‹ Le vicomte de Bragelonne; ou, Dix ans plus tard; complément des Trois mousquetaires et de Vingt ans aprèsChapitre 4 sur 25 · LE 7EU 1)0 ROI · texte numérisé non relu

LE 7EU 1)0 ROI

Fouquet assistait^ comme Favait dit d'Artagnan^ au jeu du roi.

Il semblait que le départ de Buckingham eût jeté du baume sur tous les- cœurs ulcérés la veille.

Monsieur, rayonnant, faisait mille signaux affectueux à sa mère.

Le comte de Guiche ne pouvait se séparer de Buckingham, et, tout en jouant, il s'entretenait avec lui des éventualités de son voyage.

Buckingham, rêveur et affectueux conmie un homme de cœur qui a pris son parti, écoutait le comte et adressait de temps en temps à Madame un regard de regrets et de tendresse éperdue.

La princesse,- au sein de son enivrement, partageait en»core sa pensée entre le roi, qui jouait avec elle ; Monsieur^ qui la raillait doucement sur des gains considérables; et de Guiche, qui témoignait une joie extravagante.

Quant à Buckingham, elle s'eur occupait légèrement; pour elle, ce fugitif, ce banni était un souvenir, non plus un homme.

Les cœurs légers sont ainsi faits; entiers au présent, ils rompent violemment avec tout ce qui peut déranger leuFS petits calculs de bien-être égoïste.

Madame se fût accommodée des sourires, des gentillesses, des soupirs de Buckingham présent; mais de loin, soupirer, sourire, s'agenouiller, à quoi bon?

Le vent du détroit, qui enlève les navires pesants, où balaye- t-il les soupirs? Le sait-on?

Le duc ne se dissimula point ce changement; son cœur en fut mortellement blessé.

Nature délicate, flère et susceptible de profond attachement, il maudit le jour où la passion était entrée dans son cœur.

LE YIGOMTB DE BRAGELONNE. m

Lés regards qu'il envoyait à Madame se refroidirent peu i peu au souffle glacial de sa pensée. 11 ne pouvait mépriser encore^ mais il fut assez fort pour imposer silence aux cris tamultueux de son cœur.

A mesure que Madame devinait ce changement^ elle r^ doublait d'activité pour recouvrer le rayonnement qui loi échappait; son esprit^ timide et indécis d'abord^ se fit jour en turillants éclats; il fallait à tout prix qu'elle tdx remarquée I»r-dessus tout^ par-dessus le roi lui-même.

Elle le fut. Les reines^ malgré leur dignité ; le roi^ malgré les respects de Fétiquette^ furent éclipsés.

Les reines^ roides et guindées^ dès l'abord s'humanisèrent et rirent. Madame Henriette^ reine mère^ fut éblouie de cet éclat qui revenait sur sa race^ grâce à l'esprit de la petitefiUe de Henri lY.

Le roi^ si jaloux comme jeune homme^ si jaloux comme foi de toutes les supériorités qui Tentouraient^ ne put s'enn pêcher de rendre les armes à cette pétulance française dont l'humeur anglaise rehaussait encore l'énergie. Il fut saisi oomme on enfant par cette radieuse beauté que suscitait l'esprit.

Les yeux de Madame lançaient des éclaurs. La gaieté s'échappait de ses lèvres de pourpre comme la persuasion des Iftvres du vieux Grec Nestor.

Autour des reines et du roi^ toute la cour^ soumise a ces enchantements^ s'apercevait^ pour la première fois^ qu'on pouvait rire devant le plus grand roi du monde^ comme des gens dignes d'être appelés les plus polis et les plus spirituels du monde.

Madame eut^ dès ce soir^ un succès capable d'étourdir quiconque n'eût pas pris naissance dans ces régions élevées qu'on appelle un trône et qui sont à l'abri de semblables vertiges^ malgré leur hauteur.

A partir de ce moment^ Louis XIY regarda liladamê tomme un personnage.

BucMngham la regarda comme une coquette digne des fins cruels supplices.

De Guiche la regarda comme une divinité.

Les courtisans^ comme un astre dont la lumière devait de« ?enir un foyer pour toute faveur^ pour toute puissance*

Cependant Louis XIY, quelques années aiqiaravant, n'ar

m ÎM YIGOMTi BK BRA(}BL0N8B.

tôt 1^6 Moment daSgné daiSMir la niAiii à oe ktiiêêim p(m an ballet.

Cependant Buckiii{(ti&ai aidait adoré cène ooqttmte a dett genoux.

Cependant de G«âche ânralt rtgafijtô estte divinité eonime ttae femme.

Cependant ies co^LTOgaiis n'avaiem pas osé i^plaodir $àr le passage de eet astre d^na la ctaiBte dd» âépkâre «a roi^ i qui cet astre avait autiN^feis déplu.

Voilà ce ^ se passattj ûèm eetie métâoràUe seârée^aa jeu du roi.

La imae refaie> qpioî^ E^iffiole et riéee d'Amie û'Âxk* Hche^ aimait le roi crt &e éâtrait pas ^^ssimtder.

Anne d'Autriche^ observatrice comme toute femc^ et te^ périeuse comme toute reine^ sentit la puisgaâoe de Madaûlè at s'inclina to«t auftsttôt.

Ce qui détermina la jenAe reine k leter le Mge ei 4 remtrat 4Sbe2 elle.

A peine le roi fit^l attenttouÀ m départ^ fsialgré les syisq^ Kymes affectés d'indisposition qfâi i'accoi^agfiaiem.

Fort des lois de l'étiquette qu'il commençait à intro^Uîkie t!bez lui comlne élément de toutie relation^ Louis XIY ne s'éttiut point ; il offrit la main à Ma^toie «ans regarder Monsiei»^ gon frère^ et conduisit la jeune princesse jusqu'à la porte de ion appartement.

On renmrqua (pie^ Sur le sél:^! de la pofte> Sa Majesté^ fibre de toute cmnrednte ou tnéins î&M qo9 la sitoatioii^ laissa échapper uU énorme soupir»

Les femmes, car elles remarquent tout, mademelBelle 4e Hontalais, par eîemple> lie iâ»aqwlre&t ^ â» d^irta i leurs ifcampagnes :

— Le roi a soupiré»

— Madame a soupiré.

C'était vrai*

Madame avait soupiré sans bruit, maki aVee un aeeomptr Ipiement bien plus dangensuit pour te repos du rot.

Madame avait soupiré en fermant ses bea^x fenkJL itat%, puis eliA les avait rouverts, et, lom chargés qu'ils éttdent â*une indicible ^stèsse, eMe les avait relevés sur le roi, dont le visage, à ce «loment, s'était empourpré vi^blen^nt

Il résultait ée eette roug^tf'^ de ces soupirs é^angé» et cki

It TtCOMTB Dfi BftA6tBL0NN£. m

m m&m&mn\ roy^^ cpie Montalais arait eomims une fadiscrétioD^ et qoè cetie ioéiscrétioB avait eertaioeiBAQt al«> fecté sa compagne^ car mademoiselle de La Yallière^ moiàê pe»pi[>ee ssffis doote^ pâlit quasd rougit le roi, et, son serttoe l'ap^lant ckei Madame^ entra toute trembtimte derrière la princesse, sans songer à prendre les gants, ainsi qoè 16 cétêBmÊàÊÀ te voulût. / ^

Il est vrai que cette provinciale pouvait alléguer poiff ^lMMft96 le trouble oti la jetait la majesté royale. En effet, ma- 4em(Àêe^ de La ValUère^ toot occupée de refef jner k porlo, avait involontairement le« yeux attaebéB sur le rm, qui marchait à reculons.

Le roi rentra dans la salle de jeu; il voulut parier à dit«fft€« persoâneSj msA^ Ton pût voirqull n^avait pas Fesprit fort présent.

B brouilla divers comptes dont i^ofîtèrent divin seigneurs qui avaient retenu ces habitudes depuis M. de Mazarin, mautaise mémoire, mois bonne ariHimétîqiie^

Ainsi Msuik^mp, disU^it personnage s*il en fut, que le le^ teur ne s'y trompe pas, Manicamp, Thomme le plus honnête du monde, ramassa puremeffi^ et simplement viftgt mille livres qui traînaient sur le tapis et dont la propriété ne pa- IFaissait légitimement acquise à personne.

Ainsi M. de Wardes, qui avait la tête un peu embarrassée par les affaires de la soirée, laissa-t-il soixante louis doubles qu'il avait gagnés à M. de Btiekiughaif}^ et que celui^i, in- ^tepMe couHBe son pér» de salir ses Airains avec une mon- Xtaie quelconque, atmndonna au chandeyer, ce chandelier dût-il être vivant.

Le roi ne recouvra m peu èe so» attention qu'au mofte&t où M. Goll^n^ qui guettait depuis quelques instants, ft'apnixMSha, 6t> (on respectueusement sans doute, mais avec insistance, déposa un de ses conseils éans Foreille enco^ bourdonsattle de Sa Majesté»

Au coiiS6il> Lm]ds prêta une attention nouvelle, et^ aussi- I6i, jetafft Ses regards d«ivant lui :

*- EtlM5e que M. f ouquet, dit-il, fl*e^ plus là?

**- a fait, si fait, sire, répliqua la voix du surintendant, occupé avec'v Buckingham.

Et il s'approcha. Le foi El to tws vers lui d'un air charmait et plein de négligence.

-^ Pardon^ monsieur le surintendant^ si je trouble TOtrt conversation^ dit Louis; mais je vous réclame partout oft f ai besoir de vous.

— Mes atjfvices sont au roi toujours, répliqua Fouquet. — - Et surtout votre caisse, dit le roi en riant d*un sourire

faux.

— Ma caisse plus encore que le reste, dit froidement Poth quet

— Voici le fait. Monsieur. Je veux donner une fête à Foii« lainebleau. Quinze jours de maison ouverte. J*ai besoin de»««

Il regarda obliquement Golbert.

Fouquet attendit sans se troubler.

-- De...î dit-il.

— De quatre millions, fit le roi répondant au sourire erael de Golbert.

— Quatre millions? dit Fouquet en s'inclinant profondé* ment.

Et ses ongles, entrant dans sa poitrine, y creusèrent un sillon sanglant sans que la sérénité de son visage en fût UQ moment altérée.

— Oui, Monsieur, dit le roi.

— Quand, sire?

-^ Mais... prenez votre temps... C'est-à-dire... non... le plus tôt possible.

— - Il faut le temps.

— Le temps ! s'écria Golbert triomphant.

— Le temps de compter les écus, fit le surintendant avec an majestueux mépris; Ton ne tire et Ton ne pèse qu*uii million par jour. Monsieur.

— Quatre jours, alors, dit Golbert.

— Oh! répliqua Fouquet en s'adressant au roi, mes commis font des prodiges pour le service de Sa Majesté. La somme sera prête dans trois jours.

Golbert pâlit à son tour. Louis le regarda étonné.

Fouquet se retira sans forfanterie, sans faiblesse, souriant aux nombreux amis dans le regard desquels, seul, il lisait une véritable amitié, un intérêt allant jusqu'à la compassion.

)1 np fallait pas juger Fouquet sur ce sourire; Fouquet avait, en réalité, la mort dans le cœur.

Quelques gouttes de sang tachaient^ sous son habit, te ûa tissu qui couvrait sa poitrine.

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LE YIGOMTE DE BRAGELONNE. n

Lliabit cachait le sang^ le sourire la rage.

A la façon dont il aborda son carrosse^ ses gens de^ ndrent que le maître n*était pas de joyeuse humeur. Il ré* solta de cette intelligence que les ordres s'exécutèrent ayee eette précision de manœuvres que Ton trouve sur un vaisseau de guerre commandé pendant l'orage par un capitaine imté.

Le canv>sse ne roula points il vola.

A peine ^ Fouqnet eut le temps de se recueillir durant le trajet.

En arrivant^ il monta chez Aramîs.

Aramis n'était point encore couché.

Quant à Porthos^ il avait soupe fort convenablement d'un C^ot braisé^ de deux faisans rôtis et d'une montagne d'écr^ Visses; puis il s'était fait oindre le corps avec des huiles parfumées, à la façon des lutteurs antiques; puis, l'onction ache» Tée, il s'était étendu dans des flanelles et fait transporter 4ans un lit bassiné.

Aramis, nous l'avons dit, n'était point couché. A l'aise dans une robe de chambre de velours, il écrivait lettres sur lettres, de cette écriture si fine et si pressée dont une page lient un quart de volume.

. La porte s'ouvrit précipitamment ; le surintendant parut, pâle, agité, soucieux.

Aramis releva la tète.

— Bonsoir, cher hôte ! dit-iL

Et son rega^ observateur devina toute cette tristesse, toot ce désordre.

— Beau jeu chez le roi? demanda Aramis pour engager la conversation.

Fouquet s'assit, et, du geste, montra la porte au laquais gravait suivi.

Puis, quand le laquais fut sorti:

— Très-beau! dit-il.

Et Aramis, qui le suivait de foeil, le vit, avec une impatience fébrile, s'allonger sur les coussins.

- Vous avez perdu, comme toujours? demanda Aramis sa plume à la main

— Mierx que toujours, répliqua Fouquet.

•— Mais on sait que vous supportez bien la perle, vous.

— Quelquefois.

— Bon ! M. Fouquet, mauvais joueur?

— H y a jeu et jeu, monsieur d'Herblay.

— Combien avez-yous ^onc perdu. Monseigneur? demanda Arsunis avec une certaine inquiétude.

Fouquet se recueillit un moment pour poser eonyenable* ment sa voix, et puis, sans émotion aucune :

— La soirée me coûte quatre millions, dit-il.

Et un rire amer se perdit sur la dernière vibration de ces paroles. Aramis ne s'attendait point à un pareil cbiffre; il lais&a tomber sa plume.

— Quatre millions! dit-il. Vous aves joué quatre millions? Impossible!

— M. Colbert tenait mes cartes^ répondit le surintendant avec le même rire sinistre*

— Ah! je coi]^[)rends maintenant^ Monseigneur. Ainsi, nouvel appel de fcNdds 7

. "^ Oui^ mon ami.

— Par le roi?

^ De sa bouche même. Il est in^K>sstt)le d'assommer un homme avec un plus beau sourire»

— Diable!

— Que pensez-vous de cela?

^ Parbleu! je pense que l'on veut vous ruiner : c'esi cJair.

— Ainsi, c'est toujours votre avis?

— Toujours. Il n'y a rien là, d'ailleurs, qui doive vous étonner, puisque c'est C6 que nous avons prévu*

— Soit; mais je ne m'attendais pas aux quatre millions. -^ Il est vrai que la sonmie est lourde; mais, enfin^

quatre millions ne sont point la mort d'un honmie, c'est là le cas de le dire, smtout quand cet homme s'appelle M. Fouguet.

— Si vous connaissiez le fond du coffre, mon cher d'Herblay, vous seriez moins tranquille.

— - Et vous avez promis?

— Que vouliez-vous que je fisse?

•*** C'est vrai*

— Le jour où je refuserai, Colbert en trouvera; où? j^ n'en saij' rien ; mais il en trouvera et je sersd perdu !

— InoontestabtcfknetiL Et dans eombien de jours avez-vout promis ces quatre millions?

— Dans trois jours. Lô roi paraît fort pressé.

— Dans trois jours!

— Oh ! mon ami, reprit Fouquèt, quand on pense que tout à rheure, quand je passais dans la me, des gens criaient : « Voilà Ift liche M. Fouquet qui passe ! » En vérité, ch&i d'Herblay, c'est à en perdre la tête!

— Oh! non. Monseigneur, halte-là! la chose n*en vaut pas la peine, dit flegmatiquement Aramis en versant de la poudre sur la lettre qu'il venait d'écrire.

— Alors, un remède, un remède à ce mal sans remède?

— II n'y en a qu'un : payez.

-^ Mais à B^ne si j*ai la sonmie. Tout doit être épuisé; on a payé Belle-Isle; on a payé la pension ; l'argont, depuis les recherches des tntonts, est râpe. En admettant qu'on paye cette fois, comment payera-t-on l'autre î Car, croyez-le bien, nous ne sommes pas m bout! Quand les rois ont goûté de l'argent, 6*^esl oomme les tigres quand ils ont goûté de la chair : ils dévorent! Un jour, il hxj^ArsL bien que je dise : « Incessible, sire ! » Eh bien, ee jour-^ je serai perdu !

Ammis haussa légèrement les épaules.

— Un homme dans votre position. Monseigneur, dit*il, n'est perdu que lorsqu'il veut l'être.

— Un homme, dans quelq^ position qu'H soit, ne peut lutter contre un roi.

— Bah! dans ma jeunesse, j'ai bien lutté, moi, avec le cardinal de Richelieu, qui était roi de France, plus, cardinal !

-Ai-je des armées, des troupes, des trésors? Je n'ai inême plus Belle -Isle î

— Bah! la nécessité est la mère de Tinvention. Quand vous croirez tout perdu...

— On découvrira quelque chose d'inattendu qui sauvera tout.

— Et qui découvrira ce merveilleux quelque chose?

— Vous.

— Moi? /e donne ma démission dinventeur.

— Alors, moi.

— Soit- Mais alors mettez-vous à Fœuvre sans retard.

— Ah*' nous avons bien le temps.

— Vous me tuez avec vêtre flegme, d'Herblay, dit le surintendant en pass^aiH son mouchoir sur son front.

^ Ne vous souveneï-yoïis donc pas de- ce qae je vous ai ditunjoiir?

— Qufi m'avez-vous dh?

— De ne pas vous inquiéter, si vous avez du courage. En ♦vez-vous ?

— Je le crois.

— Ne vous inquiétez donc pas.

— Alors, c'est dit, au moment suprême, vous venez à mon aide, d'Herblayî

— Ce ne sera que vous rendre ce que je vous dois. Monseigneur.

•— C'est le métier des gens de finance que d'aller au-devant des besoins des hommes comme vous, d'Herbiay.

— Si rôbligeance est le métier des honunes de finance, la cbarité est la vertu des gens d'église. Seulement, cette fois encore, exécutez-vous. Monseigneur. Vous n'êtes pas encore assez bas; au dernier moment, nous verrons.

— Nous verrons dans peu, alors.

— Soit. Maintenant, permettez-moi de vous dire que, personnellement, je regrette beaucoup que vous soyez si fort i (^urt d'argent.

— Pourquoi cela?

— Parce que j'allais vous en demander, donc !

— Pour vous?

— > Pour moi ou pour les miens, pour les miens ou pour les nôtres.

— Quelle sonmie ?

~ Oh! tranquillisez-vous; une somme rondelette, il est mrai, mais peu exorbitante.

— Dites le chiffre !

— Oh ! cinquante mille livrft^i.

— Misère !

— Vraiment?

— Sans doute, on a toujours cinquante mille livres. Ah! pourquoi ce coquin que l'on nomme M. Colbert ne se contente-t-il pas comme vous, je me mettrais moins en peine que je ne le fais? Et quand vous faut-il cette somme ?

— Pour demain matbi.

— Dieu, et...?

— Ah ! c'est vrai, la destination, voulez-vous dire ?

— Non, chevalier, non ; je n'ai pas besoin d'explication.

LE VICOMTE DE BRAGELONNE, 3î

— Si fait; c'est demain le i^ Juin.

— Eh bien?* ^ —Échéance d*nne de nos obligations.

— Nons ayons donc des obligations ?

— Sans doute^ noos payons demain notre dernier uers.

— Quel tiers?

—Des cent cinquante mille livres de Baisemeaux. — Baisemeaux! Qui cela?

— Le gouverneur de la Bastille.

— Ah ! oui, c'est vrai ; vous me faites payer cent cinquMite mille francs pour cet homme

— Allons donc !

— Mais à quel projpos ?

— A propos de sa charge qu'il a achetée, ou plutôt que nous avons achetée à Louvières et à Tremblay.

— Tout cela est fort vague dans mon esprit.

—Je conçois cela, vous avez tant d'affaires! Cependant, je ne crois pas que vous en ayez de plus importante que celle-ci.

— Alors, dites-moi à quel propos nous avons acheté cette diarge.

— Mais pour lui être utfla.

— Ah !

— A lui d'abord.

— Et puis ensuite?

— Ensuite à nous.

— Comment, à nous? Vous vous moquez.

— Monseigneur, il y a des temps où un gouverneur de la Bastille est une fort belle connaissance.

— J'ai le bonheur de ne pas vous comprendre, (JHerblay.

— Monseigneur, non» avons nos poètes, notre ingénieur, notre architecte, nos musiciens, notre imprimeur, nos peintres; il nous fallait notre gouverneur de la Bastille.

— Ah I vous croyez ?

—Monseigneur, ne nous faisons pas illusion; nous sommes fort exposés à aller à la Bastille, cher monsieur Fouquet, ajouta le prélat en montrant sous ses lèvres pâles des dents qui étaient encore ces belles dents adorées trente ans auparavant par Marie Michon.

— Et vous croyez que ce n'est pas trop de cent cinquante mille livres pour cela, d'Herblay ? Je vous assure que d'ordinaire vous placez mieux votre argent.

38 LE TICOHTl DE BRAtSELONNE.

— Un jour -viendra où tous Feoenna^az voire «rreor.

— Mon cher d'Herblay, le jour où Ton entre à la Bastilte, on n'est plus protégé pao* le passé.

— Si fait^ si les obligations soostaites 'sont bien en règle; et puis, croyez-moi, cet excellent Baisemeanx n'a pas nn cœur de courtisan. Je suis sûr qu'il me gardera bonne recoïknaîssance de cet argent; smis compter^ «omme je tous le dis. Monseigneur, que je garde les* titres.

— Quelle diable d'affaire! De TuBure esi ma^re de biei>fàîsance !

— Monseigneur, Monseignem", «e vous iB^ez point de tout cela ; s'il y a usure, c'est moi qui la faas seui; nous en profitons à nous deux, voilà tout

— Quelque iati%we,d'H»blayt^.

— Je ne dis pas non.

— Et BaisemeéËax eomifliee.

— Et pourquoi pasT On en a de pires. Ainm je puis compter demain sur les dnq mille pistolet?

— Les Yoirie&^oœ oe sobt*?

— Ce serait encore mieux, car je veux me mettre en cbe* min de bonne heure; ce pauvre Baisemea!ax,qui ne sait pas ce que je suis devenu, il est sur des charbons ardents.

— Vous aurez la somme dans une heure. Ah! d'Herblay, l'intérêt de vos cent cinquante mille francs ne payera jamais mes quatre millions, dit Fouquet en se levant

— Pourquoi pas, Monseîgneor'?

— Bonsoir 1 j'ai affsûre aux commis avant de me coucher.

— Bonne nuit, Moase^enr !

— D'Herblay, vous me souhaitez l'imposable.

— J'aurai mes dncpiante mifle livres ee soir?

— Om.

— Eh bien! donnez sur les deux opeiHes, c^estmoi qui vous le (Ur. Bonne nuit. Monseigneur!

Maitgré cette assurance €^ le ten avec lequel elle était donnée, Fouquet sortît en hechsmt la lête et en poussant un soupir.

LES PETITS COMPTES SB M. B^USCIfBADX K mwamxm.

S^ heiges Hwnfliipnl à Sainl^Pattl, lorsgge Aramis, à cbB^ vàl^ en costame de bourgeois, c*8stH&rdire vêtu 4le drap de eouleory «yiaat pour tonte distincUoa une espèee de couteau 4e <haÊ&e jmiièté, passa deyam la nie du Petît-Musc et vint s'arrêter en lace de U iroe dies ToanieûeSy 4 la porte du ch»leau 4e la Bastille.

Deux factionnaires gardaient cette porte.

fis ne firent aucune dîfiGc^té pour admettre Aramis, qui €ima tDBt à cheval cooune il était, et le conduisirent du geste par un long passage bordé de ^bâtiments à droite et à gauche^.

Ce passage conduisait jusqu'au pont-levis, c'est-à-dire ju». ^'àk yéritaiiie entrée*

Le pont-leyis était hmsé, le «enâce de la place comn^n- Caît à se iaire.

La sentinelle du corps de garde extérieur arrêta Aramis, «llBî4MQan4aâ'ua toA .assea Isnsque ^pieUe était la cause ^ ranaenaÉL

Aiattois ^^qua avec «a politesse habituelle que la cause qoà l'amendât était le désir 4e parier à M. Baisemeaux de Montlezun.

Le premier factionnaire appela on second factionnaire placé dans une cage intérieure.

Celui-ci mit la tête à son guichet et regarda fort attentive- MBtsol le noofiean venu.

Aramis réitéra l'expression de son désir«

Le factionnaire appela aussitôt un bas officier qui se pro^ menait dans une cour assez spacieuse, lequel, apprenant ce dont il s'agissait, courut daensher un ofôcier de l'étiU-major éa gouverneur.

<> éernier, après avoir écouté la demande d' Aramis, te pria d'attendre un momenl^ fit quelques pas et revint pow lui demander son nom.

— Je ne puis vous le dire. Monsieur, dit Aramis; seule-

ment^ sachez que j'ai des choses d*ane telle importance à communiquer à M. le gouyemeur^ que je puis répondre d*ayancb â*une chose^ c'est que M. de Baisemeaux sera endianté de me voir. Il y a plus, c'est que, lorsque vous lui aurez dit que c'est la personne qu'il attend au !•' juin, je sms convaincu qu'il accourra lui-même.

L'officier ne pouvait faire entrer dans sa pensée qu'un homme aussi important que M. le gouverneur se dérangeât pour un auti'e homme aussi peu important que paraissait rêtre ce petit bourgeois à cheval.

— Justement, Monsieur, cela tombe à merveille. M. le gouverneur se préparait à sortir, et vous voyez son carrosse attelé dans la cour du Gouvernement ; il n'aura donc pas besoin de venir au-devant de vous, mais il vous verra en passant.

Âramis fit de la tête un signe d'assentiment : il ne voulait pas donner de lui-même une trop haute idée; il attendit donc patiemment et en silence, penché sur les arçons de son eheval.

Dix minutes ne s'étaient pas écoulées, que l'on vit s'ébranler le carrosse du gouverneur. Il s'approcha de la porte. Le gouverneur parut, monta dans le carrosse qui s'apprêta à sortir.

Mais alors la même cérémonie eut lieu pour le maître du logis que pour un étranger suspect ; la sentinelle de la cage s'avança au moment où le carrosse allait passer sous la voûte, et le gouverneur ouvrit sa portière pour obéir le premier à la consigne.

De cette façon, la sentinelle put se convaincre que nul ne sortait de la Bastille en fraude.

Le carrosse roula sous la voiïte.

Mais, au moment où on ouvrait la grille, l'officier s'approcha du carrosse arrêté pour la seconde fois, et dit quelques mots au gouverneur.

Aussitôt le gouverneur passa la tête hors de la portière et aperçut Aramis à cheval à l'extrémité du pont-levis.

Il poussa aussitôt un grand cri de joie, et sortit, ou plutôt s'élança de son carrosse, et vint, tout courant, saisir les mains d' Aramis en lui faisant mille excuses. Peu s'en fallut qu'il ne /a lui baisât.

— Que de mal pour entrer à la BastiUe, monsieur le gou-

Tmieur ! Est-ce de même pour ceux qu'on y envoie malgré eu\ que pour ceux qui y viennent volontairement?

-*Pardon^p2urdon. Âh! Monseigneur^ que de joie j'éprouve avoir Votre Grandeur.

— Chut ! Y songez-vous, mon cher monsieur de Baisemeanx? Que voulez-vous qu*on pense de voir un évêque dans l'attirail où je suis T

— Ah ! pardon, excuse, je n'y songeais pas... Le cheval de Monsieur à l'écurie ! cria Baisemeaux.

— Non pas, non pas, dit Aramis, peste i

— Pourquoi cela?

— Parce qu'il y a cinq mille pistoles dans le portemanteau.

Le visage du gouverneur devint si radieux, que les prisonniers, s'ils l'eussent vu, eussent pu croire qu'il lui arri^ vait qaelqne prince du sang.

— Oui, oui, vous avez raison, au Gouvernement le chci- Tâl. Voulez-vous, mon cher monsieur d'Herblay, que nous remontions en voiture pour aller jusque chez moi î

— Monter en voiture pour traverser une cour, monsieur le gouverneur! me croyez-vous donc si invalide? Non pas, i pied, monsieur le gouverneur, à pied.

Baisemeaux ofifrit alors son bras comme appui, mais le prél^ n'en fit point usage. Ils arrivèrent ainsi au Gouvernement, Baisemeaux se frottant les mains et lorgnant le cheval du coin de l'œil, Aramis regardant les murailles noires et nues.

Un vestibule assez grandiose, un escalier droit en pierres blanches, conduisaient aux appartements de Baisemeaux.

Celui-ci traversa l'antichambre, la salle à manger, où l'on apprêtait le déjeuner, ouvrit une petite porte dérobée, et s'enferma avec son hôte dans un grand cabinet dont les fe^ nettes s'ouvraient obliquement sur les cours et les écuries.

Baisemeaux installa le prélat avec cette obséquieuse politesse dont un bon honune ou un homme reconnaissant eonndt seul le secret.

Fauteuil à bras, coussin sous les pieds, table roulante pour appuyer la main, le gouverneur prépara tout lui-4nême.

Lui-même aussi plaça sur cette table avec un soin religieux le sac d'or qu'un de ses soldats avait monté avec non moins de respect qu'un prêtre apporte le Saint-Sacrement.

Le soldat sortit. Baisemeaux alla fermer derrière lui la porte, tira un rideau de la fenêtre, et regarda dans le»

4t LE VIGOKTE DE BRAGELONNE.

yeux dthaiomi^cast iroir si k préktt ne manquait derfeiK

— Eh bien! Monsetgseur, cfttAl sans s'asseoir^ tous coa^ tinuez donc à ête-e le plus fidèle des gens de parole?

— En affaire^ cher monsieur de Baisemeacix^ fesactiftoie i^estpas une Y^ana, c*e$S un simple devoir.

— Oui, en affaire, je e<»npre6^ ; maie ce n*est point use affaire que vous faites avec moi. Monseigneur, c'est «n sar vice que voi^ me reiiâei.

— Allons^ allons, cher mos^evrBaisemeainr, avouez qœ, malgré cette exactitude^ vous n'avez peint été sans quelque inquiétude.

•— Sur votre santé, oui, cefUsnemeiit^ baHbutla lEIaîsemeanr.

— Je voulais venir hier, maôs je m^ai pu, étant trop feiigué, continua Aramis*

Baisemeaux s'empressa de glisserim autre coussin sous lès reins de son hète*

— A^is, reprit Aramîs^ je me suis {vomis de venir vqbs visiter aujoruvd*hiii de bon matin.

— Vous êtes exeellent, Monseigneur.

— Et bien m'a pris de ma diligence, ee me semble.

— Comment cela?

— Oni, vous aQiez sertir.

Baisemeaux rougit.

— En e§et, dtl-4i^ )e sortms^

— Alors je vous dérange?

L*e»barras de BaiseiBeaux detM vkMe.

— Alors je vous gène, continua Aramis, en fixant son regard incisa sur le pauwe gouv^rn^ir. Si j'eusse su cela, je ne fusse pointvenu.

*- Ah! Monseigneur, conffliefit pouvez -vous erohre que vous ne gênez jamais, vous!

— Avouez que vous alliez^^en qc^te d'argent.

•— Non l balbutia Baiseneam: ; non> je vous jure, j'aHais^i.

— M. le gouverneur va-tr-il toujours ebez M. Fouquel? cm it&A bas la voa du niajor.

BaisemeMtxeoorat comme un fou à la fenêlpe.

— Kott, Boa, erift4*>il désespéré. Qui dial^ parle dffm ÂeM. FeuMpiel? estH>& iwe là-bas îPo«n^oi me dérangea t-on quand je sois en affaire?

— Vous £^iez cbez M. Foucpiet, dît Aranûs en te plaçMà les lèvres; ebex Tabbé ou dhez le surintendant?

BaiscmeaTix aurait bonne enrie de mentir^ mais il n*en eut pas le courage.

— Chez M. le surîBtendant, dk-il.

— Alors, vous voyez bien que vous aviez besom d'argent, fttsque TOUS alliez ebaz celui qos en donne.

— Mais non. Monseigneur.

^ Allons, vous vous déâesde moi.

— Mon cher seigneur, la seule incertitude, la seule igno* nnce où j'étais du lieu que vous habitez...

— €^! vous eossîez en de Fargent diez M. Fouquet, cher monsieur Baisemeaux, c'est un homme qui a la main ouverte.

-— Je vous jure que je n'eusse januôs osé demander de l'argent à M. Fouquet. Je lui voulais demander votre adresse, voilà tout

— Mon adresse chez M. Feuqoet! s*écria Aramis en ouvrant ottlgré hii les yeiix»

— Mais, fit Baisemeaux troublé par le regard du prélat, mm, sans donte^ dIez M. fouquet.

— li n'y a pas ée mal à cela, cher monteur Baisemeaux; seulement, je me demande pourquoi chercher mon adresse dtozM. Fouquet.

— Pour vous écrire.

— Je comprends, fit Aramis en souriant; aus^, n'était-ce pis cda (pe je voulais dm; je ne vous (temande pas pourquoi faire vous cherchiez mon adresse, je vous demande i qnel propos vous aUiez la chercher chez M. Fouquet?

— Ah! dit Baisemeaux, parce que M. Fouquet ayant Bdle- Ue...

«— Eh bien?

— Belle-lsle, qui est du diocèse de Vannes, et que, comme TOUS êtes évêque de Vanner..

— Cher monsieur de Baisemeaux, puisque vous saviez que fêtais évêque de Vannes, vous n'aviez point besoin de d^ mander mon adresse à M. Fouçstet

— Enfin, MoBsieiir, dit Baiseffleanox afox abois, ai-je con>mis une inconséquence? En ce cas, je vous en demafode bien prâoB-

— Allons donc ! Et en quoi pouviez^ous avoir ccmimisime teonsé<pescer demaoïdftlranqu^enievt Aramis^

l^tom en rasséréniM son visage, et tent en sonnant an ppyegBeur,Jùtami8se^finaBidaitoommeiitBate qui

Be savait pas son adresse^ savait cependant que Vannes était sa résidence.

' " J'éclaircirai cela^ dit-il en lai-même.

Pois tout haut :

— Voyons, mon cher gouvemenr, dit-il, voulei-vous que nous fassions nos petits comptes?

— A vos ordres. Monseigneur. Mais auparavant, diteiH moi. Monseigneur...

— Quoi?

— Ne me ferez-vous point Thonneur de déjeuner avec moi domme d'habitude?

— Si fait, très-volontiers.

— A la bonne heure!

Baîsemeaux frappa trois coups sur un timbre.

— Cela veut dire? demanda Aramis.

— Que j'ai quelqu'un a déjeuner et que l'on agisse en conséquence.

— Ah! diable! Et vous frappez trois fois! Vous m'aveE I^, savez-vous bien, mon cher gouverneur, de faire des façons avec moi?

— Oh! par exemple! D'ailleurs, c'est bien le moins que Je vous reçoive du mieux que je puis.

— A quel propos?

— C'est qu'il n'y a pas de prince qui ait fait pour moi ce ^e vous avez fait, vous!

— Allons, encore!

^Non, non...

— Parlons d'autre chose. Ou plutôt, dites-moi, faites-vous vos affaires à la Bastille?

— Mais oui.

^- Le prisonnier donne donc?

•- Pas trop.

«^Diable!

— M. de Mazarin n'était pas assez rude.

— Ah! oui, il vous faudrait un gouvernement soupçonntux, notre ancien cardinal.

— Oui, sous celui-là, cela allait bien. Le frère de Son Émlnence grise y a fait sa fortune.

— Croyez-moi, mon cher gouverneur, dit Aramis en sê ntpprochant de Baisemeaux, un jeune roi vaut un vieux cardinal. La jeunesse a ses défiances^ ses colères^ ses pas-

8tons^ si la vieillesse a ses haines^ ses précautions^ ses craiiH tes. Avez-Yous payé tos trois ans de bénéfice à Louvières et à TremblayT •

— Obi mon Dieu, oui.

— De sorte qu'il ne vous reste plus à lenr donner que les dnquante mille livres que je vous 2q;)portet

— Ainsi, pas d'économies?

— Ali ! Monseigneur, en donnant cinquante mille livres de mon côté à ces messieurs, je vous jure que je leur donne tout ce que je gagne. C'est ce que je disais encore Mer au soir à M. d'Artagnan.

— Ah! fit Aramis, dont les yeux brillèrent mais s'éteignirent à l'instant, ah ! hier,;vous avez vu d'Artagnan! .. . Et comment se porte-t-il ce cher ami?

— A merveille.

— El que lui disiez-vous, monsieur de Baisemeaux?

— Je lui disais, continua le gouverneur sans s'apercevoir de son étourderie, je lui disais que je nourrissais trop bien mes prisonniers.

— Combien en avez-vous? demanda négligemment Aramis.

— Soixante.

— Eh ! eh! c'est un chiffre assez rond.

— Ah! Monseigneur, autrefois il y avait des années de deux cents.

— Mais enfin un mimmum de soixante. Voyons, il n'y a pas encore trop à se plaindre.

— Non, sans doute, car à tout autre que moi chacun devrait rapporter cent cinquante pistoles.

— Cent cinquante pistoles !

— Dame ! calculez : pour un prince de sang, par exemple, fai dnquante livres par jour.

— Seulement, vous n'avez pas de prince du sang, à ce que je suppose du moins, fit Aramis avec un léger tremblement dans la voix.

— Non, Dieu merci ! c'est-à-dire non, malheureusement. *- Comment, malheureusement?

— Sans doute, ma place en serait bonifiée.

— C'est vrai.

— J'ai donc, par pnnce du sang, cinquante livres.

U LE YIGQIITE HE BR1G£L0NNEL

-Oui

— Par maréelttl âe Fianee^ tnente^Mz firves.

— Msds pas plus de maréchal de France en o» momc que de prince du sang, n'est-ce pas?

— Hélas! bob; il eal ytsà ^pie les lieutenaiils §énér»jai tes brigadiers sont itiagHP^^o livres^ et que j'en ai dra

— Ahîah!

— Il y a après cela les conseillées â« porieiiMaity qm s v^[^M»rteBt <prân Imes^

— El cmiibien ea aErrae-f murt'

— J'en ai quatre^

— Je ne savais pas que les conseillers. fiBseaC d'Un si h&

— Om^ maô&de qoîBze li^mes^je tondietoat de soMe àdls

— A dix?

— - Oui, pour un juge ordinaire, pour un hoame âéiRQâesr pour un eccléâftsilque, dix livres.

-^ El Youi» ea. avex aepi? Emma affûrei

^ En quoi?

— ConuaaentToiilezr^oiiffVejiine^ttailerpaseœpaiiv^ gens, qui sont quelque chose, enfin, comme je traite un coftaeiller au parlement?

— En effet, vous a^e^raîAdo, jeBflYob pas cinq livres de différence emre eux.

— Vous comprenez, si j'ai un beau poisson, je le paye toujours quatre ou cmq Uvres j si j'ai un beau poulet^ il me coûte une livre et demie. J'engraisse bien des élèves de basse-cour; l^ais il me faut acheter le giuba, et vous ne pouvei vous ima- ^ner l'armée de rats que noua avouâ ieL

— Eh bien ! pourquoi ne pas Um opposer «Badesâ-dwaaioe de obate?

^ Ah! bien oui, des chats, ils les mangent : j'ai été fbroé d*y renoncer ;juge& cenone ils trs^dent mon gcan. lésais loveé d'aveu de» t^rrkirs que je fais venir d'Angletore pour étrangler les rats. Les chiens ont un appétit féroce; ils mangent autant qu'un frisonnier de cmquièiae ofdre» sans eompter qu'ils m'étranglent quel^pfoifttteft laafim el«M»|0iil6S.

Aramis écoutaitril, i^éimiai^iHii pas? nul n'eût |ka jô dire : ses yeux baissés annonçaient l'homme attentif m umn inquiète annonçait l'hâmine abfiorM^

LE TICMITKDBBRAGELOinfE. 47

Aramîs méâitaîL.

— - Je vous disais donc^ continua Baisemeaux^ qa'one tobiUe passalde më reyenaità irae livre el demie, et qa*nn bon 90ÎSSOD me jCoCUailqaalffe^Mieîaq.UYres. On fait trois vepsm à la Bastille ; les iffisonniersn n'ayant rien à fàke, mangent iBK^nrs ;^ im homme d& dk livre» me eeûle sept fivres et 4^

-*- Mai» iwnfi me dkiez que cewL de dix livres, vi»is bp tEMlîea comme cesoL de cpmizft livres?

— Ooi, certaineniifflH.

— »Très-bienî iators vmifc gagnes aeft livres dix sons sur ouLde quinze livres?

— Il faut bien compenser, dit Baisemeaio, qoi vit ga'îl détail kûssé pr^idie,

—Yens avex raison, àta gonvwjwur; mais esl-cefoe voiSB'avez pas de prisomn»» au-dessous de dix livres? -^Obl gœ sifait^ nons avons le bourgeois et Tavoeac

— A la bonne heure. Taxéaà eombkn?

— A cinq livres.

— Est-ce qu'ils mangent, ceux-là?

— Pardieu ! seulement, vous comprenez qu'on ne lehr dènne pas tous les yem^ ime sole ou un poulet dégraissé, ni des vins d'Espagne à tous leurs repas; mm enôn ils voiepl encore trois fois la s^Euaine un bon ]^at à leur ^ler.

— Mais c'est de la philantbropîeiy eela^ mon dier genv^iir neor, et vous devez vous rmner.

— Non. Comprenez bien: quand le quinze livres n'a ps^ adbevé sa volaille, ou cpie le dix livres a lidissé un bon reste^ je l'envoie au cinq livres; c'est une ripaille pour le pauvjCP diable. Que voulez-vous l il laot être charitable.

— Et qu'avez-vous à peu près sur les cin(| Mvres?

— Trente sous.

-*- Allons, vous êtes un honnête homme, Baisemeauxi -p- Merci!

*^ Mon,, en vérité^ jje» la ééelaiew

-«- Merci, merci, Monseignevr. M«Èi. je croîs qne vonsjtvlBi raison, maintenant. SavesHvonspMrqcuij^ asnffo^f

— Eh bîenl c'«st pool leoi ptitehmiivsoift et les (Aères Oaaàssiat taxôsàtcois My^om^ G&oskêi ne vocBBipassonveBt des caryesdn Bhia nâdas ettengynnsdif la M«ad»>

— Bon! est-ce que les dnq liyres ne ferai'^nt pas de resl par hasard?

— Oh ! Monseigneur, ne croyez pas que je sois ladre à point, et je comble de bonheur le petit bourgeois ou le cle d'huissier, en lui donnant une aile de perdrix rouge, un fil de cheyreuil, une tranche de pâté aux truffes, des mets qa ii*a jamais vus qu'en songe; enfin ce sont les restes d( tlngt-quatre livres ; il mange, il boit, au dessert il crie : Viv id roi! et bénit la Bastille; avec deux bouteilles d'un joli vii de Champagne qui me revient à cinq sous, je le grise châqu dimanche. Oh! ceux-là me bénissent, ceux-là regrettent Is prison lorsqu'ils la quittent. Savez-vous ce que j'ai remarqué!

—/Non, en vérité.

— Eh bien! j'ai remarqué... Savez-vous que c'est un Bonheur pour ma maison? Eh bien! j'ai remarqué que ceptains prisonniers libérés se sont faits réincarcérer presque aussitôt. Pourquoi serait-ce faire, sinon pour goûter de ma cuisine? Oh! mais c'est à la lettre!

Aramis sourit d'un air de doute.

— Vous souriez?

— Oui.

— Je vous dis que nous avons des noms portés trois fois dans l'espace de deux ans.

— Il faudrait que je le visse pour le croire.

— Oh ! Ton peut vous montrer cela, quoiqu'il soit défendu de communiquer les registres aux étrangers.

— Je le crois.

— Mais vous. Monseigneur, si vous tenez à voir la chose de vos yeux...

— J'en serais enchanté, je Tavoue.

— Eh bien, soiti

Baisemeaux alla vers une armoire et en tira un grand registre.

Aramis le suivait ardemment des yeux.

Baisemeaux revint, posa le registre sur la table, le feuilleta un instant, et s'arrêta à la lettre M.

— Tenez, dit-il, par exemple, vous voyez bien. '— Quoi?

— « Martinier, janvier 1659. Martinier, juin 1660. Bfartiniei:, iDars 1661, pamphlets, mazarinades, etc. it Vous comprenez que ce n'est qu'un prétexté : on n'était pas en^astillé pour

des mazarinades; le compère allait se dénoncer luî-âiême pour qu'on Tembastillât. Et dans qael but^ Monsieur? Dans k but de revenir manger" ma cuisine à trois livres.

— A trois livres ! le malbeureux !

— Oui, Monseigneur; le poëte est au dernier degré, cui* sAne du petit bourgeois et du clerc d'huissier; mais, je vous le disais, c'est justement à ceux-là que je fais des surprises.

£t Aramis, machinalement, tournait les feuillets du régis* tre, continuant de lire sans paraître seulement s'intéresser m noms qu'il lisait.

— En 1661, vous voyez, dit Baisemeaux, quatre-vingts écrous; en 4659, quatre-vingts.

— Âh! Seldon, dit Aramis; je connais ce nom, ce me seoible. N'est-ce pas vous qui m'aviez parlé d'un jeune

-Oui! oui! un pauvre diable d'étudiant qui fit,.. Gommentappelez-Tous ça, deux vers latins qui se touchent?

— Undisti(iue.

— Oui, c'est cela.

— Le malheureux! pour un distique I

— Peste! comme vous y allez! Savez-vous qu'il l'a fait ooQtre les jésuites, ce distique?

— C'est égal, la punition me paraît bien sévère^

— Ne le plaignez pas : Tannée passée, vous avez paru vous iotéresser à lui.

— Sans doute.

•* Eh bien ! connue votre intérêt est tout-puissant ici. Monseigneur, depuis ce jour je le traite comme un quinze Uvres.

—'Alors, comme celui-ci, dit Aramis, qui avait continué de feuilleter, et qui s'était arrêté à un des noms qui suivaient éM de Martinier.

— Justement, comme celui-ci.

— Est-ce un Italien que ce Marchiali? demanda Arami$ ea montrant du bout du doigt le nom qui avait attiré son at-

— Chut! fit Baisemeaux.

— Comment, chut? dit Aramis en crispant involontairen^t sa main blanche.

— Je croyais vous avoir déjà parlé de ce Bfarchiali.

— Non, c'est la première fois que j'entends prononcer son nom.

— Cest possible, le tous en aurai parlé sans fioas W nonuner.

— Et c'est im yienx pédieor, eôioMàî demanda Aiamis en essayant de sourire.

— Non^ il est tout jeune^ au contraire»

— Âh! ahl soik cnBfô estdimc hîaa, grandt

— In^KurdoDitablef

— Ha assafisiné?

— Bab^

— Incendié t

— Bah!

— Calomnié?

— Ëh! non. C'est odM qoi....

Et Baisemeaox s'approdia de roreille d'ArasHS en faôssui de ses deux mains un cornet d'acoustique.

— C'est eekti qui se permet de ressembler aou,

— Ahl ouâ^ (m, dit Aramis. le sais en^ effet, rm^ m^m aviez déjà parlé l'an dernier | mais le crime m-'avait para â léger...

— Léger!

— Ou phatôt si inrolontaiFB.^

— Monseigneur^ ce n'est pas hrrolontaireiDent que Tte surprend une pareiUe ress^oahlaiieeu

— Ënûn, je l'aros oublié, ¥oâà le fait. Ma», tener, mou dier hôte , dit Àramis en fermant le registre, voilà, je eroi&,. que l'on nous appelle.

Baisemeaux {Mit le registpr, le reporta vivement vers Yss^ moire qu'il lenna, et domt iï mit kt clef dans sa poche.

— \qv& plaîl^ ff» nous déjeanions, Monseignmir? dît-iL Car vomne vous troiopea^pas, on nous appelle pour le dé^ jeûner.

— A votre aise, mon oher gouvwnerar.

Et ils pass^ent dam la saHe à mang^.

LK YIGOMTfi DE BRAGBLONNS. 51

es DéiEuram db m«. ]»& HiusMKàinu

fiamis étaU sobre d'ordinaire ; mais^ cette fois> tout en se nfeoageant fort sur le vin, il fit honneur an déjeuner de Baisteneaux, qui d'ailleurs était excellent

Celui-ci 9 de son côté, s'animait d'une gaieté folâtre; l'aspect des cinq, mille pistoles, sur lesquelles il tournait de temps en temps les yeux, épanomssait son cœur.

De temps en temps aussi, il regardait Âramîs avec un doux attendrissement.

Celui-ci se renversait sur sa chaise et prenait du bout des lèvres dans son verre qpelqjies gouttes de vin qu'il savourait cffoonnateseur.

— Qu'oB ne vienne plus me dire du mal de Fordinaire de laEistilie, dît-il en clignant les yeux; heureux les prisonniers qoi ont par jour seulement une demi-bouteille de ce bourgogne!

— Tons les quinze francs en boivent, dit Baisemeaux. C'est on Tolnay fort vieux.

— Ainsi notre pauvre écolier, notre pauvre Seldon, ea a, de cet excellent volnayî

^ Non pas! non pas!

— Je croyais vous avoir entendu dire qu'il était à quinze Urres.

*- Lui ! jamais ! un honmie qui Mtdes districts... Gomment Cttes-vous cela?

— Des distiques.

— A quinze livresf sdions doncl Cest son voisin, qui est à qj&ize livre».

— Son voisînt -.Oui.

•^ Lequel?

^ L'autre ; le deuxième B^rtaudière.

-^ Mon clier gouverneur, excusez-mof , maîis vous parles

une langue pour laquelle il faut [un certain apprentissaj

— C'est vrai, pardon; deuxième Bertaudière, yoyez-voi veut-dire celui qui occupe le deuxième étage de la tour de Bertaudière

— Ainsi \a, Bertaudière est le nom d'une des tours de Bastille? J'ai, en effet, entendu dire que chaque tour av son nom. Et où est cette tour?

— Tenez, venez, dit Baisemeaux en allant à la fenôti C'est cette tour à gauche, la deuxième.

— Très-bien. Ah! c'est là qu'est le prisonnier à quin livres?

— Oui.

— Et depuis combien de temps y est-il?

— Ah! dame! depuis sept ou huit ans, à peu près.

— Comment, à peu près? Vous ne savez pas plus sûreme vos dates?

— Ce n'était pas de mon temps, cher monsieur d'He blay.

— Mais Louvières, mais Tremblay, il me semble qu'ils eu sent dû vous instruire.

— Oh! mon cher Monsieur... Pardon, pardon, Monsc gneur.

— Ne faites pas attention. Vous disiez?.,.

— Je disais que les secrets de la Bastille ne se transmette pas avec les clefs du gouvernement.

— Ah çà! c'est donc un mystère que ce prisonnier, un s cret d'État?

— Oh! un secret d'État, non, je ne crois pas; c'est un si oret comme tout ce qui se fait à la Bastille.

— Très-bien, dit Aramis; mais alors pourquoi parlez-voi plus librement de Seldon que de?...

— Que du deuxième Bertaudière?

— Mais parce qu'à mon avis le crime d'un homme ({Ui fait un distique est moins grand que celui qui ressemble aOi

— Oui, oui, je vous comprends; mais les guichetiersv..

— Eh bien! les guichetiers?

— Ils causent avec vos prisonniers.

— Sans doute.

— Alors vos prisonniers doivent leur dire qu'ils ne loii pas coupables.

— Ds ne leur disent qae cela, c'est la formule générale, c'est l'antienne universelle.

— - Oui, mm maintenant eette ressemblance dont vous parliez tout à Theure?

— Après?

— Ne peut-elle pas frapper vos gnichetiersT

— Oh! mon cher monsieur d'Herblay, il faut être homme de cour comme tous pour s'occuper de tous ces détails-là.

^ Vous ay.ez mille fois rsûson, mon cher monsieur de Bûsemeaux. Encore une goutte de ce yolnay, je vous prie.

— Pas une goutte, un verre.

— Non, non. Vous êtes resté mousquetaire jusqu'au bout <SB6 ongles, tandis que, moi, je suis devenu évêque. Une goutte pour moi, une verre pour vous»

— Soit

Aramis et le gouverneur trinquèrent

— Et puis, dit Aramis en fixant son regard brillant sur le mbis en fusion élevé par sa main à la hauteur.de. son œil, (Somme s'il eût voulu jouir par tous les sens à la fois; et pais ce que vous appelez une ressemblance, vous, un autre ûe la remarquerait peut-être pas.

— Oh! que si. Tout autre qui eonnaîtrait, enfin, la personne à laquelle il ressemble.

— Je crois, cher monsieur de Baisemeaux, qiïe c'est tout Simplement un jeu de votre esprit

— Non pas, sur ma parole.

— Écoutez, continua Aramis : j'ai vu beaucoup de gens ressembler à celui que nous disons^ mais par respect on n'en parlait pas.

— Sans doute parce qu'il y a ressemblance et ressemblance; celle-là est frappante, et si vous le voyiez...

— Eh bien?

— Vous en conviendriez vous-même.

— Si je le voyais, dit Aramis d'un air dégagé; mais je ne kTerrai pas, selon toute probabilité. <

— Et pourquoi î

— Parce que, si je mettais seulement le pied dans une de ces horribles chambres, je me croirais à tout jamais enterré.

— Eh non! l'habitation est bonne.

— Nenni.

Si LB TTCOMTE DE ERAGEIONNB

— Gomment^ nenni?

^ Je ne vous crois pas sur parole, roSià toot.

^ Permettes, permettez, ne <Mtes pas de mal de la denxi Bertaudière. Peste ! c'est une bonne cbambre, meublée agréablement, ayant tapis.

— Diable!

— Ouf! oui! il ii*a pas M HuBieitf«ax, ee garçon-là meiOeur logement de la BastOto a éfé peur lui. En toi^ diance!

— Ailoiis,^ allons^ dit froidement Aramîs, yovs ne me f ]amais croire qu'il y ait de bonaes dbambresà la Bastilk quantàT«»lapisw.

— ËhbîeB! ^naastà mes tapisT...

— Eb bien! ils n'existent qoe dans Votre muiginatioi] vois des araignées, des rats, des crapauds même.

«— Des crapauds? Abl dans les caehots, je ne dis pas. T- Mais je ¥oi&peu demMibies et pas du tout de tapi

— ÊtesrToœ bomme à ^oos convaincre par yosy^ix' Baisâoeanx avec entraînooient»

— -^tonl ob! panlieii^nmi) *- Même pour vous assuxer ée cette r^ssciBÉlance, fûus niez cseinme la tipisî

— Quelque spectre^ quelque ombre^unmalbeareixx n mnt.

*— Non pas! non pas! ITa gaittacA sa portant conm pont Neuf.

— Triste, maossade?

— Pas dm tomt: folâlrQ..

— Allons donc !

— C'est ie mol» Il est lâcbé^ je ne IdrBtir& pas»

— C'estimpofisèblel

— Venez.

— Où cela?

— Avec moi^

— Quoi faire?

— Un tour de Bastille.

— Commentî^

— Ybas Terrez, vous verres par veQ»-mème, vous vk de vos yeux.

— Et les règlements?

— Ob! qu'à cela ne tienne. C'est jour de sortie de i

LE TICOMTB DE BRAGELONNE. m

nâjor; le liemenant est en rcmde sur les basticms; nous sommes maîtres chez noms.

— Non, noa, cber gouverneur; rien ^ae de panser au lâtiit des verrous qu*il nous faudra tirer, j'en ai le frisson.

-^. Allons donc !

— Vous n'auriez <{a'im*oBblier dans quelqae troîsîèm»ea 9fttrième Bertaudière... Brou!...

— Vous voulez rire?

— Non, je vous parle sérieusement.

— Youst refusez une ooeasion unique. Savez-vous que, Çdltr obtenir la faveur que je vous propose gratis, certains p^ces da sang ont offert jusqu'à dnquante mille livresl

— Décidément, «'est donc l^n cuii^sa?

— Le fruit défendu^ Monseigneur! le fruit. défend! voos q^ êtes d'église, vous devez savoir cela.

—Non. Si j'avais quelqee curiosité» miA,et seaaàx pour le p^tne écolier du âîsàque.

— Eh bien! voyons celm4à; il babite la troisième B^laijk dÉh«, justement.

— Pourquoi dites-vous justementT

— Parce que, moi, â j'avais une curiosité, ce serait pour la belle cbambre ts^îssée et pour son locataire.

— > Bab! des meubles, c'est banal; une figure insignifiante, c'est sans intérêt

— Un quinze Uvres,. Monseigneur^ un quinze Uvres, c'eât «KQonrs intéressant.

— Eb! justement, j^'oubliais de vous interroger là-dessus» Pourquoi quinze livres à celui-là et trois livres seulement au pauvre Seldon?

— Ab! voyez, c'est une cbose superbe que cette distinction, mon cber Monsieur» et voilà où. l'on voit éclater la bonté du roi...

— Du roi! du roi!

— Du cardinal, je veux dBre. ci Ce malbeureux, s'est dlt^ M. de Mazarin, ce malbeureax est destmé à demeura toujoors en prison. )»

— Pour(pioiT

— Dame! il me semble que son crime est ét^net^ et qoe^ pu conséquent, le cbâtiment doit l'être aussL

-r Étemel?

-T Sans doute. S'il n'a pas le bonbeor d'avmr la petite v4^

rôle, vous comprenez... et cette chance même lui est d die, car on n*a pas de mauyais air à la Bastille.

— Votre raisonnement est on ne peut plus ingénie cher monsieur de Baisemetux.

— N'est-ce pas?

— Vous vouliez donc dire que ce malheureux devait se frir sans trêve et sans fin...

— Souffrir, je n'ai pas dit cela. Monseigneur; un quii livrés ne souffre pas.

— SoufBrir la prison, au moins?

— Sans doute, c'est une fatalité; mais cette souffrance, la lui adoucit. Enfin, vous en conviendrez, ce gaillard-là n tait pas venu au monde pour manger toutes les bonr dioses qu'il mange. Pardieu ! vous allez voir : nous avo ici ce pâté intact, ces écrevisses auxquelles nous avouî peine touché, des 'écrevisses de Marne, grosses comme d langoustes, 'voyez. Eh bien ! tout cela va prendre le cheir de la deuxième Bertaudière, avec une bouteille de ce voln que vous trouvez si bon. Ayant vu, vous ne douterez pli fespère.

— Non, mon cher gouverneur, non; mais, dans tout cel vous ne pensez qu'aux bienheureuses quinze livres^^ et vo oubliez toujours le pauvre Seldon, mon protégé.

— Soit! à votre considération, jour de fête pour lui î aura des biscuits et des confitures, avec ce flacon de porto.

— Vous ôtfes un brave homme, je vous l'ai déjà dit et, vous le répète, mon cher Baisemeaux.

— Partons, partons, dit le gouverneur un peu étourd moitié par le vin qu'il avait bu, moitié par les éloges d'An mis.

— Souvenez-vous que c'est pour vous obUger, ce que j'e fais, dit le prélat.

— Oh! vous me remercierez en rentrant.

— Partons donc.

— Attendez que je prévienne le porte-clefs. Baisemeaux sonna deux coups; un homme pamt.

— Je vais aux tours! cria le gouverneur. Pas de gardai pas de tambours, pas de bruit, enfin !

— Si je ne laissais ici mon manteau, dit Aramis en affeo tant la crainte, je croirais, en vérité, que je vais en pri^oz pour mon propre compte. •

Le porte-clefs précéda le gouverneur; Araniis prît la droite; quelques soldais épars dans la cour se rangèrent fermes comme des pieux, sur le passage du gouverneur.

Baisemeaux fit franchir à son hâte plusieurs marches qui menaient à une espèce d*esplanade; de là, on vint au pontlevis, sur lequel les factionnaires reçurent le gou\erneur et le reconnurent. .

— Monsieur, dit alors le gouverneur en se retournant du côté d'Aramis et en parlant de façon à ce que les factionnaires ne perdissent point une de ses paroles; Monsieur, vous avez bonne mémoire, n'est-ce pas?

-^ Pourquoi? demanda Aramis.

— Pour vos plans et pour vos mesures, car vous savez qu'il n'est pas permis, même aux architectes, d'entrer chez les personnes avec du papier, des plumes ou un crayon.

— Bon ! se dit Aramis à lui-même^ il paraît que je suis un architecte. N'est-ce pas encore là une plaisanterie de d'Artagnan, qui m'a vu ingénieur â Belle-Isle?

Puis, tout haut :

— Tranquillisez-vous, monsieur le gouverneur; dans notre état, le coup d'oeil et la mémoire suffisent.

Baisemeaux ne sourcilla point : les gardes prirent Aramis pour ce qu'il semblait être.

— Eh bien! allons d'abord à la Bertaudière, dit Baisemeaux toujours avec l'intention d'être entendu des factionnaires.

— Allons, répondit Aramis. * Puis, s'adressant au porte-clefs :

— Tu profiteras de cela, lui dit-il, pour porter au numéro % les friandises que j'ai désignées.

— Le numéro 3, cher monsieur de Baisemeaux, le num^ 3, vous l'oubUez toujours.

— C'est vrai.

fls montèrent.

Ce qu'il y avait de verrous, de grilles et de serrures pour cette seule cour eût suffi à la sûreté d'une ville entière.

Aramis n'était ni un rêveur, ni un homme sensible; il avait fait des vers dans sa jeunesse; mais il était sec de cœur, comme tout homme de cinquante-cinq ans qui a beaucoup aimé les femmes ou plutôt qui en a été fort aimé.

Mus, lorsqu'il posa le pied sur les marches de pierre usées

sa LE TICOMTC 1D0B BIA^ELONNE.

par lesqa^cB avalait passé tant iTinfortuiiefi, lorsqu'il se sentit imprégné de Tatmo^ère de ces soiaâuBs voûtes b» mides de larmes, il m, sans nui donte^ atteadri^ <m stm ttoni se baissa^ car ses yenx se tnxSblèreûX, el il saiiôtfiait jemeaux sans lai atoisenaeparote.

Yl

An denxîème étage^ soit latigoe^ s<ât émoûon» la respira^ lion manqua au visiteur.

Il s'adossa contre le mur.

— Voulez-vous commencer par celni-ci? àH Baisemeaox» Puisque nous allons de Fun chez l'autre, peu Importe, ce me semble, que nous montions du second au troisième, ou qm nous descendions du troisième au second. Il y a, d'ailleur^u aussi certaines réparations à laire dans cette chambre, sa bâta-t41 d'ajouter à l'intantion du guichetier qui se trouvait à la portée de la voix.

— Non! non! s'écria vivement Araiais; plus hB»X, plos haut, monsieur le gouverneur^ sH Yom plaît; le baut est le plus pressé.

Ils continuèrent de monter.

^ Demandez las clefs au geôlier^ soufia tout bas Aramis.

— Volontiers.

Baisemeaux prit les clefs et ouvrit lui-même la porte delà troisième chambre. Le porte-clefs entra le premier et déposa sur une table las provisions que le bon gouverneur appelait des friandises.

Puis il sortit.

IjO prisonnier n'avait pas {ait un mouvement

Alor» Baisemeaux entra à son tour, tandis qu' Aramis se tenait sur le seuiL

De là, 11 vit un jeune homme, tm enfant <fe (fix-hoit êos.

LETICOMTB DE BRAGELONNE. M

çaà, leTant la tête au brait nuiccoiiinaié/ se jeU & bas de aonlit^aaperoe^aDtlegocnrerBeur^ €S, joigoantiesmaiia^ se mit à crier :

— Ma mère! inamèrel

L'aecem de ee jeoBe borame «onlenalt lattt de do«iear^ qo'Âramis se sentit trtesonaer ina^ré hû.

•^ Mon cher liôte^ loi dit Baisemeaiax en esBays&tde^ulire^ je vous apporte à la fois une distraction et on eitra, It di^raetîoii pour Tesprit ^ Tezira peor le ooifs. Vot^ Monâenr foi Ta prendre des mesures sur tow, et ^noilà do6 con- ÉtKtes ponr TÔlre d^seeit.

— Oh! M(»âeQr1 Monst^irt dit le jenae iMsine, laiesesmoi seul pendant un an^ nourrissez-«m de pain et d'eaa pendint nn jn, naàs ^^es-ntoi qn'aat^eutfiiBaai je sortirai d!|ei, dites-moi qo^ bcmt d^im an je reverrai lAa 1»^

— Mais, mon «b^ aoai^ dit Ba^eme»HC^ je toqs ai en- Inda dire à vaosHnôme «p^elie était fort paime,. yotre vaèr% qae tous étiez fortnnl lo^ chez ^le, tandis qa'ki, peste!

— Si elle était pauvre, Monsi^mr^ raison de pins pour )f&'on M imde son soiiSîen. Mal logé dies ellet Oh! Monsieur, on est toujours bien logé quand on est libre.

— Enfin, puisque vous dites vous-même que voas n^e* ftât qoe ce mi^ieor^ix ^stî<pie...

— Et sans intention. Monsieur, sans intention auciMie, je v«TB jtsHPe; je lisais Mtertial ^pnnd IHdée m*en est venue. Qh! Monsieur, qn'on me canisse, mm, qu'en ne coupe la main avec laquelle je fat écrit, je trairailierai de Fautre; nais qn'en me rende mani^^a.

— Mon enfant, dit Baisemeaux, vous savez qne oéla ne dépend pas de moi; je ne poisqueiNniB aogmenter votre raf* ion, vons donner nn petit vierre de porto, vous glissa un biscuit entre deux assiettes.

— O non Dl^! mon Dten! sCéeria le jeune boBsne ^i so lenversant en arrière et «n se revdaàt snr le parquet.

Âraims, incapable de supporter plc£ longtemps cette Rêne, se retira jusque sur le palier.

— Le malheureux! murmurait-il tout bas.

— Oh! oui. Monsieur, ti e^ Wen malheureux ; mais «'est hfarute de ses parents.

— Gomment c^î

— Sans doute... Pourquoi lui taisait-on apprendre le la-

tin?... Trop de science, voyez-vous. Monsieur, ça nuit- Moi, je ne sais ni lire ni écrire : aussi je ne suis pas ed prison.

Aràmis regarda cet homme, qui appelait n'être pas en prl^ son être geôlier à la Bastille.

Quant à Bais'èmeaux, voyant le peu d'effet de ses conselb et de son vin de Porto, il sortit tout troublé.

— Eh bien! et la porte ! la porte! dit le geôlier; vous oobliez de refermer la porte.

— C'est vrai, dit Baisemeaux. Tiens, tiens, voilà les clqfc.

— Je demanderai la grâce de cet enfant, dit Aramis.

— Et si vous ne l'obtenez pas, dit Baisemeaux, demandez aa moins qu^on le porte à dix livres, cela fait que nous y gagerons tous les deux.

— Si l'autre prisonnier appelle aussi sa mère, fit Aramis, f aime mieux ne pas entrer, je prendrai mesure du dehors

— Oh! oh ! dit le geôlier, n'ayez pas peur, monsieur l'ar* chitecte, celui-là, il est doux comme un agneau; pour appeler sa mère, il faudrait qu'il parlât, et il ne parle jamais.

— Alors entrons, dit sourdement Aramis.

— Oh! Monsieur, dit le porte-clefs, vous êtes architecte des prisons?

— Oui.

—Et vous n'êtes pas plus habitué à la chose? C'est étonnant !

Aramis vit que, pour ne pas inspirer de soupçons, il faii fallait appeler toute sa force à son secours.

Baisemeaux avait les clefs, il ouvrit la porte.

— Reste dehors, dit-il au porte-clefs, et attends-nous aa bas du degré.

Le porte-clefs obéit et se retira.

Baisemeaux passa le premier et ouvrit lui-même la deuxième porte.

Alors on vit, dans le carré de lumière qui filtrait par la fenêtre grillée, un beau jeune honmie, de petite taille, aux dieveux courts, à la barbe déjà croissante; il était assis sur on escabeau, le coude dans un fauteuil auquel s'appuyait tout le haut de son corps.

Son habit, jeté sur le lit, était de fin velours noir, et il aspiraix l'air frais qui venait s'engouffrer dans sa poitrine couverte d'une chemise de la plus belle batiste que l'on avait pu trouver.

Lorsque le gouremeur entra, cejenne homme tourna la téte avec on mouvement plein de nonchalance, et coïïnJ Il reconnut Baisemeaui, il se leva et salua courtoisémJîT

Mais, quand ses yeui se portèrent sur Aramis,^ demennS tons rombre celui-ci frissonna; U pâlit, etson Seî qa 11 tenait a la mm,.lui échappa comme -i tous ses mSs venaient de se détendre à la foia. ' ™««cie8

Baisemeaux, pendant ce temps, habitué à la présence de son prisonnier, semblait ne partager aucune des senSÏÏ que partageait Aramis; il ételait sur la table son pâté et s2 «revisses, comme eût pu faire un serviteur pleta de zèif Ainsi occupé, 1 ne remarquait point le trouble de son hôte!

Maas, quand il eut fini, adressant la parole au jeune pï

- Vous avez bonne mine, dit-il, cela va bien

- Très-bien Monsieur, merci, répopdit le jeune homme Cette VOIX faillit renverser Aramis. Malgré lui iimZZi

en avant, les lèvres frémissantes. « m un. pas

Ce mouvement était si visible, qu'il ne put échappera

Baisemeaux, tout préoccupé qu'U ét^t. ««'"apper a

..~ Y"'"'* ™ architecte qui va examiner votre cheminée dit Baisemeaux ; fume-t-eUe î i-uemmee,

— Jamais, Monsieur.

- Vous disiez qu'on ne pouvait pas être heureux en prison, dit le gouverneur en se frottant les mains : voici pour- {^"ière?^"""""'^" *^ ''''*• ^*"" °* ^°'" plaignez pïï,,

—Jamais.

— Vous ne vous ennuyez pas? dit Aramis

— Jamais.

— Hein ! fit tout bas Baisemeaux, avais-je raison?

- Dame ! que voulez-vous, mon cher gouverneur I U faut bien se rendre a Févidence. Est-il permis de lui faire des questions?

- Tout autant qu'il vous plaira.

- Eh bien ! faites-moi donc le plaisir de lui demander «lisait pourquoi il est ici.

- Monsieur me charge de vous demander, dit Baiselûeaux, SI vous connaissez la cause de votre détention?

— Non, Monsieur, dit simplement le jeune homme, je ne la connais pas.

tSt LÉ TIGOMTfi DE BRâGELCmNB.

— Ifeûs c^>est knpossible^ fScX Jursmis emporté malgré ItiL Si TOUS igBorîez la cause ûe Totre détention^ tous seriez

— Je Tai élé pendant les pranâers joarSi.

— Pimrqaoi ne Fêtes-vous pins t

— Patt5e que j'ai réfléchi.

— C'est étrange, dit Aramîs.

— N'est-ce pas ^•fl est étonnante fit Bafscmeanx.

— Et 4 quoi avez-vous réfléchi ? demanda Aramis. Pcul- «B vous le demander, Monsiearî

— Tai réflécM <fie, n'ayant commis aucun ctime^ Dieu ne pouvait fne diâfier.

— lÊ^ qu'est-ce donc que la prison, demanda Arami^ si 4Se n'est un châtiment ?

— Hélas! dit le jeune homme, je ne s^s; toutce que>e .(nis TOUS dire, c'est ^pie tf est tout le contraure de ce gue i'arais dit il y asept ans.

— A TOUS entendre. Monsieur, i Toir votre résignation, •on serait tenté de croke que tous aimez la prison.

— Je la supporte.

— C'est dans la certitude d*être Hbre un jour?

— Je n'ai pas de certitude. Monsieur : de îesptDîr, voffli tout ; et cependant, chaque jour, je Tavoue, cet e^oir se perd,

— M«s enfin, pourquoi ne seriez-TOUs pasBbre, pufeqojo vous TaTez déjà été ?

— C'est justement, répondit le jeune homme, la raison 401 m'empêche d'attendre la liberté; pourquoi m'efrtr-on emprisonné, si l'on aTaît nntention de met^ûre libre plus tard 7

— Quel âge aTez-TOUs ?

— Je ne sais.

— Conmieat tous nemmez-ronst

— y m oublié le mm qu^en me donnait

— Vos parents ?

— Je ne les ai jamais connus.

— Mais ceux ijoi vous ont ^cTé?

— Ds ne m'appelaient pas leur ffis.

— Aimiez-Tows <pielqu''un avant de Tenir idt -» l'aimais ma nounioe ^ mes fleurs.

— fîst-eetcot?

— J'aimais aussi mon Talet.

LK yi60M TE 0B BRAGELONNE. »

— Vous regrettez cettô^^ nourrice et ce valetî >- J'ai beaocoQj^ pleuré qjEumâ il» soat HK>rt&«

— Sont-ils morts depuis que vous êtes ici ou aupannmrt. qae vous y fussiez?

— Ils sont morts la veille du jour oiï Ton. afa. enlevé..

— Tous deux en même tes^)sl

— Tous deux en même temps.

— Et comment vous enleva-tH)n ?

— Un homme me vintchercher^me fitmonter dans un carrosse qui se trouva fermé avec des serrures^ et m'amena ioL

~ Cet homme, le reconnaîtriez-votts-î «- Il avait un masque*.

— N'esS-œ pas que eetto Mstoir&esl extraordinaire ?c^ KHAbâs Baisemeaux à Aramîs.

Àramis pouvait à peine respirer.

— Oui^ extraordinaire^ murmura-t-S.

— Mais ce qu'il y a de plus extraordinairft encore c'e^ ^ jamais il ne m'en a dit autant qu'il vient de vous en dire.

— Peut-être cela tient-il aussi à ce que vous ne Tavex jamais questionné, dit Aramis,

— Cest possible, répondit Baisemeaux; je ne suis, pa^ ettfîeux. Au reste, vous voyez la, chambre : eOa est beUa^ n^&ÊKrce pas ?

—Fort belle.

— Un tapis..., —Superbe.

— Je gage qu*îl n*en avait pas de pareil avant âe vexûr Ici.

— Je le crois..

Pkiis, se retournant vers le jeune bomme :

— We vous rappelez-vous point avoir été jamais visité par quelque étranger ou quelque étrangère ? demanda AramiSi mjeunehonune.

— Ob ! si fait, trois fois par une femme, qui chaque fois t'arrêta en voiture à la porte, entra, couverte d'un voile qi^eUe ne leva que lorsque nous fûmes enfermés et seuls.

— Vous vous rappelez cette femme?

— Oui.

— Que vous disait-elle?

1^ Jeune homme sourit tristement.

•-•Elle me demandait ce que vous me demandez, sifétai» lunrenx et si jjs m'ennuyais..

— Et lorsqu'elle arrivait ou partait î

— Elle me pressait dans ses bras^ me serrait sur son cœnr, m'embrassait.

— Vous vous la rappelez ?

— A merveille.

— Je vous demande si vous vous rappelei les traits de son visage ? '

— Oui.

— Donc, vous la reconnaîtriez si le hasard ramenait devant vous ou vous conduisait à elle ?

^ Oh ! bien certainement.

Un éclair de fugitive satisfaction passa sur le visage d' Aramis. En ce moment Baisemeaux entendit le porte-clefs qui remontait.

—Voulez-vous que nous sortions? dit-il vivement à Aramis. Probablement Aramis savait tout ce qu'il voulait savoir.

— Quand il vous plaira, dit-il.

Le jeune homme les vit se disposer à partir et les salua poliment.

Baisemeaux répondit par une simple inclination de tête.

Aramis, rendu respectueux par le malheur sans doute, salua profondément le prisonnier.

Us sortirent. Baisemeaux ferma la porte derrière eux.

— Eh bien! fit Baisemeaux dans l'escalier, que dites-voui de tout cela? *

— J'ai découvert le secret, mon cher gouverneur, dit-il

— Bah ! Et quel est ce secret î

— Il y a eu un assassinat commis dans cette maison.

— Allons donc !

— Comprenez-vous, le valet et la nourrice morts le mène jour?

— Poison.

— Ah! ah!

— Qu'en dites-vous?

— Que cela pourrait bien être vrai... Quoi! ce jeu homme serait un assassin ?

— Eh! qui vous dit cela ? Conmoient voulez-vous que pauvre enfant soit un assassin ?

— C'est oe que je disais.

— Le crime a été commis dans sa maison» c'est ass<

LE y ICOMTE DE BRAGELONNE. 65

peut-être a-t-il vu les criminels^ et Ton craint qull ne parle.

— Diable ! si je savais cela...

— Btk bien?

•— Je redoublerais de surveillance.

— Oh ! il n'a pas l'air d'avoir envie de se sauver.

— Âh ! les prisonniers^ vous ne les connaissez pas. [

— A-t-il des livres ?

— Jamais ; défense absolue dé lui en donner.

— Absolue ?

— De la main même de M. Mazarin.

— Et vous avez cette note î

— Oui, Monseigneur; la voulez-vous voir en revenant prendre votre manteau ?

— Je le veux bien, les autographes me plaisent fort.

— Celui-là est d'une certitude superbe ; il n'y a qu'une Yatore.

—Ah! ah I une rature! et à quel propos, cette rature?

— A propos d'un chiffre?

— D'un chiffre?

•^ Oui. Voilà ce qu'il y avait d'abord : pension à 50 livres.

— Gonmie les princes du sang, alors ?

— Mais le cardinal aura vu qu'il se trompait, vous comprenez bien : il a biffé le zéro et a ajouté un 1 devant le 5. Mais, à propos...

— Quoi?

— Vous ne parlez pas jde la ressemblance.

— Je n'en parle pas, cher monsieur de Baisemeaux, par une raison bien simple; je n'en parle pas, parce qu'elle n'existe pas.

— Oh! par exemple!

— Ou que, si elle existe, c'est dans votre knagination, et qoe même, existât-elle ailleurs, je crois que vous feriez biea de n'en point parler.

— Vraiment !

^ Le roi Louis XIV, vous le comprenez bien, vons en tondrait mortellement s'il apprenait que vous contribuez à répandre ce brmt qu'un de ses sujets a l'audace de lui ressonbler.

— C'esi vrai, c'est vrai, dit Baisemeaux tout effrayé; mais je n'ai parlé de la chose qu'à vous, et vous comprenez^ Vonteigneur, qae j« compte assez sur votre discrétion.

^ Oh ! soyez trattqcdllA.

w Voulez- TOUS toujours voir la note? dit BaSsefflcaok ébranlé.

— Sans doute.

En causant ainsi^ ils étaient rentrés;. BaîsemeaBx tûra de l'armoire un registre particulier pareil à celui <pll a^ak déjà montré à Aramîs^ mais fermé par une serrure..

La clef qui ouvrait cette serrure faisait partie d\ui petit trousseau que Baisemeaux portait toujours sur lui.

Puis^ posant le livre sur la table, IL l'ouvrit à la lettre M e( montra à Âramis cette note à la colonne des observations.

<c Jakais de LrvBEs^ linge de là pTus grande finesse^ Iiabità recherchés ; pas de promenades^ pas de cHAifGEHE?rr de geôlier^ PAS DE COMMUniGATIORS.

«Instruments de musique; toute licence pour le bienêtre ; 15 livres de nourriture. M. de Baisemeaux peut récl^ mer si les i5 livres ne lui sufBsentpas. 9

— Tiens^ au fait^ dit Baisemeaux^ j'y songe : |e rédameralr Aramis referma le livre.

— Oui, dit-il, c'est bien de la main de M. de Mazarin ; je reconnais son écriture. Maintenant, mon cher gouverneur, . contînua-t-il, comme si cette dernière communication avait épuisé son intérêt, passons, si vous le voulez bien, à nos petits arrangements. ,

—Eh bien! quel terme vodez-vous que je prenne? Fixez vous-même.

— Ne prenez pas de terme; fidtes-moi une reconnaîssanor ppreet simple de cent cinquante mille francs.

— Exigible?...

— A ma votottté. lifefe, tww comprenez, je ne tondni qtte lorsque vous vaudrez voo^même.

— Oh ! je suis bien tranquille, dit Baisemeaux en s^mrianl;' mais je vous ai déjà donné deux reçus.

— Attssi, vous voyez, je les déchire.

Et Âramis, après avoir montré les deox rtçtts au ge^ye^- Beur, les déchira en efitet.

Vaincu par une pareille marque de confiance, BaisemeatOT souscrivit sans hésitatioii une obligation de cent cinquante œille francs remboursable à la volonté du préhiu

LE YICOMTE B£ BRAGELONNE. 61

Aramis^ qoi avait sxmk la pkwie par-dessus Tépaule da gtmyemeur^ mit Tobligation dans sa poche sans avoir l*air de ravoir lue^ ce qui donna tonte tr^yEiquillité à Ba^emeaux.

— Maintenant^ dit Aramis, vous ne m*en voudrea. points tfest-ce pas, si je vous enlève quelque prisonnier ?

— CcMnment cela ?

— Sans doute en obtenant sa grâce. Ne voisb sâ-^ pas dlv ptf exemple, que le pauvre Seldcia miEtéressait ?

—Ah! c'est vrai!

— Eh bien?

— Cest votre affaire; agissez coBuaaevoQS l'entendrecid f(^ que vous avez le bra& kuag et la main large.

— Adieu 1 adieu!

Q Aramis partit^emportanllÊS bénédictîAii&dagottveniear.

us Mscx AMim;

k llieore oiù M.âe Baifiemeaux montraità Arsonis les i»v scnSûiers de la Bastille,, un earrosse s'arrêtait devant la porte dâ madame de Bellièrej, et à cette heure encore matinale déposait aa peiTon une ieusû femme enveloppée de coiffes désole.

Lorsqa'on annonça, madame Vanel à madame de Bellière» edle-ci s'occupait, ou plutôt s'absorbait à lire une lettrée QL'eUe caclut précipitamment.

Elle achevait à pein3 sa toilette du mati% ses f^jornep^ ttettt encore issA la chambre voisine.

An nom,, au pas de Marguerite YaAel.^ madame de BeUiâr» mmit à sa rexicontre* Elle orut voir dass k& )ieuK de seat amk ui^ éclat qui n'était pa& cehii de 1» santé eu de kài(^

Marguerite l'embrassa, lui serss^ les maioft^ M Irâsa 4 |l^e le temps de parler»

— Ma ^ère, dkreHe, ta m^oablîea d(meî Ta e& doue; tout inCère aux plaisirs de la cour 7

es LE VICOMTE DE BRAGELONNE.

— Je n'ai pas vu seulement les fêtes du mariage

— Que fais-tu alors ?

^ Je me prépare à aller à BelUère.

— ABellière?

— Campagnarde alors. J'aime à te voir dans ces dispost* tiens. Mais tu es pâle.

— Non, je me porte à ravir.

— Tant mieux, j'étais inquiète. Tu ne sais pas ce qu'on m'avait dit?

— On dit tant de choses !

— Oh! celle-là est extraordinaire.

— Comme tu sais faire languir ton auditoire, Marguerite.

— M'y voici. C'est que j'ai peur de te fâcher.

— Oh! jamais. Tu admires toi-même mon égalité d'humeur.

— Eh bien! on dit que... Ah! vraiment, je ne pourrsâ jamais t'avouer cela.

— N'en parlons plus alors, fit madame de Bellière, qui devinait une méchanceté sous ces préambules, mais qui cependant se sentait dévorée de curiosité.

— Eh bien! ma chère marquise, on dit que depuis quelque temps tu regrettes beaucoup moins M. de Bellière, le pauvre homme!

— C'est un mauvais bruit, Marguerite; je regrette et regretterai toujours mon mari; mais voilà deux ans qu'il est mort; je n'en ai que vingt-huit, et la douleur de sa perte ne doit pas dominer toutes les actions, toutes les pensées de ma vie. Je le dirais, que toi, toi, Marguerite, la femme pat excellence, tu ne me croirais paSé

— Pourquoi ? Tu as le cœur si tendre ! répliqua méchamment madame Vanel.

— Tu l'as aussi, Marguerite, et je n'ai pas vu que ta t< laissasses abattre par le chagrin quand le cœur était blessé

Ces mots étaient une allusion directe à la rupture de Mar guérite avec le surintendant. Ils étaient aussi un reproch voilé, mais direct fait au cœur de la jeune femme.

Comme si elle n'eût attendu que ce signal pour décoche ift flèche, Marguerite s'écria :

— Eh bien ! Élise, on dit que tu es amoureuse.

El elle dévora du regard madame de BeUière^ qui rotie eans pouvoir s'en empêcher.

— On ne se fait jamais faute de calomnier les femmes^ répliqua la marquise après un instant de silence.

— Oh * Ton ne te calomnie pas^ Ëlise^

— Gomment! l'on dit que Je euis amoureuse, et Ton m me calomnie pas ?

— D'abord, si c'est vrai, il n'y a pas de calomnie, il n'y a qofi médisance; ensuite, car tu ne me laisses pas achever, le pablic ne dit pas que tu t'abandonnes à cet amour. Il te peint, aa contraire, comme une vertueuse amante armée de griffes et de dents, te renfermant chez toi comme dans une forteresse, et dans une forteresse autrement impénétrable que celle de Danaé, bien que la tour de Danaé fût faite d'ai^ lain.

— Tu as de l'esprit, Marguerite, dit madame de Bellière tremblante.

— Tu m'as toujours flattée. Élise... Bref, on te dit incormptible et inaccessible. Tu vois si l'on te calomnie... Mais à gaoi réves-tu pendant que je te parle T

--Moi?

— Oui, tu es toute rouge et toute muette.

— Je cherche, dit la marquise relevant ses beaux yeux brillants d'un commencement de colère, je cherche à quoi ta as pu faire allusion, toi, si savante dans La mythologie, en me comparant à Danaé.

— Ah ! ah ! fit Marguerite en riant, tu clierches cela ?

— Oui ; ne te souvient-il pas qu'au couvent, lorsque nous dierchions des problèmes d'arithmétique... Ah ! c'est savant aassi ce que je vais te dire, mais à mon tour... Ne te souviens-tu pas que, si l'un des termes était donné, nous devions trouver l'autre ? Chercbe alors, chercbe.

— Mads je ne devine pas ce que tu veux dire.

— Rien de plus shnple, pourtant. Tu prétends que je suis amoureuse, n'est-ce pasT

— On me l'a dit.

— Eh bien ! on ne dit pas que je sois amoureuse d'une abstraction. Il y a bien un nom dans tout ce bruit?

— Certes oui, il y a un nom.

— Eh bien, ma chère, il n'est pas étonnant que je doive chercher ce nom, puisque tu ne me le dis pas.

— Ma chère marquise, en te voyant rougir, je croyais que ta ne chercherais pas longtemps*

— C'est ton mot Danaé qui m'a sm-prise. Qui dit Dana^ ffî pltrie (for, n'est-ce pas ?

— C'est-à-dire que le Jupiter de Danaé se changea pot» die en pluie d'or.

^ Mon amant aîors*... cehif que tu me donnes...

^ Oh ! pardon ; moi, je suis ton amie et ne te donne per-

SQIlDfe.

— Suit t« . mais ^5S ennemis.

— Yeux-tu que je te dise le nom?

— lî y a une demî-fteure que tu me te fais attendre.

— Tu vas r entendre. Ne t'efferbuche pas, c'est un homm© puissant.

— Bonr

La marquise s'enfonçait dans les mains ses ongles effîlés, comme le patfent à rapproche du ffer.

— C'est un homme très-riche, continua Marguerite, te I*tis riche peut-être. Cest ente...

La marquise ferma un instant les yeux.

— C'est le duc de Buckmgham, dit Marguerite en riant aux éclats.

La perfidie avait été calcttfée avec une adresse incroyahre. Ce nom, qui tombait à faux à la place du nom que la marquise attendait, faisait bien FefTet sur la pauvre femme de ces haches mal aiguisées qui avalent déchiqueté, sans les tuer, MM. de Chalais et de Thou sur leurs échafauds»

Elle se remit pourtant

— J'îavais bien raison, difr-elîe, de t'appeler une femme d'esprit; tu me fkis passer un agréable moment. La plarsacntene est charmante... Je n'ai jamais vu M. de Buc^nghame:

— Jamais? fit Marguerite en contenant ses éclats.

— Je n'ai pas mis le pied hors de diez. moi depuis cpie I0 duc est à Paris.

— Oh ! reprit madiame Tanef en aiféngeant son pied mutin vers un papier qui frissonnait prés de la fenêtre suruir ta^is. On peut ne pas se voir, mais on s'écrit.

ta marquise frémit. Ce paçfîer étàat fenveloppe de la tetlre qu'elle lisait àTarrivée dé son amie. Cette enveloppe était cachetée aux armes du surintendant.

£n se reculant sur son so% madsmie de Bellîère fitrouTer sur ce papier les plîs épais de sa large robe de soie, et l'en* sevelit ainsi.

^ VICOMTE DE BRAGELONNE. 7i

— Voyons, dit-elle alors, voyons, Marguerite, est-ce pour me dire toutes ces folies que tu es venue de si bon matin ?

— Non, je suis venue pour te voir d'abord et pour te rappeler nos anciennes habitudes si douces et si bonnes, tu lais, lOrsque nous allions nous promener à Vincennes, et gae, sous un chêne, dans un taillis, nous causions de ceux que nous aimions et gui nous ahnaient.

—Tu me proposes une paromenadet •

—J'ai mon carrosse et trois heures de liberté.

—Je ne suis pas vêtue, Marguerite... et... si tu veux que AODS causions, sans aller au bois de \lncennes, nous trou* venons dans le jardin de Thôtel un bel arbre, des charmilles touffues, un gazon semé de pâquerettes, et toute cette violette que Ton sent d'ici.

-Ma chère marquise, je regrette que tu me refuses...

ra?ais besoin d'épancher mon cœur dans le lien.

-Je le le répète, Marguerite, mon cœur est à toi, aussi lu6D dans cette chambre, aussi bien ici près, sous ce tilleui de mon jardia, que là-bas, sous un chêne dans le bois.

—Pour moi^ ce n'est pas la même chose... En me rapprodiant de Viacennes, marquise, je rapprochais mes soujârs febut vers lequel ils tendent depuis quelques jours.

La marquise leva tout à coup la tête.

— Cela l'étonné, n'est-ce pas... que je pense enecnre à Saint-Mandé ?

— A Saint-Mandé ! s'écria madame de Bellière.

Elles regards des deux femmes se croisèrent comme deux igée& inquiètes au premier engagement du combat.

— Toi, si fiére ?... dit avec dédain la marquise.

— Moi... si fièreî... répliqua madame Vanel. Je suis ainsi ^... Je ne pardonne pas l'oubli, je ne supporte pas Tinfl-' délité. Quand je quitte et qu'on pleure, je suis tentée d'aimet encore; mais, quand on me quitte et qu'on rit, j'aime éper^ Aiment.

Madame de Bellière fit un mouvement involontaire.

*- Elle est jalouse, se dit Marguerite.

^ Alors, continua la marquise, tu es éperdument éprise... deH.de Buckingham... non, je me trompe... de M. Fou- «lei?

Elle sentit le coup, et tout son sang afflua vers son cœur.

— Et tu voulais aller à Vincennes... à Sainl-Mandé mômel

— Je ne sais ce que je voulais, tu m'eusses conseillée peutêtre.

— En quoi?

— Tu Tas fait souvent.

— Certes, ce n'eût point été en cette occasion; car, moi, je ne pardonne pas comme toi. J*aime moins peut-être; mais, quand mon cœur a été froissé, c'est pour toujours.

— Mais M. Fouquet ne t'a pas froissée, dit avec une naïveté de vierge Marguerite Vanel.

— Tu comprends parfaitement ce que je veux te dire. M. Fouquet ne m'a pas froissée ; il ne m'est connu ni par faveur, ni par injure, mais tu as à te plaindre de lui. Tu es mon amie, je ne te conseillerais donc pas comme tu voudrais.

— Ah! tu préjuges?

— Les soupirs dont tu parlais sont plus que des indices.

— Ah ! mais tu m'accables, fit tout à coup la jeune' femme en rassemblant toutes ses forces comme le lutteur qui s'apprête à porter le dernier coup ; tu ne comptes qu'avec mes mauvaises passions et mes faiblesses. Quant à ce que j'ai de sentiments purs et généreux, tu n'en parles point. Si je me sens entraînée en ce moment vers M. le surintendant, si je fais même un pas vers lui, ce qui est probable, je te le confesse, c'est que le sort de M. Fouquet me touche profondément, c'est qu'il est, selon moi, un des hommes les plus malheureux qui soient.

-— Ah! fit la marquise en appuyant une main sur soi cœur, il y a donc quelque chose de nouveau ?

— Tu ne sais donc pas?

— Je ne sais rien, dit madame de Bellière avec cette pal pitation de l'angoisse qui suspend la pensée et la parole, qi suspend jusqu'à la vie.

— Ma chère, il y a d'abord que toute la faveur du roi s'e retirée de M. Fouquet pour passer à M. Colbert.

— Oui, on le dit.

— C'est tout simple, depuis la découverte du complot ( Belle-Isle.

— On m'avait assuré que Cvtte découverte de fortiûcatio avait tourné à l'honneur de M. Fouquet.

Margubrite se mit à rire d'une façon si cruelle^ que n dame de Bellière lui eût en ee moment plongé avec joie poignard dans le oœoE.

-* Ha chère^ continua Hargaerîte^ il ne s'agit plus même de rhonneur d6 M. Fouquet; il s'agit de son salut. Avant troif^tours^ la ruine du surintendant est consommée.

— Oh ! fit la marquise en souriant à son tour^. c'est aller on peu vite.

—J'ai dit trois jours, parce que j'aime à me leurrer d'une esptonce. Biais trés-eertainement la catastrophe ne passera pas vingt-quatre heures.

— Et pourquoi?

* Par la plus humble de toutes les raisons : M. Fouquet &'a plus d'argent.

— Dans la finance^ ma chère Marguerite^ tel n'a pas d'argent aujourd'hui^ qui demain fait rentrer des millions*

— Cela pouvait être pour M. Fouquet alors qu'il avait deui amis riches et habiles qui amassaient pour lui et faisaient sortir l'argent de tous les coffires; mais ces amis|ont morts.

—Les écos ne meurent pas^ Maj^erite; ils sont cachés, oû les cherche, on les achète et on les trouve.

— Tu vois en blanc et en rose, tant mieux pour toi. U est bien fâcheux que tu ne sois pas l'Égérie de M. Fouquet, ta loi indiquerais la source où il pourra puiser les miUions que te roi lui a demandés hi^.

— Des millions? fit la marquise avec efiroi.

— Quatre... c*est un nombre pair.

^Mâme! murmura madame de Bellière torturée par e^te féroce joie... H. Fouquet a iHon jquatre millions, je pense, répliqua-t-elle coturageusement.

— S'il a ceux que le roi lui demande aujourd'hui, dit Marguerite, peut-être n'aura*t-il pas ceux que le roilui demandera dans un mois.

^ Le roi lui redemandera de Tsurgent?

— Sans doute, et v(»là pourquoi je te dis que la ruine de ce pauvre M. Fouquet devient infaillible. Par orgueil, il foomira de l'argent, et, quand il n'en aura plus, il tombera.

— C'est vrai, dit la marquise en frissonnant; le plan est fort... Dis-moi, M. Colbert hait donc bien M. Fouquet?

— Je crois qu'il ne l'aûoae pas... Or, c'est un homme puis- «ani que M. de Colbert; fi gagne à être vu de près : des conceptions gigantes^s, de la volonté, de la discrétion; il ira loin.

74 LE TlGOllTS DB BRAGELONNE.

^— llsara «nrimandamt

— Cest i»robdi)ld... Voilà poorqpKn^ ma bonne m^qnise^ j6 me st5iilais émc» &i fàyoor édte pauvre homme ^oi m'a êmèe, adorée métne; T<Mlà pourquoi^ le voyant ^ malhenreux^ je me pardonnais son infidélité... dont il serepent, j'ai lieu de le (»H)ire; mlà ponrqQoi je n'eusse pas été éloi- ^lée de lui porter ime ooBsolalîon, un bon consej^; il aurait compris ma démarche et m'en aurait su gré. €*est doux d'être aimée^ vois-tu. Les hommes apprécient fort Famonr quand ils ne .soAt plus aveuglés par fei pmssance.

La marquise, étourdie, écrasée par ces atroces attaques^ calculées avec la justesse ^ la préei^oa d'un tir d'artiilerie, ne savait phis conanent répondre; eUe ne savait plus eomis^it pe&s«r.

La v<HX de la peride avait piis les intonations les plus af* foetuçuses; eUe parlait comme une fénusie et eaehait les insiinMs d'une panthère.

«— £h bîenJ dit matone de Bellière, qtà espéra vague* ment que Margn^ite cessait d'accabler l'ennemi vaincu; eh bien! que n'aliex-vuos trouver M. Foucpoet?

*- Décidément, marquise, ta m'as fait réHédnr. Non, *i serait inooavenant q^e je fisse la première démarche M. Fouquet m'ahne sans doute, mais il est trop fier, le m puis m'eiq)oser à on «IAroiit.,« Fal mon mari, d'ailleurs, ; mténager. Tu ne me dis rien. ÂUoiib ! je eensultend là-des 9DslL€olbert

Elle se leva en soomiil comme pour prendre congé, l marquise n'eut pas la îtaeeûe l'imiter.

Msurguerite ât qfu^qoes pi» pour continuer à jouir é llinmlfiante diMilemr où sa rivale était plongée; puis sot dain :.

— Tu ne me reconduis past ^St-elle.

La marquise se leva, pâle et froide, sans inquiéter d vamtage de cette enveloppe qui t'avait » fort préoccupée commencement de ia oonvBisstion et que son prenais* f laissa à découvert.

Puis die ouvrh la porte de son on^re, et, sans mérae i tourner la tête du côté de Marguerite Vanel, elle ify e ferma»

Mai^ueiite prononça <mpln<Ab^iat^ trois ou quatre ] rôles que madame de Bellière n'entendit même pas.

]bte> aussitôt qae là marqafee em «spam, son envieuse ennemie ne pat rester m désfr dd s'ABst»er que ses soupçons étaient fondés; elle s'allongea comme une panthAra et s^ûtrenTeloi^.

- Ah! dit-elle en grinçant las dents, c'était bien une Iftttre de M. Fouquet qu'elle lisait quand Je suis arrivée I

Et eUe s*élança> à son tour, hors de la diambre.

Pendant ce twnps> la marquise, arriva d^rrtôre le ren>. part de sa porte^ sentait qu'elle éteit au bout de ses forces r im instant elle resta rdde, pâle et immobile comme une statae; puis, conune une statue qu'un vent d'orage ébranle sur sa baie, elle chancela et tomba inanimée sur le tapis.

Le bruit de sa chute retentit en même temps que retentteMdt le roulâment de la voiture de Wtarguertie sortant de Vb5\€l,

vin

l'aUGERTERIS m MABAMI MBB&tftftB»

Le coup avait été d'autant plus douloureux qu'il était inattendu : la marquise fut donc quelque temps à se remettre ; mais, une fois remise, elle se prit aussitôt à réfléchir sur les événements tels qu'Us s'annonçaient.

Alors elle reprit, dût sa vie se briser encore en chemin, cette ligne d'idées que lui avait fait suivre son implacable amie.

Trahison, puis noires menaces voilées sous un semblant tf ffltérêt public, voilà pour les manOBOvres de Colbert.

Joie odieuse d'une «diute pwdialne, efforts incessants pour arrfver à ce but, séductions non moins coupables que te crime lui-même : roilà ce que Marguerite mettait en (BUtre.

Les atomes erodms deDesoirteeniomphalent; à rhomme sans entrailles s'était unie la femme sans cœur.

La marquise vit avec tristesse, encore plus qu'avec indi* cation, que le roi trempât dans un complot qui décelait la

76 LE VICOMTjE I>E BRAGELONNE.

duplicité de Louis XIII déjà vieux^ et l'avarice de Bfazarin lorsqu'il n'avait pas encore eu le t^nps de se gorger ^e For français

Mais bientôt l'esprit de cette courageuse femme reprit toute son énergie et cessa de s'arrêter aux spéculations rétrogrades de la compassion, i

La marquise n'était point de ceux qui pleurent quand il faut agir et qui s'amusent à plaindre un malheur qtfils ont moyen de soulager.

Elle appuya^ pendant dix minutes à peu près^ son front dans ses mains glacées; puis^ relevant le fronts elle sonna ses femmes d'une main ferme et avec un geste plein d'énergie.

Sa résolution était prise.

— A-t-on tout préparé pour mon départ? demanda4-elte à une de ses femmes qui entrait.

— Oui^ Madame; mais on ne comptait pas que madame la marquise dût partir pour Bellière avant trois jours •

~ Cependant tout ce qui est parures et valeurs est en caisse?

— Oui^ Madame; mais nous avons l'habitude de laissa tout cela à Paris. Madame^ ordinairement^ n'emporte pas ses pierreries à la campagne.

— Et tout cela est rangé, dites-vous?

'— Dans le cabinet de Madame.

— Et l'orfèvrerie?

— Dans les coflùres.

— Et l'argenterie?

— Dans la grande armoire de chêne.

La marquise se tut; puis^ d'une voix tranquille :

— Que Ton fiasse venir mon orfèvre, dit-elle. Les femmes disparurent pour exécuter l'ordre. Cependant la marquise était entrée dans son cabinet, et,

avec le plus grand soin^ con^dérait ses écrins.

Jamais elle n'avait donné pareille attention à ces richesses qui font l'orgueil d'une femme ; jamais elle n'avait regardé ces parures que pour les choisir selon leurs montures on leurs couleurs. Aujourd'hui elle admirait la grosseur des rubis et la limpidité des diamants; elle se désolait d'une tache, d'un défaut; elle trouvait l'ortrc^ faible et les pierres misé- Bables.

L'orfèvre la surprit dans cette occupation lorsqu'il amva.

^ Monsieur Faacheux^ ^UMe, vous m'arez fourni mon orfèvrerie^ je crois?

— Oni^ madame la marquise.

—Je ne me souviens plus à combien se montait la note.

— De la nouYoUe^ Madame^ ou de celle que M. de Bel* yère vous doana en tous épousant? Car j'ai fourni les deux.

— Eh bien! de la nouvelle, d'abord.

— Madame, les aiguières, les gobelets et les plats avec leurs étuis, le surtout et les mortiers à glace, les bassins à oonfitures et les fontaines, ont coûté à madame la marquise SMzante mille livres.

— Rien que cela, mon Dieu?

^ Madame trouva ma note bien chère.

— Cest vrai ! c'est vrai! Je me souviens qu'en effet c'était dm; le travail, n'est-ce pas?

-- Oui, Madame: gravures, dsehires, formes nouvelles. —Le travail entre pour combien dans le prix ? N'hésites

— Un tiers de la valeur. Madame. Mais...

— Nous avons encore l'autre service, le vieux, celui de nmimari?

— Oh! Madame, il estmoins ouvré que celui dont je vous I»urle. n ne vaut que trente mille livres, valeur intrinsèque.

— Soixante-dix! murmura la marquise. Mais, monsieur Faucheux, il y a encore l'argenterie de ma mère; vous savez^f tout ce massif dont je n'ai pas voulu me défaire à cause dn souvenir?

~ Âh! Madame, par exemple, c'est là une fameuse ressource pour des gens qui, comme madame la marquise, ne > seraient pas libres de garder leur vaisâelle. En ce temps. Madame, on ne travaillait pas léger connne aujourd'hui. On trsr Taillait dans des lingots. Mais cette vaisselle n'est plus pré-, sentable ; seulement, elle pèse.

« Voilà tout, voilà tout ce qu'il faut. Combien pèse-t-eOeT

^ Gnquante mille livres, au moins. Je ne parle pas des éDomes vases de buffet qui, seuls, pèsent cinq mille livres d'argent : soit dix mille Uvres les deux.

-- Cent trente ! murmura la marquise. Vous êtes sûr de eesdiiffires, monsieur Faucheux?

— Sûr, Madame. D'ailleurs, ce n'est pas difficile à peser.

— Les quantités sont écrites sur mes livres.

78 tE VICOMTE DE BRAGELONNE,

^ Oh! yoQ$ êtes tuia feBUoe d'ordre^ madame ta margaise.

— Passons à autre chose^ dit madame de Btflière. Et eUe ouvrit un écriiu

— Je reconnais ces émeraude^ dit le marchand, e*e»t moi qui les ai fait monter; ce sont les phis belles de ta eoiat; c'est-à-dire^ non : les plut belles sont à madune cTe GhâtUlon; elles lui Tiennent de MAL de Gi^; mais las Tôtres^ Madame^ sont les secondes»

— Elles valeutî

— Montées?

— Non; supposez qu*on youMI les Tendre.

— Je sais bien qui les at^teiait! s'écria M. Fancheox.

^ Voilà prédsémeni oe que je tous demande. Oa les achèterait donc?

-* On achèterait toules tos piwferies. Madame; on sait que vous avez le plus bel éorin de Paris. Vous n'êtes pas de ces femmes qui changent; quand vous achetez^ c'est do beau; lorsque vous possèdes» tous gardei»

— Donc^ on payerait ces émmmdes?

— Cent trente mille livres.

La marquise écrivit sur des tablettes, avec un crayon» le cbiffire cité par rorfévre.

*— Ce colU^ de rubis? ditrott»»

«•Des rubis bâtais?

— Les Toici.

— Ils sont beaux» ils sont superbes. Je ne vous oonaai»sais pas ces pierres^ Madame.

*^ Estimez.

^ Deux cent milta IHnres. Càxà du mOieu en vaut oenl à iniseu).

-i« Oui^ oui» c'est ce que ie pensais» dit la marquise* Les diamants» les diamants! ohl j'en ai beaucoup : bagnes» chaînes» pendants et gkandoles» agrafes» feirets! Estimez» inoBsieur Faucheux» estimez.

L'orfèvre prit sa l(»pe» sea balances» pesa» lorgna» el toitt bas» faisant son addition :

<i-- Vmta des pierres, dil41> qui coifttdBt à madame ta œarquist quarante miUe livres de rente.

««» Vous estimes taoit eeo^ mille livres?»^

— Apeuprôi.

*- Cest bies ce qae|e pensais Maïs les mentares sont à part

— Comme toi^oiBrs, Biadame. Et »f étais appdé à rendre m à adieter^ je me eontenteraîi5> poiur b^é^e^ de For seul de ces montm*es; j'am'ais encore Yingtrcinq bonnes mille ivivs.

— Oui, Madame^ trè»-|(^.

— A€Geplea&-Yoas le béDéffce, à k eonâfHoii de faire argent comptant des pîonrenest

— Mais^ Madame ! s'éerîa Forfiévre efforé, toos ne vendez pasTOs diamants^ je supposa

— SIeiiee, imnsîevFsQdieaX; BeTonsinqinéteKiiasde eéb, renâez-moi senientent r^nse. Yens êtes bonnête Wwie, foumissear de ma maison depuis trente ans^ vous avez comia mon père et ma m^re^ qne servaient votre père et votre mère. Je vons parle comme à nn ami; acceptez-> vn» ÏOT des montnres contre nne sraome comptant que voQSverserei entre mes maùisT

— Huit cent mille livres! mais c'est tocurme!

— Je le sais.

— hnposàble à trouver!

— Oh ! que non.

— Maîs^ Madame^ 9&D§ex i Teffët qjate ferait^ dans le monde, le bruit d*une vente de vos pierreries !

— Nul ne le saurait... Vous me ferez febriquer autant de pSffures fausses semblables aux fines. Ne répondez rien : je ie v^ix. Tendez en détaS, vendez seulement les pierres.

— Ccunme cela, c'est fafcdle... Monsieur eherdte des écrins, êm pierres unes ponor la tdl^e de Madame. H y a concours. Je fÂacerai facileraent diez Monsieur pour six cent mille ivies. Je suis sûr que les vôtres sont les phis belles.

«-Quand c^?

-- Sous trois jours.

— Eh bien! le reste, vons le placerez à des particuliers. Poar le présent, faites-^noî un contrat de vente garanti... hyement sons quatre jours.

— Madame, Madame, réflédnssez, je vous en conjure... Voos pbfdrez là cent miHe livres, rf vous vous bâtez.

— J'en perdrai deux cents, sH le faut Je veux que tout loft Élit ce soir. Acceplez-voust

80 LE YIGO.MTE DE BRAGELONNE.

— Taccepte^ madame la marquise... Je ne dissimule pas que je gagnerai à cela cinq mille pistoles.

f -r Tant mieux! Comment aurai-je Fargent? «— En or ou en billets de la banque de Lyon^ payables chez M. Colbert.

— J'accepte^ dit vivement la marqoise; retournez chez vous et apportez vite la somme en billets^ entendez-vous?

<-* Oui^ Madame ; mais^ de grâce...

~ Plus un mot^ monsieur Faucheux. A propos, Fargenterie, que j'oubliais... Pour combien en ai-je? ^ Cinquante mille livres^ Madame.

— C'est un million^ se dit tout bas la marquise. Monsieur Faucheux, vous ferez prendre aussi Torfévrerie et Targenterie avec toute la vaisselle. Je prétexte une refonte pour des modèles plus à mon goût... Fondez, dis-je, et rendezmoi la valeur en or... sur-le-champ.

— Bien, madame la marquise.

— Vous mettrez cet or dans un coffre ) vous ferez accompagner cet or d'un de vos commis et sans que mes gens le voient; ce commis m'attendra dans un carrosse.

— Celui de madame Faucheux? dit l'orfèvre.

— Si vous le voulez, je le prendrai chez vous.

— Oui, madame la marquise.

— Prenez trois de mes gens pour porter chez vous l'argenterie.

— Oui, Madame.

La marquise sonna;

— Le fourgon, dit-elle, à la disposition de M. Faucheux. L'orfèvre salua et sortit en commandant que le fourgon le

suivît de près et en annonçant^ lui-même, que la marquise faisait fondre sa vaisselle pour en avoir de plus nouvelle.

Trois heures après, elle se rendait chez M. Faucheux et recevait de lui huit cent mille Uvres en billets de la banque de Lyon, deux cent cinquante mille livres en or, renfermées dans un cofifre que portait péniblement un commis jus* qu'à la voiture de madame Faucheux.

Car Taadame Faucheux avait un coche. Fifed'ujt président des comptes, elle avait apporté trente mille écus à son mari, syndic des orfèvres. Les trente mille écus avaient fructifié depuis vingt ans. L'orfèvre était millionnaire et modeste .Pour lui^ il avait fait l'emplette d'un vénérable car-

rosse^ fabriqué en 1648^ dix aimées après la nafssai&ce da roi. Ce tarrosse, ou plutôt cette maison roulante^ ^ai&àit Fadmiration dn quartier ; elle était couverte de peintur s allégoriques et de nuages semés d*étoUes d*or et d'argent aoré.

Cest dans cet équipage^ un peu grotesque^ que la noMe ffflDme monta> en regard du commis^ qui dissimulait ses ge« noax de peur d'effleurer la robe de la marquise.

Cest ce même commis qui dit an cocher^ fier de condoire une marquise

- Route de Saint-Mandé !

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