‹ Le vicomte de Launay: lettres parisiennesChapitre 2 sur 16 · MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS

HUE YIVIENNEyâ BIS, ET BOULEVARD DB3 ITALIENS 15» A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

Droits de reprodaction et de Iradaction réteirét

— SUITB —

LETTRE IV

30 mars 1844»

oûc explication avec le monde. — - Fausse terreur cachant nn vrai dépit. — Les gens dont on ne parle jamais criant à Tindiscrétion. — Ils dâ« noncent Técho pour se Tenger de son tilence. — Des critiques qui sor.t des aveux.

Avant de vous raconter ce que fait le monde^ nous voulons un peu nous expliquer avec lui.

Nous commencerons par lui apprendre que depuis un an notre position comme feuilletoniste s*est singulièrement modifiée : pous ne sommes plus un feuilletoniste... Voilà une modification qui n'est pas sans importance.

Nous leur avouerons ensuite que notre point de vue a

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complètement changé : nous n'écrivons plus pour ceux qui nous lisent... Voilà encore un changement qui doit influer d'une manière étrange sur leisi idées d*un écrivain.

Il est arrivé ceci : un éditeur audacieux... il pouvait faire une mauvaise affaire... a imaginé de réunir en volumes ces feuilletons éphémères^ griffonnés à la hâte^ et que nous croyions destinés au plus favorable oubli. Cette collection de commérages a obtenu un succès inespéré. Un homme d'esprit, après l'avoir parcourue, en a fait un éloge mémorable : Cest étonnant comme ça supporte la lecture! a-t-il dit; et l'on n'a jamais rien dit de plus flatteur sur un livre.

Mais, si le mot est flatteur pour le livre, il est moins agréable pour l'auteur. Et nous découvrons tristement cette affreuse vérité : c'est que, de tous nos ouvrages écrits avec soin, avec prétention, le seul qui ait quelques chances de nous survivre est précisément celui dont nous faisons le moins de cas. Et pourtant, rien de plus simple; nos vers... ce n'est que nous; nos commérages... c'est vous, c'est votre époque, si grande, quoi que Ton dise, si extraordinaire, si merveilleuse, et dont les moindres récits, les plus insignifiants souvenirs, auront un joiu* un puissant intérêt, un inestimable prix.

On nous a donc métamorphosé, malgré nous, en une espèce^ non pas d'historien, mais de mémorien, un de ces écrivains sans valeur que les grands écrivains consultent, un de ces mauvais ouvriers qui ne savent rien faire par eux-mêmes, mais qui servent à préparer de Touvrage pour les artistes de talent; nous sommes à l'historien ce que l'élève barbouilleur est au pf'.intre, ce que le clerc est au procureur, ce que le manœuvre est au maçon, ce que le marmiton est au chef. On appelle le premier, rapin; le second, Mute-ruisseau; le

trpiniine» gâcheur ; le quatrième^ gâte-sauce, nous ne conoaissoDS pas le surnom dérisoire qu'on donne au gâte-sauoe historique : ce métier infime doit avoir aussi quelque sobriquet; nouA ignorons le raot^ mais il doit exister; peut-être que c'est : journaliste.

Car te différence est grande entre le simple feuilletoniste et le joumaliste gazetier. Il y a un abîme entre un feuille* ton 9aDS lendemain et un chapitre de mémoires^ et nous nous trouYons pris au piège, et nous écrivons des chapitres de petits mémoires^ nous qui étions bien décidé à n'en écrire jamais* Toutefois, ceux-là ne ressembleront en rieii a ces écrits ténébreu^L et prudents, composés en silence^ avec une prétendue impartialité : récits vengeurs, souU* gement de grandes haines par convenance cachées, apaisement de grands courroux par nécessité contenus; pages confidentes des griefs et des ressentiments, où Ton trace le matin un si horrible portrait de son ennemi, qu'on peut se permettre le soir de lui parler gracieusement; où l'on ara» conté hier avec une si clairvoyante cruauté les trahisons de ces ingrats, que Ton peut se permettre aujourd'hui de leur tendre la main cordialement et daigner encore paraître leur dupe jusqu'à son dernier jour ; confessions réparatrices où l'on restitue aussi quelquefois à de nobles cœurs mal jugés la place qu'on leur avait refusée^ mais confessions mystérieuses, aveux sans contrôle, récits sans vérification dont on ne connmtra jamais l'efiet, dont on ne peut rectifier l'erreur, dont on ne prévoit que le danger. Nos mé^ moires, à nous, seront écrits hardiment, loyalement, à la face du pays, à la vue de nos contemporains, et ils seront rectifiés, puriûés,* clarifiés, par leur prompte et immense publicité. Nous ne nous cacherons point pour aller dons l'ombre consigner les travers et les ridîcales du jour, nous

dirons avec naïvetë à notre temps : Nous avons Taudace de te juger ; eh bien, punis tout de suite cette audace, et sois toi-même juge de nos jugements.

Maintenant on comprendra, avec de telles idées, combien nous devons rire de ce grand tapage d'effroi que font autour de nous toutes ces femmes ignorées qui s'alarment si présomptueusement de nos récits. Nous avons toujours évité de i)arler des inconnus, d*abord parce que nous n'en avons pas le droit, ensuite parce que ces indiscrétions n'auraient eu aucun intérêt pour nos lecteurs; mais, à pr^nt que nous rêvons d'avenir, nous éviterons encore bien davantage les personnalités du moment, les allusions de circonstances; car, avant six mois, elles n'auraient plus aucun sens, et il nous faudrait les supprimer; nous ne devons retenir que les noms illustres, les grandes célébrités en tous genres, les hautes positions; c'est là notre domaine, et nous trouvons plaisant que tant de médiocrités obscures affectent la prétention de nous craindre , quand il est notoire que nous ne nous occupons jamais que des supériorités lumineuses.

Ainsi, par exemple, nous avons le droit de dire qu'au dernier bal de telle ambassade, tout le monde admirait les traits nobles et purs, la taille imposante de madame la comtesse de Beau..., nièce de M. de Chateaubriand. De tout temps, l'apparition d'une femme idéalement belle sera un événement pour les artistes, poiu* les poètes, même pour les simples badauds, et il nous est permis de parler de cet événement, et de proclamer les succès de cette beauté célèbre... Mais, quand nous disons cela, d'où vient que tant de laiderons s'alarment? Ce danger ne les menace pas!

Quand nous répétons un mot ravissant de madame de P..« ou de madame de Viri«M> deut femmes du grand monde te"

nommées pour leur esprit... d'où vient que madame de X...* est inquiète?... Craint-elle que nous ne répétions les faux bons mots qu'elle marmotte en tisonnant sa fausse bûche avec ses faux hommes d*esprit.

Si nous vantons l'élégance de mesdames les princesses de T... et de P..., deux jeunes et charmantes sœurs toujours parées avec tant de goût... pourquoi madame de Z... criet-elle au scandale? Pense-t-elle que nous voulions donner eomme des modèles d'élégance ses robes sans manches, ses petites guirlandes de plumes de coq, ses velours râpés d'un coton si loyal, et ses fourrures effarées de chat fâché ou de chien malade?

Si nous racontons im superbe concert auquel nous avons assisté chez madame la comtesse M..., dans ce salon si brillant, que les succès y comptent double et où toutes les voix sonores et harmonieuses de notre siècle mélomane ont glorieusement retenti... pourquoi madame la baronne *** s'effarouche-t-elle de nos récits?... Qu'elle se rassure, nous ne vanterons jamais ses concerts d'aveugles, qui ne peuvent charmer que des sourds, ses vieux pianistes de contrebande qui ne sont pas même Allemands; et ses virtuoses de gouttières dont les miaulements effroyables vous portent malgré vous aux rêveries les plus cruelles et vous font regarder avec une bienveillance sinistre madame de Z... et ses fourrures.

Enfin, quand nous parlons en détail du grand bal donné par un millionnaire intelligent, il y en a; quand nous dépeignons sa magnificence royale, d'où vient que les vaniteux avares s*effrayent? Nous ne dépeindrons jamais leurs bastringues prétentieux. Qu'ils se rassurent donc aussi, qu'ils versent en paix leur thé de potager, letu* chocolat de santé^ leur orgeat bleu de ciel et leur sirop de groseille au-

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rore !... Nous ne trahirons jamais leur nom ni eckû éê leur fournisseur^ jamais nous ne dénoncerons Tantre malsain où se fabriquent leurs rafraîchissements de teinturier et leurs pâtisseries de sorcier ; ce soin-là ne nous regarde pas> il y a des inspecteurs pour signaler à la police les boissons et l6u, aliments falsifies; qu'ils fassent leur devoir^ nous n'empiéterons pas sur leurs droits.

démence présomptueuse! ô frajeur pleine de fatuité! Pauvres taupes sans regard^ pourquoi donc redoutea^toiis la lumière?... Vous n'auriez pas d'yeux pour la voir I

Pauvres fleurs sans parfum^ sans éclat^ sans vertus^ pour*quoi tant craindre la bouquetière!... Le pharmacien lui-même ne voudrait pas vous cueillir^

Pauvres cailloux saùcis valeur, pourquoi craindre lé lapi* daire? 11 ne taille que les diamants; vous n'êtes pas même du stras.

Pauvres flûtes sans voix, pourquoi craindre l'écho?... n n'entend pas vos chants, comment pourrait-îl les répéter?

Et jous, chenilles ombrageuses, pourquoi redouter le joyeux chasseur de papillons? Ce qui l'attire^ ce sont les brillantes couleurs d'une aile de pourpre et d*or; il cher'* che l'insecte 'qui voltige, et non l'insecte qui rampe; il ne saurait vous voir avant l'heure de votre transformation, et cette heure-là ne viendra pas. Ne craignez donc rien,le temps aiura marché sur vous avant que vous ayei des ailes.

Allons, calmez-vous, femmes sans beauté, sans talents^ sans esprit, qui n'avez dans le monde aucune influence, ni par votre rang, ni par votre fortune, ni par vos amitiés illustres; vous le voyez bien, vous n'aurez jamais aâaire i nous.

Et les ridicules? — Ah! c'est autre chose; les ridicules intérieurs et domestiques^ nous les respectons; mais ceux qui se manifestent en public^ à la cour^ et même à la contre-cour, rentrent dans le domaine de nos observations. Il y a un problème que les plus habiles prétentions ne pourront jamais résoudre": « Faire tout au monde pour que l'on parle de tous et obtenir que Fon n'en parle pas! » Mais^ces dafiies ont toutes rêvé cette chimère; elles ne pensent qu'à faire de TeiTet^ et puis elles s'effrayent d'en produire!... Nous ne sommes pas si inconséquents^ nous autres; nous trouvons tout simple^ ayant les avantages de la célébrité^ d'en avoir les inconvénients : nous comptons bien être ridiculisé^ critiqué, blâmé et même calomnié, surtout calomnié; ah! nous y tenons : c'est là notre gloûre^ c'est de forcer nos ennemis à inventer beaucoup de choses; c'est de les obliger^ pour nous nuire, à de grands frais d'imagination. Nous serions désolé que nos vérités pussent leur suffire.

Notre dernier feuilleton nous vaut une foule de confidences involontaires et naïves des plus amusantes. Je sois tout à fait de votre opinion, dit un de nos amis, mais il n'y a qu'une chose que je ne peux pas vous accorder, c'est que les Espagnols ont plus d'esprit que les Espagnoles. J'ai habité trois ans TEspagne, et là j'ai rencontré des femmes plus spirituelles que toutes celles que j'ai jamais vues à Paris.

Bien, pensons-nous, cela veut dire que deux ou trois petites caméristes l'ont choisi très-vite; il en a conclu que les Espagnoles avaient beaucoup de discernement.

Arrive un autre jugeur : Je suis furieux contre vous ! s'écrie-t-ii, comment pouvez-vous dire que les Italiennes ont moins d'esprit que les Itahens? Mais moi, j'ai connu

une Italienne qui avait plus d'esprit à elle seule que tous les Italiens de Tltalie...

Alors nous nous rappelons une certaine comteâse en ni, dont la bienveillance célèbre explique cette opinion de notre ami.

— Dites tout de suite, répondons-nous, que vous ave» connu une Italienne qui vous a trouvé plus d'esprit qu'à tous les Italiens de l'Italie, et n'en parlons plus.

Survient un jeune anglomane : Ah! quel plasphème! dit-il, prétendre que John Bull a plus d'esprit que les charmantes filles d'Albion!...

— Ne l'écoutez pas, interrompt le premier ami, il est dans les fers de lady ***, il n'a plus voix au chapitre.

— Et lady *** l'écoute-t-elleî

— Non, elle se moque de lui.

— Ah! c'est donc pour ça qu'il trouve aux Anglaises tant d'esprit. Eh bien, messieurs, nous voulons vous mettre d'accord, nous vous faisons une concession, c'est que dans tous les pays du monde les femmes ont plus d'esprit que les hommes. Étes-vous contents? Cette concession ne nous coûte rien.

LETTRE V

6 aTrtl 1844.

Somaiiie sainte. — Fôte faTorite. — Le dimanche des Rameaux. — Le jour des Rois. — Le jour de Noël. — Vers d'une jeune femme. — La puissance des images. — La branche de buis bénit. — Le cheval de bois. — Le portrait de famille.

Chacun de nous a^ parmi les fêtes de la religion qu'il professe, une fête de prédilection, un souvenir favori. Les uns préfèrent le jour de' la Fête-Dieu, et regrettent ces

belles processions qui jadis parcouraient la ville dans tous les sens^ avec les bannières flottantes^ les essaims déjeunes filles aux regards baissés^ parées d'une couronne blanche, couvertes d'un long voile blanc^ et les bataillons d'enfants de chœur étalant avec orgueil au soleil leur robe écarlate; et puis les tentures des balcons^ les magnifiques reposoirs ornés de candélabres superbes^ de vases précieux^ de fleurs et de dentelles^ opulentes hôtelleries préparées par \A seigneurs de la terre pour recevoir dans sa course bienfaisante le voyageur divin, roi des cieux ! Cérémonie poétique entre toutes les cérémonies, où l'on prie avec des parfums, où la vapeur de Tencens s'unit à la senteur des roses, dans un hommage si doux, que le fidèle lui-même en est enivré.

D'autres esprits, disons mieux, d'autres cq^urs, affectionnent le jour de TAssomption. Pour eux, la céleste Marie est l'idéal suprême; elle brille de tous les rayonnements, beauté, pureté, amour; elle commande par tous les prestiges, elle joint l'imposante chasteté de la jeune filleà l'aoguste dignité de la mère; elle est puissante par sa grftce> impérieuse par sa douceur, elle n*a d'effrayant que son innocence, et cependant c'est à elle encore que l'on vient demander le pardon de fautes qu'elle ignore et que l'on ri^oserait confesser à sa candeur.

Pour les jeunes femmes, la fête de Noël est une fête chérie; ce bel enfant qui vient de naître séduit leurs yeux; ^les éprouvent pour lui un sentiment qui ressemble à de l'amour maternel; la pensée de la Divinité ajoute peu de chose à cette tendre adoration; qu'importe que ce soifun Dieu, c'est un enfant, cela suffit ; aux cœurs des femmes le Sauveur du monde parle moins que l'enfant Jésus. Cette tète de Noël est si touchante, qu'elle a rendu poète une de

noB amies, fort ignorante jusqu'à oe jour dans l'art des vers. Voici quelques strophes d'une prière improvisée par elle il y a plusieurs années^ un matin« en revenant de Tof" fioe de Noël i

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