I. Aî'chives de la fiuerre
« Le prince de llohcnlohe marche sur la Sarre et nous sur Strasbourg. Si nous n'y trouvons que ce que nous avons vu à Landau, je suis au désespoir. »
Le lo août, tout le corps de Condé passe sur la rive ■droite du Rhin et se porte à Philipsbourg ;
Le 1 1, il est à Blankenlick ;
Le 12, à Ettlingen ;
Le i3, à Rastadt :
Le i5, à Bûhl, où l'on séjourne trois semaines.
C'est pendant cette période d'inaction que le vicomte, fatigué de son oisiveté, s'avise d'un fâcheux coup de tète. 11 passe le fleuve avec soixante hommes, vers onze heures du soir, arrive en France tout à fait à l'improviste, se porte dans un village où il existait un club de jacobins, enlève les membres du club, le maire patriote du pavs, et revient avec ses prisonniers.
Il laisse pour adieu des Aers rovalistes dans le corps de garde.
Cette aventure ne fut pas approuvée par le prince de Condé : il la raconte ainsi au duc de Bourbon :
2 2 août 1792, « Mirabeau m'a fait une équipée pour laquelle je l'ai destitué du commandement de son poste et mis aux arrêts dont il n'est sorti qu'aujourd'hui. Imaginez-vous que, contre mes ordres, il a passé le Rhin une nuit avec les hommes, a tué deux sentinelles, ramené des prisonniers sans avoir essuvé un coup de fusil.
a On ne peut s'empêcher de dire que cela est vigoureux et que cela prouve comme ces gens se gardent. Je ne l'ai pas moins puni comme je le devais, pour manque de subordination. C'est un brave homme, mais une tête bien dangereuse. »
L'armée de Condé continuait à rester dans l'inaction, cependant un nouveau passage sur la rive gauche du Rhin
LE VICOMTE, GÉNÉRAL A l'aRMÉE DE CONDÉ 38 F
se préparait, une partie de l'armée devait traverser sur lo pont de Rheinfeld et le reste avec des bateaux en dessousde Lauterbourg.
Ce fut seulement la nouvelle de la bataille de Valmy et de la retraite des Prussiens qui, le 20 septembre, amena un contre-ordre définitif.
A la fm d'août, le vicomte se trouvait sur la route do^ Rastadt à Holbofen. Il écrit: «Nous avons tué six patriotes et un malheureux paysan : nous n'avons eu personne de touché. »
Son désir est grand d'embrasser sa femme et son fds ; « croyant à ce talisman-là », a^ant d'aller aux coups de fusil, il les supplie de venir le rejoindre à Offenbourg et ajoute à sa lettre :
« On n'a pas de nouvelles de la reine ni de Mme Elisabeth. Condé est pris, ^ alenciennes sommé. Mon coquin d'ancien régiment y est. Envoyez-moi 6 à 7 quintaux de plomb en lingots.
Puis il passe deux heures en conférence avec le prince Esterhazy qui lui conseille d'aller à Fribourg, tandis qu'il le supplie de lui laisser passer le Rhin. Évidemment il dut tenter une nouvelle expédition, qui avorta encore, puisqu'il dit le i''' septembre, dans sa dernière lettre à sa femme :
« Eh bien, ma bonne amie, nous n'avons pas réussi, mais mon étoile a encore prévalu. Nous n'avons pas eu un homme touché. La légion est invulnérable.
« Je crois que j'aurai ordre de continuer ce soir:
« La nuit d'hier a été bien belle : du tonnerre, des. éclairs, du canon, du fusil, malheureusement mes ennemis jouiront de ma petite mésaventure. »
Mais les soucis, les revers, les mécomptes, aussi bien que les succès et la gloire, allaient prématurément s'évanouir dans la mort.
Étant à Grùningen, le 16 septembre 1792, le prince de Condé écrivait à son fds :
382 LE VICOMTK DE :\I1RABEAU
« Je ne vous dirai qu'un mot aujourd'hui. ^ ous serez sûrement étonné et affligé de la triste nouvelle que je vais vous apprendre. Après huit jours d'une fièvre ardente, à la veille de jouir du fruit de trois ans de courage et de travaux, le malheureux vicomte de Mirabeau a succombé hier à une attaque d'apoplexie.
« Nous le pleurons de toute notre àme, et c'est une perte plus grande que l'on ne croit, dans le moment où nous sommes. Sa légion est dans la douleur et l'abattement. »
A la même date, dans une autre lettre au comte de Foucquet, Gondé dit encore :
« Nous pleurons de toute notre àme, et nous enterrons demain le malheureux vicomte de Mirabeau *. »
Le pauvre Boniface n'avait pas encore 38 ans. Son acte de décès et le récit du prince accusent une attaque d'apoplexie. MM. de Loménie, au contraire, dans leurs savantes études sur la famille Mirabeau, pensent qu'il a péri dans une rixe, à la suite d'une orgie; et M. Lucas Montigny affirm;^ tenir de Mme du Saillant, qu'il se serait enferré dans l'épée d'un officier en luttant, pour l'empêcher d'entrer chez lui pendant qu'il était aux arrêts.
Quant au Courrier de Strasbourg, il le fait mourir d'une fièvre chaude, victime de ses excès, et ajoute cette courte oraison funèbre : « Quelle perte pour les marchands de vin ! »
On a retrouvé à Fribourg des images et aquarelles le représentant avec ses compagnons de fête, entouré de verres et de pipes. Mais ces habitudes fâcheuses ne sauraient indiquer ou prouver une fin tragique. On en reste aux conjectures.
Le prince Esterhazv, qui représentait l'empereur, fit rendre au vicomte de Mirabeau de grands honneurs militaires. Le 17 septembre, il conduisit lui-même le deuil avec le prince de Condé.
I, Heures des trois derniers princes de la maison de Condé, Crétineau-Joly.