CHAPITRE
Consolations et espérances de l'exilé.
Sommaire : Réconciliation du ménage. — Laborieuse organisalion des troupes de la légion. — Tentatives de reconnaissances en Alsace.
Mme de Mirabeau, accompagnée de sa famille et de son fils, avait fui la tourmente et, abandonnant la Bretagne, s'était réfugiée à Yverdun, petite ville du canton de Vaud, située dans une lie formée par la Thiile, à l'endroit où ce cours d'eau se jette dans le lac de Neufchâlel.
La séparation de corps avait été prononcée à son bénéfice par un jugement du i8 mai 1781, et elle réclamait toujours vainement à son volage et prodigue époux un million de dommages pour « aliénations et dégradations ».
Probablement le malheur des temps, la tristesse de l'exil, les protestations de repentir ; peut-être aussi la notoriété qu'avait prise le vicomte, dans le camp des hommes « pensant bien », avait adouci le cœur delà vicomtesse, et atténué les souvenirs orageux de la fugitive lune de miel. Les lettres du mari à la femme donnent une complète illusion de tendresse et de confiance: le plus fidèle des époux, le meilleur des pères ne saurait écrire à sa compagne avec plus d'abandon et même d'amour.
Il veut être tutoyé. « Ta lettre est toute bonne, toute charmante, toute toi, lui répond-il, tu es bien aimable
Li: vicomtp: de mihabeau
quand tu dis lu, mais un tantinet maussade quand lu dis vous. ))
Et d'autres fois :
« On ne regrettera jamais à i5 ans sa maîtresse comme je regrette ma femme. Chaque jour me prouve davantage combien tu es nécessaire à mon bonheur, je suis tenté de dire que je ne puis vivre loin de toi, à moins d'être occupé par les coups de fusil. Je partage mon cœur comme Orosmane entre la guerre et toi.
c Fais prendre mon sabre aussitôt qu'il sera réparé, tu ])Ourras être ainsi la gardienne des armes d'un preux chevalier. S'il n'était ton mari, tu te targuerais de la confiance, mais un époux, oh Dieu ! Il faudra que je me démarie pour n'être plus qu'amant. Je ne me flatte certes pas d'en avoir la tournure, cependant plus je m'interroge et plus je m'en trouve l'àme. Quoique tu fasses les honneurs de ma mauvaise tète à l'amour-propre, je sens que je suis bien comme M. de BoufTlers, je ne connais que deux sortes d'amour, et ce n'est pas l'amour-propre que j'aime le mieux ; mais l'antithèse en ce genre ne serait pas aimable, car le contraire de propre est ordinairement maussade.
« J'ai lu dans ta lettre ce mot charmant : Mon ami ! seulement il faut l'y chercher, et je désire le trouver plus facilement dans ton cœur ; ne crois pas que tes faveurs feront un ingrat.
« Je signe : ton ami, plus que ton mari. J'ai pensé allonger de deux leltres ce mot souligné, mais cela ne va guère à mes 2D0 livres et à ta taille svelte. »
Il lui demande de venir le rejoindre :
« Viens, oh ma bien-aimée, viens que j'épanche dans ton sein mes inquiétudes, mon espoir, mes chagrins, c{ueje partage les tiens, que je les allège, que je ne te quitte que pour la gloire. Ce sera encore pour toi, pour ton iils que je travaillerai. Adieu, ma chère et bonne amie, j'espère te voir bientôt, et mon cœur en tressaille !
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« Kniout, Jiall'olunlas tua, in Etlenlieim, sicuf in Carlsruhe, tu ordonneras, tu seras chez toi, tu prieras, et le reste se fera de moitié, depuis le point du jour jusqu'au soir, et si cela te convient, depuis le soir jusqu'au matin. Adieu, je t'aime et brûle de te le prouver. »
Elle ne vient pas :
« Je me proposais une nuit plus douce, » écrit-il tristement.
Mais la vicomtesse conserve une méfiance bien excusable : alors il lui adresse des reproches et des promesses, bien humblement, avec douceur et sentiment.
« Mon ange gardien, ma chère et bonne femme, pouvait se dispenser de me recommander tant de mots en arice : tempérance, abstinence, continence. Elle devrait seulement m'ordonner souvenance, et ses vues seraient remplies.
'< Sois tranquille sur mes actions, mes paroles et mes omissions.
« J'ai fait un ferme propos, et ton cœur a reçu le serment de ma bouche ; tu peux, tu dois être tranquille.
« Adieu, point de jeu, point de vin, point de femmes, tu seras mon amie pour la vie, je suis heureux ainsi, et n'aimerai que toi, au lieu de tout cela, quoique tu ne me fournisses qu'un des articles, et encore à moitié.
« Adieu, je pense beaucoup, mais beaucoup et peut-être trop à toi, et je t'assure, car je ne puis séparer le moral du physique, que dans ce genre je me plais à être tourmenté.
« Aime-moi, c'est mon refrain habituel î »
Quel amant pourrait plus chaleureusement exprimer sa flamme, quel mari saurait paraître plus sensuellement amoureux et plus galant ?
Le vicomte ne se montre pas moins bon père : son fds est l'objet de toute sa sollicitude, il s'inquiète pour lui, du froid, de la dentition, des engelures, de l'inoculation, que
l'on fait à tous les petits princes et qui n'a pas été encore administrée à cet enfant.
« Que mon fils ne mange que du sucre et pas de bonbons. Couvre-le de laine.
« La Providence veille sur cet enfant depuis sa naissance ; il me rendrait bien dévot si je n'avais le bonheur de croire.
« Je détesterais les hommes si j'en avais le temps, mais toi et mon fils, vous êtes de la race humaine et je leur pardonne en votre faveur.
« ^ ictor est méchant, je suis enchanté, il y a trop de loups pour se faire mouton.
« Apprend-il surtout à dire le mot « aristocrates » ?
« Il aime les épées. Fais qu'il apprenne de bonne heure à s'en servir et qu'il n'ait ni la tournure d'un jockey ni celle d'un caporal prussien. »
La vieille bonne de cet enfant, Ninon, est très malade, il en est tout malheureux.
« Je sens toutes ses souffrances 1 Je sais qu'elle supporte la douleur avec une grande douceur. C'est le véritable courage des femmes, et j'aime le courage. »
Puis, comme il devient nécessaire de lui trouver une suppléante, le vicomte se fait homme de ménage.
« J'ai ici ta bonne de Colmar, on la dit convenable, honnête, elle est couturière et coiffe un peu, mais ne sait pas les modes, il serait trop coûteux de te l'envoyer à l'essai. Si elle ne te convient pas tu l'expédieras aux moins de frais possible, elle m'a paru extrêmement gentille et bien élevée, elle ne m'a fait aucune objection sur tout ce que je lui ai dit, j'ai voulu parler gages à son père, il m'a répondu que tu jugerais au bout d'une année ce qu'elle méritait et que tu ferais alors prix avec elle. »
Tout irait ainsi pour le mieux dans le plus détestable des ménages si la question financière n'était une cause perpé-
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Incllc (le brouilles et de soucis. On sent la gêne, et les reproches s'en suivent; le manque de confiance dont se plaint le mari ; les récriminations sur le passé, ou les inquiétudes pour l'avenir, qui hantent le cerveau de la mère et de l'épouse, servent de thème journalier à leur correspondance. Jusqu'en exil d'ailleurs le vicomte redoute les poursuites de ses créanciers de France.
11 est généralement optimiste et hâbleur, par hasard il se laisse aller aux lamentations.
« Point d'argent, nos bourses particulières épuisées. Oui, par ma foi de meilleures tètes que la mienne n'y tiendraient pas. »
Le plus souvent, il cherche à rassurer sa femme et surtout à l'attendrir,
u Je retiens la bonne volonté et tes promesses pour des temps plus prospères, et je suis convaincu qu'alors, te prenant pour mon guide, nous pourrons, des débris de ma fortune, en faire une à mon fils. Tu diras peut-être encore que je vois tout en beau, mais c'est une suite de ma confiance en toi et de celle que tu peux avoir en mes promesses. »
La vicomtesse était assez avertie pour ne pas se laisser prendre complètement à une aussi belle rhétorique ; cependant son zèle, pour la cause de son mari, l'emporte loin des rancunes et des considérations dictées par la jalousie ou l'intérêt ; elle sacrifie généreusement sa tranquillité, ses habitudes, son amour du confortable.
Dans les premiers jours de juillet 1791, elle vient passer quelque temps à Ettenheim. De là, elle envoie à une de ses amies de France la lettre suivante, dont le brouillon nous a été conservé et qui donne une impression vraie, faisant tableau, de son existence en exil: « Je ne vous écris pas aussi souvent que je le voudrais, et cet aveu me mène à une réflexion morale d'un genre tout nouveau. Le temps se gaspille encore plus au sein de l'ennui qu'à celui du
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plaisir. Ce n'est pas que je sois absolument sans occupation car, selon la dénomination allemande, je suis ici Mme la générale, et ce n'est point du tout, ainsi qu'on pourrait le croire, le pendant de la place du barbier de l'Infante, un bénéfice sans charge. Mais la confiance extrême de M. de Mirabeau m"a appelée. Elle m'y croit nécessaire et cela me fixe près de lui. Quant aux désagréments de la charge, ils tiennent d'abord au local. Nous sommes dans un mauvais village, qui, cependant, est la ville capitale des petits Etats du prince de Rohan : ce souverain naguère embastillé, exilé, jadis ambassadeur, toujours intrigant, puis, enfin, législateur moderne, n'a pas précisément pris au milieu de ces vicissitudes le ton des princes de ce pays, mais il en est un peu la caricature, et la Cour qu'il tient ici vivifie un peu ce village.
« Mais nous qui nous tenons de côté, nous restons dans notre chaumière, qui, après le château, est cependant la plus belle du lieu. Trois petites chambres sans feu sont tout notre avoir ; l'une, qui sert d'intermédiaire entre nos logements, est le salon de compagnie, l'antichambre la salle d'assemblée, et comme grâce au peu de confiance que les soldats, hussards, chasseurs, cavaliers, volontaires (car qui dit légion dit tout cela), ont dans leurs officiers; tout A'ient à M. de Mirabeau. J'ai le plaisir d'entendre parler tour à tour dans cette salle, allemand, italien, hongrois, esclavon, même hébreu, et jamais je ne fus aussi à portée de me figurer ce qu'était la construction de la tour de Babel.
« J'ai, pour me séparer de tout cela et pour misoler, une chambre de douze pieds de long sur huit de large, qui me sert de garde-robe, de cabinet de toilette, de boudoir ; une table, quatre chaises, une mauvaise commode et un assez mauvais lit décorent mon manoir. Et vous savez que jadis j'aimais mes aises.
« Je suis devenue la femme par excellence, je sacrifie
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tout au devoir et je sais parfaitement m'ennuycr, sans en rien laisser apercevoir.
« Un diner mauvais, et presque toujours avec des figures passantes, car nous sommes le petit cabaret du lieu, le prétendu château est la grande auberge ; un souper en téte-à-tète avec ^I. de Mirabeau, bien ennuyé, très las et qui a perdu la moitié de sa gaieté. Je ne lui en sais pas mauvais gré, il y a des moments où je le plains bien, et en vérité, il se comporte à merveille. Ceci demande explication : vous devez présumer qu'un corps formé par lui, dont tous les otTiciers lui doivent leur existence, lui est absolument dévoué. Eh bien, non, ma bonne amie. L'égoisme, réduit en système, a fait partout de l'ingratitude le vice à la mode, et c'est ici tout comme chez nous.
« Il y a parmi ces Messieurs une légion de démons cjui me détestent bien, que j'exècre encore mieux, qui en veulent à la gloire de M. de Mirabeau et lui envient la propriété que les princes lui ont donnée, celle que j'espère voir arriver à mon fds. x\ussi je le défends comme une lionne et l'on me dit mauvaise tète.
« Heureusement, la grande majorité est honnête et ralliée à nous, nous ferons tête à l'orage. »
Suivent plusieurs commissions pour le paiement de dettes laissées en France, particulièrement à un M. du Plessis et à sa couturière.
Puis à la fin :
« Victor va à merveille, il est excessivement volontaire. Son père lui disait l'autre jour : je ne sais si tu auras mes qualités, mais tu as bien mes défauts.
« Adieu, je rabâche quand je parle de ce petit embryon, qu'on accuse extrêmement joli, et que je trouve beau comme l'amour. »
Depuis la réconciliation du ménage, le vicomte se plaisait à reconnaître le dévouement de sa femme, la sagacité de son esprit, la valeur de son intelligence et de son carac-
tère. [1 la prenait sans cesse pour confidente de ses plans et de ses espérances et s'en servait même en qualité d'ambassadrice. Il l'appelle « son jockev diplomatique » en s'excusant de substituer ce titre à celui d'Excellence.
Il l'envoie à Vienne pour voir l'empereur et probablement quêter près de lui quelques subsides en faveur de la légion.
Le Courrier de Strasbourg parle de l'entrevue :
« La vicomtesse avait pris le pseudonyme de Kaunitz, Léopold lui dit : h Madame, lorsqu'on a un nom aussi « célèbre, il ne faut pas le couvrir d'un voile. »
Mais le journal ajoute qu'au point de vue sérieux, il ne fut pas donné de réponses positives.
Une autre fois, la vicomtesse est cliaro-ée de remettre cette lettre de créance au baron d'Andlau à Bellingen :
« Je vous envoie, mon cher collèi?ue, Mme de Mirabeau, chargée de ma procuration et de ma confiance. Au premier coup d'œil. un pareil ambassadeur pourra vous étonner, mais j'espère que lorsque vous aurez causé avec elle, vous conviendrez qu'il est des femmes valant des hommes en affaires.
« ^ ous ne me soupçonnerez pas, j'espère, susceptible de prétention, ni d'aveuglement. — Je me trouve ici dans une crise c[ui ne pouvait ni se prévoir ni se calculer. »
« A ous avez été autrefois le premier à mettre Mme de Mirabeau dans nos confidences, il est vrai qu'il s'agissait alors de ce faire des hommes », ce qui est bien de la compétence des femmes. Aujourd'hui il faut les placer et c'est ce que je viens vous demander. Je ne puis quitter la parlie tant qu'elle est embarrassée et qu'il semble v avoir du danger pour les soldats dont le sort m'est confié. Xous sommes écrasés de retards et de frais. — Et la démasfome
ne paierait pas tout cela!... Oh si bien, ou nous jouerons de malheur !... »
Puis, il explique que ses hommes sont arrêtés dans
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IcMirs cantonnements, environnés de baïonnettes malveillantes et traités partout comme une troupe de brigands.
« Quand vous trouverez par trop ridicule, ajoute-t-il, qu'une femme soit cliargée de pareilles missions, rappelezvous que Madame fut la négociatrice de confiance de Louis le Grand, près de son frère Charles II et qu'elle échoua par l'indiscrétion du plus grand homme de ce siècle-là — <le Turenne. Mon secret n'est pas si imposant, ma négociatrice n'est pas si grande dame, je ne suis point roi, (juoique souverain détrôné ; mais j'ai tout lieu de croire que je réussirai mieux, puisque j'invoque votre appui. »
Le vicomte prenait son rôle tout à fait sérieusement et ce rôle était loin d'être toujours facile .
Appareiument un jour de querelle et de reproches, il écrit à sa femme :
« Je t'assure que je suis dans une position bien embarrassante. Tu me dis que tout passe comme un éclair dans mon âme et que je ne songe qu'au plaisir. Je cherche en effet le plaisir en te lisant, en t'écrivant, et ne pense d'ailleurs cju'à l'honneur et à la gloire. C'est ma seule, passion ; si tu t'imagines que les inquiétudes continuelles, les traverses, les scélératesses auxcjuels je suis en butte, sont un choix dicté par l'extrême ardeur pour le plaisir, tu vois mal. «
Presque chaque lettre retrace les soucis que le chef de la légion éprouve pour fournir des armes à tout son monde, puis aussi des selles, des ceinturons, des pantalons de peau, même des boutons de cuivre. Malheureusement, — il l'avoue avec chagrin — « les ressourses de son génie ne sont pas la pierre philosophale ».
Quelques satisfactions bien éphémères et illusoires le consolent et lui rendent pour un temps du courage et des illusions.
Il est autorisé à former une compagnie, dite compagnie du comte de Provence, destinée à marcher la première
dans la légion — la propriété lui en est donnée avec survivance au profit de son fds, en même temps que toutes les prérogatives pouvant y être attachées.
Aussitôt sa correspondace change de ton, l'on v voit reparaître l'optimisme aveugle, si fréquent au sein des partis déchus.
Le vicomte « veut rentrer en France les armes à la main ». Il est d'une bonne foi parfaite, convaincu non seulement de la justesse de sa cause, mais aussi de la réussite complète et prochaine de ses plans.
« En haut de la montagne que nous avons à gravir est toujours le pavs d'Eldorado, malheureusement les derniers échelons sont bien difficiles à atteindre. D'ailleurs, tout sera épine jusqu'à l'instant des coups de fusil, là seront les roses.
« J'habille, j'équipe, nous prenons couleur et figure. Il faut un point de ralliement pour les Français, qui ne se soucieraient pas de se ranger sous les aigles jaunes et noires. Je suis ainsi forcé de former une seconde compagnie de volontaires. Le prince m'a envoyé des gens, qui ne peuvent être ni soldats ni officiers. Il y a parmi eux des gentilshommes, mais pauvres et n'ayant pas servi. Le fond de cette compagnie est en ce moment assez drôle pour t'égaver, ce dont tu dois avoir besoin : un chanoine de Langres, un receveur général des finances, un moine de Marmoutier, un gentilhomme verrier, deux abbés, un aubergiste, un Auvergnat riche et deux conseillers du bailliage de Langres. J'oubHais un secrétaire du roi, qui m'arrive en ce moment. Tout veut entrer dans ma légion, et je suis le suzerain général. 11 m'est aussi arrivé un jeune Breton, à la tète de cinq autres, qui sont de Rennes et de Vannes. Il a vendu ses effets et mangé son argent pour venir jusqu'ici. C'est un joli trait. »
Mirabeau saisit toutes les occasions d'entretenir chez ses soldats l'enthousiasme monarchique et l'ardeur guerrière.
Il passe à Salzbacli, et à cent pas de la route se rend avec
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ses soldais en |)Mcrinage à la place où est tombé Turcnne.
« Mes grenadiers, écrit-il, ont aiguisé leurs sabres sur la pierre du monument, moi je l'ai baisée. »
Une autre fois, il reçoit de la main bienveillante d'un prélat un étendard blanc. Il le fait bénir dans la plaine de ^\'aldenbourg et profite de cette pieuse cérémonie pour liaranguer sa troupe et lui faire jurer de vivre et de mourir sous le drapeau de l'honneur.
La fête se termine par un Te Deiiin.
Voici la lettre de remerciement du vicomte : C'est une sorte de profession de foi écrite par le plus naïf et le plus convaincu des émigrés.
« Monsieur le Prélat,
« J'ai reçu avec toute la reconnaissance qu'elle devait inspirer l'offre obligeante cjue vous avez bien voulu nous faire. La légion que je commande a été formée pour servir la cause de Dieu et celle des rois. Elle est pénétrée de l'esprit de sa fondation, ce que vous faites pour elle sera mis au nombre des roses semées sur sa route, et nous conserverons pieusement un dépôt qui ne changera pas de destination. C'est la piété qui le confie à l'honneur.
« Je vous prie d'être l'interprète de ma reconnaissance auprès de tous les religieux qui composent votre abbaye et de croire qu'elle'sera partagée par tous les bons Français.
u J'ai l'honneur d'être, etc..
« général colonel propriétaire
« de la légion de mon nom. »
Le général colonel avait la prétention d'entretenir une discipline extrêmement rigoureuse dans sa petite armée : sur ce chapitre, il ne plaisantait pas.
Un jour, une révolte éclate parmi les hommes, il y met
prompt et bon ordre, disant aux troupes : « J'ai vu fuir devant moi huit cents soldats coupables; j'avais en main cette même épée, j'ai le même bras et la même énergie. Je viens ici de faire arrêter sur-le-champ vos camarades coupables, je les ai fait mettre aux fers, deux ont été bàtonnés aujourd'hui, d'autres le seront demain en parade^ Grâce à ces mesures, écrit-il à sa femme, tout est rentré dans le calme. »
Naturellement, c'est lui qui donne le premier l'exemple du courage, d'un courage souvent inutile, qu'il pousse jusqu'à la témérité, presque jusqu'à la folie. — Il fait successivement trois reconnaissances en Alsace, sans ordre de ses chefs, sans mission, par besoin d'user de la bravoure,. et de rompre avec la monotonie de cette vie de camp dont l'ennui et l'inaction le dévorent.
La troisième de ces équipées, qui ne précéda sa mort que de peu de jours, fut jugée fort sévèrement par le prince de Condé. Les deux premières, au contraire, ne lui valurent que des éloges.
Les soldats de troupe, qui composaient la légion étaient presque tous recrutés en Alsace (le vicomte a laissé un état des engagements contractés pour l'armée des princes, avec le nom des recruteurs et des principaux agents).
Il y avait ainsi des rapports constants entre les deux rives du Rhin et cela favorisait l'effervescence des esprits. A Strasbourg, à Colmar, les prêtres insermentés, et les moines excitaient la population contre les jacobins.
Quelques soldats de la légion Mirabeau se jetèrent au secours des royalistes dans cette dernière ville. Par trois rues différentes, une troupe arriva criant: A bas les jacobins ! A bas les commissaires ! La "arde nationale la contint en
attendant l'arrivée des bateliers qui, débouchant de la route de Mulhouse, fondirent sur les séditieux et les dispersèrent en un moment à coups de gaffe.
A l'instigation du prince de Broglie et de Rewbell, dé-
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pûtes de la province, Mathieu Dumas,' commissaire du roi en Alsace, accounil à Coluiar et rétablit l'ordre.
Le vicomte prit une part plus active et personnelle à la seconde équipée.
Il la raconte lui-même en ces termes :
Ettenheim, 5 avril 1791.
« Il n'est sorte de moyens qu'on n'ait employés pour séduire nos gens. Ln de ceux découverts dans les derniers complots était de leur dire : Vous serez sacrifiés un de ces jours ; M. de Mirabeau vous fera passer le Rhin, vous serez écharpés et il vous regardera faire. Quiconque me connaît n'eût pas été facilement trompé, néanmoins ma bonne tête travaillait.
« Avant-hier, nous eûmes la nouvelle certaine que r 5oo hommes de bonne volonté de la garnison de Strasbourg s'étaient offerts à venir nous couper les oreilles, et que la municipalité, sans avoir accepté l'offre officiellement, avait engagé le « club des amis de la Constitution » à encourager ces peu redoutables enfants perdus.
(c Gela nécessitait quelques mesures, car je les crois bien fous. J'allai en conséquence dans les îles, afin de voir le lieu où il serait prudent d'établir des postes ou patrouilles, pour être averti en cas de débarquement. Je me suis mis dans un de ces petits bateaux à trois planches avec M. de Gouault, mon chasseur, et un homme du « Boulonnais » en uniforme, espérant qu'il servirait d'hameçon pour ses camarades. Arrivé dans l'île, je me suis avancé sur le gravier, je voyais mal la plage alsacienne, alors je me suis fait mener dans une île d'Alsace, puis avec MM. de Faure et de Montesson (officiers dans la légion) en Alsace même. Nous n'étions que quatre officiers et deux soldats ; plus M. Awell de grave mémoire, à c[ui j'ai donné plusieurs coups de coude, pour le faire ranger de devant moi. Nous avons mis pied à terre devant le corps de garde. La garde
du régiment de Saintonge l'avait abandonné et s'était enfuie dans les bois. Nous n'avions aucune arme ; nous avons attaché au corps de garde trois cocardes blanches ; nous avons rassuré les paysans, qui s'enfuvaient à l'aspect des « habits noirs ». Je leur ai demandé : Connaissez-vous la ditTérence des causes que nous servons. A os soldats tirent à 700 toises d'inutiles coups de fusil sur nous et peuvent tuer un malheureux passant ; nous, nous vous donnons pour boire, en venant chez vous sans armes. J'ai accompagné cette harangue d'un écu de six livres, en leur recommandant de boire à la santé du général vicomte de Mirabeau.
« A mon nom, ils se sont tous prosternés. J'ai cru que c'était comme devant l'ogre qu'on annonce aux petits enfants, et qu'ils étaient étonnés de trouver un bon homme, malgré ma réputation. Nous avons à la suite dansé un rondeau et nous nous sommes rembarques. A peine étions-nous à cent pas du rivage que nous avons vu arriver les braves fuyards. On battait la générale, on sonnait le tocsin.
« Revenus à l'autre bord, j'ai dit à mes gens. Eh bien, mes amis, cela n'est pas si difficile. Vive notre général ! ont-ils crié. Je crois que je les mènerais en enfer.
« En me vovant en Alsace, tous avaient voulu passer: déjà trois bateaux étaient démarrés, si bien que pour un peu je me serais trouvé prendre l'Alsace à moi tout seul. C'eût été assez joli.
« Si tu connaissais le local où nous avons été, tu ne concevrais pas la lâcheté de nos adversaires : un bois fourré vient jusqu'à quinze pas de la plage, ils pouvaient nous ajuster à plaisir.
« Au reste, MM. de Faure, Montesson, Gouault et le brave « Boulonnais » ont quitté ce poste il y a quinze jours, ils étaient à coup sur pendus s'ils étaient pris. Ainsi que mon brave AavcII, ils se sont tous conduits comme des
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héros. Tu vas le récrier sur ma folie, mais les princes nous laissent manquer, et je vais leur déclarer bien positivement que trois jours avant que le prêt fasse défaut, j'entrerai en Alsace. Cette occasion leur prouvera que je ferai comme je l'ai dil. »
Deux autres lettres racontent à la vicomtesse un épisode moins périlleux.
Fribourg, 9 mars 1791.
« J'ai pour mission de te dire, sous le sceau du secret, que nous tenons ici sous notre garde et après l'expédition hasardeuse d'un brave homme envoyé, Mlle Théroigne de Méricourt, arrêtée en pays de Liège, ainsi que six des agents les plus zélés de la propagande. »
Puis le lendemain : « Notre dame est partie pour un château duïyrol, où elle sera gardée; on en tirera beaucoup d'aveux. Nous avons craint. Luckner est entreprenant, et nous avions des partisans à nos trousses. Nous voici déchargés de tout soin. Il faut maintenant dormir. »
Mais le sommeil lui-même n'est pas toujours possible : le vicomte cherchait la gloire, le succès de ses armes et de ses idées. Il tombe tout prosaïquement malade, d'une terrible attaque de choléra. Plus tard, il voulut l'attribuer à une criminelle tentative d'empoisonnement ; toujours est-il c{u'il fut dangereusement atteint. « J'ai été attaqué à Fribourg, ma chère et bonne amie, d'un mal atlieux, qu'il plaît aux docteurs d'appeler une colique bilieuse. J'ai beaucoup de vomissements et une souffrance, qui me laisse peu d'intervalles sans douleur, malgré l'attention qu'on a de faire de mon corps une boutique d'apothicaire.
« Je n'ai pas besoin de vivre, mais de me bien porter! »