CHAPITRE I
Le jeune Bomface, Chevalier de l'Ordre de Malte.
Sommaire : L'enfance et l'éducation de Boniface de Mirabeau. — Les dissensions de la famille. — Les débuts de Boniface dans la vie militaire le 6 novembre 1771. — H est reçu chevalier de l'ordre de Malte en 177^. — Deux visites à son frère aîné, prisonnier au château d'If et à Vincennes. — Sa nomination de capitaine le 3o juillet 1778. — Son départ pour l'Amérique.
« Dans toute autre famille, disait un jour le vicomte de Mirabeau, je serais un homme d'esprit et un mauvais sujet. Dans la mienne on me tient pour un sot, mais pour un homme range. »
Le vicomte était ce jour-là en veine de modestie. Dans une autre famille, il eût plus attiré l'attention ; mais il trouva le moyen d'être un homme d'esprit, et un mauvais sujet, même dans la sienne.
L'union de son père, le marcpiis de Mirabeau, avec Mlle de Yassan avait été aussi féconde, qu'elle finit par être malheureuse. Ces époux c|ui devaient tant se haïr, n'eurent pas moins de onze enfants. Ils en élevèrent cinq : Marie-x\nne la fille aînée, depuis religieuse au couvent des dames de Saint-Dominique, à iNIontargis ; Caroline mariée en 1763 au comte du Saillant; Gabriel, le futur tribun de la Constituante; Louise, devenue en 17G9 marquise de Cabris, et enfin un second fils, Boniface, celui dont nous avons à parler.
Né à Paris, sur la paroisse Saint-Sulpice, le 3o no-
O LE VICOMTE DE MllWME.VU
vembrc T75:^, I^oniface de Riquetll ne porta que longtemps après le titre sous lequel il est aénéralement connu.
C'était l'usage constant de sa maison de destiner les cadets à l'ordre de Malte. Il v fut admis dès le berceau, et jusqu'à l'époque de son mariage, ses parents et le monde ne l'appelèrent que Le Chevalier.
On sait quel caractère de laideur puissante otîrait le visage de son frère. Les portraits de Mirabeau nous ont transmis le masque tumétié qu'il nommait, lui-même, sa terrible hure et que la petite vérole lui avait fait à l'âge de 3 ans. Grâce à l'inoculation, les autres enfants du marc|uis furent préservés de cette maladie.
Dans son extrême jeunesse, Boniface avait la beauté noble de son aïeul et de son père. « Il était tout Riquetti •>, déclarait sa grand'mère paternelle, l'altière Françoise de Castellane. tandis que. suivant elle, Gabriel était tout « ^ assan » .
Au moral, les deux frères annonçaient le tempérament de leur race « ce génie particulier, exubérant » dont le marquis ne se lassait pas d'admirer en sa personne les qualités héréditaires.
Mais si Boniface rappelait les Riquetti par la double ressemblance de l'humeur et des traits, il lui manquait, en entrant dans la vie. l'air de santé robuste qui avait toujours été un de leurs avantages distinctifs.
Il paraissait alors débile et soulTreteu\ au point d'inspirer des inquiétudes.
Les gens de l'entourage s'apitoyaient sur le petit chétif chevalier, et la plupart le croyaient menacé de phtisie. Jamais pronostic médical ne reçut de la nature un démenti si triomphant. Avant d'atteindre sa trentième année, le petit chétif chevalier devait peser plus de deux cents livres.
Son enfance se passa presque entièrement au château du Bignon, près Nemours, cjue son père avait acquis en i~^^. et pour se la bien représenter, il est nécessaire de ne pas
ANNEES DE JEUNESSE ET DE VIE Mll-ITAIRE 7
perdre de vue les circonstances domestiques dont elle fut entourée ; il faut pénétrer dans cet intérieur de famille, l'un des plus singuliers du xviii*^ siècle et à la veille de devenir l'un des plus scandaleusement orageux.
Qui ne connaît, au moins de réputation, le marquis de Mirabeau, l'économiste, le physiocvaie, l'auteur de VAm'i des hommes et de la Théorie de Vimpôl ?
S'il y eut une organisation tempétueuse, inquiète, immodérée, formée d'éléments hétérogènes et disparates, ce fut celle-là.
Avec des faculté>s rares, avec un fonds réel d'honneur et de probité, le marquis ne savait gouverner ni son esprit ni sa conduite. La possession de soi-même, la pondération intellectuelle, la suite et la mesure dans les actions bii faisaient défaut d'une manière absolue.
Chez lui, les idées de toute provenance, les sentiments bons et mauvais avaient germé pêle-mêle et s'entre-croisaient confusément, comme les folles herbes dans une terre féconde, mais abandonnée.
Ce fds soumis et tendre, ce frère affectueux était dur à l'égard de sa femme, hautain envers ses enfants par affectation d'autorité maritale et paternelle, ce gentilhomme de province, si fier de n'avoir pas voulu « s'enversailler », ce philosophe ennemi du luxe et dédaigneux de la richesse ne cessait de s'ingénier en spéculations hasardeuses pour acquérir, sinon l'existence, du moins la situation d'un grand seigneur.
Apôtre emphatique de la fraternité il disait : « se ranger avec respect devant un porteur d'eau », poussait à l'excès l'orgueil de son nom et poursuivait de railleries insultantes les bourgeois, les gens de robe, les financiers et les anoblis. Parcimonieux et prodigue, utopiste et méfiant, souvent amer, enthousiaste et sensible à ses heures, le seul côté fixe de sa changeante nature était un amour-propre effervescent, intraitable, toujours aux aguets
et en éveil. Vauvenargues, le compagnon de sa jeunesse, lavait bien pénétré, quand il lui écrivait autrefois :
« Aous, mon cher Mirabeau, vous êtes ardent, bilieux, plus agité, plus superbe, plus inégal que la mer. »
Les contradictions, les incobérences de l'bomme se retrouvent dans les opinions du publiciste. Parmi les nombreux ouvrages que le marquis a laissés, presque tous sont sillonnés d'aperçus vigoureux, de vues remarquables par la profondeur et l'énergie. Personne n'a mieux sondé quelques-unes des plaies de l'ancien régime. iVucun contemporain — sauf peut-être d'Argenson — n'a pressenti à ce degré l'approche d'un cataclvsme social.
Mais ces pensées fortes, ces observations judicieuses sont des éclairs dans la nuit. Elles ne servent qu'à mettre en lumière le chaos d'où elles se dégagent, un incroyable amalgame de tendances, d'aspirations, de théories opposées. Bien qu'il ait la passion des systèmes, le marquis est manifestement inhabile à discipliner ses idées, à les relier entre elles, à les faire graviter autour d'un centre commun. En matière de gouvernement, il veut une aristocratie dirigeante, « le commandement, comme droit d'aînesse aux gentilshommes », et cette noblesse pour laquelle son imagination rêve l'indépendance, la popularité, le pouvoir, il entend qu'elle tienne à honneur d'être pauvre et de rester fermée. 11 est partisan absolu de la hiérarchie des classes ; leur distinction rigoureuse lui paraît la première des nécessités, et il a des aphorismes, comme celui-ci, digne de Babeuf ou de son école: « Les grosses fortunes sont, dans un état, ce que les brochets sont dans un étang. »
En économie politique, il proclame l'agriculture, l'unique source de la prospérité des nations. 11 tonne contre l'accroissement des valeurs mobilières ; il traite le rentier d'oisif, de sangsue, de parasite et, cependant, c'est sur la terre qu'il propose de concentrer le poids total de l'impôt. Réminiscences féodales, doctrines monarchiques, thèses
républicaines, témérités socialistes, il y a de tout dans ses livres, et la singularité de la forme s'y joint au mélange bizarre des conceptions. Le marquis écrit comme il agit, comme il raisonne, avec les mêmes soubresauts et le même emportement continu. Trop bouillant pour prendre soin de polir et d'émonder sa phrase, il la jette sur le papier» telle qu'elle est sortie de son cerveau, rugueuse, incorrecte» surchargée, souvent obscure, mais robuste, pittoresque et bien à lui. Les métaphores, les termes abstraits, les trivialités, les archaïsmes, les néologismes se pressent et s'amoncèlent sous sa plume. Tantôt il côtoie la langue de Montaigne, tantôt celle de Diderot, tantôt celle de Fourier, peu soucieux du goût littéraire, ne s'interdisant ni déclamation, ni longueur, et, sur chacfue sujet, allant tout de suite et d'instinct à l'expression la plus crue, la plus extrême, la plus outrée. Pour lui, la maxime de BufTon a été strictement vraie. Ce style touffu, compliqué, plein d'une sève surabondante et diffuse, c'est le marquis de Alirabeau tout entier.
A un personnage de ce caractère, il eût fallu, pour le tempérer, une femme de raison froide et de sens rassis. Malheureusement rien ne ressemblait moins à la marcjuise. 11 y avait en elle de quoi pousser à bout toute la patience dont son mari était dépourvu. Violente, fantasque, dépensière, elle l'indisposait par son humeur, elle l'irritait par ses caprices, elle l'exaspérait par des exigences conjugales qui ne le mettaient pas — assure-t-on — à l'abri des infidélités.
« Les vingt ans que j'ai passés avec elle, disait-il après leur séparation, ont été vingt ans de coliques néphrétiques. » Il serait peut-être excessif de prendre à la lettre ce cri de ressentiment. Quand on écoute le marquis, on doit toujours faire la part de l'hvperbole. Mais ce qui est certain, c'est cjue des froissements, des torts réciproc[ues existaient de longue date entre les deux époux, et qu'un
desaccord chaque jour plus prononcé ne tarda pas à suivre la naissance de leur second fils. Les griefs du marquis trouvaient un écho passionné chez sa mère qu'il vénérait ot dont il résumait ainsi le caractère : « Pieuse depuis seize lustres, entière, inébranlable, ennemie de toute nouveauté et n'avant iléchi de sa vie que sous le joug de la résignation. «
Cette patricienne des anciens temps, parée de ses vertus, se livrait sans scrupules à l'ardeur de ses antipathies. Elle détestait cordialement la marquise, et celle-ci n'était guère mieux traitée par son beau-frère le bailli de Mirabeau, véritable homme de bien, la droiture et la loyauté mêmes, mais roide, cassant, obstiné dans ses préventions.
Faut-il le dire enfin ? Les influences de famille n'étaient pas seules à s'exercer sur le marquis. Il avait une amie, Mme de Paillv, femme d'un officier suisse dont elle vivait décemment séparée. C'était une jolie bernoise, fraîche, avenante, un peu grasse, avec des veux souriants et des manières douces. Très intime dans la société du duc de Xivernois, on l'v surnommait la chatte noire par allusion h la couleur habituelle de ses vêtements. Beaucoup d'habileté, jointe aux séductions natives qu'elle possédait, lavait amenée à captiver le châtelain du Bignon. Elle flattait ses vanités, compatissait à ses chagrins, ménageait ses faiblesses. Cette liaison, bien que discrète et à demi voilée, acheva d'aigrir l'un contre l'autre le marquis et Mme de Mirabeau. En 1762, se produisit la rupture qui fut le prélude des luttes sans fin, où ils sacrifièrent à une émulation de vengeance leur repos, leur avenir, leur patrimoine, la considération et la dignité de leurs vieux jours.
Boniface avait huit ans lorsque ses parents renoncèrent à la vie commune. Son père demeurait fixé au Bignon et à Paris ; sa mère allait vivre près des domaines qu'elle possédait en Limousin ; ses sœurs étaient au couvent ;
anm;es mz jkl.nesse et de vte militaire i i
ses frères et lui enlre les mains d'un précepteur dévoué, mais sans autorité sulllsantc et auquel il lit médiocrement honneur. L'esprit original et prime-sautier, qu'il révélait déjà par mille saillies, se prêtait mal à une application soutenue. Ses études furent irrégulières, incomplètes et en partie man(|uées. Pour toute direction morale, il ne connut guère que la bonne loi naturelle, si chère à Mathurin Régnier. Sa grand'mère le gâtait ; Mme de Pailly, désormais implantée au Bignon, encourageait cette préférence. Quant au marrjuis, il avait en fait d'éducation, comme en toute chose, des prétentions et des systèmes ; il composait — suivant l'expression du 'bailli — des romans de bon ordre domestique, de même qu'il avait composé des romans d'ordre social. Mais les essais agricoles, les aiîaires d'argent, les procès, la rage d'écrire ne lui laissaient pas le temps de les appliquer.
Il ne s'occupait de ses enfants cjue par accès et par boutades. D'ailleurs ce chef de famille qui se posait en justicier inflexible, ce père que l'on vit, dès le principe, si enclin à sévir contre l'ainé de ses iils, était loin d'avoir pour le .second des sévérités égales.
Tout en gardant sa roideur d'apparat, il usait envers lui d'une indulgence que le chevalier mit dans la suite à de rudes épreuves, sans parvenir à la lasser. C'est qu'au fond, le marquis, malgré ses plaintes indignées et ses sorties véhémentes sur les écarts de ses fils, y fut toujours assez indifférent, quand son prestige paternel ne se trouvait pas en jeu. Ce cas excepté, il se persuadait volontiers que l'avantage de lui appartenir devait conférer des immunités particulières. « Après tout, aimait-il à répéter, depuis cincj cents ans on a souffert des Mirabeau cjui n'ont jamais été faits comme les autres. »
jNIais la résistance à son pouvoir, mais la critique de ses décisions, mais la négation de son infaillibilité, voilà ce qu'il ne pardonnait pas. De bonne heure il avait pressenti
la révolte chez Gabriel et il essayait de briser cette jeune volonté rebelle à la sienne, tandis que Boniface plus insouciant, moins entier, plus déférent en apparence, était sûr, quoi qu'il se permît^ d'en être quitte pour quelques bourrasques d'humeur.
Cependant les défauts du chevalier et ses goûts de dissipation s'accusant avec l'âge, le moment vint où il fallut bien reconnaître la nécessité de soumettre à une surveillance attentive cet adolescent très pressé de s'émanciper. En pareille occurrence, le marquis n'avait pas hésité à placer Gabriel dans la pension de l'abbé Choquart, un terrible instituteur « qui forçait les punitions au besoin ». Il se contenta d'envover le cadet en Limousin, chez le mari de sa fille Caroline, M. du Saillant, dont il prisait fort le discernement et le mérite. M. du Saillant ne tarda guère à regretter de s'être chargé d'un pupille aussi mal préparé à suivre les sages conseils. Loin d'être salutaire au chevalier, la vie de gentilhomme campagnard eut pour elTet de favoriser les penchants que développait en lui 1 expansion un peu tardive, mais rapide et puissante de la nature physique. L'enfant maladif, que l'on avait désespéré de conserver, était devenu un jeune homme robuste, trapu, déjà corpulent, avec toute l'ardeur sanguine, toutes les inclinations sensuelles auxquelles furent plus ou moins asservis la plupart des Mirabeau.
Ce n'eût pas été trop pour régler cette fougue de la discipline et des sévères études d'une école militaire. Confiné au fond d'une province, sans diversion intellectuelle, sans trouver d'emploi sérieux à l'excès de force qui débordait en lui, Boniface se jeta par désœuvrement dans les plaisirs les moins délicats. Le vin et la paresse se disputaient son cœur, comme celui de Figaro. M. du Saillant, épouvanté de son intempérance précoce, ne cessait d'en avertir le marquis, mais celui-ci accueillait assez légèrement les lamentations de son cendre : « Je connais.
ANNÉES DE JEUNESSE ET DE VIE MILITAIRE l3
répondait- il, ma tempcstive race »; et il citait l'exemple de son frère le bailli, qui, étant élève de marine, avait passé plusiem-s années à se perdre d'eau-de-vie, puis s'était arrêté de lui-mcme et tout à coup. M. de Mirabeau fondait sur ce précédent les plus grandes espérances. Il avait tort. A l'inverse de son oncle, le chevalier ne s'arrêta jamais.
Parmi les habitudes que M. du Saillant reprochait à Boniface, il en était une autre dont le marquis se montrait infiniment plus offusqué, parce qu'elle dérogeait aux traditions de la famille. Le chevalier et son frère, si visiblement imprégnés du sang des Mirabeau, et tous deux si fiers d'en être issus, avaient pourtant un trait de caractère étranger à leurs devanciers : la facilité de relations, le laisser aller avec les inférieurs. Rien ne choquait autant leur père, malgré ses maximes philanthropiques. Il faisait bien profession d'aimer les humbles et les petits ; et il voulait bien qu'on les honorât; mais à la condition de les tenir à distance, et la faculté de se trouver à l'aise et <le plain-pied au milieu d'eux, cette aptitude particulière qu'il appelait « le don terrible de la familiarité » lui était un sujet perpétuel d'étonnement. ^
Elle l'effrayait chez son fils aîné, comme s'il y eût senti vaguement l'indice d'une vocation révolutionnaire.
Moins porté à prendre les choses au tragique lorsqu'il s'agissait de son second fils, il s'inquiétait toutefois de lui voir le même liant, le même abandon avec les subalternes, et il l'en réprimandait assez vivement. Témoin la lettre suivante, citée par M. Lucas-Montigny dans ses mémoires sur Mirabeau. L'on nous permettra de la reproduire à titre d'échantillon de la correspondance intime du marquis.
i3 mars 1769.
« Monsieur de Boniface, j'ai été au moins content de votre écriture, mais je suis sur que vous faites trente-huit
l4 LE VICOMTE DE MIRABEAU
douzaines de sottises par jour, et cela nie fait bouillir le sang. Ce n'est pas que tout le monde n'en n'ait fait dans sa jeunesse, mais ce ne sont pas des vôtres qui consistent à avertir tout le monde du peu de cas que vous faites de vous, de manière que, si l'on faisait des promotions à rebours, votre bâton de maréchal de France serait de devenir le commissionnaire du marmiton, et toujours l'on dirait : c( Il est bon enfant. » Au fond, mon ami, si vous n'apercevez où vous êtes (chez M. du Saillant) comment on peut allier la vraie bonté avec la dignité réelle, vous perdrez tout le fruit des leçons qu'on vous donne et vous demeurerez incorrigible.
« C'est pourtant votre affaire autant que la mienne, au moins. J'ai reçu mon nom illustré dans l'opinion des hommes par le mérite de ceux qui l'avaient porté. Je le remettrai de même à mes enfants. S'ils laissent en friche cette portion de mon héritage, je ne laisserai pas deux liards du reste, et ils seront des gueux, mais, au bout du compte, il y a de bons enfants parmi les gueux. Ainsi c'est votre affaire. Pensez-y. Adieu.
« J'attendrai que vous sovez débarbouillé pour vous embrasser. »
Quand il quitta le château du Saillant, deux ans après, en 1771, le chevalier, malgré les objurgations paternelles, était toujours « bon enfant », un de ces bons enfants destinés à être le fléau de leurs proches et la désolation de leurs créanciers. Néanmoins, autour de lui, l'on envisageait son avenir sans trop d'incjuiétude. iS 'appartenait-il pas à l'ordre de Malte, dont son oncle, le bailli, venait de remplir l'une des plus hautes charges, celle de général des galères, et ne pouvait-on espérer que, par cette influence, il obtiendrait tôt ou tard quelque commanderie ?
Bien d'autres cadets y étaient parvenus avec une vocation tout aussi tiède que la sienne, et rien ne l'empêchait
ANNEES DE JEUNESSE ET DE VIE MILITAIRE I i>
d'ailleurs, en allcndant la coinmanderie, d'entrer au service^ de la France et d'y gagner des grades, soit dans la marine, soit dans l'armée. Le marquis, pénétré de ces idées, songeait à l'envoyer faire son noviciat, ou, comme on disait, ses caravanes sur les vaisseaux de la religion; mais, avant tle s'y décider, il jugea utile de soumettre la question au bailli, le confident intime, le frère cordial et dévoué pour lequel il n'avait pas de secret et dont il recherchait les avis en toute occasion, sauf à ne pas les suivre.
Le bailli de Mirabeau jouait un peu dans cette famille agitée le rôle du raisonneur de l'ancien théâtre. Non qu'il fut exempt de passions et libre de préjugés. Il avait sur certains points des partis pris absolus, et contre certaines personnes des aversions violentes, qu'il exprimait avec la verdeur de langage particulière aux Riquetti.
Entiché de noblesse autant que le marquis, et n'alliant pas comme lui aux revendications féodales des aspirations démocratiques, il partageait en l'exagérant, sa « haine des gens de robe, de négoce et d'écritoire ».
Aucun terme ne lui paraissait assez méprisant pour caractériser cette aristocratie de parvenus, « cette truandaille de finance », « ces champignons poussés en une nuit sur le fumier natal » et qui se faisaient, disait-il, un lâche plaisir d'opprimer leurs anciens maîtres.
Utopiste à sa manière, attribuant aux siècles passés les [)erfections chimériques que d'autres promettent aux sociétés futures, il était homme à croire de bonne foi et à soutenir intrépidement que le régime des fiefs constituait le type accompli de l'organisation politique, et que Louis XI, Richelieu, Louis XIV devaient être stigmatisés comme des révolutionnaires et des niveleurs.
Mais avec moins d'ouverture et de fécondité d'esprit que son frère, il avait les idées plus nettes, le caractère plus consistant, surtout le sens moral plusdélicat, et, en dehors des sujets qui avaient le privilège de lui échauffer la bile.
quand il ne s'agissait ni des manieurs d'argent, ni des commis, ni des robins, ni des nouveaux nobles, il se montrait presque toujours équitable et judicieux.
Son grade élevé dans la marine, sa longue expérience, l'abnégation avec laquelle il acceptait sa position de cadet pour ne penser qu'à la splendeur du nom de Mirabeau lui donnaient droit de conseil et de franc parler auprès de l'intraitable marquis. Il en usait largement, ne se faisant pas faute de contredire Vami des hommes, de percer à jour ses théories et de souffler sur ses chimères, mais ne cessant jamais de voir en lui le chef de la famille, et toujours prêt à s'incliner devant ses décisions, après lui avoir fait entendre la vérité. Le marquis l'écoutait, ripostait, s'animait et finalement ne se conduisait guère qu'au gré de son imagination ou de son humeur, sans que ces discussions fréquentes entre les deux frères eussent un seul instant pour effet d'altérer la confiance mutuelle et l'étroite amitié qui les unirent toute leur vie.
Consulté sur l'envoi de Boniface à Malte, le bailli fut loin d'encourager ce projet. Il connaissait Malte et il gardait le plus triste souvenir du spectacle qu'il y avait eu sous les yeux ; l'ordre en pleine décadence, ses vaisseaux réduits par la politique des gouvernements à des promenades inofîensives dans la Méditerranée, ses chevaliers oisifs sur leur rocher, transformés de soldats en solliciteurs et remplaçant la chasse aux infidèles par la chasse aux commanderies.
Ce n'étaient pas seulement les traditions d'héroïsme qui avaient disparu, c'était la règle elle-même qui semblait chaque jour plus méconnue et délaissée. L'excellent bailli savait à quoi s'en tenir sur la manière dont les successeurs des hospitaliers observaient au xviii^ siècle le triple vœu de pauvreté, d'obéissance et de chasteté. Il avait vu de près le faste des hauts dignitaires, la turbulente indiscipline des caravanistes, et quant à la conduite privée des
A.NiNEES DE JEU^'ESSE ET DE VIE MILITAIKE I7
uns et des autres, il se rappelait l'admiration naïve que sa vertu inspirait au grand maître, alors qu'âgé déjà de ^6 ans, il occupait l'emploi de général des Galères : « Ce qui m'étonne et ce qui m'intéresse à lui, disait le grand maître, c'est qu'étant encore fort et bien portant et étant dans un poste où les occasions ne lui manquent pas, il a les meilleures mœurs du couvent. »
De tout ce qu'il avait observé, le bailli concluait que son neveu ne pouvait être mis à plus mauvaise école. Il le déclara sans aucun détour, et, comme on lui opposait son propre exemple, comme on répondait que lui-même avait fait, dans sa jeunesse, un premier séjour à Malte, et ne s'en était que mieux comporté, il écrivait au marquis : « Tu me diras que j'y ai été à i6 ans ; mais c'était à tous égards un autre temps..., outre que j'étais déniaisé par 3 ans de service, tu sais que feu Mme de Saint-Micaud, notre grand'tante, disait cjue j'étais un fol sérieux, tandis que Boniface est un fol polisson, ce qui est très différent. »
Cette fois, le marquis fut ébranlé par les objections de son frère. Sans cbanger de sentiment sur l'utilité des Caravanes, il reconnut cjue Boniface avait besoin d'acquérir plus de raison et d'expérience avant de commencer un si périlleux noviciat, et, dans le but de l'y préparer par quelques années de régiment, il sollicita pour lui une sous-lieutenance à la suite de la légion de Lorraine. C'était un corps de troupes légères, mi-partie infanterie et dragons, alors sous les ordres du chevalier de Yioménil, le même qui mourut Maréchal de France en 1827, après avoir été l'un des principaux chefs de l'émigration armée.
La légion de Lorraine connaissait déjà le nom de Mirabeau. Gabriel venait d'y servir comme officier et d'y faire avec honneur l'expédition de Corse. Aussi M. de Yioménil se prêta de fort bonne grâce aux démarches du marquis. Non content d'agréer la candidature de Boniface,
l8 . LE VICOMTE DE MIRABEAU
il adressa au ministre de la Guerre, M. de Monteynard, une recommandation conçue en ces termes pressants :
« Le désir que j'ay de bien composer la légion de Lorraine m'ena^age à suplier fsic) M. le marquis de Montevnard d'accorder le rang de sous-lieutenant à la suite de la ditte légion au S'" Chevallier de Mirabeau qui est un excellent sujet et très intéressant par le nom qu'il porte.
« Le chevalier de Vioménil.
« A Bitche, le i8 août 1771. »
Nommé sous-lieutenant à la suite, le 6 novembre suivant, Boniface fut attaché en cette qualité aux dragons de la légion. Les détails manquent sur les premiers temps de sa carrière militaire. L'on assure qu'il montra, dès son entrée au service, l'intelligence et le goût du métier. Mais ce qui est trop avéré, c'est que V excellent sujet, dont M. de Vioménil avait garanti les perfections morales, s'inquiéta fort peu de joindre la régularité de la conduite à ses qualités de soldat. Tel le chevalier s'était annoncé dans son adolescence, tel il parut au régiment : viveur, buveur, querelleur, écervelé, incapable de se modérer et de se contraindre, au demeurant le meilleur tils du monde, toujours gai, toujours en verve, sans cesse prêt à soutenir une plaisanterie par un coup d'épée et à se tirer d'un mauvais cas par un bon mot. Il aimait le jeu, il adorait la table, il connaissait et pratiquait tous les genres de dépenses, quoique son titre de sous-lieutenant à la suite, ne comportât pas de traitement, et, son père ne lui servant qu'une pension assez maigre, il vit bientôt l'équilibre se rompre entre ses ressources et ses besoins. Les dettes arrivèrent et grossirent. Il les accepta comme un mal nécessaire et ne songea pas plus à s'en affliger qu'à les payer. Ce fut à peine si dans cette vie d'insouciance et de plaisir,
ANNÉES DE JEUNESSE ET DE VIE MILITAIRE l (J
il prêta quelque attention aux querelles retentissantes dont ses parents commençaient à occuper le public. L'antipathie réciproque de M. et de Mme de Mirabeau, loin de s'être calmée par leur séparation à l'amiable, s'était compliquée d'une lutte d'intérêts poursuivie des deux côtés avec un égal acharnement.
En 1766, le marquis, mécontent des prodigalités de sa femme et des légèretés qu'elle se permettait, en dépit de ses quarante ans, avait obtenu contre elle une lettre de cachet. Un arrangement était intervenu. Mme de Mirabeau avait recouvré la liberté moyennant la promesse de vivre dans un couvent de Limoges à titre de pensionnaire et de ne pas quitter cette ville sans l'autorisation de son mari. Mais elle demeurait profondément ulcérée de l'humiliation qu'elle venait de subir, et d'autant moins résignée à son sort, qu'un autre sentiment, une autre idée fixe corroborait en elle le désir de la vengeance. Réduite aux expédients, harcelée par ses créanciers, entourée d'intrigants qui l'excitaient et l'exploitaient, elle rêvait d'enlever au marquis pour se les faire attribuer l'administration et les revenus de ses biens propres. A la mort de sa mère, Mme de \assan, elle éleva des réclamations pécuniaires auxquelles M. de Mirabeau refusa d'acquiescer. Les tribunaux furent saisis du différend; en 1778, un arrêt de justice admit sur certains points les prétentions de la marquise, et bien que le procès se terminât par un nouveau compromis, tant de causes d'amertume subsistaient entre les époux, cju'on pouvait aisément prévoir une reprise d'hostilités prochaines et plus violente.
En se répétant, ces crises avaient pour conséquence d'entraîner la plupart des membres de la famille dans l'un ou l'autre des camps ennemis.
Le marquis était soutenu par son frère et par sa fille préférée, Mme du Saillant. Sa seconde fille, Mme de Cabris, lui faisait, au contraire, une opposition ardente,
et, Gabriel, après quelque hésitation, après avoir même essayé du rôle de médiateur, allait à la suite des rigueurs paternelles devenir également le conseil et l'allié de Mme de Mirabeau. Seul, le chevalier gardait une neutralité absolue. Sans s'inquiéter de savoir qui avait tort ou raison, et sans approuver ni blâmer personne, il s'adressait impartialement à la bourse de son père, de sa mère, de son oncle et de ses sœurs, ne cherchant qu'à tirer d'eux le plus d'argent possible pour subvenir à ses folies.
Il en ht de telles, que son père et le bailli durent s'avouer l'inanité de leur prudence. Tous les deux avaient craint d'exposer prématurément sa jeunesse aux dissipations de Malte et jugé utile de la soumettre à l'éducation préalable du régiment. Force leur était de convenir que l'expérience avait été malheureuse ; que loin de s'être amendé. Boniface promettait un débauché des plus accomplis, et que, maintenant, l'on ne risquerait rien à l'envoyer grossir la troupe endiablée des caravanistes. Son départ de France fut décidé. Tout en continuant de figurer sur les cadres de la légion de Lorraine, comme le permettaient les usages militaires d'alors, le chevalier quitta le service actif, et s'embarqua pour l'île de Malte dans l'hiver de 1774-
Il v était depuis dix mois lorsque lui arriva la nouvelle d'un événement qui mettait en rumeur toute la noblesse de Provence. Son frère Gabriel, à la suite d'une rixe avec un gentilhomme du pavs, M. de ^ illeneuve-Moàns, venait d'être arrêté, conduit à Marseille et enfermé au château d'If.
C'était le prélude des agitations où se consuma la vie de celui que dorénavant nous désignerons, comme le fait l'histoire, par le seul nom de Mirabeau. L'on sait qu'en 1772, Mirabeau avait épousé à Aix Mlle de Marignane» hlle unique, et ayant, suivant le mot du marquis, « de grandes expectatives », mais dont l'apport matrimonial fut très restreint. Lui-même ne reçut en dot qu'une rente
de six mille francs, et il n'était pas homme à se régler sur la modicité de cette fortune. Avec ses goûts de luxe, ses fantaisies d'artiste, la royale iniprévoyance qu'il portait dans ses affaires privées et dont il ne se guérit jamais, il dépensa et emprunta sans compter. Les poursuites des usuriers ne tardèrent pas h le chasser d'Aix. Retiré au vieux castel héréditaire des Riquetti, sur les bords de la Durance, il y acheva de s'obérer en faisant remettre à neuf un corps de logis « déjà antiquaille », disait-il plaisamment, du temps de sa vénérable aïeule, iVnne de Pontevès.
Deux ans ne s'étaient pas écoulés, depuis son mariage, qu'il se trouvait chargé d'un passif de 180000 livres. Le marquis, exaspéré de ce désordre, recourut sans hésiter aux moyens violents. Il lança une demande en interdiction, et une lettre d'exil, expédiée à sa recjuête, confina le fils prodigue dans la petite ville de Manosque.
A Manosque, d'autres tourments attendaient Mirabeau. Les tendres assiduités dont sa femme y devint l'objet de la part d'un cousin de Marignane, M. de Gassaud, lui inspirèrent une jalousie qui se manifesta, comme toutes les passions de sa bouillante nature, avec explosion et fracas. Il y eut des scènes d'intérieur, des explications impérieusement exigées, même des préliminaires de duel.
Malgré les prescriptions de la lettre d'internement, le mari inquiet s'échappa de Manosque, et grâce à l'ascendant que subissait déjà sa parole, négocia en hâte le mariage de M. de Gassaud avec la fille du marquis de Tourrette. Tout aurait été bien, mais le malheur voulut qu'en revenant à Manosque, il rencontrât sur sa route M. de Yilleneuve- Moâns, l'ennemi intime de sa sœur Mme de Cabris.
Une vive afTection, qui se changea par la suite en inimitié mortelle unissait alors Mirabeau à sa sœur, Mme de Cabris, femme pleine de séductions et de prestige, dont il a tracé ainsi le portrait : « Tout l'éclat de la plus
brillante jeunesse, les yeux noirs les plus éloquents, la Iraîclieur d'Hébé, cet air de noblesse qu'on ne trouve plus que dans les formes antiques et une taille comme je n'en ai point vu d'aussi belle. » Mais sous sa majesté de déesse, sous l'éclat d'une intelligence pénétrante et cultivée, Mme de Cabris cachait les entraînements d'un caractère sans frein. Audacieuse, remuante, tenace dans la haine, indomptable dans la passion, « du bois précis dont on fait les damnés », disait son père, il y avait en elle de l'aventurière et de la révoltée. On allait la voir combattre à outrance le chef de sa famille et courir le monde avec son amant. En attendant, elle vivait à Grasse, près de son mari, prenant une part active aux intrigues et aux rivalités de province, cherchant dans les querelles locales un aliment au besoin d'émotions dont elle était possédée, et s'attirant à force d'imprudences les plus ardentes animosités. Ln jour elle avait été insultée en public par le baron de ^ illeneuve-Môans, personnage d'humeur difficile et de réputation douteuse, qui crovait avoir contre elle des griefs particuliers. Instruit de cette offense, Mira-
par
beau s'était empressé d'en demander raison à l'insolent gentilhomme, et son cartel venait d'être refusé dédaigneusement. Lorsque le rencontrant par hasard il réussit à l'assaillir à coups de canne sur le grand chemin. De pareils affronts donnent ordinairement du cœur aux moins braves. Mais le baron était de ces gens à principes que rien n'ébranle dans leur résolution de ne se battre jamais. Il fit dûment constater les coups qu'il avait reçus et, cette formalité remplie, déposa une plainte en règle devant la juridiction compétente.
Le premier effet de la procédure fut d'établir authentiquement que Mirabeau s'était absenté de Manosque au mépris de l'ordre du roi. Il n'en fallait pas davantage pour surexciter l'espèce de fureur chronique et de manie persécutrice qui animait le marquis à l'égard de son fils
aîné ! Au fond, la niésavcnlurc du « Môans » lui était Ibrt indifîérentc. Il laissait même le bailli trouver assez naturel « que le petit neveu de leurs oncles et le petit-fils (le leurs pères eût vergeté avec un bâton l'habit de ce \ aillant seigneur ». — Mais ce qu'il jugeait monstrueux, c'était que Mirabeau se fiit permis de quitter le lieu d'exil où il l'avait fait interner. Cette rupture de ban, venant après les dépenses folles et les dettes, semblait à son imagination exaltée l'acte d'un criminel relaps, d'un rebelle incorrigible qu'on devait châtier sans délai ni merci. Saisissant le prétexte que lui offrait la plainte de M. de Villeneuve, il courut chez les ministres, s'exprima devant eux avec l'exagération moitié sincère, moitié calculée qui était dans ses habitudes, parla de guet-apens, de violence préméditée, de la noblesse de Provence outragée tout entière en la personne du baron et réclama la punition de l'agresseur au nom de la vindicte sociale.
Les ministres n'étaient pas encore fatigués de ses sollicitations incessantes contre sa femme et ses enfants. Il obtint de leur trop facile condescendance la satisfaction qu'il désirait.
Enlevé de Manosque par un exempt de police, Mirabeau fut écroué au château d'If. Une consigne rigoureuse l'y avait précédé. Des mesures étaient prescrites pour lui interdire toute correspondance, toute communication avec le dehors, et le marquis, renchérissant sur les instructions oHicielles, avait pris soin d'écrire au commandant du château, M. Dallègre, afin de stimuler sa sévérité. C'était ainsi que rainl des hommes entendait les droits et les devoirs de la puissance paternelle.
Le récit de ces faits, adressé à Malte par Mme de Cabris, mit le chevalier hors de lui. Ce n'était pas le plus tendre des frères, et, comme nous l'avons dit, il se désintéressait volontiers des discordes de sa famille, mais il avait les siisceptibilités de son rang, le point d'honneur de son état.
souvent même de bons mouvements et de généreuses étourderies. La lâcheté de M. de Môans l'indigna: il lui parut inouï que Mirabeau fût sous les verrous pour avoir châtié une insolence. Bientôt, sa tctes'échaulTant, il conçut le projet d'entrer en lice à son tour, de poursuivre la querelle engagée, et puisque le baron ne se battait pas, d'aller provoquer l'un des siens par quelque insulte éclatante. Chez lui, la pensée se traduisait promptement en action. Quoique malade, il prit passage sur un navire à destination de France, et son premier soin, en débarquant à Marseille, fut de chercher les moyens de s'introduire au château d'If.
Mirabeau n'y était que depuis trois mois à peine ; néanmoins, là comme partout, ses qualités fascinatriccs avaient subjugué ceux qui l'entouraient. Le commandant Dallègre, malgré les ordres reçus, le comblait de prévenances et de sympathies ; la jeune cantinière du château lui montrait un dévouement auquel, assure-t-on, l'amour n'était pas étranger ; à diverses reprises, il avait trouvé, pour correspondre avec l'extérieur, des complicités plus ou moins tacites et avouées. Toutes ces facilités, toutes ces connivences dont Boniface était averti lui donnaient l'espoir d'arriver jusqu'au prisonnier. Il le tenta résolument et y réussit, non toutefois sans obstacles et sans péripéties romanesques. Mais laissons-le raconter luimême son équipée dans un billet à Mme de Cabris. Elle a sous sa plume une couleur pittoresque et franche qu'il importe de conserver.
« Il faisait grand vent — écrit-il à Mme de Cabris. — Aucun des patrons ne voulait sortir du port, j'en décide deux, plus par menace que par argent, car tu sais que je n'en ai guère, tandis que je suis en fonds, Dieu merci, pour parler gras.
« J'arrive au château d'If — porte close — et le lieu -
annkes de jeunesse et de vie militaire
lonant, en attendant le Dailè'ne, me dit tout doucement (|u'il faut repartir comme je suis venu. — Non pas, s'il vous plaît, sans avoir vu Gabriel — on ne le voit pas — je vais lui écrire — pas davantage. — J'attendrai donc M. Dallègre — soit, mais vingt-quatre heures, pas plus — sur ce,jeprends monparti, je vais chez la Mouret(la cantinière) nous nous accordons que le soir, après la retraite, je verrai ce pauvre diable. J'y arrive en effet, pas comme un paladin, mais comme un filou, ou un galant à ton choix, et nous en décousons. On avait craint qu'il n'eût monté ma tête au niveau de la sienne. On lui rend peu de justice et j'ose assurer que lorsqu'il me parla de son affaire, et que l'indignation, que la narration seule avait excitée, éclata par ces mots : Mais, quoique encore faible, j'ai des bras et encore assez bons pour casser ceux, sinon de M. de Villeneuve, du moins de MM. ses frères, il me dit : « Mon ami, tu nous perdrais tous deux et je t'avoue « que peut-être cette considération seule m'empêcha d'exé- « cuter un projet assez mal conçu et que la fermentation « d'une tête comme la mienne peut seule excuser. »^
Renonçant au plaisir de « casser les bras » de MM. de Villeneuve, le chevalier quitta la Provence. Des motifs ([ue nous ignorons, peut-être l'état de sa santé, peutêtre les embarras d'argent qui devenaient fréquents dans la maison paternelle, le forcèrent d'ajourner sa rentrée à Malte. Il reprit temporairement le service de son grade à la légion de Lorraine et continua de s'y montrer bon et solide officier. Certains biographes le citent même comme s'étant distingué dans la répression des émeutes, qui surgirent au printemps de 1770; émeutes graves, d'un caractère menaçant, causées, moins par la cherté du pain, cjue par des menées factieuses, et où le beau monde de Paris ne vit pourtant que matière à chansons. Au reste le couvent n'avait modifié en aucune façon les us et cou-
tûmes dcBonlface. Il se grisait avec la même conscience que par le passé, il s'endettait avec le même entrain ; il témoignait un penchant aussi vif pour les plaisanteries de haut goût et les festoiements assaisonnés de folies. Cette édifiante existence n'était pas sans avoir des instants pénibles. A de fréquents intervalles, le chevalier sentait les atteintes de la maladie endémique chez les Mirabeau, le besoin d'argent, et parfois la crise devenait tellement aiguë, qu'elle lui arrachait des accents de repentir, mêlés, il est vrai, à des demandes de subsides. Ln jour notamment, en janvier 1776, il adressait de sa garnison à Mme du Saillant une épître désolée, qui mérite de rester comme le modèle du genre. Rien n'y manque des formules et des movens de comédie usités en pareil cas : humbles aveux, profond désespoir, serments, prières, contrition parfaite. C'est la lettre-type du fils de famille aux abois :
A madame la marquise du Saillant, chez monsieur le marquis de Mirabeau, en son hôiel, rue de Seine, à Paris.
« Ce 20 janvier 1776.
« Tu seras sans doute bien étonnée, ma chère sœur, du sujet de mon épître. Tu recevras en même temps une lettre de M. de Choisy (lieutenant-colonel de la légion de Lorraine), qui, plein de bontés pour moi, a bien voulu me consulter sur le choix des personnes de ma famille à qui il devait faire part de mon découragement. Il est extrême autant que pressant, je ne chercherai pas à le motiver, tu sais mon penchant à l'incurie dans les finances. Cela joint aux dépenses folles occasionnées par l'envie de plaire, car j'étais fort amoureux, aux pertes du jeu de société, qui est ici fort considérable et que je joue fort mal, à celles faites avec mes camarades, m'a réduit au point de ne savoir plus où donner de la tête. Je sens
les reproclies que tu pourras me faire, je sens que je les mérite, mais j'en appelle à ton amitié. Ne m'abandonne pas dans une circonstance où je subirais amèrement le même sort que mon frère. Je t'ai choisie pour te faire part de mes peines, persuadé que tu les partagerais. Je mérite tout en fait de punitions et je le sens, mais trop tard. J'ai bien dit des fois que je ne me dérangerais plus et m'y voilà retombé, mais si j'en sors, je jure que ce sera la dernière et cela est d'autant plus sûr c{ue je fais moins de serments. Je t'aime assez, chère sœur, pour compter sur ton amitié dans l'occasion la plus essentielle de ma vie. Aide-moi à en sortir. Tu n'auras pas affaire à un ingrat et tu pourras compter sur une reconnaissance éternelle de ton frère.
« Le chevalier de Mirabeau. »
Boniface avait raison de faire peu de serments, car il ne les tenait guère. 11 était demeuré identique à lui-même, quand, en septembre 1776, le marquis jugea opportun de le renvoyer à Malte pour y achever son noviciat.
Les circonstances dans lesquelles il y retournait lui commandaient de s'observer. Ce n'était plus, comme en 177^^ l'Espagnol Ximenès, ami particulier de son oncle le bailli, qui occupait la première dignité de l'Ordre. Ximenès venait de mourir ; son successeur Emmanuel de Rohan- Poldec avait de vieilles rancunes contre les Mirabeau, et l^oniface ne devait pas s'attendre à trouver chez le nouveau grand maître des dispositions indulgentes. Mais le sentiment de la prudence lui manquait au même degré que la vocation. Il se signala d'emblée parmi les caravanistes les moins exemplaires ; on le vit accumuler infractions sur infractions, escapades sur escapades, et son second séjour à La Valette se termina au bout de dix-huit mois par un éclat scandaleux. Une nuit qu'étant gris, il battait le pavé avec plusieurs étourdis de son espèce, la fantaisie lui vint
de couronner la fcle en brisant quelques statues de saints placées au coin des rues.
Bien qu'accompli sous l'empire de l'ivresse et sans intention sacrilège, le délit empruntait trop de gravité à la condition de son auteur pour n'être pas sévèrement puni.
Le coupable fut jeté au cacliot, et le grand maître, après lui avoir inflii^é une assez lon^rue détention, le fit embarquer d'office et reconduire en France (mars 1778).
Il V avait dans ces derniers temps de l'ancien régime, des contradictions et des anomalies singulières. On ne pouvait ignorer à Versailles pour quel méfait Boniface était chassé | de Malte ; on y savait que cette faute, s'il l'eut commise dans ■ le royaume, lui eût attiré des poursuites en justice, une condamnation certaine, peut-être l'application des peines terribles édictées par les anciennes lois ; et cependant la cour, loin de songer à l'exclure de l'armée, agréa sa promotion presque immédiate à un grade supérieur. La légion de Lorraine avant été supprimée sous l'administration du comte de Saint-Germain, en 1776, le chevalier était passé avec son titre de sous-lieutenant sur les contrôles du régiment Dauphin-infanterie.
Le 3o juillet 1778, une autre division lui accorda le brevet de capitaine à la suite du rérjiment de Xivernois qui allait, au mois d'octobre suivant, recevoir le nom de Tu renne.
Il y parut dans tout le resplendissement de ses défauts, nullement abattu ni corrigé par sa récente mésaventure et, au moral comme au phvsique, plus exubérant, plus épanoui que jamais. L'embonpoint, survenu chez lui dès l'adolescence, l'avait en peu d'années totalement envahi. La face replète, le col gros et court, le ventre en avant, le torse énorme, le tronc posé sur de petites jambes, il justifiait déjà son futur sobriquet de Mirabeau-Tonneau. Joignez à cela la verve spirituelle, mais sans mesure ni retenue, l'humeur batailleuse, les échappées de soudard
( iTervescent que nous lui connaissons, et vous aurez au complet la représentation du personnage.
11 eût été difficile de rencontrer dans les troupes du roi Mil plus amusant compagnon et un officier moins rangé. Ses incartades habituelles tranchaient même sur le ton
lierai de la société contemporaine. La fin du xviii^ siècle I If péchait pas assurémentpar excès d'austérité. Elle eut son» ample contingent de faiblesses et de vices. Mais la politesse des manières et une sorte de décence extérieure y couvraient la fragilité des mœurs. Suivant la remarque de Cliamfort, on avait ôté de l'inconduite tout ce qui pouvait choquer le bon goût. L'intempérance, l'orgie, la débauche bruyante étaient devenues rares, et, tel qu'il s'affichait, avec son libertinage tapageur, son parler gras, son amour des franches lippées, Boniface de Riquetti semblait appartenir à une autre époque. C'était quatre-vingts ans plus tôt, dans le monde des Vendôme, à côté du grand prieur et du marquis de la Fare, qu'aurait dû vivre ce chevalier de Malte, qui buvait comme un templier.
Sa famille, il faut en convenir, s'appliquait moins que jamais à lui donner l'exemple des vertus privées. Il y avait vu, dans l'intervalle de ses deux absences, et il y trouvait à son retour une progression croissante et continue de désordres. Mme de Mirabeau ne s'était pas tenue longtemps pour satisfaite de la transaction qui avait terminé son premier procès avec le marquis. Aspirant toujours à la libre disposition de ses biens, elle avait entrepris de l'obtenir au moyen d'une séparation de corps judiciairement prononcée.
Le 6 janvier 1776, le Châtelet de Paris admettait une requête formée par elle à cet effet. Aussitôt le marquis interjetait appel devant le Parlement. Une nouvelle instance commençait, durant laquelle les mémoires émanés de la partie adverse le chargèrent de tous les ridicules et de toutes les iniquités. Attaqué dans sa gestion, dans sa pro-
3o LE VICOMTE DE MIRABEAU
bile, dans sa conduite et jusque dans la paternité de ses ouvrages, il entendit s'élever contre lui le crescendo publie, le chorus hostile et formidable dont parle Beaumarchais. Les gens du palais et ceux de la finance qui le détestaient comme économiste, les dévots de l'encyclopédie qui lui en voulaient d'être indépendant, les gazctiers, les salons, les femmes, les âmes sensibles étaient unanimes à le condamner.
Au milieu de ce soulèvement général, Mme de Cabris, venue à Paris avec sa mère, se montrait particulièrement animée. Elle donnait à la marquise de l'argent pour plaider, et cherchait à lui gagner les juges en essayant sur les jeunes conseillers aux enquêtes le pouvoir de ses beaux yeux.
Malgré les influences et les pressions du dehors, la décision du Châtelet fut infirmée par arrêt de la Grand'- Chambre, le 12 mai 1777.
Mais Mme de Mirabeau n'était pas de caractère à s'avouer vaincue. Les armes, qu'elle avait forgées si laborieusement, venaient d'être brisées entre ses mains. Elle s'occupa sur-le-champ d'en préparer d'autres, bien résolue désormais à provoquer son mari, à le pousser aux actes de colère et à s'attirer ainsi quelque sévice, quelque injure qui lui permit de reproduire sa demande en séparation.
Peu de jours après l'arrêt de la Grand'Chambre, elle se présentait à l'hôtel Mirabeau, rue de Seine, profitait de l'absence du marquis pour envahir bruyamment son domicile, et, durant une semaine entière, ameutait les voisins par des extravagances calculées.
A la suite de cette esclandre, le marquis l'enfermait au couvent des dames de Saint-Michel. Elle ripostait, en l'actionnant au criminel pour détention arbitraire. Le^ magistrats écartaient sa plainte ; elle lançait des libelles imprimés; on lui défendait d'imprimer ; elle faisait courir des factums manuscrits. ?Si les tribunaux, ni la police, ni
le couvent, ni la ruine ne pouvaient avoir raison de sa passion obstinée.
Pendant que le marquis se débattait contre sa femme, il s'acharnait contre son fils aîné. Ne le jugeant pas assez à l'étroit sous les verrous du château d'If, il avait obtenu en 1770 sa translation au fort de Joux, dans le Jura, « un nid de hiboux égayé par quelques invalides ». Mais, cette fois encore, il avait compté sans la séduction et le singulier empire que le rebelle exerçait à première vue sur ses gardiens.
Dès son arrivée au fort de Joux, Mirabeau s'insinuait dans les bonnes grâces du gouverneur, M. de Saint-Mauris; permission lui était donnée de sortir sur parole, et il en profitait pour faire de continuelles excursions à Pontarlier, où son nom lui ouvrit les maisons aristocratiques de la ville. Parmi les principales, on citait celle de M. de Monnier, vieillard de soixante-quinze ans, marié à une femme de vingt-deux, romanesque et charmante, Sophie de Ruffev. Rapprochés par l'âge, par les agréments de l'esprit, par le vide et l'ennui d'existences inoccupées, Mirabeau et Mme de Monnier s'aimèrent.
Est-il besoin de retracer cet épisode, le plus connu et le plus dramatique de tous ceux qui remplirent la jeunesse du grand orateur ? Personne n'en a oublié les détails et les suites : l'imprudence des deux amants, la découverte de leur liaison, leur fuite en Hollande, leur vie pauvre et cachée dans un quartier d'Amsterdam, leur extradition accordée par le gouvernement des Provinces-Lnies, Mirabeau et Sophie arrêtés et ramenés en France, lui pour être conduit au donjon de Vincennes, elle pour être détenue à Paris, puis au couvent des Saintes-Claires de Gien. On se rappelle aussi quel intérêt Mirabeau sut inspirer au lieutenant de police, M. Lenoir, quelle compassion affectueuse il rencontra chez le commis du Secret, M. Boucher, et — ce f[ui est un signe de l'époque — comment il
put, durant trois années, correspondre avec sa maîtresse sous le couvert de l'autorité ! Lues aujourd'hui, les Lettres à Sophie semblent loin de justifier l'admiration qui s'v est longtemps attachée. Elles apparaissent comme un mélange assez confus d'épanchements familiers, de thèses sociales, d'éclats oratoires, de tirades calquées sur IHéloïse et de crudités erotiques à la Diderot. Même dans leurs meilleures pages, elles dénotent plus de force que de délicatesse et plus de tempérament que de sentiment. Mais si leur valeur littéraire est médiocre, elles aident à pénétrer la nature intime de Mirabeau, à démêler ce qu'il v avait en lui d'impressions sincères et d'excitations factices ; elles constituent en quelque sorte le mémorial de sa captivité à Yincennes, et nous font assister aux alternatives de révolte et de soumission, de désespoir et d'abattement par lesquelles il passa, jusqu'au jour de la délivrance. On V trouve sur ses proches, sur leurs amis et leurs entours des jugements souvent outrés, souvent contradictoires, mais curieux. Le marquis, la marquise, le bailli, Mme du Saillant, Mme de Cabris y sont peints sous des couleurs qui s'allument ou s'atténuent selon la disposition du moment, et la joyeuse figure du chevalier ne manque pas à cette galerie.
Soit par indifférence, soit par système, le chevalier persistait à rester étranger aux troubles intérieurs de la maison des Riquetti. Il contemplait d'un œil philosophe la guerre que se faisaient ses parents, et l'accès d'amour fraternel qu'il avait ressenti, lors de l'affaire du marquis de Môans, n'avait été suivi d'aucune rechute. Depuis leur entretien au château d'If, les deux frères ne s'étaient pas revus et s'étaient à peu près oubliés. Il fallut l'isolement, le malheur, la pensée même de la mort pour que Mirabeau se souvînt d'un cadet assez insignifiant à ses yeux et auquel il ne songeait guère d'habitude.
Au mois de juin 1778, il y avait un an déjà qu'il
vtait à Vincenncs, et pas un rayon d'espérance ne luisait encore dans sa prison. Chaque nouvelle du dehors lui était au contraire un sujet d'abattement et de tristesse. Son père se montrait inexorable ; le fils né de son mariage avec Mlle de Marignane venait de mourir ; il se voyait menacé de perdre aussi la iille qu'il avait eue de Mme de Monnier. Atteint lui-même d'une hématurie et s'en exagérant la gravité, il réfléchissait avec amertume à son avenir brisé, à sa santé détruite, à la sentence flétrissante qu'avait rendue contre lui le bailliage de Pontarlier, à l'abîme où il avait entraîné Sophie privée de tout soutien, déshonorée par le scandale de leur fuite et déchue par arrêt de justice de ses droits matrimoniaux.
Au milieu des souffrances physiques et morales qui l'accablaient, la tentation du suicide le saisit. Il se procura de l'acétate de cuivre, écrivit plusieurs lettres d'adieux et, prétextant sans doute le danger de sa maladie, les remit sous pli cacheté à Thomme dévoué qu'il appelait « son bon ange », M. Boucher. L'une d'elles, adressée au chevalier, commençait ainsi :
« Il y a bien longtemps que je ne vous ai embrassé, mon cher frère, et, lorsque vous lirez ceci, il ne me restera aucun moyen de mériter votre tendresse et de vous prouver la mienne. Je ne serai plus, et ce ne sera qu'en ce moment où je ne pourrai rien pour vous que vous pourrez beaucoup pour moi. Je viens vous expliquer cette énigme et déposer entre vos mains un secret que je confie à votre honneur et à votre générosité. »
Après avoir rappelé sa liaison avec Mme de Monnier, dont il déplorait le sort à juste titre et dont il exaltait un peu trop la vertu, Mirabeau arrivait à la naissance de leur enfant, Gabrielle-Sophie :
« Cette fille existe, ajoutait-il, et j'ai pensé assez de bien de vous, mon cher frère, pour espérer que vous ne
refuseriez pas h votre nièce les secours que je n'ai pu lui assurer. Elle est privée par ma faute d'une existence civile. Réparez autant qu'il est en vous ce malheur. Vous serez riche, mon cher frère ; votre fortune et celle de ma mère vous permettent d'être généreux. Mais j'ose dire qu'il ne s'agit ici que d'être juste. A ous sentez, mon ami, que la nature et la loi m'avaient destiné à jouir avant vous de vos Liens, une grande partie m'était substituée, et je n'ai de regret à ne pas les avoir administrés, que parce que j'aurais pu vous les laisser en meilleur ordre et peut-être aussi vous convaincre qu'il est heureux et doux d'avoir un bon frère. Quoi qu'il en soit, vous devez croire que j'eusse assuré un patrimoine honnête à mon enfant, et vous m'en auriez pressé, si j'avais eu besoin de l'être. Remplissez mes devoirs, mon cher frère ; sovez le tuteur, le protecteur du malheureux fruit de mes amours, qui se trouve à la fois privé des biens de sa mère qu'un arrêt bien sévère lui a ôtés et de ce qu'il devait attendre de moi. »
On est tenté de sourire en présence des singulières affirmations qui se mêlent ici à l'accent d'une émotion vraie. (Kioique le marquis eût pour maxime « de ne pas montrer la corde au public », et préférât être accusé d'avarice plutôt que de gestion malhabile, ses fils ne pouvaient ignorer la gêne à laquelle l'avaient réduit des entreprises témérairement engagées. Ils devaient se douter aussi que les emprunts usuraires de la marquise creusaient un gouffre où s'engloutiraient ses biens, et Mirabeau s'avançait étrangement, quand il disait au chevalier : « ^ ous serez riche. » Il se hasardait encore davantaore en assurant qu'il aurait augmenté la fortune patrimoniale, s'il en avait eu le dépôt. Mais son imagination était de celles qui, dans le feu du discours, transforment et colorent toutes choses par une sorte d'artifice inconscient. Cette facilité d'illusion oratoire l'entraînait, vers la fm de sa lettre, jusqu'à la plus chimérique des utopies, jusqu'à la supposition que
A.NNKES DE JEU^KSSE ET DE VIE MIMIAIHE 35
son frère, avant même d'être héritier, subviendrait aux besoins de Gabrielle-Sopble par une pension convenable et payée régulièrement. Il lui demandait a\ec Instance ce léger sacrifice, faisait appel à son cœur « c[u'il avait toujours connu généreux », et terminait par ces lignes pleines d'elTusion et de sympathie affectueuse.
« Adieu, mon cher ami, recevez mes tendres embrasscments, et croyez que je vous comptai toujours au nombre de mes plus vifs attachements et de mes regrets les plus amers. »
Chez le prisonnier de Vincennes, la mobilité des impressions en égalait au moins la violence, et son père auquel il inspirait par instants des mots profonds et terribles, n'avait pas tort de le comparer à un miroir « qui reçoit toutes les images et n'en conserve aucun souvenir ». A peine Mirabeau avait-il achevé les pages attristées dont on vient de lire un fragment, qu'il ne pensait plus au suicide. Déjà il se reprenait à la vie et s'y rattachait avec ardeur, l'envisageait de nouveau comme un champ plein de promesses pour les forts et les audacieux. Il se remettait à traduire Tacite, à composer YEssai sur les prisor\s d'Etat, à varier ses travaux sérieux par des productions plus que légères, surtout à chercher sans trêve ni relâche les moyens de recouvrer la liberté. Les malheurs passés, les inquiétudes présentes, les responsabilités encourues s'effaçaient de sa mémoire ; Sophie, elle-même, la douce Fan fan, y tenait moins de place, et ce frère qu'il avait institué le tuteur de sa fdle, ce frère dont il avait invoqué l'amitié en termes solennels et tendres, ne tardait pas à devenir l'objet de ses railleries et de ses dédains.
Dans sa correspondance ultérieure avec Mme de Monnier, Mirabeau ne ménage guère Boniface. Il s'anuise de sa tournure à la FalstalT; il se plaît à le crayonner en traits grotesques. A certains jours, il veut bien lui accorder
de l'esprit, d'heureuses dispositions géniales et reconnaître qu'une éducation meilleure en aurait tiré parti. Mais, d'autres fois, poussant la peinture au noir, il fait de lui un personnage dégradé « perdu de débauche et de crapule, incapable de tout retour sur lui-même, et aussi vieux à vingt -cinq ans que le commun des hommes l'est à soixante » . Ces aménités ne sont pas les seules que les Lettres à Sophie renferment sur le compte du pauvre chevalier. Nous le trouvons plus maltraité encore vers la fin du recueil, à propos d'un incident tragi-comique dont il fut le héros et qui, pour être compris, exige quelques explications préalables.
La mort du fils de Mirabeau a^ait atteint le marquis dans sa fibre la plus sensible, l'orgueil du nom. Très décidé, si l'enfant eût vécu, « à tenir le père clos et même à en perdre la trace », il sentait sa résolution ébranlée par l'événcmont qui menaçait d'éteindre la postérité des Riquetti.
D'accord avec tout son entourage, il regardait Boniface comme inqDossible à marier ; il ne désespérait pas d'ailleurs de lui faciliter l'accès d'une commanderie, et il s'avouait que, selon les probabilités, une seule chance restait de perpétuer là race, l'élargissement de ce factieux, de ce contempteur des lois sociales et domestiques, auquel il s'était juré de ne pardonner jamais.
Lentement, par degrés, subissant la nécessité, et, suivant son énergique expression « se retournant sous la main de la Providence », il s'accoutumait à l'idée de voir Mirabeau sortir de prison et rentrer au foyer conjugal. La dureté, plus théâtrale que réelle, dont il s'était fait une habitude, avait sans doute de fréquents retours. Il se reprochait bien souvent de fléchir et s'accusait de faiblesse envers le coupable ; mais il se donnait pour excuse « que le monde finirait, si les fous n'engendraient pas ».
D'autres raisons encore l'inclinaient à la clémence. Ses
recours contliuiels à rauloiitc publique dans des questions toutes privées, le retentissement de ses procès avec la marquise, l'exagération et l'éclat de ses rigueurs paternelles avaient jeté sur lui un discrédit cju'il ne pouvait se dissimuler. 11 n'apercevait, maintenant, que désapprobation et lassitude, là même où il trouvait naguère le plus de faveur et d'appui. Ses meilleurs amis liésitaient à le défendre; les ministres commençaient à le traiter en importun. Le vieux Maurepas disait avec bumeur que le roi serait obligé de créer un Secrétaire d'Etat tout exprès pour les affaires de cette famille. Malgré sa superbe, le marquis se sentit fatigué à la longue « du bruit que l'on fait, en marchant sur la paille sèclie de l'opinion ». Le moment vint où, moitié par ennui de la lutte, moitié dans un intérêt d'avenir, il laissa le bailli et Mme du Saillant plaider auprès de lui la cause du captif. Bientôt, il leur permit de correspondre avec Mirabeau. 11 autorisa, en outre, un de ses familiers, l'économiste Dupont de Nemours, à parler « aux gens de police », comme il appelait MM. Lenoir et Boucher.
Son plan était fait, et il l'avait combiné de manière à sauver le mieux possible son amour-propre. Se réservant de tout diriger, de tout surveiller, de tout connaître, de suivre chez son fils les progrès du repentir et d'y subordonner les effets de sa condescendance, il entendait néanmoins rester derrière le rideau, ne paraître dans aucune démarche, ne pas demander la révocation de la lettre de cachet, et s'y prêter seulement par une adhésion implicite, quand il le jugerait à propos.
L'intermédiaire le plus zélé de la réconciliation était encore Dupont de Nemours, il exhortait le père à la mansuétude, engageait le fds à la soumission en servant ses intérêts. Aussi fut-il singulièrement ému, lorsque se trouvant au Bignon, dans l'été de 1779, il entendit Boniface se vanter à tout le château d'avoir vu Sophie en secret et
de posséder SCS plus entières confidences. Le chevalier revenait de Montargis, oi'i il était allé passer les fêtes de la Madeleine. Il racontait que, pendant son séjour dans cette ville, un billet de Mme de Mon nier l'avait mandé à Gien : qu'il s'était introduit au couvent des Saintes-Claires, et que la belle recluse, après l'avoir entretenu de Mirabeau, de leurs infortunes, de leur séparation et de leurs lettres passionnées, l'avait requis de travailler avec elle à la délivrance de son amant. Cette histoire qui paraissait divertir infiniment le narrateur sembla beaucoup moins plaisante au marquis. Il jugea fort malséant l'intervention de Sophie en faveur du prisonnier; il fut outré de leur correspondance clandestine et parla de provoquer des mesures immédiates contre ces complices impénitents. Dupont terrifié, redoutant un désastre et maudissant les révélations du chevalier, s'empressa de faire savoir à Mirabeau la fatale nouvelle :
« Imaginez-vous, lui mandait-il, que cette pauvre et charmante folle, active comme le feu, mais imprudente comme la grêle, s'est avisée d'écrire à votre frère, qui était à Montargis, et de lui demander à le voir. Il a pris un cheval de poste, s'est rendu à Gien, a vu un médecin qu'elle lui indiquait, et qui l'a fait entrer chez elle déguisé en laquais, autant que son gros ventre comporte un déguisement. Là, elle lui a parlé avec le plus grand pathétique et la plus profonde inutilité et le plus effrovable danger des lettres que vous lui écrivez, de celles que vous avez reçues, de tous les détails qui vous regardent et dont il est clair qu'elle n'a pu être instruite que par vous. Je tremblais qu'elle n'eût parlé de moi, et, pendant le récit de cette équipée, j'étais sur le gril. Mais il parait que j'ai eu le bonheur d'être excepté de ses indiscrétions. »
On se figure aisément l'elTet de cette lettre sur l'esprit
enfiévré de Mirabeau. Il y vit le présage d'une aggravation de sa captivité, tout au moins d'un ajournement de ses espérances et, dans son irritation, il admit comme un fait acquis, comme une vérité certaine et prouvée ce que Dupont lui disait du chevalier à titre de conjecture et de crainte. Les fantômes qui hantaient sa solitude prirent aussitôt un corps à ses yeux. Il ne mit pas en doute que des inimitiés ténébreuses ne cherchassent à le retenir en prison ; qu'elles ne voulussent réveiller contre lui les ressentiments de son père, et que Boniface ne fut l'agent sinon le promoteur du complot. La persuasion où il était à cet égard se manifesta dès le premier moment, au milieu des reproches d'irréflexion et de légèreté, dont il accabla la pauvre Sophie, et s'attachant de plus en plus à l'idée d'une trahison fraternelle, il écrivait quelques jours après :
« Je savais depuis longtemps que la crapule avait étoullé dans l'àme du chevalier tout sentiment de délicatesse et de bienséance ; mais je ne le croyais pas pervers et sans honneur. Je n'aurais surtout jamais imaginé qu'à vingt-cinq ans, n'ayant jamais reçu que des services d'un frère infortuné, soufTrant, captif, on put machiner contre lui une trame aussi noire dans la seule vue d'aggraver ses lèrs. Que l'on soit neutre, que l'intérêt sordide d'une cupidité aussi vile que folle, fasse sacrifier les plus douces alTections du cœur humain, la concorde et l'amour fraternel, il n'y a rien là de fort étranger à l'homme. Mais qu'en s'abstenant de servir, on ne s'abstienne pas de faire le mal, voilà, je l'avoue, une période de scélératesse qui étonne mon esprit et navre mon cœur. »
Mirabeau se trompait. Il n'y avait eu de la part de son frère ni vues intéressées, ni calcul astucieux, ni machinations perfides, mais seulement une hâblerie coupable et une facétie de mauvais goût. L'imbroglio touchait à son
4o LE A'ICOMTE DE MIRABEAU
dénouement, et allait s'éclaircir par un coup de théâtre, comme les intrigues de comédie.
Un matin, le marquis reçut de Gien, sous enveloppe à son nom, une lettre qu'il était prié de lire avant de la donner au destinataire. Cette lettre était adressée à Boniface et venait de Mme de Monnier. Informé par son amant de l'étrange aventure que racontait le chevalier, Sophie infligeait à ce dernier le démenti le plus catégorique. Elle niait s'être jamais rencontrée avec lui ; elle le défiait de soutenir ce qu'il avançait, de prouver qu'il l'avait vue, de dire si elle était brune ou blonde, grande ou petite, et dans un langage plein d'énergie, elle lui faisait honte de ses fausses et nuisibles allégations.
En présence d'arguments aussi péremptoires, le chevalier fut bien contraint d'avouer qu'il avait fabriqué un roman. Le voyage à Gien, la visite mystérieuse au couvent des Saintes-Claires étaient, il en convint, de simples fictions, et la seule chose qu'il n'eût pas inventée, la correspondance de Mirabeau avec sa maîtressse, il l'avait apprise à Montargis d'une dame de Remigny, amie et confidente de Sophie. Les récits de cette dame l'avaient frappé, ajoutait-il en poursuivant sa confession. Il était retourné au Bignon, la tète remplie de ce qu'il avait entendu sur Mme de Monnier et sur la possibilité de parvenir jusqu'à elle. D'autre part, il avait craint les réprimandes de son père pour s'être attardé aux fêtes de Montargis, et, moitié par fantaisie d'imagination, moitié par désir d'excuser la durée de son absence, il s'était laissé aller à un mensonge, dont il assurait n'avoir pas mesuré la gravité.
Ainsi tout s'expliquait, sinon à la gloire de Boniface, du moins à la satisfaction des autres intéressés. L'excellent Dupont cessa de trembler. Le marquis se calma, flatté dans ses secrètes faiblesses par la lettre de Sophie, qu'il avait trouvée « humble et honnête » en ce qui le concernait.
ANNÉES DE JEUNESSE ET DE VIE MILITAIRE 4l
Mme de Monnier, triomphante et justifiée, gronda xMirabeau de l'avoir accusée si vite, et Mirabeau, pressé de rentrer en grâce, lui répondait avec plus de galanterie que de vérité : « Gronde, gronde, charmante amie. C'est à ton tour et tu devrais plutôt encore nous persifïler que nous gronder, car le conte borgne dont tu te défends n'a pas le sens commun. Mais si je ne te trouvais pas plus jolie quand tu grondes que quand tu es douce, je ne voudrais pas être querellé, car, au fond, je n'ai jamais cru cette histoire, et quoicjue je ne puisse rien répondre à la rédaction formelle de Dupont, mon cœur disait non. »
Malgré l'indifTérence qu'il affectait maintenant pour les propos tenus par son frère, Mirabeau se montrait encore fort éloigné de les lui pardonner. Il continuait à parler du chevalier, comme d'un misérable atteint et convaincu des plus noires intentions. « Quel monstre et que je le hais ! » s'écriait-il, en lui jetant les épithètes furibondes que les Riquetti se prodiguaient si volontiers, et qui entre eux, il est vrai, ne tiraient pas à conséquence.
Sans être assurément « un monstre », et sans passer pour tel aux yeux des gens moins prévenus, Boniface avait conflrmé par son dernier exploit la réputation déjà bien établie qu'il devait à une succession ininterrompue de sottises. L'histoire de sa prétendue visite à Mme de Pionnier s'était, grâce à lui, considérablement ébruitée.. ^on content d'en faire part aux habitants du Bignon, il l'avait colportée en maint endroit avec embellissements et variantes, l'égayant même au besoin de scènes et de peintures fort vives. De son côté, le marquis avait dans le principe mené grand tapage autour de cette affaire. Il s'était plaint à M. de Maurepas ; il avait écrit au duc de Xivernois ; ses récriminations et ses doléances avaient retenti en haut lieu, de sorte qu'après l'éclaircissement fmal, la faute du chevalier fut partout connue et publiquement affichée. Moins décontenancé qu'un autre ne
l'eût été à sa place, celui-ci essayait bien de plaisanter encore. Il se déclarait ébahi de voir « le roi, les ministres et le diable » s'occuper d'un léger conte qu'il avait fait sans penser à mal « et croyant que l'on en rirait ». Mais au fond il était assez peu rassuré sur les suites de son espièglerie. Si réfractaire qu'il fût aux idées mélancoliques, la kvrielle variée de ses incartades, le flot montant de ses créanciers, ses promesses de réforme tant de fois renouvelées et jamais tenues, commençaient à le préoccuper. En faisant son examen de conscience, il appréhendait vaguement la lettre de cachet, l'interdiction par autorité de justice, puis après elles, le sort de ces prodigues désespérés et à bout de voie, que de son temps, l'on envoyait « aux îles » expier leurs dissipations. Les événements vinrent fort à propos lui offrir une occasion honnête de s'éloigner pour quelques années. Il la saisit avec un empressement, égal au désir qu'avait sa famille de se débarrasser de lui.