‹ Le Victorieux XX SiecleChapitre 6 sur 6 · VOYAGEURS ET PÈLERINS · texte numérisé non relu

VOYAGEURS ET PÈLERINS

« Un homme qui n'est point sorti de son pays ne connaît pas la moitié de la vie. »

(ChactaSj dans les Natchez.)

A Nice, parmi les oliviers et les rosiers, les plantes tropicales et les « nobles feuillages italiques », sur cette côte divine dont il raille quelque part les splendeurs factices, mais qui lui rappelle sans doute les teintes vives de l'Afrique, son 'ciel bleu, son soleil implacable, ses toits multicolores, ses larges baies arrondies « en courbes molles et suaves comme celles de Naples », le romancier de Pépète et de la Cina continue son œuvre patiente et

(l)Né en 1866 à Spincourt (Meuse) Principales œuvres :

I. Romans : Le sang des races (1899) ; la Cina (1901) ; le Rival de don Juan (1903) ; Pépète le bien-aimé (1904) ; V Invasion (1907) ; les Bains de PhaUre (1910) ; Mlle de Jessincourt (1911) ; la Concession de Mme Petitgand (1912) ; Sanguis martyrum (1918) ; V Infante (1920) ; la Femme qui était retournée en Afrique (1920); Cardénio (1922) ; Jean Perbàl (1925).

IL Voyages : le Jardin de la mort (1905) ; la Grèce du soleil 9t des paysages (1908) ; le Mirage oriental (1909) ; le Livre de la Méditerranée (1911) ; les Villes d'or (1921).

III. Critique et histoire : la Fin du classicisme et le retour à V antique (1897) ; Gustave Flaubert (1912) ; Saint Augustin (1913) ; Le Sens de V ennemi; les Pays méditerranéens et la guerre; Autour de saint Augustin; Flaubert à Paris ou le mort vivant (1922) ; Louis XIV (1923).

puissante. Peut-être, au milieu de la méditation et de la création, le passé vient parfois le visiter. Des images lointaines se réveillent. Ainsi son héros, saint Augustin, repassait dans sa mémoire jusqu'aux plus humbles détails de sa petite enfance. S'il rêve comme lui et se souvient, que voit-il et qu'inscrit-il dans ses secrètes Confessions?

Ce sont, d'abord, des clochers lorrains, les visages graves de la Woëvre, avec leur pâleur grise qui rappelle « les ciels mouillés de pluie et la teinte amortie du chanvre », des plaines, des eaux stagnantes ;.une mare, peut-être, une rangée de peupliers, et, dans la nuit tombante, une longue clameur lugubre, — la clameur d'une troupe d'oies qui battent des ailes.

Dans ce cadre rouillé et mouillé, un enfant.

Comment, par delà ce ciel bas et humide, at-il pressenti la lumière et les couleurs du Sud? Le sait-il lui-même? Quelque menu détail, un prédicateur qui nomme, en chaire, les catacombes ou Domitilla, une lecture faite par hasard, le goût des aventures puisé je ne sais où, dans les Trois mousquetaires, qu'il retrouvera sur la route de Laghouat, ou dans ces romans de la Bibliothèque rose, dont il sourit, quand il les rencontre à l'Hôtel du Sahara. Mais plutôt n'est-ce pas la lumière

antique qui l'a initié à la lumière orientale? Hélène, Médée, Ariane, Phèdre, ces seuls mots, il en a fait l'aveu, l'emplissaient de ravissement et d'amertume. Ils disaient des pays inaccessibles. Et Tite-Live qui lui parle de Sophonisbe, Virgile qui fait résonner à ses oreilles d'écolier ces syllabes d'or :

Didon, Carthage, n'éveillent -ils pas, en lui, à des siècles de distance, le même écho dont vibrait l'âme du petit écolier de Madaure, Augustin de Thagaste? Il a dit de cet enfant d'Afrique : « Il faut si peu de chose pour donner l'essor à une imagination d'enfant ! » L'essor est donné : Louis Bertrand est marqué du signe latin ; il partira ; il laissera se morfondre, danfc sa triste Woëvre, Mlle de Jessincourt.

Et puis, c'est, dans l'automne de 1884, les murs sévères du lycée Henri IV, dominés par la tour de Clovis. Ce sont d'autres visages juvéniles, marqués aussi pour les visions lointaines, les voyages et l'enchantement des pays exotiques ; et M. Louis Bertrand met un nom sur chacun d'eux. Voici Firmiri Roz, voici Paul Crampel, voici André Bellessort. Ce sont les Occidentaux que l'Orient appelle, les hyperboréens qui aspirent à la sève chaude du Midi. N'est-ce pas de ces inquiets désirs qu'ils parlent entre eux, tout en se promenant dans la cojur, autour du « Cosmographe »? N'est-ce pas, lorsqu'ils gravissent le monumental escalier de leur lycée, un frémissement d'images glorieuses, de clairs fantômes et

d'ambitieuses chimères qui descend sur eux delà haute coupole et de sa vaste fresque? Et lorsqu'ils ont remonté, les soirs de sortie, les étroites rues , dans la tristesse de leur exil et dans la pauvreté de ce quartier sordide, ne sentent-ils pas une joie subite, la joie d'un pressentiment, bondir en eux, à la vue des sobres guirlandes qui mettent, aux murs du Panthéon, un peu de la lumière italienne? M. Louis Bertrand a décrit ce mouvement impatient d'une âme jeune qui se précipite vers le ciel méditerranéen, vers le soleil, vers la beauté classique. Cette force qui déchire les brouillards et la vulgaire réalité des villes du Nord, c'est celle qui portait vers l'Italie Gœthe, Shelley ou Lamartine, celle qui animait tant d'aventuriers africains que les livres et la vie ont fait connaître à M. Louis Bertrand, celle qui l'emportait lui-même loin de ses amis et de ses maîtres, loin de Paris et de sa génération, vers les ruines de Timgad ou les palmiers d'El-Kantara.

Cette génération, d'ailleurs, M. Louis Bertrand Ète communiait pas avec elle dans ses dégoûts, dans ses langueurs stériles, ni dans son dilettantisme de Bas-Empire. Plus tard, il reconnaîtra en elle la génération de son maître, saint Augustin. Il retrouvera, là comme ici, le même goût malsain pour le jeu des idées, goût de rhéteurs et de philosophes décadents. Ce sont les générations des « intellectuels ». Si M. Louis Bertrand se livra au même jeu, s'il plissa ses lèvres du même sou-

rire sceptique, je doute qu'il ait jamais pu donner à son visage énergique, l'expression molle et féline du vrai dilettante. S'il nous répond qu'il partagea les erreurs et répéta les négations des « intellectuels », il faut lui répliquer par l'aveu qu'il a glissé dans son Saint Augustin : « La perte de la foi coïncide toujours avec l'éveil des sens. Ce n'est pas la raison qui détourne de Dieu l'adolescent, c'est la chair. »

Tournons quelques pages. Nous trouverons un autre aveu ou une autre confidence, a On a ainsi, dès la première jeunesse, de ces révélations confuses de l'avenir. On pressent le port où l'on abordera un jour, l'œuvre à élever, et cela se dresse devant nous dans un ravissement de tout l'être. » Au moment où il

Suitte le directeur de l'École normale, reorges Perrot, à qui il adressera dans quelques années un beau livre, Louis Bertrand ne sait pas encore avec certitude quel est ce port ou cette œuvre future. Mais il devine que sa voie est celle que suivent depuis des siècles les hommes du Nord, vers les pays chauds. Il reconnaît à Aix, dans ce Versailles du Midi, qu'il approche de la patrie promise. Il longe le cours Sextius et ses antiques maisons ombragées de platanes.

Au-dessus des besognes scolaires et de la triste société d'une petite ville renfrognée, ce pays de Provence, par l'accueil bienveillant de son ciel et de ses paysages, le convie à de grandes œuvres et à de hautes ambitions.

Parfois il entend, peut-être, comme saint Augustin, « la voix mauvaise conseillère, celle qu'on est tenté d'écouter quand on doute de soi ». Mais je ne crois pas que M. Louis Bertrand ait longtemps douté de lui-même.

Dans le printemps de Provence, il a eu la révélation de ses forces et comme les premières promesses de l'avenir. Il ne va pas tarder à en recevoir la révélation suprême ; et, sur une terre neuve, au delà de cette mer qu'il a saluée à Marseille, il va rencontrer sa « muse » chargée de bijoux et d'étoffes bigarrées, pareille à quelque mauresque complaisante qui l'eût attendu au seuil d'une casbah.

A ce moment de sa méditation, j'imagine que M. Louis Bertrand se recueille, et, peutêtre, soupire, car l'image est trop belle, et le souvenir, chargé d'un parfum capiteux.

Comme il envie ce jeune maître qui débarquait au port d'Alger, et comme il voudrait . retrouver en lui-même son étonnement exalté ! « Il ouvrait sur tout des yeux avides, comme s'il eût voulu se nourrir de toute la force de ce pays, où désorûiais il allait vivre. » Cette phrase du Sang des races, n'est-ce pas à luimême que M. Louis Bertrand l'appliquait secrètement? « Ce pays où désormais il allait vivre » et souhaiter de mourir, c'est l'Afrique,

la monstrueuse et opulente Afrique, le sol fécond et inépuisable. « Afrique, dit Pantagruel, est coutumière toujours produire choses nouvelles et monstrueuses. » Tout en suivant la rue de la Lyre ou la rue Bab-Azoun, dont il se proclame désormais le citoyen, le professeur du lycée d'Alger laisse monter en lui cette phrase et vingt autres, où chantent la gloire de l'Afrique, l'admiration des Occidentaux et l'étonnement des imaginations enivrées.

Car ce sont d'abord des phrases qui l'envahissent. Il voit l'Afrique avec les yeux de tout le monde, avec les yeux de tous ceux qui l'ont précédé. Des morceaux descriptifs lui reviennent en mémoire ; des vers de Gautier l'obsèdent, où brillent, comme des taches blanches sur le sable du désert, les noms d'El-Kantara et de Tuggurt. Il porte la peine d'être un universitaire. Il est professeur... comme saint Augustin ! A propos du saint, il a, sur l'autorité nécessaire à un professeur, sur la « police » d'une classe, des phrases qui sentent l'homme du métier ; et il a aussi, au passage, un léger sourire où l'on est libre, si l'on veut, de voir un pli d'amertume : « Il avait de graves défauts pour un professeur qui veut réussir : il n'était pas intrigant et il ignorait l'art de se faire valoir. » Au moment du départ, Georges Perrot lui avait sans doute glissé le conseil de préparer une thèse. Il a de8 livres autour de lui. Il travaille à cette Fin du classicisme, où, derrière la littérature

Louis ?CVI, il vise et atteint, ce me semble, le « Louis XVI » de ses contemporains : car la fin du ' romantisme a les mêmes caractères et les mêmes défauts que la fin du classicisme. Les mêmes inquiétudes et la même illusion entraînent le dix-huitième siècle et le dix-neuvième siècle à leurs déclins vers un retour à Vantique. Le même alexandrinisme anémié inspire les imitations de Chénier et les jeux du Parnasse. Et ce livre où, déjà, sous l'érudit, s'affirment le lutteur et le constructeur, est un réquisitoire contre l' alexandrinisme.

L'alexandrinisme est si charmant, et, s'il est gracile, il est gracieux aussi. M. Louis Bertrand est implacable, et, dans sa fougue sanguinaire, il écrase Chénier lui-même, Chénier, le ciseleur exquis. Il raillera un jour les pellicules de V Anthologie. Il n'aime pas cette antiquité de bas-reliefs et de frises. Et pourtant elle se glisse dans son œuvre, comme malgré lui, dans le mouvement d'un enfant, pareil à un jeune dieu, les mains jointes audessus de sa tête pour plonger dans la mer, dans la silhouette d'un cavalier qui passe et se fixe un instant sur le mur, comme un basrelief sur le marbre d'une frise, dans un paysage ciselé en un métal éblouissant et dur, dans une colline semblable à quelque coupe d'or renversée, « polie au feu par un toreuticien fabuleux ». Pourquoi donc M. Louis Bertrand méprise-t-il si fort ces <c toreuticiens » fervents qui ont ciselé,

dans l'or des rimes, des coupes àlexandrines?

C'est qu'il aime une autre antiquité, qui l'exalte et l'émerveille, celle qu'il couronne de pétales sur les degrés de Timgad, en répétant, avec une piété filiale : « A Rome immortelle, à l'éternité de la ville ! » Ce n'est pas une antiquité livresque ni conventionnelle ; c'est l'antiquité polychrqme, l'antiquité vivante et mouvante des sacrifices où grésillent les graisses et où l'on patauge dans les boues sanglantes, la Grèce du soleil et des paysages, et non la Grèce des musées. « Oublions de grâce, s'écrie-t-il, la frise du Parthénon et ses sacrificateurs aux belles lignes. » Cette frise du Parthénon, Chénier, qui ne l'a pas connue, se fût inspiré de ses « belles lignes » et n'eût pas accepté de les oublier.

M. Louis Bertrand ne dédaigne même pas une antiquité plus brutale et plus haute encore en couleurs, toute phaude des plaisanteries des atellanes et des bouffonneries d'Aristophane, pour tout dire l'antiquité que peut aimer l'Afrique, celle que l'Afrique a connue, l'antiquité bizarre et mêlée de l'auteur de VAne d*or, ardente, frénétique, chargée de bigarrures et violente en ses contrastes, impudique et somptueuse. Quand il parle d'Apulée, on sent qu'il parle d'un maître dangereux, dont il s'est inspiré, tout en le corrigeant : « Les couleurs du style sont criardes, dit-il, les tons ne sont pas fondus, les tableaux se succèdent sans lien, les figures éclatantes sont comme emprisonnées dans des contours

rigides » : tels sont les défauts du rhéteur de Madaure. Dirons-nous que tels sont aussi les défauts de M. Louis Bertrand? Non, mais il a les qualités de ces défauts ; et il a aussi quelque faible pour ces défauts mêmes.

Pour le guider à travers les pays de lumière et de couleurs, l'alexandrinisme est trop incolore, trop frêle et timide. Chateaubriand, dans sa phrase opulente et colorée, lui paraît mieux réfléchir la vie des peuples anciens et « les nuances mêmes de l'atmosphère ». Il a j

suivi ses pas à travers Carthage ; il Ta aimé et I

loué d'avoir saisi, dans l'aspect des choses et des êtres, ce qui ne passe point, « le résidu de la sensation qui demeure toujours vrai pour la pensée », et comme leur face éternelle. C'est aussi cette face éternelle qu'il I retrouvait chez Flaubert. Bien qu'il jugeât sa Carthage trop, phénicienne, il le défendait contre les chicanes des archéologues, et il n'était pas loin de les traiter de « cuistres ». Il devait même un jour, — pour payer sa dette, ainsi qu'il le dit, — réveiller la voix du maître, « le mort vivant », et, en publiant des pages inédites, entourer, d'un commentaire nouveau, son épopée africaine.

Épopée africaine, cycle africain, — mots qui reviennent souvent sous la plume de Louis Bertrand, et où il a vu le programme de sa vie, amorcé par son maître Flaubert. Il a repris des titres à ses chapitres, des tours à ses phrases, des sentiments à ses héros ; et quand Rafaël, le charretier du Sang des

races, tend les bras vers le Zaïmph de Salammbô, il fait, sans le savoir, un geste symbolique. Mais surtout Flaubert lui apprenait qu' « il y a quelque chose de plus fort que le temps et les bouleversements d'un empire, c'est l'âme d'un pays qui se survit indéfiniment dans ceux qui l'habitent ». Il lui apprenait à voir le passé dans le présent, à retrouver le présent dans le passé. Sans doute, M. Louis Bertrand sait qu'il ne faut pas confondre les temps entre eux. Il lui arrive souvent de nous mettre en garde : « Ne jugez pas ces événements avec vos idées modernes... Ne jugeons pas de ces façons d'après les nôtres. » Mais ces avertissements s'adressent moins aux modernes qu'aux Français. C'est la France actuelle qui est si différente de l'Afrique ancienne, et non pas l'Afrique moderne.

« Les mœurs d'Afrique n'ont pas changé depuis des siècles. » L'étoffe qui couvre les petits Bédouins, la serpe qui reluit aux mains des laboureurs, leurs chapeaux coniques, c'est la chlamyde antique, c'est la serpe qui brille dans les mosaïques romaines, c'est le pétase qui s'étale sur les vases grecs. Le spahi ou le trimardeur moderne, c'est Spendius ou Mâtho ; et, comme il retrouvait, dans un cabaret de Thèbes, les gestes augustes des anciens rois homériques, M. Louis Bertrand, dans une taverne graisseuse d'Alger, retrouve Plaute et Térence.

Le Passé vivant, c'est un titre qu'il envie à Henri de Régnier et qu'il lui a presque em-

prunté. Professeur et amateur d'art, il laisse remonter à sa mémoire, devant les spectacles d'aujourd'hui, ses réminiscences classiques, il voit l'antiquité partout, et, dans ce pays des mirages, la cité antique se dresse sans cesse à l'horizon. Il cède trop volontiers peutêtre à ces mirages ; les souvenirs déferlent, étranges, hétéroclites, inattendus. Les grenouilles qui chantent à Bou-Saada sont les grenouilles d'Aristophane ; les ânes qui passent sur le chemin sortent des fables milésiennes ou de la Métamorphose d'Apulée ; et le croissant musulman, se reflétant à travers les nappes innombrables du temps, brille tour à tour, jusqu'au plus lointain des âges, au front de Tanit, de Diane, d'Isis.

Oui, M. Louis Bertrand cède au charme des souvenirs, à la poésie plus forte, — et plus vraie peut-être, — que l'histoire. A travers Cirta et Carthage, il évoque les ombres de Sophonisbe et de Salammbô. De même que sa pensée prolonge les voies effacées de Timgad et redresse les temples sur leurs colonnes mutilées, la sympathie de son enthousiasme rend une vie nouvelle aux choses mortes. Il a vécu côte à côte avec saint Augustin. Il était de ses disciples. Il discutait avec Alypius et Nébride. Ou plutôt, non : il est allé chercher, dans son siècle mort, l'évêque toujours vivant. Il l'a ramené parmi nous. Saint Augustin vit de la vie africaine d'aujourd'hui, de la vie arabe ; et, peut-être, s'en accommode-t-il trop bien. Car enfin, je ne sais s'il

était besoin, pour expliquer comment saint Augustin fut allaité, de le comparer aux nourrissons arabes ; ou, pour mieux ressusciter l'évêque, dans son attitude et son rôle, de le faire revivre dans le cadi qui siège au milieu 1

de sa mosquée. Au moment où il le réveille d'entre les morts, le pieux hagiographe prête parfois au grand Africain ses propres souvenirs ou même des souvenirs de ses héros, de Ramon ou de Rafaël, souvenirs de courses sur les larges routes, de ballots, de harnais entassés dans les cours, souvenirs d'abreuvoirs et de citernes, souvenirs de chambres d'auberges ouvertes sur de longs balcons...

Mais, dans 'l'avidité de cette sympathie, qui attire à soi les héros lointains et les accapare, pour ainsi dire, ou se les annexe, ce qu'il faut voir, c'est une force de vie qui nourrit le passé de la sève du présent, et le fait refleurir. L'histoire selon les romantiques ranime seulement les couleurs ternies de vieilles fresques, et, par la vivacité des teintes, elle rend plus sensible aux yeux l'étrangeté de ces couleurs et la distance qui nous sépare des âges abolis. Pour M. Louis Bertrand, il faut ramener au contraire sur notre plan les plans les plus reculés du passé. Tel est le but de l'histoire ; tel est le rôle du roman historique, genre hybride, genre fécond pourtant, s'il reconstitue tout un monde avec quelques correspondances poudreuses d'un ambassadeur, et dresse une ville sur le sol désolé où les archéologues n'aperçoivent que quelques

marbres disjoints. Il ne s'agit pas de passer, sur des lignes effacées, une nouvelle couche de couleur qui en ravive le contour ; il s'agit de respirer l'atmosphère même d'un siècle, et c'est pourquoi, avant d'écrire la seconde partie de son Cardenio, M. Louis Bertrand va respirer l'air de Versailles, ou encore, avant d'écrire VInfante, il contemple l'horizon à demi français, à demi espagnol, où se déroule son aventure.

Et c'est aussi pourquoi je ne sais s'il ne faudrait pas créer une « école de la résurrection » pour y placer M. Louis Bertrand. En tout cas, si l'on s'obstine à le ranger dans 1' « école de la Vie », il faut bien s'entendre sur ce mot. Il s'est défendu d'avoir jamais eu ce culte orgiastique de la Vie, que lui prêtent de superficiels chroniqueurs. Il n'admet pas « les pires difformités, horreurs, anomalies ou vulgarités, sous prétexte que cela existe, que cela est de la vie ». L'art, au contraire, est un choix ; et s'il choisit « ce qui porte les marques mêmes de la vie », entendez par là qu'il choisit ce qui est ordonné, intelligible, harmonieux. La vie n'est pas l'agitation vaine de la minute présente ; et saint Augustin vit d'une vie plus puissante que nous.

Cette philosophie de l'art que l'histoire et la philologie déposaient lentement en lui, prit toute sa force et tout son élan dans la contemplation, et, pour ainsi dire, la méditation de l'Afrique. Car il n'a pas regardé seulement cette terre nouvelle à laquelle il

était prédestiné : il a voulu la comprendre, extraire des paysages et des hommes, la philosophie de l'Afrique.

L'entreprise était malaisée, s'il est vrai que ce pays donne des leçons très diverses, contradictoires même, et qu'il n'y a peut-être pas une Afrique, mais des Afriques innombrables. Il y a l'Afrique des golfes et des plages, lourde de parfums, alanguie dans une atmosphère d'alcôve ou de bain maure ; et il y a l'Afrique du Sud, brûlante et sèche. Il y a l'Afrique des Gétules et l'Afrique de Carthage, Cherchell la Maurétanienne et Timgad la Numide. Il y a Tanit et Moloch, la volupté des rivages, les montagnes cultivées du Tell, les espaces nus du désert. Il y a l'Afrique de Flaubert et les oasis fraîches parmi les sables ; l'Afrique rose de Pierre Loti où l'agonie de Philae s'accorde aux teintes du soleil couchant ; l'Afrique de Fromentin qu'un mot évoque, au coin d'une phrase du Sang des races, à travers l'ombre qui descend des crêtes du Sahel ; . l'Afrique des Tharaud qui résonne, dirait-on, quelques pages plus loin en ce même roman du Sang des races, dans la furie d'une fête arabe ; il y a l'Afrique coloniale d'un ironiste comme Pierre Mille, et l'Afrique guerrière et méditative d'Ernest

Psichari ; il y a l'Afrique romaine de Paul Monceaux et de Stéphane Gsell. Parmi toutes ces visions, tous ces bruits, toutes ces pensées qui se mêlent ou se heurtent sur cette terre, que choisira M. Louis Bertrand, et, dans le grand partage où les artistes et les savants se distribuent cette inépuisable matière, quelle est la part qu'il se réserve?

Il n'admet pas de partage. Toute l'Afrique est son domaine, toutes ces Afriques diverses sont à lui, et il trouve un âpre charme à leurs contrastes. « L'Afrique est le pays des contrastes, c'est l'antithèse vivante », dit-il dans le Jardin de la mort ; non point seulement l'Afrique actuelle où la civilisation moderne côtoie la barbarie arabe en une alliance baroque ; mais, dans son essence même, l'Afrique éternelle ; — et il en trouve la preuve dans les écrivains qui furent l'âme agissante de ce peuple : Apulée, saint Augustin, eux aussi, furent « l'antithèse vivante », dans leur existence et dans leur style. Il goûte et savoure ces contrastes par tous ses sens ; car, s'il est un <c œil » admirable, M. Louis Bertrand n'a pas réservé à ses regards le privilège de s'imprégner de l'Afrique. Il écoute le chant d'une flûte arabe ; et toute la douceur des nuits d'Afrique le pénètre, les brèves heures d'amour se réveillent, en même temps que s'agitent, dans son imagination, les cavaliers aux draperies flottantes, à travers les steppes incendiés de soleil. Il respire les odeurs d'un ca-

baret ; et les émanations de tous les hommes pressés aux tables grossières, l'enveloppent et résument, dans leur acre mélange, le mélange des races et des métiers. Il mange, dans une auberge du Sud, un couscouss âpre et rafraîchissant ; et son palais, qui le savoure, y retrouve « tous les violents contrastes du sol africain ». Ainsi l'Afrique vient se ramasser, violente et voluptueuse, alanguie et farouche, dans une note, dans une saveur, dans un parfum ; elle est tout entière dans un couscouss, dans une odeur d'étable, dans le murmure nostalgique d'une flûte.

Mais elle est surtout dans son soleil, le dieu vorace, le Moloch de ces peuples, le magique dominateur de ces paysages. Elle est le pays de la chaleur, de la lumière et de la couleur. Chajeur vigoureuse vers laquelle, de Suède comme de Lorraine, le barbare morose qui aspire à la joie du Sud, l'hyperboréen dont la race a eu froid pendant des siècles, accourt pour réchauffer ses veines transies par tous « les grelottements de ses ancêtres » ; chaleur fatale aussi, qui dessèche et consume, qui flétrit les visages et défait lentement les corps. Lumière enveloppante, qui revêt le voyageur comme une blanche robe, — amictus lumine $icul vestimento, — qui fait vibrer l'air d'atomes lumineux, et qui nourrit de soleil les âmes ardentes. Couleurs...

Toutes les couleurs : les plus chaudes et les plus tendres, les nuances nacrées du matin ou du crépuscule, et surtout les teintes fréné-

tiques, bleus d'outre-mer, rouges de sang.

Ce sont là les vraies couleurs de M. Louis Bertrand. Il y a parfois * quelque recherche ou quelque mièvrerie dans ses peintures évanescentes, dans ses roses d'aquarelle, ses bleus pâles ou ses gris, ses « floraisons vernales », ses « enchantements crépusculaires ». Mais, qu'une tache vive se plaque au centre du tableau ; tout pâlit devant elle, et, dans un large embrasement, la phrase, la page entière s'illumine. On pourrait faire, avec quelques-unes de ces phrases les plus belles, une vaste mosaïque chargée de toutes les nuances du rouge, depuis le rouge des vieilles briques jusqu'au rouge du sang desséché.

Ici, des Napolitains à la chemise rouge s'entasseraient dans quelque casbah, où tournoieraient des danseuses aux ornements d'un rouge vineux, tandis que, d'un coin de la salle, monterait la fumée d'un narghileh à canule de soie rouge. Là, des femmes dont le haïk rouge trancherait sur la plaine grisâtre laveraient des étoffes voyantes, tandis qu'une d'elles étendrait sur le sol des carrés de laine rouge et que joueraient auprès d'elles de jeunes indigènes à la calotte rouge qui laisseraient flotter, sur leurs gandouras, la cotonnade rouge de leurs mouchoirs. Plus loin, la caravane qui passe sur la route, dans la rouge splendeur des étoffes flottant autour des guitouns, longerait un champ de coquelicots « d'une chair tellement ardente qu'on dirait des mares de sang ». Sous le ciel espa-

gnol, aussi, les rubans de Cardénio ne pouvaient être que « couleur de feu », comme les rubans de Carmen ; et, dans ce roman où la grisaille de l'Escurial affligeait peut-être son regard, M. Louis Bertrand a pris plaisir, je pense, à contempler les joues colorées et les robes écarlates de sa bonne « truitonne ».

Certes, si quelque nouveau Rimbaud, épris de mystérieuses « correspondances », cherchait à définir l'impression visuelle que nous laissent les grandes œuvres, cette couleur des styles et des sensibilités qui s'évoque vaguement, dans l'inconscient, au cours de nos lectures, il faudrait qu'entre l'or somptueux de Flaubert et les teintes opalines de Loti il plaçât, dans sa liste, le rouge intense de M. Louis Bertrand.

Ce n'est pas seulement la couleur de quelques détails, d'un vêtement, d'un toit ou d'une fleur : c'est la couleur même des idées ; et l'âme de ces livres est rouge, rouge du sang des races et du sang des martyrs, car le sang y coule et y bouillonne sans cesse, et il n'est peut-être pas de mot qu'on trouve plus souvent, chez M. Louis Bertrand, que ce mot de sang, ce petit mot tout chargé d'idées brutales ou grandioses. D'autres, — Flaubert par exemple, — ont dit, aussi fortement que lui, la frénésie du désir, la haine ou l'amour insatiable ; mais c'est par les frissons de la chair, par la vibration des nerfs, qu'ils les ont traduits le plus souvent. Chez les personnages de M. Louis Bertrand, les haines ou

les colères sont les révoltes du sang ; les sentiments nobles, la fidélité à la race, l'amitié fraternelle, sont « dans le sang » ; la beauté du visage est le rayonnement du sang; et l'amour même est « ce rouge amour qui ne croît pas dans les pays pâles ». On croirait entendre Stendhal ou l'auteur de Carmen.

Mérimée, il est vrai, est plus « sanguinaire » : il sait gré à saint Augustin d'avoir ouvert les yeux devant une tuerie et de n'avoir pu les refermer. M. Louis Bertrand qui restitue cette anecdote à son véritable héros, Alypius, la rapporte comme un trait de faiblesse ou de lâcheté. Mais, à l'accent dont il parle des courses de taureaux et de « la douceur du sang répandu parmi l'or des costumes et les sourires des femmes », on devine qu'il s'est fait une âme espagnole, et que la double sève de l'Afrique et de l'Espagne circule, robuste et violente, dans son œuvre.

Pourtant, dans ses derniers romans, il se penche sur la faiblesse gracieuse, il parle, avec une émotion tendre, des êtres vaincus et malheureux. Mais c'est là ce besoin de protéger qui se glisse, aux cœurs des bons géants des contes, à la vue des princesses malheureuses. Quand il parle dans Cardénio de sa « désolée princesse » qu'il appelle à deux reprises « la pauvrette », de cette « fleurette rabougrie dans un recoin de parterre sans soleil », il me semble qu'il cède à cette poésie sentimentale où les âmes robustes se rafraîchissent parfois : ainsi, dans les soirs algé-

riens, après les couleurs violentes de la journée, il rêvait et se grisait des nuances délicates du crépuscule.

Louis Bertrand, en son essence même, est plutôt, si je ne me trompe, dans les pages vigoureuses, quelquefois brutales, où grondent les rumeurs des foules, dans le piétinement puissant des chevaux, dans la force, l'énergie, la santé.

Il a quelque mépris pour nos générations affaiblies, qui se soignent. Il rougit un peu de boire de l'eau minérale ; et il dirait volontiers comme son Rafaël : <c Je n'ai pas envie de ressembler à un employé. » Ses amis s'appellent Rafaël le Roulier ; Pépète le Marchand de sardines. Son style a pris, à les fréquenter, un peu de leur accent rauque et rude. Veut-il dire que les contemporains de saint Augustin mangeaient beaucoup? « Les riches dans leurs festins se crevaient de mangeaille. »

Son imagination, dans le voisinage de Rafaël et de Bacanète, s'est nourrie de la mâle poésie de la route. Qu'est-ce que son Homme aux rubans couleur de feu, sinon le récit d'un voyage par lai route? Et il lui a plu que Cardénio achevât sa carrière amoureuse en conduisant une voiture, et en prenant les mêmes soins que Chico ou Pépico. Il a aimé le Roussillon pour ses muletiers et ses harnais ; et parmi les constellations, celle qu'il chérit entre toutes, pour ses essieux éclatants, c'est le chariot. En un mot, M. Louis Bertrand est l'un de nos premiers romanciers qui aient

dit la poésie, la grandeur d'un métier, et l'austère joie, plus puissante que l'amour même, dont il exalte ceux qui se sont donnés à lui.

Il a reçu de l'Afrique des leçons plus hautes encore : en regardant la mer intérieure, il a compris que cette Afrique formait, avec les nations qui se groupent autour de ses flots, une vaste chaîne latine dont il faut resserrer les anneaux distendus. Cette mer est notre mer. Son odeur, sa couleur, font comme partie intégrante de notre race, — odeur de ses praites et de ses clovis, blancheur de ses « voiles latines », nuances grises de ses côtes qui, dans son miroir tranquille, se reflètent toutes semblables de la Provence à la Tunisie. Et ainsi le cycle africain, en s' élargissant, est devenu le cycle de la Méditerranée. Les voyageurs qui l'avaient précédé en Algérie n'y avaient guère vu que le clinquant de la civilisation arabe. Pour lui, cette civilisation n'est que barbarie. La vraie civilisation de l'Afrique est latine. Elle s'inscrit dans les ruines romaines. Elle renaît dans le travail de ces Français, de ces Espagnols, de ces Italiens qui réédifient l'ancienne province d'Afrique. De quel ton il commence son premier roman : « On bâtissait l'Alger moderne ! » Il me semble entendre Montesquieu : « On commençait déjà à bâtir la ville éternelle. » Il chante l'effort séculaire de l'Occitanie, et ce qu'il admire avant tout en saint Augustin, c'est un « Latin d'Occitanie ».

Assurément, il y a une juste fierté dans le

geste dont il élève, sur le monde, l'aigle latine. Mais ce geste est peut-être trop belliqueux. On dit panslavisme, panislamisme, pangermanisme. Je ne crois pas que l'on dise jamais panlatinisme : c'est que le propre de cette race est de s'ouvrir largement à toute l'humanité, de se confondre avec l'humanité en ce qu'elle a de plus haut : elle n'a pas l'orgueil étroit et exclusif de l'Islam ou de la Germanie, et le panlatinisme, s'il existait, ce serait l'humanisme même.

Si M. Louis Bertrand a mis, dans ses affirmations, une sorte d'orgueil jaloux, qui, parfois, ne s'accorde pas avec l'âme latine, c'est, je crois, parce qu'il a trop vu cette âme à travers l'Espagne et l'Afrique. C'est dans l'Italie claire et accueillante, dans la France classique si largement humaine, qu'il eût trouvé le rythme véritable et la cadence immortelle de la Méditerranée. Mais l'Afrique et l'Espagne occupent — jusqu'ici — une place royale dans son œuvre. Pour lui, l'Afrique est un peu l'Espagne : il y voit, sous la figure de Ramon ou de son fils, les anciens « routiers et capitaines» qui partaient de Palos, — dans les monts Kabyles, le paysage de Sagonte. Et l'Espagne, à son tour, est un peu l'Afrique : la sierra de Tolède a la splendeur désolée des solitudes africaines, et, dans le catholicisme espagnol, — il le répète à deux reprises dans Cardénio, — survit la religion des Tertullien et des Augustin (1).

(1) Ce qui ne veut pas dire qu'Espagne et Afrique se

Aussi tout le retient, tout l'exalte en Espagne comme en Afrique. Il demande leurs couleurs à Zurbaran, à Goya, à Vélasquez : « Quel sens radieux de la couleur ont ces maîtres espagnols ! » Il demande à la langue des Espagnols, ce rythme sonore où les rudes accents contrastent avec les inflexions câlines ; à leurs églises, leurs tons graves, leur architecture sévère et leur parfum d'encens ; à leurs rétables dorés, à leurs madones vêtues de brocart, le goût du faste et de la splendeur. « Ce n'est pas le pays de la Beauté, dit-il, c'est le pays de la Splendeur. » Il demande, enfin, à ce pays tout entier, à « toute l'Espagne impériale et funèbre », à ce royaume du sang, de la volupté et de la mort, une angoisse pleine de délices, et cette beauté farouche qui enveloppe « les choses de la volupté et du sang ».

Je l'avoue : mon amour-propre de gavatche s'irrite de cet enthousiasme. Je trouve bien pâles les Français qu'il nous présente : les bonnes gens de Salon>qui se laissent voler par les Arabes ; la pauvre Thérèse que Rafaël torture, cette singulière Mme Bovary éprise

confondent à ses yeux. L'Espagne a sa beauté' propre, eUe suggère des leçons, inspire des méditations qui n'ont leurs racines que dans ce sol âpre et magnifique. M. Louis Bertrand les a indiquées sous le titre « Mes Espagnes » dans la Revue des Deux Mondes. Ne croirait-on pas entendre le cri d'amour des Feuilles d'automne :

Fortes villes du Cid ! O Valence, ô Léon !

Castille, Aragon, mes Espagnes !

d'un charretier. Ces pauvres gens de France ont « cette pâleur grise du Nord qui rappelle les ciels brouillés de pluie et la teinte amortie du chanvre », braves gens « trop doux, trop humains, trop Français en un mot pour se mesurer à la sauvagerie africaine ». M. Louis Bertrand a-t-il oublié les vraies grandeurs, l'histoire même de son pays?-. Mais voici qu'il nous détrompe ; et parmi les dernières pages qu'il nous ait données, dans son Louis XIV, ce qui me charme et qui m'étonne, c'est d'entendre ce Latin d'Afrique ou cet Africain d'Espagne nous parler du plus français des siècles et du plus français des rois...

Ce fut par un soir d'automne en 1900, sous le ciel du Midi, dans un paysage de lumière et de couleur, que M. Louis Bertrand rencontra son héros. Parmi les arbres d'un beau jardin de Montpellier, devant les colonnes d'un château d'eau qui ressemble à un petit temple antique, le Roi se dressait à cheval. Et M. Louis Bertrand contempla longuement le cavalier de bronze, ainsi qu'il avait admiré, parmi les sables de Biskra, la statue du cardinal Lavigerie. Comme l'effigie du cardinal, l'effigie du roi exalta son imagination de poète, elle sollicita sa méditation ; il écouta la leçon muette de ce bronze. Coïncidence

frappante et bien significative ! A Montpellier comme à Biskra, la pensée de l'écrivain fut mise en mouvement et dominée par une œuvre d'art ; elle se laissa absorber tout entière par le spectacle qui lui apparaissait tout à coup ; et je crois que nous saisissons, dans ces aveux, le secret de son travail intérieur : M. Louis Bertrand excelle à tirer un vivant et riche enseignement des paysages nouveaux, des hommes divers, des scènes étranges et de tout ce que son regard découvre dans l'univers qu'il parcourt. Ses yeux s'ouvrent sans cesse sur le monde extérieur : ne cherchez pas en lui cette pensée solitaire et tout intérieure qui élabore, dans une région abstraite, de vastes systèmes. Chez lui, la pensée et la vie se mêlent incessamment, et les idées sont comme un reflet de la nature.

Pourtant, en 1900, M. Louis Bertrand ne semblait guère fait pour entendre la leçon de cette statue équestre, et peut-être l'aurait -on fait sourire, si l'on avait prédit alors que le romancier réaliste et même un peu brutal qui évoquait ces rudes visages :

Raphaël le roulier, Pépète le marchand de sardines, — chanterait un jour la gloire du grand roi.

Ne nous étonnons pas, cependant ! M. Louis Bertrand nous répondrait que l'Espagne et l'Afrique le préparaient mieux qu'on ne pense à comprendre et à aimer Louis XIV.

Il nous avertirait de ne pas nous former, du

grand siècle, une image pédagogique et renfrognée. Ce siècle a eu toute la chaleur cjlaccent, toute l'ardente sève que pouvait y chercher l'auteur du Sang des races et de la Cina. Il a plus de couleur espagnole qu'on ne l'imagine. Voyez, sur le berceau du roi futur, quels visages se penchent et veillent, attentifs :

une Espagnole, Anne d'Autriche, qui mêle si pittoresquement, — à la manière de sa race, — la galanterie et là dévotion ; un cardinal, qui sera, pour Louis XIV, un maître de politique, ce Mazarin qui préludait, dans son luxe espagnol, à la fête enchantée de Versailles : car cet Italien aussi vient d'Espagne, « le pays le plus riche, le plus fastueux et, à une foule d'égards, le plus raffiné d'alors ». Dans ce siècle qu'on appelle le plus français des siècles, beaucoup de choses, dans la société, dans la politique, dans l'art, s'expliquent, nous dit M. Louis Bertrand, « par l'imitation de l'Espagne ». Et c'est pourquoi, quand il étudiait l'Espagne du dix-septième siècle, pour écrire son Infante ou son Cardénio, M. Louis Bertrand rencontrait à chaque pas la France de Louis XIV, à la fois ennemie et disciple de ce royaume, de la splendeur.

Et c'est aussi pourquoi la France de Louis XIV a été, à son tour, un royaume de splendeur et de vie magnifique. M. Louis Bertrand, du moins, n'a vu dans ce siècle que magnificence et splendeur. Tout ébloui encore de l'éclat espagnol, il n'a pas regardé

les aspects plus gris et plus graves de ce temps. Certaine eût voulu vivre à l'ombre de ces fontanges de lin, qui tenaient la place de la couronne, sur le front de Mme de Maintenon. L'auteur de Louis XIV , lui, trouve « cette personne sèche et pédante »; il ne l'aime pas ; visiblement, il s'ennuie à Saint- Cyr, il y manque d'air et de vastes espaces.

Il s'ennuie aussi à Port-Royal. Ces messieurs de Port-Royal ne Sont, à ses yeux, que « des sectaires à l'esprit borné ». Le père de Pépète et de Raphaël goûte peu leurs « pudeurs jansénistes »; le biographe de saint Augustin n'aime pas leur piété tremblante d'hommes du Nord. Dans ce beau livre sur saint Augustin, il opposait la religion de son grand Africain à celle du « saint vallon » : « Tandis qu'Augustin pense à la mort de son fils avec une joie calme et grave qu'il dissimule à peine, ces messieurs de Port-Royal ne pensaient au jugement de Dieu qu'avec tremblement. Leur foi ne ressemblait guère à la foi lumineuse et confiante d'Augustin. » Aujourd'hui, il les déteste plus encore de tout son amour pour le Roi.

Car il aime. Ne lui demandons pas une histoire impartiale et morte : il se met luimême dans son livre. Les ennemis de Louis XIV deviennent ses ennemis personnels ; il ne retient pas sa colère ; il les appelle : « Prud'homme, Homais, Vadius, Trissotin, Basile, Tartufe. » L'un d'eux, Michelet, est « révoltant » ; l'autre, Saint-Simon, est un

<c méchant homme » ; ne fera-t-il pas grâce, au moins, à son style débordant de vie, à cette langue familière et pittoresque, où M. Louis Bertrand pourrait reconnaître quelques-unes de ses propres qualités? Non, le style même de Saint-Simon n'est pas épargné. Ah ! ce qu'il reproche, au fond, au grand mémorialiste, c'est de ressembler trop à M. Louis Bertrand lui-même, c'est d'écrire avec toute la passion qui l'anime. « Je ne me pique point d'impartialité, avoue Saint- Simon, je le ferais vainement. » C'est un aveu que l'on arracherait moins aisément, peut-être, à l'auteur de Louis XIV. Mais, si M. Louis Bertrand était impartial, aurait-il ressuscité la figure de son héros? Il nous en fait la confidence : devant les in-folios du Cabinet des Estampes, il a vu le Roi se réveiller, il a entendu sa voix ; et l'on songe à ce bruissement des siècles, à ce murmure de vie, à ce frémissement passionné qui, par de longs soirs de travail, se dégageait des Archives poudreuses, autour de ce « révoltant » Michelet.

Comme Michelet, M. Louis Bertrand est un historien visionnaire. Il goûte peu l'analyse et la touche délicate du subtil historien de Port-Royal, Sainte-Beuve. Il Ta appelé jadis, avec un dédain de voyageur africain :

« un petit bourgeois de Montparnasse qui n'est guère sorti de son quartier et qui n'a point pris l'air ». Il sait aussi, en bon disciple de Flaubert, que la patiente archéologie ne

ressuscite pas la mort : « Son encre est pâle, disait Flaubert après avoir lu Leconte de Lisle. C'est une Muse qui n'a pas assez pris Fair. Les chevaux et les styles de race ont du sang plein les veines. » M. Louis Bertrand « a pris l'air » ; il veut que son œuvre ait « du sang plein les veines ».

C'est en lisant M. Henri de Régnier, peut* être, qu'il a compris que la splendeur 'de Louis XIV égalait sa chère splendeur espagnole. Dans une étude sur l'auteur du Bon plaisir et du Passé vivant il s'est attardé au décor 4< louis- quatorzien » que M. de Régnier aime fort planter à l'arrière-plan de ses romans. « Quand il nous parle des galères du roi, écrivait M. Louis Bertrand, c'est tout de suite à Louis XIV que nous pensons. » Cette figure de Louis XIV qui apparaît aux dernières lignes du Bon plaisir a hanté, sans doute, son imagination ; et ces « galères du roi », il les a peintes, brillantes d'or, voiles frémissantes et hautaines, dans son Cardénio; il a regretté, dans cette belle Méditerranée lustrée, qui baigne la côte d'Afrique, de ne pas voir ces « magnifiques galères du temps de Louis XIV ». A Cherchell, il songeait moins aux « trirèmes grecques ou latines » qu'aux « flottes conduites par Duquesne et Beaufort » ; et dès ce moment, il avait entrevu l'éblouissante vision de cette époque dorée, de son faste et de ses feux d'artifice, en

Serbes cristallines, sur les eaux étincelantes u Grand Canal.

Il avait aimé dans l'Espagne, — il Ta avoué, — moins le pays de la Beauté que le pays de la Splendeur. Voici qu'il aime, dans la France de Louis XIV, le pays de la Beauté et de la Splendeur à la fois. Mais il préfère peut-être sa splendeur à sa beauté. Il loue Louis XIV de ce goût du faste que l'histoire avait coutume de lui reprocher. Il n'est, à ses yeux, « rien de plus bassement peuple » que ce reproche. En vérité, l'histoire peut lui répondre, avec La Bruyère : « Je veux être peuple. » Elle peut montrer moins d'enthousiasme que M. Louis Bertrand pour les fêtes qui illuminaient Versailles au moment de Ramillies et de Malplaquet, pour l'or que l'on prodiguait au dôme des Invalides, aux heures les plus tragiques du règne. Elle peut juger enfin que le panégyriste du roi s'est laissé trop éblouir par l'or de Versailles, « dorure des toits et de tous les plombs des combles, dorures des statues, des bassins et des conduites d'eau, dorures des carrosses et des chaises » ; dorures des costumes aussi. Lui qui naguère voyait « tout en rouge », ne semble-t-il pas tout voir, maintenant, « en doré »? Il a respiré trop longuement les fleurs capiteuses de Marly, les tubéreuses dont Louis XIV s'entourait. Il a reconnu en lui le goût de volupté qui l'attirait vers ses premiers héros, et aussi leur force et leurs âmes dominatrices. Entre ce Louis XIV qui brandit par-dessus les plaines son bâton de commandement, et le charretier Raphaël qui, d'un

claquement de fouet magnifique, affirme l'énergie de sa volonté, les différences sont à la surface : au fond, ce sont des êtres de la même race, des âmes de maîtres, âmes dramatiques, dont M. Louis Bertrand, historien et romancier, suit d'un regard ami la naissance et l'épanouissement, parce qu'il se reconnaît en elles.

Durant la guerre, M. Louis Bertrand reprochait à Gœthe sa « glorification voulue et frénétique de la vie ». À son tour, voici qu'il divinise l'action. Son Louis XIV, en qui d'ailleurs il reconnaît le regard olympien de Gœthe, — son Louis XIV est gœthéen. Ou plutôt, il est de l'école de Nietzsche. Il a, selon son biographe, ce que Nietzsche appelle « le sens de la terre » ; c'est un « surhomme » qui n'est point tenu d'obéir aux lois vulgaires de la morale ; et, devant tant de force ambitieuse, son historien ne peut retenir ce cri d'admiration nietzschéenne : « Quelle volonté de puissance ! »

Pour moi, des deux grands hommes dont il a tour à tour admiré le visage de bronze, ce n'est pas Louis XIV que je préfère : c'est Lavigerie. Malgré sa pourpre romaine, et le faste qui plaisait à M. Louis Bertrand dans ce prince de l'Eglise, il a plus de simplicité ; son énergie se tempère et s'ennoblit de charité. Des deux grands hommes, aussi, dont il a écrit la biographie, dont il s'est institué (le mot convient, en effet, à son nouveau livre), l'hagiographe pieux, ce n'est pas Louis XIV

qui me paraît le plus grand, c'est saint Au* gustin. Il nous avertit que Louis XIV et saint Augustin sont de la même lignée, que celui-ci est le « Latin d'Afrique », celui-là le « Latin moderne ». Mais ce « Latin subtil et positif » n'a pas connu, sans doute, dans son règne éclatant, de ces heures sereines, où le futur évêque, dans la fraîcheur nocturne, rêvait aux côtés de sa mère et contemplait les étoiles. Il a eu le « sens de la terre », j'en conviens, quoiqu'il n'ait pas toujours eu le sens du possible ; il n'a pas eu le sens du ciel.

Nous reconnaissons, au surplus, que ce « sens de la terre » est la première des vertus politiques. Nous l'avons trop longtemps méconnu pour ne pas sentir le prix de cet esprit positif, qui allie les principes immuables et le sentiment des réalités changeantes. Par là, Louis XIV nous propose une leçon toujours salutaire. « Il n'est pas de sujet plus actuel que saint Augustin, » disait autrefois M. Louis Bertrand. Il n'est pas, aujourd'hui, de sujet plus actuel que Louis XIV. Dans notre Europe qui cherche sa voie et son équilibre, le roi Louis XIV est un des maîtres dont il faut méditer l'exemple. Son histoire n'est pas un récit du passé, auquel nous prêtons une curiosité gratuite : elle nous parle de notre vie même, de notre vie de chaque jour.

C'est par la guerre, sans doute, que M. Louis Bertrand a ressaisi le plus vivement ces leçons toujours agissantes du siècle classique ; mais, depuis longtemps déjà, ce romantique en

avait retrouvé, par les voyages et la réflexion, le trésor oublié. En tête des Chants Séculaires de son ami Joachim Gasquet, il avait écrit, dès 1903, le manifeste d'une nouvelle école classique, il avait tracé les grandes lignes de l'idéal classique « que nous ont transmis nos pères, effort constant vers l'harmonie et la composition, souci de l'ordre, du choix, de la beauté, culte de la tradition ». Il avait repris à son compte le mot de Gœthe : « J'appelle classique ce qui est sain, romantique, ce qui est malade ». Où donc avait -il retrouvé ce trésor des idées classiques? D'abord, dans le spectacle même de la Méditerranée. Parmi la couronne de nations latines qui entourent la mer intérieure, la France a sa place qui n'est point la moins glorieuse. N'est-ce point par elle que l'aigle latine vole encore sur l'Afrique du Nord? L'œuvre universelle de Rome, c'est Louis XIV qui a voulu en reprendre la tâche largement humaine... Puis, peu à peu, par delà même ces raisons latines, le charme de Versailles agissait de lui-même. Déjà, dans sa préface pour les Chants Séculaires, il disait la rangée solennelle des ifs autour du bassin de Latone, la grandeur hautaine de l'Orangerie et de la pièce d'eau des Suisses, la fantaisie brillante et légère de Trianon ; il avait longé le bassin de Neptune, et contemplé ce « palais de l'esprit, de l'art sociable, de la civilisation la plus douce et la plus humaine qui fût jamais » : « ma France ! s' écriait -il, nulle part je ne t'ai vue si belle

que dans ces lieux où tu triomphais sous tes justes maîtres. »

Il voulait rattacher son âme à l'âme de la vieille France, et ses voyages lui avaient fait sentir qu'il fallait retrouver le sens de Vertnemi, se rappeler que les grandes races doivent se défendre et conquérir. M. de Grana, (le personnage ténébreux de Cardénio) sous d'autres noms, poursuit son obscure besogne à Madrid. L'Arabe, dans son apparente soumission, garde de terribles arrière-pensées. Il faut que nous apprenions le son de ce mot :

« la victoire ».

Avant la guerre, M. Louis Bertrand invoquait, à Timgad, toutes les déesses sacrées qui planèrent sur les champs de batailles antiques, Victoire sculptée par Phidias, Victoire de Samothrace, Victoire de Cirtha. Or il savait que ces diverses Victoires étaient, autrefois, descendues sur la France ; il savait qu'on les voyait, devant le palais de Versailles, enchaînant, aux pieds de Louis XIV, l'aigle germanique et le lion espagnol. Pouvait-il, dès lors, ne pas glorifier ce roi qui avait fait la France, et qui même, nous dit-il hardiment, avait fait la France malgré les Français ?

Quand vint la guerre, il comprit mieux encore la grandeur du roi : contre Louis XIV, déjà, la duplicité germanique avait multiplié ses officines de trahison ; mais il avait su la déjouer, lui opposer une œuvre d'expansion française et de vraie propagande spirituelle,

dont notre France d'avant -guerre se souciait fort peu ; il était, lui aussi, entouré de défaitistes, parmi lesquels M. Louis Bertrand place Mme deMaintenon ; mais il avait su résister à leurs murmures décourageants ; et, très vite, enfin, il avait compris qu'il n'est point de sûreté politique sans précautions concrètes et sans gages solides...

Tandis que M. Louis Bertrand ressaisissait ainsi le sens de la France et de ce qu'il a appelé le sens de V ennemi, des hommes nouveaux grandissaient, une génération nouvelle se formait qui comprenait quelquesunes de ces vérités oubliées. Ils prenaient des voies semblables à celle que M. Louis Bertrand a suivie, mais non point la même voie, cependant. Les uns revenant, comme M. Louis Bertrand, aux certitudes de la foi, ne ressentaient nulle sympathie pour Louis XIV. Ils lui reprochaient moins ce que M. Louis Bertrand a appelé Y anticléricalisme du roi, que les erreurs et les incohérences de sa politique religieuse; ils se défiaient d'une telle politique. Que l'on relise l'Histoire religieuse de M. Goyau, et l'on comprendra, sans nul doute, les raisons de cette défiance. Les autres, recouvrant le sens de l'ennemi, et cherchant à retracer, comme M. Louis Bertrand, la tradition politique de la France, n'en voulaient pas enfermer les lignes dans le cadre « louis-quatorzien » ; ceux mêmes qui vantaient l'ancien régime (M. Louis Bertrand n'est pas de leur nombre, puisqu'il proclame

la faillite définitive de ce régime), ceux-là pensaient que, sous Louis XIV, le régime valait mieux que l'homme, et c'est le régime qu'ils nous proposaient en exemple, plutôt que le souverain ; fédéralistes, ils regrettaient en secret que Louis XIV eût précipité l'œuvre fatale de la centralisation ; ou encore, aristocrates, ils sentaient bien, comme Saint- Simon et M. Louis Bertrand, que ce roi fut un grand démocrate. Ceux enfin qui, par delà le symbolisme et le romantisme, s'efforçaient de renouer la tradition littéraire de la France, professaient que le grand courant classique traverse trois siècles de notre histoire depuis Ronsard jusqu'à Chénier ; ils n'en reliaient pas la source à l'influence personnelle du Roi. A travers le livre de M. Louis . Bertrand, Louis XIV, dans le domaine intellectuel, comme dans tous les autres, semble s'être tracé un programme défini, l'avoir réalisé patiemment, en une œuvre toujours consciente, toujours volontaire. Il a peut-être trop pris à la lettre le mot de Voltaire, qu'il a choisi comme épigraphe : « Non seulement il s'est fait de grandes choses sous son règne, mais c'est lui qui les faisait. » Comme le Siècle de ce Voltaire qu'il aime à citer, et qu'il cite avec éloges, le Louis XIV de M. Louis Bertrand est un beau tableau, mais un tableau qui manque d'ombïe. Comme Voltaire, il parle à peine de la Révocation de l'Ëdit de Nantes ; et, du reste, il juge qu'elle fut très opportune. Voltaire est quelque peu

gêné par l'incendie du Palatinat : il se hâte d'ajouter : « Si le Roi avait été témoin de ce spectacle, il aurait lui-même éteint les flammes » ; M. Louis Bertrand en prend mieux son parti : il y voit, semble-t-il, avec Napoléon, un acte de profonde politique. Il ne dit pas l'amertume et la fragilité qui furent au fond de toute cette gloire, Ip. dévotion et la débauche à la fois envahissant la cour, l'incertitude d'une œuvre que la Régence va ébranler, l'effroyable passif légué à cette Régence, Utrecht consacrant l'avènement de l'Angleterre à la tête de l'Europe, les désastres coloniaux de la France inaugurés par la perte de l'Acadie et de Terre-Neuve...

Il ne dit pas tout cela... Mais était-il besoin de le répéter? Nos histoires et nos manuels étalent assez complaisamment ces sombres côtés de la gloire ! Pourquoi s'acharner à détourner les yeux de cette grandeur et de cette sagesse lumineuse, qui furent la partie vraiment éternelle *du règne? M. Louis Bertrand, peintre de Versailles et historien de Louis XIV, — avocat de Louis XIV parfois, je l'avoue, — M. Louis Bertrand, puissant évocateur d'un homme et d'un monde, a ramassé, dans ce brillant raccourci, tous les rayons du soleil royal. De même, dans ses longues randonnées africaines, il s'abandonnait à l'exaltation de la lumière, il se laissait terrasser par l'accablante magnificence du soleil. Qu'importe que cette magnificence soit tyrannique? Il est beau de sentir sur sa tête

ce magique dominateur. Avec la même orgueilleuse soumission, il s'incline aujourd'hui devant le Roi-Soleil. Et de même encore, dans ce « jardin de la mort », il fraternisait avec la beauté, — classique à sa manière, — des grands arbres du désert ; il les aimait d'être des forces souveraines, montant vers le ciel, élégantes et libres, pour répandre un peu d'ombre sur la terre : « Le bel arbre qu'un palmier ! » s'écriait-il ; et il ajoutait ces mots qu'il appliquerait, je pense, au Louis XIV qu'il a rêvé : « Comme il s'élance ! Comme il plane ! Comme l'air joue librement dans ses branches ! Et quel jet de sève puissante ! »

L'Afrique avait rendu à M. Louis Bertrand la fierté de l'œuvre française classique ; elle lui inspira aussi le sentiment de l'œuvre française chrétienne. C'est en voyant un jour, à Biskra, la statue de l'un des plus grands ouvriers de cette œuvre, le cardinal Lavigerie, qu'il médita sur cet accord profond qui unit, en Afrique, l'Occitanie, la France et le catholicisme. Le geste du cardinal Puig, aux dernières pages de la Cina> symbolise déjà cette union. A l'automne de 1Ô92, devant le chaland drapé de rouge qui emportait le cercueil de Lavigerie, il avait eu le sentiment que l'Afrique et le christianisme renouaient

l'alliance brisée jadis par V Islam. Par l'Afrique il était allé déjà vers l'art, vers la gloire, vers la beauté. C'est par l'Afrique qu'il est allé vers la foi.

Quelle puissance mystérieuse émane donc de cette terre, qui devait, de même, rendre à Psichari le sens du divin? Émane-t-elle du désert, ce « désert monothéiste », comme disait Renan, qui donne, selon le mot de M. Louis Bertrand, « le sens de l'unité et de l'infinité insondable de Dieu »? Émane-t-elle de ce ciel sans nuage qu'il est impossible de ne pas contempler, par les chaudes nuits, et qui appelle l'âme, qui l'absorbe en lui et l'aspire tout entière? Emane-t-elle de ces peuples religieux, de leurs gestes d'adoration, de leur regard brillant d'un éclat mystique? Qui le dira? Sans doute M. Louis Bertrand lui-même, dont la Revue des Jeunes a recueilli naguère la confession. Mais il ne pouvait pas, et nul ne pourra jamais connaître le moteur profond et secret qui ramène vers Dieu les âmes errantes : « La conversion est un fait intérieur, a dit l'auteur de Saint Augustin, un fait divin... »

Psichari, dans sa course à travers le désert, médite Pascal. Les Pensées accompagnent chacun de ses pas. M. Louis Bertrand entendait aussi, dans « la tragique horreur des grands espaces vides » la voix de Pascal. Par un étrange reflet, le style de ce disciple de Flaubert, de ce réaliste à la palette ardente, rappelle par endroits le style des Pensées.

Voici (( le silence éternel des étendues désertes ». Voici : « Dieu prend les âmes comme un voleur. » Voici le dialogue de saint Augustin et de ses vieilles amies, les passions mauvaises... Ce n'est plus le son de la flûte qui le charme, ni les clameurs de la fête arabe. C'est une voix plus grave, la voix des hymnes, les chants que Renan lui-même ne parvenait pas à oublier sur le seuil clair d'Athéna. Oh ! s'écrie le biographe de Saint Augustin « la jeunesse des hymnes ! On ne peut y songer sans émotion. On envie Augustin de les avoir entendues dans leur fraîcheur virginale. Ces beaux chants qui allaient monter pendant tant de siècles, et qui planent toujours aux voûtes des cathédrales, prenaient leur vol pour la première fois. »

Cette jeunesse des hymnes, c'est le symbole du premier élan de la foi dans une âme convertie. Dans l'œuvre de M. Louis Bertrand, elle s'épanouit aussi, cette « fraîcheur virginale », qui fait oublier bien des pages, peu « virginales », de ses premières œuvres.

Dans sa prose réaliste, un nouveau principe de beauté s'est répandu, comme une clarté diffuse. Et, au terme de ses confessions, M. Louis Bertrand pourrait tracer, une fois encore, avec plus de vérité, il me semble, et un sens nouveau, une page qu'il écrivait au début de sa carrière.

C'est, dans la préface de la Fin du classicisme, le souvenir d'une promenade espagnole : au musée du Prado, une mystérieuse

toile de Vélasquez l'avait arrêté : la Forge de Vulcain. « C'est une scène copiée dans un de ces ateliers de charron comme on en rencontre aujourd'hui dans les faubourgs de Madrid. Le patron, à demi nu, tient la lame incandescente sur l'enclume. Une autre s'apprête à la battre avec le lourd marteau de frappe. » Mais, dans cet humble décor, un personnage nouveau s'avance. « La lueur qui émane de sa tête se fond dans la douceur chaude d'un crépuscule mourant. » C'est Apollon. Que vient-il faire au milieu de ces rudes ouvriers? Quel sens peut avoir cette scène étrange? « Ces êtres rudes, dans les visages de qui monte une aube de pensée à l'aspect du visiteur divin, n'est-ce point la réalité telle que l'art classique l'a conçue, la nature visitée et éclairée par un dieu qui est l'âme ardente du poète? »

Le « visiteur divin » est descendu dans l'œuvre de M. Louis Bertrand, et il l'éclairé de cette lueur idéale. Mais ce n'est pas Apollon. L'auteur de Saint Augustin le sait, et il l'a répété après l'auteur de Sagesse : « L'âme antique était rude et vaine. » C'est le véritable <c Visiteur divin », celui qui vint un jour s'asseoir à la table de ces hommes d'Emmaûs, qui étaient peut-être des artisans comme les personnages de Vélasquez, d'humbles marchands comme Pépète, ou des rouliers comme Rafaël...

Dingley, le livre qui fit connaître ces deux noms inséparables, et qui fut couronné par l'Académie Goncourt, était un récit de psychologie animée, ironique à demi, dont une guerre formait le fond tragique. Puis vint une biographie de hobereau dans un cadre rustique, — petit drame de peu de personnages et d'étroites passions (2). Leur Ra-

(1) Jérôme Tharaud né à Saint-Julien (Haute-Vienne) en 1874 ; Jean Tharaud né à Saint-Julien, en 1877.

Principales œuvres :

Jérôme Tharaud : Contes magyars, traduits par Jérôme Tharaud (1903).

Jérôme et Jean Tharaud :

Le Coltineur débile (1899) ; la Lumière (1900) ; Dirigley V illustre écrivain (1902-1906) ; VAmi de V ordre (1905).

Aux Cahiers de la Quinzaine : Contes de la Vierge (1902- 1904) ; les Frères ennemis (1906).

La Ville et les champs (1907) ; la Maîtresse servante (1911) ; la Fête arabe (1912) ; la Tragédie de Ravaillac; la Bataille de Scutari d'Albanie (1913) ; la Vie et la mort de Paul Déroulède (1914) ; VOmbre de la croix (1917) ; Rabat ou les heures marocaines (1918) ; Une relève (1919) ; Marrakech ou les seigneurs de V Atlas; Un royaume de Dieu (1920) ; Quand Israël est roi; Le chemin de Damas; L'an prochain à Jérusalem.

(2) La Maîtresse servante a paru d'abord dans le Journal des Débats sous le titre de « Journal d'un hobereau » ; mai

vaillac, leur Déroulède, furent des fresques d'histoire ; Rabat et Marrakech, de vives impressions de voyageurs et d'interwiewers ; V Ombre de la croix, Un royaume de Dieu, déroulèrent autour de minces récits la philosophie d'une race ; avant-hier, ils nous racontaient tour à tour un roman nègre et leur voyage sur le Chemin de Damas; ils nous disaient, hier, la grande espérance juive, qui jette, sur la Terre Sainte, les fils d'Israël, soulevés au cri de VAn prochain, à Jérusalem!

L'an prochain, à Jérusalem ! Les Juifs de MM. Jérôme et Jean Tharaud sont plus assurés de leur avenir que leurs lecteurs, qui ne savent pas du tout où ils seront l'an prochain... Les deux écrivains les ont promenés du Sud au Nord, hier en Asie et en Afrique, avant-hier en Hongrie, naguère en Périgord et en Limousin, jadis en Angleterre ou au Cap. Où nous transporteront-ils, l'an prochain? La photographie de magazine qui me les montre côte à côte ne m'aide pas à éclaircir ce mystère, car elle est ancienne. Elle est touchante et me fait songer au journal qu'ils fondèrent à quinze ans : les Deux pigeons; le frère aîné s'incline vers le cadet, qui s'avance vers lui avec un sourire ébauché. Leurs yeux

une version beaucoup plus brève en avait été publiée par la Revue de Paris, en 1908. C'était une nouvelle rapide : Servitude campagnarde. Rien ne serait plus curieux, pour qui voudrait apercevoir la méthode de MM. Tharaud, et le travail de leur art, que do comparer la nouvelle et le roman dans le détail.

regardent l'objectif; mais on sent que leurs fronts, qui se touchent presque, se communiquent, par un secret échange, leurs pensées. Visages rasés, lèvres minces et serrées, air de vive jeunesse, d'audace et de volonté. Mais quelques différences se discernent. Jean Tharaud baisse le front d'un air ironique, et il me semble qu'il sort de se mêler, dans l'ombre, à la tragédie de Ravaillac. Jérôme Tharaud me paraît plutôt venir de quelque châteauferme du Périgord, où il a abandonné Mariette qu'il y retrouvera sur ses vieux jours.

A les regarder de plus près, les différences se précisent, éclatent, et un problème surgit, irritant et insoluble : le secret de leur collaboration. Une sorte de pudeur enveloppe, d'ordinaire, ces fraternités littéraires, et il serait d'une impertinente indiscrétion de vouloir faire à chacun sa part. Pourtant, devant cette simple image, je ne saurais m' empêcher de sentir tout ce qu'il y a parfois, dans le même sang, de forces contraires, et que les marins et les professeurs, qui forment la tradition des Tharaud, luttent peut-être en eux, et les séparent l'un de l'autre. Et puis, les impressions diverses de leur enfance peuvent bien avoir laissé dans leurs cerveaux de diverses empreintes. Pourquoi celui-ci n'aurait -il pas gardé plus de souvenir du rocher d'Angoulême « noble cité, âpre et rude » où s'écoula leur enfance, comme celles de leurs futurs héros, Déroulède et ,R ay aillac ; et pourquoi celui-là, se détournant de la ville qui ne lui rap-

pelle que le collège et l'ennui, ne regarderait-il pas vers ces campagnes du Limousin, aux limites du Périgord, parmi ces hobereaux qu'ils ont peints dans la Maîtresse servante? Enfin, cette « sorte de génie sauvage », génie d'enfants précoces qu'ils ont eu sans doute l'un et l'autre, comme un de leurs personnages, le héros de la Maîtresse servante, pourquoi la vie ne l'auraitelle pas façonné de différentes manières chez le normalien Jérôme et chez son frère, le libre étudiant? Tous deux, dans l'air de Paris, ils ont perdu, je pense, la poésie de leur province. «Ma poésie d'enfant était morte, dit le héros anonyme de la Maîtresse servante; à la place de cette générosité puérile qui allait spontanément autrefois aux êtres, aux objets qui m'entouraient, je ne découvrais plus en moi qu'une sentimentalité assez vague, qui s'appliquait justement à ce qui m'était le plus étranger. » Commune rançon qu'exige le Quartier Latin, sort de tous les Déracinés ! « Il semblait que les choses ne pussent avoir d'intérêt pour moi que si elles étaient sans rapport avec ma vie. » Mais il me semble que l'hôte de la rue d'Ulm dut, d'abord, se déraciner plus profondément. Déjà ses regards se portent au delà des mers et des monts. Il court vers l'Afrique à la faveur d'un congé.

Dès que l'École Normale se referme derrière lui, le voici lecteur français à Buda-Pest. Et tandis que l'imagination de Jean Tharaud se nourrit en France, .comme celle de Dingley en Angleterre, « de tous les apports du

hasard », celle du frère exilé va au-devant de l'aventure et de l'action. Imaginez-le, ce jeune Français échappé de France, dans un café bruyant de Bùda-Pest, et penché sur V Illustration, sur ses photographies de guerre, sur ses récits de la campagne du Transvaal.

Déjà le voyage et l'éloignement ne lui suffisent plus : il lui faut l'ivresse des violentes « randonnées ». Ici, la lumière blafarde, les sages travaux de l'Université, la besogne monotone, mais féconde peut-être, d'apprendre* la France à ces âmes d'Orient. Là-bas, la guerre. C'est vers la guerre qu'il veut aller.

Il ne put qu'y envoyer Dingley ; mais il s'associa, par le rêve, au voyage de son héros. Car, chez Jérôme et Jean Tharaud, le rêve est frère de l'action ; ils ont établi, entre l'un et l'autre, entre la réalité positive et la fantaisie poétique, une sorte d'alliance, pareille à l'alliance qu'eux-mêmes ils ont signée dans l'amitié.

Qu'est-ce que leur Dingley? Un « poète positif ». Comment veut-il peindre ses récits? Avec « la précision d'un réaliste japonais et la fantaisie d'un poète persan » ; ne diraient-ils pas eux-mêmes, comme lui, qu'il y a en eux « quatre dixièmes d'artistes et six dixièmes d'hommes d'aventure »? Devant les jardins de Ba-Ahmed, quel signe de beauté, d'art et de poésie virent-ils, sinon, toujours, cette union de la poésie libre et des fermes limites de la raison : « une volonté, une règle, un espace de tous côtés circonscrit, et dans ces bornes

étroites, un infini de liberté »? Enfin, quand vint la grande guerre, quel signe de force héroïque, de génie militaire découvrirent-ils dans leurs chefs admirés, sinon, là encore, ces qualités unies du poète et de l'homme d'action ? « Galliéni sur la Marne et Lyautey sur l'Atlas rétablissaient par un coup de génie une situation désespérée. Au cours de leur vie aventureuse, ils s'étaient fait l'un et l'autre la même idée du commandement et du chef ; ils avaient appris à reconnaître qu'au-dessus de l'obéissance et de la discipline, au-dessus même de la volonté qui sait prendre une responsabilité, il y a l'imagination, la pensée qui découvre des solutions imprévues, et qu'à la guerre comme partout, ce qui fait les miracles, c'est l'esprit de poésie dans l'action. »

U esprit de poésie dans l'action, — cette formule éclaire toute leur œuvre. Et ne m'est-il pas permis de la décomposer, de voir, sur l'une de ces figures, la marque de la poésie, sur l'autre celle de l'action? Ne m'est-il pas permis de faire parler ces bouches, et, leur prêtant des aveux qu'elles ne firent peut-être jamais, d'imaginer ce qu'elles pourraient dire?

« Ne me prenez point, dirait celle-ci, pour un artiste ; ou du moins n'allez pas croire que j'aie vu dans l'art la fin d'un$ vie digne

d'être vécue. Il y a longtemps déjà, dans ma chambre de Buda-Pest, le fantôme de Bismarck m'a parlé. Je n'ai point suivi ce maître rude, mais j'ai bien senti que le commandement d'un tel homme était de bien plus mâle nature que Y « autorité obscure, lâche, féminine de l'écrivain ». Je me suis dit alors que, seuls, ces maîtres d'une nation, ces ouvriers d'une œuvre puissante, étaient de grands, de bons artisans; et j'ai fait dire à Dingley : « L'existence réduite à la vie' personnelle ou familiale ne vaut pas la peine d'être vécue.

Elle ne prend une réelle grandeur que si elle s'accroît de Porgueil de contribuer à la vie d'un vigoureux ensemble, nation, Tace ou empire. » Ce n'est pas à Bismarck que je demandai le modèle d'une de ces existences exemplaires, mais à Rudyard Kipling.

Dingley est un de ces artistes qui rêvent d'action, comme Lamartine et comme KipKng.

Comme Lamartine, il a sacrifié, à sa passion de voir et d'éprouver, l'existence frêle de son petit enfant. Comme Kipling, ayant « légiféré chez les buffles et les singes, et donné la loi à la jungle », il a voulu prononcer sur les grands débats des nations (1).

a Un autre maître de l'art et de Traction me fut plus familier peut-être, et plus ami. Ce fut ce Barrés de qui nous fûmes secrétaires (2).

(1) a Nos maîtres, ce furent Kipling, Gorki, Maupassant. » (Réponse de Jérôme et Jean Tharaud à V enquête de M. Emile Hewriot.)

(2) « Nous avons vu travailler Barrés, et de près. C'est un

Avant même de vivre sept ans auprès de lui, quelque chose de sa manière m'avait pénétré.

Un peu du dilettantisme de Philippe circule dans les veines de Dingley, et un peu de son élégante cruauté. Ne trouve-t-il pas au War- Office, pendant la guerre des Boërs, V « occasion unique d'observer sur des faces humaines les effets de l'appréhension »? L'auteur de Leurs figures l'eût aimé pour cette parole. Et il pouvait croire que nous parlions de luimême quand nous disions de Dingley : « Si une fée lui avait offert un présent, il aurait pris le pouvoir magique de se transporter à chaque heure de sa vie sur le point du monde où se déroulait l'action la plus dramatique. » Dans mes voyages, j'ai cherché ce genre d'émotions que Maurice Barrés trouvait dans Venise ou dans Tolède ; mais je l'ai cherché plus loin, puisque, jusqu'au cœur du Maroc, j'ai poursuivi l'essence du génie arabe, en ses chapelles et ses palais. J'ai aimé, dans ce Maroc même, des âmes barrésiennes ; car es qui m'attirait dans les Berbères, c'est qu'ile sont « passionnés et résignés tout ensemble », c'est qu'ils connaissent « l'effréné désir et le renoncement absolu », c'est que leur visage est la maigre et longue figure des portraits du Gréco.,Ravaillac lui-même ne retint ma sympathie que pour une « minute sublime », une de ces minutes qui font la grandeur des

modèle admirable de conscience, c'est un bon maître. » (Ibidem),

plus humbles vies, et qui distinguent à jamais des âmes banales cette impératrice autrichienne ou ces frères Bayard dont Barrés s'est fait l'historien... »

Tels seraient, je crois, les maîtres qu'il avouerait. Pourtant dans la manière des frères Tharaud et dans la part qu'on attribue en eux à Barrés et à Kipling, j'aimerais mieux voir quelque chose de stendhalien.

D'abord Stendhal eût goûté dans leurs romans ces « traits significatifs », ces petits détails caractéristiques dont il enseigna le secret à Mérimée. C'est ainsi que l'auteur supposé de la Maîtresse servante se peint luimême et peint ceux qui l'entourent par de menus faits, où se devine, dans l'enfant, le personnage rétif qu'il sera plus tard, où se révèle, à un simple mot, l'abîme qui sépare deux cœurs, où, dans un simple geste, dans une anecdote prise entre vingt autres, une race entière, une classe sociale, une province, laissent apercevoir leur profonde nature. De même un épisode de la jeunesse de Ravaillac jette une lueur sur son âme ; une vision placée au seuil de sa vie, un scrupule de conscience où se décèle son intime délicatesse, nous en apprennent plus sur lui que tous les vers qu'il a composés. Enfin, quand MM. Tharaud veulent résumer toutes leurs impressions d'Afrique, c'est un souvenir baroque, — celui d'une vieille servante penchée sur des plantes fleuries et les invitant à mieux pousser, — qui vient, en effleurant leur esprit,

y réveiller tout le Maroc — chose* et âme*.

Mais ee que Stendhal eût aimé plus encore, c'est ce culte de l'énergie, qu'ils ne laissent pas de confondre, quelquefois, avec la violence. 11 me semble qu'ils prendraient k leur compte cette réplique de Dingley : sa femme gémissait : t Nos instincts sauvages tiennent bon ! — Tant mieux, ma chère ; ce sont les plus beaux. » Sans doute ils regrettent que l'énergie de M. de Villebois-Mareuil, mort chez les Boërs, ne soit qu' « une énergie gâchée ». Mais ne nous a-t-on pas dit que l'un d'entre eux, au moins, rêva d'imiter ce gentilhomme c aventurier »? Ce qu'ils veulent nous verser dans chacune de leurs œuvres, c'est, comme Dingley, « le fort alcool de l'activité brutale ». Et je ne sais même pas si l'auteur de la Chartreuse de Parme n'eût point disputé à l'auteur de Du sang, delà volupté et de la mort les récits de Rabat et de Marrakech, les seigneurs berbères, leurs « vies passionnées et violentes, abritées sous la mousseline » — ces « vies qui auraient diverti Stendhal » ajoutent les Tharaud. Je ne sais s'il n'eût pas reconnu l'un des siens dans ce Glaoui de Marrakech, à l'âme « remplie d'égoïsme, mais ardente, follement passionnée » ; et devant a ce pays du soupçon, du silence et du mensonge » il eût songé à sa chère Italie du seizième siècle, puisque aussi bien Jérôme et Jean Tharaud aperçoivent, sous le burnous d'El hadj Thami Glaoui, les yeux d'un Borgia ou d'un Ludovic Le More.

Tous ces personnages — ou presque tous — sont rudes. Ils ne se sacrifient point ; ou, s'ils le font, comme Ravaillac, leur sacrifice n'est qu'une stérile folie. Je ne vois même pas que la Glaoui de Marrakech ou le bon nègre Samba Diouf aient grand sujet de se réjouir de s'être dévoués à une noble cause. Et le juif de VOmbre de la croix n'est châtié que d'un mouvement d'amour paternel. Plusieurs de ces livres pourraient prendre pour épigraphe cette phrsfse de la Maîtresse servante : « L'esprit de sacrifice est une vertu mal payée : on peut l'admirer dans les drames et dans les tragédies ; dans la vie, son effet le plus commun, c'est de rendre indifférent, quand il ne le rend pas haïssable, celui qui se sacrifie. » Aussi, la rudesse n'est pas un vice ; être rude, c'est seulement obéir aux lois de la vie, c'est être « bien adapté à la vie, qui n'est pas tendre ».

Peu de vraie tendresse, dans ces œuvres, et peu d'amour : chose étrange quand on songe que ce sont des romans, et que l'amour est l'ordinaire pâture de ce genre. Mais Jérôme et Jean Tharaud ne veulent point céder à ce préjugé, et ils dédaignent l'éternelle histoire « du monsieur et de la dame ». Quel ricanement dans ce mot de Dingley : « En seronsnous réduits à des romans psychologiques, des adultères français ou des moralités slaves? » Partout de l'action, du spectacle, de la pensée, de la politique même, car les auteurs font volontiers des réflexions poli-

tiques, et ils n'hésitent pas à mettre en scène Cecil Rhodes pour faire briller, au milieu de leurs récits, « la graisse d'un héros »; mais toutes les paroles d'amour qu'on tirerait de leurs livres sont peut-être celles-ci, de Samba Diouf à la fille des Sédi : « C'est toi qui donneras aux Diouf les enfants que nous espérons ! » Voilà de quelle fruste manière ils expriment ce sentiment qui anime toute la littérature de notre race.

Race celtique, race d'amour et de courtoise galanterie. Parcourez les littératures grecque et latine, de Y Iliade qui est un récit de guerre, à Y Œdipe Roi qui est une sanglante tragédie de famille, d'Euripide qui raille la femme, à Lucien qui raille toutes choses, de Lucrèce l'épicurien à Sénèque le stoïcien, et de l'auteur des Annales à l'auteur même des Confessions; jetez un regard sur les littératures modernes, du pays de Don Quichotte au pays de Macbeth, du pays de Faust au pays de la Divine Comédie; nulle part vous ne trouverez l'amour à la place d'honneur, — place royale, place divine, — où l'ont mis nos poètes et nos conteurs. A peine, dans les rochers où gémit Polyphème, dans les bois où Gallus languit, dans ceux où jouent et folâtrent Daphnis et Chloé, entendons-nous quelques sincères accents — de désir plutôt que d'amour. Encore le désir s'égare-t-il chez l'amant de Bathylle ou chez la troublante muse de Mitylène. Et les cris de Roland, fou par amour, les rêves extravagants du cheva-

lier de Dulcinée, même le duo sublime des amants de Vérone ou la naïve idylle d'Hermann et de Dorothée, n'ont pas l'ample et intarissable mouvement de ce cha,nt qui emplit notre poésie et notre prose, de ce chant cruel et suave qu'Yseult a transmis à Nicolette et les troubadours à Charles d'Orléans, de l'hymne qui emplit le jardin de Bourgueil et le verger des Charmettes, — jeu subtil chez Marivaux, tourment chez Desgrieux et chez Musset, douce plainte que Bérénice murmure en s'exilant dans son royaume et que Lamartine répète au lac du Bourget. Nos fées mêmes, quand elles parlent, parlent d'amour. Et Leconte de Lisle luimême, s'il a refusé de déchirer « la robe de lumière » et de livrer le secret de son cœur, nous l'aimons surtout pour un aveu, — peutêtre, — qui se cache dans le Manchy.

De là, pour une part, la peine que MM. Tharaud ont eue, et le temps qu'ils ont mis à se placer, aux yeux du public, à leur vrai rang. On ne leur sut point de gré de chasser l'idole du temple. Pourtant ils mettaient à sa place d'autres sentiments affectueux ou pathétiques. D'abord, et dès la couverture même de leurs livres, ils rendaient, par le seul rapprochement de leurs noms, un éclatant hommage au dieu de l'amitié. Chaque dédicace de ces livres lui est un nouvel hommage, soit qu'elle aille chercher, parmi les Muses, le poète François Porche, soit qu'elle salue, dans sa tombe héroïque, ce savant François

Laurentie qui fut leur condisciple, soit que, dans ce Maroc dont il a fait une terre française, elle aille dire au maréchal Lyautey la gratitude et l'admiration de deux Français qui l'ont vu à Fœuvre. Le sentiment de la patrie, — tel est encore, avec l'amitié dont il n'est qu'une forme élargie, l'âme de leurs meilleurs livres ; et aussi la mâle tendresse qu'un père peut avoir pour son fils. S'il y a peu de douleurs amoureuses dans leurs romans, il y a, au contraire, beaucoup de douleurs paternelles : Dingley l'illustre écrivain, le sofer de V Ombre de la croix, le Glaoui de Marrakech ne laissent fléchir leur âme fière que lorsque la mort frappe leur fils.

« Oh ! avec quelle légèreté une âme se détache d'un petit corps d'enfant »; s'ils n'avaient écrit cette ligne, j'aurais volontiers accusé Jérôme et Jean Tharaud de manquer d'humanité.

Mais ce qui leur a surtout amené des lecteurs, ce ne sont point ces sentiments trop discrets, et qui, d'ailleurs, refusent le plus souvent de se livrer : on n'a guère voulu voir en eux, (au-dessous de Pierre Loti, à côté de M. Louis Bertrand, et dans une manière qui s'écarte de l'un et de l'autre), que des maîtres du réalisme exotique. Le Maroc et ses Berbères, la Hongrie et ses Juifs ; ici un pays de neige où l'Orient semble s'être exilé ; là, un pays « dur, austère, sans grâce, riche et qui semble pauvre, peuplé et qui semble vide », — voilà leur royaume ; et la volupté, le sourire amou-

reux, les frivoles désirs n'y ont pas une plus grande place que dans la psychologie de leurs personnages ou dans les thèmes de leurs romans. Mais dans la couleur dont ils peignent ces terres, quelle richesse, quelle force ! et comme il nous prend envie de partir vers Rabat, vers Mogador ou vers Mehdia, quand ces villes aux noms charmants nous apparaissent au détour d'une phrase, « rouges dans leur vieil appareil guerrier, leurs tours, leurs redans, leurs bastions qui se reflètent dans les eaux », pareilles à « un décor de féerie », à « un roman de Wafiter Scott, entre le calme blanc des maisons et le va-et-vient de la mer... »

Ainsi ils sont allés à travers le monde, dans les ghettos de Galicie, de Bohême et de Hongrie, ou sur les marchés du Maroc, résumant toute leur philosophie, — comme l'hirondelle de La Fontaine qui avait beaucoup retenu, — dans cette sage et naïve parole de Samba Diouf : « En vérité, le monde est grand ! et celui qui n'a vu que son pays n'a rien vu... » Us ont regardé curieusement autour d'eux et ils ont décrit par le menu. Pareils en cela seulement, je crois, à Flaubert, ce grand maître de l'exotisme, ils ne lâchent point aisément un chapelet de descriptions, quand ils le tiennent. Voyez, dans Marrakech, la série des cercles sur la place : « Il y a le cercle des conteurs... Il y a le cercle du commentateur aveugle... Il y a le cercle des danseurs... » ; ou les seigneurs berbères qu'ils nous présentent

un à un : « Voici le vieil Abd-el-Malek... Voici le Gounfadi... » ; ou, quand ils arrivent au village de Samba Diouf, le long détail des nègres qui l'habitent ; ou encore, dans V Ombre de la croix, tous les vins du monde venant défiler à la table des Juifs, et apporter de France, d'Italie, d'Amérique, le témoignage de cette double vérité dont les frères Tharaud sont pénétrés plus que personne : que le monde est vaste, et qu'il n'est pas un point de ce vaste monde où l'on ne rencontre des Juifs.

Les Juifs ! On peut dire qu'Israël Zangwill lui-même n'a pas mieux vu quel thème ils fournissaient au romancier. Jérôme et Jean Tharaud ont compris que la peinture des choses exotiques ne devait être que le cadre des peuples et des âmes étranges. Ce sont de telles âmes qu'ils ont trouvées là-bas, dans les plaines mouillées de la Pologne et de la Hongrie, dans l'odeur de misère qui a remplacé, pour le peuple élu, le parfum de l'encens. Ce sont ces âmes d'Israël qu'ils ont retrouvées à Marrakech dans leur vrai cadre, et privées de ce charme nostalgique, de ce regret d'un Orient perdu, que le lecteur Français de Buda-Pest avait vu dans leurs yeux. Et ce sont ces mêmes âmes qui conquièrent le monde : « Etes que j'eus coupé mes papillotes, dit un de leurs personnages, le monde m'appartint. Qu'il est intelligent ! disait-on devant moi. D'où lui vient donc cet esprit qui ne s' embarrasse de rien?... »

Une telle disposition à chercher, dans de lointains pays, des âmes éloignées d« notre train commun, se peut qualifier de romantique. Mais ce serait faire fausse route, car rien n'est plus classique, en vérité, que l'art des Tharaud, au sein même de leur exotisme. Ils ne croient pas, comme Flaubert, que l'âme humaine varie selon les temps, ni qu'elle change avec les costumes et les latitudes. Lorsqu'ils arrivent en quelque village israëlite : « Qu'il est loin, disent-ils, qu'il est perdu, ce petit village des Carpathes » ; mais ils ajoutent aussitôt : « Et pourtant la vie qu'on y mène, est-elle au fond bien différente de celle qu'on mène, partout ailleurs dans le monde? » De même l'histoire passée est-elle bien différente de ce que voient nos yeux? Ce qui vit à l'ombre des cèdres marocains, «c'est toujours le vieux monde d'Abraham et de Salomon » ; les amphores qui circulent à la table juive de Bels ne sont-elles pas les amphores des noces de Cana? Le fils du Rabbin debout parmi les caftans noirs, n'est-ce pas cet enfant qui làbas, en Judée, se levait parmi les docteurs?

Les Berbères de notre temps sont tout semblables aux Numides de Salluste, et comme Louis Bertrand, Jérôme et Jean Tharaud dessinent les traits de l'Afrique éternelle.

Ces vieilles dames empanachées qui jouent, dans les gentilhommières du Périgord, leur tumultueux personnage, ressemblent à la comtesse d'Escarbagnas ; et la tragédie de

Caserio reproduit la tragédie de Ravaiilac.

Cette Tragédie de Ravaiilac est bien une œuvre classique. Ne nous objectez pas sa violence, et le « stendhalisme » de ses auteurs : ils répondraient, comme ils l'ont fait quelque part, que les classiques « nous paraissent apaisés parce que nous ne comprenons plus leur passion ». Un romantique eût écrit, le Drame de Ravaiilac. Il se fût attardé à des architectures et à des costumes ; il eût pénétré dans la cour et dans ses intrigues ; il en eût inventé à plaisir ; surtout, un romantique, n'aurait pas aimé ce simple Ravaiilac, agissant par la pure logique d'une passion, sans tortueuses machinations, sans arrière-fond lugubre de politique ou d'amour. Jérôme et Jean Tharaud ont préféré écrire la Tragédie de Ravaiilac. La tragédie de Ravaiilac, c'est d'abord la tragédie du cœur où une grande et sombre pensée germe, et qui commence par se défendre contre elle, puis se laisse envahir, se prépare à l'action, hésite encore, agit, se repent, s'interroge, et tour à tour, se sent éclairée de reflets célestes ou de flammes infernales. C'est aussi la tragédie de la nation, où de sourds murmures circulent, tandis que le roi se livre à ses plaisirs ; contraste saisissant : le Béarnais sous la fenêtre d'une maîtresse, le « sombre Angoumoisin » debout, derrière sa mère qui communie ; tour à tour, de chapitre en chapitre, les auteurs nous transportent auprès du royal amant ou de l'humble fanatique, ils nous font entendre

un écho suranné des stances de Malherbe ou la sévère musique des Psaumes, La tragédie de Ravaillac, enfin, c'est la tragédie de l'histoire, le souffle mauvais qui, à travers les siècles, enflamme le cerveau d'un Ravaillac oa d'un Caserio ; c'est l'éternel cri de révolte qui descend des chaires du seizième siècle ou monte des libelles anarchistes. Tant l'âme humaine reste immuable ! Et ce sont bien des classiques, ceux qui, malgré le « costume » dissemblable, ont confronté le « visage frénétique de Jean-François Ravaillac » et la « figure ronde et naïve de Santo Hieronymo Caserio. »

Mais voici que je retrouve, sur ma table, la photographie où je vois peut-être trop de choses. J'y renconttf&*le regard de M. Jean Tharaud ; et ce regard me dit : « Prenez garde ! »

« Prenez garde, car la psychologie, ou la philosophie de l'histoire, ou le don de voir et de comprendre ne nous suffisent pas ; et les formules classiques ne peuvent entièrement nous définir. Vous parlez de notre tragédie de Ravaillac. Mais ne voyez-vous pas, — quelques documents que nous invoquions, — que cette tragédie, nous l'avons plus qu'à demi rêvée? Nous voulons « jeter de longues passerelles sur de vastes nappes de siècles » ;

nous voulons entendre « ce lointain murmure des siècles qui vous arrête pareillement dans un vieux quartier de Paris » et devant les tristes caftans noirs de Galicie ; et ces caftans nous font rêver à « la robe flottante d' Assuérus et d'Esther ». Mais encore une fois, ce sont là des rêves ! Notre hobereau périgourdin est bien de notre race quand, à la vue de la gentilhommière de Jumilhac, « il rêve de tragédies, de drames à la Walter Scott ». Ainsi avons-nous fait pour Ravaillac en parcourant les rues d'Angoulême. Une ardente amitié, — nous sommes nés pour l'amitié, — nous a pris, pour notre triste héros, — et nous avons voulu le ressusciter. C'est être poète que de pouvoir, en errant à travers les rues d'une vieille ville, en tournant les pages d'un vieux livre, voir surgir une civilisation ; et Michelet fut poète de cette façon-là. C'est encore être poète, à un moindre degré, je l'avoue, que de voir, dans ces villes et dans ces livres, s'esquisser l'âme d'un homme ; de sentir quelque sympathie pour ses colères ou ses amours ; de s'enfermer avec lui dans ces débats intérieurs où se joue toute une vie. Quelle passion arma le bras de Ravaillac?

Que sentait-il gronder en lui-même aux heures où il décidait la mort du roi? Sur les routes où il marchait vers le crime, dans la chambre où il attendait l'heure marquée, quelles voix secrètes lui parlaient? Et de quelles forces était-il déchiré, quand il brisait la pointe de son couteau pour écarter

les tentations homicides, quand il l'aiguisait de nouveau pour obéir à son invincible impulsion? Celui qui aurait pénétré tout cela, et qui ferait un vivant tableau de ces passions et de ces luttes, aurait vraiment ressuscité Ravaillac, autant qu'il est possible à un mortel de ressusciter un mort ...»

Cette sympathie, qui vaut mieux que toute la science et que les notes de voyage, Jérôme et Jean Tharaud ne l'ont pas refusée à l'âme fruste^ des nègres, et l'auteur de Batouala, qui est des leurs, n'en a certes pas montré davantage. Au reste, ce ne sont pas les frères Tharaud, ni M. René Maran, qui les ont introduits dans la littérature, car voilà longtemps qu'ils y ont droit de cité. Montaigne y eût fait volontiers entrer les Cannibales, mais c'est Rousseau qui fut vraiment leur hôte et leur, patron. Il serait malaisé de compter les drames et les pantomimes qui racontèrent, à la fin de l'ancien régime et sous la Révolution, d'édifiantes histoires de méchants blancs et de bons nègres, et l'on sait que la Convention, en abolissant l'esclavage, donna aux tréteaux grande matière de se réjouir.

Les romans, dans le même temps, disaient les innocentes amours de beautés noires; et les vieux serviteurs de couleur attendrissaient l'âme benoîte des lecteurs de Paul et Virginie. Mais ce ne sont là que nègres blancs ou que nègres tricolores. Le romantisme entra mieux dans la sombre couleur de son sujet avec Bug Jargal, avec le Tous-

saint-Louverture de Lamartine, et surtout avec cet admirable Tamango où Mérimée a uni l'ironie et le pathétique, l'éloquence et le pittoresque, l'allure épique et la dureté des pointes sèches. Voilà le nègre libre, celui que l'Europe n'a presque pas touché, et, pour mieux dire, non point le Nègre, mais le Noir. L'autre nègre, celui qu'a marqué l'indélébile empreinte de l'esclavage, porte en lui je ne sais quelle triste bouffonnerie, qui ne se prête guère à la psychologie véritable, et qui peut également apitoyer l'âme de Mme Beecher Stowe ou égayer la fantaisie de M. Paul Reboux. Cependant entre Tamango et Rornulus Coucou, il y a quelques degrés, parce qu'il existe un type intermédiaire entre le Noir libre et le Nègre esclave ou affranchi.

Ce type, c'est celui que M. Maran et MM. Tharaud, — avec des notes et des tons bien différents ! — M. Demaison aussi, dans son Diato, ou Marius et Ary Leblond dans Ulysse Cafre, — ont mis en scène : le nègre serviteur à demi conscient de l'œuvre civilisatrice ; à demi éclairé par la lumière d'Europe, et parfois comme à faux jour ; à demi sorti de la barbarie comme d'un long sommeil ; enfin participant, avec la gaucherie des enfants, à l'expérience du vieux monde.

Cette sympathie qui rattache les frères Tharaud à des âmes du passé ou à de lointaines âmes perdues au cœur de l'Afrique, serait une faiblesse peut-être, si elle ne se prenait aussi au sol natal, et si elle ne les rat-

tachait avant tout à leur temps et à leur pays. Avant les Berbères et les Nègres, ils aiment les gens de leur province, cette noblesse campagnarde, ridicule parfois, mais sage et noble en son respect des traditions ; ils aiment la flamme des cuisines du Limousin, et ce qu'ils y voient flotter d'intime et de familial. Et ces choses, ces gens, cette simple vie de chez eux, ils les revêtent de poésie et les embellissent de rêve. Car ce n'est point au dix-septième siècle seulement, ou aux seigneurs de l'Atlas, qu'ils appliquent leurs puissances de rêverie. Ils veulent, disent -ils, être les poètes « de ces existences tourmentées qui semblent s'être poursuivies dans la paix et le repos ». Ils veulent dire « tout ce qui se cache de générosité sous l'avarice, d'indépendance sous la soumission à la règle et au devoir, d'énergie, de beauté morale sous une humilité apparente ».

Ils veulent être aussi les poètes de notre temps. Ils veulent participer à nos inquiétudes, à nos élans. Se faire les historiographes de notre conquête marocaine, ce serait déjà une belle et grande part. Ils ont aussi pris leur part, et non point seulement une part littéraire, à la guerre mondiale. Déjà, depuis longtemps, leurs esprits se tournaient vers la bataille. Ames d'énergie, âmes belliqueuses, ils la respiraient autour d'eux. Dix ans avant la tourmente, ils décrivaient ses émotions, et la tristesse des champs de bataille modernes; dix ans avant le Feu, ils dessinaient une scène que

M. Barbusse n'a eu que la peine de leur prendre, celle où le clergyman anglais et le pasteur boer disent, chacun de son côté : « Dieu est avec nous. » Et ils écrivaient cette forte parole : « La guerre simplifie les êtres et les purifie. »

Ils peuvent ajouter aujourd'hui qu'elle simplifie et purifie les artistes. Il suffit pour en juger de lire leur récit : Une rélève, que Mérimée leur eût envié. Elle a exalté en eux des sentiments qui sommeillaient. En 1906, ils appelaient le nationalisme français : « un parti mort, une imagination de professeurs et d'écrivains. Notre tradition est révolutionnaire et cosmopolite... » On croit sentir qu'ils ont changé de sentiment, et que les biographes de Déroulède se sont ouverts à la mystique nationale. Peut-être a-t-elle aussi tourné leurs esprits vers cette mystique religieuse qu'ils ont su comprendre chez Ravaillac. Ne se rappellent-ils pas le visage ami de Charles Péguy? Depuis longtemps ils ont senti « le sens profond » du « bel ordre liturgique » ; eux qui se sont grisés de couleurs et de spectacles, ils ont pourtant écrit à propos de M. Emile Baumann : « Il est peu de littérateurs aujourd'hui qui accepteraient, sans plus, la phrase fameuse du charmant et païen Théophile Gautier : « Je suis un homme pour qui le monde extérieur existe. » Tous ou presque tous voudraient ajouter à ce domaine, déjà beau, celui de l'invisible. ». (1) Enfin, ils ont

(1) La Vie, 6 juillet 1912.

vu que la grande différence qui sépare de Çaserio le meurtrier de Henri IV, ce qui fait la grandeur de celui-ci jusqu'en sa folie, et ce qui maintient dans son cœur criminel des sentiments d'humanité véritable, c'est l'espérance religieuse.

Et voilà pourquoi leurs romans, qui nous ont conduits d'un bout à l'autre de l'Europe et qui nous ont fait voyager hors d'Europe, nous ramèneront peut-être un jour du côté de leur Limousin, chez nous, en France. Pourquoi aller chercher dans les Carpathes ou dans l'Atlas les âmes mystiques? Elles sont ici. MM. Jérôme et Jean Tharaud sont à cet âge, à peu près, où Dingley se disait que « la moisson de sa jeunesse était engrangée », et songeait à la grande œuvre qu'il se devait, maintenant, de mûrir. Si ces ouvrages encore secrets qui s'élaborent dans les causeries des deux frères expriment la France actuelle, sa vie fiévreuse de victorieuse blessée, ses inquiétudes et ses espérances qui crient aussi, à leur manière : « L'an prochain à Jérusalem », — elles leur feront assurément franchir ce pas décisif qui sépare la célébrité de la gloire.

Et alors, on pourra mettre au pluriel cette phrase qu'ils ont écrite de l'illustre écrivain où ils ont mis un peu de leurs rêves et de leurs espoirs : « Il connut la gloire à l'âge où la force de l'homme est encore intacte pour l'aimer. »

Dans cette grande salle d'une Faculté des lettres nous nous pressions en rangs serrés, car le cours que nous allions entendre attirait, parmi nos rangs humanistes, je ne sais quels Philistins , — historiens, germanistes ou philosophes. Notre maître venait de monter à sa chaire avec une agilité sportive. D'un geste machinal, qui lui était familier sans doute, il écartait la lampe qui le gênait, il tirait de sa serviette quelques livres, quelques notes, — peu de notes. Et, aussitôt, il commença à nous parler de Chénier.

Point de gestes. Une voix discrète, presque lointaine encore que très distincte, — une voix qui suit les nuances de la pensée plutôt . qu'elle ne s'abandonne aux mouvements de

(1) Né en 187S à Noordpeene (Nord).

Pbincipales œuvres :

La Révolution française et les Lettres italiennes; édition du Journal de Ginguené (1910) ; Discours sur la langue française (1913) ; Giacomo Leopardi (1913) ; (Paul de Saint-Maurice) la Ville envahie (1917) ; (Paul Darmentière») Maman (1919); V Italie vivante (1923). Histoire illustrée de la littérature française (1923) en collaboration avec M. Joseph Bédier, etc.

sis

l'enthousiasme ; qui s'accorde bien à la mesure, à la réserve des phrases courtes et acérées, à la netteté simple et solide du plan. Et pourtant, quoiqu'il y ait, dans cette diction et dans les idées mêmes, plus de lumière que de chaleur, nous voici en Grèce, Une citation de M. Henri Lechat ou de M. Fougères, quelques vers de Chénier où brillent les « olives huileuses », auprès des « figues mielleuses » ; et voici que disparaît la sombre ville de Lyon dont tout à l'heure, étudiants exilés, nous traversions la brume froide ; voici que s'efface, de notre esprit consolé, le fleuve mugissant et jaune, la Saône languissante, entre ses quais étroits, les pâles lueurs qui pleurent dans le brouillard ; une humanité de bas-relief, souple et nerveuse, mène autour de nous la danse lumineuse des heures... Ah ! certes, comme Chénier lui-même, il est du pays.

Non, il n'était pas du pays. M. Paul Hazard a parlé, plusieurs fois, de sa terre natale, de « ce Nord embrumé que ses enfants aiment d'un amour plus tendre parce qu'il est déshérité du soleil », de ces maisons flamandes, si brillantes de propreté, mais toujours rongées et noircies par le climat hostile ; il a dit aussi la grande tristesse de la ville, au milieu de sa plaine monotone, la ville aux toits gris sous le ciel bas ; le travail des hommes, l'usine, la mine, les manufactures ; il a passé auprès des tissages et écouté leur bruit laborieux ; peut-être a-t-il touché un jour — il en a parlé en connaisseur — leurs

courroies, leurs graisseurs, leurs coussinets ; il a retenu la leçon de ce cadre austère, leçon de travail et de fiévreuse activité, de lutte incessante contre les choses, de dédain pour les paroles vaines. Même dans cette Italie qu'il connaît et qu'il aime, s'il a pu comprendre et goûter une heure la vie douce, l'existence sans effort sous une lumière souriante, sous un ciel bleu, il s'est repris, il est allé vers l'Italie agissante et vivante, il est revenu vers la France qu'il voit à l'image de sa cité, à sa propre image : « Nous regrettons, dit -il, que le jour n'ait pas plus d'heures, pour les remplir de notre effort. » Ne souriez pas ! Cette parole est sincère. Et ce regret, qu'il nous prête à tous avec complaisance, il l'a éprouvé dans sa vie envahie par le labeur incessant.

Seulement, M. Paul Hazard a trouvé, dans les sombres classes de son lycée, la révélation de la lumière et des horizons latins. Imaginons-le, penché sur son Homère, son Virgile ou son Tite-Live. Il se sent, à lire Tite- Live, une âme de patricien ; il voudrait être sénateur ou, pour le moins, chevalier ; et plus tard il se promènera, tout plein de ce souvenir, à travers les ruines de Pompéi ; l'ombre de Virgile viendra s'asseoir auprès de lui, dans le paysage que le Mantouan a chanté, et où chante maintenant Gabriele d'Annunzio ; enfin, c'est Homère lui-même qu'il reverra, dans le cantastorie napolitain qui s'en va, de place en place, pareil aux vieux aèdes, et

bâtit avec les faits divers de la veille les fragments d'une humble épopée.

Il arrive souvent que les connaissances cosmopolites, F étude des littératures étrangères, Fexotisme, détruisent chez les érudits cette veine première d'humanisme qu'ils ont reçue de l'antiquité ; mais M. Paul Hazard, malgré la « littérature comparée », n'a pas cessé d'être, de tempérament et de goût, un humaniste.

Ce qu'il hait dans la Kultur, allemande, c'est précisément ce qui la distingue de l'humanisme. La douleur qui le saisit, au spectacle de sa ville envahie, trouve d'elle-même son expression dans les vers des poètes anciens.

Des souvenirs de tragédies antiques ou de vénérables épopées font cortège à sa prose nerveuse. Et s'il a donné, dans sa curiosité des littératures étrangères, une place d'élection à F Italie, — : cette Italie qu'il nous faisait aimer hier à la Sorbonne, qu'il nous fera aimer, demain, au Collège de France, — ne serait-ce point que cet humanisme exigeant, pour faire bon accueil à Fexotisme, voulait y reconnaître quelques-uns de ses propres traits?

C'est l'Italie en effet, l'Italie morte et l'Italie vivante, l'immortelle Italie, qui l'appelle. De loin, il songe à elle. Près de Paris, au lycée Lakanal, parmi les arbres, il con-

temple à peine, je pense, le paysage de Corot qui se déroule sous ses yeux, dans les nuances violettes des matins d'hiver ; à l'Ecole normale, son esprit s'évade des murs gris et s'envole vers l'Italie. Il ira vers elle, après beaucoup d'autres. Il sait que, depuis le dix-huitième siècle, Français et Anglais s'en vont, vers la Toscane ou la Sicile, réchauffer leurs membres frileux et leurs âmes romantiques.

Mais il devine aussi que l' Italie peut donner, à qui pénètre jusqu'à son cœur, de plus fortes leçons, et qu'il est une autre manière de la regarder. Vraiment l'esthétisme anglais comporte quelque naïveté, et le romantisme français, beaucoup de fantaisie. Comment comprendraient-ils Leopardi, par exemple, ces critiques singuliers qui le déguisent en personnage de Byron et qui le font naître « dans un château aérien »? Comment devineraientils la vie rude dans un climat rigoureux, les brûlants étés, les hivers brumeux de Milan, ceux qui se forment l'image d'une Italie de romance et de mandoline?

Assurément, M. Paul Hazard a connu Y Italie splendide et colorée ; il n'a pas refusé à ses yeux cette fête joyeuse ; dans les vieilles rues de Naples, il a admiré la magie du soleil qui verse sur les haillons et la misère une symphonie de couleurs ; il a aimé la silhouette fière des agaves, la chaude opulence des citronniers, des orangers, le vert des melons, le rouge des piments, les aubergines violettes. Il a plongé ses dents, peut-être, dans la chair

rose des pastèques. A coup sûr, il ne s'est pas refusé cette autre fête que l'Italie offre à nos gourmandises septentrionales. « II y a, dit-il, une poésie du risotto, du salante et du grana » ; entendez -le parler de ces tables milanaises « copieuses, abondantes... », des spaghetti savoureux, du frittomisto, et du « divin » Chianti...

Mais P Italie, selon son goût, est mieux que cela, et il ne Peut pas aimée si ardemment pour ses couleurs, sa lumière, ou sa cuisine. Il n'eût pas éprouvé, à suivre le poète de Recanati tour à tour à Rome, à Bologne, à Florence, à Naples, le plaisir qui se trahit à chacune des pages de son Leopardi. Ce qu'il a surtout admiré, sur cette terre latine, c'est la race puissante et généreuse qui la peuple : race élégante, qui a grand air et fière allure, même sur les mulets poudreux des paysans toscans, même sous les vestes trouées des lazZaroni napolitains ; race ardente, comme les parfums des plantes italiennes, comme la saveur des mets italiens ; race courageuse enfin, dont l'histoire est traversée de luttes violentes. A Florence, M. Charles Maurras songeait à ces haines séculaires qui ont ensanglanté ces rues et changé ces maisons en forteresses. Et il méditait, avec gravité et tristesse, sur la leçon de Florence, bien différente des poétiques illusions qu'on en rapporte d'ordinaire. M. Hazard, lui aussi, a rêvé à l'histoire tragique de la Toscane, à ses longs combats, « ville contre ville, parti contre

parti, famille contre famille ». Mais, pour lui, nulle tristesse dans ce rêve : de cette bataille, il a vu surtout l'héroïque beauté, le mâle exemple ; et il a répété la parole d'Alfiéri : « La plante humaine croît ici avec plus de force qu'en aucune autre terre. »

En êtes-vous encore à l'image d'une Italie indolente, d'une terre des morts, — cette image que Lamartine a tracée, et que les Italiens n'ont pas par donnée à Lamartine?

— Songez, répondent-ils, que l'Italie a créé la plus grande marque d'automobiles du monde, qu'elle a trouvé les applications pratiques de la télégraphie sans fil... Cette réponse, l'avouerai-je? me touche peu. Je conviens que l'Italie vivante occupe un des premiers rangs parmi les nations modernes.

Mais elle s'y trouve parmi plusieurs autres, et son activité ni son industrie ne la mettent au-dessus des nations parvenues. Les automobiles, la télégraphie sans fil ne sont point de ses privilèges. Ce qui lui confère une dignité supérieure, c'est ce passé qu'elle nous reproche de lui rappeler trop souvent. Ne faudrait^! plus que notre première visite, à Florence, fût pour Fra Angelico? Et l'Italie vivante n'a-t-elle pas pour première richesse, l'héritage de l'Italie morte?

Aussi bien ne songe-t-elle pas à répudier cet héritage. Ou plutôt, elle ne veut point que l'on parle d'Italie morte : l'Italie, du passé, n'est-ce pas aussi l'Italie vivante? Dante serait-il un nom sacré, s'il n'était qu'un grand

souvenir? M. Hazard, à chaque pas, a retrouvé dans les gondoles vénitiennes ou dans les jardins de Florence les contemporains de Botticelli, de Ghirlandajo, les bustes de la Renaissance, mâles et farouches, et, dans le profil de ce Mussolini qui mène au combat ses principes et ses triarii, le masque d'un antique imperator. Le passé l'a escorté partout, et partout il a mêlé ce passé au présent. Son Italie vivante tresse habilement Vinterview d'hier et l'histoire d'autrefois. Voici, pour aujourd'hui, nous dit-il, comment les luttes fascistes « se sont passées à San Gimignano... Demain nous irons regarder les peintures de Benozzo Gozzoli... » Et, après avoir conté une scène sanglante, il interroge : « À quelle époque un tel fait s'est -il passé? Au treizième siècle? Hier? »

Aussi, l'Italie a-t-elle aimé cet étranger qui venait vers elle, si prêt, lui-même, à la comprendre et à l'aimer. S'il tressaille, chaque fois qu'il retourne vers cette amie accueillante, et s'il aperçoit avec allégresse la casquette rouge du premier chef de gare italien ; s'il s'écrie, comme les antiques voyageurs, dès qu'apparaît à l'horizon le dôme de Saint- Pierre : « La Ville ! Voilà la Ville ! » ; s'il professe, avec Stendhal, que rien ne ressemble plus au bonheur que l'existence de Rome ; s'il répète les vers de Leopardi : « Toujours la gloire de la Rome éternelle — brille d'un tel éclat qu'elle obscurcit toutes les autres ; — et la marque de l'Italie, malgré le vain

orgueil — de l'Europe envers nous, reste imprimée sur elle » ; enfin, s'il ne quitte pas cette terre sans apporter à la fontaine de Trevi l'offrande traditionnelle qui lui permettra de revenir un jour ; — ses amis Italiens, à leur tour, le regardent comme un des leurs ; ses anciens logeurs l'appellent Signorino, et l'appelleront Signorino toute leur vie ; et tous ceux auprès de qui il retourne tiennent en sa faveur la promesse dont se parent, je crois, les murailles de Sienne :

« O étranger, je t'ouvre toute grande ma porte, mais je t'ouvre mon cœur plus grand encore ! »

Qui disait, cependant,, que les Français savaient trop rarement représenter la France aux yeux de l'étranger, se faire aimer des hôtes qui les accueillaient? Qui les accusait de dire du mal de tout ce qui n'était pas français, de dirç du mal du pays qui les recevait, de dire du mal de la France elle-même par vantardise? Et qui répétait la boutade fameuse : « Quand un Français dit du mal de lui-même, ne le croyez -pas :

il se vante »? C'était M. Paul Hazard.

Au moment où il se réjouissait de voir le Français, longtemps indifférent aux choses du dehors, s'éveiller à l'esprit européen, et aller à- l'étranger au lieu d'attendre toujours que l'étranger vînt à lui, il s'affligeait de l'image que ses compatriotes présentaient de la France. En vérité, il y a peut-être là quelque excès de sévérité. Je

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ivr nous moquons pas de ces scrupules restables : ils valent mieux que la fanfaronnade du vice...

jyfais vous ne trouverez pas, chez M. Hazard, de ces illusions juvéniles. Il ne va point à l'étranger pour apporter la vivante preuve de la « précellence » française ; il ne croit pas connaître l'âme d'une nation, pour quelques propos de salon, échangés dans une société choisie, courtoise, et souvent française plus qu'à demi. Il regarde tous les spectacles que lui offrent la rue et la vie populaire ; il va passer une soirée « chez les marionnettes » ; il écoute les comédiens du cru ; il se mêle aux congrès politiques ; il s'arrête devant les chanteurs ambulants ; il observe ses voisins de voyage ; il monte en carriole et vit joyeusement, au long de la route, de la vie de ses frustes compagnons ; il s'entretient avec le gondolier qui le guide à Venise ; il prête l'oreille à toutes les voix contraires qui composent l'opinion d'un grand pays.

Parfois même, ce contact direct des âmes le lasse et le détourne des documents écrits qu'il consulte patiemment, des fiches qu'il couvre de notes. Au sortir de la réalité vivante, quand il vient de crayonner, d'après nature, la silhouette de don Sturzo, ou la falote image de « Padre Paolo », ne prend-il pas en pitié son travail d'historien? On parle souvent de l'orgueil philologique, et l'on évoque l'arrogance de Filelfe ou de Pogge ; mais il existe aussi une tristesse des philologues, une sorte de « démon de midi » qui vient leur souffler à l'oreille, alors que la moisson s'entasse, le dédain de la besogne quotidienne.

Regarde, — leur dit -il, — combien de papier tu as noirci pour établir peu de vérités, ou des vérités incertaines, ou des vérités inutiles. A quoi servira cette petite feuille que tu couvres de ton écriture serrée? A quelques gros livres que peu d'hommes, peut-être, ouvriront, et qu'ils n'ouvriront, n'en doute pas, que pour charger à leur tour, de lettres et de chiffres, quelques feuilles semblables à celle-ci. Et puis, quand d'autres livres auront tiré de ton livre un peu de leur substance, quand tes trouvailles seront entrées dans le domaine public, peu d'années suffiront à faner ces

feuilles. Songe à ces manuscrits où Leopardi a versé sa vaste érudition : ils gisent, maintenant, inutiles, dans quelque bibliothèque...

Encore si ton âme en devenait plus riche, plus apte à sentir et à jouir! Mais non : ta science ne te laisse pas goûter de plaisir pur ; elle vient les gâter tous tour à tour : dans ce livre que tu admirais, elle te montre vingt plagiats qui t'affligent ; ce paysage, morne et solennel, jamais elle ne te permettra de le contempler en repos ; elle te dira que d'innombrables voyageurs t'ont précédé à cette place, et que tout a été senti de ce que tu pourras sentir, que tout est dit de ce que tu pourras dire...

Ainsi rêvait, j'imagine, le jeune savant, qui, à la fin d'une nouvelle de M. Hazard, va chercher, parmi les livres, l'oubli de la vie.

Mais, pour sa part, M. Paul Hazard peut répondre à ces conseils décourageants. Non, ces fiches ne sont pas de tristes feuilles mortes à ses yeux ; ces vieux recueils poudreux qu'il compulse, le Thermomètre politique ou le Journal sans titre 9 sont tout pleins de vie, et vibrent encore des clameurs des foules.

L'Italie vivante n'est pas plus frémissante de ces clameurs que la Révolution française et les Lettres italiennes. Le Congrès des socialistes ne retentit pas d'applaudissements plus « grandissimes » que les vieux clubs où se déchaînèrent les cris et le délire. Et même, le passé nous offre de plus riants, de plus vivants spectacles que le présent. Où sont,

place Saint-Marc, les abbés galants d'autre* fois? Ou sont, sur les eaux de Civita Vecchia ces galères pontificales qui battaient la mer de leurs rames?

Le passé nous donne, aussi, des leçons. II nous console, il nous rassure, il nous apprend que nos malentendus d'aujourd'hui remontent au plus lointain des âges, il nous explique nos erreurs actuelles et les corrige. S'il nous montre, par exemple, que la Révolution n'a réussi qu'un temps à imposer à l'Italie ses idées et son art, — ou son absence d'art, — il nous apprend, du même coup, que rien ne prévaut contre les originalités nationales, qu'il n'est point de formule capable de tout ramener à l'unité, ni de tout régir. Il nous met en garde contre les « kulturs » tyranniques, contre l'orgueil des races, contre l'étroit esprit de clocher : « Il y a de*

'oupements internationaux d'esprits... ».

le passé toujours vivant nous enseigne qu'il y a une Europe, et que les Musset, les Heine, les Shelley, les Leopardi, les Dostoïevski peuvent se trouver côte à côte sur les rayon» d'une bibliothèque. Il nous fait entendre les voix qui se répondent dans ce grand chœur des nations. Il nous démontre qu'aucune de ces voix n'a le droit d' étouffer les autres : « Si quelque jour les voix de l'humanité doivent être réunies en un seul concert, il ne faut pas que l'accord vienne de ce qu'elles seront également étouffées et voilées, il faut que chacune, au contraire, conserve dans

l'harmonie commune sa force et son éclat. »

Parmi les voix de ce chœur, il en est une que l'historien écoute avec plus de respect et d'amour que les autres. C'est la voix de la France. Non point qu'elle ait plus d'éclat ni plus d'ampleur. Elle est douce, au contraire, et discrète : le ciel vers lequel elle monte est d'un bleu si léger, si molle est la courbe des fleuves, la ligne ondoyante des coteaux qui l'entourent. Mais elle s'est fait entendre de l'univers, parce que les idées qu'elle proclame sont universelles, et parce que les mots qu'elle prononce ont une no* blesse et une clarté sans égale.

M. Paul Hazard, l'oreille et le cœur encore pleins des syllabes chantantes de l'Italie, écoute pieusement les mots de France. Il voudrait les défendre, tous, contre l'air du temps qui les ronge, contre l'argot qui les souille, contre l'ignorance qui les amollit et les déforme. Il a expliqué, en de justes pages, que ces mots étaient une part de l'âme française, et qu'il fallait défendre leur prestige dans le monde. Il les aime, d'un amour que la guerre et la victoire exaltent. Car cette victoire dont il fut l'un des artisans, n'est pas seulement, en son âme, un brillant souvenir : elle y ajoute un ressort nouveau de volonté et d'action. Elle donne un sens plus profond au travail, un but plus haut à la vie. Le travail est stérile, la vie est vaine, qui ne servent pas le pays. Certes, M. Hazard n'avait pas oublié la terre natale ; du fond de Y Italie, il

se rappelait, avec une jalousie inavouée, ses sombres mines, ses usines, son ciel gris. Mais la guerre lui a fait sentir, avec une acuité : douloureuse, les liens qui l'attachaient à ce ciel, à ces mines mêmes et à ces usines dévastées par l'ennemi, à ces maisons maintenant écroulées en- d'informes amas de plâtras et de poutres. « Il souffrait parce que notre être n^ cesse jamais de faire partie des lieux qui l'ont formé, et que leurs blessures retentissent au plus profond de notre chair (1). »

« Paul Hazard, officier interprète », — ainsi qu'il signe un de ses articles de ce temps, — parmi les émotions que la lutte renouvelle et varie chaque jour, n'en sait pas de plus enivrante que celle-ci : partir, parmi les aviateurs que leurs missions appellent au-dessus de la ville envahie, aller répandre sur elle, avec des journaux français, les pensées de la France et les siennes. Voyez la scène qu'il imagine, ou que — sans nul doute — il a vécue : « Il monte. Voici les lignes sinueuses des tranchées, qui semblent une dentelle capricieuse et irrégulière jetée sur le sol. Voifci les paysages qui charmèrent ses yeux d'enfant...

Voici le fleuve aux eaux lentes, les villages..., les routes... Voici la ville elle-même. »

Dans cette ville, son regard cherche une maison, son cœur évoque une image. Que d'autres disent les spectacles sublimes de

(1) Comment Jean Wouters comprit la guerre, Revue des Deux Mondes, 15 mai 1919.

cette guerre, l'aspect nouveau des champs de bataille, «c le mystérieux des nuits pleines de rumeurs guerrières » ; il aime mieux fixer sa pensée sur l'image qu'il vient d'évoquer.

Il parlera des mères de France. Il leur dédiera un livre, chargé de souvenir et d'amour. D racontera leurs humbles travaux, leurs inquiétudes, leurs joies, leurs deuils. Il écrira ce mot charmant, ce bégaiement exquis : Maman, à la première page de son poème, — de son poème en prose, car « un bon philologue étudie les vers, mais n'en fait pas » (1). Et ce jour-là, je pense, il aura vaincu à jamais le démon philologique, le méchant démon qui refuse à ses victimes toute joie pure et toute émotion simple et vraie...

(1) Leopardi, p. 24.

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