‹ Le vicomte de Bragelonne; ou, Dix ans plus tard; complément des Trois mousquetaires et de Vingt ans aprèsChapitre 18 sur 25 · UE COMBAT · texte numérisé non relu

UE COMBAT

De Wardes choisit son cheval et de Guiche le sien.

Puis chacun le sella lui-même avec une selle à fontes.

De Wardes n'avait point de pistolets. De Guiche en avait deux paires. Il les alla chercher chez lui, les chargea, et donna le choix à de Wardes.

De Wardes choisit des pistolets dont il s*était vingt fois servi, les mêmes avec lesquels de Guiche lui avait vu tuer les hirondelles au vol.

— Vous ne vous étonnerei point, dit-il, que je prenne toutes mes précautions. Vos armes vous sont connues. Je ne fais, par conséquent, qu'égaliser les chances.

» L'observation était inutile, répondit de Guiche, et vous êtes dans votre droit.

— Maintenant, dit de Wardes, je vous prie de vouloir bien m'aider à monter à cheval, car j*y éprouve encore une certaine difficulté.

— Alors, il fallait prendre le parti à pied.

— Non, une fois en selle, je vaux mon homme.

— C'est bien, n'en parlons plus.

Et de Guiche aida de Wardes à monter à cheval.

— Maintenant, continua le jeune homme, dans notre ar-

deur à nous exterminera ncms n'avons pas {«ris garde à une chose.

— A laquelle .

— C'est qu'il faàx mai, et qa*il faudra iMm tner à tâtons.

— Soit, ce sera toujours le même résnks^

— Cependant, il faut prendre garde à o&e vsêfb circonstance, qui est que ks tionnètes g^s ne se TCHit p<mii iMUtre ssms cospagnoos.

•— Oh! s'écria de Gnidie, yom êtes »ssi êêàteax que moi de ^en faire les dM>ses.

— Oui; mais je ne veux prâm q»d F^i poisse dire que vous m'avez assassiné, pas plus que, dans le cas où je vous tuerais, je ne veux être accusé d'un crime.

— A-t-on dit pareille chose de votre duel avec M. deBuckingham? dit de Guiche. Il s'est cependant accompli dans les mêmes conditions où le nôtre va s'accomplir.

— Bon! Il faisait encore jour et nous étions dans l'eau jusqu'aux cuisses; d'ailleurs» bon nombre de spectateurs étaient rangés sur le rivage et nous regardaient.

De Guiche réfléchit un instant; mais cette pensée qui s'était déjà présentée à son esprit s'y rafférmll, que de W^rdes voulait avoir des témoins pour ramei^r la cenv^satioa sur Madjunie et doimer un %o^ nonvean au combat

Il ne réptiqaa denc rien, el, oerame de Wardes Flnt^rogea une dernière fois du regard, il M repolit par xm signe de tête qui voulait dh*e que le mie^x était de s*en tenÂr où l\>n en était.

Les deux adversaires se mirent, en conséfuenee, en etie^ »ffî et s(»*tiremt dn ehâteaa par celle porte que bous conaaissoBS poior avoir vu tout près d'die Mentalais et Ble^ corne.

La nmt, comme pour ee»battre la^alemr de i» joimiée» avait amassé tous les nuages qu'elle poussait silencieusement et leordement de Toiiesl à l'est Ce éôme, sans éclaireies et sans tonnerres ai^ents, pesaH de tool sent poids sur ht terre et commençait à se trouer sous les ^ferts d» vent, comme une immen^ toile détacbée d*im UNoabris.

Les gouttes d'eau lonbaient tîèdes et larges sur la terre, où elles aggloméraient la poasskte en glolmles roulants.

En même temps, des haies qui aspiraient Terage, des ûmvs aUéré^ d^ arbres échev^s, s'exteklaientmille odeurs

L£ YiCOMTS DB BEA6£L0KNB. 155

aromatiqQes qui ramenaient au oenreanles sonvenira donx^ les idées de jeunesse^ de vie étemelle^ de bonhenr et d*a-

— La terre sent bien bon, ^t âe Wardes; c'est nne coquetterie de sa part poor boqs attirer à elle.

— A propos, réptiqoa de Gniche, il in*est Yemi plusieurs idées et je veux vous les soumettre.

— Rek^ves?

— Relatives à notre combat.

— En effetyil est tempsy ce ne semble, qae nous nom en occupions.

— Sera-ce un combat orâteaire et réglé selon la coutume 7

— Voyons vott"e coutMne?

— * Nous mettrofts pied à torre dans une bonne plaine, nous attacherons nos chevaux au premier objet vevu, ncms nous joindrons sans armes, puis nous nous éla^pneroiis de cent cinquante pas efaaeuA pour reveiâr Fm sur l'autre.

— Bon! C'est ainsi que je tuai le pasvre FoffîvMU, voici trois semaines, à la Saint-Denis.

— Pardon, vous oubtiez bb âétaiL

— Lequel?

— Dans votre duel arec FoUivenl, vous nareblftes à pie Fun sur Tautre, Tépée aux dents H le pistolet an poing.

— C'est vrai.

— Cette fois, au contraire, comme je ne puis pas marché, vous Tavouez vousHmême, bobs reaonlons à cheval et nous naos eho^pKUQLS, le premier qui vent tir^ tire.

— C'est ce qu'il y a de mieux^ sans àiMt, B»is il fait nnit I il faut compter plus de coups perâos qa'tt Bfy en aurait dans je jour.

•^ Soitl Cfaa^ua pourra tirer trois coups, les deux qaï seroBt tûot chargés, et un troisième de recharge»

— A merveille ! Où notre ooabaiaura-t*-il Meu?

— Avez-vous quelqœ préfÉre noe^

— Non.

— Vous voyez ce p^t boisipii s'élesd devant noiss?

— Le bois Eochin? PaifaiteBient.

— Vous le connaisseï?

— A merveille.

— Vous savez, alors, qu'il a une clairière à son centre?

— Oui,

— Gagnons cette clairière.

— Soit!

— C'est une espèce de champ clos naturel^ avec tontes sortes de chemins^ de faax*fayants^ de sentiers, de fossés, de tournants, d'allées; nous swons là à merveille.

-* Je le yeux si vous le voulez. Nous sommes arrivés^ je crois?

— Oui. Voyez le bel espace dans le rond-point. Le peu de clarté qui tombe des étoiles, comme dit Corneille, se concentre en cette place; les limites naturelles sont le bois qui circuite avec ses barrières.

— Soit ! Faites comme vous dites.

» Terminons les conditions, alors.

^ Voici les miennes; si vous avez quelque chose contre^ vous le direz.

— récoute.

— Cheval tué oblige son maître à combattre à pied.

— C'est incontestable, puisque nous n'avons pas de chevaux de rechange.

— Mais n'oblige pas l'adversabre à descendre de son cheTai.

— L'adversaire sera libre d'agir comme bon lui semblera.

— Les adversaires, s'étant joints une fois, peuvent ne se plus quitter^ et, par conséquent, tirer l'un surTautre à bout portant.

— Accepté.

— Trois charges sans plus^ n'est-ce pas?

— C'est suffisant, je crois. Voici de la poudre et des balles pour vos pistolets; mesurez trois charges, prenez trois balles ; j'en ferai autant, puis nous répandrons le reste de la poudre et nous jetterons le reste des balles.

— Et nous jurons sur le Christ, n'est-ce pas, ajouta de Wardes, que nous n'avons plus sur nous ni poudre ni balles ?

— - C'est convenu; moi, je le jure.

De Quiche étendit la main vers le deL De Warde^ f imita.

— Et maintenant, mon cher comte, dit-il, laissez-moi vous dire que je ne suis dupe de rien. Vous êtes, ou vous serez l'amant de Madame. J'ai pénétré le secret, vous avez peur que je ne l'ébruité; vous vouiez me tuer pour vous assurer le silence, c'est tout simple, et, à votre place, j'en ferais ani«nu

l>e Guiche baissa la tête.

— Seulement, continua de Wardes triomphant, était-ce bien la ^ine, dites-moi, de me jeter encore sur les bras cette mauvaise affaire de Bragelonne; prenez garde, mon cher ami, en acculant le sanglier, on Tenrage; en forçant le renard, on lui donne la férocité du jaguar. Il en résulte que, mis aux abois par vous, je me défends jus([u'à la mort.

— C'est votre droit.

— Oui, mais, prenez garde, je ferai bien du mal ; ainsi, pour commencer, vous devinez bien, n'est-ce pas, que- je n'ai point fait la sottise de cadenasser mon secret, ou plutôt votre secret dans mon cœur 7 II y a un ami, un ami spirituel, vous le connaissez, qui est entré en participation de mon secret; ainsi, comprenez bien que, si vous me tuez, ma mort n'aura pas servi à grand'chose; tandis qu'au contraire, si je vous tue, dame ! tout est possible, vous comprenez.

06 Guiche frissonna.

— Si je vous tue, continua de Wardes, vous aurez attaché à Madame deux ennemis qui travailleront à qui mieux mieux à la ruiner.

— Oh ! Monsieur, s'écria de Guiche furieux, ne comptez pas ainsi sur ma mort; de ces deux ennemis, j'espère bien tuer l'un tout de suite, et l'autre à la première occasion.

De Wardes ne répondit que par un éclat de rire tellement (liabolique, qu'un homme superstitieux s'en fût effrayé. Hais de Guiche n'était point impressionnable à ce point.

— Je crois, dit-il, que tout est réglé, monsieur de Wardes; ainsi, prenez du champ, je vous prie, à moins que vous ne préfériez que ce soit moi.

— Non pas, dit de Wardes, enchanté de vous épargner une peine.

Et, mettant son cheval au galop, il traversa la clairière dans toute son étendue, et alla prendre son poste au point de la circonférence du carrefour qui faisait face à celui où de Guiche *'ctait arrêté.

De Guiche demeura inunobile.

A la distance de cent pas à peu près, les deux adversaires étaient absolument invisibles l'un à l'autre, perdus qu'ils étaient dans l'ombre épaisse des ormes et des châtaigniers.

Une minute s'écoula au milieu du plus profond silence.

Au bout de cette minute, chacun, au sein de l'ombre où

iStô LE YICOUTB DE BRÂGBLÔNMS.

ii était caché^ entendît ie double cli^etis dn dûen rés3nnant dans ht batterie.

De Guiehe^ siûvant la taetiqae (nrâhiaîre, b^ son eheyad an galop^ persuadé qu'il trocnrerait nne doable garantie de sûreté duis rondizlatlon du moBvement et dans la yitesse de la course.

Cette course se âingea en dn^lte ligne sur -le point qu'à son avis devait occuper son adversaire.

A la moitié ùxi chen^^ il s^attendail à rencontrer de W^des : il se trompait

Il continna sa course^ présiSBant que de Wardes Fattendût immola.

Mzh, aux deux tiers de la elairlérd^ H vit le carrefoor s'ilkutttner tout à emip^ et une baHe coupa en sifflant la plume qui s'arrondissait sur son chapeau.

Presque en m(me temps, et eoimne si le feu du premier coup eût servi à éclairer l'autre, un second coup retentit, et une seccmdeballo vint trouer ta têle du chcfval de deGuic&e, un peu an-dessous de rcNreîHe,

L'animai tomba.

Ces deux cov^, venant d'une direction tout opposée à celle dans laquelle il s'attendait à trouver de Wardes, frappèrent de Guidie de surprise; mais, comme c'était un homme d*ttn grand san^firoid, il cakuk sa chute, mais non pas si bien, cependant, que le bout de sa botte ne se trouvât pris sous son cheval.

Heureusement, éxBs son agonie, Tanimal fil nn mouvement, et de Gmche put dégager sa jambe moins pressée.

De Quiche se releva, se tàta; il n'était point blessé.

Du moment où il avait senti le cheval faH)lir, il avait ptaeô les deux pistolets dans les fontes, de peur que la chute ne fît partkr un des deux covb^ et loéme tous les deux, ce qui l'eût désarmé inutilement.

Une fois debout, il reprit ses pistolets éxas ses fbutes, et s'avança vers l'endroit où, à la lueur de la flamme, il avait vu apparaître de Wardes. De Guiche s'était, dès le premier coup, rendu compte de la mMiœuvro de son advwr^iaire. qui était on ne peut pu» simple. *

Au lieu œ courir sur de Guiche ou de rester i sa ptace à l'attendre, de Wardes avait, pendant une qmnzaîne de pas à peu près, suivi le cercle d'cœabre aui le dérobait à la vue de

LE VICOHtB DB BRAGELONNE. 15»

scm adversaire^ et^ au moment où eehii-d loi présentait le fla&e dans sa course, il l'avait tâ'é de sa plaee, ajostant à Fairt> 9i serri au Meo d'être gêné par le galop du eheval.

On a vu que, malgré Tobscnrité, la proaû^ balle avsât passé à un pouce à peine de kt tôle éè de Guiciie.

De Wardes était si sûr de son eoup, qu'il avaib cru voir tomber de Qiicbe. Son ^osnement fût grand lorsqae, au contraire, le cavalier demeura en selle,

11 se pressA pour tirer le second coiq>, fit un écart de main et tua le cheval.

C'était une heareose maladresse, si de Gniche dememnait engagé sons l'anmial. Avant qu'il eût pu ie dégager, de Wsffdes rechargeait sob troisième coup et tenait de Gmche à sa merci.

Mais, tout au contraire, de Guidie était debout et avait trois coups à tirer.

De Guiche ccHuprit la poâtion... Il s'agissait de gagner de Wardes de vitesse. Il prit sa cowse, atn de le Jmndre avant qu'il eût fini de recharger son pistolet.

Be Wardes le voyait arriver conune une tempête. La balle était juste et résistait à la baguette. Mal charger était s'exposer à perdre un dernier co«^. Bien charger ^ait perdre son temps, ou plutôt c'était perdre la vie.

Il fit faire un écart à son cheval.

De Guiche pivota sur lui-même, et, au moment où le ehe*val retombait, le coup partit, enlevant le diapeau de de Wardes.

De Wardes comprit qu'il avait un instant à lui ; il en profita pour achever de charger son pistolet.

nie Guidie, ne voyant pas tomber sou adversaire, jeta ie premier pistolet devenu inutile, et marcha sur de Wardes en levant le second.

Mais, au troi^ôme pas qullfit, de Wardes le pni tout mar- ^iHVKt, et le coup partit.

\/n rugissement de colère y répon^t; le Inras du comte se CTfôpa et s'abattit. Le j^stolet tonrit^a.

De Wardes vit le comte se baisser, ramasser le pistolet oe la main gauche, et faire un nouveau pas en avant

Le moment ^t euprême.

— Je suis perdu^ murmura de Wardes, il n'est point blessé imort.

Mais, au moment où de Guiche levait son pistolet sur de Wsurdes, la tête^ les épaules et les jarrets du comte fléchirent à la fois. Il poussa un soupir douloureux et vint rotder aox pieds du cheval de de Wardes.

— Allons donc! murmura celui-ci.

Et^ rassemblant les rènes^ il piqua des deux.

Le cheval âranchit le corps inerte et emporta rapidement de Wardes au château.

Arrivé là^ de Wardes demeura un quart d*heure à tenir conseil.

Dans son impatience à quitter le champ de bataille^ fl avait négligé de s'assurer que de Guiche fût mort.

Une double hypothèse se présentait à Te^rit agité de de Wardes.

Ou de Guiche était tué^ ou de Guiche était seulement blessé.

Si de Guiche était tué^ fallait-il laisser ainsi son corps aux loups? C'était une cruauté inutile^ puisque, si de Guiche étaàt Vaé, il ne parlerait certes pas.

S'il n'était pas tué, pourquoi, en ne lui portant pas secours, se faire passer pour un sauvage incapable de générosité?

Cette dernière considération l'emporta.

De Wardes s'informa de Manicamp.

Il apprit que Manicamp s'était informé de de Guiche, et, ne sachant point où le joindre, s'était allé coucher.

De Wardes alla réveiller le dormeur et lui conta l'affaire, que Afanicamp écouta sans dire un mot, mais avec une expression d'énergie croissante dont on aurait cru sa physionomie incapable.

Seulement, lorsque de Wardes eut fini, Manicamp prononça un seul mot :

— Allons !

Tout en marchant, Manicamp se montait l'imagination, et, au fur et à mesure que de Wardes lui racontait l'événenm^ il s'assombrissait davantage.

— Ainsi, dit-il lorsque de Wardes eut fini, vous le croyei mort?

. — Hélas ! oui.

— Et vous vous êtes battus comme cela Sâms témoins ^

— Il l'a voulu.

— C'est singulier!

LB YIGOMTB DB BRAGELONNE. l«f

— Comment^ c'est singulier?

— Oai^ le caractère de M. de Guiche ressemble bien peu i cela.

— Vous no doutez pas de ma parole^ je suppose? -►Héïhéf

— Vous en doutez?

— Un peu... Mais j'en douterai bien plus encore^ je vous en préviens, si je vois le pauvre garçon mort.

-— Monsieur Manicamp!

— Monsieur de Wardes!

— Il me semble que vous m'insultez!

— Ce sera comme vous voudrez. Que voulez-vous? moi, je n'ai jamais aimé les gens qui viennent vous dire : « J'ai tué M. un tel dans un coin; c'est un bien grand malbeur, mais je l'ai tué loyalement. r> Il fait nuit bien noire pour cet adverbe-là, monsieur de Wardes !

— Silence, nous sommes arrivés..

En effet, on commençait à apercevoir la petite clairière, et^ dans l'espace vide, la masse immobile du cheval mort.

A droite du cheval, sur l'herbe noire, gisait, la face contre terre, le pauvre comte baigné dans son sang.

Il était demeuré à la même place et ne paraissait même pas avoir fait un mouvement.

Manicamp se jeta à genoux, souleva le comte, et le trouva froid et trempé de sang.

Il le laissa retomber.

Puis, s'allongeant près de lui, il chercha jusqu'à ce qu'il eût trouvé le pistolet de de Guiche.

— Morbleu! dit-il alors en se relevant, pâle comme un spectre et le pistolet au poing; morbleu! vous ne vous trompiez pas, il est bien mort !

— Mort? répéta de Wardes.

— Oui, et son pistolet est chargé, ajouta Manicamp en interrogeant du doigt le bassinet.

— Mais ne vous ai-je pas dit que je l'avais pris dans la marche et que j'avais tiré sur lui au moment où il visait sur moi?

— Etes- vous bien sûr devons être battu contre lui, monsieur de Wardes ? Moi, je l'avoue, j'ai bien peur que vous ne l'ayez assassiné. Oh ! ne criez pas ! vous avez tiré vos trois coups, et son pistolet est chargé! Vous avez tué son

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cheval^ et lui^ lui^ de Goiche, un des meilleurs tireurs de France» n*a UHiché ni yoas ni votre dieval ! Tenez, ^iionsienr d^ Wardes, vous avez du malheor de m'avoii .laené ici; toa% ce saag m*a momé à la tête; je suis un p^ ivre, et, je crois, sur rhonneur! puisque roccasion s*eii présente, que je vais vous faire sauter la cervelle. Monteur de Wardes^ recommandez votre âme à Dieu!

^ Monsieur de Manicamp» vous n*y songez point?

— Si fait, au contraire, j'y songe trop. •— Vous m'assassineriez ?

— Sans remords, pour le moment» du moins. ^ Êtes-vous gentilhomme ?

— On a été page; donc, on a fait ses pienvea.

— Lâissez-moi défendre ma vie, alors.

-* B(m! pour que vous me fassiez, àmoi, ce que vous aves (ait au pauvre de Guicke.

EtManicamp, soulevant son pistolet, Farrèta, lelHrasten(fo et le sourdl koncé, à la hauteur de la poitrine de de Wardes.

De Wardes n'essaya pas même de fuir, il étaii terriiiô.

Alors, dans cet effroyable silence d'un instam^ q^k parut un siècle à de Wardes» un soupir se ât entendre.

— Ohl s*écria de Wardes, il vit! il vitl il mm, monsmor de Guiche, on veut m*assassiner 1

Manicamp se recula, et, entre les deux jeuûes geas^ on vit le comte se soulever péniblement sur une main.

Manicamp jeta le pistolet à dix pas, et courut à s(hi ami &A poussant un cri de joie.

De Wardes essuya son front inondé d'une sueur glacée.

— • Il était tempsl munnurart*iL

— Qu'avezrvous? demanda Manicamp à de Gaiche, et de. quelle façon êtes-vous blessé ?

De Guiche montra sa main mutâée et sa poitrine sanglante.

— Comte! s'écria de Wardes, on m'accuse de vous avoir assassiné; parlez, je vous en conjure^ dites que j'û loyalement combattu !

— C'est vrai, dit le blessé, monsieur de Wardes a combattu loyalement, et quiconque dirait le contraire se ferait de moi un ennemi.

— Eh ! Monsieur, dit Manican^, aide»inoi d'abord à transporter ce pauvre garçon, et, après^ je vous donnerai toutes les satisfactions qull vous plaira, ou, si vous êtes par trop pressé.

ùùsom mieux : pansoBS le cosale kà avec v^e moneboir et 3e mien, et, puisqu'il reste deux battes à tirer, tirons-les.

— Merci, dit de Wardes. Deux fois en une heure j'ai vu la mort de tn^ près : c'est trop laid, la mort, et je préfère vos excuses

Manicamp se mit à rire, eA de Goidie aussi^ malgré ses souffrances.

I^s deux jeimes gens voulurent le porter, mm il déclara qa'il se sentait assez fort pour marchar s^. La balle toi avaâ brisé Tan^daire et le petit dœgt, pub avait été glisser sur Que côte sans pénétrer dans la pottriiie. C'éttk donc plutôt la douleur que la gravité de la blessure qui avait foudroyé de Guiche.

Manicamp lui passa un bras sous une épaule, de Wardes ua bras sous l'autre, ^ ils ramenèrent :dnsi à Fontainebleau, ^ le médeetn qui avait assisté à son lit de mort le francis» cam prédécesseur d*Aramis.

LB SeOFER DO ROI.

Le roi s*était misa table pendam ce temps, et la suite peu nombreuse des invités du jour avait pris place à ses côtés 9f es le geste babituel qui prescrivait de s'asseoir.

dés cette époque, bien que rétiqnétte ne fût pas encore réglée comme elle le fut i^us tard, la coœr de France avsdt entièrement romim avec les traditions de bonbomie et de patriarcale affabilité qu'on retrouvait encore di^ Henri IV, et ^ l*esprit soupçonneux de Louis XIII avait peu à peu efiEacées> pour les ren^aeer par des habitudes fastueuses de gran* deur qu*il était désespéré de ne pouvoir atteindre.

Le roi dînait donc à une petite table séparée qui oominait, conmie le bureau d*un présent, les tables voisines; petite table, avops-nous dit : bâtons*nous cependant d'ajouté que pette petiti» table était encore la plus grande de toutes.

En outre» c'était celle sur laquelle s'entassaient un plus

m LE YICOMTE DE BRAGELONNE.

prodigieux nombre de mets variés^ poissons^ gibiers^ viandes domestiques^ fruits^ légumes et conserves. '^ Le roi^ jeune et vigoureux^ grand cbasseur, adonné à tous les exercices violents^ avait^ en outre^ cette chaleur naturelle du sang commune à tous les Bourbons, qui cuit rapidement les digestions et renouvelle les appétits.

Louis XIV était un redoutable convive ; il aimait à critiquer ses cuisiniers; maâs, lorsqu'il leur faisait honneur, cet honneur était gignantesque.

Le roi commençait par manger plusieurs potages, soit ensemble, dans une espèce de macédoine, soit séparément. D entremêlait ou plutôt il séparait chacun de ces potages d*mi verre de vin vieux.

Il mangeait vite et assez avidement.

Porthos, qui désTabord avait par respect attendu un coup de coude de d*Ârtagnan, voyant le roi s*escrimer de la sorte, se retourna vers le mousquetaire, et dit à demi-voix :

— Il me semble qu'on peut aller, dit-il. Sa Bfajesté enconrage. Voyez donc.

— Le roi mange, dit d'Artagnan, mais il cause en même temps; arrangez-vous de façon à ce que si, par hasard, il vous adressait la parole, il ne vous prenne pas la boudie pleine, ce qm serait disgracieux.

— Le bon moyen alors, dit Porthos, c'est de ne point souper. Cependant j'ai faim, je l'avoue, et tout cela sent des odeurs appétissantes, et qui sollicitent à la fois mon odorat et mon appétit.

•— N'allez pas vous aviser de ne point manger, dit d'Artar gnan, vous fâcheriez Sa Majesté. Le roi a pour habitude de dire que celui-là travaille bien qui mange bien, et il n'aime pas qu'on fasse petite bouche à sa table.

— Alors, comment éviter d'avoir la bouche plein0 si on mange? dit Porthos.

— Il s'agit simplement, répondit le capitaine des mousquetaires, d'avaler lorsque le roi vous fera l'honneur de vous adresser la parole.

— Très-bien.

Et, à partir de ce moment, Porthos se mit à manger avec un enthousiasme poli.

Le roi, de temps en temps, levait les yeux sur le groupe, et, enconnaisseur,appréciaitles dispositions de son convive.

— Monsieur du Vallon! dit-il.

Porthos on était à un salmis de lièvre^ et en engloutissait m demi-ratle.

Son nom^ prononcé ainsi^ le fit tressaillir^ et^ d*un vigoureux ^an du gosier, il absorba la bouchée entière.

— Sire, dit Porthos d'ume voix étouffée, mais suffisamment intelligible néanmoins.

— Que Ton passe à M. du Vallon ces filets d*agneau, dit le roi. Aimez-Tous les viandes jaunes, monsieur du Vallon?

— Sire, j*aime tout, répliqua Porthos.

Et d*Artagnan lui souffla :

— Tout ce que m'envoie Votre Majesté.

Porthos répéta :

— Tout ce que m'envoie Votre Majesté.

le roi fit, avec la tête, un signe de satisfaction.

^ On mange bien quand on travaille bien, répartit le roi^ enchanté d'avoir en tête-à-tête un mangeur de la force de Porthos.

Porthos reçut le plat d'agneau et en fit glisser une partie smr son assiette.

— Eh bien? dit le roi.

— Exquis! fit tranquillement Porthos.

— A-t-on d'aussi fins moutons dans votre province, monsieur du Vallon? continua le roi.

— Sire, dit Porthos, je crois qu'en ma province, comme psurtout, ce qu'il y a de meilleur est d'abord au roi; mais, ensuite, je ne mange pas le mouton de la même façon que le ooange Votre Majesté.

— Ah! ah ! Et comment le mangei-vous?

' *— D'ordinaire, je me fais accommoder un agneau tout^en- Uer.

— Tout entier? ,^

— Oui, sire.

— Et de quelle façon?

^ Voici : mon cuisinier, le drôle est Allemand, sire; mon cuisinier bourre l'agneau en question de petites saucisses, qu'il fait venir de Strasbourg; d'andouillettes, qu'il fait venir de Tro\«6; de mauviettes, qu'il fait venir de Pithiviers; par ne sais quel moyen, il désosse le mouton, comme il ferait d'une volaille, tout en lui laissant la peau, qui fait autour de

Id6 LB VICOMTE DB BRAGBLOKNB.

ranimai une croûte rissolée; l(^sqa*oii lecoopepar Mes traiM^s, eomme o& ferait d*im énorme saoctssony il en sort un jus tout rosé qui est à la fois agréable à Tttil et eiqois au palais.

Et Porthos fit clapper sa langue.

Le roi ouYrit de grands yeux ebarmés^ et, loot en altac^ du faisan en daube qu'on lui présentait : . — - Voilà, monsieur du Valkm, un manger que je eon?oiterais, diV'iL Qwh ! le moi]^n enlier?

— Entier; oui, sire.

— Passez donc ces ùôsaiis à M. du Vailen; je yqIs fie c'est un^amateur.

L'ordre fut exécuté.

Puis, revenant au mouton :

— Et cela n'est pas trop gras?

— Non, sire; les graisses tombent en même temps qoe le j os et surnagent ; alors mon écuy er branchant les eiiièye ayee une cuiller d'argent, que j'ai fait faire exprès.

— Et vous demeurez? demanda le roi.

— A Pierrefoûds, sire.

— A Pierrefonds ; où est cela, monsieur du Yailon? dftCôH deBelle-Isle?

— Ob! non pas, sire ; Pierrefonds est dans le SoêsonBais. -*- Je croyais cpe vous me pariiez de ces moutons à cause

des prés salés.

— - Non, sire; j*ai des prés qui ne soat pas salés, c'est vrai, mais qui n'en valent pas moias.

Im roi passa aux entremets, osais sans perdre de vue For* Ibos, qui continuait d'officier de son mieux.

— Vous avez un bel appétit, monsieur du Vallon, dil-il, et vous fait^ un bon convive.

— Ab! ma foi! sire, si Votre Majesté venait jamais i Pierrefonds, nous mangerions bien notre owuloa à nous deux, car vous ne manquez pas d'appétit non pins, votts.

D'Artagnan poussa un bon coup de pied à Ponbos sous 1^ Xaible, Porthos rougit.

— A rage Heureux de Vo are Majesté, dit Prarthos pour se rattraper, j'étais aux mousquetaires, et nul ne pouvait me rassasier. Votre Majesté a bel appétit, comme j'avMs l'hoaneur de le lui dire, mais elle clM>isit avec trop de délicateiSt pour êtes afi^elée un grand mangeur.

Le roi parut charmé de la poKtesse de soa antagoniste*

— Tàterez-vous de ces crèmes? dit-il à Porthos.

— Sire, Votre lilaiesté me traite trop bien peur que je ne lu i dise pas la vérité tout entière.

— Dites, inonsiear dn Vallon, ^les.

— Eh bien, sire, en £ait4e sacreries, je ne connaît qoe les pâtes, et encore il Cmt qa*elles soient bien compactes; liâtes ces moosses m*enflent Testomac, et tiennent une place qui me parait trop précieuse pour la si mal occuper.

— Ah! Messieurs, dit le roi en montrant Porthos, voilà n Tàitabte modèle de gastronomie. Ainsi mangeaient nos féres, qui savaient si bien manger^ ajouta Sa Majesté, tandis qae nous, nous picorons.

£t, en disant ees mots, il {Nit une assiette de blanc de voliitte mêlée de jambon.

Porthos, de son côté, entama une terrine de perdreaux et êB râles.

L'échanson remplit joyeusement le verre de Sa Majesté.

-- Donner de mon vin à M. du Vallon, dit le roi.

C'était un des grands honneurs de la table royale.

D'Artagnan pressa le genou de son amL

— Si vous pouvez avaler seulement la moiti de cette bnre de sanglier que je vois là^ dit-il à Portos, je vous juge duc et pair dans un an.

— Tout à rheure, dit flegmatiquement P rthos, je m*y mettrai.

Le tour de la hure ne tarda pas à venir en effet, car le roi prenait plaisir à pousser ce beau convive; il ne fit point passer de mets à Porthos qu'il ne les eût dégustés lui-même; il goûta donc la hure. Porthos se montra beau joueur; au lieu d'en manger la moitié, comme avait dit d'Artagnan, il en mangea les trois quarts.

— Il est impossible, dR' le roi à demi-voii^ qa*un gentilhomme qui soupe si bien tous les jours, et avec de si belles dents, ne soit pas le plus honnête homme de mon royaume.

— Entendes-vons? dit d'Artagnan à roreille de son ami. •- Oui, je croîs que j'ai un peu de (àveur, dit Porthos en

se balançA.nt sur sa chaise.

— Oh\ fous avez le vent en pcupe. Oui ! oui ! oui !

Le roi H Porthos continuèrent de manger ainsi à la grande satisfaction des conviés^ dont quelques-uns^ par émulation.

avaient essayé de les suivre^ mais avaient dû renoncer en chemin.

Le roi ron^ssait^ et la réaction dn sang à son visage an* noQçaît le commencement de la plénitude.

C'est alors que Louis XIV^ au lieu de prendre de la gaieté^ comme tous les buveurs^ s'assombrissait et devenait taciturne.

Porthos^ au contraire^ devenait guilleret et expansi£>

Le pied de d'Ârtagnan dut lui rappeler plus d'une fois cette particularité.

Le dessert parut.

Le roi ne songeait plus à Porthos ; il tournait ses yeux veis la porte d'entrée^ et on l'entendit demander parfois pourquoi M. de Saint-Âignan tardait tant à venir.

Enfin^ au moment où Sa Majesté terminait un pot de confitures de prunes avec un grand soupir^ M. de Saint-Algnan parut.

Les yeux du roi, qui s'étaient éteints peu à peu, brillèrent aussitôt

Le comte se dirigea vers la table du roi, et, à son approeèe, Louis XIV se leva.

Tout le monde se leva, Porthos même, qui achevait un nougat capable de coller l'une à l'autre les deux mâchoires â*un crocodile. Le souper était fini.

APRÈS SOUPEU.

Le roi prit le bras de Saint- Aignan et passa dans la chambre voisine.

— Que vous avez tardé, comte! dit le roi.

— J'apportais la réponse, sire, répondit le comte.

-- C'est donc bien long pour elle de répondre à ce qoft je lui écrivais?

— Sire^ Votre Majesté avait daigné faire des vers; mademoiselle de La Vallière a voulu payer le roi de la môme monnaye, c'est-à-dire en or.

— Des vers, de SaintrAignan!.. s*écria I© toî ravi. Donne, donne.

Et Louis rompit le cachet d'une petite lettre qui 'renfermait effectivement des vers que Thistoire nous à conservés, et qui sont meilleurs d'intention que de facture.

Tels qu'ils étaient, cependant, ils enchantèrent le roi, qui témoigna sa joie par des transports non équivoques; mais le silence général avertit Louis, si chatouilleux sur les bienséances, que sa joie pouvait donner matière à des interprétations.

Il se retourna et mit le billet dans sa poche; puis, faisant un pas qui le ramena sur le seuil de la porte auprès de ses hôtes :

— Monsieur du Vallon, dit-il, je vous ai vu avec le plus vif plaisir, et je vous reverrai avec un plaisir nouveau.

Porthos s'incUna, comme eût fait le colosse de Rhodes, et sortit à reculons.

— Monsieur d'Artagnan, continua le roi, vous attendrez mes ordres dans la galerie; je vous suis obligé de m'avoir fait connaître M. du Vallon. Messieurs, je retourne demain à Paris pour le départ des ambassadeurs d'Espagne et de Hollande. A demain donc.

La salle se vida aussitôt.

Le roi prit le bras de Saint-Aignan, et lui fit relire encore les vers deLa Vallière.

— Comment les trouves-tu? dit-41.

— Sire... charmants!

— Ils me charment, en effet, et s*ils étaient connus...

— Oh ! les poètes en seraient jaloux; mais ils ne les connaîtront pas.

— Lui avez-vous donné les miens?

— Oh! sire, elle les a dévorés,

— Ils étaient faibles, j'en ai peur,

— Ce n'est pas ce que mademoiselle de La Vallièreen a dit.

— Vous croyez qu'elle les a trouvés de son goût?

— J'en suis sûr, sire.

— Il me faudrait répondre, alors.

— Oh ! sire. . tout de suite... après souper... Votre Majesté se fatiguera.

— Je crois que vous avez raison : l'étude après le repas est nuisible.

— Le travail du po^te surtoui; et pois, en ce moment^ il y aurait préoccupation chez mademoiselle de La Vallièrew

*— Quelle préoccupation?

— Ah ! sire, comme chdz toutes ces dames.

— Pourquoi?

— A ^use de Taecident de ce pauvre de Chiiche.

«— Ah ! mon Dieu! est-il arrivé malheur à de Guk>e?

— Oui^sire, ilatouteune mainempcHrtée^ilaunlnmà «a poitrine, il se meurt.

— Bon Dieu ! et qui vous a dit cela?

— Maniciunp Ta r^HH^orté tout à Theure chez on médedn de Fontainebleau, et le bruit s*en est répimdu icL

—Rapporté? Pauvre de Guiche! Et comment cela luiesM arrivé?

— Ah ! voilà, sire! comment cela lui esl-il arrivé?

— Vous me dites cela d*un air tout à £ait singulier, de Saint-Aignan. Donnez-moi des détails... Que dil<41?

— Lui, ne dit rien, sire; mais les autres»..

— Quels autreb?

— Ceux qui Font rapporté, sire.

— Qui sont-ils, ceux-là?

— Je ne sais, sire; mais M. de Manicamp lésait^ M. delb* nioamp est de ses amis.

— Gomme tout le monde, dit le roL

— Oh! non, reprit de Saint-Aignan, vous vous trompeSi sire ; tout le monde n*est pas précisément des amis de H. 46 Guiche.

— Comment le savez^ous?

— Est-ce qae le roi veut que je m'explique ?

— Sans doute, je le veux.

— Eh bien, sire, je crois avoir ouï parler d*aiie ipierelle entre deux gentilshommes.

— Quand?

— Co soir même, avant le souper de Votre Majesté.

-^ Cela ne prouve guère. i*ai {ait des ordonnances si se' vères à regard ^es duels, que nul, je suppose, n*oseray contreveiiir.

—Aussi Dieu le préserve d'excuser personne! s'écria de Saint-Aignan. Votre Majesté m'a ordonné de parler, je parie.

— Dites donc alors comment le comte de Guiche a été

LE TICOMTB DE BRAGELONNE* Hf

*— Sire^ on dit à raffut.

— Cesoirt

— Ce soir.

— Une main emportée! on trou à la poitrine! Qui était 1 raffftt avec M. de Gm<âie?

— Ja ne sm, sire... Mais M. de Manicanq) sait on doit sa voir.

-^ Vons me eadiez fnelqae diose^ de Sainl-Aignan.

— Rien, sire, rien.

«-* Aton expUquei-moi l'acddent; est-ce un mousquet qui aereiré?

— Pent-ôtre bien. Mais, en y réfléclnssant^ non^ sire ; car on a U'ouvé près de de Guiche son pistolet encore diargé.

<-* Son pistolet? Mai son ne va pas à Taffût avec un pistotai^ ce me semble.

— Sire, on ajoute que le cheval de de Guiche a été tué, et ftt» le cadavre du cheval est encore dans la clainére.

— Son cheval? De Guiche va à Faffût à cheval? De Saint- Aignan, je ne comprends rien à ce que vous me dites. Où la chose s*est-elle passée?

— Sire, au bois Rochin, dans le rond-point.

— Bien. Appelez M. d'Artagnan.

De Saint- Aignan obéit. Le mousquetaire entra.

— Monsieur d'Artagnan, dit le roi, vous allez sortir par la petite porte du degré particulier.

— Oui, sire.

— Yous monterez à cheval.

— Oui, sire.

•^ Et vous irez au rond-point du bois Rochin. Connaissez* voos Tendroit?

— Sire, ie m'y sm battu deux fois.

— Comnent! s^éeria le roi, étourdi de la réponse.

— Sire, sous les édits de M. le cardinal de Richelieu, repartit d'Artagnan avec son flegme ordinaire.

— Cest d^érent. Monsieur. Vous irez donc là, et vous examh&erez soigneusement les localités. Un homme y a été blessé, et vous y trouverez un cheval mort. \oc^ me direz ce que vous pensez sur cet événement.

-*- Bien, sire.

— Il va sans dire que c'est votre opinion à vous ei con ceUe d'un autre que je veux avoir.

— Vous l'aurez dans une heure, sire.

— Je vous défends de communiquer avec qui que ce soit

— Excepté avec celui qui me donnera une lanterne, dit d*Artagnan.

— Oui, bien entendu, dit le roi en riant de cette liberté, lu'il ne tolérait que chez son capitaine des mousquetaires.

D'Artagnan sortit par le petit degré.

— Maintenant, qu'on appelle mon médecin, ajouta Louis. Dix minutes après, le médecin du roi arrivait essoufflé.

— Monsieur, vous allez, lui dit le roi, vous transporter avec M. de Saint-Aignan où il vous conduira, et me rendrez compte de Tétat du malade que vous verrez dans la maison où je vous prie d'aller.

Le médecin obéit sans observation, commme on commen* çait dès cette époque à obéir à Louis XIV, et sortit précédant de Saint-Aignan.

— Vous, de Saint-Aignan, envoyez-moi Manicamp, avant ciue le médecin ait pu lui parler.

De Saint-Aignan sortit à son tour.

COUMENT D ARTAG!Un ACCOHPLrr LA MISSION DONT LB ROI l'aTAIT CHARGÉ.

Pendant que le roi prenait ces dernières dispositions pour arrivera la vérité, d'Artagnan, sans perdre une seconde, courait à Técurie, décrochait la lanterne, sellait son cheval lui-même, et se dirigeait vers l'endroit désigné par Sa Majesté.

Il n'avait, suivant sa promesse, vu ni rencontré personne, et, comme nous l'avons dit, il avait poussé le scrupule jusqu'à faire, sans l'intervention des valets d'écurie et des palefreniers, ce qu'il avait à faire.

D'Artagnan était de ceux qui se piquent, dans les moments difliciles, de doubler leur propre valeur.

En cinq minutes de galop, il fut au bois, attacha son che-

bE YIGOMTB DE BRAGELONNE. 473

?al aa premier arbre qa*ii rencontra^ et pénétra à pied jus* qa'à la olairière. •

Alors il commença de parcourir à pied^ et sa lanterne à la nrnsïy toute la surface du rondnpibint^ vint^ revint, mesura, examina, '^t, après une demb^neure d'exploration, il reprit sOencieusement son cheval, et s'en revint réfléchissant et au pas à Fontainebleau.

Louis attendait dans son cabinet : il était seul et crayonnait sur un papier des lignes qu'au premier coup d'oeil d'Artagnan reconnut inégales et fort raturées.

11 en conclut que ce devaient être des vers.

n leva la tète et aperçut d'Artagnan.

— Eh bien, Monsieur> dit-il, m'apportez-vous des nou* velles? .

— Oui, sire.

— Qu'avez-vous vuT

— Voici la probabilité, sire, dit d'Artagnan.

— C'était une certitude que je vous avais demandée.

— Je m'en rapprocherai autant que je pourrai; le temps était commode pour les investigations dans le genre de celles que je viens de flaire : il a plu ce soir et les chemins étaient détrempés...

— Au fait, monsieur d'Artagnan.

^ Sire, Votre Majesté m'avait dit qu'il y avait un cheval mort au carrefour du bois Rochin; j'ai donc commencé par étudier les chemins.

«Je dis les chemins, attendu qu'on arrive au centre du carrefour par quatre chemins.

«Celui que j'avais suivi moi-même présentait seul des traces fraîches. Deux chevaux l'avaient suivi côte à côte : leurs huit pieds étaient marqués bien distinctement dans la glaise.

te L'un des cavaliers était plus pressé que l'autre. Les pas de l'un sont toujours en avant de l'autre d'une demi-longueur de cheval.

— Alors vous êtes sûr qu'ils sont venus à deux? dit le roi.

— Oui, sire. Les chevaux sont deux grandes bêtes d'un pas égal, des chevaux habitués à la manoeuvre, car ils ont tourné en parfaite oblique la barrière du rond-point.

— Après, Monsieur?

— Là, les cavaliers sont restés un mstant à régler sans doute les conditionst du comJ^at; les chevaux s'impatientaient.

174 LE VICOMTE DE BRAGKLOî^NE.

L*im des cavaliers parlait^ l*aiin« eco^tail et se eantentait àt répondre. Son cheval grattait la terre du pied, ce qui proovt «pie, dans sa j^réoecopation à éeovtei'^ il M lâehait la bride.

— Alors i} y a eu combat?

— Sans conteste.

— Continuez; vous êtes un habile obswvartewr.

«— L'un des deux cavaMers est resté mi place, ceM qqi écoutait; FacMre a traversé b clairière, et a d'abord été se mettre en face de son adversaire. Alors celui qui était resté en place a franebi le rond-potBt au galop j«sqtt'aux dent tiers de sa longueur, croyasl marcher sur son ^neoù; mais ee)m-ci avait suivi la circonférence du bois.

— Vous ignorez les noms, n'est-ce pas?

— Tout à fait, sire. Seulement, celui-ci qui avait suivi la circonférence du bois montait un cheval noir.

— Gomment savea-vous cela?

— Quelques <mis de sa qiiMM sont restés ans roru^es qui garnissent le hofiû du fossé.

— Continuelle

«-* Quant à TaM'e cheval, je B*ai pas m de peiae à ^ifûre le signalement, puisqu'il est resté mort sur le champ de bataille.

<~ Et de qj^ ce cheval est41 mort?

— D'usé balle qiH lui a troué la tempe.

— Cette balle était celle d'un pistolet ou d*mi fusil?

^ D'un (»stdet, sire. Au reste, la t^essure éa dievalm*a indiqué la tactique de celui qui Tavait taé. 11 «vaic suivi h eircosiéreBce du beis pomr aveir sea advwsaii^ en flioic. l'ai, d'ailleurs, suivi ses p«s^ »ir Fhwbe.

•^ Les pas du cheval noir?

^ Om, sve.

-* AHez, moB&eur d'Ârtagaan.

— Maintenant que Votre Majesté voit la position dœ deoi advm'saires, il faut que je quitte le eavsdier staHoiiBaîre pour le cavaiier qui passe aju gâJbfk.

— Faites*

— Le dMvai^ cavalier <|ni cliargeilifBilaésHrIeeoiç.

— Comment savez-vous cela?

— Le cavalier n'a pas e» le temps et netbre pied à terre cl est tombé avec hii. J'ai vu la trace ée sa iaaabe^ ^'ilarat

LE TICOMTB DE BRAG-BLONNE. 175

tirée zYéc effort de dessous le cbevai. L*épa*OB> pressé p^ 1& poids de ranimai^ avait labouré la terre.

*- Bi€»L â ga'a-l-â fait en se reterant? ^ — Il a marché droit sur son adversaire.

•*-> ToQjoQrs plaeé sibt la lisière dn bois?

— Oui^sire. Ptus, airivé à one belle portée^ il s'est arrêté solidement^ ses deux talons sont mar^s l*iuk près de l'autre, il a tiré et a nasqué son adversaire.

— Comment savez-vous cela, qu'il Fa imtBqné? «^ l'ai trouvé te ehapem treoé é*iia» balle»

— Ah ! une preuve, s'écria le roi.

--^ liisiifisaBte^ sûre, répencUt f roiâfflQieBft d* ArlagBaii : c*est QB càa^^eau sans lettres, sans aormes; une pkuue roiuge eomne à tons les diapeaux; le gakm même n'a ri^a ée particulier.

-^ Et l'houBe au. dapeiMt tremé »4-il Ucé soaa second

— Oh! sire, ses d^ixeottps Paient défi tûrés.

— GomiMiit av^vmis sa oela?

— J'ai retroQvé les bourres du pisifièet

— Et la balle qui n'a pas tué le ebevil, ^u^osl-elle de-

— - ^e a covfé la pkuno du olMi|»eaa de eehii sur qm ello était dirigée, et a été briser un petit bouleau de l'être cèté dela clairière.

— Alors, rkorame sui cJsa^dà noir était èéemké, taïkisfue son adversaire avait encore un coup à tirer.

— Sire, pendant que le cavaliêf démoiâé se relevait, rattfre rechargeait son arme. Seulement^ il éti^ lort troéblé en la rechargeant, la m»n lin treoikbnt.

— Commette savez^rens cela?

— La moitié de la dourge est toMiiée à terre, et il a jeté la bagiMtte, ne prenant pas le temps de la remettre an pâstolet.

— Honsienr ^ itrtafnan, ce cpie yoos dites là eal merveilleux \

— Ce n'est foe de Fobserf alioii, »ret, «i le «okiàro batteur d'estrade en lërail autaum.

•^ On voit la seônerien qu'à Tom entondre.

— Je l'ai, en effet, reconstraHe dan> au» espnt, àpen de ebangements près.

— Maintenant, revenons an eavaier éihnonté*. Vmis disiez

qn*il avait marché sûr son adversaire tandis qae celni-ci re* chargeait son pistolet?

— Oui; mais^ au momentoùil visait lui-méme> l'autre tira.

— Ob ! fit le roi, et le coup?

— Le coup fut terrible, sire ; le cavalier démonté tomba sur la face après avoir fait trois pas mal assurés.

— Où avait-il été frappé?

— A deux endroits : à la main droite d'abord, puis, du même coup, À la poitrine.

— Mais comment pouvez-vous deviner cela? demanda le roi plein d'admiration.

— Oh! c'est bien snnple : la crosse du pistolet était tout ensanglantée, et l'on y voyait la trace de la balle avec les fragments d'une bague brisée. Le blessé a donc eu, selon toute probabilité, l'annulaire et le petit doigt emportés.

— Voilà pour la main, j'en conviens; mais la poitrine?

— Sire, il y avait deux flaques de sang à la distance de deux pieds et demi l'une de l'autre. A l'une de ces flaques, l'herbe était arrachée par la main crispée; à l'autre, l'herlM était affaissée seulement par le poids du corps.

— Pauvre de Guiche ! s'écria le roi.

— Ah! c'était M. de Guiche? dit tranquillement le mous» qaetaire. Je m'en étais douté; mais je n'osais en parler à Votre Majesté.

— Et comment vous en doutiez-vous ?

— J'avais reconnu les armes des Grammont sur les fontes du cheval mort.

— Et vous le croyez blessé grièvement?

^ Très-grièvement, puisqu'il est tombé sur le coup el qu'il est resté longtemps à la même place ; cependant il a pu marcher, en s'en^llant, soutenu par deux amis.

— Vous l'avez donc rencontré, revenant?

— Non; mais j'ai relevé les pas de trois hommes: Fhomme de droite et l'homme de gauche marchaient librement, facilement; mais celui du milieu avait le pas lourd. D'ailleurs, des traces de sang accompagnaient ce pas.

— Maintenant, Monsieur, que vous avez si bien vu M c jmbat qu'aucun détail ne vous en a échappé, dites-moi deux mots de l'adversaûre de de Guiche.

-~ Oh ! sûre, je ne le connais pas.

— Vous qui voyez tout si bien, cependant.

— Oui, sire, dit d'Artagnan, je vois tout; mais je ne dis pas tout ce que je vois, et, puisque le pauvre diable a échappé, que Votre Majesté me permette de lui dire que ce n*68tpas moi qui le dénoncerai.

— Cest cependant un coupable, Monsieur, que celui qui se bat en duel.

— Pas pour moi, sire, dit froidement d*Artagnan.

— Monsieur, s'écria le roi, savez-vous bien ce que vous dites?

— Parfaitement, sire ; mais, à mes yeux, voyez- vous, un bomme qui se bat bien est un brave bomme. Voilà mon opinion. Vous pouvez en avoir une autre; c'est naturel, vous êtes le maître.

— Monsieur d'Artagnan, j'ai ordonné cependant... D'Artagnan interrompit le roi avec un geste respectueux.

— Vous m'avez ordonné d'aller chercher des renseignements sur un combat, sire ; vous les avez. M'ordonnez-vous d'arrêter l'adversaire de M. de Guicbe, j'obéirai; mais ne m'ordonnez point de vous le dénoncer, car, cette fois, je n'obéirai pas.

— Eh bien , arrêtez-le.

— Nommez-le-moi, sire.

Louis frappa du pied.

Pois, après un instant de réflexion :

— Vous avez dix fois, vingt fois, cent fois raison, dit-il.

— C'est mon avis, sire; je suis heureux que ce soit en même temps celui de Votre Majesté.

— Encore un mot... Qui a porté secours à de Guiche?

— Je l'ignore.

— Mais vous parlez de deux hommes... Il y avait donc un témoin?

— Il n'y avait pas de témoin. Il y a plus... M. de Guiche une fois tombé, son adversaire s'est enfui sans même lui porter secours.

— Le misérable !

— Dame l sire, c'est l'effet de vos ordonnances. On s'est bien battu, on a échappé à une première mort, on veut échapper à une seconde. On se souvient de M. de Boutteville... Peste!

— Et alors on devient lâche.

— Non, l'on devient prudent.

t78 LE TICOMTE DE BRA6EL0NNB.

— Donc, il 8*est enfui?

-— Oui, et aussi vite que son chefa! n pa l'caiiporter môme.

— Et dans quelle direction? -»

— Dans cei le du château, t- Après ?

— Après, j*ai eu Thonneur de le dire à Votre Majesté, deux hommes, à pied, sont venus qm ont emmené M. de Gniche.

— Quelle preuve avez-vous que ces hommes soient venus après le combat?

— Ah! une preuve manifeste; sa m<»nent du combat, h pluie venait de cesser, le terrain n*avait pas en le temps de r2d)sorber et était devenu humide : les pas enfoncent; mais après le combat, mais pendant le temps que M. de Guiehe est resté évanoui, la terre s*est consolidée et les pas s'bûiwégnaient moins profondément.

Louis frappa ses mains Tune contre Fantre en signe d'admiration.

— Monsteur d'Arlagnan, diUl, vous êtes, en rérfté, te plus habile homme de mon royaume.

— C'est ce que pensait M. de Richelieu, e*est ce cpw disait M. de Mazarin, sire.

— Maintenant, il nous reste à voir si votre sagadté est en défaut.

— Oh! ^re, l'homme se trompe : Errehre hnmanum est, iài philosophiquement le mousquetaire.

— Alors vous n'apparient pas à l'humanité, monsieiir d*Artagnan, car je crois qœ vous ne vous trompez jamais.

— Votre Majesté disait que nous allions vor.

— Oui.

— Gomment cela, s'il lui plaît?

— J'ai envoyé chercher M. de Manicamp, et M. de Wmcamp va venir.

— Et M. de Manicamp sait le secret?

— De Guiehe n'a pas de secrets pour M. de Ifenicamip. D'Artagnan hocha la tête.

— Nul n'assistait au combat, je le répète, et, à mdns que M. de Manicamp ne soit un des deux hommes qui l'ont ramené...

— Chut! dit le roi, voici qu'A vient : demeure» la et prêtez l'oreille.

LE TIGOMTE DE BRAOELONMfi. 179

^ Tté^hkfn, sire» âH le iiH)usqaetaire.

A. la môme minute , Manicamp et de Saint-Âiffium ^s^ nmat M 8otH de la perte.

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