‹ Le vie de Mr. de MolièreChapitre 6 sur 9 · VIE · texte numérisé non relu

VIE

» croyoit pas qu'un Jésuite deût lire » Théophile. Ainsi, » disoit ce Pédant à son ami, « si Ton examinoit bien les » ouvrages de Molière, on les trouveroit » tous pillés de cette force-là. Et même 9 quand il ne sait où prendre, il se ré- » pète sans précaution, i De semblables Critiques n'empêchèrent pas le cours de V Amphitryon, que tout Paris vit avec beaucoup de plaisir, comme un spectacle bien rendu en notre langue, et à notre goût.

Après que Molière eut repris avec succès son Avare au mois de Janvier 1668, comme je Tay déjà dit, il projetta de donner son George Dandin^ Mais un de ses amis lui fît entendre qu'il y avoit dans le monde un Dandin, qui pourroit se reconnoître dans sa pièce, et qui étoit en état par sa famille non-seulement de la décrier, mais encore de le faire repentir d'y avoir travaillé. — a Vous avez raison, » dit Molière à son ami; c mais je » sai un seur moyen de me concilier

» l'homme dont vous me parlez; j'irai » lui lire ma pièce. » Au spectacle, où il étoit assidu, Molière lui demanda une de ses heures perdues pour lui faire une lecture. L'homme en question se trouva si fort honoré de ce compliment, que toutes affaires cessantes, il donna parole pour le lendemain; et il courut tout Paris pour tirer vanité de la lecture de cette pièce, a Molière », disoit-il à tout le monde, c me lit ce soir une Comé- » die : voulez- vous en être ? » Molière trouva une nombreuse assemblée, et son homme qui présidoit. La pièce fut trouvée excellente ; et lorsqu'elle fut jouée, personne ne la fesoit mieux valoir que celuy dont je viens de parler, et qui pourtant auroit pu s'en fâcher, une partie des Scènes que Molière avoit traittées dans sa pièce, étant arrivées à cette personne. Ce secret de faire passer sur le théâtre un caractère à son original, a été trouvé si bon, que plusieurs Auteurs l'ont mis en usage depuis avec succès.

Le George Dandin fut donc bien receu

à la Cour au mois de Juillet 1668, et à Paris au mois de Novembre suivant.

Quand Molière vit que les Hypocrites, qui s'étoient si fort oflFencés de son imposteur, étaient calmés, il se prépfira à le faire paroître une seconde fois.vU demanda à sa Troupe, plus par conversation que par intérest, ce qu'elle lui donneroit, s'il fesoit renaître cette pièce. Lea G)médiens voulurent absolument qu'il y eût double part sa vie durant toutes les fois qu'on la joueroit. Ce qui a toujours été depuis très-régulièrement exécuta On affiche le Tartuffe : les Hypocrites se réveillent; ils courent de tous cotez pour aviser aux moyens d'éviter le ridicule que Molière alloit leur donner sur le théâtre malgré les defTences du Roi. Rien ne leur paroissoit plus effron* té, rien plus criminel que l'entreprise de cet Auteur : et accoutumés à incommoder tout le monde, et à n'être jamais incommodés, ils portèrent de toutes parts leurs plaintes importunes pour faire ré-

primer l'insolence de Molière, si son anonce avoit son effet. L'assemblée fut si nombreuse que les personnes les plus distinguées furent heureuses d'avoir place aux troisièmes loges. On allume les lustres. Et Ton étoit prest de commencer la pièce quand il arriva de nouvelles défences de la représenter, de la part des personnes préposées pour faire exécuter les ordres du Roi. Les Comédiens firent aussi-tôt éteindre les lumières, et rendre l'argent à tout le monde. Cette défence étoit judicieuse, parce que le Roi étoit alors en Flandre :

et Ton devoit présumer que Sa Majesté aïant deffendu la première fois que Ton jouât cette pièce, Molière vouloit profiter de son absence pour la faire passer.

Tout cela ne se fit pourtant pas sans un peu de rumeur, de la part des Spectateurs; et sans beaucoup de chagrin du côté des Comédiens. La permission que Molière disoit avoir de sa Majesté pour jouer sa pièce n'étoit point par écrit; on n'étoit pas obligé de s'en rapporter à lui.

Au contraire, après les premières deffences du Roi, on pouvoit prendre pour une témérité la hardiesse que Molière 1 \ avoit eue de remettre le Tartuffe sur le ! t théâtre, et peu s'en fallut que cette af- I 1 faire n'eût encore de plus mauvaises i suites pour lui ; on le menaçoit de tous cotez. Il en vit dans le moment les conséquences : c'est pourquoi il dépêcha en poste sur le champ la Torellière et la Grange pour aller demander au Roi la protection de Sa Majesté dans une si fâcheuse conjoncture. Les Hypocrites triomphoient ; mais leur joie ne dura qu'autant de tems qu'il en fallut aux deux Comédiens pour aporter l'ordre du Roi, qui vouloit qu'on jouât le Tartuffe.

Le lecteur jugera bien, sans que je lui en fasse la des(^iption, quel plaisir l'ordre du Roi aporta dans la Troupe, et parmi les personnes de spectacle, mais sur tout dans le cœur de Molière, qui se vit justifié de ce qu'il avoit avancé. Si on avoit connu sa droiture et sa soumission, on auroit été persuadé qu'il ne se seroit

point hazardé de représenter le Tartuffe une seconde fois, sans en avoir auparavant pris Tordre de Sa Majesté.

Tout le monde sait qu'après cela cette pièce fut jouée de suite, et qu'elle a toujours été fort aplaudie toutes les fois qu'elle a paru; et les personnes qui ont voulu par passion la critiquer, ont toujours succombé sous les raisons de ceux qui en connoissent le mérite.

Un jour qu'on représentoit cette pièce, Champmélé, qui n'étoit point encore alors dans la Troupe, fut voir Molière dans sa loge, qui étoit proche du théâtre.

Comme ils en étoient aux complimens, Molière s'écria : Ah chien, ah bourreau!

et se frapoit la tête comme un possédé :

Champmélé crut qu'il tomboit de quelque mal, et il étoit fort embarrassé. Mais Molière, qui s'aperceut de son étonnement, lui dit : « Ne soyez pas surpris de » mon emportement. Je viens d'entendre » un Acteur déclamer faussement et pi- » toyablement quatre vers de ma pièce ,

» et je ne saurois voir maltraiter mes en- » fans de cette force là, sans souffrir » comme un damné. »

Quelque succès qu'eût le Tartuffe pendant qu'on le joua après Tordre du Roi, cependant la Femme juge et partie de Monâeury fut jouée autant de fois au moins dans le même tems à l'Hôtel de Bourgogne. Ainsi ce n'est pas toujours le mérite d'une pièce qui la fait réussir ; un Acteur que Ton aime à voir, une situation, une scène heureusement traitée, un travestissement, des pensées piquantes, peuvent entraîner au spectacle, sans que la pièce soit bonne.

La bonté que le Roi eut de permettre que le Tartuffe fût représenté, donna un nouveau mérite à Molière. On vouloit même que cette grâce fût personnelle.

Mais Sa Majesté qui savoit par ellemême que l'hypocrisie étoit vivement combatue dans cette pièce, fut bien aise que ce vice, si oposé à ses scntimens,

fût ataqué avec autant de force que Molière le combatoit. Tout le monde lui fit compliment sur ce succès; ses ennemis même lui en témoignèrent de la joie, et étoient les premiers à dire que le Tartuffe étoit de ces pièces excellentes qui mettoient la vertu dans son jour.

<c Cela est vrai, » disoit Molière; « mais « je trouve qu'il est très-dangereux de « prendre ses intérests au prix qui m'en « coûte. Je me suis repenti plus d'une « fois de l'avoir fait. »

Quoique Molière donnât à ses pièces beaucoup de mérite du côté de la composition, cependant elles étoient représentées avec un jeu si délicat, que quand elles auroient été médiocres elles auroient passé. Sa troupe étoit bien composée ; et il ne confioit point ses roUes à des Acteurs qui ne seussent pas les exécuter, il ne les plaçoit point à Tavanture, comme on fait aujourd'hui. D'ailleurs il prenoit toujours les plus difficiles pour lui. Ce n'est pas qu'il eût uni ver-

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sellement Téloquence du corps en partage, comme Baron. Au contraire dans les commencemens, même dans la Province, il paroissoit mauvais Comédien à bien des gens; peut-être à cause d'un hoquet ou tic de gorge qu'il avoit, et qui rendoit d'abord son jeu désagréable à ceux qui ne le connoissoiént pas. Mais pour peu que Ton fît atention à la délicatesse avec laquelle il entroit dans un caractère, et il exprimoit un sentiment, on convenoit qu'il entendoit parfEÛtement l'art de la déclamation. Il avoit contracté par habitude le hoquet dont je viens de parler. Dans les commencemens qu'il monta sur le théâtre, il reconnut qu'il avoit une volubilité de langue, dont il n'étoit pas le maître, et qui rendoit son jeu désagréable. Et des efforts qu'il se fesoit pour se retenir dans la prononciation, il s'en forma un hoquet, qui lui demeura jusques à la fin. Mais il sauvoit ce désagrément par toute la finesse avec laquelle on peut représenter. Il ne manquoit aucun des

accens et des gestes nécessaires pour toucher le spectateur. Il ne déclamoit point au hasard, comme ceux qui destitués des principes de la déclamation, ne sont point assurés dans leur jeu :

il entroit dans tous les détails de Faction. Mais s'il revenoit aujourd'hui, il ne reconnoitroit pas ses ouvrages dans la bouche de ceux qui les représentent.

Il est vrai que Molière n'étoit bon que pour représenter le Comique; il ne pouvoit entrer dans le sérieux, et plusieurs personnes assurent qu'aïant voulu le tenter, il réussit si mal la première fois qu'il parut sur le théâtre, qu'on ne le laissa pas achever. Depuis ce tems-là, dit on, il ne s'a tacha qu'au Comique, où il avoit toujours du succès, quoique les gens délicats Tacusassent d'être un peu grimacier. Mais si ces personnes là le lui avoient reproché à lui-même, je ne sais s'il n'auroit pas eu raison de leur répondre que le commun du Public

aime les charges, et que le jeu délicat ne Taffecte point.

Molière n'étoit point un homme qu'on pût oublier par Tabsence. M*" Bernier ne fut pas plutôt de retour de son voyage du Mogol qu'il fut le voir à Hauteuil.

Après les premiers complimens d'amitié, celui-là commença la conversation par la relation. Il fit d'abord observer à Molière que Ton n'en usoit point avec l'Empereur du Mogol détrôné, et avec ses enfans, aussi inhumainement qu'on le fait en Turquie. « On se contente, » dit-il, » de leur donner une drogue, que Ton » nomme du Pouss, pour leur faire pers> dre l'esprit, afin qu'ils soient hors » d'état de former un parti. — Aparem- » ment, » dit Baron, que cette conversation ennuyoit fort, « ces gens-là vous » ont fait prendre du Pouss avant que de » revenir. — Taisez vous, jeune homme, »

dit Molière, « vous ne connoissez pas » M"* Bernier, et vous ne savez pas que » c'est mon ami; peu s'en faut que je ne

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)renne sérieusement votre impruience. — Comment! » répliqua Baron, i s'étoit donné toute liberté de parler vant Molière, « vous êtes si bons amis, ;t Monsieur après une si longue ab- ;ence n'a à la première vue que des :ontes à vous dire ?» Le Philosophe iché de cette leçon, qui étoit en sa ice, se mit sur les sentimens; Molière în fut pas fâché : car plus homme «de ur que Dernier, et plus ocupé de ses aires que de celles du grand Mogol, relation ne lui fesoit pas beaucoup de lisir. On parla de santé. Molière ren-

compte du mauvais état de la sienne dernier, qui, au lieu de lui répondre,

dit qu'il avoit conduit heureusement ile du premier Ministre du Grand Mol : qu'il n'avoit point voulu être Médei de r Empereur lui-même, parce que and il meurt on enterre aussi le Médei avec lui. A la fin ne sachant plus que e sur le Mogol, il offrit ses soins à Dlière. « Oh l Monsieur, » dit Baron, Vl^'de Molière est en de bonnes mains.'

» Depuis que le Roi a eu la bonté de » donner un Canonicat au fils de son » Médecin, il fait des merveilles; et il » tiendra Monsieur long-tems en état de » divertir Sa Majesté. Les Médecins du » Mogol ne s*acommodent point avec > notre santé. Et à moins que de con- » venir que Ton vous enterrera avec » Monsieur, je ne lui conseille pas de » vous confier la sienne. » Bernier vit bien que Baron étoit un enfant gâté; il mit la conversation sur son chapitre.

Molière, qui en parloit avec plaisir, en commença l'hietoire; mais Baron, rebuté de l'entendre, alla chercher à s'amuser ailleurs.

Molière n'étoit pas seulement bon Acteur et excellent Auteur, il avoit toujours soin de cultiver la Philosophie.

Chapelle et lui ne se passoient rien sur cet article-là. Celui-là pour Gassendi; celui-ci pour Des-Cartes. En revenant d'Hauteuil un jour dans le bateau de Molière, ils ne furent pas longtems sans

faire naître une dispute. Ils prirent un sujet grave pour se faire valoir devant un Minime qu'ils trouvèrent dans leur bateau, et qui s'y étoit mis pour gagner les Bons-Hommes, t J'en fais Juge le bon » Père, » dit Molière, t si le Système de » Descartes n'est pas cent fois mieux » imaginé, que tout ce que M' de Gas- » sendi nous a ajusté au Théâtre, pour » nous faire passer les rêveries d'Epicure.

» Passe pour sa morale ; mais le reste ne » vaut pas la peine que Ton y fasse aten- » tion. N'est-il pas vrai, mon Père? »

ajouta Molière, au Minime. Le Religieux répondit par un homi hom! qui fesoit entendre aux Philosophes qu'il étoit connoisseur dans cette matière ; mais il eut la prudence de ne se point mêler dans une conversation si échauffée, sur tout avec des gens qui ne paroissoient pas ménager leur adversaire. — « Ohl parbleu, mon Père, » dit Chapelle, qui se crut afFoibli par l'aparente aprobation du Minime, « il faut que Molière con- » vienne que Des -Cartes n'a formé son

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» Système que comme un Méchanicien, » qui imagine une belle machine sans » faire atention à Texécution : le Sys- » tème de ce Philosophe est contraire à » une infinité de Phénomènes de la na- » ture, que le bon homme n'avoit pas » prévus. » Le Minime sembla se ranger du côté de Chapelle par un second hom! homi Molière, outré de ce qu'il triomphoit, redouble ses efforts avec une chaleur de Philosophe, pour détruire Gassendi par de si bonnes raisons, que le Religieux fut obligé de s'y rendre par un troisième hom ! hom ! obligeant , qui sembloit décider la question en sa faveur.

Chapelle sMchauffe, et criant du haut de la tête pour convertir son Juge, il ébranla son équité par la force de son raisonnement, c Je conviens que c'est Thomme » du monde qui a le mieux rêvé, » ajouta Chapelle ; c mais morbleu ! il a pillé ses » rêveries par tout, et cela n'est pas bien.

» N'est-il pas vrai, mon Père? » dit-il au Minime. Le Moine, qui convenoit de tout obligeamment, donna aussi-tost un

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signe d'aprobation, sans proférer une seule parole. Molière, sans songer qu'il étoit au lait, saisit avec fureur le moment de rétorquer les argumens de Chapelle. Les deux Philosophes en étoient aux convulsions, et presque aux invectives d'une dispute Philosophique quand ils arrivèrent devant les Bons Hommes.

Le Religieux les pria qu'on le mît à terre.

Il les remercia gracieusement, et aplaudit fort à leur profond savoir sans intéresser son mérite. Mais avant que de sortir du bateau, il alla prendre sous les pies du batelier sa besace, qu'il y avoit mise en entrant. C'étoit un Frère-lay, les deux Philosophes n'avoient point vu son enseigne; et honteux d'avoir perdu le fruit de leur dispute devant un homme qui n'y entendoit rien, ils se regardèrent l'un l'autre sans se rien dire. Molière, revenu de son abatement, dit à Baron, qui étoit de la compagnie, mais d'un âge à négliger une pareille conversation : f Voyez , petit garçon, ce que feit le si- »lence, quand il est observé avec con-

» duite. — Voilà comme vous faites tou- » jours, Molière, d dit Chapelle, t vous » me commettez sans cesse avec des ânes » qui ne peuvent savoir si j'ai raison. Il » y a une heure que j'use mes poulmons, »et je n'en suis pas plus avancé. »

Chapelle reprochoit toujours à Molière son humeur rêveuse ; il vouloit qu'il fût d'une société aussi agréable que la sienne ; il le vouloit en tout assujettir à son caractère ; et que sans s'embarasser de rien il fût toujours préparé à la joie, t Ohl » Monsieur, » lui répondit Molière, t vous »êtes bien plaisant. Il vous est aisé de »vous faire ce système de vivre; vous » êtes isolé de tout ; et vous pouvez penser » quinze jours durant à un bon mot, sans »que personne vous trouble, et aller » après, toujours chaud de vin, le débiter » par tout aux dépens de vos amis ; vous » n'avez que cela à faire. Mais si vous » étiez, comme moi, occupé de plaire au » Roi , et si vous aviez quarante ou cin- » quante personnes, qui n'entendent point

» raison, à faire vivre, et à conduire; un » théâtre à soutenir ; et des ouvrages à » faire pour ménager votre réputation, » vous n'auriez pas envie de rire, sur ma » parole ; et vous n'auriez point tant d'a- » tention à votre bel esprit, et à vos bons » mots, qui ne laissent pas de vous faire » bien des ennemis, croyez moi. — Mon » pauvre Molière, » répondit Chapelle , « tous ces ennemis seront mes amis dès » que je voudrai les estimer, parce que » je suis d'humeur, et en état de ne les » point craindre. Et si j'avois des ouvrages » à faire, j'y travaillerois avec tranquilité, » et peut-être seroient-ils moins remplis » que les vôtres de choses basses et tri- » viales ; car vous avez beau faire, vous ne » sauriez quiter le goût de la farce. — Si » je travaillois pour l'honneur, » répondit Molière, « mes ouvrages seroient tournez » tout autrement : mais il faut que je » parle à une foule de peuple, et à peu de » gens d'esprit pour soutenir ma Troupe; » ces gens-là ne s'accomoderoient nuUe- » ment de votre élévation dans le stile,

»et dans les sentimens. Et vous l'avez » vu, vous même : quand j'ai hazardé » quelque chose d'un peu passable, avec » quelle peine il m'a fallu en arracher le » succès ! Je suis seur que vous qui me » blâmez aujourd'hui, vous me louerez » quand je serai mort. Mais vous qui faites » si fort l'habile homme, et qui passez, à » cause de votre bel esprit, pour avoir » beaucoup de part à mes pièces, je vou- » drois bien vous voir à l'ouvrage. Je tra- » vaille présentement sur un caractère, » où j'ai besoin de telles scènes ; faites-les »vous m'obligerez, et je me ferai hon- »neur d'avouer un secours comme le » vôtre. y> Chapelle accepta le défi : mais lors qu'il aporta son ouvrage à Molière, celui-cy après la première lecture le rendit à Chapelle; il n'y avoit aucun goût de théâtre; rien n'y étoit dans la nature; c'étoit plustost un recueil de bon mots sans place, que des scènes suivies. Cet ouvrage de M' de Chapelle ne seroit-il point l'original du Tartuffe, qu'une fiamille de Paris, jalouse avec justice d€

la réputation de Chapelle, se vante de posséder écrit, et raturé de sa main?

Mais à en venir à l'examen, on y trouveroit seurement de la différence avec celui de Molière.

Voici un éclaircissement très-singulier que Molière essuya avec un de ces Courtisans qui marquent par la singularité.

Celui-cy sur le raport de quelqu'un, qui vouloit aparemment se moquer de lui.

fut trouver Tautre en grand Seigiieur.

« Il m'est revenu, Monsieur de Molière,»

dit-il avec hauteur dès la porte, « qu'il » vous prend phantaisie de m'ajuster au » Théâtre, sous le titre d'Extravagant; »seroit-il bien vray ? — Moi, Mon- » sieur! » lui répondit Molière, « je n'ai » jamais eu dessein de travailler sur ce » caractère : j'ataquerois trop de monde.

» Mais si j'avois à le faire, je vous avoue, » Monsieur, que je ne pourrois mieux » faire que de prendre dans votre per- » sonne le contraste que j'ai acoutumé »de donner au ridicule, pour le faire

» sentir davantage. —Ah! je suis bien » aise que vous me connoissiez un peu, »

lui dit le Comte ; « et j'étois étonné que »vous m'eussiez si mal observé. Je ve- »nois arrêter votre travail; car je ne » crois pas que vous eussiez passé outre. » — Mais, Monsieur, » lui repartit Molière, « qu'aviez-vous à craindre ? Vous » eût-on reconnu dans un caractère si » oposé au vôtre ? — Tubleu, » répondit le Comte, «il ne faut qu'un geste qui me » ressemble pour me désigner, et c'en se- » roit assez pour amener tout Paris à vo- » tre pièce : je sais Patention que l'on a j> sur moi. — Non, Monsieur, » dit Molière; « le respect que je dois à une per- » sonne de votre rang, doit vous être » garand de mon silence. — Ah! bon, »

rép"bndit le Comte, « je suis bien aise que » vous soyez de mes amis; je vous estime »de tout mon cœur, et je vous ferai » plaisir dans les occasions. Je vous prié,»

ajouta-t-il, « mettez-moi en contraste »dans quelque pièce; je vous donnerai » un mémoire de mes bons endroits. —

, » Ils se présentent à la première vue, »

lui répliqua Molière; « mais pourquoi » voulez-vous faire briller vos vertus sur » le Théâtre ? Elles paroissent assez dans »le monde, personne ne vous ignore. — » Cela est vrai , » répondit le Comte ; « mais je serois ravi que vous les rapro- » chassiez toutes dans leur point de vue ; » on parleroit encore plus de moi. Écou- » tez, » ajouta-t-il, « je tranche fort avec »N..., mettez-nous ensemble, cela fera » une bonne pièce. Quel titre luy donne- » riez- vous? — Mais je ne pourrois, » lui dit Molière, « lui en donner d'autre que » celui d'Extravagant, — Il seroitexcel- » lent, par ma foi, » lui repartit le Comte, « car le pauvre homme n'extravague pas » mal. Faites cela, je vous en prie ; je » vous verrai souvent pour suivre votre » travail. A Dieu, Monsieur de Molière, » songez à notre pièce, il me tarde qu'elle » ne paroisse. » La fatuité de ce Courtisan mit Molière de mauvaise humeur, au lieu de le réjouir; et il ne perdit pas l'idée de le mettre bien sérieuse-

ment au Théâtre ; mais il n'en a pas eu le tems.

Molière trouva mieux son compte dans la Scène suivante, que dans celle du Courtisan; il se mit dans le vrai à son aise, et donna des marques désintéressées d'une parfaite sincérité; c'étoit où il triomphoit. Un jeune homme de vingtdeux ans, beau et bien fait, le vint trouver un jour ; et après les complimens lui découvrit qu'étant né avec toutes les dispositions nécessaires pour le Théâtre, il n'avoit point de passion plus forte, que celle de s'y attacher; qu'il venoit le prier de lui en procurer les moyens, et lui faire connoître que ce qu'il avançoit étoit véritable. Il déclama quelques Scènes détachées, sérieuses et comiques devant Molière, qui fut surpris de l'art avec lequel ce jeune homme fesoit sentir les endroits touchans. Il sembloit qu'il eût travaillé vingt années, tant il étoit assuré dans ses tons; ses gestes étoient ménagés avec esprit : de sorte que Molière vit bien que

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ce jeune homme avoit été élevé avec soin. Il lui demanda comment il avoit apris la déclamation. — «J'ai toujours « eu inclination de paroître en public, » lui dit-il, ce les Régens sous qui j'ai étu- » dié ont cultivé les dispositions que j'ai »aportées en naissant; j'ai tâché d'apli- » quer les règles à l'exécution ; et je me » suis fortifié en allant souvent à la Co- » médie. — Et avez-vous du bien?» lui dit Molière. — « Mon père est un Avocat » assez à son aise, » lui répondit le jeune homme. — « Eh bien, » lui répliqua Molière, « je vous conseille de prendre sa » profession ; la nôtre ne vous convient » point; c'est la dernière ressource de » ceux qui ne sauroient mieux faire, ou »des Libertins, qui veulent se soustraire »au travail. D'ailleurs, c'est enfoncer le » poignard dans le cœur de vos parens, » que de monter sur le Théâtre ; vous en » savez les raisons, je me suis toujours » reproché d'avoir donné ce déplaisir à » ma famille. Et je vous avoue que si »c'étoit à recommencer, je ne choisirois

» jamais cette profession. Vous croyez, » peut-est re, » ajouta-t-il, « qu'elle a ses »agrémens; vous vous trompez. Il est »'vrai que nous sommes en aparence » recherchés des grands Seigneurs, mais » ils nous assujettissent à leurs plaisirs ; » et c'est la plus triste de toutes les situa- » tions, que d'être l'esclave de leur phan- » taisie. Le reste du monde nous regarde » comme des gens perdus , et nous mé- » prise. Ainsi, Monsieur, quittez un des- » sein si contraire h votre honneur et à » votre repos. Si vous étiez dans le besoin, »je pourrois vous rendre mes services, » mais je ne vous le cèle point, je vous » serois plutôt un obstacle. » Le jeune homme donnoit quelques raisons pour persister dans sa résolution, quand Chapelle entra, un peu pris de vin; Molière lui fit entendre réciter ce jeune homme.

Chapelle en fut aussi étonné que son ami. « Ce sera là, » dit-il, « un excellent * Comédien ! — On ne vous consulte pas »sur cela, » répond Molière à Chapelle.

» Représentez-vous, » ajouta-t-il au jeune

homme, « la peine que nous avons. In- » commodez, ou non, il faut être prêts à » marcher au premier ordre, et à donner )!>du plaisir quand nous sommes bien » souvent acablés de chagrin; à souffrir » la rusticité de la pluspart des gens avec » qui nous avons à vivre, et à captiver » les bonnes grâces d'un public, qui est » en droit de nous gourmander pour Tar- » gent qu'il nous donne. Non, Monsieur, » croyez moi encore une fois, » dit-il au jeune homme, « ne vous abandonnez » point au dessein que vous avez pris ; » faites vous Avocat, je vous répons du » succès. — Avocat ! » dit Chapelle, « et » fy ! il a trop de mérite pour brailler à » un barreau : et c'est un vol qu'il fait au » public s'il ne se fait Prédicateur, ou » Comédien. — En vérité, » lui répond Molière, « il faut que vous soyez bien »yvre pour parler de la sorte, et vous » avez mauvaise grâce de plaisanter sur » une affaire aussi sérieuse que celle-cy, » où il est question de l'honneur et de » l'établissement de Monsieur. — Ah !

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» puisque nous sommes sur le sérieux, »

répliqua Chapelle, « je vais le prendre »tout de bon. Aimez vous le plaisir? »

dit-il au jeune homme. — « Je ne serai pas » fâché de jouir de celui qui peut m'être » permis, » répondit le fils de PAvocat. — »Eh bien donc, » répliqua Chapelle, « mettez-vous dans la tête que malgré » tout ce que Molière vous a dit, Vous en » aurez plus en six mois de Théâtre qu'en »six années de barreau, i Molièi^, qui n'avoit en vue que de convertir le jeune homme, redoubla ses raisons pour le faire ; et enfin il réussit à lui faire perdre la pensée de se mettre à la Comédie. — « Oh ! voilà mon Harangueur qui triom- » phe, » s'écria Chapelle, « mais morbleu » vous répondrez du peu de succès que » Monsieur fera dans le parti que vous » lui faites embrasser. »

Chapelle avoit de la sincérité, .mais souvent elle étoit fondée sur de faux principes, d'où on ne pouvoit le faire revenir ; et quoiqu'il n'eût point envie

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d'offencer personne, il ne pouvoit résister au plaisir de dire sa pensée, et de faire valoir un bon mot au dépens de ses amis. Un jour qu'il dinoit en nombreuse compagnie avec M'^ le Marquis de M***, dont le Page, pour tout domestique, servoit h boire, il souffroit de n'en point avoir aussi souvent que Ton avoit acoutumé de lui en donner ailleurs ; la patience lui échappa à la fin. « Eh ! je vous » prie. Marquis, » dit-il à M'^ de M***, » donnez - nous la monnoie de votre » Page. »

Chapelle se seroit fait un scrupule de refuser une partie de plaisir, il se livroit au premier venu sur cet article-là. Il ne falloit pas être son ami pour rengager dans ces repas qui percent jusques à l'extrémité de la nuit : il suffisoit de le connoître légèrement. Molière étoit désolé d'avoir un ami si agréable et si honnête homme, attaqué de ce defïaut ; il lui en fesoit souvent des reproches, et M^" de Chapelle lui prometoit toujours mer-

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veilles, sans rien tenir. Molière n'étoit pas le seul de ses amis, à qui sa conduite fît de la peine. M"^ des P*** le rencontrant un jour au Palais lui en parla à cœur ouvert, t Est-il possible, » lui ditil, a que vous ne reviendrez point de cette D fatigante crapule qui vous tuera à la » fin ? Encore si c'étoit toujours avec les » mêmes personnes, vous pourriez espé- » rer de la bonté de votre tempérament » de tenir bon aussi longtems qu'eux.

» Mais quand une Troupe s'est outrée ». avec vous, elle s'écarte ; les uns vont à 9 Tarmée, les autres à la campagne, où » ils se reposent ; et pendant ce temps-là » une autre compagnie les relève ; de » manière que vous êtes nuit et jour à » Tatelier. Croyez-vous de bonne foi » pouvoir être toujours le Plastron de » ces gens-là sans succomber ? D'ailleurs » vous êtes tout agréable, » ajouta M** des P***. c Faut-il prodiguer cet agrément » indifféremment à tout le monde ? Vos » amis ne vous ont plus d'obligation, » quand vous leur donnez de votre tems

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» pour se réjouir avec vous; puisque » vous prenez le plaisir avec le premier » venu qui vous le propose, comme avec » le meilleur de vos amis. Je pourrois » vous dire encore que la Religion, vo- » tre réputation même, devroient vous » arrêter, et vous faire faire de sérieuses » réflexions sur votre dérangement. — » Ah 1 voilà qui est fait, mon cher ami, 9 je vais entièrement me mettre en rè- » gle, » répondit Chapelle, la larme à l'œil, tant il étoit touché ; t je suis charmé » de vos raisons, elles sont excellentes, » et je me fais un plaisir de les entendre ; » redites-les moi, je vous en conjure, » afin qu'elles me fassent plus d'impres- » sion. Mais, » dit-il, t je vous écoute- » rai plus commodément dans le cabaret » qui est ici proche, entrons y, mon cher » ami, et me faites bien entendre raison, » je veux revenir de tout cela. » M*" des P***, qui croyoit être au moment de convertir Chapelle, le suit ; et en buvant un coup de bon vin, lui étale une seconde fois sa Rhétorique ; mais le vin

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venoit toujours, de manière que ces Messieurs, Tun en prêchant, et l'autre en écoutant, s'enyvrèrent si bien, qu'il fallut les reporter chez eux.

Si Chapelle étoit incommode à ses amis par son indifférence, Molière ne Pétait pas moins dans son domestique par son exactitude et par son arangement. Il n'y avoit personne, quelque attention qu'il eût, qui y pût répondre :

une fenêtre ouverte ou fermée un moment devant ou après le tems qu'il l'avoit ordonné metoit Molière en convulsion ; il étoit petit dans ces ocasions. Si on lui avoit dérangé un livre, c'en étoit assez pour qu'il ne travaillât de quinze jours : il y avoit peu de domestiques qu'il ne trouvât en deffaut ; et la vieilk servante la Forest y étoit prise aussi souvent que les autres, quoiqu'elle dût être acoutumée à cette fatigante régularité que Molière exigeoitde tout le monde. Et même il étoit prévenu que c'étoit une vertu ; de sorte que celui de ses amis qui étoit

DE M' DE MOLIÈRE. l35

le plus régulier, et le plus arangé, étoit celui qu'il estimoit le plus.

Il étoit très-sensible au bien qu'il pouvoit faire dire de tout ce qui le regardoit : ainsi il ne négligeoit aucune ocasion de tirer avantage dans les choses communes, comme dans le sérieux, et il n'épargnoit pas la dépense pour se satisfaire ; d'autant plus qu'il étoit naturellement très-libéral. Et l'on a.toujours remarqué qu'il donnoit aux pauvres avec plaisir, et qu'il ne leur fesoit jamais des aumônes ordinaires.

Il n'aimoit point le jeu ; mais il avoit assez de penchant pour le sexe ; la de...

l'amusoit quand il ne travailloit pas. Un de ses amis, qui étoit surpris qu'un homme aussi délicat que Molière eût si mal placé son inclination, voulut le dégoûter de cette Comédienne. « Est-ce la » vertu, la beauté, ou l'esprit, » lui ditil, « qui vous font aimer cette femme-là ?

» Vous savez que la Barre, et Florimont » sont de ses amis ; qu'elle n'est point

l36 LA. VIE

» belle, que c'est un vrai squelette; et » qu'elle n'a pas le sens commun. — Je » sais tout cela, Monsieur », lui répondit Molière ; < mais je suis acoutumé à » ses deffauts ; et il faudroit que je prisse » trop sur moi, pour m'acommoder aux » imperfections d'une autre; je n'en ai » ni le tems, ni la patience. » Peut-être aussi qu'une autre n'auroit pas voulu de l'atachement de Molière ; il traitoit l'engagement avec négligence, et ses assiduités n'étoient pas trop fatigantes pour une femme : en huit jours une petite conversation, c'en étoit assez pour lui, sans qu'il se mît en peine d'être aimé, excepté de sa femme, dont il auroit acheté la tendresse pour toute chose au monde. Mais aïant été malheureux de ce côté-là, il avoit la prudence de n'en parler jamais qu'à ses amis ; encore falloit-il qu'il y fût indispensablement obligé.

C'étoit l'homme du monde qui se fesoit le plus servir; il falloit l'habiller

DE M*" DE MOLIÈRE. I Sy

comme un Grand Seigneur, et il n'auroit pas arangé les plis de sa cravate. Il avoit un valet, dont je n'ai pu savoir ny le nom, ny la famille, ny le pays; mais je sais que c'estoit un domestique assez épais, et qu'il avoit soin d'habiller Molière. Un matin qu'il le chaussoit â Chambord, il mit un de ses bas à l'envers, c Un tel, » dit gravement Molière, « ce bas est à l'envers. » Aussi-tost ce valet le prend par le haut, et en dépouillant la jambe de son maître met ce bas à l'endroit. Mais comptant ce changement pour rien, il enfonce son bras dedans, le retourne pour chercher Tendroit, et l'envers revenu dessus, il rechausse Molière, c Un tel, » lui dit-il encore froidement, « ce bas est à l'envers. » Le stupide domestique, qui le vit avec surprise, reprend le bas, et fait le même exercice que la première fois ; et s'imaginant avoir réparé son peu d'intelligence, et avoir donné seurement à ce bas le sens où il devoit être, il chausse son maître avec confiance : mais ce mau-

l38 LA VIE

dit envers se trouvant toujours dessus, la patience échapa à Molière. « Oh, par- » bleu ! c'en est trop, » dit-il, en lui donnant un coup de pied qui le fit tomber à la renverse : « ce maraud là me chaus- » sera éternellement à l'envers; ce ne » sera jamais qu'un sot, quelque métier » qu'il fasse. — Vous êtes Philosophe l » vous estes plustost le Diable, » lui répondit ce pauvre garçon, qui fut plus de vingt-quatre heures à comprendre comment ce malheureux bas se trouvoit toujours à l'envers.

On dit que le Pourceaugnac lut fait à Tocasion d'un Gentilhomme Limousin, qui un jour de spectacle, et dans une querelle qu'il eut sur le théâtre avec les Comédiens, étala une partie du ridicule dont il étoit chargé. Il ne le porta pas loin; Molière pour se venger de ce Campagnard, le mit en son jour sur le Théâtre ; et en fit un divertissement au goût du Peuple, qui se réjouit fort à cette pièce, laquelle fut jouée à Chambord au

DE M' DE MOLIÈRE. iSq

mois de Septembre de Tannée 1669, et à Paris un mois après.

Le Roi s'estant proposé de donner un divertissement à sa Cour au mois de Février de Tannée 1670, Molière eut ordre d'y travailler. Il fit les Amans magnifiques qui firent beaucoup de plaisir au Courtisan, qui est toujours touché par ces sortes de spectacles.

Molière travailloit toujours d'après la nature, pour travailler plus seurement.

M^ Rohaut, quoique son ami, fut son modèle pour le Philosophe du Bourgeois Gentilhomme; et afin d'en rendre la représentation plus heureuse, Molière fit dessein d'emprunter un vieux chapeau de M^ Rohaut, pour le donner à du Croisy, qui devoit représenter ce personnage dans la pièce. Il envoya Baron chez M'^ Rohaut pour le prier de lui prêter ce chapeau, qui étoit d'une si singulière figure qu'il n'avoit pas son pareil. Mais Molière fut refusé, parce que

Baron n^eut pas la prudence de cacher au Philosophe l'usage qu'on vouloit faire de son chapeau. Cette atention de Molière dans une bagatelle fait connoître celle qu'il avoit à rendre ses représentations heureuses. Il savoit que quelque recherche qu'il pût faire il ne trouveroit point un chapeau aussi philosophe que celui de son ami, qui auroit cru être déshonoré si sa coêlfure avoit paru sur la Scène.

Cette inquiétude de Molière sur tout ce qui pouvoit contribuer au succès de ses pièces, causa de la mortification à sa femme à la première représentation du Tartuffe. Comme cette pièce promettoit beaucoup, elle voulut y briller par rajustement; elle se fit faire un habit magnifique, sans en rien dire à son mari, et du tems à l'avance elle étoit ocupée du plaisir de le mettre. Molière alla dans sa loge une demi-heure avant qu'on commençât la pièce. « Comment donc, Mademoiselle, » dit-il en la voyant si parée, « que voulez vous dire avec cet ajuste-

DE Mr DE MOLIERE. 14I

» ment ? ne savez vous pas que vous êtes » incommodée dans la pièce ? Et vous » voilà éveillée et ornée comme si vous » alliez à une fête ! déshabillez vous vite, » et prenez un habit convenable à la » situation où vous devez être. » Peu s'en fallut que la Molière ne voulût pas jouer, tant elle étoit désolée de ne pouvoir faire parade d'un habit, qui lui tenoit plus au cœur que la pièce.

Le Bourgeois Gentilhomme fut joué pour la première fois à Chambord au mois d'Octobre 1670. Jamais pièce n'a été plus malheureusement reçue que celle là ; et aucune de celles de Molière ne lui a donné tant de déplaisir. Le Roi ne lui en dit pas un mot à son souper :

et tous les Courtisans la mettoient en morceaux. « Molière nous prend assurer » ment pour des Grues de croire nous » divertir avec de telles pauvretez, »

disoit M^ le Duc de*** « Qu'est-ce qu'il » veut dire avec son halaba, balachou? »

ajoutoit M^^ le Duc de***; « le pauvre

» homme extravague : il est épuisé; si » quelqu'autre Auteur ne prend le » théâtre, il va tomber : cet homme là » donne dans la farce Italienne. » Il se passa cinq jours avant que Ton représentât cette pièce pour la seconde fois ; et pendant ces cinq jours, Molière, tout mortifié, se tint caché dans sa chambre.

Il apréhendoit le mauvais compliment du Courtisan prévenu. Il envoyoit seulement Baron à la découverte, qui lui raportoit toujours de mauvaises nouvelles. Toute la Cour étoit révoltée.

Cependant on joua cette pièce pour la seconde fois. Après la représentation, le Roi, qui n^avoit point encore porté son jugement, eut la bonté de dire à Molière :

» Je ne vous ai point parlé de votre » pièce à la première représentation, » parce que j'ai apréhendé d'être séduit » par la manière dont elle avoit été re- » présentée : mais en vérité, Molière, » vous n'avez encore rien fait qui m'ait » plus diverti, et votre pièce est excel- » lente. » Molière reprit haleine au juge-

ment de Sa Majesté ; et aussi-tost il fut accablé de louanges par les Courtisans, qui tous d'une voix répétoient tant bien que mal ce que le Roi venoit de dire à l'avantage de cette pièce. « Cet homme » là est inimitable, » disoit le même M^ le Duc de ....;« il y a un vis comica^ dans » tout ce qu'il fait, que les anciens n'ont » pas aussi heureusement rencontré que » lui. » Quel malheur pour ces Messieurs que Sa Majesté n'eût point dit son sen- # timent la première fois! ils n'auroient pas été à la peine de se rétracter, et de s'avouer foibles connoisseurs en ouvrages. Je pourrois rapeller ici qu'ils avoient été auparavant surpris par le Sonnet du Misantrope : à la première lecture ils en furent saisis ; ils le trouvèrent admirable : ce ne furent qu'exclamations. Et peu/ s*en fallut qu'ils ne trouvassent fort mauy vais que le Misantrope fit voir que cf sonnet étoit détestable. ^"^

En effet y a-t-il rien de plus beau que le premier Acte du Bourgeois Gentil^ homme ? il devoit du moins fraper ceux

144 LA YIE

qui jugent avec équité par les connoissances les plus communes. Et Molière avoit bien raison d'être mortifié de ravoir travaillé avec tant de soin pour être payé de sa peine par un mépris assommant. Et si j'ose me prévaloir d'une ocasion si peu considérable par raport au Roi, on ne peut trop admirer son heureux discernement, qui n'a jamais manqué la justesse dans les petites ocasions, comme dans les grands événemens.

Au mois de Novembre de la même année 1670, que Ton représenta le Bourgeois Gentilhomme à Paris, le nombre prit le parti de cette pièce. Chaque Bourgeois y croyoit trouver son voisin peint au naturel ; et il ne se lasso it point d'aller voir ce portrait. Le spectacle d'ailleurs, quoiqu'outré et hors du vrai-semblable , mais parfaitement bien exécuté, atiroit les Spectateurs; et on laissoit gronder les Critiques, sans faire atention à ce qu'ils disoient contre cette pièce,

11 y a des gens de ce tems-cy qui prétendent que Molière ait pris l'idée du

Bourgeois Gentilhomme dans la Personne de Gandouin, Chapelier, qui avoit consommé cinquante mille écus avec une femme, que Molière connoissoit, et à qui ce Gandouin donna une belle maison qu'il avoit à Meudon. Quand cet homme fut abîmé, dit-on, il voulut plaider pour rentrer en possession de son bien. Son neveu, qui étoit Procureur et de meilleur sens que lui, n'aïant pas voulu entrer dans son sentiment, cet Oncle furieux lui donna un coup de couteau, dont pourtant il ne mourut pas.

Mais on fit enfermer ce fou à Charanton d'où il se sauva par dessus les murs.

Bien loin que ce Bourgeois ait servi d'original à Molière pour sa pièce, il ne Ta connu ni devant, ni après Tavoir faite ; et il est indifférent à mon sujet que Tavanture de ce Chapelier soit arrivée, ou non, après la mort de Molière.

Les Fourberies de Scapin parurent pour la première fois le 24 de Mai 1671.

Et la Comtesse d* Escarbagnas fut Jouée

à la Cour au mois de Février de Tannée suivante, et à Paris le 8 de Juillet de la même année. Tout le monde sait combien les bons Juges, et les gens du goût délicat se récrièrent contre ces deux pièces. Mais le Peuple, pour qui Molière avoit eu intention de les faire, les vit en foule, et avec plaisir.

Si le Roi n'avoit eu autant de bonté pour Molière à l'égard de ses Femmes savantes^ que Sa Majesté en avoit eu auparavant au sujet du Bourgeois Gen^ tilhomme, cette première pièce seroit peut-être tombée. Ce divertissement, disoit-on, étoit sec, peu intéressant, et ne convenoit qu'à des gens de Lecture, f Que m'importe, » s'écrioit M*" le Marquis...., t de voir le ridicule d'un Pe- » dant? Est-ce un caractère à m'ocuper?

» Que Molière en prenne à la Cour, s'il » veut me faire plaisir. — Où a-t-il été I déterrer, i ajoutoit M** le Comte de...., « ces sottes femmes, sur lesquelles il a » travaillé aussi sérieusement que sur un

» bon sujet? Il n'y a pas le mot pour » rire â tout cela pour Thomme de G)ur, » et pour le Peuple. » Le Roi n'avoit point parlé à la première représentation de cette pièce. Mais à la seconde qui se donna à St.-Cloud, Sa Majesté dit à Molière, que la première fois elle avoit dans Tesprit autre chose qui Pavoit empesché d'observer sa pièce ; mais qu'elle étoit très-bonne, et qu'elle lui avoit fait beaucoup de plaisir. Molière n'en demandoit pas davantage, assuré que ce qui plaisoit au Roi, étoit bien receu des connoisseurs, et assujétissoit les autres.

Ainsi il donna sa pièce à Paris avec confiance le 1 1® de Mai 1672.

Molière étoit vif quand on Tataquoit. Benserade Tavoit fait; mais je n'ai pu savoir à quelle ocasion. Celui-là résolut de se venger de celui-cy, quoiqu'il fût le bel esprit d'un grand Seigneur, et honoré de sa protection. Molière s'avisa donc de faire des vers du goût de ceux de Benserade, à la louange du Roi, qui

représentoît Neptune dans une fête. Il ne s'en déclara point TAuteur; mais il eut la prudence de le dire à Sa Majesté.

Toute la Cour trouva ces vers trèsbeaux, et tout d'une voix les donna à Benserade, qui ne fit point de façon d'en recevoir les complimens, sans néanmoins se livrer trop imprudemment. Le Grand Seigneur, qui le protégeoit, étoit ravi de le voir triompher; et il en tiroit vanité, comme s'il avoit lui même été l'Auteur de ces vers. Mais quand Molière eut bien préparé sa vengeance, il déclara publiquement qu'il les avoit faits. Benserade fut honteux ; et son Protecteur se fâcha, et menaça même Molière d'avoir fait cette pièce à une personne qu'il honoroit de son estime et de sa protection. Mais le Grand Seigneur avoit les sentimens trop élevés, pour que Mor lière dût craindre les suites de son premier mouvement.

Bien des gens s'imaginent que Molière a eu un commerce particulier avec

!' R.... Je n'ai point trouvé que cela it vrai, dans la recherche que j'en ai lite ; au contraire Tâge, le travail, et le aractère de ces Messieurs étoient si ifFérens que je ne crois pas qu'ils deussnt se chercher; et je ne pense pas même ue Molière estimât R... J'en juge par ce ui leur arriva à l'occasion de J5... R...

ïant fait cette pièce la promit à Molière, our la faire jouer sur son théâtre; il la lissa même annoncer. Cependant il Ligea à propos de la donner aux Coméiens de l'Hostel de Bourgogne; ce qui idigna Molière et Baron contre lui.

1' de P.... aïant dit à celui-ci à Fonainebleau qu'il étoit fâché que sa Troupe l'eût pas B.,.. parce que cette pièce lui uroit fait honneur. Baron lui répondit [u'il en étoit fort aise, pour n'avoir loint à faire à un malhonnête homme, li'' de P.... lui répliqua qu'il étoit bien lardi de lui parler mal de son ami.

)aron animé ne fît pas de façon de outenir sa thèse qui dégénéra en inectives; et ils en étoient presqu'aux

mains derrière le théâtre, quand Molière arriva ; et qui après les avoir séparés, et s'être fait rendre conte du sujet da la querelle, dit à Baron qu'il avoit grand tort de dire du mal de R,... à M' P....; qu'il savoit bien que c'étoit son ami, et que c'étoit pour un jeune homme trop s'écarter de la Politesse. Qu'à la vérité, lui Molière, répandoit par tout la mauvaise foi de R.... et qu'il fesoit voir son indigne caractère à tout le monde ; mais qu'il se donnoit bien de garde d'en venir dire du mal â M^^ de P...., qui, quoique très-mal satisfait de la remontrance de Molière à Baron, prit le parti de ne rien répondre, et de se retirer. J'ai cependant entendu parler à M'^ R.... fort avantageusement de Molière; et c'est de lui que je tiens une bonne partie des choses que j'ai raportées.

J'ai assez fait connoître que Molière n'avoit pas toujours vécu en intelligence avec sa femme; il n'est pas même nécessaire que j'entre dans de plus grands

DE M' DE MOLIÈRE. ibl

détails, pour en faire voir la cause. Mais je prens ici ocasion de dire que l'on a débité, et que Ton donne encore aujourd'hui dans le public plusieurs mauvais mémoires remplis de faussetez à Tégard de Molière et de sa femme. Il n'est pas jusqu'à M^ Baile, qui dans son Diction^ naire Historique^ et sur Tautorité d'un indigne et mauvais Roman ne fasse faire un personnage à Molière, et à sa femme, fort au dessous de leurs sentimens, et éloigné de la vérité sur cet article-là. Il vivoit en vrai Philosophe; et toujours ocupé de plaire à son Prince par ses ouvrages, et de s'assurer une réputation d'honnête homme, il se mettoit peu en peine des humeurs de sa femme; qu'il laissoit vivre à sa phantaisie, quoiqu'il conservât toujours pour elle une véritable tendresse. Cependant ses amis essayèrent de les racommoder ou, pour mieux dire, de les faire vivre avec plus de concert. Ils y réussirent; et Molière pour rendre leur union plus parfaite quitta Tusage du lait, qu'il n'avoit point

l52 LA VIE

discontinué jusqu'alors; et il se mit à la viande. Ce changement d'alimens redoubla sa toux, et sa fluxion sur la poi* trine. Cependant il ne laissa pas d'achever le Malade imaginaire, qu'il avoit commencé depuis du tems; car comme je l'ai déjà dit, il ne travailloit pas vîte; mais il n'étoit pas fâché qu'on le crût expéditif. Lorsque le Roi lui demanda un divertissement, et qu'il donna Psyché au mois de Janvier 1672, il ne désabusa point le public, que ce qui étoit de lui dans cette pièce ne fût fait ensuite des ordres du Roi ; mais je sais qu'il étoit travaillé un an et demi auparavant, et ne pouvant pas se résoudre d'achever la pièce en aussi peu de tems qu'il en avoit, il eut recours à M"" de Corneille pour lui aider. On sait que cette pièce eut à Paris, au mois de Juillet 1672, tout le succès qu'elle méritoit. Il n'y a pourtant pas lieu de s'étonner du tems que Molière mettoit à ses ouvrages ; il conduisoit sa Troupe, il se chargeoit toujours des plus grands rolles, les visites

de ses amis et des grands Seigneurs étoient fréquentes, tout cela Tocupoit suffisamment, pour n'avoir pas beaucoup de tems à donner à son cabinet. D'ailleurs sa santé étoit très-foible, il étoit obligé de se ménager.

Dix mois après son racommodement avec sa femme, il donna le lo de Février de l'année 1673 le Malade Imagi^ nairCy dont on prétend qu'il étoit Toriginal. Cette Pièce eut Taplaudissement ordinaire que l'on donnoit à ses ouvrages, malgré les critiques qui s'élevèrent.

Cétoit le sort de ses meilleures Pièces d'en avoir, et de n'être goûtées qu'après la réflexion. Et l'on a remarqué qu'il n'y a guère eu que les Précieuses Ridi" cules et VAmphitrion qui aient pris tout d'un coup.

Le jour que l'on devoit donner la troisième représentation du Malade Imagi" naire^ Molière se trouva tourmenté de sa fluxion beaucoup plus qu'à l'ordinaire : ce qui l'engagea de faire apeller

l54 LA VIE

sa femme, à qui il dit, en présence de Baron : t Tant que ma vie a été mêlée v également de douleur et de plaisir, je » me suis cru heureux ; mais aujourd'hui » que je suis acablé de peines sans pou- » voir compter sur aucuns momens de

• satisfaction et de douceur, je vois bien D qu'il me faut quitter la partie; je ne » puis plus tenir contre les douleurs et » les déplaisirs, qui ne me donnent pas » un instant de relâche. » Mais, ajoutat-il, en réfléchissant, c qu'un homme » souffre avant que de mourir I Cepen- 9 dant je sens bien que je finis. » La Molière et Baron furent vivement touchés du discours de M'' de Molière, auquel ils ne s^atendoient pas, quelque incommodé qu'il fût. Ik le conjurèrent, les larmes aux yeux, de ne point jouer ce jour-là, et de prendre du repos, pour se remetre. t Comment voulez-vous que » je fasse, » leur dit-il, t il y a cinquante » pauvres Ouvriers, qui n'ont que leur

• journée pour vivre ; que feront-ils si ) Ton ne joue pas ? Je me reprocherois

DE M' DE MOLIÈRE. l55

ï d'avoir négligé de leur donner du pain » un seul jour, le pouvant faire abso- » lument. » Mais il envoya chercher les Comédiens à qui il dit que se sentant plus incommodé que de coutume, il ne joueroit point ce jour-là, s'ils n'étoient prêts à quatre heures précises pour jouer la Comédie. « Sans cela, » leur dit-il, « je ne puis m'y trouver, et vous pour- » rez rendre l'argent. » Les Comédiens tinrent les lustres allumez, et la toile levée, précisément à quatre heures. Molière représenta avec beaucoup de difficulté; et la moitié des Spectateurs s'aperçurent qu'en prononçant, Juro^ dans la cérémonie du Malade Imaginaire, il lui prit une convulsion» Aïant remarqué lui-même que l'on s'en étoit aperçu, il se fit un effort, et cacha par un ris forcé ce qui venoit de lui arriver.

Quand la Pièce fut finie il prit sa robe de chambre, et fut dans la loge de Baron, et il lui demanda ce que l'on disoit de sa Pièce. W le Baron lui répondit que

ses ouvrages avoient toujours une heureuse réussite à les examiner de près, et que plus on les représentoit, plus on les goûtoit. c Mais, » ajouta-t-il, c vous » me paroissez plus mal que tantôt. — » Cela est vrai, » lui répondit Molière, c j'ai un froid qui me tue. » Baron après lui avoir touché les mains, qu'il trouva glacées, les lui mit dans son manchon, pour les réchauffer; il envoya chercher ses Porteurs pour le porter promtement chez lui ; et il ne quita point sa chaise, de peur quUl ne lui arrivât quelque accident du Palais Royal dans la rue de Richelieu, où il logeoit. Quand il fut dans sa chambre. Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont la Molière avoit toujours provision pour elle; car on ne pouvoit avoir plus de soin de sa personne qu'elle en avoit. c Eh ! non, i dit- il, c les bouillons de ma femme sont » de vraie eau forte pour moi; vous » savez tous les ingrédiens qu'elle y ùdt » mettre : donnez-moi plutôt un petit » morceau de fromage de Parmesan, i

DE M' DE MOLIÈRE. l57

La Forest lui en aporta ; il en mangea ivec un peu de pain ; et il se fit mettre lu lit. Il n'y eut pas été un moment, ju'il envoya demander à sa femme un )reiller rempli d'une drogue qu'elle lui ivoit promis pour dormir. « Tout ce qui

> n'entre point dans le corps, » dit-il, t je

> l'éprouve volontiers; mais les remèdes

► qu'il faut prendre me font peur; il ne

• faut rien pour me faire perdre ce qui

• me reste de vie. » Un instant après il ui prit une toux extrêmement forte, et iprès avoir craché il demanda de la lanière. «Voici,» dit-il, t du change-

► ment. » Baron aïant vu le sang qu'il ^enoit de rendre, s'écria avec frayeur. — ; Ne vous épouvantez point, » lui dit Molière, t vous m'en avez vu rendre

bien davantage. Cependant, » ajouta- -îl, c allez dire à ma femme qu'elle

monte. » Il resta assisté de deux Sœurs Religieuses, de celles qui viennent ordilairement à Paris quêter pendant le Carême, et ausquelles il donnoit l'Hos-' litalité. Elles lui donnèrent à ce dernier

l58 LA VIE

moment de sa vie tout le secours édifiant que l'on pou voit atendre de leur charité, et il leur fit paroître tous les sentimens d'un bon Chrétion, et toute la résignation qu'il devoit à la volonté du Seigneur.

Enfin il rendit Tesprit entre les bras de ces deux bonnes Sœurs ; le sang qui sortoit par sa bouche en abondance l'étouffa.

Ainsi quand sa femme et Baron remon-* tèrent, ils le trouvèrent mort. J'ai cru que je devois entrer dans le détail de la mort de Molière, pour désabuser le Public de plusieurs histoires que l'on a faites à cette ocasion. Il mourut le Vendredi i7« du mois de Février de l'année 1673, âgé de cinquante-trois ans; regreté de tous les Gens de Lettres, des Courtisans, et du Peuple. Il n'a laissé qu'une fille : Mademoiselle Pocquelin fait connoître par l'arangement de sa conduite, et par la solidité et l'agrément de sa conversation, qu'elle a moins hérité des biens de son père, que de ses bonnes qualitez.

DE M' DE MOLIÈRE. iSg

Aussi-tôt que Molière fut mort, Baron fut à Saint Germain en informer le Roi ; Sa Majesté en fut touchée, et daigna le témoigner. C'étoit un homme de probité, et qui avoit des sentimens peu communs parmi les personnes de sa naissance, on doit l'avoir remarqué par les traits de sa vie que j'ai raportés : et ses Ouvrages font juger de son esprit beaucoup mieux que mes expressions.

Il avoit un atachement inviolable pour la Personne du Roi, il étoit toujours ocupé de plaire à Sa Majesté, sans cependant négliger Testime du Public, à laquelle il étoit fort sensible. Il étoit ferme dans son amitié, et il savoit la placer.

M^ le Maréchal de Vivone étoit celui des Grands Seigneurs qui Thonoroit le plus de la sienne. Chapelle fut saisi de douleur à la mort de son ami, il crut avoir perdu toute consolation, tout secours; et il donna des marques d'une affliction si vive que Ton doutoit qu'il lui survécût long tems.

l60 LA VIE

Tout le monde sait les difficuitez que l'on eut à faire enterrer Molière, comme un Chrétien Catholique ; et comment on obtint en considération de son mérite et de la droiture de ses sentimens, dont on fit des informations, qu'il fût inhumé à Saint Joseph. Le jour qu'on le porta en terre il s'amassa une foule incroyable de Peuple devant sa porte. La Molière en fut épouvantée ; elle ne pouvoit pénétrer l'intention de cette Populace. On lui conseilla de répandre une centaine de pistoles par les fenêtres. Elle ne hésita point ; elle les jetta à ce Peuple amassé, en le priant avec des termes si touchans de donner des prières à son mari, qu'il n'y eut personne de ces gens-là qui ne priât Dieu de tout son cœur.

Le Convoi se fît tranquilement â la clarté de près de cent flambeaux, le Mardi vingt un de Février. Comme il passoit dans la rue Montmartre on demanda à une femme, qui étoit celui que l'on portoit en terre ? — t Et c'est ce » Molière, » répondit-elle. Une autre

DE M' DE MOLIERE. l6l

femme qui étoit à sa fenêtre et qui Teatendit, s'écria : t Comment malheureuse!

D il est bien Monsieur pour toi. »

Il ne fut pas mort, que les Épitaphes furent répandues par tout Paris. Il n'y avoit pas un Poète qui n'en eût fait; mais il y en eut peu qui réussirent. Un Abbé crut bien faire sa Cour à défunt Monsieur le Prince de lui présenter celle qu'il avoit faite. « Ah ! » lui dit ce Grand Prince, qui avoit toujours honoré Molière de son estime, « que celui dont tu » me présentes FÉpitaphe, n'est-il en » état de faire la tienne ! »

M... à qui une source profonde d'érudition avoit mérité un des emplois les plus précieux de la Cour, et qui est un Illustre Prélat aujourd'hui, daigna honorer la mémoire de Molière par les Vers suivans :

Plaudebat, Moleri, tibi plenis Aula Theatris ;

Nunc eadem mœrens post tua fata gémit.

Si risum nobis movisses parcius olim,

Parcius heu ! lachrymis tingeret ora dolor.

l62 LA VIE

Molière, toute la Cour, qui fa toujours honoré de ses aplaudissements sur ton Théâtre comique, touchée aujourd'hui de ta mort, honore ta mé* moire des regrets qui te sont dus. Toute la France proportionne sa vive douleur au plaisir que tu lui as donné par tajine et sage plaisanterie.

Les Personnes de probité, et les Gens de Lettres sentirent tout d'un coup la perte que le Théâtre comique avoit faite par la mort de Molière. Mais ses ennemis, qui avoient fait tous leurs efforts inutilement pour rabaisser son mérite pendant sa vie, s'excitèrent encore après sa mort pour ataquer sa mémoire; ils répétoient toutes les calomnies, toutes les faussetez, toutes les mauvaises plaisanteries que des Poëtes ignorans ou irritez avoient répandues quelques années auparavant dans deux Pièces intitulées : le Portrait du Peintre, dont j'ai parlé, et Élomire Hypocondre^ ou les Médecins vengés. Cétoit, disoit-on, un homme sans mœurs, sans Religion, mauvais Auteur. L'envie et l'ignorance les soutenoient dans ces sentimens; et ils

DE M' DE MOLIÈRE. l63

n'omettoient rien pour les rendre publics par leurs discours, ou par leurs Ouvrages, Il y en a même encore aujourd'hui de ces Personnes toujours portées à juger mal d'un homme qu'ils ne sauroient imiter, qui soupçonnent la conduite de Molière, qui cherchent les traits foibles de ses ouvrages pour le décrier. Mais j'ai de bons Garands de la vérité que j'ai rendue au Public à l'avantage de cet Auteur. L'estime, les biens-faits dont le Roi l'a toujours honoré, les Personnes avec qui il avoit lié amitié, le soin qu'il a pris d'ataquer le vice et de relever la vertu dans ses ouvrages, l'atention que Ton a eue de le mètre au nombre des hommes illustres, ne doivent plus laisser lieu de douter que je ne vienne de le peindre tel qu'il étoit ; et plus les tems s'éloigneront, plus l'on travaillera, plus aussi on reconnoîtra que j'ai ateint la vérité, et qu'il ne m'a manqué que de l'habileté pour la rendre.

Le lecteur qui va toujours au delà de

ce qu'un Auteur lui donne, sans r< chir sur son dessein, auroit peutvoulu que j'eusse détaillé davantag<

.;. succès de toutes les pièces de Moli

^^ que je fusse entré avec plus de soin <

le jugement que Ton en fît dans le t< j(i\ On m'a fait cette diflBculté; je me la

ï faite à moi même. Mais n'eust-ce p

été faire plustost l'histoire du th^ de Molière, que composer sa vie m'eût fallu continuellement rebatr même chose à chaque pièce; on s'er ennuyé. C'étoient toujours les mé ennemis de Molière qui parloient : ignorance les tenoit toujours dan même genre de critique. Comme 01 peut pas contenter tout le monde, s habile homme trouvoit quelque enc qui lui déplût dans une pièce, ( troupe d'envieux saisissoit ce sentim se l'attribuoit, et fesoit ses efforts j décrier l'Auteur; mais il triomp

1 1 toujours. Molière connoissoit les 1

sortes de personnes qu'il avoit à dive le Courtisan, le Savant, et le Bourg(

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La Cour se plaisoit aux spectacles, aux sentimens de la Princesse (VÉlide, des Amans magnifiques, de Psyché; et ne dédaignoit pas de rire à Scapin^ au Ma^ riage forcée à la Comtesse d'Escarbagnas. Le peuple ne cherchoit que la farce, et négligeoit ce qui étoit au-dessus de sa portée. L'habile homme vouloir qu'un Auteur comme Molière conduisît son sujet, et remplît noblement, en suivant la nature, le caractère qu'il avoit choisi à rexemple de Térence. On le voit par le jugement que M' des Préaux fait de Molière dans son Art Poétique :

Ne faites point parler vos acteurs au hazard, Un vieillard en jeune homme, un jeune homme en vieillard. Etudiez la Cour et connoissez la Ville :

L'une et l'autre est toujours en modèles fertile. Cest par là que Molière illustrant ses écrits, Peut-être de son art eût remporté le prix, Si moins ami du peuple en ses doctes peintures, 11 n'eût point fait souvent grimacer ses figures, Quité, pour le bouffon, l'agréable et le fin, Et sans honte à Térence allié Tabarin. Dans ce sac ridicule où Scapin s'envelope, Je ne reconnois point l'auteur du Aiisantrope, etc.

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M' de la Bruyère en a jugé ainsi. « Il 1 n'a, » dit-il, « manqué à Térence que » d'être moins froid : quelle pureté !

» quelle exactitude ! quelle politesse I D quelle élégance ! quels caractères ! Il > n'a manqué à Molière que d'éviter le » jargon, et d'écrire purement : quel » feu ! quelle naïveté ! quelle source de » la bonne plaisanterie ! quelle imitation D des mœurs ! et quel fléau du ridicule !

» Mais quel homme on auroit pu faire » de ces deux Comiques 1 » Tous les savans ont porté à peu près le même jugement snr les ouvrages de Molière; mais il divertissoit tour à tour les trois sortes de personnes dont je viens de parler ; et comme ils voyoient ensemble ses ouvrages, ils en jugeoient suivant qu'ils en dévoient estre affectez sans qu'il s'en mît beaucoup en peine, pourvu que leurs jugemens répondissent au dessein qu'il pouvoit avoir, en donnant une pièce, ou de plaire à la Cour, ou de s'enrichir par la foule, ou de s'aquérir l'estime des connoisseurs. Ainsi n'aïant eu

en veue que de donner la vie de Molière, j'ai cru que je devois me dispenser d'entrer dans Texamen de ses pièces qui n'y est point essenciel, chose d'ailleurs qui demande une étendue de connoissance au dessus de ma portée. Je me suis donc renfermé dans les faits qui ont donné occasion aux principales actions de sa vie ; et qui m'ont aidé à faire connoître son caractère, et les différentes situations où il s'est trouvé. Je l'ai suivi avec soin depuis sa naissance jusqu'à sa mort, sans m'écarter de la vérité; non que je présume avoir tout dit : il peut estre échapé quelques faits à mon exactitude; mais je doute qu'ils fissent paroître l'esprit, le cœur, et la situation de Molière autrement que ce que j'en ai dit.

J'avois fort à cœur de recouvrer les ouvrages de Molière, qui n'ont jamais vu le jour. Je savois qu'il avoit laissé quelques fragmens de pièces qu'il devoit achever : je savois aussi qu'il en avoit quelques unes entières, qui n'ont jamais

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paru. Mais sa femme, peu curieuse des ouvrages de son mari, les donna tous quelque tems après sa mort au sieur de la Grange, Comédien, qui connoissant tout le mérite de ce travail, le conserva avec grand soin jusqu'à sa mort. La femme de celui-cy ne fut pas plus soigneuse de ces ouvrages que la Molière :

elle vendit toute la Bibliothèque de son mari, où aparemment se trouvèrent les manuscripts qui étoient restez après la mort de Molière.

Cet Auteur avoit traduit presque tout Lucrèce ; et il auroit achevé ce travail, sans un malheur qui arriva à son ouvrage. Un de ses domestiques, à qui il avoit ordonné de mettre sa peruque sous e papier, prit un cahier de sa traduction pour faire des papillotes. Molière n'étoit pas heureux en domestiques, les siens étoient sujets aux étourderies, ou cellecy doit être encore imputée à celui qui le chaussoit à l'envers. Molière, qui étoit facile à s'indigner, fut si piqué de la destinée de son cahier de traduction,

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que dans la colère, il jetta sur le champ le reste au feu. A mesure qu'il y avoit travaillé il avoit lu son ouvrage à M*" Rohault qui en avoit été très -satisfait, comme il Fa témoigné à plusieurs personnes. Pour donner plus de goût à sa traduction, Molière avoit rendu en Prose toutes les matières Philosophiques; etâl avoit mis en vers ces belles descriptions de Lucrèce.

On s'étonnera peut-être que je n'aie point fait M"^ de Molière Avocat. Mais ce fait m'avoit été absolument contesté par des personnes que je devois suposer en savoir mieux la vérité que le Public; et je devois me rendre à leurs bonnes raisons. Cependant sa famille m'a si positivement assuré du contraire, que je me crois obligé de dire que Molière fit son Droit avec un de ses camarades d'Étude; que dans le tems qu'il se fit recevoir Avocat ce Camarade se fit Comédien; que Tun et Tautre eurent du succès chacun dans sa profession : et

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qu'enfin lors qu'il prit phantaisie à Molière de quiter le Barreau pour monter sur le Théâtre, son camarade le Comédien se fit Avocat. Cette double cascade m'a paru assez singulière pour la donner au Public telle qu'on me l'a assurée, comme une particularité qui prouve que Molière a été Avocat.

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