I. Forneron, Histoire des émigrés
la confiance en moi. lirions, afin que nous arrivions au port. »
Fidèle à sa mission, Boni face revient en toute hâte en Allemaii;ne, mais il semble que ses idées se soient singulièrement modifiées en chemin. 11 avait pris à Turin une attitude d'homme désintéressé, s'érigeant même en juge sévère des aspirations vaniteuses d'autrui.
En bien peu de jours, l'amour-propre naïf reprend le dessus et s'étale sans vergogne, dans le laisser-aller d'un nouvel entretien conjugal. Il écrit de Lausanne à la vicomtesse :
« Tranquillisez-vous sur les moyens et sur le succès. Souvenez-vous qu'il v a trois ans, je disais que si je ne crovais pas devenir maréchal de France à soixante ans je ([uitlerais le service. J'étais loin de prévoir la passe où je me trouve et la situation où elle me laissera, si je ne rencontre ni balles ni boulets. En dépit des envieux, du destin et des démagogues, vous serez un jour Mme la maréchale. (^)uandj'ai dit quelque chose, cela a rarement manqué. En attendant, ameutez les gens honnêtes, électrisez les gens l'aibles, ce doit être le métier des dames ; nous, nous nous chargeons des scélérats. N'oublions pas deux devises de la chevalerie : « Courage, persévérance, gaillardise », cl surtout « Dieu, l'honneur, le Roy, les Dames! » C'est aux dames à nous aider dans ces circonstances épineuses, Promettez pour le retour et ça ira. »
Un nouveau souci l'attendait à son retour à Bâle : il apprend qu'il est chassé de la ville par « un bel et bon décret du Sénat ». Lui-même nous en donne la raison : « On a prétendu que nous avions des intelligences avec l'empereur et que nous devions nous emparer de la ville. On hurle sans cesse : « Les aristocrates à la lan- ; « terne ».
« M. d'Herbignv, ingénieur en chef à Huningue, un démagogue outré, a eu l'impudence de venir Aux Trois
LE VICOMTi:, (ÎKNÉR.VL A l'aRMKK DE CONDÉ 335-
Rois » pour jouir du spcclaclc de voir déguerpir les souliens de l'arislocralie, on lui a crié : « Les démagogues à la lanterne ! »
Non sculenienl la colère des soldats de la légion s'exhale de la sorte en cris séditieux, mais leur chef ne perd pas une si helle occasion de hravade et de persiflage. Il met en vers, sur l'air de la Belle Bourbonnaise, cet àpropos :
Dans Bàle, sotte ville, In Sénat imbécile, Dans lin accès de bile, L'autre jour décréta!
Ah! ah! ab! ah! ah I ah!
Que loin de ses murailles Tout étranger s'en aille, Et la vile canaille Seule y demeurera !
Ab! ab! ab! ab! ab! ah!
Enfin, les troupes du vicomte obtiennent l'autorisation de se cantonner dans le margraviat de Bade et autour de Fribourg, fief de l'empereur d'Autriche, gouverné par un bailli.
La politique européenne était en voie de transformation. La fuite et l'arrestation de la famille royale à Yarenncs avaient causé en Europe une profonde stupeur.
A l'exception du roi d'Angleterre, les souverains semblaient disposés à une œuvre commune pour sauver la monarchie française.
Aux conférences qui eurent lieu à Pilnitz en août 1791. on devait arrêter un plan de campagne. Mais le résultat ne fut pas concluant, le projet resta vague, suffisant pour exaspérer les jacobins et pour exalter les aristocrates ; nul au profit d'un secours sérieux, prompt, décisif.
Le comte d'Artois eut la maladresse de s'imposer en tiers dans les entrevues ; il contribua à brouiller les cartes.
son zèle excita pourtant l'admiration des Français réfugiés en Allemagne : il donnait ainsi un gage de zèle et d'activité aux émigrés qui lui avaient tant reproché son inaction. Le vicomte lui-même ne s'était-il pas permis d'écrire dans un jour de mécontentement : « Le malheureux reste à Venise, quoi qu'on puisse faire et dire. Il ne calcule pas que lorsque le Grand Henri a donné matière au neuvième chant de la Ilenriade, il avait fourni celle des huit premiers, et que lorsque l'armée d'Annibal se perdit dans les délices de Capoue, elle s'était immortalisée par les batailles de Cannes et de Trasimène. Qu'a-t-il fait pour se reposer ? On l'a envové pour se perdre et nous aussi. »
Le second frère du roi mit au comble la joie des aristocrates en venant s'installer à Coblentz, au château de Schonbornlust, prêté par l'électeur de Trêves.
Le comte de Provence le rejoignit le 7 juillet, mais il iut moins chaleureusement accueilli. « Le comte d'Artois est un pur, disait Monsieur avec aigreur, moi je ne le suis pas. »
Xi l'un ni l'autre des frères du roi ne prétendaient sacrifier ses goûts et ses habitudes.
Avec un égoïsme plein d'inconscience, chacun s'organisait un fantôme de Cour, où ne manquaient ni la favorite ni la troupe de courtisans.
Tous les soirs, il y avait réunion chez Mme de Balbi ; elle avait été nommée dame d'atours de Madame, en remplacement de la duchesse de Lesparre et, non satisfaite de son rang de maîtresse en titre du comte de Provence, elle passait pour accueillir les soins du comte de Jaucourt. « Ce Jaucourt, disait notre vicomte, a accaparé Monsieur par le canal de Mme de Balbi, c'est une voie un peu sale ». Elle n'était guère bonne ni populaire, se mêlait trop de politique, mais avait un esprit d'enfer. Sa conduite scandaleuse lui avait fait fermer les salons de Hollande et
LE YICOMTI', GI':.M':RAL a l' ARM Et: DE CONDK SSy
d'Angleterre. Monsieur se rendait toujours après diner cliez son amie, il s'asseyait en face de la cheminée, contait des anecdotes en jouant avec sa canne, qu'il aimait à glisser dans son soulier ; parfois il provoquait les conversations politiques, ou encore, organisait de petits jeux d'esprit. On rencontrait là le comte de Jaucourt, bien entendu ; puis le maréchal de Castries, le duc d'Avaray, le duc de La Châtre, le duc de Cramonl, MM. de Vergennes, Cazalès et Mesnard.
La comtesse d'Artois était repartie pour Turin, mais elle était remplacée auprès du comte par la charmante omtesse de Polastron, belle-sœur de Mme de Polignac. Jolie, triste, d'une langueur touchante, elle tenait une Cour rivale de celle de Mme de Balbi, dont elle différait totalement par le caractère et les sentiments.
Entre les deux salons, ce n'étaient que commérages et jalousies. Le comte d'Artois donnait également rendezvous à ses amis personnels chez Mme de Polastron : on y voyait surtout les joyeux frères d'Escars, le baron de Roll, Gonzié, évêque d'Arras. Le comte d'Artois, disait-on, confie les soins de sa politique à Galonné, de l'organisation militaire à Mirabeau le jeune, des intrigues à Gonzié et à M. de Yaudreuil.
Les princes ne s'accordaient entré eux que lorsqu'il s'agissait de blâmer leur aîné, le malheureux roi.
Les seigneurs de moindre importance se retrouvaient dans les salles des Ïrois-Gouronnes, du Sau\age ou de l'Empereur romain.
On devisait sur les événements du jour, on allait cavalcader autour de la place Glémcnt. Les heures de découragement et de misère n'avaient pas encore sonné.
C'était une vie de fêtes et d'illusions, dans laquelle on se plaisait à faire assaut d'esprit.
11 nous est resté, grâce à l'Almanach des Émigrants, édité en volume à l'Imprimerie des princes, un spécimen
fort curieux de la littérature à la mode, remplie de gaieté, de frivolité, d'illusions, de rodomontades, avec parfois une pointe de sentiment. C'est bien le journal du chevalier français, à la manière du vicomte, posant en principe que « l'aristocratie est un baptême ». Le volume a pour épigraphe :
Jeunes héros, volez où l'amour vous appelle. Vengez Dieu, les autels, la noblesse et les lys; De tous les scélérats purgez votre pays Et revenez brillants d'une gloire immortelle!
Les membres de l'Assemblée du côté gauche, Bailly et sa femme (surnommés Coco et Cocotte), Mme de Staël, y sont particulièrement tournés en ridicule au milieu de chansons, d'épigrammcs, de pots pourris satiriques.
On trouve souvent des romances plaintives : une épître de Louis X\ I à sa noblesse, un refrain « A tes pleurs, reine chérie, que ne puis-jc mettre fin », sur l'air « Que ne suis-je la fougère » ou encore « Quand le comte d'Artois viendra », sur l'air « Quand le bien-aimé reviendra ».
Puis à côté, les stances d'une femme qui a perdu son amant parce qu'il était démocrate.
Cesse de régner sur ma vie
Tu n'e> plus digne de mon cœur,
Ta fatale démocratie
A mis un terme à mon bonheur.
Enfin une chanson sur le cheval blanc de Lafavetle, faisant allusion à la conduite du général les 5 et 6 octobre. Air: « L'avez-vous vu, mon bien-aimé. »
Le connais-tu le cheval blanc
Que monte Lafayettc
Qu'il connaît bien du commandant
La bravoure discrète;
Quand il faut voler au combat,
Doucement il presse le pas.
LE vicoMTi:, gi:.m:hal a l"aumi';e de condé 33()
Kt le héros,
Ceint des pavots
Qu'il cueillit à Versailles,
Précisément
N ient au moment
Où linit la bataille.
Avec leurs petits airs vieillots, leurs allures de jeux d'esprit militaires ou de bergeries politiques, tous ces vers sentent bien leur xviii^ siècle ; la chanson suivante nous semble infiniment moins démodée, bien que le renchérissement des choses en ait quelque peu altéré le refrain :
Pour les dix-huit francs qu'on lui donne, Plus d'un député déraisonne
A tous moments.
Dans ce Sénat que va-t-il faire?
Il va gagner à l'ordinaire
Ses dix-huit francs.
La muse des aristocrates se taisait souvent pour laisser place aux anecdotes en prose.
On racontait que Mme de Staël disait modestement que tous les ouvrages de son père étaient immortels. « Ah ! Madame, s'écria un jeune homme en la fixant, c'est impossible, car j'en connais de bien fragiles ! »
Une autre fois, ce placard humoristique réjouissait les passants :