CHAPITRE III
Voyages incessants du général, de Mirabeau.
Sommaire : Le vicomte de Mirabeau à Francfort pour le couronnement de l'empereur, puis en Suisse, à Chambéry et à Turin près le comte d'Artois. — Sa légion est chassée de Bâle et va momentanément à Fribourg en Brisgau. — Les frères de Louis X\I s'installent à Goblentz. — Le prince de Condé organise son armée à Worms.
Au début de son exil volontaire, un des premiers déplacements du vicomte le conduisit à Francfort pour assister au couronnement de l'empereur Léopold. Les fêtes avaient attiré quelques aristocrates. A la cérémonie du 4 octobre 1790 on en comptait 22. Le soir un banquet les réunit, de nombreuses santés furent portées à la française.
Le courrier de Paris, rendant compte de cette réunion, nous montre, naturellement avec une malveillance, toute politique, « Riquetti ivre de vin, et de cette gaieté qui animait Silène aux fêtes de Bacclius, buvant ironiquement à l'Assemblée du Manège, représentée par un pâté de grives sans pieds ni becs, puis excitant les convives, qui criaient comme des perdus en brandissant leurs épées : tue ! tue Barnave ! tue Lameth î tue Chapelier ! tue Target, etc. ».
Le fait, quelle qu'en soit l'origine suspecte, n'a rien d'absolument invraisemblable.
Comme convive, le vicomte était depuis longtemps fort sujet à caution ; un bel esprit de sa légion ne s'était-il
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|)as lui-nièmc permis ce coiiplel, sur l'air de la Rosière de ^alency :
Le colonel nous promet bien
De nous mener droit en Cliampagne
Le colonel n'en fera rien
Il est en pays de cocagne.
L'horreur de l'eau, l'amour du vin
Le retiendront aux bords du Rhin.
Au lendemain du couronnement, le 6 octobre, le vicomte obtient une audience de l'empereur, qu'il raconte à sa femme en ces termes :
« J'ai eu aujourd'hui une conversation longue avec Sa Majesté. Il est impossible de se développer davantage et de paraître mieux intentionné. Il m'a parlé avec un grand sens. C'est un prince qui a beaucoup réfléchi, car sa conversation n'est qu'une analyse de réflexions. Je lui parlais de l'ingratitude, et je lui disais que toutes les fois que dans l'Assemblée, j'avais entendu un membre en dénoncer un autre, j'avais parié qu'il en avait reçu un bienfait et ne m'étais jamais trompé. Oh ! m'a-t-il répondu — vis-à-vis des 'princes, l'ingratitude est légale, mais vis-à-vis des particuliers c'est un vice hideux. — Je ne cite cela •que comme une esquisse de sa manière de raisonner.
« En parlant de M. Necker, il me dit : « C'est le premier homme qui, après avoir abusé le peuple et l'avoir mis en insurrection, ait pu se tirer de ses pattes, lorsqu'il ^ été reconnu cju'il l'avait trompé.
« Messieurs les Allemands ont été un peu étonnés de me voir rester aussi longtemps dans son cabinet, et les révérences allaient jusqu'à terre en sortant. Ce soir l'impératrice me reçut publiquement avec la plus grande bonté. Elle me dit entre autres choses : « Vous êtes un bien <( bon Français, et moi je ne suis pas une Capet mais une <c bonne Bourbon. » J'ai vu aussi la reine de Naples, elle
ressemble à sa sœur (Marie-Antoinette) de façon à faire tressaillir un chevalier français ! »
« Tout va bien, sois en sûre. Je suis tranquille et heureux. J'ai vu deux Bourbons libres, le roi de ?Saples et l'impératrice, et j'ai eu des notions de bonheur prochain. J'avais grand besoin de cette compensation, car l'anniversaire du 6 octobre ne pouvait être pour moi un jour indifférent. »
Le vicomte se rend ensuite à Bruchsaal, dans les Etats du prince-évèque de Spire ; il y trouve la sympathie et l'accueil dus au plus dévoué des avocats : « Ce prince,, dit-il, me traite d'une manière vraiment incroyable par sa recherche et sa honnêteté, il déteste bien cordialement l'Assemblée. »
Mirabeau, en effet, venait de rédiger un mémoire qui flattait les rancunes personnelles des princes contre la Révolution française, en prenant chaleureusement la défense de leurs intérêts.
A oici un passage de ce mémoire, envoyé très habilement à tous les dignitaires de l'empire :
« Parmi les décrets du 4 août, il v en avait un qui atteignait en raison de leurs droits en Alsace,* en Franche- Comté et en Lorraine plusieurs princes ecclésiastiques et laïques de l'empire. Les députés du cercle du Haut-Rhin, assemblés à Francfort, prirent en janvier 1790 une conclusion portant que l'empereur et le corps germanique étaient requis d'accorder appui et protection aux Etats, à la noblesse et au clergé de l'empire, contre les actes de l'Assemblée nationale. Joseph II et le roi de Prusse accueillirent ces réclamations, les dédommagements offerts furent repoussés. C'était le rétablissement de leurs droits seigneuriaux que les princes allemands exigeaient. »
Le vicomte avait touché juste. Cette question de propriété en terre française prendra une grande importance, au premier rang de toutes les négociations entre puis-
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sauces, et demeurera une des principales ca Lise s de la lutte comuiune contre la Révolution.
Notre preu.v chevalier avait fort peu de goût pour le peuple suisse, qui professait l'amour farouche de la liberté et qui avait jadis si promplement renoncé aux vieilles traditions catholiques.
11 trouvait sa femme médiocrement en sûreté à \ Verdun situé à deux lieues seulement du peuple « Tigre et singe » ; on \ chante communément le « Ça ira, près des oreilles bienveillantes de l'autorité et l'on \it dans l'affreux voisinage de la patrie des Songes creux de Jean-Jacques et d'AroLiet ; qui nous ont perdus ». Pourtant, il se voit forcé de traverser toute la petite République, afin de se rendre à Turin près du comte d'Artois.
Les perfectionnements du tourisme moderne n'avaient pas encore aplani les difficultés de la route, le vicomte d'autre part était trop étranger aux écrits et aux théories de Rousseau, il avait personnellement des goûts trop prosaïques pour goûter les beautés de la nature.
Aussi les routes de la Suisse lui semblent-elles fort dures.
Il maudit « un pays où l'on voyage comme des tortues. J'ai failli, dit-il, périr dans le lac de Genève. Après trois heures de lutte contre le vent, j'ai pu gagner l'autre rive, mais contre toute éventualité j'avais mis mes papiers dans mes pistolets ».
Comme tout bon aristocrate, il brûle Coppet. H n'y a pas un Français, écrivait Gibbon à lord Sheffîeld qLii voudrait mettre le pied chez M. Necker. Mme de Staël avait fait en octobre 1790 une visite à ses parents, elle fut peu charmée de ce séjour et ne chercha point à le trop prolonger. « On vit ici, gémissait-elle, dans une paix infernale ! » Mirabeau s'embarque le 10 novembre 1790 près de l'habitation du ministre ennemi, de celui qui avait inspiré cette boutade : « Il se gargarise de toutes les vertus, mais il n'en avale aucune.
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« Je n'ai joui que de très loin, raconte le voyageur, du plaisir de voir le grand homme se promenant en manteau rou2:e sur la route.
« Comme je ressemble à Catinat, et ne rêve pas sans faire un plan de campagne, j'ai demandé au batelier, si •c'était sa promenade favorite. Et sur raOirmative, j'ai •conçu un projet dont l'exécution serait sublime. Le voici : « Dieu garde le père de la Patrie qu'il passe par la tète de « quelques jeunes fols. » La rive opposée à celle de Coppet est celle de Savoie fort déserte de ce côté. Quatre perisonnes bien déterminées pourraient avoir un bateau placé en bas du chemin, y transporter le Genevois et sa progéniture, faire foi ce de rames, quoiqu'il ne dût pas attendre grand secours de ses vassaux qui le détestent, le transporter sur la plage savoyarde, lui donner cent coups de bâton, autant de coups de fouet à sa chère fille, et puis lui livrer le bateau pour s'en retourner en ramant : petit essai, digne apprentissage d'un métier auquel la Providence l'avait destiné. Au reste, vous saurez que Mme de Staël est amoureuse d'un jeune Genevois effilé, qui ne lui rend pas même désir pour sentiment, et qui donne ses lettres à une petite marchande de modes, laquelle les communique à un Monsieur qui les rend publiques. Cet heureux mortel s'appelle Calendrier. Mais en voilà assez pour un sujet usé et aussi peu fait pour l'être. »
Le vicomte fait une courte halte à Genève près d'une cousine et de Mme de Monstiers-Mérinville, cette dernière lui sacrifie une grande réception chez le svndic pour rester quelques heures avec lui. « 11 faut que tous les nobles baissent pavillon devant Mme de Mérinville, écrit-il à sa femme, elle ne compose pas avec la démocratie et veut absolument accoucher de cent mille hommes tout armés. Nous avons lu la Lanterne Magique, et nous avons été aristocrates, comme on ne l'est pas. »
u Mme de Mérinville prétend que la princesse d'Hénin
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csi forcée parce qu'elle est IxLally. Au sujet de M. Necker, \\n Anglais lui disait : « Il n'en faut plus parler, Madame, <c il est mort pour la France ! — Monsieur, répondit-elle, <( sous le règne de Charles II on parlait encore de Crom- « well en Angleterre ! »
Mirabeau annonce son départ pour Turin <( à poste courante ». « Les princes m'attendent, ajoute-t-il, et veulent bien me désirer » ; mais son allure rapide est entravée dès ■Chambéry ; il est « pris dans une procédure criminelle, interrogé sept heures, et passe quinze heures près du lit d'un moribond, aussi scélérat que hideux ».
Le comte d'Artois lui fait parvenir l'ordre « de rester jusqu'à ce que le malade vécût, mourût ou parlât ». Mais celui-ci, répond Mirabeau « ne veut rien faire de tout cela qu'à demi. Je crois que, tout marchant à l'envers dans ce jour de régénération, c'est le diable qui s'est fait homme ».
Cette aventure est restée mystérieuse, il s'agissait probablement d'un abbé Dubois, qui aurait reçu 80000 livres pour empoisonner le comte d'Artois et toute sa famille. On accusait Philippe d'Orléans d'avoir été l'instigateur de cette tentative d'assassinat ; le projet ayant échoué, les complices auraient fait périr l'abbé à son retour de Turin pour ensevelir avec lui toute trace du crime.
Quelle que soit l'origine, quelle qu'ait été la gravité de l'attentat, le vicomte, en arrivant dans la capitale de la Savoie, est mandé par ce malheureux, qui prétend vouloir lui faire une dernière révélation. Il reste de longues heures à son chevet, le soigne, l'interroge. L'autre souffre mille martyres, se convulsé, vomit sans cesse. « Il m'envoya à la ligure, écrit le vicomte, un verre d'eau qu'il avait gardé dans sa bouche. Je lui dis : Monsieur l'abbé, je ne crains pas d'être empoisonné par le souffle d'un scélérat, j'ai été seize mois membre de l'Assemblée nationale ! Son affaire me paraît du reste un tissu d'horreurs dont je ne puis qu'apercevoir le fil sans pouvoir le saisir. Ne parvenant
pas à le faire s'expliquer, j'ai eu vingt fois envie d'user d'un moyen violent dont je dois la connaissance à une anecdote qui m'a été contée dans mon enfance : un moine exhor tait à la mort un criminel qui le repoussait, et détournait avec horreur les yeux du crucifix. Arrivé au pied de la potence, le moine impatienté et vigoureux lui dit : puisque tu ne veux pas voir dans ce Christ un Sauveur, vois y d'avance un juge sévère. Et il lui cassa la figure, d'un coi bien appliqué de ce crucifix de fer. La conversion fut subite, le supplicié se jeta à genoux et se confessa. Je crois que le moyen, bien qu'un peu violent, pourrait me réussir ; mais on dit déjà dans la ville que mon homme a été empoisonné par les aristocrates, il ne faut pas ajouter que son chef l'a achevé. Tempo e galantaomo, semper dire la ver lia.
« En attendant, je mène une vie de galérien, on m'interroge, on me suspecte, le Sénat veut savoir si je connais les relations du duc d'Orléans avec cet homme. Je réponds : j'ignore s'il en a eu, mais je suis convaincu seulement que les scélérats sont faits pour se convenir.
« On tient à connaître mes projets de voyage à Turin. Je ne cache rien, dis-je, ni mon nom, ni ma route ; je travaille de mon mieux à honorer l'un ; l'autre est celle de l'honneur. On a pu calculer que tôt ou tard j'irais porter mes hommages aux pieds des seuls princes du sang de mon roi, qui soient dignes d'en être et qui soient libres. Diverses circonstances ont retardé l'acquit de ce devoir, qui est celui de tout bon Français. Quant aux considérations pusillanimes, elles ne m'ont jamais arrêt?. »
La présence du comte d'Artois à Turin causait à son beau-père les plus graves embarras et les émigrés étaient loin de se plaire dans cette ville comme à Londres ou à Bruxelles ; ils s'ennuyaient parmi cette société piémontaise, dont les mœurs ressemblaient si peu à celles de Versailles.