche fit un pas vers de Wardes^ que beaucoup de gens entouraient.

Il lui indiquait ainsi le désir de causer avec lui. De Wardes lui fit, des yeux et de la tête, signe qu'il le comprenait.

Ce signe, pour les étrangers, n'avait rien que d'amical.

Alors de Guiche put se retourner et attendre.

n n'attendit pas longtemps. De Wardes, débarrassé de ses iirterlocuteurs, s'approcha de de Guiche, et tous deux, après lui nouveau salut, se mirent à marcher côte à côte.

—Vous avez fait un bon retour, mon cher de Wardes? dit le comte.

— Excellent, comme vous voyez.

— Et vous avez toujours l'esprit très-gai t

— Plus que jamais.

— C'est un grand bonheur.

m LE YIGOMTE DE BRàGSLONNE.

— Oae yotrie^-YOUs l tout est^ bouffon dans ce mmide, tout est si grotesque autour de nous !

— Voa« wez raison.

— Ah l vous êtes donc de mmi avisT

— Parbleu! Et vous nous apportez des nouvelles delà-bas?

— Non^ ma foi! J'^ viens cbercher ici.

— Parlez. Vous avez cependant vu du monde à Boulogne^ un de nos '^r^, et il n'y a pas longtemps de cela

— Du monde?., u^ de nos amis?.,

— Vous avez bi mémoire courte.

— Ah! c'est vrai : Bragelonne?

-« Justement

— Qui allait en mission près du roi Charles?

— Cest cela. Eh bien^ ne vous a-t-il pas dit^ oa ne lui avezrvouspasdit?...

— Je ne sais trop ce que je hii ai dit^ je vous l'avoue; mais ce que je ne lui ai pas dit, je le sais.

De Wardes était la finesse même. Il sentait parfaitement,à Tattiuide dedeGuiche» attitude pleme de froideur, de dignité^ que la conversation prenait une mauvaise tournure. H résolut de se laisser aller à la conversation et de se tenir sur ses gardes.

— Qu'est-ce donc^ s'il vous plaît, que cette chose pe vous ne lui avez pas dite ? demanda de Guiche.

— Eh bien, la chose concernant La Vallière.

— La Vallière... Qu'est-ce que cela? et quelle est cette chose si étrange que vous l'avez sue là-bas, vous, tandis que Bragelonne, qui était ici, ne Fa pas sue, lui?

— Est-ce sérieusement que vous me faites cette question?

— On ne peut plus sérieusement.

— Quoi! vous, homme de cour, vous, vivant chez Madame, vous, le commensal de la maison, vous, l*ami de Monsieur, vous, le favori de notre beUe princesse ?

De Guiche rougit de colère.

— De quelle princesse parlez-vous? demanda-t-îl.

— Mais je n'en connais qu'une, mon cher. Je parle de Madame. Eat-ceque vous avez une autre princesse au cœur? Voyons.

De Guiche allait se lancer; mais n vit la feinte. Une querelle était imminente entre les deux jeunes gbus. De Wardes voulait seulement la querelle au nom de Ma-

dame, taiMlis tfa^ de Gfiiehe ne racceptait qa*aa nmn de La VaU^e. Cétait^ à partir de ce mofoeat^ ua jeu de feintes, et qui devait dorer jusqu'à ce que l'un d'eux fût touché.

De GcdchA reprit donc tout son saag-frmd.

•— Il a|e^ pas le moms du monde question de Madame dans tont ceci, mon eber de Wardes, dit de Guiclie, mais de ce que vous disiez ià^ à l'instant même,

— Et que disais-jet

— (lue vous mtz caché à Bragelonne certaines choses.

— Que ^v'His sarec aussi bien que moi, répli<pa ââ Wârdes.

— Non, d'honneur 1

— Allons donc !

— ^ vous ne le dites, je le saurai; mais non autrement, ieT0us jure i

— Comment ! j'arrive de là-bas, de soixante lieues; vous n'aTBz pas bougé d'id; vous avez vu de vos ymix, vous, ce que la renommée m'a rapporté là-bas, elle, et je vous entends me dire sérieusement que vous ne savez pas? Oh! sûQUe, vous n'êtes pas charitable.

— Ce sera comme ûrms plaira, de Wardes; mais, je vous le répète, je ne sais rien.

— Vous faites ie discret, c'est prudent. ^

— Ainsi, TOUS ne me direz rien, pas plus à moi qu'à Brageioiie ?

— Vous faites la sourde oreille. Je suis bien convaincu Qoe Madame ne serait pas si maîtresse d^eUe-4nême que vous.

— Ah ! dou^ie bypoerite, murmura de Guiche, te voilà revenu sur ton terrain.

— Eh bten, alors, continua de Wardes, puisqu'il nous est à ^ftcie de nous entendre sur La Vallière et Bragelonne, csQsons de vos affaires personnelles.

— Mais, dit de Guiche, je n'ai point d'aSaîres personneSes, moL Vmsr n'avez nen4lit de moi, je suppose, à Bragelonne, qnevous ne puissiez me redire, à moi?

— Non Mais, con^renez-vous, de Guiche? c'est qu'autant i^ suis ignorant sur certaines choses, autant je suis ferré- sur d'auu*es. S'il s'agissait, par exemple, de vous parler des rela-

» de M. de EocldngfaamÀ Paris, cenme j'ai faUt le voyage AY6C le duc, je pourrais vous dire les choses les plus intérossantes. Vdulez-voas que je voos les disaî

De Gniche passa sa main sur son firont moite de sueur.

— Mais non^ dit-il, cent fois non, je u*ai point de curiosité pour ce qui ne me regarde pas. M. de Buckingham n*est pour moi qu*une simple connaissance, taàdis que Raoul est un ami intime. Je n'ai donc aucune curiosité de savoir ce qui est arrivé à M. de Buckingham, tandis que j'ai tout intérêt à savoir ce qui est arrivé à Raoul.

— A Paris?

— Oui, à Paris ou à Boulogne. Vous comprenez, moi, je suis présent : si quelque événement advient, je suis là pour y faire face; tandis que Raoul est absent et n'a que moi pour le représenter ; donc, les afiaires de Raoul avant les miennes.

— Mais Raoul reviendra.

— Oui, après sa mission. En attendant, vous comprenez, il ne peut courir de mauvais bruits sur lui sans que je les examine.

— D'autant plus qu'il y restera quelque temps, à Londres, dit de Wardes en ricanant.

— Vous croyez? demanda naïvement de Guiche.

— Parbleu! croyez-vous qu'on Ta envoyé à Londres pour qu'il ne fassrqu'y aller et en revenir? Non pas; on l'a envoyé à Londres pour qu'il y reste.

— Ah! comte, dit de Guiche en saisissant avec force la main de de Wardes, voici un soupçon bien fâcheux pour Bragelonne, et qui justifie à merveille ce qu'il m'a écrit de Boulogne.

De Wardes redevint froid; l'amour de la raillerie l'avait poussé en avant, et il avait, par son imprudence, donné prise sur lui.

— Eh bien, voyons, qu'a-t-il écrit? demanda-t-il.

— Que vous lui aviez gUssé quelques insinuations perfides contre La Vallière et que vous aviez paru rire de sa grande confiance dans cette jeune fille

— Oui, j'ai fait tout cela, dit de Wardes, et j'étais prêt, en lefaisaf X, àm'entendre aire parle vicomte de Bragelonne ce que dit an homme à un autre honune lorsque ce dernier l'a mécontenté. Ainsi, par exemple, si je vous cherchais une qwrelie, à vous, je vous dh*ais que Madame, après avoir di^'ngué M. de Buckingham, passe en ce moment pour n'avoir renvoyé le beau duc qu'à votre profit.

— Oh ! cela ne me blesserait pas le moins du monde, cher

de Wârdes, dit de Guiche en souriant malgré le frisson qui courait dans ses veines comme une injection de feu. Peste ! oûe telle faveur, c'est du miel.

— D'accord; mais, si je voulais absolument une querelle avec vous, je chercherais un démenti, et je vous parlerais de certain bosquet où vous vous rencontrâtes avec cette illustre princesse, de certaines génuflexions, de certains baisenwins, etvous qui êtes un homme secret, vous, vif et pointilleux...

*- Eh bien, non, je vous jure, dit de Guiche en Tinter* rompant avec le sourire sur les lèvres, quoiqu'il fût porté à croire qu'il allait mourir; non, je vous jure que cela ne me toucherait pas, que je ne vous donnerais aucun démenti. Que Toulez-vous, très-cher comte! je suis ainsi fait; pour les choses (loi me regardent, je suis de glace. Ah! c'est bien autre ^ose lorsqu'il s'agit d'un ami absent^ d'un ami qui, en par- ^ty nous a confié ses intérêts; oh! pour cet ami, voyezvous, de Wardes, je suis tout de feu!

'-Je vous comprends, monsieur de Guiche; mais, vous Avez beau dire , il ne peut être question entre nous, à cette beure, ni de Bragelonne, ni de cette jeune fille sans importance qu'on appelle La Yallière.

En ce moment, quelques jeunes gens de la cour traversent le salon, et, ayant déjà entendu les parolesquivenaient d'être prononcées, étaient à même d'entendre celles qui allaient suivre.

De Wardes s'en aperçut et continua tout haut :

— Oh! si La Yallière était une coquette comme Madame, dont les agaceries, très-innocentes, je le veux bien, ont d'abord fait renvoyer M. de Buckingham en Angleterre, et ensuite vous ont fait exiler, vous, car, enfin, vous vous y êtes laissé prendre à ses agaceries, n'est-ce pas. Monsieur?

Les gentilshommes s'approchèrent, de Saint-Aignan en tête, Manicamp après.

— Eh ! mon cher, qiie voulez-vous? dit de Guiche en riant, je sois un fat, moi, tout le monde sait cela. J'ai pris au sérieux une plaisanterie , et je me suis fait exiler. Mais j'ai vu mon erreur, j'ai courbé ma vanité aux pieds de qui de droit, et j'ai obtenu mon rappel en faisant amende honorable et en me promettant à moi-même de me guérir de ce défaut, et, vous le voyez, j'en suis si bien guéri, que je ris maintenant

150 LE YICOHTE Dfi BRAGELONNE.

deceqm^ilyaqoa^joars^mebiisjHlieeœQr.liai&^Iiii^Iboid^ il esi aimé; il ne rit pas écs brnits q«i peovem trocdker son bonheur^ 4es bruits dont Yom vovs éles t»% rinterprète qimià vous savîes eependaaity eoate , ei»ine mày oonnne ees messieurs^ eomme tom le minàity que ces bruits n^étaîent qa*ane caiomnie»

— Uae calomnie! s*écm de Waràes, forîeiix de se rek ^pcmssé dans le piège par le san^-freid de de QoBehe,

— Mais oui^ une calomnie. Di\me ! voici sa lettre^ dans hh quelle il me ddt que vous aveinul parlé de mademoiselle de La TaHière, et oà il me demande si ce qm voas avez dit de cette jeune fiUe est vrai. Voulez-vous que je fosse jvges ees Messieurs, de Wardes?

Et, avec le phis grand sang-froid, de Guidie kit tem bant le paragraphe de la lettre qm conewnsdt LaYalMàre.

— Et maintenant, continnade Goiche, il est bien constaté pour moi que vous avez voulu blessa le repos de ce cher Bragelonne, et que vos propos étaient malicieux.

De Warctes regarda autour de lui pour savmr s*il aorait appui quelque part; mais, à cette idée que de Wardes a?aH instthé, soit directement, soit indire^ement, celle qui était Fidole du jour, chacun secoua la tête, et de Wardes ne vit que des bommesprtoà lui donner tort.

— Messieurs, dit de Guiche devinant dlnstiaet le sentiment général, aoêre discussioa avec M. de Wardes porte sur un sujet si délicat, qu'il est important que personne n'en entende plus que vous n'en avez «eitMidu. Gardez donc les portes, je vous prie, et laissez-nous acbever cette cofDversation entre nous, comme H ccmvient à deux gentiisbonnBes dont l'un a donné à l'autre un démenti.

— Messieurs! Mesâeurs! s'écrièrent les assistants.

— Trouvez-voQS que j'avais tort de défendre madeoMNtelle de La Yidliére? dit de Guicbe. En ce cas, je passe condamnation et je retire les paroles blessantes que j'ai pu dffe contre M. de Wardes.

— Peste ! dit de Saint-Âignan, non pas!... IfetdemeiseUe de La Vsdliôre <)st un ange.

— La vertu, la pureté en personne, dit Manicamp.

— Vous voyez, monsieur de Wardes, dit de (kiiebe, je ne suis point le seid qui prenne la défense de la paoïre eitont Messieurs, une seconde fois^ je vous supplie de nous fausser.

Vous Toyez qu'il est ImpossiMe d'être ptos calme qae nous

ne le soimnes.

Les coQitîsaih^ ne deouadaieiit pas mieux qoe de s^loirrner; les uns allèrent à une porte, les antre» irautre. '^ Les denx jeunes gmis restèrent senlSi.

— Bien joué, dit de Wardes an ocnnteu

— N'est-ce pas 7 répondit celni-cL

— Que vonlex-vousî je me sois rooillé rat proTînce, mon cher, tandis que vous, ce que vous avez gagné de puissance sur vous-même me confond, comte; on acquiert toujonrs quelque (^se dans la société des fonmes; acceptei donc tous mes compliments.

•^ielesacoepte.

— Et je les retournerai à Madame.

Ob ! maintenant, mon cher monsieur de Wardes, par*

lons-en aussi haut qu'il vous plaira.

— Ne m'en défiez pas.

— Oh! je vous en défie! Vous êtes «oau penr un méchant homme ; si vous faites cela, vous passerez pour un lâcfeie^ et Monsieur vous fera pendre ce soir à l'e^a^iolette de sa fenêtre. Parlez, mon cher de Wardes, parlez.

•^ Je suis battu»

Oui mais pas encore autant qu'il convient.

Je \ois ^e vous ne seriez pas fâché de me battre à

plate couture.

— Non, mieux encore.

— Diable 1 c'est que, pour le moment, mon cher oomte^ vous tombez mal; après celle que je viens de jouer, une partie ne peut me convenir. J'ai trop perdu de sang à Boulogne : au moindire effort mes blessures se rouvriraient, et» en vérité, vous auriez de moi trop bon marché,

— C'est vrai, dit de Guiche, et cependant vous avez, en arrivant, fait montre de votre belle mine et de vos bons bras,

— Oui, les bras vont encore, c'est vrai; mais les jambes sont faibles, et puis je n'ai pas tenu le fleuret depuis ce diable de duel; et vous, j'en réponds, vous vous escrimez tous les jours pour mettre à bonne fin votre petit guet-apens.

— Sur l'honneur. Monsieur, répondit de Guiche, voici une demi-année que je n'ai fait d'exercice.

— Non, voyez-vous, comte, toute réflexion faite, je ne me battrai pas, pas avec vous, du moins. J'attendrai Bra-

f52 LE VICOMTE OS BRAGELONNE.

gelonne^ puisque vous dites que c'est Bragelonne qui m* en veut \

•^ Oh! que non pas^ vous n'attendrez pas Bragelonne, s*écria de Guiche hors de lui; car, vous Tayez dit, Bragelonne peut tarder à revenir, et, en attendant, votre méchant esprit fera son œuvre.

— Cependant, j'aurai une excuse. Prenez garde !

» Je vous donne huit jours pour achever de vous rétahlir.

— C'est déjà mieux. Dans huit jours, nous verrons.

» Oui, oui, je comprends : en huit jours, on peut échs^ per à l'ennemi. Non, no^, pas un.

— Vous êtes fou. Monsieur, dit de Wardes en faisant un pas de retraite.

— Et vous, vous êtes un misérable, si vous ne vous battez pas de bonne grâce !

— Eh bien?

*- Je votis dénonce au roi comme ayant refusé de voos battre B^près avoir insulté La Yallière.

— Ah ! fit de Wardes, vous êtes dangereusement perfide» monsieur l'honnête homme.

— Rien de plus dangereux que la perfidie de celui qui marche toujours loyalement

— Rendez-moi mes jambes, alors, ou faites-vous saigner à blanc peur égaliser nos chances.

— Non pas, j'ai mieux que cela.

— Dites.

— Nous monterons à cheval tous deux et nous échangerons trois coups de pistolet. Vous tirez de première force. Je vous ai vu abattre des hirondelles, à balle et au galop. Ne dites pas non, je vous ai vu.

— Je crois que vous avez raison, dit de Wardes; et, comme cela, il est possible que je vous tue.

— En vérité, vous me rendriez service.

— Je ferai de mon mieux.

— Est-ce dit?

— Votre main.

— La voici... A une condition, pourtant

— laquelle?

— Vous me jurez de ne rien dire ou faire d're au roiT

— Rien, je vous le jure.

— Je vais chercher mon cheval.

— Et moi le mien.

— Où irons-nous?

— Daiis la plaine; je sais un endroit excellente ^ Partons-nous ensemble?

— Pourquoi pas?

Et tous deux^ s'acheminant vers les écuries^ passèrent sous les fenêtres de Afadame^ doucement éclairées; une ombre grandissait derrière les rideaux de dentelle.

— Voilà pourtant une femme, dit de Wardes en souriant, qui ne se doute pas que nous allons à la mort pour elle.

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