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D88vi
LE VICOMTF
TfŒ FOULE DE COUPS D*ÉPÉB DANS L*EMJ.
Raool^ en se rendant chez de Goiche^ trouva celoi-cî 6aa«lant avec de Wardes et Manicamp.
De Wardes^ depuis Tayenture de la barrière^ traitait Raoul en étranger.
On eût dit qu*il ne s'était rien passé entre eux; seulement, fls avaient Tair de ne pas se conn^tre.
Raoul entra^ de Guiche marcha au*devant de lui.
Raoul^ tout en serrant la main de son ami^ jeta un regard rapide sur les deux jeunes gens. Il espérait h're sur leur visage ce qui s'agitait dans leur esprit.
De Wardes était froid et impénétrable.
Manicamp semblait perdu dans la contemplation d'une garnitare qui l'absorbait.
De Guiche emmena Raoul dans un cabinet voisin et le fie asseoir.
— Conmie tu as bonne mine! lui dit-il.
— C'est assez étrange, répondit Raoul, car je suis fort peu joyeux.
— C'est comme moi, n'est-ce pas, Raoul? L'amour ya maL
— Tant mieux, de ton côté, comte; la pire nouvell*^, celle ^ pourrait le plus m'attrister, serait une bonne nouvelle.
— Oh! alors, ne t'afOige pas, car non-seulement je suis T. in. 1
très-malheureux, mais encore je vois des gens heureux autour de moi.
— Voilà ce que je ne comprends plus, répondit Raoul; exphque, mon ami| explique.
— Tu vas comprendre. J'ai yainement combattu le sentiment que tu as vu naître en moi, grandir en moi, s*emparer de moi ; j*ai appelé à la fois tous tes conseils et toute ma force; j'ai bien considéré le malheur où je m'engageais; je Fai sondé, c*est un abîme, je le sais; mais n'importe, je poursuivrai mon chemin.
^ Insensé! tu ne peux fahre un pas de plus sans vouloir aujourd'hui ta ruine, demain ta tnort.
— Advienne que pourra !
— De Guiche!
— Toutes réflexions sont faites; écoute.
— Oh ! tu crois réus^, tu crois que Madame t'aimera !
— Raoul, je ne crois rien, j'espère, parce que l'espoir est dans l'homme et qu'il y vit jusqu'au tombeau.
— Mais j'admets que lu obtiennes ce bonheur que tu es-
1)ères, et tu es plus sûrement perdu encore que si tu ne 'obtiens pas.
— Je t'en supplie, ne m'interromps plus, Raoul, tu ne me eonvaipcras point; car, je te le dis d'avance, je ne veux pas être convaincu; j'ai tell^onent marché que je ne puis reculer, j'ai teliement souffert que la mort me paraîtrait un bienfait. Je ne suis plus seulement amoureux jusqu'au délire, Raoul, je suis jaloux jusqu'à la foreur.
Raoul frapp l'une contre l'autre ses deux mains avec un sentiment qui ressemblait à de la colère.
— Rien! dit-il.
— Rien ou mal, peu importe. Voici ce que je réclame de loi, de mon ami, de mon frère. Depuis trois jours. Madame est en fêtes, en ivresse. Le premier jour, je n'ai point osé la regarder; je la haïssais de ne pas être aussi malheureuse que moi. Le lendemain, je ne la pouvais plus perdre de vue ; et de son côté, oui, je crus le remarquer, du moins, Raoul, de son côté, elle me reg^da, sinon avec quelque pitié, du moins î*.vec quelque douceur. Mais entre ses regards et les miens vint s'interposer une ombro; le sourire d'un autrt provoque son sourire. A côté de son cheval galope éternellement un cheval qui n'est pas le mien; à son oreille vibre
LE VICOMtE DE BRAGELONNE. t
incessamment nne voix caressante qui n'est pas ma voix. Raoul, depuis trois jours^ ma tête est en feu; c'est 4e la fl^mmie qui coule dans mes veines. Cette ombre ^ il faut quA je la chasse ; ce sourire, que je Téteigne j cette voix, que je J'étouffe.
— Tu veux tuer Monsieur? s'écria Raoul.
— EU ! non. Je ne suis pas jaloux de Monsieur; je ne suis pas jaloux du mari; je suis jaloux de Tamant.
— De l'amant?
— Msds ne Tas-tu donc pas remarqué ici, toi qui là-bas étais si clairvoyant?
— Tu es jaloux de M. de Buckingham?
— A en mourir!
— Encore.
— Oh! cette fois la chose sera facile à régler entre nous^ i'ai pris les devants, je lui ai fait passer un billet.
— Tu lui as écrit? c'est toi?
— Comment sais-tu cela?
— Je le sais, parce qu'il me Ta appris. Tiens.
Et il tendit à de Guiche la lettre qu'il avait reçue presque en même temps que la sienne. De Guiche la lut avidement.
— C'est d'un brave homme et surtout d'un galant homme, dit-il.
— Oui, certes, le due est un galant homme; je n'ai pas besoin de te demander si tu lui as écrit en aussi bons termes.
— Je te montrerai ma lettre quand tu l'ira» trouver de ma part
— Mais c^est presque imposi^le.
— Quoi?
— Que j'aille le trouver.
— Comment?
— Le duc me consulte, et toi aussi.
— Oh! tu me donneras la préférence, je suppose. Écoute^ voici ce que je te prie de dire à Sa Grâce... C'est bien sim-
trte... Un de ces jour?, aujourd'hui, demain, après-demain, le our qui lui couviendra, je veux le rencontrer à Vincennes.
— Réfléchis.
— Je croyais t'avoir déjà dît que mes réflexions étaient Sûtes.
— Le duc est étranger; il a une mission qui le fait inviolable... Vincennes est tout près de la Bastille.
— Les conséquences me regardent.
' Mais la raison de cette rencontre? quelle raison veuxtu que je lui donne.
— Il ne t'en demandera pas, sois tranquille... Le duc doit être aussi las de moi que je le suis de lui ; le duc doit me haïr autant que je le hais. Ainsi, je t'en supplie, va trouver le duc, et, s'il faut que je le supplie d'accepter ma proposition, je le supplierai.
— C'est inutile... Le duc m'a prévenu qu'il me voulait parler. Le duc est au jeu du roi... Allons-y tons deux. Je te tirerai à quartier dans la galerie^ Tu resteras à l'écart. Deux mots suffiront.
— C'est bien. levais emmener de Wardes pour me servir de contenance.
-- Pourquoi pas Manicamp? De Wardes nous rejoindra toujours, le laissassions-nous ici.
— Oui, c'est vrai.
— Il ne sait rien?
— Oh! rien absolument Vous êtes toujours en froid, donc?
— Il ne t'a rien raconté ?
— Non.
— Je n'aime pas cet homme, et, comme je ne l'ai januûs aimé, il résulte de cette antipathie que je ne suis pas plus en froid avec lui aujourd'hui ^e je ne l'étais hier.
— Partons alors.
Tous quatre descendirent Le carrosse de de Guiche atten* dait à la porte et les conduisit au Palais-Royal.
En chemin, Raoul se forgeait un thème. Seul dépositaire des deux secrets, il ne désespérait pas de conclure un accommodement entre les deux parties.
Il se savait influent près de Ruckingham ; il connaissait son ascendant sur de Guiche : les choses ne lui paraissaient donc point désespérées.
En arrivant dans la galerie, resplendissante de lumière, où les femmes les plus belles et les plus illustres de la cour s'agitaiepv <îomme des astres dans leur atmosphère de %mmes^ Raoul Vk3 put s empêcher d'oublier un instant de Gmche pour regarder Louise, qui, au milieu de ses compagnes, pareille à une 'îolombe fascinée, dévorait des yeux le cercle royal, tout éblouissant de diamants et d'or.
Les honunes étaient debout^ le roi seul était assi»,
Raoul aperçât Buckingham.
n était à dix pas de Monsîeor, dans un groupe de Français et d*Âiiglais qui admiraient le grand air de sa personne et Fincomparable magnificence de ses habits.
Quelques-uns des vieux courtisans se rappelaient avoir vu le père^ et ce souvenir ne faisait aucun tort au fils.
Buckingbam causait avec Fouquet. Fouquet lui parlait tout bout de Belle-Isle.
— Je ne puis Taborder dans ce moment^ dit Raoul.
- Attends et choisis ton occasion^ mais termine tout sur l'heure. Je brûle.
— Tiens^ voici notre sauveur^ dit Raoul apercevant d*Ar^ tagnan^ qui^ magnifique dans son habit neuf de capitaine des mousquetaires^ venait de faire dans la galerie une entrée de oonquérant.
Et il se dirigea vers d*Artagnan.
— Le comte de lia Fère vous cherchait^ chevalier^ dit Raoul.
— Oui, répondit d'Artagnan, je le quitte.
— J'avais cru comprendre que vous deviez passer une partie de la nuit ensemble.
— Rendez-vous est pris pour nous retrouver.
Et tout en répondant a Raoul, d'Artagnan promenait ses regards distraits à droite et à gauche^ cherchant dans la foule quelqu'un ou dans Fappartement quelque chose.
Tout à coup son œil devint fixe comîne celui de Taigle qui 2^rçoit sa proie.
Raoïri suivit la direction de ce regard. Il vit que de Guiche et d'Artagnan se saluaient Mais il ne put distinguer à qui s'adressait ce coup d*œil si curieux et si fier du capitaine.
— Monsieur le chevalier, dit Raoul, il n*y a que vous qui puissiez me rendre un service.
— Lequel, mon cher vicomte?
— Il s*agit d'aller déranger M. de Buckingham, à qui j'ai deux mots à dire, et comme M. de Buckingham cause avec M. Fouquet, vous comprenez que ce n'est point moi qui puis me jeter au milieu de la conversation.
— Ah ! ah ! M. Fouquet; il est là, demanda d'Artagnan?
— Le voyez-vous? Tenez.
— Oui, ma foi!
— Et tu crois qae j'ai plus de droits que toi?
— Vous êtes un homme plus considérable.
— Ah! c'est vrai, je suis capitaine des mousquetaires ; il y a si longtemps qu'on me promettait ce grade et si peu àb temps que je l'ai, que j'oublie toujours ma dignilé<
— Vous me rendrez ce senrice, n'est-ce pas?
— M. Fouquet, diable !
— Avez-vous quelque chose contre lui?
— Non, ce serait plutôt lui qui aurait quelque chose contre moi; mais enfin, comme il faudra qu'un jour ou l'autre...
— Tenez, je crois qu'il vous regarde) ou bien serait-ce?...
— Non, non, tu ne te trompes pas, c'est bien à moi qu'é fait cet honneur.
— Le moment est bon, alors.
— Tu crois?
— Allez, je vous en prie.
— J'y vais.
De Guiche ne perdait pas de vue Raoul ; Raoul lui fit signe que tout était arrangé.
D'Artagnan marcha droit au groupe, et salua civilement M. Fouquet comme les autres.
— Bonjour, monsieur d'Artagnan. Nous parlions de Belle» Isle-en-Mer, dit Fouquet avec cet usage du monde et cette science du regard qui demandent la moitié de la vie pour être bien appris, et à laquelle certaines gens^ mi^gré toute leur étude, n'arrivenl jamais.
— De Belle-Isle-en-Mer? Ah ! ah 1 fil d'Artagnan. C'est à vous, je crois, monsieur Fouquet?
— Monsieur vient de me dire qu'il l'avait docTnée au roi, dit Buckingham. Serviteur, mon^uar d'Artagnan.
— Connaissez- vous Belle-Isle, dievalier? demanda Fouquet au mousquetaire.
— J'y ai été une seule fois. Monsieur ^ répondit d'Artar gnan en homme d'esprit et en galant homine»
— Y êtes-vous resté longtemps?
— A peine une jjurnée. Monseigneur»
— Et vous y avez vu?
— Tout ce qu'on peut voir en un jôuTi
— C'est beaucoup d'un jour qxjoatà oa a votre regard^ Monsieur.
D'Artagnan s'inclina.
Pendait ce temps^ Raoul faisait signe à Buckingham.
— Monsieur le surintendant, dit Buckingham, je vous laisse i^ capitaine, qui se connaît mieux que moi en bastions, en escai pes et en contre-escarpes, et je vais rejoindre un ami qui me lait signe. Vous comprenez- En effet, Buckingham se détacha du groupe et s*avança
vers Raoul, mais tout en s*arrétant un instant à la table où jouaient Madame, la reine mère, la jeune reine et le roi.
~ Allons, Raoul, dit de Guiche, le voilà; ferme et vite!
Éuckingham, en effet, aptes avoir présenté un compliment à Madame, continuait soti chemin vers Raoul.
Raoul vint au-devant de lui. t)e Guiche demeura à sa place.
11 suivit des yeux.
La manœuvre était combinée de telle façon que la rencontre des deux jeunes gens eut lieu dans Tespace resté vide entre le groupe du jeu et la galerie où se promenaient, eu s'arrêtant de temps en temps, pour causer, quelques graves gentilshommes.
Mais, au moment où les deux lignes allaient s'unir, elles forent rompues par une troisième.
C'était Monsieur qui s'avançait vers le duc de Buckînghani.
Monsieur avait sui" ses lèvres roses et pommadées sonplai charmant sourire.
— Eh! mon Dieu! dit-il avec une atfectueuse politesse, que vient-on de m'apprendre, mon cher duc?
Buckingham se retourna : il n'avait pas vu venir Monsieur; il avait entendu sa voix. Voilà tout.
Il tressaillit malgré lui. Une légère pâleur envahit ses joues.
— Monseigneur, demanda-t-il, qu'a-t-on dit à Votre Altesse qui paraisse lui causer ce grand étonnement?
— Une chose qui me désespère. Monsieur, dit le prince, tme chose qui sera un deuil pour toute la cour.
— Ah! Voure Altesse est trop bonne, dit Buckingham, car je vois qu'elle veut parler de mon départ.
— Justement
— Hélas! Monseigneur, à Paris depuis cinq à six jours à peine, mon départ ne peut être un deuil que pour moi.
De Guiche entendit le mot de la place où il était resté et tressaillit à son tour.
— Son départ! tounnura^l-ft. Que dît-il donct
Philippe continua avec son môme air gracieux :
— Que le roi de la Grande-Bretagne vous rappelle, Monsîeur, je conçois cela; on sait que Sa Majesté Charles li, qui se connaît en gentilshommes, ne peut se passer de vous. Ifais que nous vous perdions sans regret, cela ne se peut comprendre; recevez donc l'expression des miens.
— Monseigneur, dit le duc, croyez que si je quitte la eô«ïr de France...
— C'est qu'on vous rappelle, je comprends cela ; mais enfin, si vous croyez que mon désir ait quelque poids près du roi, je m'offre à supplier Sa Majesté Charles II de vous laisser avec nous quelque temps encore.
» Tant d'obligeance me comble. Monseigneur, répondit Buckingham; mais j'ai reçu des ordres précis. Mon séjour en France était limité; je l'ai prolongé au risque de déplaire à mon gracieux somverain. Aujourd'hui seulement, je me rappelle que, depuis quatre Jours, je devrais être parti.
— Oh! fit Monsieur.
— Oui, mais, ajouta Buckingham en élevant la voix, même de manière à être entendu des princesses, mais je ressemble à cet homme de l'Orient qui, pendant plusieurs jours, devint fou d'avoir fait un beau rêve, et qui, un beau matin, se réveilla guéri, c'est-à-dire raisonnable. La cour de France a des enivrements qui peuvent ressembler à ce rêve. Monseigneur, mais on se réveille enfin et l'on part. Je ne saurais donc prolonger mon séjour comme Votre Altesse veut bien me le demander.
— Et quand partez-vous? demanda Philippe d'un air plein de sollicitude.
— Demain, Monseigneur... Mes équipages sont prêts depuis trois jours.
Le duc d'Orléans fit un mouvement de tête qui signifiait :
— Puisque c*est une résolution prise, duc, il n'y a rien i dire.
Buckingham leva les yeux sur les reines; son regard rencontra celui d'Anne d'Autriche, qui le remercia et l'approuva par un geste.
^ Buckingham lui rendit ce geste en cachant sous un sourire Ib cîerrement de son cœur.
Monsieur s'éloigna par où il était venu.
Mais en même temps, du côté opposé, s'avançait de Guiche.
Raoul craignît qae l'impatient jeune homme ne vînt faire la proposition lui-même^ et se jeta an-devant de lui.
— Non, non, Raoul, tout est inutile maintenant, dit de Goicbe en tendant ses deux mains au duc et en Tentraînant derrière une colonne... Oh! duc, duc ! dit de Guiche, pardonnez-moi ce que je vous ai écrit; j'étais un fou! Rendez-moi ma lettre I
— C'est vrai, répliqua le jeune duc avec un sourire mébncohqae, vous ne pouvez plus m'en vouloir.
— Oh! duc, duc, excusez-moi!... Mon amitié, mon amitié étemelle...
— Pourquc% en effet, m'en voudriez-vous, comte, du moment où je la quitte, du moment où je ne la verrai plus?
Raoul entendit ces mots, et, comprenant que sa présence était désormais inutile entre ces deux jeunes gens qui n'avaient plus que des paroles amies, il recula de quelques pas.
Ce mouvement le rapprocha de de Wardes.
De Wardes parlait du départ de Ruckingham. Son interloeateur était le chevalier de Lorraine. .
— Sage retraite! disait de Wardes.
— Pourquoi cela?
~ Parce qu'il économise un coup d'épée au cher duc.
Et tous se mirent à rire.
Raoul, indigné, se retourna le sourcil froncé, le sang aux tempes, la bouche dédaigneuse.
Le chevalier de Lorraine pivota sur ses talons; de Wardes demeura ferme et attendit.
— Monsieur, dit Raoul à de Wardes, vous ne vous désha- Ktnerez donc pas d'insulter les absents? Hier, c'était M. d' Artagnan ; aujourd'hui, c'est M. de Ruckingham.
— Monsieur, Monsieiju*, dit de Wardes, vous savez bien que parfois aussi j'insulte ceux qui sont là.
De Wardes touchait Raoul, leurs épaules s'appuyaient hme à l'autre, leurs visages se penchaient l'un vers l'autre comme pour s'embraser réciproquement du feu de leur souffle et de leur colère.
On sentait que l'un était au sommet de sa haine, l'autre an bout db sa patience.
Tour à t jup ils entendirent une voix pleine de grâce et de (Q&tesse qui disait derrière eux :
— On ni's Bommé, je crois.
Ils se retournèrent : c'était d'Artagnan qui, Tœil souriant et la bouche eu cœur, venait de poser sa main sur FépauU de de Wardes. Raoïll s'écarta d*un pas pour faire place au mousquetaire» De Wardes frissonna par tout le corps, pâlit, mais ne bougea point.
• D*Artagnan, toujours avec son sourire, prît la place qae Raoul lui abandonnait.
— Merci, mon cher Raoul, dit-il. Monsieur de Wardes, y sa à causer avec vous. Ne vous éloignez pas, Raoul; tout le monde peut entendre ce que j'ai à dire à M. de Wardes.
Puis son sourire s'effaça, et son regard devint froid et aiga ^mme une lame d'acier.
— Je suis à vos ordres. Monsieur, dit de Wardes*
— Monsieur, reprit d'Ajtagnan, depuis longtemps Recherchais l'occasion de causer avec vous ; aujourd'hui seulement^ je l'ai trouvée. Quant au lieu, il est mal choisi. J*en conviens; mais, si vous voulez vous donner la peine de venir jusque chez moi, mon chez moi est justement dans l'escalier qi4 aboutit à la galerie. *
— Je vous suis. Monsieur, dit de Wardes.
— Est-ce que vous êtes seul ici. Monsieur? fit d'Artagnan. -— Non pas, j'ai MM. Manicamp et de Guiche, deux de
mes amis.
^ Bien, ditd'Artagnan; mais deux personnes, c*eçt pexi. Vous en trouverez bien encore quelques-unes, n'est-ce pjtô?
— Certes! dit le jeune homme, qui ne savait pas où d'Ar • tagnan voulait en venir. Tant que vous en voudrez.
— Des amis?
— Oui, Monsieur.
— De bons amis?
— Sans doute.
— Eh bien, faites-en provision, je vous prie. Et veiis, tlaoul, ifenez... Amenez aussi M. de Guiche; amenez M. 4e Buckingham, s'il vous plaît.
— Oh! mon Dieu, Monsieur, que de tapage ! répondit ik Wardes en essayant de sourire.
Le capitaine lui fit, de la main, un petit signe pour lui recommander la patience.
— • Je sui3 toujours impassible. Donc, je vous atteftdi, M>nsieiur^dit-iL
— Attendez-moi.
— Alors, au revoir î
Et il se lirigea du côté de sot! appfartement.
La chambre de d'Artagtian ft'était point solitaire : le ^mte de La Fère attendait, aisfe dans l'embrasure d'une fenêtre.
— Eh bieiït demanda-t-il à d'Aîlagnan en le voyant rentrer.
— Eh bien, dit celui-ci, M. de Wardes teut bien m*accorder rhonneur de me faire une petite visite, en compagnie de quelques-uns de ses amis et des nôtres.
En effet, âettlètd le mousquetaire apparoreût de Wardes et Mànicamp.
De Guiche et Ëuc(kingfiam les suivaient, assez surpris et ne sachant ce qu'on leur voulait.
Raoul venait avec deux ou trois gentilshommes. Son regard erra, en entrant, sur toutes les parties de la chambre. Il aperçut le comte et alla se placer près de lui.
D'Artagnan recevait ses visiteurs avec toute la courtoisie dont il était capable.
11 avait conservé sa physionomie calme et polie.
Tous ceux qui se trouvaient là étaient des hommes de distinction occupant un poste à la cour.
Puis, lorsqu'il eut fait à chacun ses excuses du déraûgetnent qu'il lui causait, il se retourna vers de Wardes, qui, malgré sa puissance sur lui-même, ne pouvait empêcher sa f hysionomie d'exprimer une surprise mêlée d'inquiétude.
— Monsieur, dit-il, maintenant que nous voici hors du
Êlais du roi, maintenaût que nous pouvons causer tout ut sans manquer aux convenances, je vais Vous faire savoir pourquoi J'ai ptîs la liberté de vous prier de passer chez moi et d'y convoquer en même temps ces Messieurs. J'ai appris, par M. le comte de La Fère, moti ami, les bruits hijufleux que Vous semiez sur mon compte; vous m'avez dit que Tous me teniez pour votre ennemi mortel, attendu que J'étÉîs, diteS-vôus, éelui de votre père.
— C'est vrai. Monsieur, j'ai dit cela, reprit de Wardes, dont la pâleur se colofa d'une légère flamme.
— Ai^^, vous m'accusez d'un crime, d'une faute ou d'une fluÉetê. ië vous prie de préciser votre accusation,
— DdVattt témoins. Monsieur?
ii LE VICOMTE DE BRAGELONNE.
— Oui, sans doute, devant témoins, et vous voyez que je les ai choisis experts en matière d'honneur.
— Vous n'appréciez pas ma délicatesse. Monsieur. Je vous ai at-cusé, c'est vrai; maiô j'ai gardé le secret sur l'accusar-
- lion. Je ne suis entré dans aucun détail, je me suis contenté d'exprimer ma haine devant des personnes pour lesquelles c'était presque un devoir de vous la faire connaître. Vous ne m'avez pas tenu compte de ma discrétion, quoique vous fussiez intéressé à mon silence. Je ne reconnais point là votre prudence habituelle, monsieur d'Artagnan.
D'Artagnan se mordit le coin de la moustache.
— Monsieur, diHl, j'ai déjà eu l'honneur de vous prier d'articuler les griefs que vous avez contre moi.
— Tout haut?
— Parbleu!
— Je parlerai donc.
— Parlez, Monsieur, dit d'Artagnan en s'inclinant, nous vous écoutons tous.
— Eh bien. Monsieur, il s'agit, non pas d'un tort envers Bdûi, mais d'un tort envera mon père.
— Vous l'avez déjà dit
— Oui, mais il y a certaines choses qu'on n'aborde qu'ar vec hésitation.
•r- Si cette hésitation existe réellement, je vous prie de la surmonter. Monsieur.
— Même dans le cas où il s'agirait d'une action honteuset
— Dans tous les cas.
Les témoins de cette scène commencèrent par se regarder entre eux avec une certaine inquiétude. Cependant, ils se rassurèrent en voyant que le visage de d'Artagnan ne manifestait aucune émotion.
De Wardes gardait le silence.
— Parlez, Monsieur, dit le mousquetaire. Vous voyez bien que vous nous faites attendre.
•— Eh bien, écoutez. Mon père aimait une femme, une femme noble ; cette femme aimait mon père. D'Artagnan échangea un regard avec Athos. De Wardes continua.
— M. d'Artagnan surprit des lettres qui indiquaient un rendez-vous, se substitua, sous un déguisement, à celui qol était attendu et abusa de l'obscurité.
— C'est vrai, dit d'Artagnan.
Un léger miurmure se fit entendre parmi les assistants.
— Oui, j'ai commis cette mauvaise action. Vous auriez dû ajouter, Monsieur, puisque vous êtes si impartial, qu'à Fépoque où se passa Févénement que vous me reprochez, je n'avais point encore vingt et un ans.
— L'action n'en est pas moins honteuse, dit de Wardes, et l'âge de raison suffit à un gentilhomme pour ne pas commettre une indélicatesse.
Un nouveau murmure se fit entendre, mais d'étonnement et presque de doute.
— C'était une supercherie honteuse, en efl'et, dit d'Artagnan, et je n'ai point attendu que M. de Wardes me la reprochât pour me la reprocher moi-môme et bien amèrement. L'âge m'a fait plus raisonnable, plus probe surtou^ et j'ai expié ce tort par de longs regrets. Mais j'en appelle à TOUS, Messieurs; cela se passait en 4626, et c'était un temps, heureusement pour vous, vous ne savez cela que par tradition, et c'était un temps où l'amour n'était pas scrupuleux, où les consciences ne distiUaient pas, comme aujourd'hui, le venin et la myrrhe. Nous étions de jeunes soldats toujours battant, toujours battus, toujours Tépée hors du fourreau ou tout au moins à moitié tirée; toujours entre deux morts; la guerre nous faisait durs, et le cardinal nous faisait pressés. Enfin, je me suis repenti, et, il y a plus, je me repens encore, monsieur de Wardes.
— Oui, Monsieur, je comprends cela, car l'action comportait le repentir ; mais vous n'en avez pas moins causé la perte d'une femme. Celle dont vous parlez, voilée par sa honte, courbée sous son affront, celle dont vous parlez a fui, elle a quitté la France et l'on n'a jamais su ce qu'elle était devenne...
— Oh I fit le comte de La Fère en étendant le bras vers de Wardes avec un sinistre sourire, si fait. Monsieur, on l'a vue, et il est même ici quelques personnes qui, en ayant entendu parler, peuvent la reconnsdtre au portrait que j'en vais faire. C'était une femme de vmgt-cinq ans, mince, pâle et blonde, qui s'était mariée en A^leterre.
—Mariée? fit de Wardes.
— Ah! vous ignoriez qu'elle fût mariée? Vous voyez que nous* sommes mieux instruits que vous, monsieur de
Wardes. Savez-vous qu'on rappelait habituellement milady/ sans ajouter aucun nom à cette quaUfication ?
— Oqi, Monsieur, je sais cela.
— Mon Dieu ! murmura Buckingbam.
— Eh bien, cette femme, qui venait d'Angleterre, retourna en Angleterre, après avoir trois fois conspiré la mort de M. d'Artagnan. C'était justice, n'est-ce pas? Je le veux bien, M. d'Arlagnan l'avait insultée. Mais ce qui n'est phis justice, c'est qu'en Angleterre, par ses séductions, cette femme coa*quît un jeune homme qui était au service de lord de Winter, et que l'on nommait Felton. Vous pâlissez, milord de Buckingbam? vos yeux s'allument à la fois de colère et de doo^ leur ? Alors, achevez le récit, milord, et dites à M. de Wardes quelle était cette femme qui mit le couteau à la main de Tassassin de votre père.
Un cri s'échappa de toutes les bouches. Le jeune duc passa un mouchoir sur son front inondé de sueur. Un grand silence s'était fait parmi tous les assistants.
— Vous voyez, monsieur de Wardes, dit d'Artagnan, que t5e récit avait d'autant p\m impressionné que ses propres souveûîrs se ravivaient ata paroles d'Athos; vous voyez que mon cfime n'est point la cause d'une perte d'âme, et
Sue l'âme était bel et bien perdue avant mon regret. C'est onc bien un acte de conscience. Or, maintenant que ceci est établi, il nie teste, monsieur de Wardes, à vous demander bien Immbletneht pardon de cette action honteuse, comme ^ien certainement j'eusse demandé pardon à mousieur votre père, s'il vivait encore, et si je l'eusse rencontré après mon retour en France depuis la mort de Charles l^^*
— Mais c est trop^ monsieur d'Artagnan, s'écrièrent vivement plusieurs voix.
— Non, Messieurs, dit le capitaine. Maintenant, monsieur de Wardes, j'espère que tout est fini entre nous deux, et qu'il ne vous arrivera plus de mal parler de moi. C'est une affaire purgée, n'est^e pas ?
De Wardes s'inclina en balbutiant.
— J espère aussi, continua d'Artagnan en le raj^rochant du jeuiie homme, que vous ne parlerez plus mal de personne comme (tous en av02 la fâcheuse habitude; cai au homme aussi consciencieux, aussi parftiH que vous l'êtes, vcos qui reprochez une vétiUe de jeunesse à un vieux soldat, après
trente-cinq ans; vous, dis-je, qui arborez cette pureté de «onsciei»''e, vous prenez, de votre côté, rengagement tacite de ne rien faire contre la conscience et Thonneuï . Or, écoutez bien ce qui me reste à vous dire, monsieur de Wardes : <lardez-vous qu'une histoire où votre nom figurera ne parvienne à mes oreilles.
— Monsieur, dit de Wardes, il est inutile de menacer pour rien.
— Oïl! je n'ai point fini, monsieur de Wardes, reprit d'Artagnan, et vous êtes condamné à m'entendre encore.
Le cercle se rapprocha curieusement.
— Vous parliez haut tont à Theure de Thonneur d*une femme et de l'honneui' de totre père; vocts ûotis avez phi en parlant ainsi, car il est doux de songet que ce sentiment de délicatesse et de probité qui ne vivait pas, à ce qu'il pat^, dâiis notre âme, vit dans l'âme de nos enfants, et il est beau enfin de voir un jeune homme, à l'âge où d'habitude on se fait le larron de l'honneur des femmes, il est beau de voir ce jeune homme le respecter et le défendre.
De Wardes serrait les lèvres et les poings, évidemment fort inquiet de savoir comment finirait ce discours dont l'exorde s'annonçait si mal.
— Comment se fait-il donc Mors, éontinua tfArtagnan, que vous vous soyez permis de dire à M. le vicomte de Bragelonne qu'il ne connaissait point sa méteî
Les yeui de Raoul étincelèrent.
— Oh! s'écria-t-il en s'élançant, monsieur le chevalier, monsieur le chevalier, c'est tme affaire qui m'est personnelle.
De Waardes sourit méchamment.
I)'Artagnan repoussa Raoul du bras.
— Ne m'interrompez pas, jeune homme, dit-il. Et dondnant de Wardes du regard :
^ Je traite ici une question qui ne se résout point par l*épée, contiiiua-t-il. Je la traite devant des hommes d'honûenr, qui tons ont mis phis d'une fois l'épée à la main. Je les ai choisis exprès. Or, ces Messieurs savent que tout seéaret pour lequel on se bat cesse d'être un secret. Je réitère donc ma question à monsieur de Wardes : A quel propos tvez-vous offensé ce jeune homme en offensant à la fois son ^ère etsamèreY
»Hais il me semble^ dit de Wardes, que les pai'oles sont
libres^ quand on offre de les soutenir par tous les moyens qui sont à la disposition d'un galant homme.
— Ah! Monsieur, quels sont les moyens, dites-moi, à Faide desquels un galant homme peut soutenir une méchante parole?
— ParFépée.
— Vous manquez non-seulement de logique en disant cela^ mais encore de religion et d'honneur; vous exposez la vie de plusieurs hommes, sans parler de la vôtre, qui me paraît fort aventurée. Or, toute mode passe. Monsieur, et la mode est passée des rencontres, sans compter les édits de Sa Majesté qui défendent le duel. Donc, pour être conséquent avec vos idées de chevalerie, vous allez présenter vos excuses à M. Raoul de Bragelonne; vous lui direz que vous regrettez d'avoir tenu un propos léger ; que la noblesse et la pureté de sa race sont écrites non-seulement dans son cœur, mais encore dans toutes les actions de sa vie. Vous allez faire cela, monsieur de Wardes, comme je Tai fait tout à l'heure, moi^ vieux capitame, devant votre moustache d'enfant.
— Et si je ne le fais pas? demanda de Wardes.
— Eh bien, il arrivera...
— Ce que vous croyez empêcher, dit de Wardes en riant; il arrivera que votre logique de conciliation aboutira à une violation des défenses du roi.
— Non, Monsieur, dit tranquillement le capitaine, et vous êtes dans l'erreur.
— Qu'arrivera-t-il donc, alors?
— Il arrivera que j'hrai trouver le roi, avec qui je suis assez bien; le roi, à qui j'ai eu le bonheur de rendre quelques services qui datent d'un temps où vous n'étiez pas encore né; le roi, enfin, qui, sur ma demande, vient de m'envoyer un ordre en blanc pour M. Baisemeaux de Montlezun, gouverneur de la Bastille, et que je dirai au roi : « Sire, un homme a insulté lâchement M. de Bragelonne dans la per^ sonne de sa mère. J'ai écrit le nom de cet homme sur la lettre de cachet que Votre Majesté a bien voulu me don*ner, de sorte que M. de Wardes est à la Bastille pour trois ans. r>
Et d'Artagnan, tirant de sa poche Tordre signé du roi, le rendit %de Wardes.
Puis, voyant que le jeune homme n'était pas bien cou-
vainca^ et prenant l'avis pour une menace vaine, il haussa les épaules et se dirigea froidement vers la table sur laquelle était une écritoire et une plume dont la longueur eût épouvanté le topographe Porthos.
Alors de Wardes vit que la menace était on ne peut plus sérieuse ; la Bastille, à cette époque, était déjà chose effrayante. Il fit un pas vers Raoul, et d'une voix presque inintelligible :
— Monsieur, dit-il, je vous fais les excuses que m*a dictées tout à rheure M. d'Artagnan, et que force m*est de vous Caire.
— Un instant, un instant. Monsieur, dit le mousquetaire avec la plus grande tranquillité; vous vous trompez sur les termes. Je n'ai pas dit : a Et que force m'est de vous faire. » J'ai dit : « Et que ma conscience me porte à vous faire. y> Ce mot vaut mieux que l'autre, croyez-moi; il vaudra d'autant mieux qu'il sera l'expression plus vraie de vos sentiments.
— J'y souscris donc, dit de Wardes ; mais, en vérité. Messieurs, avouez qu'un coup d'épée au travers du corps, comme on se le donnait autrefois, valait mieux qu'une pareille tyrannie.
— Non, Monsieur, répondit Buckingham, car le coup d'épée ne signifie pas, si vous le recevez, que vous avez tort ou raison; il signifie seulement que vous êtes plus ou moins adroit.
— Monsieur! s'écria de Wardes.
— Ah ! vous allez dire quelque mauvaise chose, interrompit d'Artagnan coupant la parole à de Wardes, et je vous rends service en vous arrêtant là.
— Est-ce tout. Monsieur? demanda de Wardes.
— Absolument tout, répondit d'Artagnan, et ces Messieurs et moi sommes satisfaits de vous. .
~ Croyez-moi, Monsieur, répondit de Wardes, vos condliations ne sont pas heureuses l
— Et pourquoi cela ?
^ Parce que nous allons nous séparer, je le gagerais^ M. de Bragelonne et moi, plus ennemis que jamais.
— Vous vous trompez quant à moi. Monsieur, répondit Raoul, et je ne conserve pas contre vous un atome àè fiel dans le cœur. /
iS LE VICOMTE DE BRAGELONNE.
Ce dernier coup écrasa de Wardes. Il jeta les yeux autour de lui PU homme égaré.
D'Artiij^nan salua gracieusement les gentilshommes qui avaient bien voulu assister à Texplication, et chacun se retira en lui donnant la main.
Pas une main ne se tendit vers de Wardes.
— Oh ! s'écria le jeune homme succombant à la rage qui lui mangeait le cœur;; oh ! je ne trouverai donc personne sur qui je puisse me venger !
— Si fait. Monsieur, car je suis là, moi, dit à son oreille une voix toute chargée de menaces.
De Wardes se retourna et vit le duc {de Buckingham qui, resté sans doute dans cette intention, venait de s'approcher de lui.
— Vous, Monsieur? s'écria de Wardes.
-— Oui, moi. Je ne suis pas sujet du roi de France, mo^ Monsieur; moi, je ne reste pas sur le territoire, puisque je pars pour TARgleterre. J'ai amassé aussi du désespoir et de la rage, moi. J'ai donc, comme vous, besoin de me venger sur quelqu'un. J'approuve fort les principes de M. d'Artagnan, mais je ne suis pas tenu de les appliquer à vous. Je suis Anglais, et je viens vous proposer à mon tour ce que vous avez inutilement proposé aux autres.
— Monsieur le duc !
— Allons, cher monsieur de Wardes, puisque vous êtes si fort courroucé, prenez-moi pour quintaine. Je serai à Calais dans trente-quatre heures. Venez avec moi, la route nous paraîtra moins longue ensemble que séparés. Nous tirerons l'épée là-bas, sur le sable que couvre la marée, et qui, six heures par jour, est le territoire de la France, mais pendant six autres heures le territoire de Dieu.
— C'est bien, répliqua de Wardes; j'accepte.
— Pardieu ! dit le duc, si vous mé tuez, mon cher monsieur de Wardes* vous tne rendrez, je vous en réponds, un signalé service.
— Je ferai ce que je pourrai pour vous être agréable, duc, dit de Wardes.
— Ainsi, c'est convenu, je vous emmène.
— Je serai à vos ordres. Pardieu! j'avais besoin pour me ealmer d'un bon danger, d'un péril mortel.
— Eh bien, je crois que vous avez trouvé votre affaire.
Serviteur, monsieur de Wardes; demain, au malin, mon vafelde clmmbre vous dira Theure précise du départ; nous Voyagerons ensemble comme deux bons amis. Je voyage 4*ordinaire en homme pressé. Adieu!
Buckingham salua de Wardes et rentra chez le roi.
De Wardes, exaspéré, sortit duPalais-Royaielpriirapidefiient le chemin de la mâisûû ((ull habitait
BAismiBAUs m miriLBiiiii^
Après la leçoîi uû petl dùf é donnée à de Wardes, Athos et ^Artagnan descendirent ènseînble Tescalier qui conduit à la cour du Palais-Royaï.
— Voyez-vous, disait Atbos à d*Aftagnan, Raoul ne peut échapper tôt ou tard à ôe duel avec de Wardes; de Warde» est brave autant qu'il est méchant.
— Je connais ces drôtes-là, répliqua d*Artagnan ; j'ai eu affairé au père. Je Vous déclare, et en ce temps j'avais de bons muscles et uûe sauvage assurance ; je vous déclare, dis-je, que le père m*a donné du mal. Il fallait voir cependant comme j^n décousais. Ah ! mon ami, on ne fait plus
• des assauts pareils aujourd'hui; j'avais une main qui ne pour Vait rester un moment en place, une main de vif-argent. Vous le savez, Athos, vous m'avez vu à l'œuvre. Ce n'était plus un simple morceau d'acier, c'était un serpent qui prenait toutes ses formes et toutes ses longueurs pour parvenir à placer convenablement sa tête, c'est-à-dire sa morsure ; je me donnais six pieds, puis trois, je pressais l'ennemi corps à corps, puis je me jetais à dix pieds. Il n'y avait pas force humaine capable de résister à ce féroce entrain. Eh bien^ de War&es le père, avec sa bravoure de race, sa bravoure hargneuse, m^occupa fort longtemps, et je me souviens que mes doigts, à Tissue du combat, étaient fatigués.
tO LE VICOMTE DE BRAGELONNE.
— Donc, je vous le disais bien, reprit Âthos, le fils cher» ehera toujours Raoul et finira par le rencontrer, car oa trouve Raoul facilement lorsqu'on le cherche.
— D'accord, mon ami, mais Raoul calcule bien; il n'ea lîeut point à de Wardes, il l'a dit: il attendra d'être provoqué; alors sa position est bonne. Le roi ne peut se fâcher; d'ailleurs, nous saurons, le moyen de calmer le roi. ^Ma^ pourquoi ces craintes, ces inquiétudes chez vous qui ne vous alarmez pas aisément?
— Voici : tout me trouble. Raoul va demain voir le roi, qm lui dira sa volonté sur certain mariage. Raoul se fâchera comme un amoureux qu'il est, et, une fois dans sa mauvaise humeur, s'il rencontre de Wardes, la bombe éclatera.
— Nous empêcherons l'éclat, cher ami.
— - Pas moi, car je veux retourner à Blois. Toute cette élégaoïce fardée de cour, toutes ces intrigues me dégoûtent. Je ne suis plus un jeune homme pour pactiser avec les mesquineries d'aujourd'hui. J'ai lu dans le grand hvre de Dieu beaucoup de choses trop belles et trop larges pour m'occuper avec intérêt des petites phrases que se chuchotent ces hommes quand ils veulent se tromper. En un mot, je m'ennuie à Paris, partout où je ne vous ai pas, et, comme je ne puis toujours vous avoir, je veux m'en retourner à Blois.
— Oh ! que vous avez tort, Athos ! que vous mentez à votre origine et à la destinée de votre âme! Les hommes de votfe trempe sont faits pour aller jusqu'au dernier jour dans la plénitude de leurs facultés. Voyez ma vieille épée de La Rochelle, cette lame espagnole; elle servit trente ans aussi parfaite; un jour d'hiver, en tombant sur le marbre du Louvre, elle se cassa net, mon cher. On m'en a fait un couteau de chasse qui durera cent ans encore. Vous, Athos, avec votre loyauté, votre franchise, votre courage froid et votre instruction solide, vous êtes l'homme qu'il faut pour avertir et diriger les rois. Restez ici : M. Fouquet ne durera pas aussi longtemps que ma lame espagnole.
— Allons, dit Athos en souriant, voilà d'Artagnan qui, après m'avoir élevé aux nues, fait de moi une sorte de dieu, me jette au haut de l'Olympe et m'aplatit sur terre J'ai des ambitions plus grandes, ami. Être ministre, être esclave, allons donc! Ne suis-je pas plus grand? je ne suis rien. Je me souviens de vous avoir entendu m'appeler quelquefois le
grand Athos. Or, je vous défie, si j'étais ministre, de me confirmer cette épitliète. Non, non, je ne me livre pas ainsi.
— Alors n'en parlons plus; abdiquez tout, môme la fraternité!
— Oh ! cher ami, c'est presque dur, ce que vous me dites là!
D'Artagnan serra vivement la main d* Athos.
— Non, non, abdiquez sans crainte. Raoul peut se passer de vous, je suis à Paris.
— Eh bien, alors, je retournerai à Blois. Ce soir, vous me direz adieu; demain, au point du jour, je remonterai à cheval.
— ■ Vous ne pouvez pas rentrer seul à votre hôtel; pourquoi n'avez-vous pas amené Grimaud?
— Mon ami, Grimaud dort; il se couche de bonne heure. Mon pauvre vieux se fatigue aisément. Il est venu avec moi de Blois, et je l'ai forcé de garder le logis; car s'il lui fallait, pour reprendre haleine, remonter les quarante Ueues qui nous séparent de Blois, il en mourrait sans se plaindre. Mais je tiens à mon Grimaud.
— ■ Je vais vous donner un mousquetaire pour porter le flambeau. Holà! quelqu'un!
Et d'Artagnan se pencha sur la rampe dorée. Sept à huit têtes de mousquetaires apparurent.
— Quelqu'un de bonne volonté pour escorter M. le comte de La Fère, cria d'Artagnan.
— Merci de votre empressement. Messieurs, dit Athos. Je ne saurais déranger ainsi des gentilshommes.
~ J'escorterais bien Monsieur, dit quelqu'un, si je n'avais à parler à M. d'Artagnan.
— Quiestlà?fitd'Artagnanen cherchant dans la pénombre.
— Moi, cher monsieur d'Artagnan.
— Dieu me pardonne, si ce n'est pas la voix de Baisemeaux ! ^
— Moi-même, Monsieur.
— Eh! mon cher Baisemeaux, que faites-vous là dans la cour?
— J'attends vos ordres, mon cher monsieur d'Ar^^agnan.
— Ah! mallieureux que je suis, pensa d'Artagnan; c'est vrai, vous avez été prévenu pour une arrestation; mais venir vous-même au lieu d'envoyer un écuyer!
n LE VICOMTE DE BRAGELONNE.
— Je suis venu parce que j'avais à vous parler.
— El vous ne m'avez pas fait prévenir?
— J'attendais, dit timidement M. Baisemeaux.
— Je vous quitte. Adieu, d'Artagnan, fit Athos à son amt
— Pas avant que je vous présente M. Baisemeaux de M"iiîlezun, gouverneur du château de la Bastille.
Baisemeaux salua, Athos également.
— Mais vous devez vous connaître, ajouta d'Artagnan. ■— J'ai un vague souvenir de monsieur, dit Athos.
— Vous savez bien, mon cher ami, Baisemeaux, ce garde du roi avec qui nous fîmes de si bonnes parties autrefois sous le cardinal.
— Parfaitement, dit Athos en prenant congé avec afifabililé.
— M. le comte de La Fère, qui avait nom de guerre Atho^^ dit d'Artagnari à l'oreille de Baisemeaux.
— Oui, oui, un galant homme, un des quatre fameux, dit Baisemeaux.
— Précisément. Mais, voyons, mon cher Baisemeaux, causons-nous?
— S'il vous plaît!
— D'abord, quant aux ordres, c'est fait, pas d'ordres. Le roi renonce à faire arrêter la personne en question.
— Ah! tant pis, dit Baisemeaux avec un soupir.
— Gomment, tant pis? s'écria d'Artagnan en riant.
— Sans doute, s'écria le gouverneur de la Bastille, me» prisonniers sont mes rentes, à moi.
— Eh! c'est vrai. Je ne voyais pas la chose sous ce jour-là.
— Donc, pas d'ordres?
Et Baisemeaux soupira encore.
— C'est vous, reprit-il, qui avez une belle position : capitaine lieutenant des mousquetaires !
— C'est a:>s<^z bon, oui. Mais je ne vois pas ce que vous avez à m'envier : gouverneur de la Bastille, qui est le premier château de France.
— Je le sais bien, dit tristement Baisemeaux.
— Vous dil(*s cela comme un pénitent, mordions! Je changerai mes bénf'fjees p.ontre les vôtres, *i vous voulez?
— Ne parlons pas benences, dit Baisemeaux, si vous ne Vouiez pas me fendre l'âjne
— Mais vous regardez de droite et de gauche comme si
LE VICOMTE DE BRAGELONNE. n
vous aviez oeur d*être arrêté, vous qui gardez ceux qu'on arrête.
— Je regarde qu'on nous voit et qu'on nous entend, et qu'il serait plus sûr de causer à l'écart , si vous m'accordiez cette faveur.
^- Baisemeaux! Baisemeaux! vous oubliez donc que noua sommes des connaissances de trente-cinq ans. Ne prenez donc pas avec moi des airs contrits. Soyez à l'aise. Je ne mange pas crus des gouverneurs de la Bastille.
— Plût au ciel!
— Voyons, venez dan» la cour, nous nous prendrons par lé bras; il fait un clair de lune superbe, et le long des chênes, sous les arbres, vous me conterez votre histoire lugubre^ Venez.
11 attira le dolent gouverneur dans la cour, Ini prit le bras, comme il l'avait dit, et avec sa brusque bonhomie :
— Allons, flamberge au vent l dit-il, dégoise^ Baisemeaux que voulez-vous me dire ?
— Ce sera bien long.
— Vous aimez donc mieux vous lamenter? M'est avis que ce sera plus long encore. Gage que vous vous faites cinquante mille livres sur vos pigeons de la Bastille.
— Quand cela serait, cher monsieur d'Artagnan?
— Vousm'étonnez, Baisemeaux; regardez-voïis donc, mon cher. Vous faites l'homme contrit, mordions! je vais vous conduire devant une glace, vous y verrez que vous êtes grassouillet, fleuri, gras et rond comme un fromage; que vous avez des yeux comme des charbons allumés> et que, sans ce vilain pli que vous affectez de vous creuser au front, vous ne paraîtriez pas cinquante ans. Or, vous en avez soixante, hein?
— Tout cela estvra}.,,
— Pardieu! je le sais bien que c'est vrai, vrai comme les cinquante mille livres de bénéfice.
Le petit Baisemeaux frappa du pied.
^ La, la! dit d'Artagnan, je m'en vais vous faire votre compte ; vous étiez capitaine des gardes de M. de ^lazarin : douze mille livres par an; vous les avez touchées douze ans, soit * cent quarante mille livres.
— Douze mille livres! Êtes-vous fou, s'écria Baisemeaux. Le vieux gngou n'a jamais donné que six mille, et les charge»
de la place allaient à six mille cinq cents. M. Colbert, qui m'avaH fait rogner les six mille autres livres, lignait me faire toucher cinquante pistoles comme gratification, en sorte que, sans ce petit fief de Montlezun, qui donne douze mille livres, je n'eusse pas fait honneur à mes affaires.
— Passons condamnation, arrivons aux cinquante mille livres de la Bastille. Là, j*espère, vous êtes nourri, logé; vous avez six mille livres de traitement.
— Soit.
— Bon an, mal an, cinquante prisonniers qui, Tun dans Tautre, vous rapportent mille livres.
— Je n*en disconviens pas.
— C'est bien cinquante mille livres par an ; vous occupez depuis trois ans, c'est donc cent cinquante mille livres que vous avez.
— Vous oubliez un détail, cher monsieur d'Artagnan.
— lequel?
— C'est que vous, vous avez reçu la charge de capitaine des mains du roi.
— Je le sais bien.
— Tandis que moi, j'ai reçu celle de gouverneur de MM. Tremblay et Louvière.
— C'est juste, et Tremblay n'était pas homme à vous laisser sa charge pour rien.
— Oh ! Louvière non plus. Il en résulte que j'ai donné soixante-quinze mille livres à Tremblay pour sa part.
— Joli!... Et à Louvière?
— Autant.
— Tout de suites
— Non pas, c'eût été impossible. Le roi ne voulait pas, ou plutôt M. de Mazarin ne voulait prs paraître destituer ces deux gaillards issus de la barricade; il a donc souffert quils fissent pour se retirer des conditions léonines.
— Quelles conditions?
— Frémissez !... trois années du revenu comme pot-de-vm.
— Diable ! en sorte que les cent cinquante mille livres ont passé dans leurs ^ains?
— Juste.
— Et outre cela?
— Une 3omme de quinze mille écus ou cinquante min» pistoles, comme il vous plahra, en trois payements.
* LE VICOMTE DE BRAGELONNE. î8
-^ Cest exorbitant
— Ce A*est pas tout
— Allons donc!
— Faute à moi de remplir Tune des conditions, ces messieurs rentrent dans leur charge. On a fait signer cela au roi
— Cest énorme! c'est incroyable!
— C'est comme cela.
— Je TOUS plains, mon pauvre Baisemeaux. Mais alors^ cher ami, pourquoi diable M. de Mazarin vous a-t-il accordé «ette prétendue fayeur? Il était plus simple de vous la[refuser.
•— Oh ! oui ! mais il a eu la main forcée par mon protecteur*
— Votre protecteur! qui cela?
— Parbleu! un de vos amis. M, d'Herblay.
— M. d*Herblay? Aramis?
— Aramis, précisément, il a été charmant poor moi.
— Charmant! de vous faire passer sous ces fourches?
— Écoutez donc! je voulais quitter le service du cardinaL H. d'Herblay parla pour moi à Louvière et à Tremblay; ils résistèrent; j*avais envie de la place, car je sais ce qu'elle peut donner, je m'ouvris à M. d'Heii)lay sur ma détresse : il m'offiit de répondre pour moi à chaque payement.
— Bah ! Aramis? Oh! vous me stupéfiez. Aramis répondit pour vous?
~ En galant homme. Il obtint la signature; Tremblay et Louvière se démirent; j'ai fait payer vingt-cinq mille livres chaque année de bénéficeàun de ces deux messieurs; chaque année aussi, en mai, M. d'Herblay vint lui-même à la Bastille m'apporter deux mille cinq cents pistoles pour distribuer à mes crocodiles.
— Alors, vous devez cent cinquante mille livres à Aramis?
— Eh! voilà mon désespoir, je ne lui en dois que cent
— Je ne vous comprends pas parfaitement.
— Eh! sans doute, il n'est venu que deux ans. Mais auioord'hui nous sommes le 31 mai, et il n'est pas venu, et c'est demain l'échéance, à midi. Et demain, si je n'ai pas payé, ces messieurs, aux termes du contrat, peuvent rentrer dans le marché; je serai dépouillé et j'aurai travaillé trois ans et lonné deux cent cinquante mille livres pour rien, non cher monsieur d'Artagnan , pour rien absolument.
— Voilà qui est curieux, murmura d'Artagnan.