‹ Le vicomte de Bragelonne; ou, Dix ans plus tard; complément des Trois mousquetaires et de Vingt ans aprèsChapitre 20 sur 25 · LE MÉDECIN · texte numérisé non relu

LE MÉDECIN

M. Valût entra,

La mise en scène était la même : le roi assis^ de Saint* Aignan toujours accoudé à s n fauteuil, d'Artagnan toujours adossé à la muraille, Manicamp toujours debout.

— Eh bien, monsieur Valot, fit le roi, m'avez-vous obéi? ^ Avec empressement, sire.

— Vous vous êtes rendu chez votre confrère de Fontainebleau?

— Oui, sûre.

— Et vous y avez trouvé M. de Guiche T

— J'y ai trouvé M. de Guiche.

— En quel état ? Dites franchement.

— En très-piteux état, sire.

— Cependant, voyons, le sanglier ne Ta pas dévoré î

— Dévoré qui?

— Guiche.

— Quel sanglier?

-— Le sanglier qui Ta blessé.

*- M. de Guiche a été blessé par un sanglier ?

— On le dit, du moins.

— Quelque braconnier plutôt...

— Gomment, quelque braconnier ?..

— Quelque mari jaloux, quelque amant maltraité, lequel, pour se venger, aura tiré sur lui.

— Mais que dites-vous donc là, monsieur Valot? Les blessures de M. de Guiche ne sont-elles pas produites par la défense d'un sanglier?

— Les blessures de M. de Guiche sont produites par une balle de pistolet qui lui a écrasé l'annulaire et le petit doigt de la main droite; après quoi, elle a été se loger dans les muscles intercostaux de la poitrine.

— Une balle ! Vous êtes sûr que M. de Guiche a été blessé par une balle?., s'écria le roi jouant l'homme surpris.

— Ma foi ! dit Valot, si sûr que la voilà, sire.

Et il présenta au roi une balle à moitié aplatie.

Le roi la regarda sans y toucher.

'— Il avait cela dans la poitrine^ le pauvre garçon? demanda-t-il.

— Pas précisément La balle n'avait pas pénétré, elle s'était aplatie^ comme vous voyez, ou sous la sou^garde du pisto* let, ou sur le côté droit du sternum.

— Don Dieu! fit le roi sérieusement, vous ne me disiez rien de tout cela^ monsieur de Manicamp?

— Sire...

— Qu'est-ce donc, voyons, que cette invention de sanglier, d'affût, de chasse de nuit? Voyons, parlez.

— Ah! sire...

— Il me paraît que vous avez raison, dit le roi en se tournant vers son capitaine des mousquetaires, et qu'il y a eu combat.

Le roi avait, plus que tout autre, cette faculté donnée aux grands de compromettre et de diviser les inférieurs.

Manicamp lança au mousquetaire un regard plein de reproches.

D'Artagnan comprit ce regard, et ne voulut pas rester sous le poids de l'accusation.

11 fit un pas.

— Sire, dit-il. Votre Majesté m'a commandé d'aller explorer le carrefour du bois Rochin, et de lui dire, d'après mou estime, ce qui s'y était passé. Je lui ai fait part de mes observations, mais sans dénoncer personne. C'est Sa Majesté ellemême qui, la première, a nommé M. le comte deOuiche.

— Bien ! bien ! Monsieur, dit le roi avec hauteur; vous avez fait votre devoir, et je suis content de vous, cela doit TOUS suffire. Mais vous, monsieur de Manicamp, vous n'avez pas fait le vôtre, car vous m'avez menti.

— Menti, sire ! Le mot est dur.

— Trouvez-en un autre.

,r- Sire, je n'en chercherai pas. J'ai déjà eu le malheur de déplaire à Sa Majesté, et, ce que je trouve de mieux, c'est d'accepter humblement les reproches qu'elle jugera à propos de m'adresser.

%- Vous avez raiîJon, Monsieur, on me déplaît toujoiirs en me cachant la vérité.

— Quelquefois, sire, on ignore.

tm LE VICOMTE DE BîlAGEt.ONKfi.

-^ Ne menlftE pteis, on je ômlAe la peine.

Manicamp s'inclina en pàKssaal.

^'Arts^iiui âlieiœore ua fas es an^i^ ééddé à â^rreim; si la colère, toujours grandissante du roi, atteignait «citâmes limites.

— MoBSMiB', ^xmtinaa le rm, jmss TOfez cpill «st mgSÊkè de nier la chose plus longtemps. M. de Ouic^ s'esttetto.

— le ne «fe pas omi, sire, €ft Votre Majesté eèt été f euereuse en ne forçant pas %m geatilheianie mi «ensJMigis.

— Forcé ! Qui vous forçait?

-*- SÉpe, M. de Guidie est iBoa ani. V^lre Maj«sté a^éfendu les duels soug pekie Ae mort. iJ» laensc^e saiem mon ami. Je mens.

— fôen, nMBnwEa àtàxtt^iumy ro&k r« joË ^irçon, merdîeus î

— - Monsieur, reprit le roi, au lieu de mentir, il fallait fWH pê^er de se Inttre.

— Oh] me, Votm Miietilé, qciiest le geolilhomme le pta accompli éè Fraoee, sait tsea que, misailpes, geosd'^ée, nous n'avons jamais regardé M. de Boutteville conume é^ honoré pour él3« mon en Gr襫. Ce cpi <lé^ion<H^ cfest d'éviter son ennemi, et non de rencontner le boonrean.

— Eh bien , soit, dit Louis XIV, je veux bien vous oaviir un aïoyea 4e tentt répoper,

— S'il est <de omx qû convieoiiecil à xia gentilhoBfflae, ia le saistniav«c empressemeit, sire,

— Le zkom ée ridversairede M. da Goâclie ?

— <Hit 6li3 muniiara d*Ar«agM,n, esl^e <^e ikhxs ^qbs coetcnuor Lmbs XIM t^

«— Sn« L. fit Manieaa^ avec un.aceent de r^[)roofae. ^ Vous ne "VKMilex pas le nainmer, à oe ^'il paraît ? dit le roi.

— Sire, je ne le connais pas.

— Bravo ! fit d'Artagnan.

— Mmés^ut ée Uaaicaimp, reviMei TOlre épée au capitaine.

!^nicanip s'indina gracieiB^fteat, détacha son épée am souriant et la tendit au mousquetaire.

Maib de Salo^AIgMA s'avança vivemettt entre d*Aitagaaa et lui.

— Sire, dit-il, avec la permission de Votre Majesté.

LE VICOMTE DE BllAG£LOI)ïI^£. 187

— Faites, dit le roi, enchanté peut-être au fond du cœur qixe Queiqu*im se plaçât entre lui et la colère à laquelle il s'était laissé emporter.

— Manicamp, vous êtes un brave, ei le roi ajipreciera votre conduite; mais vouloir trop bien servir ses amis, c'est leur nuire. Manlcamp, vous sav^z le nom que Sa Majesté vous demande?

— C^st vrm, je le sais.

— ÀlOTSy,vouslc direz*

— Si j'eusse ^ le dire, ce serait 4ëjà faSt

— Alors, je le dirai, moi^ qui ne suis pas^ comme vous, intéressé à cette prud'bomie.

— Vous, vous êtes libre; mais il me semble cependant..

— Obi trêve de magnanimité; je ne vous laisserai point aller à la Bastille comme cela. Parlez, ou je parle.

Manicamp était homme d'espnt, et comprit qu'il avait faît assez |xonr danner de lui \me paifaite opinion ; maintenant, il ne s'agissait plus que d'y persévérer en reconquérsmt les bannes grâces du roi.

— Parlez, Monsieur, dit-il à de Saint- Aignan. J'ai fait pour mon compte tout ce que ma conscience me disait de faire, el il fallait ^e ma conscience ordonnât bien haut, ^jouta^-ij €01 se retournant vejrs le roi , puisqu'elle Ta emporté sur les commandements de Sa Majesté ; mais Sa Majesté me pardonnera, je l'espère, quand elle saura que j'avais à garder Fhonneur d'ime dame.

— D'une dame ? demanda le roi inquiet.

— Oui, sire.

— Une dame fut la cause de ce combat? Manicamp s'inclina.

Le roi se leva et s'approcha de Manicamp.

— Si la personne est considérable, dit-il, je ne me plaindrai pas que vous ayez pris des ménagements, au contraire.

— Sire, tout ce qui touche à la maison du roi, ou à la maison de son frère, est considérable à mes yeux.

— A la maison de mon frère? répéta Louis XIV avec une sorte d'hésitation... La cause de ce combat est une dame de la maison de mon frère ?

— Ou de Madame.

•--Ah! de Madame?

*- Oui, sire.

•— Ainsi, cette dame?..

— Est une des filles d*honneur de la maison de Son Altesse Royale madame la duchesse d'Orléans.

— Pou.' qui M. de Guiche s'est battu, dites-vous?

— Oui, et, cette fois, je ne mens plus. Louis fît un mouvement plein de trouble.

-" Messieurs, dit-il en se retournant vers les spectateurs de cette scène, veuillez vous éloigner un instant, j'ai besoin de demeurer seul avec M. de Manicamp. Je sais qu'il a des choses précieuses à me dire pour sa justification, et qu*il n^ose le faire devant témoins... Remettez votre épée, monsieur de Manicamp.

Manicamp remit son épée au ceinturon.

— Le drôle est, décidément, plein de présence d'esprit, murmura le mousquetaire en prenant le bras de Saint-Aignan et en se retirant avec lui.

— Il s'en tirera, fit ce dernier à l'oreille de d'Artagnan.

— Et avec honneur, comte.

Manicamp adressa à de Saint-Aignan et au capitaine xm regard de remerciement qui passa inaperçu du roi.

— Allons, allons, dit d'Artagnan en franchissant le seuil de la porte, j'avais mauvaise opinion de la génération nouvelle. Eh bien, je me trompais, et ces petits jeunes gens ont du bon.

Yalot précédait le favori et le capitaine.

Le roi et Manicamp restèrent seuls dans le cabinet*

00 D'ARTAGNAN RECONNAIT QU'lL s'ÉfArf TROMPÉ, ET QUE C'ÉTAIT MANICAMP QUI AVAIT RAISON.

Le roi s'assura par lui-même, en allant jusqu'à la porte, que personne n'écoutait, et revint se placer précipitamment en face de son interlocuteur.

— Çà, dit-il, maintenant que nous sommes seuls, monsienr de Manicamp, exphquez-vous.

— Avec la plus grande franchise, sire, répondit le jeune homme.

— Et tout d*abord, ajouta le roi, sachez que rien ne me tient tant au cœur que Thonneur des dames.

— Voilà justement pourquoi je ménageais votre délicatese, sire.

— Oui, je Comprends tout maintenant. Vous dites donc qu'il s'agissait d*une fille de ma belle-sœur, et que la personne en question, l'adversaire de Guiche, l'homme enlin que vous ne voulez pas nommer...

— Mais que M. de Saint-Aignan vous nommera, sire.

— Oui ; vous dites donc que cet homme a offensé quelqu'un de chez Madame.

— Mademoiselle de La Valliôre, oui, sire.

^- Ah ! fit le roi, comme s'il s'y fût attendu, et comme si cependant ce coup lui avait percé le cœur; ah! c'est mademoiselle de La Valliôre que l'on outrageait?

— Je ne dis poini précisément qu'on l'outrageât, sire.

— Mais enfin...

— Je dis qu'on parlait d'elle en termes peu convenables.

— En termes peu convenables de mademoiselle de La Valliôre ! Et vous refusez de me dire quel était l'insolent?..

— Sire, je croyais que c'était chose convenue, et que Votre Majesté avait renoncé à faire de moi un dénonciateur.

— C'est juste, vous avez raison, reprit le roi en se modérant; d'ailleurs, je saurai to^j^^^rs assez tôt le nom de celui qu'il me faudra punir.

Manicamp vit bien que la question était retournée. Quant au roi, il s'aperçut qu'il venait de se laisser entraîner un peu loin.

Aussi se reprit-il :

— Et je punirai, non point parce qu'il s'agit de mademoiselle de La Vallière, bien que je l'estime particulièrement; mais parce que l'objet de la querelle est une femme. Or, je prétends qu'à ma cour on respecte les femmes, et qu'on ne se querelle pas.

"Ifanicamp s'inclina.

— Maintenant, voyons, monsieur de Manicamp, continua le roi, que disait-on de mademoiselle de La Valliôre ?

^ Mais Votre Majesté ne devine-t-elle pas ?

— Moi?

— Votre Majesté sait înen quelle sorte de plaisanterie peuvent se permettre les jeunes gens.

— On disait sans éome qu'elle mnsât quelqu'un? hasarda le roi.

— - C'est probal»le.

— Mais mademoiselle de La ValUère a le droit d'aimer qui bon loi seoAle, dit le roi.

— C'est justement œ que sotrtenaît de Guiche.

— Et c'est pOTir oela qu'il s'est battu î

— Oui, sire, pour cette ^eule cause.

LeTOiMttgTt.

— Bl,dfl4l, Tons tt'en savez pas davantage t

— Sur quel chapitre, sire ?

— Mais sur le chapîtt^ fort intéressant que vous raconte: à cette heure.

— Et 4(|tteHe chose le roi ve»t-il que je sache ?

— Eh bien , par exemple, le nom de l'homme que La Vallière aime et que Tadversan^ de de Guiche lui contestait le droit d'aimer ?

— Sire, je ne sais rien, je n'ai rien entendu, rien surpris; mais je tiens de Gmche pour un grand cœur, et, s'il s'estiûômentanément substitué au protecteur de Ùl Vallière, c'est que ce protedenrétait trop haut placé pour prendre loi-môme sa défense.

Ces mots étaient pilns que transparents; aussi fîrent^ls rougir îe roi, mais, cei:ie fois, de plaisir. Il frappa doucement sur l'épaule de Manieamp.

— Allons, aHons, tous êtes non-seulement nn ^»ritnei garçon, monteur île Manlcarap, mais encore un brave gentilhomme, et je trouve votre ami de Guiche nn paladin tout à fait de mon goût; vous le lui témoignerez, n'est-ce pas t

— Ainsi donc, are. Votre Majesté me pardonne ?

— Tout à fait.

— Et je suis Srret

Le roi sount -ettené^ la main à Manieamp. Manieamp saisit cette main et la baisa.

— Et puis, ajouta le roi, vous contez à merveille.

— Moii, firef

— Vous m'avez felt tm récit excellent de cet acddent arrivé à de Guiche. le vois le sanglier sortant du bois, je vois le cheval s'abattant, je vois l'animal allant du cheval

LE VICOMTE DE BRAGELONNE. i9i

an cavalier. Vous ne racontez pas. Monsieur, vous peignez.

— Sire, je crois que Votre Majesté daigne se railler de moi, dit Manicamp.

— Au contraire, fit Louis XIV sérieusement, je ris si peu, monsieur de Manicamp, que je veux que vous racontiez à tout le monde cette aventure.

— L'aventure de Taffût?

— Oui, telle que vous me Tavez contée, à moi, sans y changer un seul mot, vous comprenez?

— Parfaitement, sire.

— Et vous la raconterez?

-^ Sans perdre une minute.

— îîh bien , maintenant, rappelez vous-même M. d'Ariagnan; j'espère que vous n'en avez plus peur.

— Oh! sire, dès que je suis sûr des bontés de Votre Majesté pour moi, je ne crains plus rien.

— Appelez donc, dit le roi.

Manicamp ouvrit la porte.

— Messieurs, dit-il, le roi vous appelle. D'Artagnan, Saint-Aignan et Valot rentrèrent.

— Messieurs, dit le roi, je vous fais rappeler pour vous dire que l'explication de M. de Manicamp m'a entièrement satisfait.

D'Artagnan jeta à Valot d'un côté , et à Saint-Aignan de l'autre, un regard qui signifiait : « Ëh bien , que vous disais-je? »

Le roi entraîna Manicamp du côté de la porte, puis tout bas :

— Que M. de Guiche se soigne, lui ditrîl, et surtout qu'il *e guérisse vite; je veux me hâter de te remercier au nom de toutes les dames, mais surtout qu'A ne recommence jamais.

— Dût-il mourir cent fois, sire, il recommencera cent fois s'il s'agit de l'honneur de Votre Majesté.

C'était direct. Mais, nous l'avons dit, le toi Louis XfV aimait rer<^ns, et, pourvu qu'on lui en donnât, il n'était pas très-exigeant sur la qualité.

— C'est bien, c'est bien, dit-il en congédiant Mainîcamp, je verrai de Guiche moi-même et je lui ferai entendre raison.

Manicamp sortit à reculons.

Alors le roi^ se retournamversles trois spectateurs de cette scène : .

— Monsieur d* Artagnan ? dit-il.

— Sire.

T- Dites-moi donc, comment se fait-il que vous ayez la vue si trouble, vous qui d'ordinaire avez de si bons yeux?

— J'ai la vue trouble, moi, sireî

— Sans doute.

— Cela doit être certainement, puisque Votre Majesté le dit. Mais en quoi trouble, s'il vous plaît?

— Mais à propos de cet événement du bois Rochin.

— Ah! ah!

— Sans doute. Vous avez vu les traces de deux chevaui, les pas de deux hommes, vous avez relevé les détails d'us combat. Rien de tout cela n'a existé; illusion pure !

— Ah ! ah î fit encore d' Artagnan.

— C'est comme ces piétinements du cheval, c'est comme ces indices de lutte. Lutte de de Guiche contre le sanglier, pas autre chose ; seulement, la lutte a été longue et teniblC; à ce qu'il paraît.

— Ah ! ah! continua d* Artagnan.

— Et, quand je pense que j'ai un instant ajouté foi à une pareille erreur; mais aussi vous parliez avec un tel aplomb.

— En effet, sire, il faut que j'aie eu la berlue, dit d' Artagnan avec une belle humeur qui charma le roL

— Vous en convenez, alors?

— Pardieu! sire, si j'en conviens!

*- De sorte que maintenant, vous voyez la chose?... —Tout autrement que je ne la voyais ilya une demi-heure.

— Et vous attribuez cette différence dans votre opinion?

— Oh! à une chose bien simple, sire; il y a une demiheure, je revenais du bois Rochin, où je n'avais pour m'éclairer qu'une méchante lanterne d'écurie...

— Tandis qu'à cette heure?...

— - A cette heure, j'ai tous les flambeaux de votre cabinet, et, de plus, les deux yeux du roi, qui éclairent comme des soleils.

Le roi se mit à rire et de Saint-Aignan à éclater.

— C'est comme M. Valot, dit d' Artagnan reprenant la parole aux lèvres du roi; il s'est figuré que non-seulement M. de Guiche avait été blessé par une balle, mais encore qu'il avait retiré une balle de sa poitrine.

— Ma foi! dit Valot, j'avoue...

LE VICOMf E DE BRAGELONNE. 493

-- N'est-ce pas que vous Tavez cru? reprit d*Arta^nan.

— C'est-à-dire, dit Valot, que non-seulement je Tai cni, mais qu'à cette heure encore j'en jurerais.

— Eh bien, mon cher docteur, vous avez rêvé cela.

— J'avais rêvé?

— La blessure de M. de Guiche, rêve! la balle, rêve!... Aussi, croyez-moi, n'en parlez plus.

— Bien dit, fit le roi; le conseil que vous donne d'Artagnan est bon. Ne parlez plus de votre rêve à personne, monsieur Valot, et, foi de gentilhomme! vous ne vous en repentirez point. Bonsoir, Messieurs. Oh! la triste chose qu'un affût au sanglier !

— La triste chose, répéta d'Artagnan à pleine voix, qu'un affût au sanglier !

Et il répéta encore ce mot par toutes les chambres où il

Et il sortit du château, emmenant Valot avec lui.

— Maintenant que nous sommes seuls, dit le roi à de Sainte Aignan, comment se nomme l'adversaire de de Guiche?

De Saint-Aignan regarda le roi.

— Oh ! n'hésite pas, dit le roi, tu sais bien que je dois pardonner.

— De Wardes, dit de Saint-Aignan.

— Bien.

Puis, rentrant chez lui vivement :

— Pardonner n'est pas oublier, dit Louis XIV.

COMMENT IL EST BON d'aVOIR DEUX CORDES A SON ARC.

Manicamp sortait de chez le roi, tout heureux d'avoir si bien réussi, quand, en arrivant au bas de l'escalier et passant devant une portière, il se sentit tout à coup tirer par une manche.

Il se retourna et reconnut Montalais qui l'attendait au passage, et qui, mystérieusement, le corps penché en avant et la voix basse, lui dit :

— Monsieur, ¥6aez vite, je vous ))riâ.

— Et où cda. Mademoiselle? â^nanâa Maaicamp.

— D*abord, un véntable clievalier ue m'eût point ùàx cetlo question, il m*eût suivie sans avoir besoin d'explication aucune.

— Eii ^ien» Mademoiselle, dit ManicaB^^je suis prêt à me conduire en vrai chevalier.

— Noj^ 41 est trop 4ard, et vous n'en »vex pas le mérite. JVous allons cliez llibdame; v^eeez.

— Aki ak! fit Maaicamp. Alions cbez Madame.

Et il suivit Mantalais^qui courait devant lui légère comme Galatée.

— Cette fois,£6 casait Mamcamp tout en smvant son guîde^ je ne crois pas que les histoires de chasse soient de miee. JNous essayerons cependant, et, au besoin... ma foi l au besoin, nous trouverons autre chose.

Montalais courait toujours.

— Comme c'e^ fatiguant, pensâ Man)can^), d'avoir à la fois besoin de son esprit et 4e ses jambes !

Enfin on arriva.

Madame avait achevé sa toilette de nuit; elle était en déshabillé élégant ; mais on comprenait que cette toilette était laite avant qu'elle eût eu à subir les émotions qui l'agitaient

Elle attendait avec une impatience visible.

Aussi Montalais et Manicamp la trouvèrent-ils debout ^^ de la porte.

Au bruit de leurs pas. Madame était venue au-devant d'eux.

— Ah! dit-elle, enfin!

— Voici M. Manicamp, répondit Montalais. Manicamp s'inclina respectueusement.

Madame fît signe à Montalais de se retirer. La jeune fille obéit.

Madame la suivit des yeux en silence, jusqu^à ce que la porte «e fût i^i^anée derrière elie; puis, se reteuraaat vers Moaicaaip:

— Qu'y êrX-il donc réi qm m'apprend-on, moasmii: de Manicamp ? dit-elle ; il y a quelqu'un de blessé au obàteanf

— 0«i, Madame, matiiem'eusemettt... M. de Guioàe.

— Oui, M. de (G«dcbe, r^éta la princesse. £n effet, j« Tavais entendu dire^ mais non affirmer. AîBsi, bien véritable^

LE TfCOMTE DE BRAGELONNE. i95

«em, c*=e«t à M. 4e Gttieh» qu'est arrivée ^5eac infortaoeî

— A lui-rnôwe, M«4atte.

— Savex-Yoïtt bien» OM&sieor^ Mft&icâinp, dit viveineat la KÛH^esse, ^iue Jes iuels «oot âatiiMdlttques aa roi?

^ C nés. Madame; mais un du^ avec une bute fauve n^est F^s JL^'iaële ëe Sa Malesté.

— Ohi vous ne oae lerez pas Tinjure âe eroire que j'sjoa» terai foi à cette fable absurde répandue je ne sais dans quel ^«t^irétâftâMit que M. de Guicbe a élé blessé par un san- ^*er- ^ûB^ikttQ, MoBflianr; la vérité est «onmie, et^ dans oe moment, outre le désagrément de sa btessare^ M. de Gmcbe «WH1 ie risque «le sa liberté.

-- Hélas i 3bdaiiie, 'dit Manieamp, je le sais bien; mais qu'yfaiie?

— V<îus avei va Sa Miyeslé}

— Oui, Madane.

^ Que toi aveE-voos dti?

--- Je lui ai raconté comment M. de (koebe avait été à Taf- ^if ooBitteiit un sangli^ était sorti du bots Hocbin^ com- ^ïâfft M. de Guicfae avait %ké «ir lui, et comment enfin Tanilûal furieux était revenu sur le tireur, a^vak tué son cbeval ôt l'avait lui-même grièvemem blessé»

— Et le roi a cru tout cela?

— Parfaitement.

— Ob ! vous me surprenez, monsieur de Manicamp^ vous Die surprenez beaucoup.

Et Madame se promena de long oa large en jetant de temps en temps un coup d'oeil interrogateur sur Manicamp, qui de* figurait is^assible et ssas mouveiaeiit i la place qu'il avait adoptée en entrant. Enfin, elle s'arrêta.

«-Cependant, âit-<eHe, tout le inonde s*acoor(te ici à donner une autre cause à cette blesswre.

— Et quelle cause. Madame? fit Maaicastp; puis- je, sans 4adtserélion, adresser oette «fuestioa à Votre Akesse?

*--Vouis demaMtec oekiy votts Tamâ intime de M. deOuicbe? vous, son confident?

-Oii! Madame, Tani ûuioie, oii; $m confident, non. be G«ohe es! un de cas bommes qgâ ^mvem avoir des se* crets, qui en ont même, certainement, mais qui ne lesdiseat pas. De GmdM e^ dism*et. Madame.

— Eh bien, alors, ces secrets que M. de Guiche renferme

196 Le vicomte dç Bragelonne.

en loi^ c'est donc moi qui aond le plaisir de vous les appren» dre^ dit la princesse avec dépit ; car^ en vérité^ le roi pourrait vous interroger une seconde fois, et si, cette seconde fois, YOU.Q lui faisiez le môme conte qu'à la première, il pourrait bien ne pas s'en contenter.

— Mais, Madame, je crois que Votre Altesse est dans l'erreur à regard du roi. Sa Majesté a été fort satisfaite de moi, je vous jure.

^ Alors, permettez-moi de vous dire, monsieur de Manicamp, que cela prouve une seale chose, c'est que Sa Majesté est très-facile à satisfaire.

— Je crois que Votre Altesse a tort de s'arrêter à cette opinion. Sa Majesté est connue pour ne se payer que de bonnes raisons.

— Et croyez-vous qu'elle vous saura gré de votre officieux mensonge, quand demain elle apprendra que M. de Guichea eu pour M. de Bragelonne, son ami, une querelle qui a dégénéré en rencontre?

— Une querelle pour M. de Bragelonne, dit Manicamp ée l'air le plus naïf qu'il y ait au monde; que me fait donc l'honneur de me dire Votre Altesse?

— Qu'y a-t-il d'étonnant? M. de Guiche est susceptible, irritable, il s'emporte facilement.

— Je tiens, au contraire. Madame, M. de Guiche pour trèspatient, et n'être jamais susceptible et irritable qu'avec les plus justes motifs.

— Mais n'est-ce pas un juste motif que ramitié?dit la princesse.

-— Oh! certes. Madame, et surtout pour un cœur comme le sien.

» Eh bien , M. de Bragelonne est un ami de M. de Guiche; vous ne nierez pas ce fait?

— Un très-grand ami.

— Eh bien , M. de Guiche a pris le parti de M. de Bragelonne, et, comme M. de Bragelonne était absent et ne pouvait se battre, il s'est battu pour lui.

Manicamp se mit à sourire, et fit deux ou trois mouvement! de tête e., d'épaules qui signifiaient : « Dame ! si vous le voih lez absolument... »

— Mais enfin, dit la princesse impatientée, parlez!

— Moi?

— Sans doute; il est évident que vous n*ôtes pas de mon avis, et que vous avez quelque chose à dire.

-f Je n'ai à dire. Madame, qu'une seule chose.

— Dites -la !

— C'est que je ne comprends pas un mot de ce que vous me faites l'honneur de me raconter.

— Comment ! vous ne comprenez pas un mot à cette querelle de M. de Guiche avec M. de Wardesî s'écria la princesse presque irritée.

Manicamp se tut.

— Querelle, continua-t-elle, née d'un propos plus ou moins malveil lant et plus ou moinsfondé sur la vertu de certaine dame?

— Ah ! de certaine dame?Ceci est autre chose, dit Manicamp.

— Vous commencez à comprendre, n'est-ce pas?

— Votre Altesse m'excusera, mais je n'ose...

— Vous n'osez pas? dit Madame exaspérée. Eh bien, attendez, je vais oser, moi.

— Madame, Madame I s'écria Manicamp, comme s'il était eiïr^yé, faites attention à ce que vous allez dû*e.

— Ah I il paraît que, si j'étais un homme, vous vous battriez avec moi, malgré les édits de Sa Majesté, comme M. de Guiche s'est battu avec M. de Wardes, et cela pour la vertu de mademoiselle de La Vallière.

— De mademoiselle de La Vallière ! s'écria Manicamp en faisant un soubresaut subit comme s'il était à cent lieues do s'attendre à entendre prononcer ce nom.

— Oh! qu'avez-vous donc, monsieur de Manicamp, pour bondir ainsi? dit Madame avec ironie; auriez-vous l'impertinence de douter, vous, de cette vertu?

— Mais il ne s'agit pas le moins du monde, en tout cela, de la vertu de mademoiselle de La Vallière, Madame.

— Comment! lorsque deux hommes se sont brûlé la cervelle pour une femme, vous dites qu'elle n'a rien à faire dans tout cela et qu'il n'est point question d'elle? Ah ! je ne vous croyais pas si bon courtisan, monsieur de Manicamp.

— Pardon, pardon. Madame, dit le jeune homme, mais nous voilà bien loin de compte. Vous me faites l'honneur de me parler une langue, et moi, à ce qu'il paraît, j'en parle une autre.

— Plaît-il?

— Pardon, j'ai cru comprendre que Votre Altesse me vou-

ialt dire que MM. de Goiche et de Wardes s'éiaiem battus pour mademoiselle de La Vallière.

— Mais oui.

— Pour mademoiselle de La Vallière, n'eslHse pas? répéta Manicamp.

— Eh ! moû Dieu, je ne dis pas que M. de Gidcke Bk>o- €upât en personne de mademoiselle de La VaUièpe; je dis quïl s*en est occupé par j^oeucation,

— Par procuration !

-- Voyons, ne faites donc pas toujours l'homme ^Earé. Ne sait-on pas ici que BL de BragekHuie est âancé à madpinoî- ^Ue de La Vallière, et qu'en partant pour la mission fuek roi lui a cenûée à Londres, il a chargé fion ami, M. é% <^cbe, de veiller sur cette intéressante personne.

— Ah! je ne dis plus riei^ Votre Altesse est Instraifet.

— De tout» je vous en préviens.

Manicamp se mit à rire, action qui Mlit ^Laspér^ laprii* cesse, laquelle n'était pas, ooimne on le sai^ d'ijoebimeor hien endurante.

— Madame, reprit le discret Manicamp en saloamt U pmh cesse, enterrons toute celte a£^ire, qfjà ne «era jamais hioa éclaircie.

— Oh! quant à cela, il n'y a plus rien à faire, etles écUircissements sont €omplet&. Le roi saura que de Guidie a pds parti pour cette petite aventurière ^ se 4anjie des airs de grande dame ; il saura que M, de Bragelonne «yamaommé pour son gardien ordiiùiire ûa japdin 4es Hébrides son ami M. de Guiche, celui-ci adonné le<^«ap de^eMj^eqw an marquis de Wardes, qui os^t porter la main sur la pomme 4'or. Or, vous n'êtes pas sans savoir, monsieur de Manicamp, vous qui savez si bien toutes choses^ 400 le roi convoite de son côté le fameux trésor, et q^ peul^e sanna-t-il mauvais gré à M. de G^che de s'^n constituer Je délensear. Ête&-vous assez renseigné maintenant, et vous Iaut41 m autre avis ? Parlezp demandez.

— Non^ Madame, non, je ne veux rien savoir de plus.

— Sachez cependant, car il faut que vous saclnez ce^ monsieur de Manic^np, sachez que Tindignation de Sa Hbr jesté sera suivie d'effets terribles. Chez les princes d'un caractère comme Test celui du roi, la colère amoureuse estnn ouragan.

— Qu^ TOUS apaisez» vous» Madame.

— Moi ! s'écria la i^iacesse av^ un geste de violente iro. me ; moi ! et à ^pieltitre?

— Parce qae tous n'aknez pas les ii^ustices, &fâcianie«

— Et ce sérail o&e ii^ttsike^ seloa veus^ ({oe d'eaii^êcher le roi ée ùim ses aikires ë*a»ear?

— Vûtts tfttepoédepezoepeAdaAt «n fo^ev ^ JUL de Gmcbe.

— Ëb ! 'Oette fois vous éevenec iovL, Moasieur^ dk la princesse <i*«n t#n |)Mi de baoieur.

— Au ceaiffaire^ IMaiie, je suis dans «ea neill^ir sem, e^yjd te r^;>èle,T0iis4éleii(k«x M. de <im(^ asfffès da m. --Moi?

— OuiyTMis.

— EtCMffiflMOtC^f

— Parce que la cause de M. de Guiche^ c*est la vôtpe^ Ma* dame^ dit tottCè«s a^ecaiéemr Miuiicaipj^dâ&t les yeox ve- Baieit de s*aUH«er.

— Que voulez-vomsdffe?

— Je dis» Madame, fue, duis le fiom de La Vidlière^ à propos de eeOedéfettse |dse par M. deGvicbe pour M. de BragcAoiifte atoeat» je «à'éKMiAe f«e Votre Ahesse n*ait pas 4e- YÉié on prél^te»

^fJnfiélexle?

— Oai.

— A^s «m fréleKie à ^qisoi? répéta en balbutiant la {hIii* cesse^ que vesaient d'iastraire les regards de Manic^oiip.

— MainieiiaAty Madasie^ dit le jeune homine^ j'en ai dil assez, je ffésMme, pMr eagi^^ Votre Altesse à ne pas charger^ devant le roi^ ce pauvre de Gui^e^ sur qui vont tomber toutes les iaiHùliés loaientées par an certain parti très-opposé au vôtre.

— V<Mis voulez ^fe, au oeatraire^ œ me semble^ que tous ceux qui n*aiment point mademoiselle de La Valiière, et même peat-étre ^Mil^es-tt&s de ceux qui raiment, on voudront an comte?

— Oh * ^ladattOy poussez-vous »issi Mu l'obstination, et n'oufvrirez'^iiBOQs point T^areâle aux pard!^ d'un ami dévoué. F«0t41 qiie|e m'expose à vous déplaire, faut-il que je vous neBme» ma^é mxÂ, la personne <pû fut la véritable cause de la querelle?

•- La persoime ! fit Madame en rougissant.

tOO LE VICOMTE DE BRAGELONNE.

•^ Faùt-il, continua Manicamp, que je vous montre le pauvre de Guiche irrité, furieux, exaspéré de tous ces bruits qui courent sur cette personne? Faut-il, si vous vous^ obstinez à ne pas la reconnaître, et si, moi, le respect continue de m'empêcher de la nommer, faut-il que îe vous rippelle les scènes de Monsieur avec milord de Bucîdngham^ les insinuations lancées à propos de cet exil du duc? Faut-il que je vous retrace les soins du comte à plaire, à observer, à protéger cette personne pour laquelle seule il vit, pour laquelle seule il respire? Eh bien, je le ferai, et, quand je vous aurai rappelé tout c«la, peut-être comprendrez-vous que le comte, à bout de patience, harcelé depuis longtemps par de Wardes, au premier mot désobhgeant que celui-ci aura prononcé sur cette personne, aura pris feu et respiré la vengeance.

La princesse cacha son visage dans ses mains.

— Monsieur! Monsieur! s*écria-t-elle, savez-vous bien ce que vous dites-là et à qui vous le dites?

— Alors, Madame, poursuivit Manicamp comme s*il n'eût point entendu les exclamations de la princesse, rien ne tous étonnera plus, ni Tardeur du comte à chercher cette quereUe, ni son adresse merveilleuse à la transporter sur un terrain étranger à vos intérêts. Cela surtout est prodigieux d'habileté et de sang-froid; et, si la personne pour laquelle le comte de Guiche s'est battu et a versé son sang, en réalité, doit quelque reconnaissance au pauvre blessé, ce n'est vraiment pas pour le sang qu'il a perdu, pour la douleur qu'il a soufferte, mais pour sa démarche à l'endroit d'un honneur qui lui est plus précieux que le sien.

-^ Oh! s'écria Madame comme si elle eût été seule; oh! ce serait véritablement à cause de moi?

Manicamp put respirer ; il avait bravement gagné le temps du repos: il respira.

Madame, de son côté, demeura quelque temps plongée dans une rêverie douloureuse. On devinait son agitation aux mouvements précipités de son sein, à la langueur de ses yeux, aux pressions fréquentes de sa main sur son cœur.

Mais, chez elle, la coquetterie n'était pas une passion inerte ; c'était, au contraure, un feu qui cherchait des aliments et qui les trouvait.

— Alors, dit-elle, le comte aura obligé deux personnes à

la fois^ car M. de Bragelonne aussi doit à M. de Goiche une grande reconnaissance ; d'autant plus grande^ que^ partout et toujours^ mademoiselle de La Vallière passera pour avoir été défendue par ce généreux champion.

Manicamp comprit qu'il demeurait un reste de doute dans le cœur de la princesse^ et son esprit s'échauffa parla résistance*

— Beau servio^i, en vérité, dit-il, que celui qu'il a rendu à mademoiselle de" La Vallière! beau service que celui qu'il a rendu à M. de Bragelonne ! Le duel a fait un éclat qui déshonore à moitié cette jeune Ûlle^ un éclat qui la brouille nécessairement avec le vicomte. Il en résulte que le coup de pistolet de H. de Wardes a eu trois résultats au lieu d'un : il tne à la fois l'honneur d'une femme, le bonheur d'un homme, et peut-être, en môme temps, a*t-il blessé à mort un des meilleurs gentilshommes de France I Ah ! Madame, votre logique est bien firoide : elle condanme toujours, elle n'absout jamais.

Les derniers mots de Manicamp battirent en brèche le dernier doute demeuré non pas dans le cœur, mais dans l'esprit de Madame. Ce n'était plus ni une princesse avec ses scrupules ni une femme avec ses soupçonneux retours, c'était un cœur qui venait de sentir le froid profond d'une blessure.

— Blessé à mort! murmura-t-elle d'une voix haletante ; oh! monsieur de Manicamp, n'avez-vous pas dit blessé à mort?

Manicamp ne répondit que par un profond soupir.

— Ainsi donc, vous dites que le comte est dangereusement blessé? continua la princesse.

— Eh! Madame, il a une main brisée et une balle dans la poitrine.

— Mon Dieu! mon Dieu! reprit la princesse avec l'excitation de la Ûèvre, c'est affreux, monsieur de Manicamp! Une main brisée, dites-vous? une balle dans la poitrine, mon Dieu? Et c'est ce lâche, ce misérable, c'est cet assassin de de Wardes qui a fait cela ! Décidément, le ciel n'est pas juste.

Manicamp paraissait en proie à une violente émotion. Il avait, en effet, déployé beaucoup d'énergie dans la dernière partie de son plaidoyer. '

Quant à Madame, elle n'en était plus à calculer les convenances; lorsque chez elle la passion parlait, colère ou sympathie, rien n'en arrêtait plus l'élan.

t02 LF TICOMTE DE BRÂ&ELONNB.

Mad^oe s*apj[voc]ui^ Maoleanip^il» tesait ùè se Isôssar tomber sur mn siége^ coQ«»e si la éi&BUmr était ose assez poissante exease à ccmiHieltFe une isâra^l»» afux Imâe fé^ Uquelte.

•— ^êofomm, ë^-efie «i lut pi^eiGMii Ifemote^ sofer tnmc.

Manicamp F«ie>fa t» Ute^

— M. â« Gq^0> eoat^Hia MaBÊBLvm, esMl eai ê»ger de laort?

— Deax fois> BIsMianie, ^l^il r â^aftoii, à cause d» Ifymoriiiagle qoL s^estdéelaré», ¥BM arlèfe a^^M été offeMée^à i»]BaiD;eft8ake,àcai»»d^ la trïeMweâe la ifeàÈnmttpàmr mi, le nédeeki; 1» «sûgiiaic da nom^ ^oMdipielflpa» orfane esseatiel.

'— Alers â pem noanrt

— Moarir^ om^ Madame et sao^ mêamm^àtia^CQmssih tton de savt^ qi!»iP0«s.av8£c«um8ai AévwieiiiBaL

—■ Vous le lui direz.

— Moïr

«— (M; n*iltes-<voa»pa&s(»i^ aanit

— MoiT-Ok! Bon^ Madame^ je ne. Araî à IC d» Giaée,si le ma8^ei»reis est enees» en était de aifaienâpe, je leM d^Tai que ee que j'ai tu» ifest^niir» TOtire cniaafeé penr lai.

-« Monsieur^ oh ! vous ne^ eonsieltrez pas c^le^ barbarie!

— Oh !' si fait^ Madsme^ je ditaft e^a» yétité;, car, etâi^la nature est puissante chez un homme de son âge. Les voéà»cins sont savants, et si, par hasard, la fanatteecoalearvi- Tait à sa btessure, jb aa voudrais pa^ qji^ii ieslât cxpsé à mourir de la blessure du ecew açsès aâroir édiappé à celle dttcorpsv

Sur ces mots, Manicamp se leva, et, avec m pwleftd ffespect, parut vonloif prendre congé.

-*• Au moins^ Moi^ieur^ dit Maritale es fairôtaat éFoa air presque suppliant, vous yeudsrez hèen me dire ea fud état se troove le malade; quel est le médecia qui le soigne?

— n ese fort mal, Madmne^ voilà p^nr ses élai. Ooaat à son médecin, c'est la nïédccm de Sa Majesté ettcHnéme, M. Vatôt €eltd-ei est, en wsire, assisté â« coi^ltérvf ckez lequel M. de Guiche a été transporté.

— Comment ! il m'est ps^ auchâlcaa? ^Sfetiame. ^-Bétels:! Madame> le pauvre garço» était si «al^^'M o'a

pu être amené jusqu'ici.

LE VICOMTE DE BRAGELONNE, 26e

— Donnez-moi l'adresse. Monsieur, dit Tivement h princesse; j'enverrai quérir de ses n^urelles.

— Rue du Feurre ; une maison de briques arêc des volets btancs. Le nom du médecin est inserft sur la porte.

— Vous retournez près du blessé, monsieur de Mtokamp?

— Oui, Madame.

— Alors il convient que vous me rendiez un wrvfce.

— le suis aux ordres de Votre Altesse.

— Faites ce que vous vonliex faire j retournez près de H. de Guiche, éloignez tous les assistants fvemltez vous éloigner vous-même.

— Madame...

— Ne perdons pas de temps en explications inutiles. Voflà le fait; n'y voyez pas autre chose que ce qui s'y trouve, ne demandez pas autre chose que ce que je vous dis. Je vais envoyer une de mes femmes, deux peut-être, à cause de l'heure avancée ; je ne voudrais pas qu'elles vous vissent, ou, plus franchement, je ne voudrais pas que vous les vissiez : ce sont des scrupules que vous devez comprendre,, vous surtout, monsieur de Manicamp, qui devinez tout.

— Oh ! Madame, parfaitement; je puis même faire mieux, je marcherai d^erant vos messagères; e& sera à la fois un moyen de leur indiquer sûrement fe route e«de les protéger si le hasard faisait qu'elles eussent, eentro touCoprcèabilité, besoin de protection.

— Et puis, par ce moyen surtout, eles entreroot sans difficulté aucune, n'es^ce past

— Certes, Madame ; car, passant le ppemler, j^aptewiirais ces difficultés, si le hasard faisait qu'^eHes existassent.

— Eh bien, allez, allez, monsieur de Manieaii^, et attendez au bas de Tescalier.

— J'y vais. Madame.

— Attendez.

Manicamp s'arrêta.

— Quand vous entendrez descendre le pas de deux fenvnes, sortez et suivez, sans vous retourner, te rouie qui conduit chez le pauvre comte.

— Mais, si le hasard faisait ^scendre deux antres personnes et que je m'y trompasse î

— On frappera trois fois doucement dans te» mainii.

— Oui, Madame.

— Allez^ allez.

Manicamp se retourna^ salua une dernière fois et sortit U joie dans le cœur II nignôrait pas^ en effets que la présence de Madame était le meilleur baume à appliquer sur les plaies du blessé.

Un quart d*heure ne s'était pas écoulé que le bruit d'une porte qu'on ouvrait et qu'on refermait avec précaution parvint jusqu'à lui. Puis il entendit les pas légers glissant le >e long de la rampe; puis les trois coups frappés dans les mains, c'est-à-dire le signal convenu.

Il sortit aussitôt, et, fidèle à sa parole, se dirigea, sans retourner la tête, à travers les rues de Fontainebleau, versla 4emeure du médecin..

MAUCORNE ARCHIVISTE DU ROTÀUME DE FRANCE.

Deux femmes, ensevelies dans leurs mantes et le visage couvert d'un demi-masque de velours noir, suivaient tiiMdement les pas de Manicamp.

Au premier étage, derrière les rideaux de damas ronge, hvlWBii la douce lueur d'une lampe posée sur un dressoir.

A l'autre extrémité de la même chambre, dans un lit à colonnes torses, fermé de rideaux pareils à ceux qui éteignaient le feu de la lampe, reposait de Guiche, la tête élevée sur un double oreiller, les yeux noyés dans un brouillard épais ; de longs cheveux noirs, bouclés, éparpillés sur le lit, paraient de leur désordre les tempes sèches et pâles du jeune homme.

On sentait que la fièvre était la principale hôtesse de cette •chambre.

De Guiche rêvait. Son esprit suivait, à travers les ténèbres, un de ces rêves du délire comme Dieu en envoie «ur la route de la mort à ceux qui vont tomber dans l'uni- Ters étrange de l'éternité.

Deux ou trois taches de sang encore liquide maculaient lo parquet.

Manicamp monta les degrés avec précipitation; seulement^ au seuil^ il s'arrêta^ poussa doucement la porte^ passa la tète dans la chambre, et, voyant que tout était tranquille, il s'approcha, sur la pointe du pied, du grand fauteuil de cuir, échantillon mobilier du règne de Henri IV, et, voyant que la garde-malade s*y était naturellement endormie, il la réveilla et la pria de passer dans la pièce voisine.

Puis, debout près du lit, il demeura un instant à se demander s*il fallait réveiller de Guiche pour lui apprendre la bonne nouvelle.

Mais, comme, derrière la portière, il commençait à entendre le frémissement soyeux des robes et la respiration haletante de ses compagnes de route, comme il voyait déjà cette portière impatiente se soulever, il s*effaça le long du lit et suivit la garde-malade dans la chambre voisine.

Alors, au moment même où il disparaissait, la draperie se souleva et les deux femmes entrèrent dans la chambre qu'il venait de quitter. ^

Celle qui était entrée la première fit à sa compagne un geste impérieux qui la cloua sur un escabeau près de la porte.

Puis elle s'avança résolument vers le lit, fit glisser les rideaux sur la tringle de fer et rejeta leurs plis flottants derrière le chevet.

Elle vit alors la figure pâlie du comte; elle vit sa main droite, enveloppée d'un linge éblouissant de blancheur, se dessiner sur la courte-pointe à ramages sombres qui couvrait une partie de ce lit de douleur.

Elle frissonna en voyant une goutte de sang qui allait s'élargissant sur ce linge.

La poitrine blanche du jeune homme était découverte^ comme si le frais de la nuit eût dû aider sa resphration. Une petite bandelette attachait l'appareil de la blessure, autour de laquelle s'élargissait un cercle bleuâtre de sang extravasé.

Un soupir profond s'exhala de la bouche de la jeune femme. Elle s'appuya contre la colonne du lit, et regarda par les trous de son masque ce douloureux spectacle.

Un souffle rauque et strident passait comme le râle de la mort par les dents serrées du comte.

La dame masquée saisit la main gauche du blessé.

Cette main brûlait comme un charbon ardent.

Îd6 LE TICOtfTE DE BRAGELONNE.

Maésy au mômeÉEt »ùse pesa dessus la main glaeée et la dame, Factton de ce froid fol Velle^ cpe de Goicke oorrit 1^ yeux et tâcha de rentrer dans la vie en ^îmmt soa regard.

La prenûère^ose ^*il apef^^ lut le Êuateedreaséée- Ys^t la eoloime de sott ià.

A ceitte YUi^ses 3Fe«ix se'dÂÈHèreiA^ aa&s eans çite Vialdligence y allumât sa fnre étitteelk.

Alors la <kjne fit un 9i«;&e à s» omvfÊgiiQp cpi étaàl4emeurée près de la porte; sais doiste G^le-«i ai? ait sa toçoa faite^ car^ d'une voix clairement accentuée^ etsassbésitatioii aucune, elle pP€»ioiica ees fisots :

— Manskur le c^me, Scm Akesse Eoyate Ma^âaseâ voulu savoff coffîfiBast voofi si^partiez le&dooLiHaff&dftc^ yessure et veios tànôi^pMf |âr m» ImoÂke, UMâ le regret qu'elle éprouve de vous voir soofeir.

Au mot lUiadaiiM^ de Guidtô fit nn meuveraen^; il Vk*îm\\ point encore remar^ la pcarsefine à lafoeUbe j^^partfinait cette voix. |

Il se retourna done BatnrelkanenJt vers le point d'oà venait cette voix»

Mais, comme la main glacée ne Favait point abandoimé,îl en revint à regarder ee fantôme iaunobUe.

-— Est-ce vous qui me parlez. Madame, demandaril d'une voix affaiblie, ou y avait-il avec vous une autre persofloe ' daas cette clunabre?

— Oui, répendît le fantôme d^une voix presc^iA iniatelMgiMe et en baissant la tête.

— Eh bien , fit le blessé avec effort, merci. Dites à Madame que je ne recette plus de moury:, puisiu'eUe s'est souvenue de moi.

A ce mot mourir^ prononcé par un mourant, la dame laasçittée ne pot retenir ses lannesi qui ccMlèrect soos son »a$<;giâ et apparurent «ic ses jolies à l'endroit où k mascpie cessait de les couvrir.

De Guiche, s'il eût été pbas maître de ses sens, les eût vues rouler en perles brillantes et tomber sur son lill

La dame, oubliant qu'elle avait un.ma&(pe,i porta la main à ses yeux pour les essuyer, et, rencontrant souâ sa mais le velours agaçant et froid, elle arracha, le masque avec colère et le jeta sur le parquet.

A cette apparition inatt^due,, qui semblait pour loi sertir

d'un nnagB, de Gmche poussa un cri et lendit les bras.

Mais toute parole expira sw ses lèvres, comme toute force dans ses veines.

Sa main droite, qui avait suivi l'impulsion de la volonté sans calculer son degré de puissance, sa main droite retomba SOT le lit, et, tout aussitôt, ce linge si blanc fat rougi d'une tache plus large.

Et, pendant ce temps, les yeux du jeune homme se couvraient et se fermaient comme s'il eût commencé d'entrer en lutte avec Fange indomptable de hi mort.

Puis, après quelques mouvements sans volonté, la tôte se retrouva nnmobile sur Foreilier.

Seulement, de pâle, elle était devenue livide.

La dame eut peur; mais, cette fois, contrairement à l'habitude, la peur fut attractive.

Hle se pencha vers le jeune homme, dévorant de son souffle ce visage froid et décoloré, qu'elle toucha presque; puis elle déposa un rapide baiser sur la main gauche de de Guiche, qui, secoué comme par une décharge électrique, se réveilla une seconde fois, ouvrit de grands yeux sans peu-sée, et retomba dans un évanouissement profond.

— Allons, dit-elle à sa compagne, allons, nous ne pouvons pas demeurer plus longtemps ici ; j'y ferais quelque folie.

— Madanïe ! Madame 1 Votre Altesse oublie son masque, dit la vigilante compagne.

— Ramassez-le, répondit sa niaîtresse en se glissant éperdue par l'escalier-

Et, comme la porte de la rue était restée entr'ouverte, les deux oiseaux légers passèrent par cette ouverture, et, d'une course légère, regagnèrent le palais.

L'une des deux dames monta jusqu'aux appanements de Madame, où eUe (fisparut.

L'autre entra dans Tappartement des filles d'honneur, c'est-à-dire à l'entre-sol.

Arrivée à sa chambre, elle s'assit devant une table, et, sans se donner le temps de respirer, elle se mit à écrire le billet suivant :

a Ce soir. Madame a été voir M. de Guîche.

a Tout va à merveille de ce côté.

« Allez du vôtre, et surtout brûlez ce papier. »

Pais elle ptia la lettre en loi donnant une forme longae, et^ sortant de chez elle avec précaution^ elle traversa on corridor qui conduisait au service des gentilshommes de Monsieur.

Là; ^Ue s'arrêta devant une porte, sous laquelle, ayant heurté deux coups secs, elle glissa le papier et s'enfuit.

Alors, revenant chez elle, elle Ût disparaître toute trace de sa sortie et de l'écriture du billet.

Au milieu des investigations auxquelles elle se livrait, dans le but que nous venons de dire, elle aperçut, sur la table, le masque de Madame qu'elle avait rapporté, suivant Tordre de sa maîtresse, mais qu'elle avait oublié de lui remettre.

— Oh! oh! dit-elle, n'oublions pas de faire demain ce que j'ai oublié de faire aujourd'hui.

Et elle prit le masque par sa joue de velours, et, sentant son pouce humide, elle regarda son pouce.

11 était non-seulement humide, mais rougi.

Le masque était tombé sur une de ces taches de sanggol, nous l'avons dit, maculaient le parquet, et, de l'extérieur noir, qui avait été mis par le hasard en contact avec lui,ld sang avait passé à l'intérieur et tachait la batiste blancbe.

— Oh 1 oh ! dit Montalais, car nos lecteurs l'ont sans doute déjà reconnue à toutes les manœuvres que nous avons décrites, oh! oh ! je ne lui rendrai plus ce masque, il est trop précieux maintenant.

Et, se levant, elle courut à un coffret de bois d'érable qoi renfermait plusieurs objets de toilette et de parfumerie.

— Non, pas encore ici, dit-elle, un pareil dépôt n'est pas de ceux que l'on abandonne à l'aventure.

Puis, après un moment de silence et avec nn sourire qni n'appartenait qu'à elle :

— Beau masque, ajouta Montalais, teint du sang de ce brave chevaUer, tu iras rejoindre au magasin des merveilles les lettres de La Valliére, celles de Raoul, toute cette amoureuse collection enfin qui fera un jour l'histoire de France et l'histoire de la royauté. Tu iras chez M. Malicome, continua !a folle en riant, tandis qu'elle commençait à se désiiabillei, chez ce digne M. Malicome, dit-elle en soufflant sa bougie, qui croit n'être que maître des appartements de Monsieur, et que je fais, moi, archiviste et historiographe de U

LE VICOMTE DE BRAG'ELONNE. 20D

maison de Bourbon et des meilleures maisons du royaume. Qu*il se plaigne, maintenant, ce bourru de Malicorne! Et elle tira ses rideaux et s*endormit.

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