THÉÂTRE DU MA^ÈGE
« On annonce que la clôture de ce spectacle se fera incessamment par La France sauvée, tragédie en 5 actes de MM. d'Artois et Condé.
« Cette pièce sera suivie des Emigrés à Paris, opéracomique en un acte, paroles du vicomte de Mirabeau, musique de Bouille.
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« Le spectacle sera terminé par iiu charmant ballet de la composition de Bender, dans lequel M. de Beauharnais et autres danseurs de même force exécuteront les pas les plus difficiles. Plusieurs puissances étrangères doivent honorer ce spectacle de leur présence. La livrée n'entrera pas, même en payant. »
A côté de ces jeux d"esprit, frivoles et sans portée, il } avait un journal sérieux, dans lequel écrivit Suleau pendant les quelques séjours qu'il fit à Coblentz.
Un de ses articles, composé en novembre 1791, est comme le miroir des vœux, des espérances et des antipathies de l'émigration.
L'auteur v fait appel aux souverains étrangers pour les engager à protester contre la Constitution. « Il faut tarir le torrent dans sa source. »
La contre-Révolution ne lui semble faire aucun doute. il se préoccupe seulement de la manière dont il faudra
ensuite gouverner.
Le jacobinisme lui paraît une maladie passagère, « une oro^ie dont le déofoùt et le ridicule feront iustice », mais ce qu'il redoute, « c'est une monarchie à l'anglaise : le roi automate, les deux Chambres, le clergé politiquement écrasé, la noblesse anéantie pour l'avantage de quelques chefs qui sacrifient leurs ordres, le tiers Etat plus opprimé, plus foulé, que par les vexations des anciens ministres et les rapines des gens de Cour. C'est le système le plus terrible, le plus avilissant, le plus désastreux de toutes les aristocraties. »
Suleau semble demander aux puissances un appui moral, plutôt qu'une intervention armée ; il voudrait un revirement doux et paisible de l'opinion publique, il loue les princes émigrés d'attendre encore pour mettre en mouvement « ces cohortes innombrables de sujets vaillants et fidèles, qui les environnent et qui représentent une force urabondante, pour subjuguer les factieux ».
LE VICOMTE, GÉNÉRAL A l'aRMÉE DE CONDÉ 3/i I
Il se figure que « les princes ont reçu la soumission dos braves légions de l'intérieur, dont le repentir semble avoir doublé le courage ». Il promet « pardon et oubli pour les égarés ». Sauf quelques rigueurs exemplaires. « ïu seras donc pendu, mallieureux Lafayette ! Pendu également, Philippe-Egalité ! »
M. de Fcrsen, dont toutes les pensées allaient vers la malheureuse reine, jugeait bien autrement les choses.
Il rapporte que « le rassemblement à Coblentz est l'norme et elTrayant, les intrigues qui se forgent absolument diaboliques. Rien n'est secret, tout le monde veut tout savoir, les folies que ces gens peuvent faire sont incalculables. La ville fourmille d'envieux et d'oisifs dont 1 unique métier est de dénigrer. Le nombre des dames et des mirliflores augmente sans cesse. C'est la cour du roi Pétaud, ajoutait le vicomte, il y a là l'état-major d'une troupe de huit mille hommes. »
En effet, l'armée en formation donnait le spectacle d'une bizarre réunion. Il y avait d'anciens officiers, des magistrats,. des bourgeois môme, qui s'étaient associés à la cause, soit par vanité, soit par conviction. On les rencontrait par la ville, le fusil sur l'épaule ou pansant leurs chevaux. Malgré les grands principes dont ils se targuaient, la plupart étaient fort libertins. Boniface, qui ne saurait être accusé de malveillance à leur égard, mais qui avait le don de trouver toujours heureusement, ce que de nos jours nous appelons <( la formule », écrivait :
« Ici, il y a une Cour sans roi, une armée sans soldats, un état-major sans armée, des artilleurs sans canon, un Conseil sans tète, des Parlements sans magistrats, et pour les spectateurs, beaucoup d'ennui sans plaisir. »
Le jeu était une des plaies de cette vie d'attente, d'ennui et d'oisiveté, il fallait même chasser parfois du fantôme d'armée les gentilshommes tropchargés de dettes d'honneur.
L'électeur de Trêves délivrait des lettres de cachet et on
était bel et bien enfermé dans la forteresse ou les prisons de Coblentz.
Les princes allemands se montraient également très rigides observateurs de la loi contre le duel.
« Nous avons pour ce fait, écrit le vicomte, trois officiers très braves et qui nous étaient indispensables sous les arrêts du bailli de Lorrach. M. Leclerc a été tué en duel. On a eu pitié de son fils, et bien cpi'il n'ait cjue neuf ans, on l'a nommé sous-lieutenant dans la légion des princes. »
Autour du prince de Condé, tout était plus sérieux et militaire : à A^ orms, les aristocrates français méritaient bien le surnom d'Émigration armée. Ln nouveau corps de trois cents nobles fut organisé par le comte de Bussy et prit le titre de Chevaliers de la Couronne. Après le lo août, un nombre considérable d'anciens officiers devait encore venir le grossir.
Dès la fin de décembre 1791, Condé avait autour de lui trois mille gentilshommes ; les soldats supportaient gaiement les privations, et ceux qui tombaient par trop dans la misère, acceptaient seulement les subsides des princes : !\D francs par mois pour les compagnies à pied, ^5 francs pour celles à cheval.
Mais les magistrats de AA orms, craignant les ressentiments des révolutionnaires demandèrent à Condé de quitter le pavs. Il alla se fixer dans la petite principauté d'Ettenheim, appartenant au prince de Rohan, évèque de Strasbourg. Il y passa l'hiver 1791-1792, puis au printemps il porta ses cantonnements à Bingen sur le Rhin, entre Mayence et Coblentz.
Ainsi que les deux autres princes, Condé avait une compagne d'exil, mais on lui accordait le titre et le rang d'épouse non recx)nnue. La séduisante Mme de Monaco avait encore grand air et était restée belle, malgré ses quarante
ans. On ne
pou
ait, dit Goethe dans la campagne de
France, rien voir de plus i?racieux que cette blonde vive»
LE VICOMTE, GÉNKIIAL A l'aRMÉE DE CONDÉ 3,^3
line et charmante, elle était bonne et dévouée et ne tarda pas à vendre ses diamants et son argenterie pour payer les fournisseurs de l'armée. Depuis longtemps, elle vivait séparée de son mari cl s'était attachée au prince de Condé.
Les principaux officiers étaient fort heureux d'être présentés à la princesse de Monaco. Ils allaient aussi faire leur cour à la fille de leur chef ; la princesse Louise-Adélaïde de Bourbon ^
On la surnommait « la belle Condé » ou encore « la déesse blanche à face ronde » et on ajoutait « ses passions généreuses illuminent sa beauté. C'est une des femmes les plus exquises de ce monde c[ui s'effondre «.
Le poète Dorât lui avait dédié ces vers :
Fille du St}x, que le temps se repose Et qu'il s'endorme au bruit de vos fuseaux. Hébé Bourbon est du sang des héros Et le laurier doit garantir la rose.
Le vicomte de Mirabeau était en relations constantes avec cette princesse ; il aimait à échanger avec elle ses vues et ses espérances. « Qu'elle est bonne, écrivait-il. Elle aime tant son père. x\li ! qu'elle est digne du nom de vraie Bourbon. »
Il fit connaissance du duc d'Enghien de façon assez singulière.
« L'autre jour, conte-t-il à sa femme, je rencontre ce jeune prince à Payerne. Il arrive avant les autres, entre dans la cuisine où j'étais et me souhaite le bonjour. Je ne le reconnais pas et veux l'embrasser, croyant embrasser M. d'Autheuil. Il s'y prête delà meilleure grâce du monde^ en me disant : comment M. de Mirabeau ne me reconnaît pas, le sixième aristocrate du royaume ! Je réfléchis un moment, imaginant qu'il comptait le roi. Il reprend: le