‹ Le vicomte de Launay: lettres parisiennesChapitre 6 sur 16 · IV · texte numérisé non relu

IV

objets aimables se posent sur la table à côté des paniers à ouvrage^ des b6îtes à filet; ils s*accrochent^ s'enlacent dans les tricots ébouriffés, ils s'emfoncéùt dâùs les pelotes de laine; chacun fait valoir soïi adressé et Tâtute sa présence d'esprit; t/h s'essaye à là lutte, ôri Jotie, on rit, c'est gai, c'est cbannànt, té <l\û ii'empêcbe pal$ que cela né soit triste et révôItaiÈtt. A quoi donc nous sert-it d'habitet un endroit où l'on nous fait payer le sol, FéspaCe, Feàu, fair, le jour!... si ce ti'est |ms inème pour y ii'ouver les àivantàges qu'on trouve âmi Une prisom? là, si M n'est ptsÈ libre, du moins on est gardé.

Le danger d'êti^e tué par des brîgaiids citadins n'est pas le seul qui vous nïenace; il y en a un autres plus terrible encore : c'est d'Ôtré tué par vbià amis. Après huit heures du (Boir, tout homme ^i marché derrière vots est suspect; vous écoutez le bruit de se^ pas âtec efît(Ai Votis saisissez votre arme, et, bfavémenl, vous vous ttttéléz pour le laisser passer; mais & peiùè est-il pàcssé devant vous que la situation changé : c'est voùs^inéihe qui lui devenez suspect. Il s'ftfihoé cofmodie vous; il imite votre manœuvre; il s'arrête, et voui^ passez devant lui à votre tour. Ce manège se (Continue de la sorte jusqu'à ce que vous arriviez à votre demeure; là, nouvelle crsdnte : l'homïiie qui vous suit cesse de mai^ehe^ en même temps que vous; il va tenter un coup désespéré; vous saisissez le boutoù de la soniïette, et vous vous retoiirtitez brusqueménf ponr faire face à l'ennemi en M tttdéftrant, aux lueurs âa réverbère, votre poignard ou votre e'pée; mais l'ennemf s'écrie i — Ah! c'est lui. Vous répondez : — Êh! c'est foi.— tu in^'as pris pour un voleur? — Oui; mais aussi pourquoi me suivais-tu? — Je ne te suivais pas; j'allais chez toi pour te demander si tu veux venir souper avec nous, et tu me teçois à coups de poi*

iBTfRIS PARIilBNIfES 447

giiatdll «^ MftÎB il me senble que toi-même tu avais préparé fMt moi mi fetit al]flet fort gentil! —Je ne te reconndMû^ pas est tou4; tu es affireux avec ce cache-nei éoMBais. Qod bonlieur que nous soyons im peu braves ! à min ^aoe> deux polti'O!» aurmefit perte la tète et se seliîeiil tués tous ks deuié El chacun raconte une aventure de cette esjpèee^ une vëtitable peur ou une faasse peur/ Un grand jeune honune traversait Tautre soir> vers minuit, la me Reyriei il ff^aperçôit qu'un homme traverse la rue en VféBOé temps q»6 lut^ il prend par la place Louis XV et '^^r'^ le long des ftmtaiees. L'homme, qui était assez mal dûs et qui s'enveloppait dans un manteau sombre, en affectant des BSH frileux, prend le même chemin et semble sur ses traces et dans son ombre, ou plutôt dans oinhie8,€arily a des moments où sur la place Louis XY «I éum les Qhamps-Ëlysées on a deux ombres; le jeune isqmet presse le pas, il gagne le pont de la Con- (ylliomHie au mantean sombre le suit encore^ le jeune lifwmBf s'en va le long du quai d'Orsay, l'homme au mantMva le soit toi4oiurs. Le jeune homme traverse la chaussée e^ se dirige vers la rue de Poitiers; l'homme au manteau tiavefoa de Hième la chaussée et se dirige de même vers la rue de Paitieisw- Enfin le jeune homme impatient se retourne^ et levant sa canne, il dit d'une voix ferme :

— Pourquoi me soivea^vons, monsieur?

— Parce que je meurs de peur, répond le maHieurcux ^Boe ▼oix tremblante; je me sens très-faible, et j'espère qae^ si on m'attaquait^ vous voudriez bien me défendre/ veosv monsieur, qui êtes si fort.

Le jeune homme se mit à rire.— En effet, dit-il, vous êtes tout tremblant — Ah! numneur^ je viens d'avoir les fié- \9ÊÊg d0k iSÉ prasière sortie^ m qnMIe fa mm conva^

lescence : je me soutiens à peine, je ne sais pas comment je pourrai me traîner jusque chez moi. — De quel côté allest- Yous? -— Par là. — Ce n'est plus mon chemin; mais c'est égal, vous m'avez l'air d'un brave homme^ je vais vous reconduire chez voub. Et le jeune homme^ en racontant cette histoire, se moquait plaisamment de lui-même. Jamais je ne me pardonnerai^ ajoutait-il^ d'avoir eu si longtemps peur d'un poltron.

Les jours où l'on va dans le grand monde avec prétention^ on a moins d'inquiétude^ on est en voiture; les voleurs^ dit-on, respectent les voitures et les cochers, du moins jusqu'à présent.

Les seules fêtes dont on ait parlé depuis quelques jours sont les fêtes d'ambassades; les étrangers continuent à faire les honneurs de Paris. La beauté à la mode, c'est la belle lady Dufif..., la sœur de la célèbre mistress Norton, la petitefille ^de Sheridan. Chaque hiver voit briller à Paris une étoile nouveUe. Tantôt la clarté vient du Nord, tantôt la douce lueur vient du Midi. Une année la mode proclame reine lady d'Ors...; une autre année, elle donne le sceptre à la séduisante marquise Pallavi..., puis elle couronne la charmante princesse Gai...; enfin elle vient d'offrir la royauté à la petite-fille de Sheridan. Donc lady Dufi... est étrangère à la mode. Âh! qu'elle est jolie! son frère est l'étranger à la mode; ça se trouve bien; ils triomphent en famille.

Notre dernier feuilleton nous a attiré force critiques.. Messieurs les républicains se sont révoltés; àous les avions^ accusés d'être grossiers; pour nous confondre, ils nous ré* pondent... quoi? Des grossièretés. Les maladroits! 11 y a d9 si jolies choses à dire contre nous !

Puis, d'autres personnes nous ont reproché d'attacher

trop d'importance à des niaiseries. naïves personnes! TOUS ne savez donc pas qu'aux yeux de Tobservateur, il n'y a^ dans ce monde, de sérieux que les niaiseries, parce qu'il n'y a de primitif, d'involontaire et, par conséquent, de sincère que les niaiseries. Dans les grandes actions de la ^e, on se surveille, on se pare, quelquefois môme on se masque... Dans les niaiseries de tous les jours, on se trahit. Les grandes actions ne disent à l'observateur que ce qu'on veut être; les niaiseries seules lui révèlent ce qu'on est.

25 janTier 184S*

Paris est rassuré. — Conyersation avant le bal. -^ Un bal de riralat. — On danse entre ennemies. — Les Bédouins aux Tuileries. — FAchoost influence des femmes en littérature.

Famusant pays que le nôtre! Avec quelle admirable facilité il passe de la crainte la plus vive à la confiance la plus paisible! La voilà cette séduisante légèreté des Français que nous avons toujours vainement cherché à reconnaître; elle n'est point dans leur esprit^ dans leurs goûts^ ni dans leurs plaisirs; elle est toute dans leurs sentiments. Haïr aujourd'hui ce qu'on adorait hier, blâmer ce soir ce qu'on admirait ce matin^ fuir maintenant ce qu'on poursuivait naguère^ rire de ce qui a fait pleurer^ et se jouer de ce qui a fait frémir; cela peut bien s'appeler de la légèreté^ et c'est de cette manière-là seulement que les Français sont légers. 11 y a un mois, nous vous l'avons dit, Paris était dans la stupeur, on ne parlait que d'assassins, on ne voyait que des victimes; telle femme était tombée suffoquée par un affreux masque de poix, tel jeune homme avait été frappé de dix coups de stylet; à celle-ci on avait pris son argent, à celle-là on avait volé sa chaîne et sa montre, et chacun se récriait, s'épouvantait, s'indignait; on plaignait les infortunés> on maudissait les autorités; on tremblait pour ses amis et pour soi-même, et l'on s'armait de cou«

LETTRES PARISIENNES 15f

(eaux et de poignards m^gré la loi^ malgré cette sage loi qu'on peut formuler par ces deux mots : défense de se dér fendre. Eh bien^ aujourd'hui, de toute cette belle peur, fl ne reste rien^ absolument rien; on nous a repris^ Tune après l'autre^ toutes ces affreuses nouvelles qu'on nous avait données. Le masque de poix était une invention ingénieuse, il cachait une intrigue déguisée en victime; Fat* ta<jue nocturne contre le jeune dand]f n'était qu'un roman> le malfaiteur n'était qu'un rival. Nous avions tort d'avoû* peur, nous avions tort d'avoir pitié; il n'y a plus d'assassins^ il n'y a janiais eu d'assassins; qui donc a osé dire qu'il y avait des assassins? Le malheureux qui viendrait raconter aujourd'hui dans un café, dans un elub, que des Toleurs l'ont attaqué serait accueilli par d'impitoyables éclçits de rire; ij montrerait ses blessures, on rirait; il étancbe- ^ait son san^, on rirait; il tomberait évanoui, on rirait encore; il mourrait, on rirait toujours. On est en train 4^ confiance, c'est la veine, il faut l'épuiser. Les brigands auront beau jeu, pendant quelque temps du moins; on ne croit plus en eux. — A-t-on sujet d'être rassuré? — Non; mais on ne veut plus craindre. — Il y a toujours du danger? — Oui; mais on n'y pense plus. — Et pourquoi n'y pense-t-on plus? — Parce qu'on y a pensé et qu'on ne peut pourtant pas s'occuper toujours de la mêipe chose.

Certes, rien ne ressemble moins à une villç en alarmes que Paris en ce moment; excepté quelques ministériels, personne n'a l'air in(|uiet. On ne songe qu'à s'amuser. Dès huit heures du soir, toutes les femmes sont en guirlandes; et les voilà causant toutes ensemble du bal oîi elles sont allées la veille, du bal où elles doivent aller le soir même^ du bal où elles iront le lendemain. — 11 faisait bien chaud hier chez madame X... — Il fera bien plus chaud encore

ce soii' chez madame Y... — £t demain donc^ comme il va faire chaud chez madame Z...; on étouffera. — On a dansé la mazourka chez madame X... — On la dansera probablement ce soir chez madame Y... — On la dansera très-certainement demain chez madame Z...^ qui la danse à merveille. La femme à la mode, la jolie princesse de ***, était hier chez madame X... — Elle doit aller aussi ce soir chez madame Y... -— On la verra bien certainement demain chez madame Z...^ qui est sa cousine... La conversation se soutient de la sorte jusqu'à l'heure du bal, heure impatiemment attendue, bal brillant où les aimables causeuses vont chercher de nouveaux éléments pour la conversation du lendemain.

Ces danses et ces valses continuelles donnent le vertige même à ceux qui ne dansent pas. L'éclat des lustres et des diamants éblouit vos yeux; les sons rivaux de l'orchestre et des voix viennent lutter ensemble jusqu'à vos oreilles étourdies, et vous ne pouvez plus distinguer les notes d'avec les mots. A force de regarder, vous ne voyez plus rien ; à force d'écouter, vous n'entendez plus; votre esprit se trouble, vos idées se perdent; vous allez et venez sans savoir ce que vous faites; vous ne répondez pas aux gens qui vous parlent; vous répondez à ceux qui ne vous parlent pcis; vous saluez très-gracieusement des inconnus; vous oubliez de reconnaître vos meilleurs amis ; bref, vous êtes stupide, et c'est fort heureux poiur vous, car si vous conserviez toute votre inteUigence au milieu de ces enivrants plaisirs, peutêtre ne leur trouveriez-vous pas autant de charmes.

Récapitulons un peu nos souvenirs, et tâchons de découvrir quelques différences entre toutes ces fêtes qui se ressemblent si parfaitement. On rencontre à peu près to^jours et partout les mêmes personnes; mais ces mêmes personnes

ne sont pas toujours et partout distribuées dans le même ordre, ni placées sous le même jour. Tel rayonne dans un tel salon, reste à l'ombre dans tel autre; tel se pavane en maître audacieux dans telle maison, se gl'sse en prétendant timide dans la maison voisine et rivale. Le luxe des ornements d'un salon n'est pas non plus sans influence sur Fattitude des invités. Quand on se sent au beau milieu d'un cadre d'or, on pose malgré soi avec prétention; il faut une bien grande force d*âme pour rester bon enfant dans un séjour merveilleux où tout vous excite à la majesté. Dans ces superbes demeures, on regarde, on observe^ on parle bas, on semble toujours attendre que la fête commence. On agit tout autrement dans les habitations dont le luxe est plus modéré ou plus ancien; là on n'a rien à regarder, on se met à l'œuvre tout de suite, c'est-à-dire à bavarder follement, et tout le monde crie et gesticule à la fois; c'est une agitation délirante; cela ressemble à une récréation de collège, à un marché napolitain, à une émeute parisienne, à une séance parlementaire, à tout ce qu'il y a de plus fiévreux, de plus bruyant, de plus turbulent. On peut donc diviser les salons d'aujourd'hui en deux catégories, ceux où l'on pose solennellement, et ceux où l'on cause violemment. Ces deux espèces différentes se font valoir l'une et l'autre. Quel bonheur, après avoir subi les orageux amusements d'un salon tapageur, de retrouver tout à coup le repos et le silence dans le bienfaisant orgueil d'un salon majestueux I Et quel bonheur aussi, après avoir trop longtemps langui dans ces solennités glaciales, de renaître tout à coup à la vie dans un salon animé, plein de mouvement et de bruit! Vous voyez comment, avec les mêmes personnes et les mêmes plaisirs, il peut encore y avoir des variétés et des contrastes.

45^ LE VICOMTE DIS I^A^^è^

P^puis m rapis, }p? fêtes( ^e gi^cc^^pf}!; §^11^ i?iterBppti(%' C'est le ch^ro^^nt j^^l du prJBpe T^f p#m q% pette ^i|f^ çoTpipp Jes anpép§ précédepte§, ^ 4W^^ ^^ ^^g^i^l ^ *oifp li^ autres. On le sait, pe b^} egt viflp rçyuej c'e§|. ]^ q\foï\ yiçpt reconnaître les nouveaux ppipb^tt^t^ 30111$ ]^^ ftfl^P^t ]f^ pouvelles bea]ité^ ^ouç les ^iai^^qfsj C'^ 1^ qug ^e 4épM^ to^t leur ^vçnijr. — pega^ fjp?^ ? s'^cf i^t-pu ^yeg «fithpur siasme^ jaipais cp frcmj puf p'a raypflpé plus gjprie^ieipepj! -pelas! dH-9P ppp trMlp^se, ypjpi upp })#wt? ^9^^ m pâlit! — Dp çetie hel}^ ^eifpe fepmîe tq^t f^ï^ va pftfjôf çiet hiver! Maiç 4S pe})e-ci hjep^pt 9p np rtW'af pli}? ftei}. ^p premier bal jje la gaiçpi} u'ps); p^ }^ p^Qins imp9ft§ii}t pqjjf jps élppntp§ p^lèbfeg jçj: pq^r pçJle^ gift »spirp4 ^ *» fiéfé" brit^. G'psJ ^à qp'pTi ^ppar^ît et pe l'on f ppaf ^ft aijç reg^4? des juges : les gflfcpg 4e l'hjypr dépenjjept jiq pe prppjipr Jour; le bat du pfjpçe t i}ffi^l{in e§t poifp kp JpJIeg} fepfjpjps ce que \^ disc^ssipp <ip l'afjf pssq gf| popr ^ nûnistrp^ : cplles qui pp^ tfioiijpli^ dap§ peltp ^p^ncp méïffaralflp trippiptierpf}^ pf F^lïperpijt (J^ps le^ p^op? j^g(}u'à 1^ flp (Jp J'^nn^e; ai^4, çjçi}^ fjpi r^çi^fpnt ^ cp pJiQp;^ tQujpurs dangereux, sp Jtr^ppfonf pl yiypteroi}t daps le? Cft^mbr^ jusqu'^ la se^çipp pfpcl|j4pe[. pette pbf ^e, ppmpeifsemept

comipepcj^P;^ j^pit ^^ez i]jp4ps^^^6nU W^ ^'^^^ W^ pP^^ dp çtyle : Tjmagç doit toujours ^tf e pn jii^rmonie aypc }b çujet et la plu^|fpp;

Et dep]}fs pp pfefpipr ))^1 pu n'a pag cp^sé de danse^ pp sepl jour. Nqp-çpulemppt i} y a pu cette ^uppf bp fjê^P à Y^xDr b£^s^dp d'Aptriche dont pp ypv^s a <}|$j^ P^4^> \^^ ^^^ ?i élégants et si.jpyepx dp la légafion 4p P^^jpTpa P( fi*^i^^rps réunions brillantes cbez les rlphes ^fr^ngère^ piç^b}ip^ à Paris ^ mpis il y a eu même plpsieprs ba^ fpès-beaux cl^pz des Parisiennes, ce <pii ^ fprt étopnéj

Aux Tuileries^ les salons étaient émaillés de Bédouins. Le khalifa de Gonstantine^ homme d'un esprit remarquable^ assare-t-on^ a dit au roi, en admirant cette fête magnifique : « C'est un songe sans réveil. » Le mot a été trouvé charmant.

Le khalifa a offert à madame la maréchale Soult de superbes présents : un habillement de femme complet tout brodé d'or et d'un travail merveilleux. La maréchale a ré* pondu ^ cçs générosités par d'autres présents non raoii:^ précieur. La reine a aussi envoyé au khalifa des bracelet3 et de riches parures pour sa femme^ la belle Zhora, la plus belle femme de toute l'Afrique. Chose étrange! on ne voit pas les femmes dans ce pays-là^ et Ton sait pourtant qu'elles sont belles! Elles ne soi^t donc pas si malheureuses^^ ci^ ça doit suffire.

Le khalifa n'est pas allé au bal de l'Opéra avec les autres eheCs arabes. Mais n'est-ce pas une imprudence que de les avoir conduits là? que d'avoir permis à ces fiers habitants du désert de surprendre, dans ses joyeux ébats, ce grand peuple qui est venu les dominer au nom de la civilisation? Elle est un peu exagérée la civilisation, au bal de l'Opéra; elle n'y paraît pas à son avantage. Qu'ont-ils pensé de nos plaisirs, tous ces barbares?... Encore si on les avait mena à l'Académie!

A propos de l'Académie» il y a des femmes qui sont furieuses contre M. Victor Hugo. Le lendemain de la fameuse séance, nous étions au bal chez madame Salomon ie Rothschild; comme nous traversions cette poétique galerie tout en fleurs qui joint la salle de bal aux splendides salons, une femme aimable et spirituelle passe auprès de nous et nous jette ce cri de douleur : Il a dit : Presque; et nous répondons à la hâte : Cest malgré lui ; et la charmante indignée disparaît derrière un bosquet de camélias. Le croî«

riez-vouây messieurs les académiciens se sont effrayés des généreux éloges que M. Victor Hugo avait accordés au mérite des femmes; ils ont exigé le sacrifice des passages les plus flatteurs^ ils ont exigé le presque^ ce presque à jamais fatal, qui lui sera toujours reproché comme un crime et dont il est presque innocent. Nous avons demandé les noms de ces ombrageux académiciens qui ont eu la faiblesse d'exiger ce puéril sacrifice, on nous a défendu de les révéler; mais rassurez-vous, femmes outragées! ces noms vous consoleraient, cette malveillance est naturelle : « Les hommes du second rang n'aiment pas non plus les femmes du premier. »

Quant à nous, nous avons complètement admiré le beau discours de notre illustre ami, voire même le passage incriminé; nos idées sur l'infiuence des femmes sont fort singulières : nous vous les avons confiées, il y a un an, et depuis cette époque rien n*a été changé dans nos croyances. Toutes les fois qu'il faudra agir avec la divination et avec l'instinct, les femmes seront supérieures aux hommes; toutes les fois qu'il faudra agir avec le raisonnement, avec la science, les hommes auront sur elles une formidable supériorité. Les fenmies ne veulent pas assez comprendre que toute leur force est dans leur faiblesre, dans l'exquise délicatesse de leurs sens, dans la maladive irritabilité de leurs nerfs. Une femme bien organisée, qu'une instruction malfaisante n*a pas encore dénaturée, possède tous les dons merveilleux des dormeurs lucides, tous les phénomènes intelligents des animaux privilégiés. Gomme le somnambule, malgré la volonté, elle sait lire dans la pensée; cooune l'aigle, à travers la nue, elle sait pressentir sa proie dans Tespace; comme le cheval au milieu des ténèbres, elle sait marcher à travers les précipices; elle aspire et reconnaît

comme lui le souffle des abîmes; elle sait tout, quand vous ne lui apfMrenez rieo. Toute femme en naissant contient une pythonisse, et c'est un grand tort qu'elle a d'étouffer en elle la Toix vibrante du Dieu qui lui dicte la vérité, pour écouter la voix nasillarde des pédants qui lui serinent les vains mots de leur inutile et fausse science.

Aussi Tinfluence des femmes n'est-elle grande et salutaire que précisément dans les choses auxquelles elles n'entendent rien du tout. En politique et en affaires^ par exemple, les femmes sont quelquefois très-heureusement inspirées. LÀ, comme leur instinct n'est point faussé par un demi-savoir, il les guide merveilleusement ; elles ont alors des hallucinations fiévreuses qui les avertissent avant tout le monde des événements qui sont dans l'air... Elles ont des frissons prophétiques qui leur annoncent bien avant l'heure le danger qui est menaçant... Elles ont des répugnances mystérieuses et invincibles qui leur font pressentir les trahisons avant que les traîtres eux-mêmes aient arrêté leur plan de perfidie. En politique et en affaires, le jugement des femmes n'est pas à dédaigner. Mais dans les choses qu'elles croient de leur compétence, et cependant qui exigent des connaissances étendues, des études approfondies, comme les arts et la littérature, l'influence des femmes est toujours mauvaise. Leur demi-instruction les égare, elles prennent leurs opinions toutes faites dans les livres, et elles perdent ainsi ce qui donnerait de la valeur à leur jugement : la fraîcheur et la sincérité de leurs impressions.

Molière avec raison consultait sa servante.

Sa servante, oui ; mais il ne consultait pas sa femme. Les femmes bien élevées ont, en général, le goût faux en littérature. poètes ! aimez-les, chantez-les, mais ne les con-

45^ LE yicopiTi? DE l^iVVfY

sii^tef pas. Demandez-leur des inspiratioQ3 toujoi)]r$> ^% Unjf fiejfpfûf^àfi^ jamais de conseils; ce sont souye|f)t des nmse^ bienfaisantes, ce sont rarement des juges éclaira;, ||çr^Y^ pour elles^ mais maigrie elles. Chaque fois que l'pn f^a|V qi^e une mode monstrueuse, un excès de ridiç^Ie ^efsxs imç époque littéraire, on doit tout de suite eji acci|ser leç f|^mes de pe temps-rlà^ elles seules en sont çoupitjiil^s, N'en déplaise à M. E. Menneçhet, <}iii célébrai^ l'autre joi;r ^vçp tant d'esprit et d'entho^s|asme rip|li}eqce des femniçs sm* la littérature, -*rautpri(^ 4^ Tjiôtel d(^ Rambouillet n ét^ funeste à la langue frcmçais^^ elle y^. privée dp ses if^o les plias soi^resp de $es plus poéti(^es im^gçs. {i'ÎpflueQÇ^=

(i}es fçipmes en littérature pi'est guère plus sa^yiU^rfî ^vûoiqr

dliui. G'efit à cette do^çe influence ^ue noi^s d^Tops \p^^ horreurs à la mode. Ces adpra|)les cré^turi^s ainiçnt Ifs^ crimes, les despription^ d^^taillées des lieiix infâqapsj on Iç;^^ çert selon leur ^oût. Vous criez cçntrç les auteurs et ppnti:^ les jpurnalistes; est-ce leur fautp s'ils ^n^ fprpi^s de y9^^ offrir de telles peintures? Ils ayaient tpus çoinmenpé na^ de riants ta]))eau^| on ne les a point regardés : alor^ i^ leur a bien fallu çhe|rçher d'autres sujets pour attirer les yeux. M. Frédéric Soulié. que vous attaquez si violemment^ faisait jadis de jolis vers, d^ nobles vers; il r^pont^t des histoires touchantes qu'on ne pouvait écouter sans pleurer; on n*a pas lu ses beaux vers, on a parcouru à peine ses touchantes histoires, on n'a comipencé à s'intéresser à lui que lorsqu'il a publié ses Dem Cadavres; oui^ c'est à ses Deux Cador vres qu'il a dû la bienveillance des femmes.

M. Eugène Sue avait aussi jadis imaginé, créé, pour séduire les femmes, un héros jeupe^ spirituel et charmant; il était brave, il était fier^ il ^dmait d'un ^our poétique et mystérieux, il portait le doux nom du Mqrçmjs cjfe LéiO'

r«9. Oh ! que nous ('aiipionf^ ce jeime narqulif^ ce ipodëU l^ance et de bon goûtl Eh bien! les| feq^iniss 4e notre ips Tont dédaigné^ p43 une d'elles n'e eu Tidf^p de §e pasimer P<Hir lui; alors^ pauyre héros! il 1^| a bien f^fi) poijqr r pUire se miitamorphose^ : il a c)^ftpgé ^e npiqa e( de rie, il s'est appelé I^QMph^y et ij i^'e^t ^éçl^f é babiU^pt iie Allemagne 4e faptaiçfe. W ^, fiuftté ^f} bel habit 4a e tout brodé popr une blouse de cbarfetier; |1 a jeté ^ ble ëpée qui lui venait de son père^ et qu'il maniait si ilanunent, et il a appris le chœas&on et la savate, touirs pour attirer l'attention des femmes ; enfin ses efforts t été couronnés... \^ fefqvnjBs ont apprécié ses coups de Ing! Ah! il faut leur rendre justice; si elles l'ont mé- Isé, ce jeune et brillant héros, tant qu'elles Tont vu enf^ d^ns de nobles et chevaleresques aventures, elles Ton^ nvite apprécié, adoré, idolâtré même, dès qu'elles Font barboter triomphalement dans la boue sous prétexte de irité. )1 ayiût (^ei^eui^fpef^f ^Quyé cet i^génieui: pioyen leur plaire, et jq}^ vqu)e^ qu'il y relouée l C'est trop iger de lui. fie blâmez pes son zèle, i^ lui reprocj^ez pa? paanière d'être iptéress^t : i} ne )'a peç çboisifî et il i^'e^t i responsable de ses succès. Qh! vpus ^ye? bien le d^oif, »r|ilistes sévères, de critiquer çe^ histoires horfibjesy pes 9(criptiops 041^uses tf^nt à la mode aujourd'hui; majs lis n'avez pas le Aroit d'eçcuser 4p ces turpitpde^les aur urs qui sont forcés pQur plaif e de les ipiaginer^ ni les urnaux qui sopt fprcés, pour yiyre, 4e les publier, ^ccu- ^r^n les fen^meç, les joUes petites femmes; ce sopt elles i 4QI1P0nt fe ton, et voilà comi^iïpi^t ellps comprennept i effets en llttér^tm^^? ^oil^ l^ur ^é^^le inQueqce. A ./ttel de ï^fnbpuiijet, elles rêy^enl 1? fiéllW^ssp et le senp^nt; ellp^ opt ^^né l§ prfcioi^iti et U fadeur; aujour-

d'hui elles rêvent l'énergie et le naturel, et... vous voyez ce qu'elles inspirent.

— Ah! vous revenez de la Chambre? — Oui, le ministère a la majorité. — Hélas !... tant mieux... Ces deux cris, partis du cœur, peignent toute la situation : que c*est triste ae conserver par politique des ministres qu'on aimerait tant à renverser par patriotisme! Mais le patriotisme, c'est de la poésie, et le temps de la poésie est passé.

LETTRE II

!t4 fëmrier 1845.

Le commérage est un des besoins de Tépoqne. — Les grands hommes aiment les commérages. — L'Académie. — Un^billet de M. Villemain. — M. Sainte-Beuye fayori des grandes dames.

Nous étions bien décidé cette année-ci à éviter l'agréable corvée ; il s'agissait de faire notre nuitième récit de carnaval. Or, chez les peuples inconstants, les plaisirs sont toujours les mêmes, et l'historien qui se piquerait de raconter trop fidèlement ces folies périodiques et monotones risquerait fort de rabâcher. Tous les ans, pendant les jours gras, on s'obstine à aller voir le matin des masques «qui ne doivent paraître que le soir; tous les ans on donne les mêmes fêtes dans le même but. On a donc tout dit en proclamant que le carnaval cette année a été aussi brillant que celui des années précédentes. A la cour il y a eu spectacle, grands et petits bals; à la ville, fêtes élégantes et magnifiques ; à l'Opéra, travestissements et divertissements; à la Chambre, jolie petite parade imitée de Molière; toutes les puissances ont lutté de zèle pour rendre ces jours joyeux tout à fait

semblables à ces autres jours joyeux du passé , dont nous avons déjà eu sept fois l'honneur de vous raconter les délirants et méthodiques plaisirs.

La sçule nouveauté qui caractérise l'année était un déguisement de circonstance qu'on pourrait appeler travestissement politique. Un habitué célèbre des bals de l'Opéra avait su mériter le surnom de Pritcfiard, et cet étrange missionnaire dansait avec une telle éloquence, que chaque soir les sergents de ville se voyaient forcés de l'emmener. Alors il s'indignait, et pendant qu'on le traînait en prison, il s'écriait d'une voix non moins enrouée qu'inspirée : Je demande une indemnité!... Ce mot était accueilli avec des transports et des bravos furieux, et chaque soir la plaisanterie^ recommencée, obtenait le même succès.

11 y avait encore les masques à- trois nez. Tantôt les nez étaient posés perpendiculairement, un nez sur le front, un autre sur le nez, le troisième sur le menton, ce qui faisait un profil accidenté d'un effet assez pittoresque ; tantôt les nez étaient placés horizontalement : un au milieu de la figure, deux sur les joues^ ce qui était aussi fort laid. Voilà toutes les idées nouvelles, les originalités de l'année, et vous conviendrez que ce n'était pas la peine de risquer de raconter tant de vieilleries quand on n'avait que ces agréables ims^es pour rajeunir ses récits. N'importe^ on nous cherche querelle : Vous n'avez point parlé de cette fête, vous avez oublié ce bal-là, vous auriez dû dire telle chose. — Eh ! nous l'avons dite trois fois. — il fallait la répéter encore ; nous comptons sur vous pour savoir ce qui se fait dans le monde des frivolités ; vous êtes trop dédaigneux, vous êtes trop paresseux, etc., etc. Et ceJlont des plaintes à n'en plus finir... C'est qu'aujourd'hui jK éprouve à Paris et partout une curiosité étrange, niiwKoin immodéré de

connai^re tout ce que font )es gens qn^'on n^ coi^ip^tt sm 4» ^ tout; c'est qu'aujourd't^ui, idans la SQçiété^ pn i|e §'|ptér^$ae plus qu'aux indifférents; c'est qu'auJQifird'buiy eu Fs$x^f on peut se passer de l^ien 4?^ choses : on peut sq passer de poésie tout à fait; on peut se passer ^ gloire h la rigueur; on peut se passer ide liberjté^ W^V^ <Iu'on j^^ jie croit; on peut se passer de dignité, on est dressé & cela; pu peut niême se passer d'esprit, ^ u^efyeiQe.v ma|s on n/e peut plus se passer de coininéf*age.f.. L^ coij^qiériOige est un des besoins, upe des nécessités de |['épogue. Ebl h&tons-nous de justifier les femmes que Vg^ ppur^it accuser 4^ {Hrop^Lger cette mode nouvelle, les femmes ^e spn^ pou|: rien (Jans ces excès. Le commérage |)'est plu§ c^ gui les WUS^; elles le trouvent fade; i)[ lepr f^i^t des récits plus énergiques. Nous vous rayons dit, el^es ^^ne^t les crifpes, les descriptions gro^fères de séjours afffeif^; c^ n'est pas pp^r leur plaire qu'on se liv^e à ces bavardages insipides ; Wf^, c'est pour plaire aux fiommes instruits, sérieux; i]f |si|inpt passionnément ce genre 4P çQnyefsat|on^ et ils y e|;/C|ePeiff ; c'est une justice qu^ i^i^ devofks Ifsur rendre : leur pom* ipérage est gracieux^ ^é&^^f badii^; celui (les femmes, au contraire, ^st amer, lourd, tris^, fi^tal; il conduit Ips hommes ^ \e prjé; U pQgduiraft les fi^mmes en |CO|ir d'assises, si les procufifijrç généraux les entenf)§fient; ^p voi^ bien qu'elles n'en iqn\ p^us piar goû^ pt pour f^-r mêmes, et que, si elles d^jgfient epcore s'y i^^f^opp^ quelquefois, c'est par cpppl^isancjç, par dévouement.

Nous ne plai^ntops pas, ceci est le fruif de profpn,dj^ observations : plus Ips ^pames sont séripuij:, plus fis ^^r musent de hilleyesées. Ppifr divertir ces esprit^-là> il fiMit de tout petits cpq^mérages» des historiettes à noxns propf ef ^ de longs détails sur 4w piajis^ries, djss perspnp^i^ suf d^

^Içiçp^QU^i des particule prîtes sur des im^éciles^ ^ mepues ^pi)ani^i^> fip propos insignifiant répété ^t fmnulieuser ment cpin;pepté; une balourdi^ éçl^appée h celui-ci^ un (fowâ bon vfffft attribué ^ celui-1^^ ie^ calejipbours contre un tel, de? q[nolibets contre un autre, des sobriquets contre tous.

Voyez les journaux d'hommes, ceux que s'arrachent les habitués des clubs et des cafés... ^ Charivari^ le Satan^ etc., etc. Ils sont tous eptièrement f*emplis 4p corninérages, et ils doivent leur vçgue à cette abond^nce^ à cett^ ^njérpsité| à cjstjije prodig^ité 4e commérages. ]^ps rédacteur^ de ces malins journauf se pfp^nt obligés de mêler ^ ces commérages beaucoup d'esprijt; folle erreur ! Ils se fpot grat)4 tort par ce mélange. Les lecteurs ne tjienpeQt pas di| tout à l'esprit^ c'est un ingrédiept d'un goOt trop felevé^ qui ôtfs ^jif commérage ^ savjsur naturelle : V^sprit les trouble; quand ils voient qu'il y a qifelque chose dç fin i comprendre, pa les déroute^ qsl lef( f^^igue; un jolf mot k saisir, p*est un travail» c'est un soifci, c'est quelquefois ui^ piège, et lei^ hommes sériejipL n'^pj^nt pas les plaisirs pér nibles. plu? ils sont graves (lans leprff ^tijfles et dans leu^ affaires, plus ils veulent être naff^i çt ^olentç dans ]ei^ récréations; ce}^ explique pourqupi, tandis que les femn^^ IxiToles çberpl^nt des 4istfaicfiQps vip^ntes dans les ron^^ ensanglantés, l^s |iomme^ prpfof|i4^ ÇfTl^F^^^ ^^ distraption^ amusapties dans des çpijfmjérages pi^érils. D'abord oi^ afétoppe de cette dififé|rence, pui^ on ^t par 1^ trouver toute likturelle ; U n'est pas nécess^e qu^il y ait harmonie effpre les aptitudes et les délassen^epts; on n'est pas fyvdi 4'assortir ses plaisirs ^ ses traTau:^:; au contraire, renCa^T miage du caractère est souvent n^^e ui^ symptôme ae gra« "^té dans l'espr^^ compf^^"' la crpauté, la v|ple|^e 4es idées

et des goûts est souvent une conséquence de la douceur e de la charité des habitudes : les vrais méchants s'amuseo peu des cruautés imaginaires; les niais ne s'amusent pa non plus des niaiseries; ils les prennent au sérieux, ils ei font des affaires d'État ; les sots ne savent pas rire. La ma nie des commérages est, en général, la manie des grand hommes, des hommes supérieurs; c'était celle de Bons parte, c'est encore celle de l'empereur Nicolas, du princ de Metternich, un peu, dit-on, de M. de Chateaubriand. Aussi, lorsque nous constatons le progrès que cette mani fait chaque jour, ne prétendons-nous pas faire une critiqu amère de l'esprit du temps; nous voulons seulement n pondre à quelques gémissements des gens du monde qi regrettent l'incognito, et qui déclament contre l'indiscn tion des journaux. Nous voulons leur dire ce que nous d sions dernièrement à propos des romans-feuilletons : îà journaux ne sont point coupables; ils ne donnent pas 1 mode, ils la subissent : ils sont dans la dépendance du pi blic; ce bon public veut tout savoir... ils lui disent tout c'est sa curiosité qui fait leur indiscrétion. — Vos ridicule le divertissent, monsieur; il faut bien lui parler de vos ri dicules... Vos prétentions et vos caprices l'intéressent madame, il faut bien lui parler de vos prétentions et de vo caprices... Eh, mon Dieu! le joui où les commérages ne lu plairont plus, les journalistes, qui pourraient faire autn chose, n'en feront plus; ce n'est pas déjà si amusant qu de s'occuper de vous! c'est bon pour les hommes graves mais pour les poètes, c'est un plaisir médiocre; et, vous l savez, les feuilletonistes sont presque tous des poètes décou rages, qui font du commérage malgré eux, comme le femmes, sinon par complaisance et par dévouement, di moins par raison, c'est-à-dire par désespoir.

Résumé de nos observations :

Littérature des femmes : crimes et jurons.

Littérature des hommes : calembours et commérages.

Ne demandez plus maintenant pourquoi les grands poètes' font de la politique, pourquoi les petits écrivent des feuilletons.

Cela dit, tâchons de plaire aux hommes sérieux par les niaiseries les plus variées.

€k>mmérages politiques: Le monde parlementaire a été fort agité cette semaine. La moindre visite d'un homme d'État chez un autre homme d'État, la moindre conversation entre deux personnages importants , donnaient heu à une foule de conjectures. On a beaucoup parlé du dîner séditieux de M. le comte de Saint-Priest. Cette victime du 29 octobre avait réuni chez elle le président du conseil du 15 avril et le président du conseil du i*' mars...

Ce genre de nouvelle est fort goûté par les honunes sérieux ; les uns s'en vont répétant partout : « Eh bien ! H. de Saint-Priest se venge ; il invite chez lui M. Mole et ]A. Thiers. — Oui , répondent les autres ; il leur a donné un diner de coalition... » Et tous ensemble font vingt commentaires sur ce fait , en se cachant mutuellement qu'ils Tout lu dans un journal; car c'est encore une des manies du temps d'avoir toujours l'ab: d'être très-bien informé.

11 y a des députés qui ont voté en faveur du ministère et qui crient contre lui beaucoup plus fort que ceux qui ont voté franchement contre lui. Quand on leur demande l'explication de cette inconséquence : « Nous ne voulons pas^ disent-ils, renverser le ministère avant la fin de la session^ à cause des chemins de fer... » Voilà une explication adroito bien capable d'apaiser Télecteur en courroux !

4M LE iitbfUtÈ ifE LAuÈki

Commérages mondains: iëiiâl, cHùi itfd(dame Fanffiâssadrice de Belgi^né^ il y êiàii gtêhâë féiiiAoà ; H. le Mnistféi de Fhistfuctic» t>tibliqtfé y est iéûû, k une faèuré du îâafiH^ G'étsiit m peu tard , mâi^ èèla iàikhit âitë : Itoi atré^ je téç^ lé J^di ^ él f ai éti Ce sdir tàMt de liioiïâe... Le jeudi je ne suis libre que le irendredi.

Cette espèce de petite nouvelle n'est pas non plus sans cbarme pour les hommes sérieux; ils aiment singulièrement à savoir quels jours reçoivent les ambassadeurs et les ministréé. Ù y a des gens qui ne voùt nulle part^ qui ne petiVètit quitter le coiû de léùr feu^ qui sont maïades^ goûtiêtbt, {>attalytiqoés, e^ qui iï^euîent absolument connaître tous les jours de i^é^^eptiôti. 11$ éoid étendus sûr léïir chaise Idngte. Hé géitii^sent ; Mais ai péi^ moments ils cessent de gémir^ iiâ disent: « Ah! c^'estittijoùrd^ùidiinanché... On va déf s(Àf à VBti£bé,^Mé cféf iSardâigiië. — (2ui f — Votre sœur, votre femmet À — Nôri^ ils ùe connaissent personne qui doive ^ aller; niais ils sont bîeii aisés de savoir que toutes sortes dé ^éhà (}u^ils îi'àid jamais vus y seront. Abnégation touéhaâtê! — Qtà dsé paurfér d'égoïsme après de iàs eïemplesf

il if st encore uùé àtrfre espèce de détails qui intéressé vivëàient le^lètiëvtt^Mdkxid^, c'est la descrïption fîcfèle dés bàbltatiû'iîst iaaàè tiôiis ùe j^ôu'^ons qù^approu'^er cette eu- ItHMé pféihé die sàt^éssé ; tiotis-mêmé notiis préparons en I ce Ttiàtûétii un tfiiatit pfdtoM sût ùé. im(>brtàtit sujet ; le pëtiûét chéipiite ê^ Intitulé : De Fhiâctencé des ap][»artettfént^ sfur l&è ddtàcAèfes, lés àtnbitioïis et les dfestiàées.

Où nous fait tin ttïtiÈè àttfrétit de n'avoii^ ^omt parlé d'ùùé âïëfoorabfé lecture fatîté dtièi Madame là princesse de Cànhiô; tihé trdfgédfîe de Lùcieû Bonapatle : te$ Enfants dé Clâtcdre.., ieutiptié de ve^ à étfet^ lue parfaitement par Hé Ed. Méùûecheti àbud Qn màlffftff^ûe tàAmii de ïlapïiaêlj

IiETtHES PARISIENNES 46^

esthné cent mille francs ! C'était là un grand événement !.. . Et personne né ûovit pÈtdôhne de l'avoir oublié^ pas ndême lès gaos ^i ne rayent pas trop Ce que c'est que Raphaël^ et qui n*ont jamais su ce ^ue c'était que Glotaire.

On nous ^«Ij^oché flttissi béàticôup d'avoir négligé la iJUnrne aux sept petites thaûés (steepié-chase). Éh ! rraimént^ noiti^nfôsions pHié t^létd'^elle; on est allé dire à trois OO quatre tëïùiïiéè tr&s^^îfôâblés^ qui tiê méritent nùUeniehi cet outnlge^ que c'étaiétit elles que nous Voulions peindre dstiss £étte ti'ôp nàivé personne... Comprenez-vous celaf qti'cMi aillé dite éffirdhtémeht à une femme : Cette sotte^ c'est votis; je voti^ tà tout de suite reconnue. Voilà pourtant ce qu'onilfàit. Ndiis ^tlônsf résolu à ne plus penser à elle; mais pittsqujûtt !& të^eiié taùt , nous vous (lirons encore une .naïveté qui lui est échappée. M. de M... racontait qu'il avait assisté^ le 12 du taoïs dernier, à une solennité eharmante chez la comtesse Bu... Là, de très-belles femmes, des honiF mes d'eis^rit^ des talents eélèbores , ataient été rémiis àalts un flplendide souper^ pom* célébrer le pi^eiAiet joiir dé Fan^ née russe; on avait serviy au commencement de la soirée, du ihé^ des glaces, comme partout ; mais à minuit on avait apporté sur des plateaux , au lieu de friandises, des verres de vin de Champagne, et chacun s'en était allé en caravane, le verre en instin, tiïnquer avec la thàitrésse de la maison eii M sdniilàîtàiït U bonne àiinée. — Mais c'était le 13 janvier! s'éèrîat k danié aite sept peiitéè chaises. — Ciui. — Ah ! qtlé je û'èMëMÉ pas habiter ùh pays' où le premier jotnr de Vàitiéé toitibe tih <à f .. . — IngéMeusé sùpef stitiorif

Paris est divisé deptds trois seïûàlnes en deux sociétés^ celle qui dàùse et celle qui chante. La Ëhaussée-d'Antin^ peu scrupuletise , malgré le carême , .danse; le faubourg Saitit^érùiain et le faubourg Saint-Honoré^ plus cohtë»

nables^ se contentent de chanter éperdument. Ne croyez pas ceux qui vous disent que Ton donne des bals dans U grand monde; cela n'est pas! Les gens bien élevés savent s'abstenir... en apparence... de toute chose condamnée;^ ^; s'ils ont de la religion, ils respectent la religion; s'ils n'enH-zsT^c ont pas ^ ils respectent ceux qui en ont ^ et ils se gardenff^^si^l bien de les offenser en leur offrant des fêtes inopportunes, -^^s. Nous n'aimons pas que l'on se fasse un jeu de narguer le? croyances des autres; il est vrai que nous n'aimons non plus que Ton se pare des siennes; nous sommes difl cile à contenter. Nous blâmons les gens peu dévots qui doi nent des bals pendant le carême^ et nous blâmons aussi 1< gens trop dévots qui nous envoient des billets d'enterreme^ernit

tout remplis de fatuité religieuse, comme celui-ci que no us

avons reçu ce matin :

« Madame une telle, mademoiselle une telle, M. un t. ^, etc., etc., ont l'honneur de vous faire part de la perte dcz^uloureuse qu'ils viennent de faire en la personne de xnaâamcBe la marquise une telle, leur tante, cousine, etc.^ etc., dé^^édée à l'âge de..., en son hôtel, à Paris.

» Administrée des sacrements de notre sainte mère L^ glise. »

Cette confidence imprimée nous semble assez incon^^ nante. Nous comprenons que des parents sentent leurs grets adoucis en pensant que la personne qu'ils pleur^i^^*^^ est morte en paix avec le ciel; mais nous ne compreno^ pas qu'ils fassent part à tout le monde de cette sainte coi solation, et qu'ils chargent une compagnie ou un office publicité de répandre celte bonne nouvelle dans la sociéC^ parisienne. Cette fausse dévotion, toute de vanité^ nous plait autant que l'ironie voltairienne. N'avons-nous doi

à choisir qu'entre les hypocrites et les impies? Eh bien^ nous aimons encore mieux ceux-ci; on peut du moins les convertir; et puis ils ne font de tort qu'à Timpiétë, ce qui est indiffërent ; les autres font du tort à la religior,. ellemême , c'est plus dangereux. Ils sont conune les républicains qui compromettent la république et qui empêchent depuis cinquante ans que le grand règne de la liberté n'advienne. La religion ! la religion 1 quelles nobles et belles choses! et quel dommage que les intrigants^ les enTieux et les ambitieux soient toujours les premiers à comprendre la beauté et la noblesse des choses !

Essayons un commérage sur les bêtes féroces. A la dernière représentation de Carter^ vers la fin du premier acte, au moment où TËgyptien lutte avec le Uon du désert ^ la toile , trop hâtive , est tombée sur la crinière du bon. Sa terpble tête et ses deux pattes de devant restèrent sur la scène ; il avait Tetir d'un chenet vivant et menaçant. Le roi du désert attendait avec patience qu*on vint le délivrer, et le chef d'orchestre , poiur le distraire des ennuis de cette demi-captivité^ jouait avec lui, lui donnant de petits coups d'archet sur le nez, et l'animal intelligent répondait à ces coquettes agaceries par un gracieux sourire qui ne laissait pas que d'être formidable. Cette scène improvisée eut un immense succès dans la salle , et pourtant , quoi de plus triste ? décadence ! Les lions qui entendent la plaisanterie ! Où allons-nous ?

M. YiUemain est tout à fait guéri et plus spirituel que jamais, si spirituel même que tout le monde ne veut pas encore convenir qu'il soit complètement guéri : il y a des gens qui ont intérêt à faire croire que les choses piquantes q;u'il dit sont un reste d'égarement. Qu'avait-il donc? -•

vi. 40

4t6 LE tttiOiiftC D« tîAVHAY

Une fièvre (sètéhrale compllqnéc d'une crise nervéase et ttiini^térlellë; Oëla fàppelte ee mot de Gérard de Nerval. Lui augâi a^4lt été confié un peu trop tôt aux «oins du docteur Blaiichê. QiMind on lui detnandait : Qu'êrtct-verus eu? il ré|)^dâit : Utie fièvre chauâe compliquée fie médecins. Or M. Yiltèttfaiii aVttit étt pour le éecourir cinq médecins et liuit mîntâtréi^ : on attrait suecombé à moint. Nom venons dé Hre Ce Mlle! cheirmant écrit par lui à tmè de ses ancieniieé mûéS; dler lui avstit prêté lés poésies d'André Gfaeoier; &ë dèÉfafétiïef p!rè^ dé lui :

a Madame , un académicien malade > qui ne lit plus de »? teri et né sMiît ^ItiÉ pfcir cogttr que let vôtres, se fait scruif pulé de ^âîrdèr ce voîrttoe qttfr votfs hil avez prêté II y a ii qùéKfùes nHoîs. Il à ^hotattèiir d* le fanfe remettre à votre if porte inùtiTê^étft vôîéine âè la sienne ; et il saisit cette if ottksitta âè tôusf 6flrir Yh6téxm%^ de son resftêct et Fasi* stnranôe qtf il n'est lintfrt <m im^édle ((«'èfficieUément. »

Dans ces quelques mots^ il y a de tout: une flatterie volontairement exagérée, un regret atTectueux et triste, une £(M:mule très-respectueuse, une éj^igrammè très-mordante; CQ sont bien là tous symptômes de raison, ou nous ne nous Y connaissons plus.

On se dispute, on se bat poui: aller jeudi à rAcaaémié. La réunion sera des plus complètes, il y aura là toutes les admiratrices de M. Victor Hugo ; il y aura là toutes les protectrices de M. Sainte-Beuve, c'est-à-dire toutes les lettTéês dix parfit Oâsi^e: QW nt)toèxï)lî<Sfuèrâr<5e nrfStèîféf Cèmr ^M àé iedt-il ^ M. Sidntfe^éttv^, dont uotfê apprëcTofifs fe faleni vUtt/Hté^éble , mais cjàt tout le monde a conwa fMi léépubtîdto et fômantitjfué M*éené, sbit aujottrd^frâi le iéti/tfti éè fous Sa ÉéS(m tfidfri^mottarcMqûes et ckLêêé-

LETTRES PAfiI8lEN9E9 |?f

quU^Vl^f et de toutes les spirituelles fendues qui f §gpLei)t dans ce^ sa|o^? On réppnd à cela : U a abjurji. j^pUe raisçm ! ^t'^p (l\l^ Ip? femrp^s doivent jamais venjr ep ^de à ceux qui abjurent? La yéntab|e mission ^es femmes , ai^ cpptrair^^ est de Recourir ceux qui luttent seuls et désespé- T^rnmi; leur djsypir, d'^isfer lje§ bérpjsipes pa détresse j j| i^e leur pst p^Fpais ^e courjf qy^'qiprès les peyse'cutés; qu'elles jejtept Jpuf^ plus doux fegafds , leurs rubans, leur? bo]jquets/ au pfievalier l)lçssé jl^s Tarènp, m^is qu'ellçf refusent mên^e uq applaudi^emept ^u^lf^W^^r félouq^f doitspn tripq[)phe à la ru?^- P^* le présage pst fuuestç! cepi tfa l'air jjp rien , eh })ieu, c'est tfè^-graye; tout e^t perdu, tout e^t ^pi 4aus uu pay? où Ips f pnégat$ çq^jt pi^ tégés par les fefpipes; c^r il n'y a au flaonde que |p§ ^mes qui puisseut ^nç.qrp m^intj^nir dans le cpeu^ 4^ ho|:|[iui^^ éprouvé par toutes les tentations de l'égoïsrfle, cptte sublime démenpe qu'on appppe le pui^a^e, cette divluq piai* série qu'où uo^ime |a Jpyj^ut^-

IJETTRP III

90 mart 1841.

lit règne des fourbes. — M France p«rfl9e i^ ]^ iemmes. — Les rou(^ bêtes. — Les fayorisk de polichinelle. — Tom Ponce. — Les bulles do sayon. — Gouverner, c'est amuser.

L'Hutre jour^ à propos d'uue innocpnte apostasie littéraire, nous avons accusé les femmes 46,pi*otéger un pefi trop tendrement la rmpf la félonie, h^ fait est que, depuis quelques années, le courage et la droiture sont pptièreiupu^ passés de mode; les fourbes s^i^^ psprit, les iu^îgapts lup-

roses sont en tous lieux les favoris des belles. Il faut flétrir ce favoritisnie dangereux; il ne faut pas permettre qu'il s'établisse^ ce règne brutal^ le règne des envieux et des tradires. Dieu sait où il nous mènerait !

A eux!... Non... nous ne leur en voulons pas personnellement... Nous ne les aimons pas^ mais nous les plaignons; ils doivent être bien malheureux 1 Ce sont des esprits malingres et inquiets qui doutent toujours d'eux-mêmes et de la Providence ; ils emploient la ruse, parce qu'ils sentent qu'ils n'ont pas la force; ils trichent au jeu, parce qu'ils^ se défient du sort; ils se déguisent, parce qu'ils sont mé — contents de leur nature; ils mentent, parce qu'ils sont hon — teux de leur vérité. Oh ! nous leur pardonnons de mentir^ bien mieux, nous les remercions du mensonge, et, puisque leur pensée est si laide, nous leur savons un gré infini de nous la cacher.

Pauvres gens! voyez comme ils ont Fair triste, comme ils passent humblement devant vous, le front baissé, le regard morne, les mains suppliantes; ils semblent toujours vous adresser des excuses , à vous qu'ils ne connaissent pas. Hélas! ils s'excusent d'être ce qu'ils sont, des cœurs malsains, tourmentés d'une haine vague, froide, permanente et implacable, qui se porte indistinctement sur toute chose aimée ou admirée : hommes, animaux, objets ; car ils détestent les choses précisément pour ce qui fait leur mérite ou leur charme; ils haïssent la jeune fille pour sa beauté, le jeune homme pour son élégance, l'enfant pour sa gentillesse, le cheval pour sa noblesse, la levrette pour sa légèreté, l'oiseau pour sa chanson, l'abeille pour son n^iel, la fleur pour son parfum, et ils souffrent cruellemeùt de cette haine universelle qui ne leur laisse point de repos. Tout ce qui fait notre joie fait leur tourment; un son pur est pour eux une

note fausse; ils ont horreur de tout ce qu'on vante. Quand on leur dit : Venez entendre ou venez voir cela^ c'est superbe; ils s'enfuient bien vite; ils ne veulent pas même risquer d'admirer. Et ils traînent partout cette humeur jalouse à laquelle ils donnent une belle apparence de préoccupation philosophique^ d'indignation puritaine^ mais dont ils savent mieux que nous le sens véritable ; ils parviennent à nous tromper^ nous autres^ quelquefois ; mais^ les malheureux^ ils ne peuvent jamais se tromper eux-mêmes^ ils ont le secret de leur misère^ ils ont eux-mêmes sondé leurs plaies, ils ont eux-mêmes analysé leur venin^ et toute cette xage qui les dévpre, cette âcreté qui se fait sentir dans Jeurs discours les plus doucereux, ce dépit violent qui éclate Jusque dans leurs flatteries servîtes, cette malveillance contre la création entière, cette lutte sournoise contre tout ce qui est grand, fort et généreux, ce courroux mitigé et menaçant, cette rancune patiente et croissante, ce fiel qui souille, ces anneaux qui étouflent, ce dard qui tue, toutes ces allures de reptile que vous appelez perfidie et méchanceté, tout cela n'est au contraire que souffrance et humilité, tout cela, c'est intéressant, ce sont des cris et des larmes, ce sont les aveux involontaires d'une indigence trop profondément reconnue, ce sont les épanchements douloureux d'une modestie poignante et désespérée.

Allez, ça ne doit pas être agréable que de rouler toujours dans sa tête des pensées mauvaises; si petit que soit un cœur, quand il est chargé de haine, il doit être bien lourd. Et, d'ailleurs, faut-il à ces êtres malheureux faire un crime de leur misérable destin? Est-ce leur faute à eux si Dieu les a maudits sans daigner les informer du sujet de sa colère? Leur élément^ c'est le mal; mais ont-ils choisi leur élément, et sont-ils coupables d'y vivre? Ils fuient

iO.

réclat de la lumière, piais ont-ils des yeux qui puissent la supporter? Depuis quand fait-on un crime aux hiboux, aux chauves-souris, aux chouettes, de leur malveillance contre le soleil? A-t-on jamais reproché aux caïmans, aux gre^ nouilles, leur préférence marquée pour les marais infects» e^ les eaux bourb^useç? Cherche-t-oi^ qqerelle k la taupe pour se$ goût:, ^lay^térieux ^t souterrains? Vart-on chicarier 1^$ om» sur !esi antpes obpcurs, les clii^iats brumeux qu'ils affectionp^pt?... Pe^^^^^yous que oe soit par plaisir qu'pn h^^f (e dans l'qfpbre e^ d^s la fung^f Sion, sans doute : ç*est qafon y e^t (ofp^ par uu irrévocable avrét; plaigi^f9i9°lle$ donc, ce? pauyresj $t^es proscrits que Dieu a «fiOfidamnés ^ la fange éteruel)ei 4aut te triste destin est de redouter comipe fatales Routes! (en puristes : la pureté d|i jour, la pureté fies eaux, 1^ pureté d^^ çmm»; respectons le mystérieux jugeipent qpi \^f a frappées» ces victimes d'une vengeance inconnue, et pardQPUOUp-leiii: le mal passager qu'elles nous font, fsu cou^d^ation du conisftant supplice qu'elles endurent!

Soit, pardonnpu§-leurl ^s^ii» ^e pf^rdq^pquQ pA$( è ceux qui les protègent! h ceux qui yput les p^cl^r au fon^l de leur marépage pour les (ancer dap$ 1^ mpnde; à cpux qui conmianditent }ew^ entreprises perfides; à ceu^ qui utilisent leur venip; et gémisçops CPiuag^U9$ment cûfUn les femmes qui^ par erreur ou par c^pripe» exercent depuis quelques années^ dans la société p^risienue et provinciale cette fâcheuse autprité> pette poupal^le iullueqpe que noms appelons « le patron^gjs des reptiles... )^ Pau^ Je paradis... passe encore. Ce goû( funeste ppuvait $ft cpmprendre : dans ce séjour d'innocjCf^pe sublipie, de çii^ppliçité puissante, de grandeur naïve, fa perQdie était ia variété» et le désir du changement peut servir 4'<^xcu$e ji ]|a Sintaisie... Mais ici"

|.kTTRES PARISIENNES 475

i)4$. maisf parmi nous, ce prétexte-1^ n'existe même plus; et Toi) a peine h s'expliquer que les femmes, les femmes!... ces ipodèles i^ ^igràXé^ çQ^ grands msMtres ep délicatesse, ce^ g^dieopes de l'idéi^ dfM^s pe triste monde d^s réalités, ^ oi^l^Iî^^t leur missiop a^ ppin^ de préférer partout l'astuce à la ffapctûse, la fina^s^rie ^ \^ fofçe, le f^ç^ce au n^^Ur rel, le c^cul ^jl^'oi^ ^^ déypueme^t gij\ére^i, l^ prqdeqce f^^ courage^ ^h^^^eté ^u génie , et puisque pqiis soi^pRi^p en trfiln é^ parler aniipau^, ^joi|tou§ le chacal au liou, le s^rpei|t ^ i'^^le. Qui donc maintenant os^ra se mputrqr jQp^)eipput flpr, géuéreuseipen^ braye, poétiquement délifsat, héroïquement déypué, ^ ]^ ^^Up^^tei^se, |$ géu^rosité, la bravoure, U^ ^nt plus l^;^ vertus qui p)ai$pnt aux %mme$1 Et que d^ylendront ^lle§-ui$U)^s cp^ vertus su- Xliiue^, si }^s femmes I poF ^^ P^P« P^l^ ^^ ifW«^W^ô9> les prospriV^lUt avpc dédain, ç'épffpuf : Ç'e?t }\^i^ mode passée, pqus n'ep youlops plus! leuy uppd mêfliQ Wieu0> pe perdra; 4éjà on les déj^^ptise, déj^ 4^^^ ^^^\^ h France CQp^titutipunelle, u» 4é«ptér^^en[^PPf ^ï|9 wri^rp-pen^ée s'appellp dppprfe; déjà che? Ips p^rveT^u^i s^fi^faifs, le déyop^H^^nt aux Jptérête 4u peaplp s'appplfe utopie séfl jtieuse ; depuis longt^ipps, ypus !e s^vez^ c^e^ le^ indu^r)e)s ministériels, la fierté patriotique sft UPffiW Préjugé n^tiopftl; jes p|)^lanstér|ei]s appellent le çqurage gu^lTiey: UU^ ^apglantp ^l]fsur4ité; Scr\\ie iippplle }'an}Qur une prreur du jeuue âge; beaucoup 4e geps ppinmfiut Jft HélïcfXGpi» fftu»»e honte; la 4lgnité, ridipple orgueil; tout jp Vf^n^ f'f^ccprdo

ppur)îU>Runer l'entliousi^me;-* fp}}^!

P^p un trffvail copt^aire, ou pjutdt par une conséqueijpe paturelte, les p^ vilaines phpies ont pris des pom$ chai'jip^nts. Lp succès puriQe tout; la nécessité expusc kn fwMoof les plus laides. Us mœur» cpp#titf4lauudl(^ pflt cp|4 (j'fi^

» niable, qu'elles amènent dans le pays une corruption naïve et insensible dont personne ne pense à s'indigner. On agit avec une telle précipitation dans les luttes parlementaires, qu'on n'a pas le temps de choisir ses moyens. Un candidat, au jour des élections, par exemple, n'a pas un moment à perdre en vaine pruderie; il lui faut tout de suite un obstacle à opposer à son rival... On lui offre une calomnie, il la prend à la bâte et sans songer à mal; cette calomnie n'est plus à ses yeux une calomnie, c'est une ruse de guerre, et voilà tout. S'il triomphe, il permettra à la vérité de se faire jour ; une fois arrivé à son but, il renverra cette calomnie à son véritable propriétaire, comme un véhicule qu'il a pris à l'heure et dont il n'a plus besoin.

A la tribune, même indulgence, même élasticité, même désinvolture dans les consciences; là aussi la nécessité fait loi; là il n'y a plus qu'une honte, c'est d'être décontenancé, et l'orateur a le droit de tout dire pour échapper à ce danger : à une interpellation qui l'embarrasse, il a le droit de répondre comme il l'entend... il lui vient un mensonge... va pour le mensonge. A la tribune, le mensonge prend le beau nom de mouvement oratoire. Mentir, mentir trois fois d'une voix forte et sonore... cela s'appelle tenir tête à Torage ; bravo ! Le véritable orateur ne connaît plus rien, ni pays, nt parents, ni devoir... il dirait le secret de l'État, il dirait le secret de sa mère, plutôt que de rester court... Et ces légères indiscrétions s'appellent encore de l'éloquence.

Ainsi l'on calomnie très-fort sans être méchant, l'on ment beaucoup sans être menteur, c'est un effet constitutionnel qu'il faut subir; dans les moments de crise, on ne peut pas se permettre d'avoir des scrupules. Des scrupules! grand. Dieu!... mais dans ces jours de batailles acharnées où l'on n'entend parler que de séance décisive, de vote décisif, de

LETTRES PARISIENNES i77

manœuvre décisive... c'est-à-dire de péril extrême, de situation impérieuse où toutes les ruses sont autorisées^ où tous les expédients semblent bons... le mot scrupule est synonyme d'imprudence, et il faut une mémoire bien fidèle, une véracité bien érudite pour se rappeler la signification primitive de ce vieux mot,^ont Tusage serait si dangereux.

Et nul ùe réclame contre cet affreux vocabulaire de la constitutionnalité!... nous seul avons cette audace, non comme moraliste , mais comme philologue , car nous ne sommes pas exigeant, nous ne voulons pas changer ce qui est, nous n'avons pas la prétention de détruire le mal, nous ne vous demandons qu'une chose, c'est de ne pas le confondre avec le bien... Et si c'est trop demander, nous permettrons encore aux hommes de colorer leurs misérables actions des noms les plus pompeux ; mais nous supplierons avec instance les femmes de conserver religieusement, conune les prêtres de l'Inde, la tradition de la langue sa« crée... Et qui donc les sauvera de l'oubli ces nobles expressions, ces poétiques images, dont nos pères se servaient pour rendre leurs généreuses pensées, si le souvenir des femmes refuse de les recueillir, si leur voix douce et puissante refuse de les répéter? Les femmes seules peuvent encore nous sauver des dégradations de la constitutionnalité ; et les voilà qui se font les complices de ce fléau corrupteur!...

Mais vous ne voyez donc pas où nous allons? mais vous ne remarquez donc pas à quel point nous sommes déjà changés? Nous étions jadis francs, généreux, braves, élégants et spirituels, et voilà déjà que nous devenons fourbes, avide», poltrons, sales et bêtes. Des roués bêtes!... est-il rien de plus affreux ? Nous étions un peuple de troubadours et de chevaliers : nous formons aujourd'hui une population entière de vieux avoués retors et rapaces, tristes et lourds.

478 L^ yiGOA|i;ç DP f44UlJ4Y

ne riaft^ jafla^... qm 4'u»i5 b01§ action. Nous mm» an,trefoîç sup la tête ]\j^ ca§9^e 4'or; ppus nVpiV? plus aujourd'hui qu'un boQppt <le ÇQtq^i sordide; ou noua a été toute notre gran^pur, Jo^ffi notr^ poésie; pwiis vou» ne comprenez donc pas q^'q^ ncm^ perd, qu'on npus ruine, par cette bpnteu^Q métff [pqrP^^ • KfPtre Cqicq était dana notre J^^r^^^uip^ r\Q\v^ r^^^^ss^ ét£^t 4ans notr^ ^^it. Notre puis^s^ncp^ à nous> e^t toute ffiorale, uQb:^ îoltueimie est toute'inteUgctueU^s ^U^ ^3t immepse, mais dla na peut s'analyser-.. G'^st un prestige : une firoide conibinaison l'anéantit. Nous na pouvons que l'imppssible, nous ne devons compter que sur l'imprévu. La raison, pour noua, c'est la mort. Le jour où nous calculerons... nous périrons!... et l'on ne nous apprend plus qu'une chose, à calculer, à tout calculer,. • et nous périrons avant l'heui^ ay^t rheure marquée pour nous au cadran des nation^ parce que les femmes n'aiment plus ceux qui savent calculer, parce qu'elles choisissent aujourd'hui constitutionndt- Jement les plus habiles et les plus heureirs, au lieu da choisir royalement, comme faisaient autrefois leurs vail* lantes aïeules, les plus braves et les plus dignes.

Depuis huit jours, Paris est retombé dans le délire; il s'amuse, il s'agite; cela fait peine à voir. 8es plaisirs ressemblent à des labeurs; il a Fair de vouloir expier le doux repos qu'il a goûté pendant les derniers jours du carême; on dirait qu'il fait pénitence de ses austérités. La fièvre des concerts n'a rien perdu de son intensité, et déjà la fièvre des bals se révèle par les plus effrayants symptômes. Les guirlandes ont reparu sur les fronts : guirlandes de printemps, guirlandes de roses fanées ayant pour tige un fil de fer, pour épines des fils de laiton; bref, guirlandes de fleurs naturelles. Cette parure n'est pas fraîche, mais

LEttRES PÂàtl^IENNES îl^

elle &t au moins cL'iinë forme gracieuse, elle vàiit mieux, Sëioti. noiiSy 4ue ces affreux panâcKes nacarats, que les Jéùiièè fètaijiïeâ avsîiënt adoptés tei iuvér pour coitfures de coiiberts; cela éfe mettait avec une rolbe 3ê veioùrs nacarat 6hiëè dôcinq où six volants dé dénlelîes, ce qui avait l'avantagé de mëtàiiiôrpbôser a l'instant même une jeune et biélIé fêjiîme, une nouvelle màriëe, en une vieille tante in G^riïnaéé. Du salin sous dès déntèUès, c'ed charmant; a^ les îëiâeilés sur dû velours, quelle profanation ! et c^^it pourtant là grande mode cette année. Il y avait liiëoiré une mire invention qui étàil^ fort a la mode, c'était itiië coiffure coiÀposéè dé aêùx foùffès de màràt)Outs blancs piiéeà ié ciiàqûé côté dès joués. Là jolie madamie de B... itaît.râutre soir,* côifrëe de cette façon ^ elle minaudait et lôuiiàittr^i^eàtiiûënt : ses aâmiràtèur^ liïi disaient qu'eile àv^it f air (i'ixnè jolie petite dh'àtfe; mais sôii oncle (un on- C;fé ^t un frondeur donné par (à nature), s'approchani n'eue d*ùn aîr maussade, lui jéia ces mots d'un ton bourru : « Ma nie(!e. pouràuoi avez-vous vole les favoris de poucbifféfl^if c'èsi tres-maf, et c'e^t {res-iaiâl »

Eue était furieuse^ mais nous avons bien n.

ft y aura, de lundi en hmt, grande fête à rainbàssade de l^^qàè,' ààns ce inêmè ÉiL^el déjà célébré du temps de rSffiK&è ^ii Ceà bals masques que l'ëinpereur aimait tant. fi ^ Si^aït à neuf lîeûres précises en domino; û ne parlait S^lëtéaUiiéy personne n^osaï^ lùi parler, et il y restait jus- ^^ iMâ' Ëèuré^ du mafin. Qu''êst-cé qui pouvait donc tant ftii ^taiî'^' dans ces ^ètes? t'intriguel.. il n'y en avait pas; IlS&èôgiàto^ on le nomméittoûf 6'aut. — C'était le masque... Ha masque solidfément attaché! quelle jouissance pour un

A propos de l'empereur et de Témpiré^ M. f biers a en-

voyé son dernier ouvrage à M. Guizot. On raconte que deux adversaires politiques se sont rencontrés ces joi chez madame la princesse de Lieven . En entendant aunonc ^=er M. Thiers^ madame de Lieven a d'abord voulu faire dëfen< sa porte à M. Guizot ; mais M. Tbiers ayant réclamé ai instance contre cet ordre rigoureux^ M. Guizot est enl Alors une conversation coquettement bostile et amèrem^^^ut courtoise s'est, assure-t-on, engagée entre eux. «Vous vœtzdu. lez nous renverser, aurait dit M. le ministre des affaL res étrangères ; mais, je vous en préviens, nous ne nous y f^^^réterons pas, et vous serez forcés de nous mettre à la port^^. ji A cela, le premier mars aurait répondu que, s'il le faL Mait absolument, il comptait bien en venir là, et que c'était -mjioe extrémité qu'il entrevoyait sans horreur. Et tous deux^ en causant ainsi, souriaient avec beaucoup de grâce... Apié; tout, pourquoi ces messieurs prendraient^ils leur courroux au sérieux?... leur haine est aussi fragile que leur alliance/ ' ils se haïssent en attendant qu'ils s'allient; ils se œmb&tiea^ jusqu'au jour où ils se coalisent; ils se détestent aujourd'hw..^ mais il faut peu de chose pour qu'ils s'entendent demain.. <«-*^* Oh! presque rien... un troisième personnage à détester

semble, cela les unirait bien vite. Les haines intermittente^^ ^ n*ont pas le droit d'être implacables, ce serait une préten tion par trop ridicule; il faut être juste, il faut être prudent aussi, songez donc que dans les luttes constitutionnelles tout est caprice, revirements, chassez-croisez; il peutarri- Yer telle circonstance où l'on se trouve avoir besoin de son plus mortel ennemi^ et Ton doit toujours, Aiême en le renversant, prévoir le cas où l'on pourrait en faire un associé puissant et un complice terrible. volage et tortueuse constitutionnalité, tu ne permets pas même dans la haine la constance et la naïveté.

Le héros du jour^ le lion du moment^ c'est le général Tom Pouce. Après les petites sauteuses viennoises, c'est un succès d'à-propos; après les poupées, le nain!... Pauvre peuple d'envieux^ comme on se moque de toil Avec quelle Spirituelle ironie on te flatte dans tes goûts puérils! On le ^ait^ tu n'aimes pas à regarder quand il te faut lever les yeux; mais si^ pour admirer^ il ne faut que regarder par terre^ tu consens à admirer : aussi Ton ne te présente que des idoles microscopiques. L'adoration des moindres, voilà encore un des charmants effets du régime de l'égalité.

Cependant nous devons à la vérité de dire que ce peuple |aloux consent quelquefois à s'intéresser à ce qui est audessus de lui et à lever les yeux pour admirer. Le jeudi de la mi-carôme, cette année^ par exemple^ les badauds promeneurs ont passé leur soirée dans une admiration bien naive et bien motivée. Près de dix mille personnes sont restées sur le boulevard des Italiens pendant deJongues heuresy le nez en l'air^ les yeux ravis^ dans Tattitude de la contemplation^ occupées à regarder... une comète? un ballon? moins que cela :.des bulles de savon qui sortaient d'une des fenêtres de la maison située au coin de la rue Richelieu. Ces bulles de savon étaient d'une grosseur prodigieuse; elles contenaient de la fumée de tabac. D'abord on se disait : Est-ce bien une bulle de savon^ n'est-ce pas un petit ballon d'essai? Puis lorsque la bulle venait à crever en heurtant le volet d'une boutique ou le sommet d'une enseigne^ et qu'on voyait tout à coup s'élever un léger nuage^ et qu'on reconnaissait le doux parfum du cigare bien-aimé, l'étonnément redoublait, et l'on se demandait avec inquiétude quel Souffle éolien avait pu gonfler ces bulles aux proportions formidables. Le nom de Vivier circulait alors danslafoule^ et tout s'expliquait. Pour ce fameux sonneur de cor, quîi IV. W

chante cinq DOtes à la fois, ce n'est rien que de souCOer dans un chalumeau devant les populations enthousiasmées) ils étaient là plus de dix mille^ et Us sont restés là troi&»

heures. Des poupées, des nains, des bulles de savon !... Un

peuple si facile à amuser ne devrait pourtant pas être difficile à gouverner, car gouverner c'est amuser.

LETTRE IV

S mai OH.

Le mot fatal : A quoi bon? — Un manvais bont de ruban. — Tout ce qu'il veut dire. — La force des idées. — Vivent les fictions, elles font ▼irre. — Les pianistes célèbres ; leur dénomination. — Le Grand Turc pianiite, élève de Léopold Mayer. — La consigne de l'Académie est It même que celle des Tuileries.

Des roués bêtes... Vous avez beau vous fâcher, c'est le mot. Nous sommes devenus cela, grâce au progrès du temps, grâce aux conseils des philosophes. Ah! messieurs, vous croyez qu'on supprimera chez un peuple l'idée et l'image, et qu'il gardera le cœur et l'esprit I Vous vous trompez singulièrement. Les grands peuples vivent par les idéesy les grandes idées s'expriment par les images. En détruisant, conune vous l'avez fait, tous les symboles, vous avez nécessairement détruit toutes les grandes idées qu'ils représentaient. Vous avez crié : Vanité I vanité! contre toutes les forces inspiratrices; vous avez crié : Absurdité I absurdité! contre tous les stimulants glorieux; vous avez lancé l'anathème contre tous les sentiments généreux; vous avez crié contre eux : Poésie ! poésie ! car ce mot ironique ; C'est de la poésie! est la formule d'anathème en usage chez les égoïstes bourgeois; vous avez sordidement demandé l'a

quoi bon de toutes les nobles choses; tous avei intronisé l'utile^ ems comprendre que les choses que vous jugiejE inutiies étaient au contraire les sources fécendes de toutes les puissances, de toutes les richesses d'un pajs ; tous aToi proclamé Fégalité^ et vous n'avei pas pressenti qu*en pro^ clamant l'égalité tous détruîries l'émulation^ et qu^en détruisant l'émulation tous détruiriez l'orgueil professioanel^ le dévouement et l'héroïsme.

Vous aTez établi ceci> par exemple : Le perruquier pai»

sible> blanchi de poudre parfumée > est l'égal du soldat

blessé^ noirci de poudre à canon. Pouf tous , il n'y a ai»*

cune différence estre ces deux hommes ; s'il tous fallait

absokiment flatter l'un des deux et lui dire : Ta profession

est la (dus belle ^ tous exalteriez de préférence le pemn

qaler> que vous nommeriez citoyen libre, parce qu'il elt

électeur; car^ à vos yeux éclairés ^ l'homme qui passe sA

vie^ ttanquillement dans sa boutique, à pommader des cha*

veux^ à confectionner des perruques^ et Thomme qui risqui

sa vk bravement dans les batailles^ pour la gloire et pour

le salut de sou pays, sont deux Français tout à fait sembla**

blés ; . leurs deux professions vous paraissent également

Uobles; vous n'admettez pas qu'on distmgue une nuance

entre leurs deux courages. C'est très-bien U.é Mais alors

Voue devez trouver tout simple que personne no veuille

être soldat ; que les jeunes gens appelés se mutilent les

pieds, s'arrachent les dents> pour ne pas aller à la guerre, et

qu'ils préfèrent sagement le paisible honneur de recevoir,

dans une boutique parfumée , Thumble visite de MM. lei

députés candidats, au terrible honneur de recevoir^ dans

une. mêlée sanglante, les balles et les boulets de l'ennemi;

6t même, avec vos principes, si quelque diose doil vous

étonner beaucoup, c'est que tous les Français ne se lassent

pas perruquiers. Quel heureux état, où Ton est enivré par les roses, où l'on est encensé par les députés! Cela vaut cent fois mieux que d'être soldat, aujourd'hui que les hauts faits des soldats ne sont plus récompensés par des lauriers, ni célébrés par des poètes.

Il est de certaines professions affreusement pénibles et chétivement lucratives, qu'on ne peut rendre attrayantes que d'une seule manière : en les dignifiant. Si vous ôteK au soldat le droit d'appeler les bourgeois pékins, il ne trouvera plus aucun plaisir à être soldat, il ne mettra plus son orgueil dans sa profession, il ne se parera plus de son uniforme. Pourquoi veut-on encore un peu être magistrat? c'est qu'il y a encore un peu de prestige dans la magistrature : on n'est pas bien payé, mais on est assez considéré; et cette considération que la place vous donne tient lieu du fort traitement qu'elle devrait vous donner. Les professions les plus ardues, comme celles de soldat, de marin, de laboureur, devraient être les plus gloriûées; il devrait y avoir des privilèges, des dignités, pour les hommes courageux qui les choisissent ; mais on a aboli les dignités , le», privilèges; on a supprimé toutes les valeurs fictives, toutes les monnaies morales, avec lesquelles on récompensait les grands services; on a supprimé toutes les splendeurs imaginaires qui attirent les nobles ambitieux, et les esprits généreux se sont découragés, et les caractères les plus indépendants et les rêveurs les plus orgueilleux se sont résignés aux états les plus modestes et les plus paisibles; et les fils de généraux se font percepteurs, les fils de marins se font commis, les fils de laboureurs se font valets de pied; ceux-ci aiment mieux monter humblement derrière la voiture d'un msdtré, parés d'un habit dont ils n'ont pas choisi la couleur, que de conduire fièrement les bœuft^ qu'ils ont

nourris^ attelés à leur propre charrue^ dans le sillon paternel. Cest qu'il n'y a plus personne pour leur dire : L'indépendance est une noblesse , la terre des champs est plus noble que le pavé des villes y la blouse est plus noble que Ja livrée^ le laboureur est plus noble que le valet ; on leur dit au contraire : Vous êtes tous égaux; chacun choisit alors l'état le moins pénible et le plus commode^ sans se deroan« der s'il est le plus honorable. Vous avez supprimé toutes les dignités 9 à merveille ! mais vous n'avez pas remarqué qu'en supprimant les dignités , vous supprimiez aussi la dignité ; vous avezjlétruit l'idée en détruisant les symboles. Eh quoi! dites-vous^ les hommes se font hacher pour un vain titre^ pour un mauvais bout de ruban! Et vous haussez les épaules, vous prouvez par les discours les plus raisonnables que c'est folie , qu'il est bien temps d'éclairer ces niais imprudents , ces fous qui attachent encore de l'importance à ces puérilités « à ces misères!... Risquer de mourir pour avoir le droit de porter à sa boutonnière un ruban d*une teinte plus ou moins flatteuse ! Vous ne comprenez rien à cette bizairerie , philosophes profonds ! en général^ vous comprenez peu de choses. Quel plaisir peuton trouver à se parer d'un bout de ruban ? Je vous demande im peu, qu'est-ce que cela signifie ?... Rien : cela veut seu* lement dire : J*ai été brave dans telle affaire plus que les braves; pendant que vous dormiez , je veillais ; pendant que vous vous amusiez, je souffrais ; pendant que vous faisiez de votre dîner l'affaire de toute voti'e journée, je jeûnais; pendant que vous vous promeniez sur les boulevards, le cigare à la bouche, entouré de vos amis, moi je traversais les déserts, le pistolet au poing, traqué de tous côtés par nos ennemis; j'ai grelotté de froid , j'ai suffoqué de chaud, j'ai eu les pieds gelés dans la neige, j'ai eu le front

IM LE VICOMTE DE LàUNAT

brûlé par le soleil, et j'ai subi tous ces tourments sans m% plaindre, par respect pour mon devoir, par amour pour mon pays... D'autres fois, cela veut dire aussi : J'ai donné ma jeunesse et ma santé à la science aride, j'ai usé mes yeux sur les livres, j'ai blanchi dans les veilles et dans les travaux; j'ai sacrifié ma vie pour sauver la vie des autres; j'ai interrogé la peste sans pâlir j j'ai palpé le choléra sans trembler, j'ai tant vécu avec les cadavres, que j'ai fini par leur ressembler à moitié; je me suis tant occupé de la inort, que la mort déjà s'occupe de moi et qu'elle va bien* tôt me punir d'avoir voulu Jui ravir ses victimes en me faisant moi-même sa victime avant l'^ge et malgré tout vsum savoir; mais je l'attends sans crainte, car je l'ai brar vée avec enthousiasme, par respect pour mon devohr et par amour pour l'humanité. Gela veut dire encore : J'ai lutté avec l'Océan , avec les tempêtes , avec les sauvages, iivec les Anglais; j'ai passé ma vie dans l'exil, loin de ma H^nille et de mes amis; j'ai quitté , quelques mois après mon mariage, une jeune femme que j'aimais d'amour; j'ai laissé mourir ma mère sans l'embrasser ; j'ai appris, dans un port de l'Inde , qu'il m'était né un fils en France, et quand je suis revenu dans ma maison , après seize années d'absence, et que j'ai demandé si ma femme était ches elle, un jeune inconnu m'a répondu ; « Ma mère va rentrer, voulez-vous l'attendre, monsieur?.., » Cet inconnu qui m'appelait monsieur, c'était mou fils« mon grand fils, que je n'avais pas vu grandir. J'avais le collégien, mais je n'ai jamais eu l'enfant. Quant à sa pauvre mère , elle était si changée, que je ne pua retenir mes larmes en la regardant t c'était la digne mère, ce n'était plus la jeune et belle épouse. Ainsi j'avais fait à mon devoir le sacrifice de mes plus^doup ees jouisaanee^ de la vie; j'ai éomé à mon pays mes plus

Jx^aux jours; J'ai négligé, pour le servir^ mes devoirs les p)us chers, mes trésors les plus précieiu^ mes fleurs les plus fraîches et les plus cb^girm^te?; je lui ai sacrifié la Titillasse de m^ mèr^ 1» jeunesse 4e m$^ femme» l'enfance de mon fils.

Oui, ce mauvais bout dfi ruban signifie courage, dévouepent, sacrifice, devoir glorieusement accompli, péril gé»érpiisement affronté, priv^itipns, patience, s^ypir, talent, bpnneur, \iien souvent héroïsme, quelquefois génie, toujours trayajl. Un chiffon de ?oje qui dit ces cboge^-là «e nou$ semble pourtant pas un objet tout à fgiit méprisable. Jlajs, direz-vpus, ceU Tient de l'idée qu'on y atticbe- 6h mais ! précisément , nous Avons cette fiiiblesse de tenir aux idées, par conséquent i^wif. çbp^s auxquelles on iitt^che

des idées ^ parce que, nous le répétons, les peuples généreux et intelligents se i^^^^mm% «vep des idées : ce sont le3 peuples mercantiles et gloutons que l'on gouverne »yec des intérêt^,

Mais, bien loin d'en rire, vpus devrie^i «dmirer ^vec transport ççtte invention sublipEie, Avpir amené des hommes h braver 1^ mort, Tinfirmlté^ les dangers les plus terribles, pour obtenir le droit de porter une rosette rouge h leur boutonnière 'f avoir donné à une cQnventwn sopi^ eette forpe d'incipulsion, mais c'est superbe, c'est plus beeu que d'avoir

déccuvert la force motrice de la vapeur, c'est plu^ ^eaii <ji}e d'avoir découvert un mond§ ! Avoir fait d'un bout de ruban un but, une gloire, une consolation, une pompensation, en yérité, il faut que nous soyons bieii sot, mais nous trouvons cela merveillemi:. Dans un siège, un soldat a la jambe emportée pai* un boulet de canon, le voilà perdu, infirme pour le reste de ses jours.,. Que fera-t'on pour lui? comn^nt le dédommager, comment le récompenser? Yous^

philosophes^ qui êtes des hommes positifs^ vous ne trouvez qu'un moyen : vous proposez de le consoler avec de l'argent, de le récompenser avec de l'argent; mais comme vous n'avez pas d*argent pour ces sortes de choses, vous lui en souhaiterez en faisant de très-belles phrases. Vous^ démocrates, vous êtes plus sincères, vous ne le dédommagez point du tout, vous ne le récompensez jamais, l'égalité vous le défend. Oh ! c'est qu'il faut bien y prendre garde! savez-vous qu'en récompensant les braves vous risquez d'humilier les poltrons? Ce serait injuste, ce serait cruel. Ces pauvres poltrons ! ils sont déjà bien assez malheureux, vraiment, de trembler toujours devant tout le monde, sans qu'on ait besoin de les afQiger encore en récompensant ceux dont ils ont peur : ainsi vous ne récompensez pas ce noble infirme.

Eh bien, nous qui croyons à la force des idées sur les esprits généreux, nous avons une manière de dédommager ce soldat, de récompenser son courage : nous le faisons chevalier, et nous lui offrons, au nom de la patrie reconnaissante, une petite croix suspendue à un morceau de ruban rouge... Et soudain cet homme anéanti se réveille, sa tête courbée se lève avec orgueil, son regard s'enflamme, sa voix s'émeut; il appelle à lui ses parents, ses camarades, ses voisins; il les rassemble tous en un repas joyeux pour ^ célébrer ce grand événement, et il leur raconte avec en- — thousiasme ses campagnes ; il décrit avec amour la bataille -=^ où il a été mutilé ; il se pare avec fierté de ses glorieuses ^g avaries, et il s'inspire, et il boit à la mémoire de tous J( héros, et il embrasse tous les convives ; il évoque tous amis absents , il évoque tous ses morts aimés. Âh I ils sontnr rares dans la vie, les jours où, songeant à ceux qui ne soaC^^ plu% on s'écrie : Qu*tts seraient heureux s'ils étaient làl...^

Il rit^ il pleure, il chante, il danse ; oui, regardez-le «i sortant de table, il danse, il n'est plus infirme, il a retrouvé sa jambe ; ce bout de ruban, c'est sa jambe ! Vous aures beau dire, c'est une belle manufacture que celle-là où Fon refait avec des rubans les jambes et les bras que les canons ont emportés.

La fiction est admirable ! Mais, nous sommes de votre avis, il faut s'y prêter ; il faut penser, en voyant ce ruban, à la petite croix qu'il soutient les jours de fête guerrière ; il faut ensuite, en songeant à cette croix, se souvenir d'une autre croix plus grande, devant laquelle le monde est à genoux ; et puis il faut encore se rappeler que cette croix sainte est l'emblème du mystère sacré de la Rédemption, et qu'enfin cet emblème d'amour divin a pour devise : Volupté dans les sacrifices, gloire dans la douleur !

Et aujourd'hui vous ne voulez plus même donner cette petite récompense au sacrifice, cette vaine consolation à la douleur; vous anéantissez ces valeurs idéales qui payaient le sang versé et qu'on achetait de son sang. Vous voulei abolir les rubans, les croix^ les privilèges, les titres, les glorieuses chimères, et vous demandez pourquoi on est avide, pourquoi on n'aime plus que l'argent Eh ! vraiment, il faut bien l'aimer et n'aimer que lui, puisque c'est la seule chose qui ait conservé sa valeur, la seule convention qui ait gardé sa force, la seule fiction qui n*ait rien perdu de son prestige.

Et nous sommes des roués bêtes, parce que nous vivons pour les intérêts, parce que nous ne vivons plus pour les idées ; nous avons juste assez de malice pour jouer ceux qui nous gênent, nous n'avons plus assez d'intelligence pour les éclairer ou les dominer; VingéniosUé qui était dans notre imagination a passé dans notre caractère; nous avons

(80 LE VICOMTE DE LAf3IIAY

pou9 tinti dire le cœur compliqué et Tesprit simiile^ et». voilà tout naturellement ce qui fait que nous fommoif saut ¥Otro respect, des roués bêtes.

Cette semaine était la semaine des pianistes : cluupio jour a été désigné par un de leurs noms. On n'a parié que pianp^ qualité de son^ style et méthode : c'étaient des qaeroUes à n'en plus finir. Chacun défendait son virtuose. Un soir, entre autres, que les discussions étaient arrivées presque à la fureur, un juge éclairé et compétent les a ter* minées par cette définition plaisante qui a nm tout U monde d'accord : au piano,

Tbalberg est un roi,

Uszt est un prophète,

Choppin est un poète,

Sent est un avocat,

Kalhrenner ^st uu ménestrel.

Madame Pieyel est une sibylle,

Oobler est un pianiste.

Quant h Léopold de Mayer, nous ne l'avons entendu qu une ibis, il nous a fait l'^lfet d'un ouragan harmonieux; figurea^vous d'abord le son le plus léger, le plus vaporeux, le plus gracieux et I^ plus folâtre; cela dure ainsi sondant une depoi-heure; puis, tout à coup, sans transition, sans motif, sans prétexte aucun, une boiirrasque furieuse tombant sur son piano inoffensif, un Hercule enragé frappant à coups redoublés m ennemi invisible, et frappant juste, frappant d'une manière agréable; rharmonie n'est jamais sacrifiée à la fureur. Ce sont des c^ups de poing, mais des coups de poing d'une main musicienne; ils peuvent, si vous êtes trop près du piano, ils peu^t vous briser les oreilles; mail vous 1^ écorcher, jamais ! Quelle superbe violence ! et

LETTRES PARISIENNES 19f

«dft dure «ne heure ainsi; et lai n'est pas du tout fatigué, liëopold de Mayer joue des mélodies russes charmantes et 4e8 marches turques d'une grande originalité. 11 est resté 4iiidqu6 temps à Gonstantinople; il a eu Thonneur de donmer un concert au sérail; et ce n'est pas chose facile^ à ce ^oii parait, que de faire un peu de musique dans ce superbe palais» On tous fait tenir à huit heures du matin ipemr jouer à trois heures; il faut que vous soyez en grand uniforme; vous attendez sept heures dans une très-belle fakHe oà il est défendu de s'asseoir. De temps en temps on Tient tous dire ce qui se passe chez Sa Hautesse. Sa Hautesse Tient de se lever... n faut vous prosterner à ce mot. nus tard on Tient vous dire : Sa Hautesse Ta se mettre au bain. -^ Vous fottà prosternez encore. — Sa Hautesse s'habille. — • Vous tous reprosternez. — Sa Hautesse pr^d le café; et vous tous prosternez à chacun de ces aTis tresdétaiUés, et toujours plus respectueusement. Enfin on tous apporte Totre piano : on en a ôté les pieds, par égard pour le parquet de la galerie, mosaïque précieuse des bois les l^us rares. L*immense piano à queue est posé sur cinq Turcs!

Les malheureux sont là à genoux, accroupis, écrasés par cette masse énorme. Mais, dites-Tous, je ne peux pas jouer sur un piano à cinq Turcs! On croît alors que tous hésitez parée que l'instrument n'est pas d'aplomb. On prend un coussin, on le met sous les genoux du plus petit des Turcs; ^land le piano est ainsi calé, on tous propose de jouer, on nlmagine pas qu^un sentiment d'humanité tous arrête. Vous Mes obligé d'expliquer cette délicatesse de la ciTilisation, et cela est très-long.

Enfin on remet à TOtre piano ses pieds Téritables; le sul^ tan paraît; après toutes sortes de salamalecs, on vous

ordonne de jouer... Vous demandez une chaise... pas de chais^.. On ne s'assoit jamais devant Sa Hautesse... Eh! dites-vous, on ne peut pas jouer du piano sans être assis. Enfin le sultan a pitié de vos angoisses et vous fait donner un siège... Vous jouez^ et il vous écoute... et il vous admire... Il est connaisseur, il est élève du frère de Donizetti, établi à Gonstantinople et maître de la musique du sultan. Le Grand Turc qui joue du piano !... Après cela, que peuton dire?

On peut dire, comme étrangeté suprême, que TAcadémie française, pour sa prochaine élection, ne veut ni de M. de Balzac ni de M. Alexandre Dumas. Cest donc un inconvénient que d'être célèbre? Pourquoi les talents célèbres ont-ils tant de peine à arriver? Cest donc un crime que d'avoir des droits? — Non, mais MM. les académiciens sont capricieux, ils ont des manies, des préventions inexplicables : MM. de Balzac et Alexandre Dumas écrivent quinze à dix-huit volumes par an, on ne peut pas leur pardonner ça. — Mais ces romans sont excellents. — Ce n'est pas ime excuse, ils sont trop nombreux. — Mais ils ont un succès fou. — C'est un tort de plus : qu'ils en écrivent un seul, tout petit, médiocre, fyie personne ne le lise, et on verra. Un trop fort bagage est un empêchement; à l'Académie^ la consigne est la même qu'au jardin des Tuileries : on ne laisse point passer ceux qui ont de gn)s paquets. Et M. de Balzac qui n'a pas même la croix; M. de Musset ne Ta pas non plus ; et il y a toutes sortes de hardis inconnus qui se disent hommes de lettres et qui osent porter la croix devant ce véritable poète, devant ce grand romancier. Ne pourrait-on pas trouver un député influent qui la demande pour eux?

Page 1