DE L'ÉDITEUR
Marmontei, dans se&ÉU^ment$ de liuerature, dit que
^ « si chacun écrivait ce qu'il a vu, ce qu*il a fait»
r^ ce qu'il lui est arrivé de curieux, et dont le souvenir
^ mérite d'être conservé, il n'est personne qui ne
^ pil^t laisser quelques lignes intéressantes. •
^ Chftteaubriand exprime la même pensée dans
\ ses Mémoires d' outre-tombe^ la production moderne
la plus remarquable, dans un genre qui n toujours
i.iip?
eu du succès en France; mais il attache l'intérêt de ces sortes de publications à la peinture de la vie intime et a la description du monde moral , ce qui se rapproche beaucoup du roman, comme les Confidences de M. Lamartine.
Dans plusieurs contrées de l'Europe, telles que le nord de T Angleterre, la Suisse et certaines parties de l'Allemagne, l'usage des journaux ou mémoires privés est assez général. Ce sont des archives de familles, des souvenirs pleins d'intérêt pour les descendants de leurs auteurs , lors même que les faits ne sont pas de nature à occuper le public. Ce genre de travail exige une patience, une méthode, une sorte d'assujettissement journalier peu compatibles avec notre légèreté et notre vivacité. Il est à remarquer, cependant, que les xvr et xvii* siècles ont été en France les plus féconds en Mémoires, ce qui doit étonner pour des époques où l'art d'écrire était le privilège d'un petit nombre.
Les Mémoires ont leur utilité comme auxiliaires de l'histoire d'abord , ensuite comme enseignement des lois et des conditions de Tordre moral. Je ne parle pas de ceux qu'il est inutile de nommer ici , et qui^ sincères jusqu'au cynisme, ne ménagent rien, révèlent jusqu'aux secrets les plus intimes, et prétendent excuser les a<:tions honteuses et blâ-
mables par Téclat d'un grand nom. Plusieurs lèvent les voiles qui couvraient les confidences de l'amitié, répandent la calomnie et la satire comme si le blâme encouru par d'autres devait justifier leurs auteurs. Ceux-là sont des libelles; ils ont ordinairement beaucoup de succès; mais quel est le succès qui peut justifier une mauvaise action ?
Les Mémoires dignes d'être approuvés par les honnêtefi gens sont ceux dans lesquels Técrivain se place comme acteur ou spectateur du monde politique et moral à une époque intéressante^ et raconte avec impartialité les événements, leurs causes visibles ou cachées, découvre le jeu des passions hunoaines et entremêle habilement les faits qui lui sont personnels avec ceux dont il a été le témoin. C'est ainsi que Thistoire générale et les Mémoires particuliers se confondent par les rapports de Tintérêl public et de l'intérêt privé. L'auteur ne se compte pour rien toutes les fois que l'intérêt public domine; il envisage les faits au point de vue de leur moralité) et il subordonne à cette grande considération les détails qui ne sont que personnels et intimes.
Je m'aperçois que, çans m'en douter, j'ai caractérisé ici le volume qui est offert au public. 11 embrasse une période de près d'un siècle ^ c'est-à-dire
les vingl-cioq ou trente dns qui ont précédé notre première révolution et les cinquante ou soixante années qui l'ont suivie. Le père et le fits sont successivement hisloritns ou narrateurs. On voit passer dans leurs récils les préludes de la grande révolution , les guerres d'Amérique; puis arrivent les commotions, les bouleversements, l'émigration avec ses personnages et ses incidents héroïques ou singuliers. L'auteur vous transporte ensuite avec lui , selon ses fortunes diverses, à Saint*Domingue au milieu de la guerre de l'insurrection ; à la Havane , aux États-Unis, en Angleterre; puis en France au temps de l'Empire, de ses grandeurs et de ses désastres; enfin aux époques de la Restauration et de la révolution de Juillet, ces éclatants changements de scène qui ont abouti à une convulsion nouvelle. Les événements sont entremêlés d'apçrçus politiques , de portraits et d'anecdotes c|ui mettent de la variété et de l'agrément dans le récit.
L'auteur de ces Mémoires^ fils du vicomte de Vor'* meuil, s'est occupé, dans sa retraite, d'un ouvrage politique d'une assez grande étendue qui embrasse une période de quarante ans (de 1812 à 1852), contenant des faits et des aperçus qu'il a puisés dans ses nombreuses et importantes relations. Si cet ouvrage voit le jour, on connaîtra mieux les
principes de l'auteur et la manière dont il a apprécié les événements remarquables arrivés dans ce laps de temps. Le volume que l'on donne ici au public n'en est, pour ainsi dire, qu'un extrait où les faits sont fidèlement rapportés. Un volume est beaucoup par le temps qui court; la prudence commandait de s'y borner quant à présent.
Un des principaux caractères de cet écrit c'est l'esprit chevaleresque de l'auteur, c'est ce parfum d'antique honneur et de loyauté devenu si rare de nos jours, qualité de vrai gentilhomme, tempérée par une haute et indulgente raison qui ne se dissimule ni les erreurs ni les fautes de ceux avec qui elle sympathise le plus. En politique, l'auteur en deux personnes est, il est facile de le reconnaître, de ceux qui n'ont gardé ni préjugés de caste, ni rancune du passé, ni folles et chimériques espérances d'un ordre social qui ne peut revenir.
Le nom de vicomte de Vormeuil est un pseudonyme. Il sera facilement deviné par les nombreux amis d'une noble et honorable famille. Quant au public curieux , mais indifférent , un nom ne lui importe guère s'il trouve instruction et plaisir. Nos pères ont dévoré les Mémoires d'un homme de qualité^ par Prévost , sans chercher à savoir quel était le
personnage désigné sous le nom de marquis de '*''^ Il suffit de savoir que le père et le fils ne sont pas des êtres de raison ; que Tun a fourni dans les armes une honorable carrière ; que l'autre, encore vivant, offre dans la retraite où il vit en sage un exemple des vicissitudes et des traverses par lesquelles ont passé beaucoup d'hommes contemporains des événements qui ont éclaté à la fin du dernier siècle.
Il est bon de prévenir le lecteur que Fauteur de ces Mènoirei n'a aucune prétention littéraire. Son style simple et naturel, gage de sa véracité, est celui d'un homme qui a fait son éducation dans le monde plutôt que dans les collèges. Il ne se faisait guère de littérateurs et d'académiciens lorsque les fils d'un lieutenant général des armées du roi étaient obligés, pour gagner le pain de chaque jour, de travailler à la moisson ou de garder les troupeaux dans une ferme. 11 y a eu toute une génération qui a fait ses classes dans les bivacs de l'armée de Condé et les rudes épreuves de l'émigration, tandis que ceux qui étaient restés en France s'instruisaient au hasard au milieu des ruines, et s'initiaient à la religion de leurs pères au fond des bois et des cavernes.
L'auteur livre 4<>i^c ^ ^^ critique tout ce qui , dans son livre^ est forme de composition, style, expression et qualités d'écrivain. Ce qu'il se réserve et n'abandonne à personne, c'est sa bonne foi, c'est son inaltérable attachement aux principes d'ordre moral, de droit, de justice et de modération en po« litique comme dans toutes les relations sociales.