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site s'il suit de près les efforts littéraires de
notre temps, s'il loue ce temps de contenir,
plus qu'aucun autre, des .hommes distingués
dans tous les genres, s'il a poussé son goût
pour la littérature d'aujourd'hui jusqu'à se
charger naguère, dans la Grande Revue, de
la critique dramatique, M. Lanson condamne
l'œuvre de quelques-uns de nos plus grands
écrivains, et les adjure de s'appliquer enfin à
cette grande tâche qu'ils négligent : « fortifier
l'unité de la conscience française » (1).
(1) Trois mois d'enseignement aux États-Unis (Conférence sur la France d'aujourd'hui).
C'est à cette unité qu'il veut faire servir l'histoire littéraire. « La critique, dogmatique, fantaisiste ou passionnée, divise : l'histoire littéraire réunit, comme la science dont l'esprit l'inspire. » Il n'y a pas, dit-il encore, de science monarchiste ou républicaine. Et s'il est vrai que l'histoire littéraire conduise à cette union sacrée que M. Lanson a servie durant la guerre, s'il est vrai que les intelligences adolescentes, dont elle est la discipline, prennent à son école des leçons de tolérance, de modestie, de respect des faits, d' « humanisme » vrai, M. Lanson est vraiment dans le cadre où son influence peut être la plus féconde. C'est, dans une des rues les plus silencieuses de la Montagne Sainte- Geneviève, une maison d'allure maussade, retirée derrière une grille et une cour où veille un gardien vigilant. Après avoir traversé un vaste vestibule, et jeté, sur le jardin, un regard étonné, — car il y a des fleurs là, il y a, là, des oiseaux, — vous y pourrez longer des couloirs de monastère, passer à pas feutrés au long de monacales bibliothèques, ou encore, dans les cellules où se groupent, par affinités électives, d'imberbes bénédictins, vous sentir enveloppé de choses vieilles et jeunes, — vieux murs et jeunes
idées. Morne et froid sanctuaire. C'est pourtant là que Louis Pasteur est devenu le grand Pasteur, que Taine et Fustel de Coulanges ont fait provision de pensée et de science,
2ue furent conçus, peut-être, les premiers Contemporains de Jules Lemaître et V Evolution créatrice de M. Bergson. C'est là que des hommes d'action, d'ardents politiques, de vigoureux pamphlétaires se sont armés pour la lutte. Là, Brunetière a enseigné. Là, Jaurès et Péguy ont passé. Là, le poète des Gueux a nourri de rimes et de rythmes sa tête de rajah. Et il est bien peu de critiques connus, d'historiens et de philosophes, en notre temps, qui n'aient pas épanoui leurs premières fleurs dans ce séminaire de Thélème.
M. Lanson règne sur ce jeune peuple, libre et respectueux, dont l'humeur est frondeuse, mais qui s'arrête et qui s'incline devant toute vraie science et toute vraie conscience.
Le nom de Pierre-Maurice Masson rappelle, à ceux qui gardent le culte de nos poètes, deux études sur Vigny* et sur Lamartine, deux petits livres élégants couronnés par l'Académie française ; à ceux que l'histoire morale de la France ne laisse pas indifférents, trois volumes consacrés à ce vaste sujet : la Religion de Jean- Jacques Rousseau; à tous ceux qui n'ont pas oublié la guerre, et qui aiment contempler encore les âmes héroïques de ce temps, le nom de Pierre-Maurice Masson rappelle un volume émouvant de lettres de guerre, que l'amitié a recueillies en gerbe ardente. L'amitié vient encore de lier, récemment, une gerbe nouvelle : elle nous a apporté sous le titre d'Œuvres et Maîtres quelques-unes des études que P. -M. Masson
(1) 1879-1916. Metz-Lorraine.
Fénelon et Mme Guyon (1907) ; A. de Vigny (1908) ; Mme de Tencin (1909) ; Lamartine (1910) ; la Religion de Jean-Jacques Rousseau (3 vol. 1916) ; Édition critique de la Profession de foi du Vicaire Savoyard (1916) ; Lettres de guerre (1917) ; Œuvres et maîtres (1923).
a publiées ; on y retrouve presque tout ce qu il aima dans notre littérature, et quelques* uns aussi de ceux qui eurent avec lui un commerce de mutuelle amitié : voici Rousseau et Lamartine, Fénelon et Brunetière ; voici le critique Victor Giraud et le poète Auguste Angellier ; voici encore, — hommage d'une autre espèce, plus intime, plus touchant encore, dans la grâce qui l'enveloppe et le sourire qui l'éclairé, — voici quelques pages sur le Ménage français. Et partout, dans cette grâce même et ce sourire, voici le visage même de l'auteur*
On peut l'imaginer d'après un portrait que ses amis conservent avec piété : dans son costume bleu horizon, mince, élancé, raidi peut-être contre la fatigue accablante de cette vie nouvelle, adossé à la terre de sa tranchée, P. -M. Masson regarde devant lui, et ses lettres de guerre nous disent assez à quoi songe ce Lorrain, qui est venu défendre sa terre : il songe à sa tâche présente; il songe aussi à la tâche qu'il a si joyeusement accomplie naguère ; peut-être se revoit-il dans cette Ecole normale de 1900 où il voisinait avec M. Jacques Chevalier, avec M. Paul Hazard qui nous parle aujourd'hui de lui en tête d'Œuvres et Maîtres; il revoit aussi, sans doute, cette Université de Fribourg, où il succéda, dans la chaire de littérature française, à M. Victor Giraud ; il revoit ce petit groupe d'étudiants si divers, venus de tous les pays d'Europe, — ce décor
de montagnes tendues devant ses fenêtres, les crêtes blanches des Alpes découpées sur un ciel clair, — cette vie de gai labeur et de gai savoir, dans une cité fidèle à la pensée catholique et amie de la pensée française ; et peut-être aussi, malgré l'ivresse des grandes heures qu'il vit, une nostalgie sourde vient-elle le tenter, la nostalgie de son œuvre à peine ébauchée.
Cette œuvre, dont il n'a pu qu'amorcer l'édifice, déjà solide et imposant, je voudrais en dessiner l'aspect général, et dire ce que fut la tâche et le plan qu'il se fixa dans le domaine littéraire.
Car il s'enferma délibérément dans le domaine littéraire. Et il n'entendit pas même le mot d'histoire littéraire au sens large, trop large peut-être, que d'autres lui ont donné.
Ceux-ci étendent le domaine des lettres à tout ce qui exprime l'état des idées, la science, la philosophie d'un temps, à tout ce qui peint une société. P. -M. Masson eut toujours le sentiment que le vrai royaume des Muses est plus restreint, et plus étroite aussi la tâche des géographes patients qui en veulent dresser la carte. Il mettait de « jeunes lecteurs » en garde contre une conception trop large de l'histoire littéraire, et il jugeait qu'il ne saurait y en avoir « dans toute étude
où Ton ne prend pas contact avec les rains eux-mêmes, avec ce je ne sais quoi d'intime et d'incommunicable qui constitue leur personnalité, dans tonte étude où font à la fois défaut le souci de Fart chez ceux qui sont étudiés et la jouissance esthétique chez ceux qui les étudient ».
Cette jouissance fut le vrai moteur de ses études; elle en fut F âme vivante parmi les « fiches arides » ; elle en fut le principe et le but. Elle n'en fut pas la limite, et bien qu'il eut en lui F étoffe d'un charmant impressionniste, la critique ne fut jamais pour lui un jeu d'impressionniste. D n'ignora pas ce qu'elle gagne à emprunter à la science quelques-unes de ses méthodes, et surtout son tour d'esprit : l'impartialité, la probité; le critique y acquiert la froideur impassible d'un juge ; et c'est bien un arbitre, en effet, l'historien littéraire qui veut décider pour ou 'contre Sainte-Beuve, pour ou contre Vigny : c'est un procès qu'il juge, un procès qui intéresse ses tendresses littéraires et ses préjugés, qui met en jeu un peu de la gloire du poète qui lui est cher.
Il n'est point besoin, du reste ; de recherches érudites, pour déployer ces qualités, ce don d'analyse et de critique : la plus humble « explication française » les exerce ; et je ne sais si l'érudit, en P.-M. Masson, n'est pas quelque peu débiteur du professeur ; sa préparation personnelle doit quelque chose à 'la préparation de ses cours. C'est elle qui l'a
fait entrer progressivement dans le secret de l'âme lamartinienne, et la Revue des cours de 1904 porte la trace de cet effort pour faire saisir à des étudiants, — et d'abord pour saisir lui-même, — le développement de l'inspiration chez le poète. Quel apprentissage meilleur que ce continuel et méthodique exercice, pour lui qui fut professeur $£ns l'âme? Et aussi parfois quelle collaboration féconde, celle où ses auditeurs ajoutaient leurs remarques aux siennes, enrichissaient de leurs glanes la gerbe abondante et serrée qu'il avait récoltée pour eux, lorsque tel d'entre ses élèves, par exemple, lui signalait un texte qui précisait et corroborait ses propres conclusions.
Une autre discipline vint encore donner une vigueur nouvelle à sa passion de travail et de production ; elle imposa à sa curiosité multiple, à ses promenades littéraires, une cohésion intime, la force d'une idée directrice : ce fut la préparation des deux livres qui, lentement, allaient s'élaborer côte à côte. C'est vers eux qu'il tendait à travers ses notes et ses articles ; c'est eux qu'il annonçait de loin. En 1911, parlant de Rousseau et d'Helvétius : « Voilà plusieurs années, disaitil, que je travaille à une édition historique et critique de la Profession qui paraîtra, je l'espère, prochainement. » Elle devait paraître seulement cinq ans plus tard, cette édition qui résumait tant de travail et d'amour ; et quand elle vit le jour enfin, l'ouvrier
patient de cette œuvre dormait dans la terre de France, ayant accompli sa tâche de savant, son sacrifice de soldat. Mais auparavant il avait, en d'autres livres, rendu un peu de vie et d'honneur à Fénelon, à Mme Guyon, à Mme de Tencin ; surtout il avait achevé son admirable Religion de Rousseau; et autour de ces ouvrages, comme leurs prémices ou leurs premiers rayons, des articles venaient briller par intervalles, témoigner de la besogne qui s'accomplissait dans le silence et donner la promesse de l'œuvre à venir.
Il était maître achevé dans l'art de découvrir des sources et de dénoncer des imitations. Il lui suffit de disposer sur deux colonnes, face à face, ce que nous connaissons des lettres de Fénelon et certaines phrases de ses recueils spirituels, pour qu'il apparaisse avec évidence que ces lettres ne sont pas perdues comme on le croit, et que nous pouvons les lire dans ces recueils mêmes.
Deux colonnes de textes montreront, encore, ce que Rousseau doit à Morelli, ou Vigny à Chénier... Je conçois que cette méthode inspire au lecteur mal informé quelque mauvaise humeur. Il demande si c'est là une méthode littéraire : ces colonnes parfois immenses ne, sont-elles pas les colonnes du temple philistin? Elles en ont la majesté menaçante ; elles risquent d'écraser, sous leur chute, le Samson qui se débat entre leurs piliers, le génie dont l'aveugle inspiration n'est plus qu'un mythe pour la critique. A
chaque mot qu'il dira, elle va répondre, comme en écho, par une pensée toute semblable, cueillie, ô douleur! dans les œuvres les plus ignorées, les plus dignes d'être ignorées...
Mais quoi ! l'originalité du poète y perdelle? Originalité ne signifie pas génération spontanée. Elle se dégage de l'imitation même. Après avoir montré le reflet d'André Chénier sur Alfred de Vigny, P. -M. Masson ajoute : « Je saurais encore, — je crois, — faire sentir, s'il en était besoin, comment ces imitations et cette hérédité littéraire laissent intacts la pensée douloureuse et même l'art solitaire de Moïse et d'Êloa. »
On le devine, d'ailleurs : ce souci d'information érudite ne se satisfait pas de luimême : il a une fin qui est la compréhension, « la jouissance esthétique. » Il dérive sans doute de l'amour du vrai, mais il a sa source dans une totale absence d'ingénuité. Chose admirable, il arriva à P. -M. Masson de prendre en flagrant délit de candeur Anatole France luimême! Certes il n'était pas de ces critiques dont la mission est de danser une danse sacrée autour du piédestal de leurs auteurs. Plus volontiers il eût dansé la danse du scalp !..- Mais non : sa cruauté littéraire n'atteignit
point à cette hauteur; tout en suivant Sainte-Beuve, il se tint en garde contre son « analyse aigrelette » ; et, s'il décida en sa faveur dans son procès contre Vigny, ce ne fut point sans quelque déchirement intime, car ce jour- là il avait à juger entre un maître de son esprit et un maître de son âme.
On lui reprocherait peut-être de manquer d'enthousiasme : c'est qu'il n'avait pas de ces grossières admirations qui s'étalent, surtout il n'avait pas de celles qui aveuglent. Il voulait garder la franchise de ses facultés critiques et de son jugement. Il ne se fiait pas aux poètes pour connaître la vérité sur leur compte, et tous les Commentaires de Lamartine autour de ses Méditations ne valaient pas, à ses yeux, une analyse intérieure des Méditations elles-mêmes. Les plus beaux visages, s'il les aimait avec passion, ne pouvaient lui dissimuler leurs menus « tics ». Il y voyait ces « signes de reconnaissances »
qui établissent les généalogies ignorées, et découvrent d'occultes filiations. Il ne craignait pas, dans ces filiations, de diminuer ses auteurs ; et c'était les diminuer peut-être que d'apparenter le spiritualisme de Lamartine à l'érotisme de Parny, et l'idéalisme de Vigny au génie païen de Chénier. Mais c'était aussi les comprendre, et l'on ne comprend rien sans le diminuer d'abord, sans le réduire à d'humaines proportions, et sans déchirer un peu le nuage d'encens où s'enveloppent les cimes. On ne comprend rien sans renoncer
à admirer « comme une brute », sans laisser là les élans lyriques et les chants d'amour.
On ne comprend rien, en un mot, sans ironie.
L'ironie, très légère, flamme subtile qui ne brûle pas, qui frôle et caresse, fut l'un des charmes de ce Parisien de Lorraine. Le causeur qu'il fut a laissé une réputation à la fois charmante et redoutable. On le devinerait, à le lire. Il commente, d'un coup d'œil railleur, les affirmations de ses auteurs, ou encore il les traduit plaisamment. Il les convainc d'embellissements autobiographiques ; il admire la « charmante désinvolture » de Lamartine et 1' « innocente improbité » de Vigny, Ainsi, par son tempérament même, il se trouvait conduit à ce qui est vraiment le but du travail critique : il démasquait ses auteurs ; derrière leurs prétendues confidences, il retrouvait la vérité historique, comme derrière leurs apparences il retrouvait leur fond réel. Trop souvent, l'on a cru qu'une œuvre était un document sur un homme et une société, comme la coquille sur l'animal qui l'habite. Elle en est bien plutôt le masque, et c'est ce masque qu'il faut soulever pour retrouver les traits de l'homme ou de la société. C'est lui, cependant, qu'on s'obstine à regarder, et d'après lui que s'établissent les lieux communs, les idées toutes faites. Une bonne page critique a presque toujours pour effet de fendiller ou de dissoudre le bloc épais de ces lieux communs.
Par là, sous le déguisement concerté, le
critique atteint le vrai caractère de» œuvres ; sous l'orchestration savante, il retrouve leur « motif » initial, leur accent véritable. Restituées ainsi en leur essence, elles deviennent méconnaissables : la méditation qui chantait le désespoir se met à chanter l'espérance ; le recueil chaste et spiritualiste retrouve sa première verdeur et sa première chaleur charnelle ; sous le chant d'amour romantique, affleure à la lumière un chant d'amour libertin ; Dolorida, l'Espagnole passionnée, devient une amante d'élégie, et l'angélique Éloa, une galante histoire de séduction. Avec leurs œuvres, les auteurs eux-mêmes reprennent leurs vrais caractères. Lamartine retrouve sa place parmi les disciples de Bertin et de Parny ; Fénelon, le prudent et adroit polémiste, qui ne s'aventure point à l'aveugle, revient à toute sa fougue mystique, à ce feu qu'il avait éteint sous d'inattaquables formules, ou caché loin des yeux soupçonneux des chercheurs d'hérésies ; Vigny, qui semblait si loin du dix-huitième siècle en sa fière solitude, reprend son rang parmi ceux qui continuent, au dix-neuvième siècle, l'idéal de « lumières » et de progrès des Encyclopédistes ; Rousseau le Genevois, sous l'incohérence de ses idées, laisse apercevoir une continuité; et quand, les yeux au ciel, Lamartine invoque l'idéale beauté, son critique, en écoutant de plus près les battements de son cœur, y sent bondir un sang jeune, chargé de désirs plus humains et de pras terrestres passions.
Parler de sacrilège ou de profanation, ce serait céder à cette ingénuité, pour laquelle P. -M. Masson n'avait qu'une déférence ironique. Au reste, il pense servir la vraie cause des grands poètes mieux que leurs séides idolâtres. S'il arrache le masque et fait voir le visage, il sait que le visage y gagne, en somme, et qu'avec ses verrues, peut-être, et ses tics, il a sur son masque cet avantage auquel rien ne supplée : la vie. Et puis, comment aimer vraiment ce qu'on ne comprend pas, et comment comprendre ce que l'on n'a vu jamais qu'à travers le voile des apparences?
Même est-il sûr qu'une fois ce voile arraché, la réalité nous apparaisse moins belle et.
moins émouvante? Ces grands poètes sont si mauvais juges de leur propre gloire, et la vanité qui dicte leur attitude est si mesquine, auprès du génie qui compose leur nature !
En voici un exemple frappant que donne, P. -M. Masson : « Chacun sait que Lamartine a mis une coquetterie persistante et un peu puérile à nous conter l'étonnante facilité de ses improvisations, en de fugitives minutes d'émotion : strophes jetées hâtivement en. marge d'un vieux Pétrarque ou crayonnées sur le genou au bord d'un étang, méditations composées de toutes pièces dans une promenade à cheval, odes « chantées d'une seule haleine » un beau matin au réveil, toute son œuvre n'aurait été, à l'entendre, qu'une série de générations instantanées ».
Voilà l'ironiste ; mais voici le pieux ami du
poète : « Ces trop naïves inexactitudes, si elles venaient à être crues, et si les manuscrits n'en dévoilaient l'excessive candeur, risqueraient d'enlever à cette poésie quelque chose de sa profondeur et de sa force enveloppante. » Et maintenant, voici, dans l'ami du poète, le poète même, qui sent le vrai travail du génie, la fermentation, la cuvée intérieure de la poésie lamartinienne : « La méditation lamartinienne traduit au contraire un sentiment longtemps couvé, qui d'abord ne trouve pas de mots pour s'exprimer et qui, très chaud dans l'âme, se glace en traversant le cerveau, sentiment très profond, mais encore indistinct, qui se murmure confusément au dedans de l'âme, pendant des semaines ou des mois entiers, jusqu'au jour où, par une poussée très forte, il s'extravase de lui-même dans des rythmes et dans des mots, »
On le voit : le poète que nous restitue le critique, — poète lui-même à ce moment, — est à la fois plus grand et plus vrai que celui des Commentaires. C'est que la critique n'est pas une morose ou querelleuse mégère, et n'a pas pour fin d'appauvrir nos puissances d'admiration, de vénération ou d'enthousiasme. P. -M. Masson avait ses amitiés littéraires, ses livres aimés, longtemps entretenus, et il disait : « notre Vigny » ; il aimait les œuvres discrètes, aux sonorités subtiles et profondes, que le vulgaire méconnaît et que la célébrité ne profane pas. Et, s'il aima peu l'ingénuité,
le lyrisme naïf et l'enthousiasme nébuleux pour son propre compte, il sut, — lui, d'une âme si ironique, — l'aimer chez Jes autres ; lui qui fut le contraire d'un naïf, il consacra le meilleur de son intelligence et de son labeur à ce naïf de génie, Jean- Jacques ; il eut quelque prédilection pour les âmes fragiles, un peu féminines, incomplètes même, privées peut-être de cette mâle brutalité qui est toujours au fond du génie robuste. Dans le dix-septième siècle, il étudia Fénelon plus que Bossuet ; dans le dix-huitième, il oublia l'ironie de Voltaire pour le fanatisme enflammé de Rousseau ; parmi les deux grands génies qui brillent au zénith du dixneuvième siècle, ce ne fut pas Victor Hugo qui le retint.
Il avait ses préférences, il ne fut pas un historien indifférent qui laboure avec un consciencieux ennui le champ où le hasard l'a placé. Il s'engagea, curieux, passionné d'aventures, sur des routes diverses, mais qui toutes allaient vers le même point ou qui en venaient : le dix-huitième siècle fut son siècle ; il était bien de ce temps, habitué du salon de Mme de Tencin, amateur de lettres épris de Rousseau. Quand il sortait de son milieu, il le retrouvait par quelque biais : Fénelon l'intéressait ; mais Fénelon est du dix-huitième siècle déjà; et Chateaubriand, Vigny, Lamartine, quand il* toucha leurs livres, devinrent aussi des hommes du dix-huitième siècle.
Au fait, était-ce à son goût seulement, et à son tempérament qu'obéissaient ses prédilections? Il était un artiste, certes, comme il était un ironiste, un analyste et un érudit ; mais les besoins de son âme, les exigences de sa pensée, au-dessous du jeu passager de la science et de l'art, se mêlaient aux travaux et aux plaisirs de son intelligence. Certains esprits ne l'ont pas arrêté, dont le charme pourtant le séduisait, comme ce Chénier sur qui nous voudrions qu'il eût fait un livre ; c'est que Chénier n'était guère qu'un artiste, et aucun de ceux dont P.-M. Masson fit le sujet de ses études ne s'est désintéressé des grands problèmes de l'âme et de la vie. C'est la confidence d'une âme qu'il aime entendre dans une méditation de Lamartine, dans une page de Fénelon, dans un « discours » de Rousseau ; et ce qu'il observe de toute la force de son attention, dans celui-ci, ce sont les racines anciennes que le discours a dans son moi, chez celui-là, « ses rêves mystiques dans toute leur force première qui est très belle », chez le poète, c'est l'âme qui peu à peu, de corrections en corrections, substitue, à la vision particulière, des idées universelles, qui fait du paysage atténué, estompé, humanisé une vision générale. « Les vents qui y
soufflent et les torrents qui y coulent sonC moins des forces de la nature que des pensées errantes : c'est le flot des années et c'est le souffle des jours. Le laboureur qui y creuse le sillon, le voyageur qui y gravit le chemin de la colline n'est plus un laboureur ou un voyageur de rencontre : le sillon, c'est le sillon de la journée humaine ; le voyageur, c'est l'éternel voyageur de l'éternel chemin, le chemin de la vie. Alors, dans cette nature spiritualisée, il ne reste plus que quelques grandes images symboliques, qui trouvent leur grandeur même dans leur irréalité. »
Cette belle page définit cet esprit d'ascension, qui était dans le critique comme dans ses maîtres. 11 l'a dit ailleurs : « La nature lamartinienne est un immense symbole qui s'ignore. » S'il comprit pleinement tous les écrivains, il aima, entre tous, ceux pour qui les choses ne sont que les symboles de leur moi profond ; et lui-même, peut-être, dans leurs livres, il chercha le symbole,, ou, pour mieux dire, l'expression d'un aspect de son moi.
Voilà, trop brièvement esquissés, quelques aspects de cette intelligence « qu'une fatalité absurde anéantit en un instant », comme il l'a dit lui-même de Chénier. Il s'en est allé, n'ayant pas connu, — pour reprendre encore une de ses phrases, — « la vulgarisation toujours un peu profanatrice de la célébrité », mais laissant avec l'exemple de son labeur, l'exemple plus fécond encore de son sacrifice.