IV
épargnez jamais les angoisses de Tintelligence; bourrez-les de friandises, de gâteaux, de dragées, de confltùres^ mais ne supprimez jamais de leur ordinaire ce mets généreux qui donne la force et le courage, ce plat merveilleux qui change les ingénus en Ulysses et les poltrons en Âchilies, cette ambroisie amère qui fait les demi-dieux, cet aliment suprême dont se nourrissent dès Tenfance les grands industriels, les grands guerriers et les grands génies : la vacbe enragée.
Si vous interrogiez Thistoire gastronomique des hommes célèbres de notre époque, depuis M. de Chateaubriand jnsqu;'à M. Janin, depuis M. Mole jusqu'à M. Thiers, depuis Napoléon jusqu'à Louis-Philippe, vous seriez étonnées de la consommation effrayante que ces illustres personnages ont faite de ce bétail privilégié. Un vieux professeur disait qu'un homme qui n'avait point mangé de la vache enragée n'était jamais qu'une poule mouillée. L'image est tm pea tourmentée : un homme qui ne sera jamais qu'une poule parce qu'il n'a pas mangé une vache, c'est asse2 mauvais comme style, mais comme pensée, c'est bien profond.
Servez souvent ce méchant plat sur la table de la famiHe^ ou, si quelqu'un vient l'y ^ser malgré vous, aye« du moisis le courage de ne pas le faire emporter.
Au coll^, au collège, vont nous répondre kâ éedUer*, on nous en offre abondamment. Sans doute, mais, wim l'avons déjà dit : il est trop tard.
On les a si bien accoutumés à travailler en jotiant, cêê pauvres écoliers, qu'ils ne peuvent plus, sans dégoût, tua-^ vailler sérieusement. On leur a appris tant de choses arec tant de f^icilité, une foule de pensées toutes faites sont venue? si ftimiiièrement se loger dans leur esprit, que leur propire pemfeàeoxn'y trouve plus d'air foer vivre, ira pluis d'esk
pace pour se mouvoir; leur iostruction précoce et factice opprime leur imagination naissante; au moment. où Hdéa palpitante commence à se révéler^ la science indiscrète et brutale se hâte de l'étouffer; jalouse des bienfaits qui ne viennent pas d'elle^ elle repousse ceux de la nature et^ par ses dons impérieux^ elle empêohe la fantaisie de se déve^ lopper^ rindividualité de se former^ l'originalité de se pro^ duire.
Voilà ce qui fait que votre fille est muette.
On s'occupe trop des enfants, on ne les livre pas assez à eux-mêmes; sous prétexte de diriger leur jugement, on éteint leur esprit ; dans la crainte qu'ils n'aient des idées fausses^ on s'arrange de manière qu'ils n'eti aient pas du tout. Comme si une idée folle qu'un enfant trouve de lui^ même ne valait pas cent fois mieux que toutes les idées raisonnables que vous lui avec imposées! Un enfant de cin^ ans disait l'autre jour à sa mère : « Qu'est-oe qu'ils votet donc faire dans le ciel, les oiseaux? » -^ Sa mère> préoe<* cupée, répondit assez brusquement : « Je n'en sais rien. » — 11 adiessa la même question à sa nourrice. -^ « Ils vont voir le bon Dieu^ » dit oelle-ci* L'enfant sourit d'un air in^ crédule, il réfléchit longtemps en suivant des y^x une hirondelle, puis tout à coup il dit : « Ah I je sais... ils vont boire dans les nuages... )) Eh! n'aimez-vous pas mieux un enfant qui a des idées étranges comme celle-là, qu'un petit prodige de science qui vient, à cinq ans, vous parler de l'air raréfié que cherchent les diptères de la famille des athéricères dont les flssirostres font leur nourriture, et qvà marmotte déjà tous les ennuyeux grands mots de la phy* sique/de rentomologie, de l'ornithologie?
laéis les parents ne se pifoakBt p^ini de tendf estft} ils
n'embrassaient leurs enfants que le dimanche; on amenait à madame la marquise ses deux fils dans son cabinet de toilette pendant qu'elle se faisait accommoder; elle tendait la main droite à l'aîné^ la main gauche au plus jeune; ils baisaient chacun cette main respectueusement^ sans prononcer une ;parole^ et puis Tabbé les emmenait, et tout était dit pour l'amour maternel jusqu'au dimanche suivant. Les enfants, à cette époque, ne voyaient jamais leur mère qu'à travers un nuage de poudre et que dans une gloire parfumée; aussi tremblaient-ils devant elle jusqu'à leur dernier jour, jusque dans leur propre vieillesse. Si la tendresse maternelle n'avait plus rien de sa douceur, Tautorité maternelle conservait du moins toute sa force et tout son prestige, et les enfants ainsi élevés étaient de braves gentilshommes pleins d'intelligence et de cœur.
Aujourd'hui les mères sont des amies, des divinités familières, des providences domestiques, que Ton peut implorer à tout instant, qui vous secourent au moindre danger, qui vous assistent au moindre doute, qui écartent avec empressement de votre destin les obstacles et les ennuis, c'est-àdire qui vous oient tout caractère, toute initiative, toute énergie; et les enfants élevés ainsi seront sans doute' de petits messieurs très-heureux, mais certes ils ne seront jamais de braves gentilshommes pleins d'intelligence et de cœur.
Écarter les obstacles et les ennuis! démence! il faudrait les créer s'ils ne se présentaient pas. La lutte, la lutte, c'est la vie; le jour oii Ton a cessé de lutter, on a cessé d'exister. Le travail lui-même n'est qu'un combat, ne l'appelez pas un plaisir. L'art?... c'est un duel avec la nature; chaque œuvre enfantée est une bataille gagnée. Ne supprimez pas la difficulté, elle fait la force; l'obstacle est toujours gêné-
reux. Né supprimez pas la rime pom: affranchir le génie, car c*est la rime mesquine et taquine qui fait le poète inspiré et admiré; la rime est la fée bienfaisante à qui il doit tous ses dons; elle enflamme son esprit en l'irritant : semblable au banderillero, elle excite son courage jusqu'au délire en variant sans cesse la difficulté; elle ne lui laisse point de repos, elle le condamne à labourer dans tous les sens le champ rocailleux de la pensée; elle l'oblige à ciseler la phrase de tous côtés, à étudier, à commenter la signification de tous les mots; c'est la rime enfin qui donne la fièvre, c'est la fièvre qui donne l'inspiration, c'est l'inspiration qui donne la gloire.
£t les grands prosateurs! Est-ce la rime aussi qui fait les grands prosateurs? — Oui, c'est elle... Les grands prosateurs sont encore plus préoccupés de la rime que les poètes. C'est parce qu'ils n'ont jamais pu la soumettre par leur volonté, qu'ils cherchent à la vaincre par leur toute-puissance. Ils ne peuvent lui pardonner, à cette sotte capri- <3ieuse, de leur avoir résisté toujours, à eux qui avaient tant <le belles choses à lui ofirir pour ses parures, tandis qu'elle s'en va servir complaisamment tant de niais qui ne savent rien faire d'elle... Et ils luttent contre elle, phrase à phrase, mot à mot; et ils inventent chaque jour de nouveaux effets d'harmonie pour remplacer cette cadence rebelle, et ils choisissent les mots les plus sonores, les sons les plus retentissants, afin que leurs poèmes non rimes soient plus lyriques et plus mélodieux que tous les poèmes rimes de tous les rimeurs célèbres.
Sans combat il n'est rien de gra^d, rien de beau; c'est la lutte toujours renaissante qui fait l'énergie toujours croissante; c'est l'obstacle obstiné qui fait l'effort prodigieux; c'est le danger permanent qui fait l'imagination in-
444 LB VICOMTB DE LAUUAY
tarissable. La lutte continuelle^ vous entendes bien, mni des succès passagers et jamais de triomphes définitifs; qui ose parler triomphe?... Malheur à lui; le triomphe absolu^ c'est la mort.
En toute chose la lutte, c'est la vie; en religion, en politique, en littérature, en amour. Une nation qu'une seule idée gouverne est une nation qui va périr, et cette idée elle-même, qui règne seule, est au moment de s'éteindre.
Ces jésuites, contre lesquels on a tant .crié, contre le»> guels on se remet à tant crier encore, ils avaient du moins, ou, si Ton veut, ils ont du moins cet avantage, d'exciter partout la lutte, de donner à tous la vie. Ils apportent dans rdUt social trois éléments précieux de régénération morale; ils apportent toujours avec eux... et c'est un riche bagage, la volonté, la patience et l'ardeur... et remarques bien qu'ils ne les apportent pas pour eux seuls, ces provisions merveilleuses; ils sont généreux, ils les partagent bravement avec leurs ennemis dans la lutte ; ce sont de hardis champions qui donnent du courage à leurs adver* saires les plus timides, qui réveillent de leur f'roid sommdl tous leurs indolents rivaux. Dès qu'ils paraissent, la société engourdie se ranime. Jadis ils ont combattu la religion par la religion, et ce fut un combat glorieux ; ensuite ils ont combattu par la religion la philosophie, et ce fut encore un glorieux combat; la religion et la philosophie revivaient puissantes pendant ces luttes; mais les philosophes triomphèrent, les jésuites tombèrent vaincus; et de cette chute et de ce triomphe, il résulta ceci, qu'il n'y eut bientôt plus en France ni religion ni philosophie. N'avons-nous pas raison de dire que les triomphes dëûnitiCs sont mortels et qu'il faut lutter pour vivre?
En litn^rature, on a vu naguère le même phénomène ae
LETTRES PÂRISISNNIf 445
loiouveler. La lutte existait, implacable et terrible, entre les classi^^es et les romantiques; cette lutte intéreâsait tous les esprits. La France était divisée en deux partis rivaux^ également yaillants, également acharnés; et la littérature grandissait pendant cette lutte. Par malheur, les romantiques triomphèrent... les classiques furent vaincus; et de ce triomphe et de cette chute» il résulta encore ceci^ qu'il n'y eut bientôt plus de littérature.
£h bien, ce phénomène se reproduit de nos Jours en politique, et personne ne veut voir le danger. Autrefois deux principes sa disputaient le pouvoir en France : le principe aristocratique et le principe démocratique; chacun triomphait tour à tour; ils changeaient de nom, de camp, de bannière, mais ils luttaient constamment. Tantôt l'idée démocratique se réfugiait siur le trône; le roi se faisait peuple, et la guerre était déclarée entre la monarchie et les grands vassaux ; tantôt elle se fortiGait dans le temple, et la guerre était proclamée entre les catholiques et les huguenots. Puis vinrent les républicains et les royalistes; puis vinrent les ultras et les libéraux, les conservateurs «t les radicaux, et la lutte continuait toujours. Tant qu'elle a duré, ces deux principes se sont maintenus vivaces et puissants. Aujourd'hui, n^alheureusement, Tun des deux succombe, et l'autre ne produira plus rien de grand; et le pays, que leur querelle faisait vivre, s'endormira dans l'ennui, et il n'entendra point le pas précipité des barbares qui accourront des pôles pour l'envahir.
Chose étrange! ces deux ennemis se p^ectionnaient par 1^ rivalité, ils s'amélioraient par la haine.
Dans la lutte, l'aristocrate se fortiGait; il acquérait cette activité, cette énergie qu'une éducation trop reclierchée lui avait fait pei'dre» et qu'il enviait tant à son ennemL
Le démocrate, de son côté, se civilisait. A sa yigueor native, il tyoutait cette délicatesse, cette élégance de manières qu'il détestait chez son ennemi, mais qu'il empruntait malgré lui dans son imitation jalouse.
Et chacun prenait ainsi les qualités de l'autre. Une bonne alliance n'aurait pas valu ces hostilités salutaires. Pourquoi donc les faire cesser? Le triomphe de Tun ou de Tautre doit être également fatal. Si le principe aristocratique r^ooporte, la nation s'affaiblit, s'étiole, s'alanguit. Alors commence pour le pays l'ère d'hébétement.
Si, au contraire, le principe démocratique triomphe, la nation devient grossière, lourde et vulgaire. Alors commence pour le pays l'ère d'abrutissement.
Vous voye^E bien qu'il faut les laisser combattre toujours. Pourquoi donc voulez-vous donner à l'un des deux la victoire?
Bientôt le principe démocratique régnera seul. Il est dans les lois, il est dans les mœurs, il est dans 4es habits. Encore quelques années, et tout sera fini pour l'idée aristocratique. Ses défenseurs naturels sont' morts, dégénérés ou. transfuges. Ceux-là même qui lui doivent tout l'ont aban-, donnée, et chaque jour ils achèvent de la déconsidérer dans les esprits par leur inintelligence et leur puérilité.
Au lieu de maintenir dans toute leur pureté les nobles traditions du passé, au lieu de choisir dans les vérités du sent celle qui devait donner à leur cause plus de li et de force, ils ont trouvé moyen de marier dans une seule et même sottise les misères de tous les temps.
Ils ont conservé les petites vanités d'autrefois, ils on adopté les grandes vénalités d'aujourd'hui.
Ils ont pris aux idées démocrates, non pas ce qu'elles on de généreux, mais ce qu'elles ont d'économique.
LETTRES PARISIENNES hM
Ils^n'ont pas admis l'égalité dans les sentiments. Us Tont admise dans les vêtements.
Ils ont laissé au parti démocrate ses beaux rêves huma* nitaires^ ses chères utopies de travaux abondants^ de secours mutuels^ de sympathie et d'amour... pour l'aider à les réaliser^ ils ne lui ont offert ni leurs terres, ni leurs chât^ux... mais ils ont pris ses guêtres et son paletot.
Ils ont conservé leur morgue, ils n'ont supprimé que leur grandeur; ils sont aussi mal mis que leur portier qui les appelle M. le duc; c'est ainsi qu'ils comprennent l'égalité; ils vont chez Mabille danser en face de leurs valets de pied^ qu'ils surpassent en grossièreté et en impudence^ c'est ainsi qu'ils soutiennent leur rang.
Ah! si tous faisaient ce que quelquesmns d'entre eux savent faire, si à la magnificence des idées d'autrefois ils savaient unir la libéndité des idées d'aujourd'hui, leui* cause serait encore belle, et ils pourraient encore donner des leçons de générosité et d'héroïsme aux orgueilleux protecteurs du peuple émancipé.
Mais l'éducation qu'ils reçoivent est si tendre, mais le caractère qu'on leur fait est si doux, qu'ils ne seront jamais assez forts pour lutter contre un ennemi aguerri dès l'enfance dans les plus rudes travaux.
Aussi nous autres, qui nous préoccupons plus de l'avenir que du présent, ce sont les classes supérieures que nous appelons les classes indigentes, parce que la vie se retire d'elles, parce qu'elles perdent chaque jour de leur énergie et de leur valeur. La véritable indigence n'est pas de manquer d'argent : l'argent s'acquiert par le travail; c'est de manquer de courage, c'est de manquer d'intelligence. Avec cette espèce de misère-là on a bien vite toutes les autres. Vous dites : Voilà les heureux du jour; nous disons : Voilà
les yictimes du siècle; tous cries avec calèi^ : Les oisifs! nous cnons avec pilié : Les mourants! philosophe! ftgonie est une oisireté cruelle !
Et vous TOUS armez contre eux, vous passez dans les rangs démocrates! et vous allez au secours du peuple vainqueur! parce, qu'il souffre et qu'il gémit encore, vous ne vous apercevez pas qu'il règne et qu'il commande déjà; parce que •or ses pieds, sur ses bras déchirés, saignent encore les blessures du martyre, vous ne vous apercevez pas que son front se couronne déjà des rayons de Taurore éternelle; parce que l'arbre de liberté n'a pas encore vu s'épanouir toutes ses ûeurs, vous ne vous apercevez pas que déjà ses racines traçantes ont envahi le sol, ont absorbé les sucs vivifiants de la terre, et que tous les arbres rivaux sèchent, meurent, tombent autour de lui. Un sentiment généreux vous séduit; nous pensons, nous, qu'il tous égare, et que TOUS n'êtes déjà plus généreux; vous croyez ouvrir une voie nouvelle et devancer votre époque, nous croyons, au contraire, que TOUS marchez dans le chemin battu, derrière lldée triomphante; tous tous ima^nez vous sacrifier pour la défense de l'opprimé, erreur! tous suivez le conquérant dans ses conquêtes, et vous partagez aTec lui les dépouilles; TOUS dit^, à ce jeu terriM», tout risquer, tout perdre... vous TOUS flattez... tous gagnerez^
Ohl c'est un grand malheur, sekm nous, que les puissants génies d'un siècle soient du parti le plus fort; les esprits supérieurs^ les talents généreux, doivent toujours se défier de l'idée dominante, c'est toujours l'idée dangereuse; Ib maître du jour sera le tyran du lendemain; tout droit proGÂamé est un abus naissant.
Le devoir des gens de génie en ce monde, c'est de main-^ %estàr la balanœ; c'est de défendre le vaincu contre le vain-
^^mar dans Tintérêt de tous deux; c'est d'empêcher les triomphes décisifs; c'est enfin d'entretenir toujours la lutte^ fparce que la lutte c'est Téquilibre.
prince de la pensée ! ô roi de la parole ! ne portez pas tous vos trésors y toutes vos armes dans le même camp; ne faites pas les chanees inégales; soutenez toujours la lutte m. cœur du pays, pour que le pays soit toujours glorieux dans rhistoire I Et vous, tendres mères, préparez à la lutte vos fils dès l'enfianee pour que vos fiis soient un jour gloima. dans le pays i
Refipaia : la lutte, c'est la vie; sit^t que f on a cessé de lutter, on a cessé d'exister.
Traditioii lUnre de ce feuilleton sentencieux : Rien de ftoujfedu à Paris.
LETTRE XVII
9 DOTcmbre 1844.
Le premier devoir d'une femme, c'est d'être jolie. — Manières différâKitM ê^ètre joKe. — Des souliers ^ni ont l'air béte. — Des boimuets qui sentent le maxéçag^» -^ Des visa de faataisie. — PréserreB-TOQs des philanthropes.
Nous avons déclaré Fautre jour que le premier devoir d'une mère est d'être impitoyable, et, à notre grand éton- Qement, on a paru goûter ee paradoxe : voyons comment OU trouvera celui-<i.
Aujourd'hui nous déclarons que le premier devoir d'une feoune est d'être jolie.
Or, par ces mots, nous ne Youlons pas dire qite ce soit un devoir pour toutes les femmes d'avoir le protil athénien de mademoiselle Julia firisi ou de madame la comtesse die
Beau..., le regard sibyllin de madame Sand, ou le regard séraphique de madame la comtesse d'Hauss...; la démarche impériale de madame la duchesse d'ist..., la fraîcheur prinr tanière de madame la princesse Gai... Non; être belle ainsi» c'est un bonheur, c'est un malheur peut-être, mais cela ne saurait devenir une obligation; nous n'exigeons pas des perfections si grandes, nous sommes juste, nous sommes prudent aussi.
Mais on n'a pas besoin d'être jolie pour le paraître, et là seulement est le devoir; car U y a deux espèces de beauté : la beauté involontaire et la beauté volontaire; la beauté naturelle et la beauté sociale ; celle que Dieu a créée, celle que le monde a composée ; celle qu'on reçoit et celle qu'on prend.
Vous conviendrez donc qu'une femme est impardoor nàble quand elle ne sait point se parer d'une beauté qui lui est offerte, et s'approprier un trésor qu'elle peut toujours acquérir.
Cette beauté factice a un très-grand avantage sur la beauté native : c'est qu'elle est variée. La beauté sincère a généralement le malheur d'être monotone; en fait d'esprit, on remarque le contraire; c'est l'esprit factice qui est monotone, l'esprit naturel est varié... mais il ne s'agit pas d'esprit; tout le monde a reconnu cette vérité, que la beauté trop parfaite est monotone. De deux choses l'une, ou les traits sont réguliers, et alors ils sont impérieux, la physionomie leur est soumise, ils la tiennent captive dans leur majesté, et ils ne lui permettent qu'une expression tempérée, qu'une mobilité circonspecte; le type est un tyran jaloux qui ne tolère aucune légèreté, aucune infidélité; il tait d'un noble vi^ge un portrait vivant d'un:) beauté incontestable, mais fatigante; c'est ennuyeux une femme qui a toujours, l'air d'un portrait qui attend un cadre...
Ou les traits sont d'une beauté étrange, d'une origina- [i té saisissantt... et alors leur despotisme est bien plus grand ; Ils emprisonnent la physionomie dans sa propre originalité^ Is la- condamnent à une bizarrerie permanente plus fatigante encore que la majesté continuelle. Le type plus frap- 9ant est encore plus impérieux, il fait d'un admirable visage quelque chose de plus ennuyeux qu'un portrait vivant, il sn fait une tête d'expression humanisée, et c'est très- Bnnuyeux une femme qui, à table, au bal, au v^hist, au spectacle, en commandant son dîner, en écoutant Bouffé aux Variétés, en regardant Amal au Vaudeville, Auriol à Franconi, a toujours l'air de Corinne improvisant au Gapitole, de Velléda sacrifiant au dieu Erminsul, ou de Daîda luyantau désert avec Gédar... Et cela toujours, toujours, ^parce que rien n'est plus monotone qu'une originalité excessive.
Les femmes qui ne sont ni belles ni laides ont du moins cette supériorité : eUes sont maîtresses de leurs aspects. Excepté admirables, elles sont tout alternativement; et pour plaire beaucoup et longtemps, il vaut mieux n'être jamais que charmante, mais de mille façons, que d'être toujours superbe de la même manière.
Les belles femmes ont encore une autre infériorité : elles sont en général très-honnêtes, nous ne disons pas vertueuses; il n'est pas question ici de moralité; nous ne parions point de l'honnêteté de la conduite, mais de l'honnêteté du caractère; les belles femmes ont presque toujours de la droiture dans le. cœur et de la naïveté dans l'esprit; tes autres fenunes, sans être tout à fait perfides, sont plus^ Compliquées; elles ont le coeur incewunment troublé de Craintes vagues, l'esprit agité d'ambitions inavouées, ellef' ivMerU enfin, elles luttent contre les femmes Imteif, leur
vie €6t une étude continuelle des secrète de la sëduction, desaTantageg à acquérir, à imiter , à balancer , à déconcerter, et cette préoccupation transparente, mais dont on ignore toujours la cause, cette inquiétude mystérieuse à laquelle on s'intéresse malgré soi, leur donne une sorte de fièvre qu'on pourrait appeler fièvre de coquetterie, une forte d'inspiration, de rayonnement, qui ressemble auK ehoses èià, monde les plus séduisantes : à la beauté, à Tesprit, à l'émotion, et quelquefois même à la passion.
La pensée a son influence, n'est-ce pas, sur le channe âe la physionomie?
Une belle femme est assise dans son salon, près de sa table à ouvrage ; elle pense ceci : Je n*ai plus de soie verte ; j'irai en chercher demain ; j'assortirai aussi de la laine rouge, et puis j'irai savoir des nouvelles de ma tante qui est enrhumée.
Une femme beaucoup moins admirée est assise en face d'elle; elle regarde et pense : Cette femme n'a pas du tout l'intelligence de sa beauté. Ah ! si j'avais ces yeux-là, qiie ^ de jolies choses je leur ferais dire !
Eh bien, cette aspiration vers la beauté est déjà une séduction; la physionomie de cette femme qui pense à être belle est certainement beaucoup plus agréable que celle de cette autre femme qui est belle sans y penser.
Croyez-nous, le désir ou plutôt le besoin de plaire arrivé à l'état de monomanie est/ de toutes les forces attractives, la plus puissante ; et cette grâce-là n'est point monotone, il s'en faut, puisque sa condition principale est de se renou- , vêler tous les jours, est de s'initier à toutes les actions de la vie, depuis les plus hautes combinaisons des rêves ambitieux jusqu'aux plus simples détails des habitudes domestiques. Il est bien difficile de ne pas trouver un peu jolie
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une femma dont toutes les paroles, toutes lès dëmarcbes, toute Texistence, signifient : Je veux vous plaire. D*abord, elle vous attire par cette aimable volonté, puis elle vous attache par ce zèle ingénieux et constant ; enfin , elle vous attendrit par cette héroïque persévérance, et vous vous intéresseï à elle et au succès de votre propre séduction comme on s'intéresse au succès de toute entreprise habilement conçue et courageusement menée...
Eh ! un scrupule nous arrête... Que de femmes laides, après avoir lu ceci, vont devenir tourmentantes!... Ah bien ! tant pis... et même tant mieux!... — * Fol orgueil... elles ne nous ont pas attendu poiur ça.
Les gens du grand monde parisien Tavouent avec franchise^ la beauté charme moins leurs yeux que Télégance; plusieurs nous ont déclaré naïvement qu'ils prêteraient cent fois une femme, non pas tout à fait laide, mais injoliey entourée de luxe et couverte de diamants, dans un appartemcoit superbe, à une femme admirablement belle, courerte de haillons, dans un taudis. 11 y a bien encore quelques jeunes originaux qui aiment ce qu'on appelle les belles iismmes; mais ils sont en petit nombre, et le mauvais goût ^ ces esprits faux ne fera jamais autorité.
Pour tous les vrais connaisseurs, la beauté sociale est la ffelus séduisante ; aussi voit-on, à Paris, beaucoup de femmes t^ès-admirées, très-aimées, et réellement très -aimables^ ^Sont la beauté se compose :
D'un joli bonnet tait par madame Delanneau ; ruban rose, <«-eflet fovoi*able ;
D'une charmante robe de soie^ nuance amie, forme in- %^dll9ente;
D'un soulier virginal j
D'un petit bracelet sans valeur, mais d'un style pur;
D'une .jague précieuse^ religieusement portée ;
D'un beau mouchoir brodé ^ élégamment déplié;
D'un gros bouquet de violettes, sentant la violette;
De douze camélias dans des jardinières de Chine ;
De deux rosiers tout en fleur dans \m vase de craque^Z^^*
D'une coupe de viens sèvres remplie de bonbons ;
D'une argenterie très-bien tenue;
D'un thé chaque soir bien servi ;
D'un café musulman, pur moka ;
D'un vin de Xérès véritable ;
De beaux chevaux parfaitement attelés ;
D'un excellent maître d'hôtel ;
D'un valet de chambre respectueusement empressé ;
D'un ami célèbre ;
D'un bel enfant bien élevé ;
D'iu^ mari de bonne compagnie.
Ces femmes ne sont point jolies , la nature n'a rien fa.^ pour elles ; mais elles savent prendre à la société tous s^ ^ charmes, à l'élégance tous ses prestiges. Et ce n'est pas pa^ leur fortune qu'elles arrivent à ce résultat glorieux, c' par le simple désir de plaire, de plaire à un seul... noi pas, de plaire à chacun, à leur vieille tante, à leur jeun<^^^ cousine, à ce petit auditeur, à ce gros député, à tous ceu:^ ^ qui viennent ou qu'elle rencontre ; c'est cette volonté hab^^^' tuelle de choisir toujours ce qu'il y a de mieux en tout::::^^ chose, pour vous donner une impression flatteuse et voc:^^^^ laisser un agréable souvenir. 11 y a des femmes bien pli riches que celles-là qui ne savent tirer de leur positi( brillantp aucun de ces avantages.
Elles ont un bonnet de dentelles superbes, mais d'i forme carrée, une coiffure d'aïeule ;
ont aussi une belle robe de soie, mais d'une couisse et chargée d'ornements lourds et prétentieux; ont des souliers mal faits qui ont l'air bête; ont des bracelets tapageurs comme des grelots de
ont des bagues de charlatan ;
ont de grands mouchoirs affreusement empesés qui
it se révolter ; leur mouchoir est armé de cornes
ntes;
ont des bouquets de idolettes qui sentent le maré-
ont dans leur jardinière des fleurs artificielles que let de chambre cultive avec un plumeau ; ont dans une coupe d*agate des bonbons à li-
ont une argenterie magnifiquement cisdée qui voof lenu de la veille ;
ont un mobilier incommode et malveillant, de fonteuils en bois sculpté comme des stalles d'église, dossier perpendiculaire est orné de rosaces en cuivre Is vous cognent la tète et vous repoussent quand Dulez vous appuyer, ils vous tirent les chefeax et tiennent quand vous voulez vous lever ; ont un thé de comédie qu'elles ne servent pas; lié de voyage; ins de fantaisie;
laître d'hôtel CamUier qui Toof tient det diseoiiff ^ is donne des conseils, qui vous dit, par eseoiple^ ee domestique qui pa«ait des friateanx dans on bal a soir à un invité qm refosaii des petiti gAteaox : avez tort, ils sont exeeUenti* »
ont on valet de chambre bègue qui éeordie IMW ki
126 LE VICOMTE DE LAUlfAY
noms 5 qui vous confond avec des gens affreux que vous détestez^ qui vous prépare toujours dans un salon une entrée ridicule ;
Elles ont des amis obscurs^ envieux, ennuyeux^ assommants;
Elles ont des enfants insupportables^ habillés en chiens savants !
Elles ont un mari mal peigné^ qui les appelle devant tout le monde Bichette^ Minette ou Mignonne I
Ceci* est grave ^ c'est un trait de caractère : une femme est responsable des petits noms qu'elle se laisse donner. Une femme ne peut pas empêcher son mari d'être'^oueur^ querelleur, dissipé, violent; mais elle peut toujours l'empêcher de l'appeler Bichette, Minette ou Mignonne. Une femme qui tolère de pareils abus est une femme jugée; il n'y a pas besoin de la connaître pour savoir qu^elle est sans goût, sans poésie, sans caractère, sans délicatesse,, gans dignité.
Eh bien, cette femme-là est peut«être fort belle ; qu'impmrte?... Sa rivale, qui supprime de son entourage tout ce qui pourrait vous choquer, après avoir imaginé tout ce qui peut vous séduire, n'est^elle pas en réalité plus jolie t S'il vous fallait choisir entre elles deux» hésiteriez- vous t — Pas un moment. La femme volontairement belle l'emportera toujours sur la beauté paresseuse qui négligera, qui dédaignera imprudemment les accessoires de la séduction. Une ex-coquette disait un jour à sa fille, femme belle et charmante qui se complaisait dans son excessive pâleur : Prends garde, ma chère enfant, les jeunes femmes qui ne mettent pas de rouge sont toujours quittées pour de vieilles qui en mettent trop. Et la prédiction s'accomplit. La fem vertueuse, mais pâle, fut trahie par son mari, quelque
mois aprèSj indignement trahie pour une femme horribl6ment ùrnée, mais toujours très-parée, très-endimanchëe, et surtout très-panacliée. Cet apologue signifie qu'une supériorité sottement négligée ne vaut pas une médiocrité adroitement cultivée. Dans un monde où l'apparence est tout, le fond est moins important que la forme; dans un bal^ les diamants bruts feraient moins d'effet que des diamants foux bien taillés et montés à \a dernière mode.
Mais ici le diamant n'est pas faux, et c'est du fond même que naît la grâce de la forme : c'est de la valeur réelle que provient l'apparente beauté^ cette beauté de toutes les actions que peuvent également posséder toutes les femmes. C'est pourquoi nous persistons à déclarer que le premier devoir d'une femme est d'être jolie ^ jolie par égard pour ses parents et ses amis^ jolie par respect pour elle-même. Ce devoir rigoureux consiste à chercher à plaire à tout le monde : c'est une sorte de charité^ une charité de salon q[ui a bien aussi son mérite. Préparer à ceux qui dépeuplent de nous d'agréables heures^ leur épargner dlnsupport^les ennuis, arracher de leur chemin les broussailles^ écarter de leurs pas les cailloux, leur offrir au logis un c^ile toigours élégamment hospitalier, leur tendre une affectueuse main toujours doucement parfumée, les recevoir ^ivec un sourire toujours gracieux, une parure toujours Xraîcbej soin^uéril qui cependant signifie : Je vous attends ^%Nyours; rendre du courage à un vieux père qu'efirayela "^illesse; donner de la patience à un jeune mari que révolte une injustice; rendre l'inspiration à un poète ennuyé; amuser un enfant malade; envoyer des fleurs odorantes à ^m aveugle, de belles gravures à un sourd, d'excelleoti cigares a un paresseux, des romans nouveaux à un goutteux; consoler l'infirmité de céaird, tktt$K kmtittdt
.«Aj
celui-là:, vivre pour plaire enfin^ agir pour paraître char mante^ et^ de cette ardeur séductrice^ faire un blen-êtn pour chacun^ c'est aussi remplir une belle mission. Gek vaut mieux peut-être que de se maintenir toujours maus sade par fausse vertu^ que d'être toujours malpropre et ma mise par détachement des vanités humaines^ que de fairi mourir d'ennui son vieux père dans un salon déserté^ mou rir de faim son mari dans un repas malsain^ mourir d< froid ses enfants dans des brodequins trop courts et humides toute préoccupée que Ton est d'aller secourir jusque dani leurs greniers des infortunés dont on cause soi-même Tin fortune par une austérité mal comprise; car ce qui fài la misère excessive des pauvres, c'est l'inélégance sordidi des riches.
Eh^ mon Dieu! si chacun de nous se donnait pour tâch< de rendre la vie un peu douce aux cinq ou six personne qui dépendent de lui, le grand problème du bien-être um versel serait résolu; mais on aime mieux faire le malheu: des siens pour se consacrer au bonheur du pionde!... (Tes plus glorieux, c'est plus facile aussi; il n'y a pas déjuge On serait effrayé si l'on savait le nombre des petites mé chantes actions que peut commettre un philanthrope dan sa journée, des affreux chagrins qu'il aime à semer dan sa famille. Aussi, dans nos prières au Destin , nous nou sommes toujours écrié avec ferveur : sort! donne-mo pour amis des ingrats, des égoïstes, des tyrans, des homme de génie, si tu veux, ceux-là passent pour les plus cruels., mais préserve-moi d'un philanthrope 1
Être agréable aux siens, c'est le principal intérêt de tout femme vraiment charitable; et, remarquez un peu cett différence dans nos idées : nous voulons qu'une mère attisi les difficultés dans Texistence de son enfant; nous voulons
au contra iire^ qu'une femme les éteigne dans la vie de son père, de son frère, de son mari. L'obstacle pour l'enfant joueur est un exercice profitable, l'obstacle pour l'homme travailleur est un contre-temps désastreux. Tout homme q[ui travaille sérieusement, depuis l'ouvrier jusqu'au ministre, est une espèce de malade, de fou, d'épileptique, qu'il faut soigner tendrement. Ce labeur continuel rend ses nerfs éperdument irritables, et c'est un ange gardien pour lui qu'une femme dont l'affectueuse sollicitude le surveille dans cette agitation fébrile, dont la pensée bienfaisante écarte de lui tous les souvenirs inopportuns et agaçants; qui lui cache la fâcheuse nouvelle qui le troublerait inutilement le jour d'une affaire importante, qui charme sa mauvaise humeur par un doux accueil, qui l'entoure des objets qui lui plaisent, qui se pare des couleurs qu'il aime, qui lui sert les mets qu'il préfère, qui l'écoute dans ses ré* cits, dans ses projets avec un visage ému, des yeux captives, un sourire intelligent et sympathique... Et cet ange gardien-là lui paraît une femme bien jolie ! et c'est tout ixistement comme ça que nous voulons que toutes les femmes Soient jolies 1...
LETTRE XVIII
7 dëeembrê 1844.
L'homme le plos'maOïeareaz qni soit au monde.
Il est un homme malheureux entre tous les hommes, lK)ur lequel notre pitié augmente chaque jour. Être parfait «t misérable^ à la.fois privilégié et maudit* Cet homme est
480 LE yiCOMTE DE LAUNAY
sans remords... et pourtant sa yie est un long châtiment; cet homme est sans ennemi... et pourtant il suhit une persécution incessante^ minutieuse^ acharnée^ que la haine n'ennoblit même pas 5 car, s'il est glorieux d'être persécuté par des ennemis , par des rivaux, il est humiliant et triste d'être tourmenté par des indifierents; et c'est là le sort de cette pauvre victime du siècle dont nous célébrons aujour* d'hui les infortunes» Tout dans notre monde nouveau le fait souffrir; là chacun semble agir contre lui. Oïl ne dit pas un mot qui ne l'offense, on ne fait pas une démarche qui ne le révolte. A chaque instant ses croyances les plus sacrées sont brutalement attaquées; ses souvenirs les plus chers sont profanés sans pudeur. On le heurte dans toutes ses idées ^ on le blesse dans tous ses sentiments; et il lui faut supporter ces supplices affreux sans se plaindre, et il lui faut écouter ces choses outrageantes qui l'indignent, qui Texaspèrent, qui lui agacent les nerfs, qui lui font grincer les dents, toujours avec une attention bienveillante , avec une patience gracieuse K.. C'est encore une des misères de sa condition. Ohl oet homme^là est un être bien profondé* ment malheureux.
Par une étrange fatalité, il se trouve que la victime est aimable; cette amabilité funeste multiplie à l'inûni ses tourments; on le recherche, cet homme malheureux, on Tattire, c'est à qui lui offrira les supplices les plus variés; et comme ces supplices si généreusement offerts sont parfois insupportables et le rendent triste malgré lui; comme on ne peut s'expliquer ses troubles, ses rougeurs, ses pâleurs subites, mvstérieux symptômes d'une indignation violente poliment dissimulée> on l'dceuse de bliar'rerie. Cet homnae sans défauts passe pour uti original, peut-être parce qu'il ek sanft éëfàuùr.
LETTRES PARISIENNES 43f
En effets sa conduite, ses manières , bien que toujours parfaitement convenables, doivent paraître singulières aux esprits forts d'aujourd'hui. H y a quelque tenfps^ par exemple, il était au spectacle, on jouait une pièce nouvelle; arrivé le matin même à Paris, il n'avait pu faire retenir utie stalle^ et il était venu au hasard. On lui proposa de le placer dans une assez grande loge où se trouvaient déjà plusieurs personnes. Deux jeunes gens se pavanaient sur le derant de cette loge; une jeune femme était derrière eux avec son père... Eh bien! le croiriez- vous? cet homme étrange ne voulut point rester au spectacle; il s'en alla sans voir la [Hèce nouvelle; ces deux jeunes fats, qui laissaient ce vieillard et cette jeune femme derrière eux, lui parais* saient de grossiers insolents ; il ne voulait pas avoir Tûif d'être de leur société. L'original!
Une autre fois, il était de même au spectacle, dans une loge d'avant-scène avec des beautés à la mode. Parmi elles se trouvait cette petite duchesse évaporée que vous cou* naissez*. Bile a peu d'esprit, mais elle en fait beaucoup^ et faire de l'esprit, c'est un exercice très-bruyant. Par degrés et d*aete en acte les ëpigrammes laborieuses étaient devenues tellement sonores^ Tesprit fabriqué était devenu telle^ ment pétillant^ que les acteurs déconcertes ne pouvaient plus continuer leurs rôles; ils balbutiaient^ ils bégayaient^ et^ pour exptiquer leur trouble, ils lançaient des regards furieux contre la loge maudite d'où partaient ces rires mal' veillants. L'un d'eux alla porter plainte au magistrat ^de l'endroit, et l'on vit alors... ô honte pour de si nobles personnages, on vit le commissaire de police lui-même entrer dans la loge et venir réclamer le silence au nom du publie ofll'ensé. L'homme malheureux était anéanti, jamais il tie s'était trouvé à pareille fête. Que toulet-vousl cet homme»
là n'aime pas les duchesses qui évoquent les commissaires de police. L'original !
Un soit, il alla chez le roi. Pendant qu'il était là, il vit venir la jeune femme d'un ancien ministre, ou d'uxi futur ministre, comme vous voudrez; cette jeune femme s'approcha sans façon de la reine, prit un fauteuil et s'étendit dedans tout de son long, la tête appuyée sur le dossier, les bras croisés sur la poitrine, les pieds en avant, comme on s'étale chez soi dans son fauteuil, quand on est seule, quand on s'ennuie et qu'on espère dormir. L'homme malheureux vit cette attitude, et son indignation fut telle, qu'elle devint une souffrance intolérable ; il partit : voilà encore une de ses étranges idées : cet homme-là veut qu'on respecte la reine. L'original!
Dernièrement, à la sortie d'un concert, il entendit un jeune merveilleux crier avec impatience à sa mère : ce La voiture est avancée; viens donc; tu n'en finis pas... » A ces mots, il se rappela sa noble et digne mère, qu'il avait perdue, et qu'il vénérait si tendiement... Il pâlit... Cet homme-là croit aussi à la majesté d'une mère. L'original !
Le lendemain, il entendit deux autres jeunes élégants, orateurs de théâtres, érudits de foyers, troubadours de coulisses, raconter devant leur sœur, sans se gêner et dans les plus grands détails , certaine vilaine histoire d'un gros boyard bafoué par une sauteuse de vaudeville; devant leur sœur, jeune fille qui n'a pas encore seize ans !... Cette fois < l'homme malheureux ne pâlit point, il rougit ; il avait honte ^ d'assister à cette profanation sacrilège. .. Cet homme-là croit ^ encore à la divinité de l'innocence I... L'original! l'origi- nall...
Naguère, il se trouvait dans une église, au mariage d'un ^ de ses amis. La cérémonie était> comme toutes celles de
genre^ retardée par un enterrement. £t les gens de la noce arrivaient en foule^ et ils s'avançaient bravement vers l'autel; ce cercueil gênant ne les arrêtait pas; non^ vraiment; ils se rangeaient tout près de lui^ et ils frôlaient des pans de leurs habits le drap funèbre^ et ils se donnaient des poignées de main par-dessus ce mort glacé dont la terrible présence ne les intimidait pas. Et de chaque côté de la nef les femmes s'envoyaient de charmants sourires^ de gracieux saluis de la main, de ces petits bonjours de théâtre que les Parisiennes savent distribuer si coquettement; et toutes ces gentillesses passaient à travers les deux rangs de cierges !... Ces politesses mondaines dans une église, cette indifférence impie près d'un cercueil, étaient un spectacle horrible à voir; c'était infâme, révoltant; il y avait là de quoi faire sangloter une orpheline, une veuve, une sœur en deuil; il y avait là de quoi faire mourir un poète !... Et pourtant personne ne s'étonnait!... L'honune malheureux seul était indigné. L'insensé ! il croit encore à l'étiquette des temples, aux susceptibilités de la mort, aux droits de Dieu 1
Second supplice à peu près du même genre. L'honune malheureux passait rue de la Chaussée-d'Antin , devant le séduisant magasin de Toy. A quelques pas de là, il aperçut Une pauvre vieille femme étendue sur le trottoir. Soit qu'un étourdissement eût causé sa chute, soit qu'elle se fût blessée en tombant, elle gisait là évanouie, sans mouvement. U se dirigeait vers elle pour la secourûr, lorsqu'un jeune ■homme sortit tout à coup d'une maison voisine. L'aimable étourdi ne fut pas un moment déconcerté par ebt obstacle inattendu; il n'eut pas même Tidée de s'arrêter, ni même ^e se détourner; il sauta légèrement par-dessus le corps de la pauvre femme et continua son chemin en sifflant im air €ie polka. On devine à quel point l'homme malheureux dut
lY. 8 '^
434 LE VICOMrE DE LAUNAY
souffrir de cette cruauté badine. Il croit encore h la sainteté de la vieillesse^ à la dignité de la misère. L'original!
Mais retournons dans le monde élégant, et racontons des peines moins graves. 11 dînait un jour chez de riches banquiers 5 après le dîner, on lui servit une tasse de café. Pendant qu'il savourait ee poison inspirateur (vieux style), une jeune femme qu'il n'avait pas du tout l'honneur de connaître vint à lui, tenant un gros morceau de sucre entre ses jolis doigts 2 «( Monsieur, dit-elle avec un sourire très-gracieux, voule25-vous me permettre de faire un canard dan^ votre tasse?... » Il resta muet, stupéfait, suffoqué... Cependant il dissimula son étonnement; il s'inclina devant la jeune femme, lui présenta sa tasse avec respect et laissa le canard s'accomplir en silence. Il n'aurait pu trouver une parole, tant cette familiarité étrange le déconcertait. QueHe faiblesse! sans doute; mais que voule2-voud! eetté homme^ là n'aime pas à faire la dînette dans les salonsi
11 n'aime pas non plus à donner de leçons ; sa conditioEl même, nous l'avons déjà dit, le force à supporter gracieusement lés .choses qui \è choquent le plus, de n'est pas lui qtii ferait ce que fît jadis une altière comtesse allemande. Elle était occupée à servir du thé comme une jeune miss. Un baron qui se trouvait là (il y a toujours là un baron en Allemagne) voulut prendre du sucre, et^ par distraction, par maladresse peut-être, au Heu de prendre du sucre avec les pinces, il en prit avec ses doigts. Ce baron doit être pa*rent de la dame au canard. La comtesse, indignée de cette inconvenance^ se leva aussitôt avec majesté, marcha d'un pas digne vers la fenêtre, l'ouvrit et jeta le sucfier dans la rue. Le baron ne se troubla point : il contînua à boire sotl thé tranquillement; puis, quand il eut fini, il se leva de même avec maîesté> nMMha vers la fenêtre d'un pas non
moins digne, l'ouvrit et jeta sa tasse dans la rue. DeTines ce qui résulta de ce duo d'insolence... Au bout d'un an, rimpertinente comtesse épousa Timpudent baron : ce doit être un bien agréable ménage. Ils eurent un grand nombre d'enfants : ce doit être une bien aimable famille.
A propos de dîner, Thomme malheureux eut encore une autre fois à subir un cruel dîner d'élégants. C'était cheE une femme très-distinguée et de fort bonne compagnie, mais ignorante des miUe recherches de la gastronomie parisienne. On était au mois de juin ; l'eau dans les carafes n'était pas glacée, «c Ahl de l'eau chaude! s'écria un des convives. François, va me chercher de la glace. Vous permettez? Teau tiède me fait mal, je ne pourrais pas dîner. » La maîtresse de la maison était confuse. L'homme malheureux était furieux. Un moment après, un autre convive s'écria : a Ouf 1 quel poisson 1 si l'eau n'est pas fraîche, le poifson n'est pas frais non plus : c'est de l'harmonie. -* Oh ! mais c'est la carpe de Bilboquet que vous nous servez là, reprit à son tour un autre plaisant. J'ai vu, en passant au marché, une superbe carpe ; dans quinze jours je la marchanderai. » (Voir ks Saltimbanques.)
Cette piquante citation fut accueillie par d'impitoyables éclats de rire ; la maîtresse de la maison respirait à peine, l'honune malheureux étouffait. On servit du vin de Champagne. « Ah çàl dit un vieux viveur au maître de la maison, est-ce que c'est toi qui fais ton vin de Champagne toimême, mon cher? 11 n'est pas mauvais; il ne lui manque qu'une seule chose pour être excellent : il n'y a pas tout à lait assez d'estragon. »
Les éclats de rire redoublèrent; la maîtresse de la maison était rouge de honte, son mari était pourpre de colère; mais ils faisaient bonne contenance. On a supprimé la tor-
ture^ la question^ le brodequin^ la roue^ le chevalet; ces supplices-là n'étaient rien en comparaison de ceux qu'enduraient ces amphitryons martyrisés; et ce fut ainsi tout le temps du dîner^ des bons mots contre chaque vin^ des épigrammes contre chaque plat. Enfin on se leva de table^ et la dernière parole prononcée termina dignement cette triste fête. « Ahl que j'ai faim! que j'ai faim ! cria Tun des convives en sortant de la salle à manger; messieurs > je vous invite tous à souper ce soir au café Anglais ! » L'homme malheureux n'accepta point l'invitation^ il sentait sa patience à bout. Cet homme-là n'aime pas les bourreaux, même sous la forme de joyeux convives.
Son indignation^ ce jour-là^ fut si violente^ qu'elle l'entraîna à raconter cette glorieuse histoire^ en manière de vengeance polie et détournée. C'était en Angleterre, à Tépoc^ue de la révolution française. Le duc de Bedford avait offert au duc de G..., émigré^ un splendide repas ^ une de ces fêtes quasi royales que les grands seigneurs anglais mettent leur orgueil à donner à des souverains^ leur bon goût à offrir à des exilés. Au dessert^ on apporta une certaine bouteille d'un vin de Constance merveilleux, sans pareil^ sans âge^ sans prix. C'était de l'or liquide^ dans un cristal sacré; un trésor fondu qu'on vous admettait à déguster; un rayon de soleil qu'on faisait descendre dans votre verre : c'était le nectar suprême ^ le dernier mot de Bacchus. Le duc de Bedford voulut verser lui-même à son hôte cette liqueur des dieux. Le duc de G... prit le verre^ goûta le prétendu vin et le déclara excellent. Le duc de Bedford^ pour lui faire raison^ voulut en boire à son tour; mais à peine a-t-il porté le verre à ses lèvres^ Q}x'i\ s'écrie» avec un norrible dégoût : « Ah ! qu'est-ce que c'est que ça? » On accourt vers lui^ on examine la bouteille^ on interroge
le parfum : c'était de Thuile de castor 1... Le duc de G... avait avalé cette détestable drogue sans sourciller. Ce trait sublime fit grand honneur à la noblesse de France ; on conçut une haute idée d'un pays où la politesse allait jusqu'à rhéroîsme.
Après ce récita l'homme malheureux ajouta : a 11 y a bien loin de la politesse de ce temps-là à la politesse du nôtre !» Et il soupira tristement.
Voilà les tourments qu'il lui faut subir dans les élégants dîners parisiens. Qu'est-ce donc quand il voyage, quand il est forcé de dîner dans une auberge à table d'hôte^ avec des voyageurs sans gêne, qui ne quittent jamais leur casquette, qui parlent toujours et qui mangent tout? Une incivilité qui a pour inconvénient la famine, c'est grave. Cela nous rappelle l'amusant désesfKoir d'un charmant enfant que nous avons rencontré il y a quelques années dans une mauvaise auberge de province : il pleurait dans un coin de la salle enfumée et ne voulait pas se mettre à table. <& Tu es malade? lui disait sa mère. — Non. — Tu n'as donc pas taim? — Si. — Eh bien, pourquoi ne viens-tu pas? — Je txe veux pas dîner avec des républicains. » Oh ! cette into* lérance politique chez un enfant de six ans nous parut un peu prématurée. Nous étions curieux de connaître ce qu'il entendait par ce mot. « Mon enfant, lui avons-nous dit, <ju'est-ce que c'est que des républicains? — C'est , reprit-il toujours en pleurant, c'est ces grands messieurs là-bas qui gardent leur casquette à dîner, qui se servent tout seuls et 4jui prennent toute la crème. » Alors sa mère se mit à rire, ^ nous raconta que la veille il avait demandé pourquoi ces mêmes jeunes gens gardaient à table leur casquette sur leur tète, et qu'un vieux voyageur lui avait répondu : « Parce cpi'iis sont républicains. » L'enfant avait pris à la lettre
cette réponse ironique. Mais que la définition est admi« rable! N*est-ce pas cela? Des hommes qui gardent leur chapeau sur leur tête là où il y a des femmes^ et qui happent toutes les friandises là où il y a des enfants. Tout un parti est dépeint par ce mot naïf; car cette variété de républicains, que nous avons signalée déjà^ mérite d'être classée. Ceux d'aujourd'hui ne ressemblent en rien aux fiers Brutus d'autrefois; ils ne se piquent nullement de sévérité ni d'abnégation; ils veulent tout tuer^ mais c'est pour bien vivre ; ils aiment le sang , oiais ils aiment aussi la crème; ils sont grossiers dans leurs manières^ mais ils sont rafSnés dans leur goût; ils sont farouches, mais ils ne sont pas austères; et s'ils veulent renverser Tarquin, ce n'est pas pour venger Lucrèce, c'est pour la lui souffler.
L*homme malheureux ne peut voir sans douleur ces gens-là. 11 prétend qu'ils réunissent les défauts de toutes les classes sans leurs qualités; ils ont la brutalité des unes, la puérilité des autres; ils sont, dit-il, violents sans être ardents, rudes sans être aguerris, mignons sans être délicats. Ce sont des butors douillets : c'est la pire espace do. toutes.
œi ! il a bien le droit de parler d'eux durement. Ces hommes-là l'ont tourmenté tant de fois, qu'il lui est bien permis de les punir en paroles. Un seul jour pourtant ils l'ont amusé. Deux d'entre eux passaient dans les Champs- Elysées , l'un venant de la place Louis XV, l'autre de la barrière de l'Étoile. Ils se rencontrent face à ftice dans un endroit resserré, où se trouvait un tourniquet. On l'a ôté depuis : «l'est dommage ! Les deux égoïstes , gras et bien nourris, sans se regarder, sans s'arrêter avec politesse, eomme il convenait en pareil cas, fondent tous deux ensemble et précipitamment dans le tourniquet. Les voilà
prisUt» L'homme malheureux, qui les guettait, ne put s'empêcher de sourire. Le tourniquet, pensa-t-il, esi un piège tendu à fégoîsme du siècle ; on sera obligé de le supprimer. La prédiction s'est accomplie.
^'importe! c'est une vie amère que celle qui ne compte qu'un moment heureux, celui où Ton a eu le plaisir de voir deux républicains pris au tourniquet.
A ces grands supplices que nous menons dTénumérer si longuement, viennent se joindre une foule d'affreux petits supplices qui se renouvellent à toute heure pour cet homme persécuté :
Cest une jeune élégante qui Tient lui dire, après une partie de whist : a Eh bienl vous avez perdu ! Vous êtes enfoncé! »
C'est une autre jeune femme qui lui répond : « Je vous temercie, ma mère est guérie ; elle est encore un peu faible, mais, en masse, elle se porte bien; n
C'est une autre merveilleuse qui ne parte qu'en style de
fabricant ; elle est sortie le matin dans son cottpé (style de
sellier], elle vient d'essayer son amaione (style de tailleur)
devant sbl psyché (style d'ébéniste); die passera la soirée
sur sa méridiewne (style de tapissier) , enveloppée dans sa
kamaumska (style de couturière), semnkble à ee brave
Qoéridional qui nous disait naïvement qu'il n'avait pas de
plus grand plaisir que de s'endormir tous les soirs sur 9on
Voltaire.
— Voilà la première fois que l'on accuse Voltaire d'être Œmuyeux.
•^ Vous ne comprenez pas; je veux dire mon fauteuil à ^ Voltaire. Comment 1 vous ne ccmnaissez pas ces ^uteuils-là?
C'est une autre merveilleuse un peu m^re, qui a l'air de
réciter le calendrier; elle était inquiète d'Isidore^ mais Casimir Ta rassurée; il a vu ce matin Stanislas, qui venait de chez Rosalie^ où il avait rencontré Léon, qui lui avait dit qu'Isidore était beaucoup mieux ^ et qu'il viendrait la voir le soir même avec Zéphirine. Vous croyez qu'il s'agit de petits enfants^ de jeunes filles^ dans cet âge heureux où l'on ne compte dans le monde que par son nom de baptême et pour ses parents? Point du tout; elle s'écrie : «Ah! les voilà!... D et vous voyez entrer Isidore et Zéphirine. Zéphirine est une grosse femme de quarante-cinq ans^ tout essoufflée; Isidore est un petit vieux expirant. Ohl pensez- vous^ elle avait raison d*être inquiète d'Isidore; Casimir^ Léon^ Rosalie et Stanislas ont eu grand tort de la rassurer;
C'est un adorable mauvais sujet qui dit : Doche a un regard délicieux ; Bressant a un pied charmant. Vous ne comprenez rien à cette admiration pour le doux regard d'un chef d'orchestre^ pour le joli pied d'un acteur... L'aimable scélérat vous parle de madame Doche du Faudemile, de madame Bressant des FarUtés;
C'est un sot familier qui dit : Mon cher à tout le monde, même aux femmes; il n*oserait leur dire ma chère, mais il leur jette mon cher sans scrupule et très-agréablement;
C'est un maniaque qui bat le rappel sur son chapeau;
C'e$t un autre maniaque qui touche à tout sur la table ^ qui ouvre toutes les boîtes^ qui dérange tous vos. flacons, qui déplace le signet de tous vos livres;
C'est un curieux tatillon qui décroche vos petits tal)leaux et vous les apporte en vous demandant ce qu'ils représentent;
C'est un insupportable taquin qui choisit toujours la •îhaise la plus difficile à prendre^ refusant obstinément celle qu'on lui offre et qui est à côté de lui;
C'est un importun maudit qui, de porte en porte ^ de fenêtre en fenêtre, de salon en salon^ suit^ comme un chien, deux pauvres causeurs qui le fuient comme la peste; f C'est une nçuveUe mariée se promenant sur le boulevard le lendemain de son mariage ;
C'^est un monsieur plein de confiance qui vous raconte sa maladie comme si vous étiez son médecin ;
C'est un petit fat qui joue avec l'éventail, avec le bouquet d'une femme à qui il vient d'être présenté ;
C'est un bavard inconnu qui raconte une séance de la oonférence d'Orsay à M. Guizot, le soir d'un de ses triomphe à la Chambre;
C'est un tremblant audacieux qui, pour cacher son emliarras, fait le tapageur et l'insolent , et à qui on est tenté ^e dire ce que madame de R... disait à un faux brave de ^2e genre : « Ne vous contraignez pas, osez être timide, et "%ous serez très-convenable ; m
C'est un ennuyeux conteur qui vous fait prisonnier par ^ bouton de votre habit, et qui vous tient debout au soleil ^ime grande heure ;
C'est un Alcibiade du faubourg Saint-Germain qui promène une Âspasie trop célèbre ;
C'est un fumeur étourdi qui jette son cig(ire sur la robe <I'ane femme assise sur le boulevard, en face de lui;
C'est un autre fumeur qui vous envoie des bouffées de ^ac et vous fait fumer malgré vous;
C'est un priseur maladroit qui donne des chiquenaudes à ®«i cravate et vous lance son tabac dans l'œil ;
C'est un convive distrait qui à table joue avec votre pain;
C'est un danseur économe qui cherche ses gants tout le temps do la contredanse ;
C'est un impertinent qui affecte de ne vous parler jamais que de votre profession ;
C'est un sot cruel qui dans un bal vient vous questionner sur les récents chagrins de votre vie, et qui change en un poignant remords ce premier plaisir que vous vous reprochiez déjà;
Ou bien c'est un barbare étourdi qui, en sautillant, vient vous demander des nouvelles des parents que vous pleures^ ^
C'est vous... c'est nous, c'est tout le monde, et ce n'est rien encore. L'homme malheureux connaît un plus amer déplaisir. Les autres hommes peuvent aimer, lui ne trouve jamais que désenchantement et tristesse en ses amours. Pour rencontrer la femme de ses rêves, il lui faudrait remonter le cours des âges. Avec ses idées , il ne peut guère aimer qu'une femme de soixante-dix à quatre-vingts ans, et ce n'est pas le moindre de ses malheurs. Les femmes d'aujourd'hui, dans leurs sentiments, ont supprimé tout obstacle de convenance, sous prétexte de passion et surtout d'émancipation. L'amour n'est plus pour elles un entraînement , c'est un droit; elles vous aiment, mais elles pourraient tout aussi bien aimer un autre. Leur faute n'est pas un effet de votre séduction, c'est une conséquence de leur système» Vous n'êtes point pour elles l'être inespéré, Tidéai trouvé, le msûtre prédestiné , le vainqueur irrésistible , l'exception fatale... Vous êtes un choix momentané qu'il leur est pe*"* mis de déclarer et même de rectifier. L'homme malheureux ne comprend rien à ces pompeuses faiblesses; il n'aima pas les aveux à haute voix, les soupirs à grand orchestre > les enlèvements à quatre chevaux; il admet qu'on le tra.-* bisse , mais qu'on s'affiche.., jamais. Il pardonne tous 1^^ ^obles égarements, il s'intéresse à la pauvre femme entraînée par sa passion qui va cacher dans l'exil son bon*
taeui^ coupable ; tuais 11 ne saurait s'intéresser à ces pèche* resses systématiques qui se font un état dans le inonde dé leurs turpitudes cëlèhres. 11 soutient que les tourterelles doivent roucouler dans les bois. Que voulez-vous ! Cet hom* me-là croit encore à la poésie de la pudeur^ à la volupté du mystère^ à la chasteté de l'amour. L'original!
Mais en6n quel est donc cet homm e si malheureux? Est-ce le ioif errant véritable ou l'Âlceste de Molière vivant? Est-ce <m roi détrôné^ un ange déchu?
Non^ c'est tout .bonnement cet homme que, dans le pâte jargon du grand monde, on appe^ homme bien élevé ^ e'est-à-dire un nomme aux principes solides et aux maniè'^ res souples, délicat comme une petite^maîlresse , et cepem dsDt aguerri comme un vieux troupier, nourri dès Tenfance dans la religion de toutes les saintes choees, dans la haioe de régoïsme brutal. Cet homme-là peut naître dans tous les fangg, à la cour et chez le peuple ; et il agit partout de la même façon ; il marche dans tous les chemins du même paSj ayant toujours le bon plaisir des autres pour guide, le i^spect de lui-même pour frein. Tel est celui que nous faisons souffrir à toute heure par nos usages grossiers, où se trahit si franchement une personnalité rapace. Dites, maintenant que vous le connaîsse^fc, dites si nous n'avons pas raison de proclamer que l'homme bien élevé est la victime de ^ siècle.
Ce feuilleton est notre dernier feuilleton sentencieux^ ^aris se réveille. L'Opéra a voulu ouvrir glorieusement la Nouvelle session des plaisirs. Nous étions hier à la première ^^présentation de Marie Stuart;. la salle était superbe ; il y avait beaucoup de jolies femmes en grande parure , un ^^ai public d'hiver. Les calorifères n'avaient pas été allu-* ^^i^, mais toutes les portes avaient été enlevées, c'était
4i4 LE VICOMTE DE LAUNAY
Texcuse ; à quoi bon faire du feu quand le vent souffle de tous côtés par rafales? On n'avait pas non plus balayé les corridors ; c'était une attention délicate ; la poussière absorbe la neige. Le débutant a une voix charmante : quel dommage à l'Opéra! Madame Dorus^ dans le rôle d'Elisabeth^ s'est permis force roulades peu historiques. L'apparition de madame Stote dans le quatrième acte de Marie Sttiart a été un magnifique triomphe... pour mademoiselle Rachel! Mais aussi quel orgueil ridicule! Oser jouer Mor rie Stuart après mademoiselle Rachel I C'est comme si on osait jouer la Favoriîe après madame Stolz \ Nous pourrons vous parler bientôt des modes nouvelles, des brillan tes fêtes projetées. Nos élégants et nos élégantes revien-» nent; peut-être allons-nous les retrouver sans défauts;^ peut-être ne les avons- nous jugés si sévèrement que dépit de leur absence.
LETTRE XIX
21 décembre 1844.
Attaques nocturnes. — Paris repaire de brigands. — Il n*7 a d'importai
que les niaiseries.
Nous voilà revenus aux jours heureux du moyen âge^ alors que les rues étaient désertes et sombres^ et qu'on n'c sait sortir après le couvre -feu que bien armé de sa boni dague de Tolède, que bien escorté par ses fidèles estafier^' On n'entend parler depuis im mois que d'attaques nocti nés, de guet-apens, de vols audacieux. La civilisation ble n'avoir eu d'autre résultat que de rendre les malfaiteu]^^"^ plus habiles, les crimes plus ingénieux; c'est fà qu'est ^K&
véritable progrès, le perfectionnement incontestable. Quelqu'un disait un jour : a Pourquoi n'y aurait-il pas des bandes d'honnêtes gens comme il y a des bandes de )^leurs? Qu'est-ce qui empêche donc les honnêtes gens de se mettre d'accord? — G*est la conscience^ répondit un philosophe; rien ne serait plus varié que cette collection de consciences; le bien est moins absolu que le mal ; il y aurait des discussions interminables. »
Ce qu'il y a d'effrayant dans ces attaques modernes, c'est
la noble impartialité des assaillants : ils frappent également
le riche et le pauvre ; ils fouillent indifféremment les beaux
habits et les vieux habits; que vous ayez quelque chose ou
que vous n'ayez rien, ce n'est qu'une chance plus ou moins
heureuse; ils vous tuent d'abord, quitte à se tromper, et
ils s'inquiètent peu de leur erreur. Cette égalité devant le
tmeurtre est un bienfait de la civilisation qui dépasse tous
les rêves humanitaires. Mais quoi de plus affreux ! Vivre
clans l'indigence et mourir comme un Mondor; être tout
le jour poursuivi par ses créanciers, et ne trouver de crédit
<^ue le soir, chez ses assassins, c'est cruel. Autrefois, la
xnisère avait au moins un privilège, la sécurité; elle ne le
possède plus. N'avoir rien, ce n'est plus une garantie contre
la cupidité des hommes.
Paris est assez troublé par ces aventures sinistres, les réunions de famille surtout se ressentent désagréablement de ces préoccupations défensives. Chaque soirée intime finit, comme le quatrième acte des Hugvjenots commence, par la bénédiction des poignards. On ne laisse sortir de chez soi ses parents, ses amis qu'après avoir visité leurs armes, et c'est alors une exhibition effrayante de poignards, de cannes à épées, de couteaux, de stylets; l'élégant salon se métamorphose aussitôt en une boutique d'armurier. Ces