‹ Le Vicomte de Mirabeau (Mirabeau-Tonneau) 1754-1792 --Chapitre 2 sur 47 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La guerre d' Amérique.

Sommaire : Le chevalier de Mirabeau prend une part active et glorieuse aux opérations militaires. — Siège d'York-Town. — Combat de Saint-Cliristophe. — Il est nommé colonel en second le 24 avril 178:2 et décoré de l'ordre de Cincinnatus.

On louchait, alors à la phase décisive de la guerre d'Amérique. Depuis c{ue les hostilités étaient ouvertes entre la France et l'Angleterre, notre mai'ine soutenait bravement, aux deux extrémités de l'Atlantique, l'honneur de son pavillon. Sur la côte de Bretagne, il y avait eu le combat d'Ouessant et la rencontre héroïque de la Surveillante et du Québec.

Dans le nouveau monde, le comte d'Estaing avait battu l'amiral Byron après s'être emparé de Saint-Vincent et de la Grenade ; mais il venait d'échouer à l'attaque de Savannah en Géorgie, et ce revers, suivi de l'occupation des Carolines par lord Cornwallis, faisait prévaloir dans les conseils du roi l'idée d'une intervention plus énergique. Un corps expéditionnaire destiné à seconder l'armée de Washington, se formait sous les ordres du marquis de Rochambeau.

D'autres troupes commandées par M. de Saint-Simon allaient s'embarquer pour les Antilles. En même temps le cabinet de Versailles préparait une entente avec la Hollande et pressait les effets de l'alliance offensive et défen-

t\k LE VICOMTE DE MIRABEAU

slve, à laquelle il avait amené l'Espagne contre l'ennemi commun des Bourbons.

Si belliqueuse que fût devenue l'attitude de la Cour, les exigences de l'opinion la devançaient et la dépassaient encore. A Paris surtout et dans les villes maritimes l'élan était général, le courant irrésistible et les hautes classes avaient été les plus promptes à y céder. Cette société de l'ancien régime envahie par un vague sentiment de malaise et un besoin confus de rajeunissement, s'éprenait des États-Unis, comme elle s'était éprise de Rousseau prêchant le retour à la nature. — Elle leur attribuait, sans les connaître, toute la simplicité de mœurs, toutes les vertas patriarcales qu'elle rêvait de bonne foi et qu'elle était incapable de pratiquer. Ce qui attirait à Franklin, dans sa petite maison de Passy, tant de visiteurs et d'hommages, ce cjui charmait et ce cju'on admirait en lui, c'étaient moins la fine ironie socratique et la raison souriante, que les cheveux sans poudre, l'habit de quaker et les gros souliers.

Représentée par ce sage, la cause des colonies révoltées semblait aux salons de l'époque la cause même du genre humain. Aussi de cjuels applaudissements, ils avaient salué la proclamation de l'indépendance; que d'ovations à La Fayette, au retour de ses premières campagnes sous le drapeau du Congrès ! quelles svmpathies et quels transports quand on l'entendait parler de la confédération naissante comme « du respectable et sur asile de l'honnêteté, de la tolérance, de l'égalité et d'une tranquille liberté». Chez Mme Necker, chez Mme d'Houdetot, dans le monde des Beauvau, dans celui des Noailles, de jolies bouches s'essayaient à prononcer les noms jusque-là ignorés de Rhode-Island, de Massachussets, de Vermont, de Xew-Hampshire ; les plus brillants gentilshommes d'épée, ceux qu'on appelait les jeunes colonels, le duc de Lauzun, les Dillon, les Lameth, Charles de Damas, Custines,

(^liastcllux, le prince tic Broglie, le comte de Ségur et bien d'autres, briguaient la faveur de concourir à l'œuvre d'émancipation si heureusement commencée. C'était une croisade philosophique et sentimentale où la France du wiii'^ siècle s'engageait avec sa légèreté, ses illusions, son imprévoyance, mais aussi avec toute sa grâce et sa génélosité. En dehors de quelques politiques, personne ne se demandait si nos intérêts coloniaux n'eussent pas conseillé d'attaquer les Anglais dans l'Inde, plutôt que sur le continent américain. On ne s'inquiétait ni des embarras du Trésor, ni des expédients dont il vivait, ni de ce que la guerre ajouterait à sa détresse ; on réfléchissait moins encore aux conséquences intérieures que pourrait avoir l'exemple d'une révolution. Chevaieresquement, sans calcul, sans préoccupation de l'avenir, le vieil honneur monarchique s'élançait au secours de la démocratie républicaine. Il n'est pas téméraire de supposer que Boniface participait dans une faible mesure à ce mouvement d'enthousiasme. Les idées régnantes d'affranchissement, de droit des peuples, de résistance au despotisme ne paraissent à aucun moment avoir eu prise sur son esprit, et, selon toute probabilité, les destinées de l'Amérique le laissaient fort inditférent. Néanmoins, il aspirait vivement à faire partie de l'expédition annoncée, et il faut reconnaître, pour être juste envers lui, que l'appréhension des recors n'était pas l'unique ni le principal motif de son impatience. Ces natures pléthoriques, qui s'engourdissent ou se dégradent au repos, sont portées, quand elles ont conservé du ressort et du cœur, à rechercher les émotions viriles de la guerre. Le champ de bataille les attire et les transfigure. Pour que leurs qualités se dégagent, il faut l'action violente et le danger. Boniface possédait en outre a un degré très marqué le sentiment du devoir héréditaire de la noblesse, cette obligation de servir aux armées qu'avant lui plusieurs des Mirabeau avaient remplie avec

honneur : son père, absorbé par les projets d'économie rurale et les travaux de cabinet, était rentré dans la vie civile après une seule campagne et sans avoir dépassé le grade de capitaine, mais son aïeul paternel, le mestre de camp Jean-Antoine — une rude et imposante figure de soldat — s'était illustré sous \endôme en Espagne et en Italie et son oncle, le bailli, embarqué dès l'âge de douze ans et qui se glorifiait à bon droit « d avoir plus de mer que SufTren », avait laissé dans les escadres une réputation d'intrépidité justifiée en mainte rencontre, notamment au combat de Minorque, en 1706, auquel il prit part comme second de l'Orphée. Celte tradition de vaillance, que le chevalier trouvait dans le passé de sa maison, stimulait encore chez lui la bravoure instinctive et le tempérament militaire. S'il oubliait ordinairement de payer ses dettes, il v en avait du moins une « la dette du sang» qu'il était pressé d'acquitter.

Son régiment n'étant pas désigné pour la campagne d'Amérique, il sollicita la faveur de passer dans celui de Tourainc, un des corps qui devaient former la brigade du marquis de Saint-Simon. Cette demande fut présentée au ministre de la Guerre, prince de Montbarrev, par un personnage considérable et très bien vu à A ersailles, le comte lliquet de Caraman, lieutenant général, commandant de la province des Trois-Évèchés. Depuis longtemps, un échange de procédés courtois et de bons offices s'était éta-

bli entre la famille Mirabeau et celle du grand ingénieur auquel est dû le canal du Midi. En 1666, les Riquetti de Provence avaient reconnu par acte public les Riquet du Languedoc comme avant avec eux une origine commune. Au xvni^ siècle, ils renouvelaient obligeamment cette déclaration, chaque fois qu'un fils de M. de Caraman avait à faire ses preuves pour être de Malte, et, en retour ^I. de Caraman mettait volontiers à leur service ses démarches et son crédit. Lui et le marquis de Mirabeau

se téjiioignaient une dérérencc et des égards mutuels qui ressemblaient à de l'amitié. En son particulier, le mar- ([uis estimait bien que ces Riquet « étaient bien peu de chose », malgré leurs dignités et leurs titres. Il jugeait ridicule leur prétention de se rattacher aux Riquetti, et soutenait qu'en signant l'acte de 1666, ses aïeux avaient délivré un pur certificat de complaisance. « Je découvrirai le pot aux roses, » allait-il jusqu'à dire dans les jours de mauvaise humeur. Mais ses menaces comme ses dédains^ ne s'exhalaient cju'à huis clos, et cette parenté selon lui si contestable, il n'hésitait pas à l'invoquer, lorsqu'il en avait besoin. Ce fut évidemment à sa prière que M. de Caraman adressa au prince de Montbarrey la recommandation suivante, dont l'original se trouve aux archives de la guerre.

« Monsieur,

« J'ai l'honneur de vous demander avec la plus vive insistance que M. le chevalier de Mirabeau, capitaine à la suite du régiment du maréchal de Turenne, passe à celle du régiment d'infanterie de Touraine, et puisse s'embarquer avec ce régiment.

« Cet officier qui a de l'esprit et beaucoup de volonté désire de s'instruire de sa profession, et il est déterminé à s'exposer aux plus grands dangers pour y parvenir. Ce zèle, monsieur, est digne de vos bontés et de votre protection, et l'intérêt très vif que je prends à M. le chevalier de Mirabeau me rendra aussi sensible à celui dont vous daignerez l'honorer, que s'il m'était personnel.

ft M. de Mirabeau se contentera du traitement qui lui sera accordé, et, pourvu cju'il puisse subsister, s'instruire et se rendre capable de commander un jour un régiment, il n'aura rien à désirer.

« J'ai eu l'honneur d'écrire à M. le marquis de Saint-

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Simon, monsieur, pour le prévenir de ma demande, mais comme j'imagine qu'il voudra bien v consentir, et que les moments sont pressants, je nen veux perdre aucun pour avoir l'honneur de vous prier de mettre cette demande sous i les yeux du roi. ^

u Je suis avec l'attachement et le respect le plus inviolable. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

« Le Comte de Caramax.

« Paris, ce 3o décembre 177Q. «

M. de Car aman ne se borna pas à cette démarche ; en * homme qui connaissait le pouvoir des bureaux, il fit suivre sa lettre au ministre d'un billet pour M. de Saint- Paul, premier commis, chargé du personnel des états-majors.

« Je reçois. Monsieur, lui écrivait-il, le consentement de M. le marquis de Saint-Simon à la lettre de passe demandée par M. le chevalier de Mirabeau, capitaine à la suite du régiment de Touraine.

« Il n'y a plus un moment à perdre pour se rendre à Brest. Voulez-vous bien presser la décision de cette affaire et me l'envover à Paris ? ^ ous rendriez un vrai service au respectable ami des hommes, mon digne parent. Si vous vouliez faire mettre un mot dans la lettre qui donnât les espérances même les plus vagues à M. le chevalier de Mirabeau d'obtenir une place de colonel en second, s'il se <:onduit avec distinction dans sa nouvelle carrière, ce véhicule déterminera peut-être enfin tout le bon qui est en lui à se défaire des défauts qui l'embarrassent. Ma reconnaissance sera aussi sincère que les sentiments d'attachement avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble €t obéissant serviteur.

« Comte DE Caramax.

« Paris, ce 8 janvier 1780. »

L'efTet de cette bienveillante insislancc l'ut aussi prompt t[ue M. de Mirabeau et sou 111s avaient pu le souhaiter. Dès le lendemain, 9 janvier, une décision ministérielle autorisait le passage du chevalier au régiment de Touraine, et t|ueh|ues jours après, il rejoignait son nouveau corps à Brest .

La brigade Saint-Simon, qui se composait du régiment de Touraine, d'un bataillon de AValsh, d'un bataillon de roval-comtois et d'un délacliement d'artillerie, partit de Brest le 2 février 1780 sur une escadre portant le pavillon amiral du comte de Guichen. Elle aborda le 22 mars à Fort-Royal de la Martinique où commandait ^I. de Bouille, le plus audacieux et peut-être le plus habile des généraux de Louis XYI, un de ces hommes de haute valeur auxquels les révolutions ont barré le chemin et qui n'ont pu donner toute leur mesure. Nommé gouverneur des îles du A ent au début des hostilités, M. de Bouille rêvait d'attacher son nom à la concjuète des Antilles anglaises.

L'Angleterre venait d'envoyer aux îles du Vent des forces considérables et le meilleur officier général de sa marine, sir Georges Rodney. En lace d'un pareil adversaire, aussi actif, aussi expérimenté, pourvu d'une artillerie supérieure, il ne s'agissait plus de procéder par surprises ; il fallait se préparer à courir les hasards des rencontres sur mer, peut-être même les chances d'un combat suprême dans lequel les belligérants joueraient leurs possessions des Antilles. Le i3 avril, tous les vaisseaux ancrés au mouillage de Fort-Royal reçurent l'ordre d'appareiller. Trois mille fantassins y étaient répartis pour former les colonnes d'attac[ue dans le cas où quelque débarquement pourrait avoir lieu à la suite d'une victoire navale. Cette infanterie tirée des régiments Viennois, Champagne, Dillon, Touraine, Walsh, Auxerrois, Enghien et des volontaires de la Martinique, avait à sa tête M. de Bouille que secondaient comme brigadiers et colonels MM. de Saint-Simon, du Chilleau, de Damas, de Livarot, de Ganillac et de Tilly.

oo

Le chevalier de Mirabeau se trouvait parmi les capitaines les plus favorisés. Il était placé avec les grenadiers de ïouraine sur le vaisseau amiral la Couronne, où M. de Bouille avait pris passage et qui portait également M. de Saint-Simon.

Guichen gouverna d'abord vers le canal de la Dominique ; sa flotte contrariée par les calmes ne put v entrer qu'au bout de deux jours ; le i6 avril au matin, elle cherchait à passer au vent de l'ile lorsque 2 1 navires anglais furent signalés dans la direction du Sud-Est. Jusqu'au soir, les deux armées se tinrent en observation. Le lendemain dans l'après-midi, elles se joignirent à portée de canon, et de chaque côté s'ouvrit un feu violent qui dura plus de trois heures. L'action fut meurtrière et marquée par des épisodes dont les archives de la marine nous ont conservé les détails. Au début du combat, la ligne française courut un instant le danger d'être coupée. A d'autres moments, ses vaisseaux de tête serrèrent d'assez près l'avant-garde ennemie pour engager contre elle de vives fusillades, et l'on vit sur la dunette de la Couronne, M. de Saint-Simon et les officiers de Touraine faire le coup de mousquet, comme leurs soldats. La secrète ambition de Guichen, sa pensée constante et son espoir au milieu de la mitraille était de se mesurer borda bord avec le Sandivich que montait Rodney.

Il ne cessait de l'indiquer à ses pointeurs, bien que ce bâtiment ne s'offrît que de biais et demeurât obstinément en arrière. « Je me flattais, disait-il dans son rapport, de mériter l'attention de M. de Rodney et d'avoir l'agrément de combattre le Sandwich par mon travers. »

Mais l'amiral anglais, qui se piquait moins de chevalerie, jugea inutile d'accepter cette espèce de cartel.

Après avoir reçu le baptême du feu, le chevalier de Mirabeau put espérer pendant quelque temps encore assister à de nouvelles opérations navales, hélas il fallut momentanément dire adieu aux rêves de "loire : Guichen dut faire

voile vers Saint-Domingue, d'où il ne tarda pas à gagnei' l'Europe, et les hostilités se trouvèrent suspendues dans l'archipel des Antilles.

Les régiments de Touraine et d'Enghicn confiés au commandement du marquis de Saint-Simon étaient partis sur les vaisseaux que M. de Guichen menait à Saint- Domingue. Ils devaient l'un et l'autre être débarqués au Gap français, avec ordre de s'y tenir à la disposition des Espagnols, qui possédaient, comme on sait, la côte orientale de l'île, et qui voulaient reconquérir la Floride passée aux mains de l'Angleterre en 1768. Les deux corps parvinrent à leur destination vers les derniers jours de juillet. Déjà, pendant la traversée, le climat des tropiques les avait cruellement éprouvés, et, dès qu'ils eurent touché le sol de Saint-Domingue, la fièvre jaune multiplia ses ravages dans leurs rangs. Elle atteignit surtout le régiment de Touraine exténué par cinq mois de navigation presque continue. Jusqu'à l'automne, les victimes s'y succédèrent en nombre effrayant. Ghaque dépêche de M. de Saint- Simon y signalait de nouveaux vides. « Il périt, remarquait-il, autant de soldats sages, remplis de conduite, que d'autres. C'est un billet de loterie. »

Le chevalier de Mirabeau, qui n'avait, lui, aucune raison personnelle d'espérer l'immunité, fut frappé à son tour et pensa mourir. Nous ne savons s'il éprouva des velléités de réforme et de tempérance à la suite de cette maladie, mais elle n'eut certainement pour effet ni de calmer sa mauvaise tête, ni de modérer ses allures de bretteur. Les Espagnols ayant pris le parti d'attaquer la Floride sans le concours des troupes de ligne offertes par leurs alliés, il s'ennuya, une fois guéri, de ne pas entrer en campagne, et il chercha les duels à titre de distraction. On prétend qu'il reçut quatre blessures en un mois et dans quatre rencontres différentes. Là paraissent au surplus s'être bornés les incidents de son séjour au Cap français, où l'infanterie

venue de la Martinique demeura inactive toute une &nnée. Il put V observer à loisir cette société créole d'avant la Révolution qui. avec certaines particularités de mœurs, reflétait brillamment les caractères essentiels de la mère patrie : il y vit de près cet ensemble curieux de règlements et d'iiabitudes dont se composait l'ancien régime colonial et, en mainte occasion, les conflits de pouvoirs, les pratiques administratives, la population elle-même qu'il eut sous les yeux, durent lui rappeler ce tableau spirituel et vivant tracé par son père dans un cbapitre de VAmi des hommes : « L n gouvernement et un intendant se prétendant tous les deux maîtres et jamais d'accord ; un conseil pour la forme ; gaieté, libertinage, légèreté, vanité ; force fripons très remuants ; d'honnêtes gens souvent mécontents et presque toujours inutiles ; des héros nés pour faire honneur à l'humanité et d'assez mauvais sujets, capables au besoin de traits d'héroïsme... de belles entreprises et jamais de suite, le fisc qui rase l'arbre naissant et déjà s'attache aux branches ; le monopole dans toute sa pompe, voilà nos colonies et nos colons. »

Le chevalier n'avait malheureusement rien de commun avec ces intelligences philosophiques, dont le suprême bonheur est de méditer sur les contrastes de la nature humaine ou sur le résultat des institutions. Il eût donné VEsprii des lois pour une escarmouche d'avant-garde, et les sujets d'étude qu'il trouvait à Saint-Domingue ne le consolaient pas d'y rester l'arme au pied, tandis qu'on se battait ailleurs. Les ordres envoyés par les nouveaux ministres de la Guerre et de la Marine, MM. de Ségur et de Castries amenèrent enfin l'accomplissement de ses vœux. Dans l'été 1781, le régiment de Touraine fui désigné pour former avec ceux d'Agenois et de Gàtinois un contingent de 3 3oo hommes tirés de Saint-Doming-ue, et aue M. de

que

Saint-Simon était chargé de conduire au cœur même de la \ irginie.

Ils rcjoigniTcnt Latayette d'abord, puis Washington et Kochainbeau ; et le 28 septembre tous les alliés vinrent mettre le siège devant York-Town défendu par lord Gornwallis.

Appelé à faire le service d'aide-major de sa division, le chevalier eut « grâce à cet emploi, la possibilité de suivre en détail la marche des opérations et d'approcher les principaux Français qui, dans les rangs américains ou sous les fleurs de lys royales, combattaient devant York-Town : M. de Lafayette montrant déjà ce mélange de gentilhommerie et de républicanisme, de droiture et de vanité, de candeur politique et de tendances révolutionnaires, auquel il dut, à l'époque de la Constituante, le surnom de (JlrandissoIl-Crom^vell ; M. de Rochambeau, modeste, honnête et correct, acceptant de bon gré un rôle secondaire et s'intitulant avec déférence « le premier soldat de A\ ashington »; les deux ^ ioménil maréchaux de camp, l'un et l'autre durs, sévères, rebelles aux nouveautés, partisans obstinés de la tradition et des vieux usages; M. de Saint-Simon « brave comme son épée » , mais s'il faut en juger par ses dépèches, susceptible et pointilleux; Charles de Damas, un des amis particuliers du comte de Provence; le vicomte de Noailies parent de Lafayette et son reflet ; M. de Choisy, l'ancien lieutenant-colonel de la légion de Lorraine, cœur loyal, caractère emporté, prêtant au ridicule par des explosions continuelles et des algarades à tout propos ; Charles et Alexandre de Lameth protégés intimes de la Cour, comblés de ses faveurs et sur le point de lui devenir passionnément hostiles ; Robert Dillon, brillant militaire, partageant à Versailles la notoriété mondaine de son frère et de son cousin ; d'Aboville, un des plus honorables noms de l'artillerie ; Philippe de Custine, le futur général de la Convention, et comme lui promis à une lin tragique, Lauzun, l'élégant Lauzun, le Don Juan étourdi, qui a raconté ses exploits de boudoir avec tant de complaisance, mais dont les récits joignent au tort d'être indiscrets, le

défaiit plus grave d'être enniiveux. Ces officiers, tous de noblesse, et quelques-uns de haute naissance, que la Révolulion allait diviser profondément et lancer dans les voies opposées, étaient unis alors par un même sentiment d'honneur national, par un désir commun d'eflacer les humiliations de la guerre de Sept ans. L'attaque d'York-Town, à laquelle les divisions deRochambeau eurent la plus grande part, fut menée vivement, lestement, à la française. Les travaux d'approche à peine terminés, Cornwallis vit ses redoutes emportées d'assaut, ses sorties repoussées, les assiégeants logés sur les ouvrages extérieurs de défense et l'intérieur de la place foudroyé de ces positions. Il lit un suprême effort pour s'échapper en gagnant la rive gauche de l'iork. X'ayant pu y réussir et désespérant de prolonger la résistance, il se décida le 17 octobre à parlementer avec l'état-major ennemi. Le surlendemain 19, la capitulation était signée ; les alliés entraient dans York-ToAvn ; la garnison en sortait prisonnière, l'artillerie des Anglais, leurs approvisionnements, leur matériel de toute nature, tombaient aux mains des vainqueurs. En vertu de ses fonc-

tions, le chevalier figura parmi

les commissaires chargés

de présider aux formalités de la reddition. Mirabeau, qui avait cessé de lui tenir rancune, écrivait quelque temps après à son correspondant Yitry : « J'ai reçu, mon cher ami, une relation de mon frère qui était acteur dans l'événement le plus décisif de la guerre, et, comme il est aidemajor de sa division, il a été un des maîtres des cérémonies, le jour où les troupes de Cornwallis ont défilé. »

La chute d'York-Town mettait fin virtuellement à la guerre de l'Indépendance. Découragé par la perte de son armée, sentant d'ailleurs le Parlement et l'opinion inclinés vers la paix, le gouvernement britannique renonça dès ce moment à toute action militaire contre les États-Unis. Il demeurait sans doute aux prises avec la France et ses alliés d'Europe, les Espagnols et les Hollandais ; mais cette

collision entre les puissances mariliines clian!4;eait en se prolongeant de physionomie et de but. Elle n'avait plus pour objet la délivrance d'une nation, mais la question de rivalité coloniale qui tient une si grande place dans l'histoire politique du xviii' siècle. Ce n'était plus sur le continent américain que se portaient les regards des belligérants et des neutres; c'était sur le golfe du Bengale, où SulTren allait conquérir sa glorieuse renommée : c'était sur les Antilles, où Bouille méditait de nouvelles audaces et où Uodney avait reparu attentif et menaçant.

Depuis longtemps, l'occupation de Saint-Christophe semblait de grande importance à Bouille, il obtint l'assentiment du comte de Grasse, amiral en chef, et avec son escadre qui comprenait la division d'infanterie à laquelle appartenait le régiment de Touraine, il commença la campagne.

L'ile de Saint-Christophe, située au Nord-Ouest de l'archipel des Antilles, otTre sur la majeure partie de sa surface une suite de soulèvements volcaniques et de massifs rocheux séparés les uns des autres par d'étroites vallées. La rade au fond de laquelle est construite la ville de la J3asse-Terre s'ouvre entre les hauteurs où les Anglais avaient placé trois batteries. A cinq lieues de la Basse- Terre et à faible portée du rivage, se dresse une éminence isolée formant l'assise de la forteresse de Brimstone-Hill. i^es deux plateaux qu'elle présente à une élévation de 600 pieds étaient entourés de remparts et garnis de canons ; des retranchements coupaient les sentiers abrupts qui, cent pieds au-dessus des plateaux, aboutissent au sommet de la montagne, et, sur la crête extrême, apparaissait la citadelle armée de quatre-vingts bouches à feu. Cet ensemble de défenses naturelles et d'ouvrages superposés était réputé formidable au point de faire appeler Brimstone- Hill, le Gibraltar des îles du Vent.

Le II janvier 1782, la flotte du comte de Grasse, por-

tant dans ses entreponts les six mille hommes de Bouille, se montre devant la Basse-Terre. Au moment où elle essuie les décharges de l'artillerie qui commandait l'entrée de la rade, une poignée de volontaires aborde résolument, se jette sur la batterie de VAnse des Salines et réussit à l'enlever. Cette action héroïque et si heureuse dans sa témérité produit un effet décisif. En un instant, les autres batteries se taisent ; les postes de la côte sont abandonnés, l'accès de la rade est libre. Bientôt le gouverneur Shirley se reploie vers la forteresse avec la garnison et les milices , les habitants éperdus se hâtent de parlementer ; Bouille prend possession de la ville, et tous les régiments du corps expéditionnaire Auxerrois, Viennois. Dillon, Agenois, Touraine débarquent successivement. Les uns et les autres ne font qu'une courte halte aux environs du port. Leur général veut agir, tandis que les Anglais sont encore sous l'impression d'un premier échec. Il tient à brusquer l'investissement de Brimstone-Hill, comptant par cette promptitude empêcher l'ennemi d'en disputer l'approche. Ordre est donné de se préparer pour une marche de nuit.

A neuf heures du soir, l'armée part de la Basse-Terre, contourne la montagne de Brimstone-Hill et, suivant les prévisions de Bouille, parvient à la cerner avant le lever du soleil. Du 12 au 19 janvier, elle s'occupe d'amener le matériel de siège ; deux batteries s'établissent sur les mornes voisins. Le 19, l'une d'elles commence le bombardement : le 24 la seconde en augmente l'étendue, et, pendant que leur feu se croise avec celui des canons de Shirlev, l'infanterie divisée en quatre brigades attend que l'ouverture des brèches permette de tenter l'assaut. Dès le 27, la courtine faisant face à la deuxième batterie est complètement ruinée ; mais, au milieu de la satisfaction causée par ce résultat, une nouvelle alarmante se répand au quartier général. Bouille a reçu l'avis que les navires du comte de Grasse ne stationnent plus dans la baie de la Basse-Terre, que

lt>s couleurs biilanniques y flottent, et qu'il se trouve pris (Mitre Brimstonc-IIill et l'escadre de Samuel Hood, un des lieutenants de Rodney.

Le fait n'était que trop réel. M. de Grasse qui, disaient les matelots, « avait cinq pieds les jours ordinaires et six pieds un pouce aux grands jours », admirable soldat, mais tacticien peu clairvoyant et d'une capacité médiocre, venait par son imprudence de compromettre le sort de l'armée.

Averti que la division navale de Samuel Hood manœuvrait en vue de Saint-Christophe, il n'avait pas résisté à la tentation de courir sus aux bâtiments anglais. Il s'était avancé en mer pour les atteindre, et ceux-ci, évoluant avec adresse, avaient pris sa place dans la rade, où son devoir eût été de rester. Cette iTialheureuse aventure exposait M. de Bouille aux plus graves périls. Le comte de Grasse, après avoir essayé vainement de réparer sa faute, était forcé de se tenir à distance et hors d'état de prêter aux assiégeants le moindre concours. L'amiral Hood, au contraire, pouvait de son mouillage leur envoyer des volées de mitraille, lancer en outre sur eux les troupes de terre qu'il avait à bord, et il profita, sans perdre un instant, de cette situation favorable. Le 28 janvier, quinze cents fantassins descendirent précipitamment de son escadre sous la direction du général Prescott. Appuyée par le canon de quatre frégates, la colonne suivit le chemin des monticules dont les Français occupaient le revers opposé ; elle gravit les pentes d'un mouvement rapide, et déjà son avant-garde en touchait le sommet, lorsqu'elle se lieurta contre un détachement d'environ cinq cents grenadiers et chasseurs accourant à toute vitesse. En tête de ce bataillon était le comte de Fléchin, colonel en second de Touraine, et près du colonel, le chevalier de Mirabeau qui, devant Brimstone-Hlll, comme devant York-Town, remplissait avec intelligence et bravoure les fonctions d'oflicier d'état-major.

Dès les premiers coups de fusil, l'affaire s'engagea vigoureusement. Le général Prcscott sentait la nécessité de passer à tout prix pour ne pas perdre le bénéfice de sa brusque attaque ; M. de Fléchin était résolu à sacrifier la vie de ses hommes et la sienne pour donner à Bouille le temps d'arriver. Il veut de part et d'autre des efforts désespérés, des retours ofTensifs répétés et furieux qui laissèrent jusqu'au soir l'issue de la rencontre incertaine.

Plusieurs fois, les Français, débordés par le nombre des assaillants et mitraillés par les frégates en rade, parurent sur le point de succomber. Malgré leurs pertes, ils tenaient toujours, et conservaient leurs positions à force de courage. Le chevalier se distinguait parmi les plus insoucieux du dano;er. Au début du sièi^e, des fiai?ments de muraille écroulés sous le choc d'un boulet lui avaient fait une contusion dont il souffrait encore. Il n'en déployait pas moins tout l'entrain, toute la belle humeur martiale et la valeur communicative qu'on lui connaissait au feu. Son cheval fut tué, lui-même reçut une balle à la cuisse ; mais son intrépide obstination et celle de ses compagnons d'armes finirent par atteindre le but auquel ils s'étaient dévoués. Arrêté en route par un combat des plus vifs, le général Prescott jugea son entreprise manquéeen la voyant se prolonger. Il calcula que la durée de cette résistance avait permis à Bouille de prendre ses dispositions ; il craignit d'être bientôt en présence de forces supérieures, et il ordonna vers la tombée de la nuit une retraite, dont lopportunité ne tarda pas à être démontrée. Bouille s'approchait avec 3 5oo baïonnettes, impatient de joindre les habits routes et en mesure de les écraser. Peu s'en fallut qu'un désastre ne leur fût infligé, malgré l'à-propos de

leur mouvement rétrosrrade. Poursuivis à travers les ténè-

bres, obligés d'abandonner leurs blessés, refoulés jusqu'au rivage en désordre et presque en déroute, ils purent à grand'peine se rembarquer. Une seconde descente tentée

ANNÉES DE JEUNESSE ET DE VIE MILITAIRE Ôf)

le lendemain et racilement repoussée, termina cet épisode militaire. L'amiral Ilood, désormais sans espoir de secourir Brimstone-IIill, quitta la baie où il avait si habilement pénétré; le comte de Grasse y fit rentrer sa flotte, et le bombardement de la forteresse, un moment interrompu, reprit son cours régulier. Le 12 février, tout le front de remparts étant détruit et l'assaut imminent, Sbirley pensa que les lois de l'honneur ne lui défendaient plus de se rendre. La place capitula, et sa soumission assura au marquis de Bouille la conquête entière de Saint-Christophe où le drapeau britannique ne reparut qu'à la paix.

La brillante conduite du chevalier de Mirabeau, dans la journée du 28 janvier, avait appelé sur lui l'intérêt des chefs de l'armée. Un congé lui fut immédiatement accordé en raison de ses blessures, et, par une honorable distinction, il obtint d'être adjoint à deux officiers supérieurs, MM. de Livarot et de Marigny, qui devaient porter à \ersailles la relation des derniers événements. Tous lestrois arrivèrent en France au mois de mars, alors précisément que la Cour récompensait par une ample distribution de faveurs les services rendus aux Antilles et pendant la campagne de Virginie. Notre héros n'était nullement de caractère à se laisser oublier. Sous le dérèglement du viveur et la turbulence du duelliste, il y avait en lui un fonds d'ambition, de cette ambition inhérente à la race ({ui, chez le bailli, s'était tournée en fanatisme du nom, chez le marquis en rêveries sociales, et déjà chez l'aîné de ses fils en aspirations politiques. Pour son compte, le cadet se croyait destiné à un grand avenir militaire. Il proclamait hautement sa résolution de ne pas vieillir dans l'obscurité des grades inférieurs, el si quelcju'un le poussait sur ce chapitre, il répondait du ton le plus naturel : « Je serai à quarante ans maréchal de France ou rien. » Quand on s'est tracé un pareil programme, on n'a guère le temps d'attendre la justice des hommes, et Ton est bien excusable

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de la stimuler un peu. >'ous n'étonnerons donc personne on ajoutant qu'a>ant de quitter Saint-Christophe, Boniface avait eu le soin de rédiger une demande d'avancement <?t la précaution non moins sage de la faire appuver d'un certain nombre d'apostilles, notamment de celle de M. de Bouille.

Il fut présenté au roi, dont il reçut le meilleur accueil, -et Louis XVI voulut bien dire devant lui à M. de Ségur, ministre de la Guerre, « qu'il écouterait avec plaisir ce qui serait proposé pour le chevalier de Mirabeau ». La promotion méritée du comte de Fléchin au commandement d'un régiment allait laisser vacante la place de colonel en second de Touraine. Très désireux d'être appelé à cet emploi, et assez renseigné pour n'avoir qu'une foi médiocre dans l'effet de la bonne volonté royale, Boni face ne négligea aucun des appuis que les relations de sa famille pouvaient lui procurer. II invoqua surtout l'obligeance éprouvée du comte de Caraman auquel il avait dû, l'on s'en souvient, d'être employé en Amérique. M. de Caraman, dans une lettre chaleureuse, fit valoir auprès du ministre les actions d'éclat et le zèle de son protégé, insista sur le capital que celui-ci avait dépensé à servir sans traitement depuis onze années, et sollicita « comme une grâce personnelle » la nomination dont il s'agissait. Il était difficile de repousser les instances d'un lieutenant général influent, et qui recommandait une candidature à bien des égards justifiée. Le chevalier devint colonel en second de Touraine, par ordonnance du 24 avril 1782.

Le choix lui imposait l'obligation de retourner aux Antilles et d'affronter encore les fièvres de Saint-Domingue, où son régiment avait été envoyé après la capitulation de Brimstone-Hill. Il lui fallut bientôt songer au départ, s'équiper en vue d'un nouveau séjour aux colonies et se mettre sur un pied en rapport avec les exigences de son grade, ce qui, dans l'état de ses affaires, ne laissait pas

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délie embarrassant. Il avait bien désormais une solde en perspective; mais un arriéré considérable, aucun crédit, aucune avance, pas d'autre revenu personnel que l'intérêt de sa légitime, servi plus ou moins exactement par sou père, et cette ressource elle-même menaçait de lui manquer. A force de persistance et de haine acharnée, la marquise de Mirabeau avait obtenu en 1701 la séparation de corps qu'elle poursuivait depuis si longtemps. Non contente d'avoir fait condamner son mari à tous les frais de l'instance, elle lui réclamait maintenant des indemnités énormes pour jouissance abusive de ses propriétés. Les époux ennemis recommençaient une fois de plus à plaider l'un contre l'autre, et le malheureux marquis voyait les procès consommer la ruine vers laquelle il s'était acheminé par d'imprudentes spéculations. Besoigneux et obéré comme il l'était, toute saignée à sa bourse devait lui être cruelle. Néanmoins, il s'émut de la pénurie où se trouvait le chevalier à la veille d'un lointain voyage, et reconnut la nécessité d'un sacrifice pour lui permettre de se présenter convenablement à son corps. Un arrangement intervint entre le père et le fils. Il fut décidé que la marquise payerait les dépenses d'entrée en campagne, et Bonifaco promit en retour de ne lui rien demander avant trois ans. C'était, de sa part, un engagement bien téméraire, mais 11 professait en matière d'argent la douce philosophie qui consiste à parer aux besoins de l'heure présente sans se préoccuper de l'avenir. Pourvu d'un bel équipage de colonel, joyeux, confiant, plein d'espoir, il se rendit à Ilochefort, et s'embarqua sur une frégate en partance pour Saint-Domingue. Quelques jours après — ô vicissitudes lunnaines ! — la frégate était à la côte, le bel équipage à la mer ; Boniface perdait ses armes, ses vêtements, ses effets de toute espèce, ne sauvant du désastre que sa gaieté, cette gaieté inaltérable et robuste, habituée à résister aux plus fâcheux événements.

t)2 LE VICOMTE DE MIRABEAU

« Voici le résumé de notre aventure — écrivait-il do Rochefort au marquis de Mirabeau, le ii août 1782. — Nous sortîmes le 6 de ce mois de la rade de Chef-de-Bois, la frégate VAtalante et la nôtre, pour aller croiser à la hauteur de l'île d'Aix, et en éloifjner quelques corsaires qui pouvaient inquiéter notre convoi. Nous allions relever la frégate la ?\yinphe et V Aigrette qui v étaient depuis trois jours. Il était 1 1 heures du matin quand nous appareillâmes. Nous fûmes obligés de louvoyer dans le pertuis d'Antioche : la mer était calme ; il ventait peu. Le capitaine qui connaissait mal la côte dit au pilote côticr qu'il se rendait maître de la manœuvre. Nos premières bordées furent bonnes ; la troisième trop prolongée sur l'île de Ré, et nous touchâmes à 4 heures sur la Bauche, roche qui avoisine cette côte. Nous fîmes signal de détresse ; notre frégate talonnait... »

La lettre continue par le récit des soixante heures d'angoisses qui suivirent cet accident. Au moment où l'échouage venait de se produire, la marée commençait à baisser, de sorte que le navire se trouva couché sur le flanc avec de l'eau jusqu'aux écoutilles. Vers 6 heures arrivèrent des embarcations de sauvetage envoyées de Rochefort. Le capitaine un peu rassuré fit porter des ancres au large afin de se dégager lorsque la mer monterait. Malheureusement, il s'éleva dans la soirée un vent terrible qui cassa tous les grelins ; les embarcations venues de Rochefort s'éloignèrent, et la frégate demeura dans la même position, rendue plus dangereuse par la violence de la houle. Elle se mit à talonner d'une manière effrayante ; sa fausse quille fut détruite, son gouvernail emporté. Pendant ce temps sa chaloupe sombrait avec seize hommes et la chute d'une mâture fendait l'un de ses canots. L'on prit le parti de tout jeter à la mer, excepté les canons contre lesquels on craignait de se briser. Vers la fin de la nuit il y eut

quelques instants de moindre inquiétude. Le vent ayant changé de direction permit de virer de bord ; une ancre put être mouillée, et la frégate cessa de toucher la Bauchc ; mais, le 7 au matin, le câble qui la tenait se rompit, et les rafales la poussèrent des rochers de File de Ré contre ceux de l'ile d'Oléron. Elle mouilla sa dernière ancre, Vancre de Miséricorde, au milieu du détroit, à un quart de lieue des deux côtes opposées. A midi, la tempête était dans toute sa force, le péril allait croissant, et il y avait impossibilité manifeste à recevoir de la rade aucun secours. En plein ouragan, apparut la JSymphe venant de l'île d'Aix sous les ordres de M. de Mortemart. Elle essaya courageusement, mais sans succès, de donner la remorque au bâtiment en détresse. « M. de Mortemart manœuvra comme un ange, dit le chevalier ; il nous passa dix fois à poupe et à proue ; nous ne pûmes attraper son grelin. » — Le 7 au soir, la frégate échoua près de l'île d'Oléron, sur un banc de roche où elle resta vingt-quatre heures, battue par les lames et sans cesse menacée de périr. Dans la nuit du 8 au 9, le flot en se retirant la ramena le long de l'île de Ré. Elle avait perdu ses mâts, ses agrès et toutes ses ancres. Deux canons mis en croix furent mouillés au bout d'un câble, et rencontrant un fond sablonneux, s'y fixèrent assez solidement pour la retenir. » Nous n'avions plus ni eau, ni vin, à peine du biscuit — poursuivait le narrateur — mais personne ne songeait à manger. La journée du 9 fut moins horrible, nous croyions bien aller à la côte ; mais elle était de sable et nous nous serions sauvés. Enfin, dans la nuit le vent a calmé; le 10 au matin des chaloupes sont venues à bord, et on nous a remorqués sur la vase où nous sommes. Mes réflexions sur ces événements ne les rendront pas plus effrayants. J'ai demandé un passage sur une autre frégate. On m'a embarqué sur V Aigrette, la même qui m'a ramené de Saint-Christophe... MM. de Coigny, de Rougé et autres

m'ont fait une petite garde-robe. Jamais on n'a été plus mal équipé ; je ne sais si les ministres voudront me gratifier. En tous cas, s'ils ne le font pas, ils auront tort, car je suis ruiné. « Mon premier besoin est de dormir. Je n'en puis plus. »

Le marquis de Mirabeau fut loin de prendre cette catastropbe avec l'insouciance cavalière du principal intéressé. Il s'était fort gêné pour l'achat de l'équipage si malencontreusement englouti, et il n'envisageait pas sans effroi l'obligation d'en fournir un autre. Aussi, malgré la répugnance que nous lui connaissons « à montrer la corde au public », fit-il fléchir la rigueur de ses principes devant les embarras de sa situation financière. On peut lire aux^ Archives de la Guerre une demande de gratification, qu'il forma en faveur de son fils, et qui parvint à M. de Ségur, accompagnée des quelques lignes suivantes :

« De Paris, le i8 août 1782.

u Monsieur,

(( Permettez-mov de vous adresser ce mémoire poui mon fils qui vient de perdre tout ce qu'il avait dans un naufrage qui luv a fait voir longtemps et de près une mort d'autant plus dure, qu'elle était inutile au bien du service auquel il s'est dévoué.

ce Pénétré des bontés dont vous l'avez honoré, je n'aurais garde de vous importuner, si j'étais en état de lui fournir de nouveau les secours nécessaires, mais l'envoyant à la tête d'un corps et contant ne le revoir de longtemps, je m'étais épuisé pour luy fournir tout ce qui est nécessaire dans un pavs où l'on ne trouve rien qu'au poids de l'or, et je suis moi-même assailli de tant de procès étranges, de malheurs et de frais extraordinaires qu'il m'est malheureusement impossible d'aider à sa bonne volonté. En ces circonstances, Monsieur, je réclame vos bontés dont il a

déjà reçu de si oxccllcnles marques, et qui ajoutent son dévouement absolu pour votre personne à celui qu'il a déjà pour le service du Roy.

« Je suis, etc..

« Le marquis de Mirabeau. »

M. de Ségur ne resta pas insensible à cette détresse qui s'avouait avec franchise et dignité. Sur une note officielle relatant la démarclie du marquis et l'avis des bureaux de la Guerre, se trouve écrit de la main du ministre : a Bon pour 2 4oo francs de gratification. » Le chevalier put quitter Rochefort à peu près indemnisé de ses pertes.

S'il faut en croire l'article que lui consacre la Biographie universelle de Michaud, il aurait essuyé un second naufrage dans le cours de sa traversée. Nous n'avons pas été à même de vérifier sur des documents originaux l'exactitude de cette assertion ; mais ce c[ui la rend vraisemblable, c'est que Boni face ne paraît pas être arrivé au terme de son voyage sur la frégate V Aigrette où il avait été recueilli après le sinistre du 6 août. Une pièce émanée de la marine constate sa présence à bord de VAmpJiion, le 28 septembre 1782, lors de la capture par ce vaisseau du navire anglais V Alexandre, et le cite au nombre des ayants droit entre lesquels la valeur de la prise fut répartie.

Mais bientôt le gouvernement de Louis XYI, pressé de restreindre les charges du Trésor, interrompit les armements avant même la signature définitive de la paix, et après un second séjour à Saint-Domingue, moins long, mais aussi fastidieux que le premier, Boniface fut rapatrié avec le régiment de Touraine au mois de juillet 1783.

Il avait fait la guerre d'Amérique, non comme le champion dune cause préférée, mais uniquement en soldat, et il n'en rapportait aucune des opinions qu'elle développa chez d'autres gentilshommes, tenant de plus près à la Cour par la naissance ou par les emplois. Ses sentiments poli-

tiques — si tant est qu'il en eût à cette époque — s'inspiraient probablement des boutades de son oncle le bailli plutôt encore que des doctrines ondoyantes et compliquées de son père. Cependant la tiédeur de ses sympatbies pour les insiirgents victorieux n'allait pas jusqu'au refus d'en accepter des distinctions commémoratives. Il reparut en France décoré de l'ordre de Cincinnatus. On connaît l'histoire de cette institution singulière promptement étouffée sous les mœurs démocratiques des États-Unis et dont le but est demeuré assez mvstérieux. Elle venait d'être créée par les généraux et les officiers de Washington, avec le caractère ostensible d'une société de secours mutuels destinée à perpétuer le souvenir de leur fraternité d'armes. Les Cincinnati — c'était le nom qu'ils prenaient — avaient choisi comme emblème une médaille d'or suspendue sur l'habit à un ruban bleu de ciel. D'après les statuts, ces insignes pouvaient être conférés viagèrement aux étrangers, et beaucoup de Français l'obtinrent à ce titre. Mais, pour les fondateurs de l'ordre, la décoration ne devait pas être purement personnelle. Il était stipulé que le droit de la porter s'étendrait à leurs descendants. Quel était le sens réel d'une disposition si contraire aux habitudes et aux lois de la jeune République ? Répondait-elle seulement au désir de conserver dans certaines familles le témoignage de services honorables, ou fallait-il v voir le germe, la première et timide ébauche d'une sorte d'aristocratie ? Ce qu'il y a de positif, c'est qu'elle éveilla les susceptibilités égalitaires, et que le Congrès ne tarda pas à en exiger la suppression. Regardée elle-même avec défaveur, la médaille à ruban bleu qui désignait les membres de la Société cessa bientôt de briller sur les poitrines américaines. Ceux de nos compatriotes auxquels elle avait été accordée persistèrent plus longtemps à s'en parer. 11 semble notamment que le chevalier ait toujours continue d'y attacher un prix et une impor-

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tance vorilablcs. Jiis([u'à la fin de sa vie, il eul soin de faire mentionner cette décoration, à la suite de ses qualités et grades, dans tous les actes publics où son nom se trouvait énoncé.

Rapprochement curieux. En 1783, alors qu'elle avait chez nous le prestige d'une mode nouvelle, et cjue Bonilace l'exhibait aux regards des salons de Paris, Mirabeau, sorti de prison depuis trois ans, et demandant à sa plume des moyens d'existence, préparait ses considcralions sur l'ordre de Cincinnalim. L'ouvrage était imité d'une diatribe violente publiée par le Chief justice de la Caroline du Sud contre la fondation de l'ordre et ses tendances présumées ; mais en s'appropriant le thème de l'auteur américain, l'écrivain français l'amplifiait singulièrement et lui donnait une portée toute dilTérente. Il ne mettait en cause les Cincinimti que pour atteindre plus haut et plus loin. C'était l'hérédité de toute distinction sociale qu'il visait à travers la critique de leurs statuts, c'était la noblesse de tous les temps et de tous les pays, dont il atta- ([uait sous un voile transparent le principe et les origines. L'influence de la philosophie du temps sur un esprit en révolte suffit à expliquer ce pamphlet, composé, assure-t-on, avec la collaboration de Chamfort, et où il semble qu'en etlet le fiel du plébéien aigri et misanthrope se voit ajouté aux colères du patricien déclassé. On aurait tort assurément d'y voir une polémique de famille, une intention agressive ou blessante de Mirabeau à l'égard de son frère. Toutefois l'opposition de l'un et l'adhésion empressée de l'autre à la Société des Cincinnati méritent d'être remarqués en passant. Il y a là comme un svmptôme lointain et un premier indice de l'antagonisme d'idées que fera éclater entre eux la chute de l'ancien régime, et qui, dès la réunion de l'iVssemblée nationale, les conduira sur des bancs ennemis.

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