‹ Le vicomte de Bragelonne; ou, Dix ans plus tard; complément des Trois mousquetaires et de Vingt ans aprèsChapitre 21 sur 25 · LE VOYAGE · texte numérisé non relu

LE VOYAGE

Le lendemain, jour indiqué pour îe départ, le roi, à onze heures sonnantes, descendit, avec les reines et Madame, le grand degré pour aller prendre son carrosse, attelé de six chevaux piaffant au bas de Tescalier.

Toute la cour attendait dans le Fer-à-Cheval en habits de voyage; et c'était un brillant spectacle que cette quantité de chevaux sellés, de carrosses attelés, d'hommes et de femmes entourés de leurs officiers, de leurs valets et de leurs pages.

Le roi monta dans son carrosse avec les deux reines.

Madame en fit autant avec Monsieur.

Les filles d'honneur imitèrent cet exemple et prirent place, deux par deux, dans les carrosses qui leur étaient destinés.

Le carrosse du roi prit la tête, puis vint celui de Madame, puis les autres suivirent, selon l'étiquette.

Le temps était chaud; un léger souffle d'air, qu'on avait pu croire assez fort le matin pour rafraîchir l'atmosphère, fut bientôt embrasé par le soleil caché sous les nuages, et ne s'infiltra plus, à travers cette chaude vapeur qui s'élevait du sol, que comme un vent brûlant qui soulevait une fine poussière et frappait au visage les voyageurs pressés d'arriver.

Madame fut la première qui se plaignit de la chaleur.

Monsieur lui répondit en se renversant dans le carrosse comme un homme qui va s'évanouir, et il s'inonda de sels et d'eaux de senteur, tout en poussant de profonds scj>*^s.

Alors Madame lui dit de son air le plus aimable :

— En vérité. Monsieur, je croyais que vous eussiez été assez galant, par la chaleur qu'il fait, pour me laisser mon carrosse à moi toute seule et faire la route à cheval.

— À cheval! s'écria le prince avec un accent d'efifroi qui

fit voir combien il était loin (Ta^érer à cet étrange xyr(^et;â cheval] Mais voas n*y pensez pas^ Madame^ tonte ma peaQ 8*en irait par pièces an contact de ce yent de feu. Madame se mit à rire.

— Vous prendrez mon parasol^ dît-elle.

- Et la peine de le tenir^ répondit Monsieur avec le plus grand sang-froid; d'ailleurs, je n'ai pas de cheval.

— Comment! pas de chevalt répliqua la princesse, qui, si elle ne gagnait pas Fisolement, gagnait du moins la taquinerie; pas de cheval? Vous faites erreur. Monsieur, car je vois là-bas votre bai favori.

— Mon cheval bai? s*<écria le prince en essayant d'exécuter vers laj^ortîère un mouvement qui lui causa tant de gêne, ^'il ne TaccompUt qu^à moiUé^ et qu^il se hâta de reprendre son immobilité.

— Oui, dit Madame^ votre cheval^ condmt en main §st M. de Mallcorae.

— Pauvre béte! répliqua le prince^ comme n va avoir chaud I

Et, sur ces paroles, il ferma les yeux, pareil à nn momant qui expire.

Madame, de son côté, s'étendit paresseusement dans l'autre coin de la calèche et ferma les yeux aussi, non pas pour dormir, mais pour songer tout à son aise.

Cependant le roi, assis swle devant de la voiture, dont il avait cédé le fond aux deux reines, éprouvait cette vîve contrariélé des aoàants inquiets qui, toujours, sans jamais assouvir cette soif ardente, désirent la vue de l'objet aimé, pois s'éloignent à demi contents sans s'apercevoir qu'ils ont amassé une soif plus ardente encore.

Le roi, marchant en tête comme nous avons dit, ne ponvait, de sa place, apercevoir les c^urosses des dames et des M es d'honneur, qui venaient les derniers.

11 M fallait, d'ailleurs, répondre aux étemelles interpellations de la jeune reine, qui, tout heureuse de posséda stm cher mari^ comme eUe disait dans son oubli de Tétiquette royale, l'investissait de tout son amour, le garrottait de tous ses soins, de peur qu'on ne vînt le lui prendre ou quH ne lui prît renvie de la quitter. ^

Anne d'Autriche, que rien n'occupait alors que les élancements sourds que, de temps en temps, eUe éprouvait dans le

%mn, Âmne ^Autriclie faisait joyeuse coateBance^ et, bicm qa'€Se devmât rimpa:tience du t<à, elle pr(^iigeait malideosesient soh supplice par des reprises ioMleiid^s ée conversatioB, au HHHuem où le roi, retombé en Iumb^wc^ commençait à y caresser ses secrètes amours.

Tout cela, petits soîos'de lapait de la reine, taquinerie de la part d'Anne d'Autrictie, lent <5ela finit par sembler insupportable «n roi, qui ne savait pas commande aux mouvements de son cœur.

^J m plaignit d'i^rd de la ekalew; c'était un ai^minement à d'autres plaintes.

Maà$ ee fut avec assez d'adresse pour ^inie MMie-Hiéfèse ne devinât point son but.

Prenant donc œ que «feait le roi au pied de la lettre, elle ^éventa Louis avec ses ptomes d'autredMd.

Mais, la chaleur passée, le roi se plaignit de crampes «t 4'ia^ietiees dans les jambes, «t cennne, juslement, le carrosse s'aFrêtait peur relayer :

— Voulez-vous que je descende avec vous? deoutnéa la reine. Mei aussi, j'ai les jambes inquiéles. flous ferons quelques pas à pied, puis les carrosses ndos rejoindront et mas y prendrons notre plaide.

Le roi fronça le sourcil ; c'est une rude épreuve que UâH sabir à son inâdèie la femme jalouse qui, opioique en proie i ia jalousie, s'dlnerve avec asset dte fmsasee pom* ne pas donner de prétexte à la cokère.

Néanmoins, le foi ne pouvait refi»^ : il aocep^ donc, descendit, donna le bras à ia r^ne, et ^ arec elle {^osieiirB pas, tandis que l'on cbaag^eadt de (iitvaux.

Tout en marchant, il jetait un ^eop d'^ieil «envieux sur les courtisans, qui avaient le iionlieurde £nre iaitHite à «itieval.

La reine s'aperçut bien#t que la pnMDeBaie à pied ne plaisait pas f|his an m que le voyage en Teilore. £ie 4»naandaéemc à reanonter enearrosse.

Le roi ta condirat ji^tfu'a* marciwpMd, mais ne i^emovta l^int avec eUe. il fit tr(ns pas en arnÀ«>et eter/te, dans la ûïe des eaiTosaes, i reeonmaître celui qui llntér^sait si vi^«- «lent.

A la portière du sixième^ apparaissait la blanche figure de LaVallière.

Gomme le roi, îfflmobiie à sa piace, se perdait en rêveries

sans voir que tout était prêt et que Ton n*attendait plus que lui, il enteudit, à trois pas, une voix qui l'interpellait respectueusement. C'était M. de Malicorne, en costume complet d'éeayer, tenant sous son bras gauche la bride de deux chevaux.

— Votre Majesté a demandé un cheval? dit-il.

— Un cheval ! Vous auriez un de mes chevaux? demanda le roi, qui essayait de reconnaître ce gentilhomme, dont la figure ne lui était pas encore familière.

— Sire, répondit Malicorne, j'ai au moins un cheval au service de Votre Majesté.

Et Malicorne indiqua le cheval bai de Monsieur, qu'avait remarqué Madame.

L'animal était superbe et royalement caparaçonné.

— Mais ce n'est pas un de mes chevaux. Monsieur ? dit le roi.

— Sire, c'est un cheval des écuries de Son Altesse Royale. Mais Son Altesse Royale ne monte pas à cheval quand il fait si chaud.

Le roi ne répondit rien, mais s'approcha vivement de ce cheval, qm creusait la terre avec son pied.

Malicorne fit un mouvement pour tenir l'étrier; Sa Majesté, était déjà en selle.g

Rendu à la gaieté par cette bonne chance, le roi courut tout souriant au carrosse des reines qui l'attendaient, et malgré Tair affaire de Marie-Thérèse :

— Ah! ma foi! dit-il, j'ai trouvé ce cheval et j'en profite. J'étouffais dans le carrosse. Au revoir. Mesdames.

Puis, s'inchnant gracieusement sur le col arrondi de sa monture, il disparut en une seconde.

Anne d'Autriche se pencha pour le suivre des yeux; û n'allait pas bien loin, car, parvenu au sixième carrosse, il fit plier les jarrets de son cheval et ôta son chapeau.

Il saluait La Valhère, qui, à sa vue, poussa un petit cri de surprise, en même temps qu'elle rougissait de plaisir.

Montâlais, qui occupait l'autre coin du carrosse, rendit an roi un profond salut. Puis, en femme d'esprit, elle feignit d'être très-occupée du paysage, et se relira dans le coin à gauche.

^ La conversation du roi et de La Valhère commença comme toutes les conversations d'amants, par d'éloquents regards et

par quelques mots d*abord vides de sens. Le roi expliqua comment il avait eu chaud dans son carrosse, à tel point qu'un cheval lui avait paru un bienfait.

'- Et, ajouta-t-il, le bienfaiteur est un homme tout à fait intelligent, car il m'a deviné. Maintenant, il me reste un désir, c'est <ie savoir quel est le gentilhomme qui a servi si adroitement son roi, et Ta sauvé du cruel ennui où il était.

Montalais, pendant ce colloque qui, dés les premiers mots, l'avait réveillée, Montalais s'étaitrapprochéeet s'était arrangée de façon à rencontrer le regard du roi vers la fin de saplirase.

Il en résulta que, comme le roi regardait autant elle que La Vallière en interrogeant, elle put croire que c'était elle que l'on interrogeait, et, par conséquent, elle pouvait répondre.

Elle répondit donc :

— Sire, le cheval que monte Votre Majesté est un des chevaux de Monsieur, que conduisait en main, un des gentilshommes de Son Altesse Royale.

— Et comment s'appelle ce gentilhomme, s'il vous plaît, Alademoiselle?

— M. de Malicome, sh*e.

Le nom ût son effet ordinaire.

— Malicome? répétale roi en souriant.

— Oui, sire, répliqua Aure. Tenez, c'est ce cavalier qui galope ici à ma gauche.

Et elle indiquait, en effet, notre Malicome, qui, d'un air béat, galopait à la portière de gauche, sachant bien qu'on parlait de M en ce moment même, mais ne bougeant pas plus sur la selle qu'un sourd et muet.

— Oui, c'est ce cavalier, dit le roi ; je me rappelle sa figure et me rappellerai son nom.

E^ le roi regarda tendrement La Vallière.

Aure n'avait plus rien à faire; elle avait laissé tomber le nom de Malicome; le terrain était bon; il n'y avait maintenant qu'à laisser le nom pousser et l'événement porter ses flraits.

inconséquence, elle se rejeta dans son coin avec le droit de faire à M. de Malicome autant de signes agréables qu'elle voudrait, puisque M. de Malicome avait eu le bonheur de plaire au roi. Comme on comprend bien, Montalais ne s'en fit paA faute. Et Malicome, avec sa fine oreille et son '^U sournois, empocha les mots :

— Tout va bien.

Le tout accompagné d'une pantomme qui renfermait tm semblant de baiser.

— Hélas! Mademoiselle, dît eufîn le roi, voilà que la tibOTté de la Cfaûpagne va cesser; votre service diez Madame sent plus rigooreax, et nous ne utrus verrons plus.

— Votre Majesté aime trop Madame, répondit Lorase, ponr ne pas venir chez elle souvent ; et quand Vott^ Majesté traversera la chambre. . .

— Ah ! dit le roi d'une voix tendre et qui baissait par degrés, s'apercevoir n'est point se voir, et cependam tt semble que ce soit assez pour vous.

Louise ne répon<fit rien; un sou^nr goi^it son coeur, mais elle étouffa ce soupir.

— Vous avez sur vous-même une grande puissance, dit le roi.

La Vallière sourit avec mélancolie.

— Employez cette force à aimer, continua4-fl, «t je bénirai Dieu de vous l'avoir donnée.

La Vallière garda le silence, mais leva sur le roi mi œil chargé d'amour.

Alors, comme s'il eût été dévoré par ce brûlant regard, Louis passa la mam sur son front, et, pressât son dieval des genoux, lui fit faire quelques pas en avant.

Elle, renversée en arrière, I'œH demi-ctes, couvait ds regard ce beau cavalier, dont les ptanes ondoyaient au veni; elle aimait ses bras, arrondis avec grâce; sa jaœabe, fine et nerveuse, serrant les flancs du cheval; cette coupe arronAe de profil que dessinaient de beaux cheveux bouclés, se relevant parfois pour découvrir une oreaierose et chiurniasce.

Enfin, elle aimait, la pauvre enfant, et elle s'enivraH de son amour. Après un instant, le roi revint près d'eHe.

— Ohî fit-il, vous ne voyez donc pas que votre sflencew* perce le cœur! Oh! Mademoiselle, que vous devez êlre^»pitoyable lorsque vous êtes résolue a quelque rupture; fms je vous crois changeante... Enfin, enfo, je crains cet aiasar profond qui me vient pour vous.

— • Oh ! sire, vous vous trompez, dît La Vallière, qasmé j'jémerai, ce sera pbmr toute la vie.

— Quand vous annerezl décria le roi avec doidecff; ^poi! vous n'aimez donc pas?

LE VIGÛMTE DE BBAGELONNE. 915

cacha son visage dans ses mains.

— Voyez-vous, voyez-vous, dit le roi> que f aî raison de vous accuser; voyez-vous que vous êtes changeante, capricieuse, coquetta peut-ôtre^ v#yezrvoas l Oh ! mon D^eu î mon Dieu!

«— Oh ! non, dit-elle ; cassurez-vous, sire; non, non^ nonf

— Promettez-moi donc alors que vous serez toujours la même pour moi?

— Oh ! toujours, site.

— Que vous n'aurez point de ces duretés qui brisent le cœur, point de ces changements soudains qui me donneraient la mort?

— Non! oh! non.

— Eh bien, tenez, j'aime les promesses, j'aime à mettre sous la garantie du serment, c*est-à-dire sous la sauvegarde de Dieu, tout ce qui intéresse mon cœur et mon amour. Promettez-mpi,ou plutôt jurez-mot, jurez-moi que s^ dans cette vie que nous allons commencer, vie toute (9e sacrifiées, de mystères, .de douleurs, vie toute de contre-temps et de maK entendus; jurez-moi que si nous nous sommes trompés, que si nous nous sommes mat compris, que si sous nous sommes £ait un tort, et c'est un crime en amour, jure^-moi, Louise î...

Elle tressaillit jusqu'au fond de Tâme; e^était la première fois qu'elle entendait son nom prononcé «nni par se» ray»! amant.

Quanta Louis, ôtant son gant, il étendit la mm Jusque dans le carrosse.

— Jurez-moi, continua-^!!, que, dans toute:» nos querettes, jamais, une fois loin l'un de l'autre, jamais nouB-setaisseroBs passer la nuit sur une bromHe sans qu*uae visite, ou tout au moins un message de Fun de nous aitte perler a Fautre la consolation et le repos.

La Vallière prit dans ses deux nains flroidesi la ourin brûlante de son amant, et la serra doucement, jasqiL'à ce qu'un mouvement du cheval, effrayé par la rototien e«la proximité delà Foue, l'arrachât à ce bonheur.

EMe avait juré.

— Retournez, sire, dil-eHe, petBiiraez pré» 4m re»ee; je sens un orage là-bas, un orage qw mesacenoneonif.

Louis obéit, salua mademoisellle êe Mostalwel partit au galop pour rejoindre le carrosse des reines.

En passant, il vi4 celui de Monsieur qui çlonnait. Madame ne dormait pas, elle.

Elle dit au roi, à son passage :

— Quel bon cheval, sire !... N'est-ce pas le cheval bai de Monsieur?

Quant à la Jeune reine, elle ne dit rien que ces mots :

— Êtes-vous mieux, mon cher sire?

TRIUM-FÉMINAT.

Le roi, une fois à Paris, se rendit au conseil et travailla une partie de la journée. La reine demeura chez elle avec la reine mère, «t fondit en larmes après avoir fait son adieu an roi.

— Ah! ma mère, dit-elle^ le roi ne m'aime plus. Quedeviendrai-je, mon Dieu?

— Un mari aime toujours une femme telle que vous, répondit Anne d'Autriche.

— Le moment peut venir, ma mère^ où il aimera une autre femme que moi.

— Qu'appelez-vous aimer?

— Oh! toujours penser à quelqu'un, toujours rechercher cette personne.

— Estrce que vous avez remarqué, dit Anne d'Autriche, que le roi fît de ces sortes de choses ?

— Non, Madame, dit la jeune reine en hésitant.

— Vous voyez bien, Marie !

~ Et cependant, ma mère, avouez que le roi me délaisse?

— Le roi, ma fille, appartient à tout son royaume.

— Et voilà pourquoi il ne m'appartient plus, à moi; voilà pourquoi je me verrai, comme se sont vues tant de reinesi délaissée, oubliée, tandis que l'amour, la gloire et les honneurs seront pour les autres. Oh! ma mère, le roi est si beau ! Combien lui diront qu'elles l'aiment, combien devront l'aimer!

— Il est rara que les femmes aiment un homme dans le

roi. Hais cela dAMl arriver^ j'en doate^ souhaitez plutôt^ Harie^ qae ces femmes aiment réellement votre mari. D'abord^ Tamom* dévoué de la maUresse est un élément de dissolution rapide pour Tamonr de Tamant; et puis^ à force d'aimer^ la maîtresse perd tout empire sur l'amant^ dont elle ne désire ni la puissance ni la ricbesse^ msâs Tamour. Souhaitez donc que le roi n'aime guère^ et que sa^aîtresse aime beaucoup!

— Oh! ma mère^ quelle puissance que celle d'un amour profond.

— Et vr>^ dites que vous êtes abandonnée?

— C'est vrai, c'est vrai, je déraisonne... 11 est un supplice pourtant, ma mère, auquel je ne saurais résister.

— Lequel?

— Celui d'un heureux choix, celui d'un ménage qu'il se ferait à côté du nôtre; celui d'une famille qu'il trouverait chez une autre femme. Oh! si je voyais jamais des en&nts auroi... j'en mourrais!

— Marie! Marie! répliqua la reine mère avec un sourire, et elle prit la main de la jeune reine; rappelez-vous ce mot que je vais vous dire, et qu'à jamais il vous serve de consolation : Le roi ne peut avoir de dauphin sans vous, et vous pouvez en avoir sans lui.

A ces paroles, qu'elle accompagna d'un expressif éclat de rire, la reine mère quitta sa bru pour aller au-devant de Madame, dont un page venait d'annoncer la venue dans le grand cabinet.

Madame avait pris à peine le temps de se déshabiller. Elle arrivait avec une de ces physionomies agitées qui décèlent un plan dont l'exécution occupe et dont le résultat inquiète.

— Je venais voir, dit-elle, si Vos Majestés avaient quelque fatigue de notre petit voyage?

— Aucune, dit la reine mère.

— Un peu, répliqua Marie-Thérèse.

— Moi, Mesdames, j'ai surtout souffert de la contrariété.

— Quelle contrariété? demanda Anne d'Autriche.

— Cette fatigue que devait prendre le roi à courir ainti â dieval.

— Bon ! cela fait bien au roi.

— Et je le lui ai conseillé moi-même, dit Marie-Thérèse en pâlissant

T. »V. iî

Digitizëd by VjOOQIC

Madame ne répondit rien à cela ; seulement^ nn de ces sourires qai n^aj^partenaieni^'àelie se dessina sur ses lè;Tre% sans fiasser sor \e reste de sa physionomie; pois^ changeant aussitôt la tournure de la conversation :

» Nous retrouvons Paris tout semblable an Paris que nous avons quitté : toujours des intrigues^ toujours des trames, toujours des coquetteries.

— Intrigues!... Quelles intrigues? demanda la reine mère.

— On parle beaucoup de M. Fooquet et de madame Piessis-Bellière. .

— Qui s'inscrit ainsi au numéro dix mille? répliqua la reine m^e. Mais les trames^ s'il-vous plaît?

— Nous avons^ à ce <pi*il paraît, des démêlés avec la Hollande.

— Gomment cela?

— Monsieur me racontait cette histoire des médailles.

— Âhl s*éeria la jeune reine^ ces médaiUes frappées en Hollande... où Ton voit un nuage passer sur le soleil da roi. Vous avez tort d'appeler eda de û trame, c'est de Yntjure.

— Si méprisable^ qae le roi la méprisera, répondit la reine mère. Mais,, que disiez-vous des coquetteries? Est-ce qœ vous voudriez parler de madame d'Olonne?

— Non pas, non pas; je chercherai plus près de nons.

— Casa de %utedy, murmura la reine mé^^ sans remuer \&& lèvres, à Toreille de sa bru.

Madame n'entendit rien et continua :

— Vous savez l'affreuse nouvelle?

— Oh! oui, cette blessure de M. de Guidie.

— Et vous l'attrtt)uez„ comme tout le monde,, à un accîdeni de chasse? >

— Mais oui, firent les deux reines, cette fo^ intéressées. Madame se rapprocha.

— Un duel, dit-elle tout bas*

— Ah! fit sévèrement Anne d'Autriche, aux oreilles de qui sonnait mal ce mot duel, proscrit en FVance depiûs qu'eUe y régnait.

— Un déplorable duel, qui a failli coûter, à Monsieur, deux de ses meilleurs amis; au roi, deux bons serviteurs.

— Pourquoi ce duel ? demanda la jeune reine animée d*un instinct secret.

LE TIGOMtB DE BRAGELONNE. 2Ï9

^ Co(iaetterfeB> répéta tttompbal^ftem Madame. Cet mestjdeur» eut é^ê&tfé sur larerta d^uiie dame : Vm a bourré qae Pallas 4tait peu de ebose à eôté d'elle; Yaeme a préfNttâù ^e cette dame vaàt^ Vémis aesiçaiit Mare, ei^ ma foi! ces messieurs ont combatta coiffiae Heetor et AeàiUe*

fw ?éiit» agaçant libare? se dBf tooi ïm It jeane reiiie, sans oser approfondir l'allégorie.

— Qui est cette dame? demanda nettenMai Anne d'An* trfèhe. Vous avez dit^ je croid^ une danie éfhonnetirt

^ L*ai-je £tt fit Madan^.

-« Oui. Je croyais même toc» avoir emendu la nommer.

— Sarez^v&os patine femme de cette m^e est ftmeste à une maison royale?

^ C'est mademoiselle de La YaMière? M h, r^e mère.

— Mon Dfeti, otti, c'est cette petite lakte^

^ le la croyaie fiancée à un gentiUicmime qtâ n'est ni K. de Guiche ni H. de Wardes^ )e soppoM?

•— C'est possible^ Madame.

La jeune reine prit une tapisserie^ qu'Ole dé^ avecune affectation de tranqoiffité, démeittie par le tremblement de ses doigts.

— Que partie2-tot» de Véttc» et de Mars? pom^uivit la reine mère; est-ce qu'il y a un Mars?

— JElle s'en vante.

— Vous venez de dire (ju'elle s'en vante? -«^ C'a été la cause du combat.

^ Et M. de Gufcbe a soutenu la cause de Bbrs?

— Oui, certes, en bon serviteur.

-** En bon servitemr ! «'écria la jeune reine oubliant toute réserve poiff laisser échapper sa jaloi:«ie; servUeur de qui?

— Mars^ répliqua Madlame^ ne panvattC être défendu qu'aux dépens de cette Vénus, M. de Guic^ie'a soutenu l'innocence absolue de Mars, et affirmé sana doute que Vénus S'en vantait.

^ Et M. de Wardes, dit tranquillement Anne d'Âutiriehe, propageait le bn]ét que Vénus avait raison?

— Ah! de Wardes, pensa Madame, vous payerez cher cette blessure faite au plus noble dfôs hon^eies.

Et elle se mit à charger de Wardes avec tout l'achame* ment possible, payant ainsi la dette du blessé et la sienne aT6C la certitude qu'elle faisait pour l'avenir la ruine de son

ennemi. Elle en dit tant^ qae Manicamp, s*il se fût trouvé là, eût regretté d'avoir si bien servi son ami, puisqu'il en résultait la mine de ce malheureux eimemi.

-*• Dans tout cela, dit Anne d'Autriche, je ne vois qu'une peste, qui est cette La Vallière.

I^ jeune reine reprit son ouvrage avec une froideur absolue.

Madame écouta.

— Est-ce que tel n'est pas votre avis? lui dit Anne d'Autriche. Est-ce que vous ne faites pas remonter à elle la cause de cette querelle et du combat?

Madame répondit par un geste qui n'était pas plus une affirmation qu'une négation.

— Je ne comprends pas trop alors ce que vous m'avez dit touchant le danger de la coquetterie, reprit Anne d'Autridie.

— Il est vrai, se hâta de dire Madame, que, si la jeune personne n'avait pas été coquette. Mars ne se serait pas oocupé d'elle.

Ce mot de Mars ramena une fugitive rougeur sur les joues de la jeune reine; mais elle ne continua pas moins son ouvrage commencé.

— Je ne veux pas qu'à ma cour on arme ainsi les hommes les uns contre les autres, dit flegmatiquement Anne d'Autriche. Ces mœurs furent peut-être utiles dans un temps où la noblesse, divisée, n'avait d'autre point de ralliement quela galanterie. Alors les femmes, régnant seules, avaient le privilège d'entretenu* la valeur des gentilshommes pardesessais fréquents. Mais aujourd'hui. Dieu soit loué! il n'y a qu'un seul maître en France. A ce maître est dû le concours de toute force et de toute pensée. Je ne souffrirai pas qu'on enlève à mon fils un de ses serviteurs.

Elle se tourna vers la jeune reine.

— Que faire à cette La Vallière? dit-elle.

— La Vallière? fit la reine paraissant surprise. Je ne connais pas ce nom.

Et cette réponse fut accompagnée d'un de ces sourires glacés qui vont seulement aux bouches royales.

Madame était elle-même une grande princesse, grande par l'esprit, la naissance et l'orgueil; toutefois, le poids de cette réponse l'écrasa; elle fut obligée d'attendre un moment pour se remettre.

— C'est une de mes filles d'honneur, répliqua-t-elle avec on salut.

— Alors, répliqua Marie-Thérèse du même ton, c'est votre affaire, ma sœur... non la nôtre.

—Pardon, reprit Anne d'Autriche, c'est mon affaire, à moi. Et je comprends fort bien, poursuivit-elle en adressant à Madame un regard d'intelligence, je comprends pourquoi Madame m'a dit ce qu'elle vient de me dire.

— Vous, ce qui émane de vous. Madame, dit la princesse anglaise, sort de la bouche de la Sagesse.

— En renvoyant cette fille dans son pays, dit Marie-Thérèse avec douceur, on lui ferait une pension.

— Sur ma cassette ! s'écria vivement Madame.

— Non, non. Madame, interrompit Anne d'AutricJie, pas d'éclat, s'il voiS plaît. Le roi n'aime pas qu'on fasse parler mal des dames. Que tout ceci, s'il vous pMt, s'achève en famille.

— Madame, vous aurez l'obligeance de faire mander ici cette fille.

— Vous, ma fille, vous serez assez bonne pour rentrer un moment chez vous.

Les prières de la vieille reine étaient des ordres. Marie- Thérèse se leva pour rentrer dans son appartement, et Madame pour faire appeler La Vallière par un page.

PBE1I1È1US QUERELLE.

La Vallière entra chez la reine mère, sans se douter le moins du monde qu'il se fût tramé contre elle un complot dangereux.

Elle croyait qu'il s'agissait du service, et jamais la reine mère n'avait été mauvaise pour elle en pareille circonstance. D'ailleurs, ne ressortant pas immédiatement de l'autorité d'Anne d'Autriche, elle ne pouvait avoir avec elle que des rapports officieux, auxquels sa propre complaisance et le

ftng (te Faufiiiste prineesse lui faisatont un devoir de âonner toute la bonne grâce possible.

Elle s'avança àtmo Te» Ia neise môr» avee œ «ondre placide et doux qui faisait sa pim^aie beajoté^

Comnia die ne s'aç^rodbait pas asaez, Anna d'Ântriche toi ât &gBê éB venir jus({a*à sa dbaise.

Alors Madteun^ rentra^ H, d'un air parfaitement tran^pûlie, s'assit près de sa belle-iaôre^ en repr^Mit fouvrage eommencé par liarie-Thérèse.

La Vallière^ au lieu de Tordre «pi'dle s'aHendail à reee^ voir snf'-te-ehanp^ s'aperçut de ces préanboles, et interrogea curieusement^ lânon avec inquiétude, le visage des d«n: princesses.

Anne réftédiissaîL

Madame conservait one ^eetalion dludiérenee qui e^ alarmé de moins timides.

— Mademoiselle, fit soudain la reine mère sans songera modérer sonâecent espagnol, ea (p'elle »e m^iupait Jamais de faire à moins qu'elle ne fût en colère, venez un peu, qne nous causions de vous, puisqpie tout le monde en casse.

— De moi? s'écria La Vallière en pâlissant.

— Feignez de l'igneifier, belle; savez-vous le dttel de M. de Guicbe et de M. de Wardes?

— Mon lK#a ! Madame, le bruit en est venu bler jnsqn'à moi, répliqua La Vallière en joignant les mains.

— Et vous ne l'aviez pas senti d'avance, ce bruit?

— Pourquoi l'eussé-je senti. Madame?

— Parce que deux hommes ne se battent jamais sans motif, bt que vous deviez connaître les motifs de Fanimositc des deux adversaires.

— Je l'ignorais absolument. Madame.

— £l'est un système de défense un peu banal que la négation persévérante, et,vous qui êtes un bel esprit. Mademoiselle, vous devez fuir les banalités. Autre chose.

— Mon Dieu! Madame, Votre Majesté m'épouvante avec cet air glacé. Aurais-je eu le malheur d'encourir sa disgrâce?

Madame se mit à nre. La Vallière la reg^da d'un air stupéfait.

Anne reprit :

*- Ma disgrâce !... Ëneourir ma disgrâce! Vous n'y pensez pas, mademoiselle de La Vallièro il faut que je pense aox

LE TICOMTB I>E BRAGELONNE. m

gens pour les prendre en disgrâce» le ne pense à tous que parce <|u*on parle de vous un peu trop, et je n'aime poin^ fu*on parie des allés de tda cour.

— Votre Majesté me tait rhonnenr de me le d^e, r^iqua La VaUière effrayée; mais je ne comprends pas en quoi Ton peut s'occuper de moi.

— le m'en vais donc tous le dire. M. de (iœcfee aurait eu à vous défendre.

— Moi?

— Vous-même. (Test d'un chevalier, et les belles aventurières aiment que les dievaliers lèvent la lance pour elles. Moi, je hais les champs, alors je hais surtout ies aventures et... faites-en votre profit.

La Vallière se plia aux pieds de la reine, qui lui tourna le dos. Elle tendit les mains à Madame, qui lui rit au nez. Un sentiment d'orgueil la releva.

— Mesdames, dit-elle, j'ai demandé quel est mon crime; Votre Majesté doit me le dhre, et je remarque que Votre Majesté me condamne avant de m'avoir admise à me justifier.

— Eh! s'écria Anne d'Autriche, voyez donc les belles phrases. Madame, voyez donc les beaux sentiments; c'est une infante que cette fille, c'est une des aspirantes du grand Cyrus... c'est un puits de tendresses et de formules héroïques. On voit bien, ma toute belle, que nous entretenons notre esprit dans le commerce des têtes couronnées.

La Vallière se sentit mordue au cœur; elle devint non plus pâle, mais blanche comme un lis, et toute sa force Tabandonna.

— Je voulais vous dire, interrompit dédaigneusement la reine, que, si vous continuez à nourrir des sentiments pareils, vous nous humilierez, nous femmes, à tel point que nous aurons honte de figurer près de vous. Devenez simple. Mademoiselle. A propos, que me disait-on? vous êtes fiancée, je crois?

La Vallière compilma son cœur, qu'une souffrance nouvelle venait de déchirer.

^ Répondez donc quand on vous parie ?

— Oui, Madame.

— A un gentilhomme?

»— Oui, Madame.

— Qui s'appelle?

— M. le vicomte de Bragelonne.

— Savez-vous que c'est un sort bien heureux pour vous, Mademoiselle^ et que^ sans fortune^ sans position... sana grands avantages personnels^ vous devriez bénir le ciel qui vous fait un avenir comme celui-là?

La Vallière ne répliqua rien.

— Où est-il, ce vicomte de Bragelonne? poursuivit la reine.

— En Angleterre, dit Madame, où le bruit des succès de Mademoiselle ne manquera pas de lui parvenir.

— G ciel ! murmura La Vallière éperdue.

— Eh bien. Mademoiselle, dit Anne d* Autriche, onfen revenir ce garçon-là, et on vous expédiera quelque part avec lui. Si vous êtes d'un avis différent, les filles ont des visées bizarres, fiez-vous à moi, je vous remettrai dans le bon chemin : je Tai fait pour des filles qui>ne vous valaient pas.

La Vallière n'entendait plus. L'impitoyable reine ajouta:

— Je vous enverrai seule quelque part où vous réfléchirez mûrement La réflexion calme les ardeurs du sang; elle dévore toutes les illusions de la jeunesse. Je suppose qoe vous m'avez comprise?

— Madame! Madame !

— Pas un mot.

— Madame^ je suis innocente de tout ce que Votre Majesté peut supposer. Madame, voyez mon désespoir. J'aime, je respecte tant Votre Majesté !

— Il vaudrait mieux que vous ne me respectassiez pas, dit la reine avec une froide ironie. Il vaudrait mieux que vous ne fussiez pas innocente. Vous figurez-vous, par hasard, que je me contenterais de m'en aller, si vous aviez commis la faute?

— Oh! mais. Madame, vous me tuez!

— Pas de comédie, s'il vous plaît, ou je me chaîne du dénoûment. Allez, rentrez chez vous, et que ma leçon vous profite.

— Madame, dit La Vallière à la duchesse d'Orléans, dont elle saisit les mains, priez pour moi, vous qui êtes si bonne!

— Moi? répliqua celle-ci avec une joie insultante, moi bonne?.. Ah! Mademoiselle, vous n'en pensez pas un mot!

Et, brusquement, elle repoussa la main de la jeune fille. Celle-ci, au lieu de fléchir, comme les deux princesses

pouvsdent l'attendre de sa i)âleur et de ses larmes, reprit tout à, coup son calme et sa dignité ; elle fit une révérence profonde et sortit.

— Eh bien, dit Anne d'Autriche à Madame, croyez-vous qu'elle recommencera?

— ie me défie des caractères doux et patients, répliqua Madame. Rien n'est plus courageux qu'un cœur patient^ rien n'est plus sûr de soi qu'un esprit doux.

— Je vous réponds qu'elle pensera plus d'une fois avant de regarder le dheu Mars.

— A moins qu'elle ne se serve de son boucher, riposta Madame.

Un fier regard de la reine mère répondit à cette objection, qui ne manquait pas de finesse, et les deux dames, à peu près sûres de leur victoire, allèrent retrouver Marie-Thérèse, qui les attendait en déguisant son impatience.

n était alors six heures et demie du soir, et le roi venait de prendre son goûter. Il ne perdit pas de temps ; le repas fini, les affahres terminées, il prit de Saint-Aignan par le bras et lui ordonna de le conduire à l'appartement de La Vallière.

Le courtisan fit une grosse exclamation.

— Eh bien , quoi ? répliqua le roi ; c'est une habitude à prendre, et, pour prendre une habitude, il faut qu'on commence par quelques fois.

— Mais, sire, l'appartement des filles, ici, c'est une lanterne : tout le monde voit ceux qui entrent et ceux qui sortent. Il me semble qu'un prétexte. .. Celui-ci, par exemple.. .

— Voyons.

— Si votre Majesté voulait attendre que Madame fût chez elle.

— Plus de prétextes ! plus d'attentes! Assez de ces contretemps, de ces mystères; je ne vois pas en quoi le roi de France se déshonore à entretenir une fille d'esprit. Honni soit qui mal y pense !

— Sûre, sire. Votre Majesté me pardonnera un excès de zèle..,

— Parle.

— Et la reine?

— C'est vrai! c'est vrai! Je veux que la reine soit toujours respectée. Eh bien, encore ce soir, j'irai chez made-

n< LB VICOMTE D« BUAGELONNE.

moisella de La ValUère ^ et puis^ ce jour passée je prendrai tous les prétextes que tu Toadras.Demain^nous chercherons: ce soir^ je n'ai pas le temps.

De SaintF-Aignan ne répUqoa pas; il descendit le degré devant le roi et traversa les cours- avec nnf honte que n'^- ' isu^i poin> 08t insigne honnewr de servir â*appni au toL

C'est que de SaintoAignan vools^t se conserver tout confit dans Tesprit de Madame et des deux reines. Cest qu'il ne voulait pas non plus déplaire à mademoiselle de La Valllère> et que^ pour faire tant de belles choses^ il était difficile de ne pas se heurter à quelques difficultés.

Or^ les fenêtres de la jeune reine^ celles de la reine méfo» celles de Madame elle-même donnaient sur la cwjr des fflles. Être vu conduisant le roi^ c'était rompre avec trois grandes princesses, avec trois fennnes d'un crédit inamovible^ pour le faible appât d'un éphémère crédit de maîtresse.

Ce malbaurem^ 4e Saint^ignan^ qui avait tant de courage pour protéger La Vallière sous les quinconces ou dans le parc de Fontainebl^u, ne se sentait plus brave à ia grande lumière : il trouvait mille déùiuts àcette fiUe^ et bitkit d'en faire part au roi.

Mais son supplice fii^t; les eoun forenl traversées. Pas un rideau ne se souleva, pas une fenêtre ne s'ouvrit. Le roi marchait vite : d'abord à cause de son impatience, puis & cause des longues jambes de de SainWÀignan, fui le iHrécé* dait.

A la porte, de Satot^gman voulut s*édl^ser; le roi le retint.

C'était une délicatesse dont le courtisan se fût bien passé.

Il dut suivre Louis cAmz La Vallière.

A l'arrivée du monarque, la jeune fille achevait d'essuyer ses yeux; elle le fit si ppécipitamment, que le roi t'en aperçut Il ia questionna oomne ua amant intéressé; il la pressa.

•^ Je n'ai rien, dit-€^, sire.

— Biais, enfin, vous pleunez.

'"i-Oh! non pas, sire.

— Regardez, de Saint-Aignan^ est-ce que je me trmnpef De Saint-Aignan dut répondre; mais il était bien emimr-

rassé.

^ Eafii^ V0U9 av«K les yeux ronges» Madenoisefie, dit le roi.

LE YICOMTfi DE BRAGELONNE. tr

— La poussière éa ebeoBB^ être.

* Mais non^ mais non^ yoos n'avez pas cet a^ de satisfactkm qm tous rend si belle et si attrayante. Yoos ne me re« gSHTdexpas.

— Sire!

— Que dis-jel vous évitea mes regards.

Elle se détournait en effet.

— Mais^ au nom du del^^u^y a4-flT demania Louis, dont l0 sang bouillait.

— Rien, encore une fois, sire; et je siris prête à montrer à Votre Majesté que mon esprit est aussi libre qu'elle le déflve.

— Votre esprit Hbre, quand je vous vels embarrassée de tout, même de votre geste ! Est-ce que l'on vous aurait blessée, fâchée?

— Non, non, sire.

— Oh ! c'est qu'il faudrait me le dédarer! dit le jeune prince avec des yecoi étincelants.

— Ma»s personne, ^re, persenne ne m'a offensée.

— - Alors, voyons, reprenez cette rêveuse gaieté on celle jeyeuse m^ncdie que j'aimai en vcms ce matin; voyons... degrâeet

— Oui, sire, oui!

Le roi frappai pied.

— Voilà qui est inexplicable, dit-il, un changement pa»

Et â regarda de Saint-Aignan, qnà, M aussi, l'apercevait bien de cette morne langueur de La Vallière, coifime aussi de fimpatienee du rai.

Louis eut beau prier, il eut beau singéner à combattre •elte disposiûon fatale, la jeune fflle était brisée; l'aspect même de la mort ne l'eût pas réveWée de sa torpew.

Le roi vit dans eene^ négative facilité un mystère désobligeant; il se Bût à regapAer acteur de lui dTiÉui air 8oi]q^ çonneux.

Justement il y avait dans la chambre de La Vallière cm portrait, en miniature, d'Atfaoe. *

Le roi vit ce portrait, qui fèssemblait beaucoup i Bragi^ lenne; car il avait été laît pendaal lajeuneseediicQmile.

fi attacha sur cette pei«ture des regarâs menaçaUs.

La Vallière, dans l'état tf oppression où ell» te trovfiil et

à cent lieues^ d'ailleurs^ de^ penser à cette peinture^ ne pot deyiner la préoccupation du roi.

Et cependant le roi s'était jeté dans un souvenir terrible qni^ plus d'une fois^ avait préoccupé son esprit^ mais qu'il avait toujours écarté.

Il se rappelait cette intimité des deux jeunes gens depuis* leur naissance.

Il se rappelait les fiançailles qui en avaient été la suite.

Il se rappelait qu'Âthos était venu lui demander la main de La Valliére pour Raoul.

Il se figura qu'à son retour à Paris, LaYallière avait trouvé certaines nouvelles de Londres, et que ces nouvelles avaient contre-balancé Tinfluence que, lui, avait pu prendre sur elle.

Presque aussitôt il se sentit piqué aux tempes par le taon faroucbe qu'on appelle la jalousie.

Il interrogea de nouveau avec amertume.

La ValUère ne pouvait répondre : il lui Dallait tout dire, fl lui fallait accuser la reine, il lui fallait accuser Madame.

C'était une lutte ouverte à soutenir avec deux grandes et puissantes princesses. ,

Il lui semblait d'abord que, ne faisant rien pour cacher ce qui se passait en elle au roi, le roi devait lire dans son cœur à travers son silence.

Que, s'il l'aimait réellement, il devait tout comprendre, tout deviner.

Qu'était-ce donc que la sympathie, sinon la flamme divine qui devait éclairer le cœur, et dispenser les vrais amants de la parole?

Elle se tut donc, se contentant de soupirer, de pleurer, de cacher sa tête dans ses mains.

Ces soupirs, ces pleurs, qm avaient d'abord attendri, puis effrayé Louis XIY, Tirritaient maintenant.

Il ne pouvait supporter l'opposition, pas plus l'opposition des soupirs et des larmes que toute autre opposition. .

Toutes ses paroles devinrent aigres, pressantes, agrès-

C'était une nouvelle douleur jointe aux douleurs de la jeune fille. *

Elle puisa, dans ce qu'elle regardait comme une injustice de la part de son amant, la force de résister non-seulement aux autres^ mais encore à celle-là.

Le roi commença à accuser directement.

La Vallière ne tenta même pas de se défendre; elle supporta toutes ces accusations sans répondre autrement qu'en secouant la téte^ sans prononcer d'autres paroles que ces deux mots {m s'échappent des cœurs profondément affligés :

— Mon Dieu! mon Dieu!

Mais, au lieu de calmer l'irritation du roi, ce cri de dou^ leur l'augmentait : c'était un appel à une puissance supérieure à la sienne, à un être qui pouvait défendre La Vallière contre lui.

D'ailleurs, il se voyait secondé par de Saint-Aignan. De Saint-Aignan, comme nous l'avons dit, voyait l'orage grossir; il ne connaissait pas le degré d'amour que Louis XIV pouvait éprouver; il sentait venir tous les coups des trois princesses, la ruine de la pauvre La Vallière, et il n'était pas assez chevalier pour ne pas craindre d'être entraîné dans cette ruine.

De Saint-Aignan ne répondait donc aux interpellations du roi que par des mots prononcés à demi-voix ou par des gestes saccadés, qui avaient pour but d'envenimer les choses et d'amener une brouille dont le résultat devait le déUvrer du souci de traverser les cours, en plein jour, pour suivre son illustre compagnon chez La Vallière.

Pendant ce temps, le roi s'exaltait de plus en plus,

11 fit trois pas pour sortir et revint.

La jeune fille n'avait pas levé la tête, quoique le bruit des pas eût dû l'avertir que son amant s'éloignait.

U s'arrêta un instant devant elle, les bras croisés.

— Une dernière fois. Mademoiselle, dit-il, voulez-vous parler? Voulez-vous donner une cause à ce changement^ à cette versatilité, à ce caprice ?

— Que voulez-vous que je vous dise, mon Dieu î murmura La Vallière. Vous voyez bien, sire, que je suis écrasée en ce moment! vous voyez bien que je n'ai ni la volonté, ni la pensée, ni la parole!

— Est-ce donc si difficile de dire la vérité? En moins de mots que vous ne venez d'en proférer, vous l'eussiez dite!

— Mais, la vérité, sur quoi?

— Surtout.

La vérité monta, en effet, du cœur aux lèvres de La Val- Bère. Ses bras firent un mouvement pour s'ouvrir; mais sa

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bouche resta muette^ ses bras retomberai. La pauvre enfuit n'avait pas encore été assez malheoreose ponr risqaer mie pareille révélatioii.

— Je ne sais rien, balbutia-t-dle.

— Ofa ! c'est plus que de ht coquetterie, s'écria le roi; c'est plus que du caprice : c'est de la trahison !

Et, cette fois, sans que rien rarrétât, sans que les tiraillem^ts de son cœur pussent le faire retourner en arrière, il s'élança hors ée la chambre avec un geste désespéré.

De Saint- Aignan le suivit, ne demandant pas mieux que de partir.

Louis XIV ne s'arrêta que dans Tescsdier, et, se tamponnant à la rampe :

— Vois-tu, dit-îl, j'ai été indignement dupé. «* Comment cela, sire? demanda le favori.

-^ De Guiche s'est battu pour le vicomte de Brageloxme. Et ce Bragelonne!... «-£3ibîen?

— Eh bien, eHe Fanne toujours ! Et, en vérité, de Saint- Aignan, je mourrais de honte si, dans trois jours, il me restait encore un atome de cet amour dans le coeur.

Et Louis XIV reprit sa course vers son appartement à hn.

— Ah! je l'avais bien dit à Votre Majesté, murmura de Saint-Aignan en continuant de smvre le roi et en guettant timidement à toutes les fenêtres.

Malheureusement, il n'en fut pas à la sarûe conune il en avait été à l'arrivée.

Un rideau se souleva; derrière était Madame.

Madame avait vu le roi swUr de rappartemmit des filles d'honneur.

Elle se leva lorsque le roi fut passé, et sortit précipitamment de .chez efie; ehe monta, denx par deux, les mardies de l'escalier qui conduisait à eette chambre d'où venait de sortir le rm.

^ il TICOMTl DE BRAGELONNE. S3i

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