‹ Le Vicomte de Mirabeau (Mirabeau-Tonneau) 1754-1792 --Chapitre 35 sur 47 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Derniers rêves de gloire.

Sommaire : Transformation de la politique européenne. — La guerre est déclarée et le vicomte entre en campagne le i^r août 1792. — Il pénètre en France sans ordre et enlève un poste de jacobins. — Il meurt à Fribourg le i5 septembre 1792. — Son fils est dépossédé de la légion qui porte son nom. — Conclusion.

Dans sa lettre au vicomte, le prince de Condé avait fait preuve d'idées de sagesse et de sentiments de modérations, mais les frères du roi se laissaient aller à leurs penchants égoïstes, ils accumulaient les maladresses diplomatiques, en y joignant une absence de méthode, un défaut d'énergie, qui achevaient de mettre à néant l'entreprise de leur armée. Les aristocrates ne raisonnaient guère davantage. Bien plus que l'intérêt de leur patrie et même celui de leur roi, ils souhaitaient le retour aux traditions violées, ils pleuraient leurs privilèges si généreusement, mais si inconsidérément abandonnés, et comptaient toujours avec naïveté sur l'appui effectif des souverains.

Quant au vicomte, il demeurait exaspéré du manque d'entrain et de vigueur de tous les rois de l'Europe. Il n'y a décidément que Catherine qui ait des c..., clamait-il, avec la gauloiserie brutale et l'audace rabelaisienne qui lui étaient chères.

A Paris, on maudissait chaque jour davantage la politique des émigrés, Rivarol s'exprimait ainsi ^ :

i. Mémoires secrets pour le roi.

c. Les cmigrants, sans s'en douter, ont donné, jusqu'ici^ un grand degré d'énergie à l'Assemblée. Ce sont les terreurs qu'ils inspirent qui rallient tous les cœurs et tous les esprits autour du Corps législatif. En effet, si les émigrants étaient rentrés depuis six mois, et si les Français étaient sans crainte à cet égard, il n'est pas douteux que l'Assemblée nationale n'eût éprouvé de grandes avanies depuis longtemps, et ces avanies auraient tourné au profit du trône. J'observerai encore que les princes sont peutêtre plus séduits par les propos de cette noblesse ardente qui les environne et par la tournure héroïque et romanesque que leur donne leur position-, que par les promesses des puissances étrangères.

ce II est probable que ces puissances n'accorderont aux princes émigrés qu'un secours au-dessous d'une si vaste entreprise. Elles donneront de quoi tourmenter la France, et non de quoi la retourner. »

La reine, partageant bien ces sentiments, écrivait au comte de Fersen à Coblentz : « Les Français sont atroces de tous les côtés. Il faut prendre garde que si ceux d'ici ont l'avantage et qu'il faille vivre avec eux, ils ne puissent rien nous reprocher. Mais il faut également penser que si les autres, là-bas, redeviennent maîtres, il faut qu'on puisse ne pas leur déplaire. »

De leur côté les émigrés avaient été indignés d'apprendre que le roi avait accepté la Constitution ; les princes voulaient protester contre un acte, « qui ne pouvait être que le résultat de la contrainte, et qui aurait pour effet de faire aliéner par le roi des droits dont il n'était que l'usufruitier. Aucune défense de Louis XVI ne les empêcherait de suivre la ligne qui leur semblait indiquée par l'honneur, persuadés qu'ils obéissaient aux véritables commandements de leur souverain, en résistant à ses défenses extorquées. »

En réalité, le plan secret des Tuileries était : de se rallier provisoirement à la Constitution, dont l'expérience ne

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larderait pas à démonlrcr les vices; d'éviter à tout prix (|ue Monsieur ne fût reconnu comme régent ; de n'espérer enfin le salut que des puissances étrangères, non par la guerre, mais par la menace de la guerre, qui amènerait la contre-Révolution à l'intérieur ; et par la convocation d'un congrès, où les souverains alliés déclareraient ne pas vouloir s'ingérer dans le gouvernement de la France, mais exigeraient cependant la révocation de tous les décrets attentatoires à l'autorité du roi.

Marie-Anloinctle, surtout, fondait tout son espoir dans la réunion de ce congres, qui devait intimider les jacobins. Voyant son frère hésitant, elle écrivit elle-même dans ce sens à Catherine, au roi d'Espagne, de Suède, et fit écrire par Louis XVI au roi de Prusse, afin de lui montrer les dangers que courait le trône et les écueils de la politique suivie par les émigrés.

Une circulaire officielle fut adressée ensuite à toutes les Cours d'Europe, pour notifier la sanction de la Constitution par le roi. Elle flattait l'esprit temporisateur de Léopold, et fut bien accueillie à Vienne de même qu'à Berlin, C'était un prétexte pour colorer l'inaction des puissances. L'empereur ouvrit de nouveau ses salons à notre ambassadeur et admit dans ses ports notre pavillon national.

Mais pendant que ce revirement semblait sincère en Autriche et même en Prusse, Léopold mourait en trois jours d'une attaque de dysenterie.

Le parti de l'émigration avait été fort irrité par ses lenteurs. «Il succombe, disait Suleau, avec une pétulance qui n'était pas dans son caractère. C'est le seul impromptu que de sa vie il ait fait. ^)

Puis en Suède, Gustave III, l'ami le plus sincère des aristocrates, tombait sous les coups d'un assassin.

Voici les détails de cette tragédie racontée par le vicomte lui-même :

« Un oflicier de sa garde, à qui il avait fait grâce il y

a deux ans, a dans un bal masqué tire sur le roi à bout portant un coup de pistolet à vent, dont il est grièvement blessé. On a enlevé de la blessure une balle mâchée €t un clou. On espère que la plaie n'est pas mortelle. Il a montré un grand courage, a donné sur-le-champ les ordres les plus sages, a défendu qu'on fît partir aucun courrier avant vingt-quatre heures, a réglé son conseil de régence pour son fils qui a quatorze ans, et a fait arrêter trente-quatre personnes, ainsi que l'assassin. Il est affreux d'imaginer que c'est l'ordre de la noblesse qui a formé <:ette infâme conspiration. On craint bien que les princes, déjà pusillanimes, ne soient frappés de cette nouvelle catastrophe. La peur gouverne aujourd'hui le monde. Puis la lettre continue sur la politique générale :

« Cela n'est plus une fable que vingt mille Russes sont en ce moment embarqués et attendent que la mer soit praticable. M. de Brader, envoyé de l'impératrice, est à Londres pour demander le passage de la Manche pour la flotte russe. Six mille kalmoucks se mettent en marche et viendront par terre. Il faut six semaines, si l'événement 'de Suède ne change rien à ce plan.

« La petite armée de Prusse est évaluée à quatre mille hommes. Ils vont avoir la permission de camper sur la ^loselle, en avant de l'électoral de Trêves.

« Madame quitte Coblentz et aussi Mmes de Balbi et de Polastron. Plus de femmes. Il vient d'arriver deux compagnies de Bretons, le sac sur le dos, l'hermine au collet ; je ne connais rien de si respectable. Le comte d'Artois leur a dit qu'il partageait leurs peines. Ln a pris la parole :

« Monseigneur, tout cela n'est rien; donnez-nous du pain, des armes, et montrez-nous le grand chemin de Paris. Nous avons tous versé des larmes. On ne se fait pas idée du contraste de ces braves gens crottés jusqu'aux oreilles, et des mirliflores à chevaux anglais qui vont les Toir passer.

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« Le roi de Suède a clé averti le matin du jour de son assassinai par une lettre anonvme, de ce qui devait lui arriver. Il a méprisé la vie, a été au bal et a allccté d'y être moins accompagné que de coutume. La témérité de ce genre peut être permise à un particulier, mais un roi qui, peut-être, tient en main le sort de l'Europe, c'est folie.

« Le coup a été reçu au côté, il y a eu une cote cassée. »

Dans la lettre du 4 avril, Mirabeau dit encore : « On a reçu un courrier. Le roi de Suède est bien ; la plaie est belle ; on espère que cela ne sera qu'un stimulant de plus pour son énergie. »

Lorsque ses bonnes nouvelles arrivaient à Coblentz, Gustave était mort depuis six jours. La victime d'Anckarstrôm, le plus pur soutien de l'aristocratie française, disparaissait sous les coups d'une conjuration de la noblesse, mécontente d'avoir vu ses prérogatives considérablement amoindries en 1773 et en 1788.

Dès le mois d'octobre 1791, Brissot, qui dirigeait le comité diplomatique, avait proposé de déclarer la guerre à l'Europe, au milieu des applaudissements de l'Assemblée « accablant d'outrages trente rois et souverains ».

Isnard, plus optimiste, assurait les députés que les grandes puissances conserveraient la neutralité et que « les peuples s'embrasseraient bientôt à la face des tyrans détrônés, de la terre consolée et du Ciel satisfait ».

Mais les ministériels et les girondins, après avoir été très opposés aux idées belliqueuses, commençaient à s'y rallier pour lutter de popularité avec les Jacobins. Gensonné proposa, au nom du comité diplomatique, de sommer l'empereur de renoncer à toute entreprise contre la Constitution et de l'obliger à soutenir la France contre les autres États. Le 6 novembre, Xarbonneest nommé ministre de la Guerre ; trois armées se réunissent sous le commandement de Rochambeau, Luckner et Lafayette. Le 20 janvier,

l'Assemblée adopte la motion de Gensonné et décide que le roi déclarera la i^aierre à l'empereur si la France n'a pas satisfaction avant le i*^' mars. De tous côtés on en est venu à souhaiter la lutte armée, avec des vues et des espérances diiTérenles. L'empereur écrit cependant à sa sœur qu'une rupture comblerait les vœux de l'Assemblée, qu'il pré fère temporiser encore et se tiendra sur la défensive en armant 6000 hommes dans le Brisgau.

Narbonne est promptement remplacé par Dumouriez et le nouveau ministre accentue encore l'hostilité contre les puissances : le 20 avril, le roi se rend lui-même à l'Assemh\ée afin de proposer la guerre, qui est déclarée aussitôt au roi de Hongrie et de Bohème. Le nouveau roi de Honî?rie, François II, voulait suivre la politique de son père, conforme aux vœux secrets de Louis X^ I, c'est-àdire la médiation conciliante des souverains, plutôt que leur intervention violente ; mais il n'avait pas l'autorité de Léopold, et la direction du mouvement passa à la Prusse, dont l'attitude semblait de plus en plus favorable à la contre-Révolution .

Le 26 mai, M. de Bouille se rencontra avec le roi de Prusse et Bruns^vick, le nouveau commandant en chef, dont le caractère ambitieux et retors devait si souvent nuire à l'entente générale.

L'entrevue eut lieu à Magdebourg.

11 s'agissait d'organiser la campagne. On voulait agir en dehors des princes français, parce qu'on craignait leurs prétentions et leurs bavardages, de même que l'exemple de l'insubordination qui régnait dans leurs camps, non seulement entre les grands chefs, mais aussi parmi les autorités de second ordre.

Frédéric-Guillaume accepta pourtant la coopération des émigrés. Il fut décidé qu'il y aurait trois corps,

i"* 10 000 hommes sous les ordres des princes devaient déboucher en France dans le? Ardennes avec les Prussiens.

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2° 5 ooo hommes aux ordres du prince de Condé demeureraient allachés au corps autrichien sur le Rhin.

3° 5 ooo liommes, ayant pour chef le prince de Bourbon, seraient chargés avec un corps autrichien d'assurer la protection des Pays-Bas.

On devait fournir aux Français le pain, les fourrages et 200 000 florins.

A cette nouvelle, l'irritation fut immense à Coblentz. On sut mauvais gré à Bouille de sa négociation. 11 se rendit cependant au plus vite près des princes, leur dire les déterminations qui avaient été prises, et il osa même leur exprimer brutalement sa pensée au sujet de leur armée. Il n'y manque, disait-il, que deux choses : « du canon et de la discipline. »

Les émigrés trouvaient bien pénible de voir les étrangers prendre le rôle prépondérant, et d'être réduits à servir sous leurs ordres, au lieu d'obéir directement « aux descendants de saint Louis ». « Quand viendra-t-il, soupirait le vicomte, ce jour tant désiré, où nous suivrons le panache des fds de Henry lY ! »

En attendant, un grand arsenal était organisé à Neu- •wied au bord du Rhin, et sur la façade, on mettait une grande inscription avec ces mots : Vivent le roi de France, les frères de Sa Majesté, Mgr le prince de Condé et le comte de Neuwied !

Mais l'argent manquait toujours. Galonné en était réduit à faire de faux assignats. Le désespoir allait s'emparer des grands chefs, lorsque le roi de Prusse fournit 4oo ooo francs et la Cour de Madrid un million.

Louis XVI espérait toujours une solution pacifique ; il tenta un dernier effort en envoyant Mallet du Pan en ambassade, d'abord aux souverains pour réclamer une simple médiation sans hostilités, ensuite à ses frères, afin de les exhorter à laisser à la lutte imminente son caractère de guerre étrangère. Sauf le malheureux roi, tous maintenant

voulaient en venir aux armes. La coalition entra en France le 12 août.

Bouille venait d'être écarté par la volonté de.s princes el par BrunsAvick. On lui gardait rancune de ne pas avoir averti les frères du roi au moment de l'aiTaire de Varenne, et on ne lui pardonnait pas le rôle qu'il avait joué à Magdebourg. Jadis, Bouille avait été fort bien accueilli par Gustave II qui l'avait engagé à prendre du service en Suède ; depuis la mort de ce souverain et la disgrâce qu'il venait d'éprouver dans le rang des aristocrates, il était décidé à s'engager comme simple volontaire dans l'armée de Condé. Mirabeau raconte ses mécomptes dans les lettres du 1 5 et du 17 juin, datées de Mayence :

« Quant à M. de Bouille, il est mécontent et le dit tout haut » de ce qu'on a voulu le mettre en ligne dans l'armée de Coblentz. Il n'est pas content non plus du maréchal de Brunswick et veut servir comme volontaire. Il trouve qu'on fait beaucoup de sottises et m'a répété souvent : « Je suis malheureux, j'ai voulu sauver mon roi, j'ai échoué î Un autre roi me prend en affection. On l'assassine ! »

« M. de Bouille est brouillé avec les princes, il a assemblé ses aides de camp, leur a dit cju'il ne serait pas employé et qu'il leur conseillait de prendre parti dans la compagnie des gentilshommes. Lui, va servir comme simple volontaire dans l'armée du prince de Condé. On blâme les princes de perdre un si bon officier, et d'avoir donné à cet incident une publicité irrémédiable. J'ai eu trois heures de conversation avec M. de Bouille, dont une avec Mallet du Pan en tiers, ce dernier, qui est rédacteur du Mercure, connaît bien Paris, la situation des partis, celle du roi, laquelle selon lui est extrêmement eff'rayante. Et je la crois telle, d'après son aperçu. »

« Le parti Brissot-Condorcet, mené par l'abbé Sieyès, veut un changement de dvnastie, pour nous mener plus tard à une République. Le parti Pétion-Robespierre-Ma-

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iiLiel veut une République sur-le-chanip. Les premiers auraient le désir de faire passer la Loire au roi, les seconds souhaitent de s'en défaire dans un mouvement populaire. Les Lametli et les Barnave sont en discrédit dans tous les partis, et ne sont pas aussi épouvantés qu'ils devraient l'être de tout ce qui passe aux frontières. Celles de France sont pour eux celles de la Chine. Ils comptent au reste se réfugier aux États-Unis et considèrent ce pays comme leur dernière ressource.

« On dit que le duc de Chartres est aide de camp de \oailles à Colmar, et qu'il a donné ordre de commencer les hostilités avant que nous ne soyons en mesure. »

Le 17 juillet 1792, comme diversion à de si sombres pensées, le vicomte se plait à faire à sa femme un récit détaillé d'une entrevue, aussi flatteuse pour lui qu'intéressante pour sa cause :

« Je sors, dit-il, de chez le roi de Prusse, c'est-à-dire de laudience particulière qu'il m'a accordée, enchanté de lui à tous les égards. D'abord on m'a rendu tous les honneurs dus aux officiers généraux, puis le grand maréchal m'a fait beaucoup d'accueil en public et m'a questionné sur moi et sur ma légion.

« Tout le monde voulait me connaître, c'était à qui m'aborderait. C'était assurément pour voir la bête curieuse. Le roi m'a donné une audience particulière avec plus de prévenance que n'en mettrait un commis de bureau.

« Voilà notre conservation :

« Je suis enchanté, Monsieur, de faire connaissance avec <( quelqu'un, qui a aussi bien mérité de sa patrie et de son roi.

« — Sire, mon nom n'est pas un auspice favorable pour « être présenté à Votre Majesté,

« — Pourquoi donc, c'était celui d'un homme de beau- <( coup d'esprit, qui en a mésusé, et c'est celui d'un homme « de grand courage, qui en usera bien.

« — J'espère être bientôt à même de justifier la bonne

« opinion qu'a bien voulu prendre de moi Votre Majesté.

« — Tout homme a ses passions. Votre frère avait celle « de gouverner les États. Il désirait gouverner les miens. « Je ne m'en suis pas soucié. L'événement a prouvé que « je n'avais pas tort.

« Dès le lendemain de la mort du feu roi, il me donna des conseils'. Je l'en remerciai, seulement je le dispensai de l'exécution. 11 se fâcha, je n'v pouvais que faire, mais je crois qu'il eût changé.

« — Sire, il était despote dans l'àme. Comme Erostrate, « il eût brûlé le temple d'Ephèse pour faire parler de lui. « C'est ce que je me suis permis de dire à quelqu'un, ve- « nant, au mois de novembre 1785, me faire part du pro- « jet de Monsieur qui consistait à en faire un premier u ministre, il me demanda mon avis. — Dans i5 jours, « lui répondis-je, si ce projet s'exécute, le roi sera plus « despote que le sultan Achmet... ou M. de Mirabeau sera « pendu. Je parierais double contre simple pour ce dernier ce événement, car le roi aura démuselé la bête féroce et il « en sera mangé.

« — Votre frère était comme tous les Encyclopédistes. « Lisez Jean- Jacques, d'Alembert, et tous leurs rêves, vous « verrez qu'ils sont despotes et qu'ils veulent que nous « sovons esclaves de leurs idées, de leurs principes, des « conséquences qu'ils en tirent.

« — Ces rêveries ne sont pas, comme celles de Saintce Pierre, celles d'un homme de bien. Mais sans la persé- « vérance de Votre Majesté, nous serions victimes de leurs « spéculations.

« — Oui, j'ai travaillé de mon mieux à réunir les esprits « vers le danger commun.

« — Tous les bons Français savent ce qu'ils doivent à « Votre Majesté. Je suis bien heureux d'être l'un des pre-

I . On sait que le grand Mirabeau fit un séjour en Prusse en 1787.

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« miers, à mettre à ses pieds l'hommage de leur recon- « naissance.

« — Je tâcherai de mériter leur estime et leur contiance. « Leur cause est celle des rois. — Oui, sire, et celle de « l'honneur.

« — Vous avez un heau corps, bien en état de servir. « On m'en a dit beaucoup de bien.

« — 11 ne s'est soutenu que par vos bienfaits, et il les « implore de nouveau par ma bouche.

« — Soyez tranquille. Vous ne serez pas oublié. Mais la « guerre exige le secret et celle-ci plus qu'une autre. Je « crains bien les nouvelles du il\, surtout pour la reine, c. J'attends avec impatience le courrier qui m'en donnera. « Il y aura bien des vengeances à exercer. Nos troupes « sont trop policées pour le meurtre et l'incendie, mais « nous aurons des Croates et des Cosaques pour les exécu- « tions.

« — On m'a fait trembler ici, sur le projet de ne pas « employer les émigrés.

« — Oui, mais cela ne regarde pas les corps formés ; c< du reste nous allons arranger tout cela à Mayence. Léopold « m'a reçu à Pilnitz. Je recevrai François à Mayence. N'y « viendrez-vous pas. J'y serai jeudi, venez-y.

« — Les bontés de Votre Majesté ne me permettent pas « de balancer. J'y serai vendredi.

« — Vous souperez ici — je suis enchanté d'avoir fait « avec vous une connaissance que je désirais. »

« Le soir, le roi m'a longuement parlé encore, tète-à-tête, de l'Assemblée nationale et de l'Alsace. 11 m'a demandé si je connaissais bien ce pays et m'a fait pressentir que nous entrerions par là. »

De Mayence, le 21 juillet, le vicomte nous raconte l'entrevue des deux souverains.

« J'ai été reçu à merveille et encore jalousé cruellement. L'empereur m'a dit des choses charmantes et l'Impératrice

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également. L'archiduc Charles a enchéri. Le roi de Prusse a fait publiquement mon éloge.

« il y a eu encore une scène fort vive entre Mgr le prince de Gondé et le maréchal (de Brunswick) en plein conseil : Le malheureux maréchal est jaloux du prince et de M. de Bouille, il le serait du succès et de la gloire d'un caporal : décidément les Français ne seront pas indépendants. — 5ooo hommes dont nous sommes — se rendront en Brisgau sous les ordres du prince Esterhazy qui commande une division de l'armée du Hohenlohe campée près de Fribourg. Nous serons là avec le prince de Condé en sous-ordre.

« Mgr le comte d'Artois ira avec le duc de Brunswick et loooo Français commandés par un général prussien, oooo autres avec le maréchal de Broglie en Brabant. Demain le manifeste. Les princes français sont mécontents. Le Galonné encore plus. Les princes n'ont point été admis ici et n'y ont pas paru. Il y a eu disputes d'étiquette, bêtises, bal, illuminations, parures. Tout s'en va demain. Le roi de Prusse va à Bingen. Il passera sa revue le 26. Si tu voulais, ma chère amie, te déterminer à venir, tu serais bien reçue.

« L'armée prussienne qui marche est bien belle, trois fils de rois y servent dans le grade de capitaine et onze princes dans celui de lieutenant. Ge qui nous retarde est un serment exigé par le roi de Bohême, accordé, dit-on, par M. de Polip:nac, et je crains bien par M. de Bouille, visà-vis du roi de Prusse. Les princes français ont désavoué ces messieurs. Ge serment consistait à jurer fidélités aux rois de Boiiême et de Prusse jusqu'au moment où ils rendraient aux troupes leur légitime souverain. Sous cette condition, ils consentaient à paver. M. de Bouille est un des commissaires, par où devait passer l'argent. »

Avant de se séparer, les souverains avaient confié à M. de Limon, recommandé par M. de Galonné, la rédaction d'un manifeste à la nation française, Mallet du Pan étant

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venu au nom de Louis XVI supplier les princes de le faire paraître avant aucune hostilité.

^I. de Limon écrivit une page cxtrcmenient violente et maladroite, le duc de Brunswick en demanda la revision. Dans une conférence de second ordre, où siégeaient le feldmaréclial Lascy, le comte de Cobentzel, le baron de Spielman pour l'Autriche ; et pour la Prusse le ministère d'État Schulombourg et le conseiller intime Renferer ; on confia à ce dernier le soin d'adoucir les termes du manifeste. Il s'acquitta fort mal de sa tâche. Le document fut publié de Coblentz, le 25 juillet, sous la signature du duc de Brunswick.

Quelques jours après, les frères de Louis XVI rédigèrent une autre déclaration assez modérée, mais le manifeste du duc de Brunswick produisit à Paris l'effet désastreux que l'on sait, On en rendit responsable le malheureux roi. — Tout se déchaînait contre lui. — Ainsi qu'il a si souvent été dit, cette publication contribua puissamment à amener la journée du lo août.

Cependant les opérations militaires tardaient encore.

« Les ordres étaient donnés, écrit Mirabeau, on allait partir pour le pays des Deux-Ponts, maintenant chaque jour amène un démenti et un retard. On commande à midi — on décommande le soir. — J'ai enfin la clef de cette énigme : M. de Galonné avait reçu une lettre d'un banquier d'Amsterdam, qui lui disait qu'il pouvait tirer sur lui I 5oo ooo francs cautionnés par le roi de Hongrie. Là-dessus, tout le monde en marche !

« Puis, lettre du banquier, qui mande que le roi de Hongrie lui a donné l'ordre d'envoyer les i 5oo ooo francs à Bruxelles.

« Contre-ordres, désordres. Et encore une fois nous sommes joués. Au reste, l'armée de Kellermann n'est pas bien à redouter, les patriotes viennent d'entrer dans Ypres et Menin que les Autrichiens avaient abandonnées depuis

deux mois, ainsi que toute la Flandre autrichienne maritime. Je crois que c'est un grand malheur. Premièrement parce qu'ils vont remplir les gazettes de ce prétendu succès. En second lieu, parce qu'ils ruineront ce bel et beau pays et commettront des horreurs.

« Dernièrement, le résriment de Chamboran a changé avec succès le régiment de la Tour: et les chasseurs du Gévaudan ont montré cette ancienne valeur française, qui ne devrait pas appartenir à des scélérats. J'avoue à ma honte que je ne suis pas fâché qu'ils résistent un peu. Au moins aurons-nous le plaisir d'en découdre 1 »

Le prince de Gondé quitta enfin Bingen pour Creutznach. Dans son armée, la légion de Mirabeau figurait pour I 200 hommes d'infanterie et 3oo de cavalerie. Cette légion formait, avec les hussards de Salm, l'avant-garde de l'armée commandée par le comte de ^'iomesnil.

La campagne commence dune façon elTective le i"'' août.

Mirabeau écrit de Phedelbach :

« Nous partons demain, à quatre heures du matin, à la garde de Dieu et de nos baïonnettes, bien armés en guerre et bien résolus à passer ; quoiqu'avec grande prudence.

« J'ai mandé à Mgr le prince de Condé que fermeté et prudence étaient bonnes à tout, excepté à passer une rivière, et ce \ecker, dont le nom nous poursuit partout, est un obstacle. Les ordres sont positifs: il faut aller. Nous serons samedi à une lieue de Bruclisaal ».

En effet, le i*^"" août, l'état-major partait de Kreutznach. Le 3, il arrivait à Durmstein ;

Le /j, à Durcksheim :

Le 6, à Xeustadt.

Le 5 août, Mirabeau dit à sa femme:

« Je passerai le Rhin, mon parti est bien pris. On battra la générale demain au jour. Je me crois en sûreté. J'ai encore jusqu'à demain matin pour recevoir des ordres du

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prince; si je ne les reçois pas, je le répète, je suis décidé irréniissiblement. »

Ce même 5 août, l'évcque de Spire lui adressait cette missive ' d'allure comminatoire et peu consolante :

« Monsieur le vicomte,

« Je reçois votre lettre et ne perds pas un instant pour vous faire connaître derechef, qu'il est indispensable de prendre des mesures, afm cjue vous puissiez faire passer votre légion, dès aujourd'hui, sur la rive gauche du Rhin. Le moindre retard pourra causer des désagréments qu'il est trop important d'éviter pour n'y pas songer sérieusement.

« Le corps des Croates d'Esclavonie et le train des équipages de réserves de l'armée impériale arriveront le 7 et le 8 du courant, et passeront le Kliin à Philipsbourg. Aussi les bateaux qui y seront rassemblés resteront prêts pendant plusieurs jours pour le service des Impériaux, et il ne vous reste d'autre parti que de songer à passer dès aujourd'hui ; un plus long séjour devenant trop à charge à mon pays épuisé, et le moindre retard pouvant entraîner des inconvénients qu'il est important de prévenir.

« Je suis, etc.,

« Votre affectionné, « Auguste, évèque et prince de Spire. »

Mirabeau rejoint alors en hâte aux environs de Neustadt toute l'armée de Condé, qui fait une tentative malheureuse pour surprendre Landau.

Il écrit à sa femme le 9 août :

« Mon envoyé t'expliquera notre blocus, notre retraite notre espoir et nos succès. Je suis le seul qui ai été en l^rance.

« Je couvre la marche du prince de Condé qui passe le Rhin demain matin à Spire.

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