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sérieux, qui répondissent à la manière dont il vouloit qu'il fut récité sur le Théâtre. Il se présenta une favorable ocasion de remplir ses intentions, et le plai^r qu'il avoit de faire du bien à ceux qui le méritoient. M' le Baron a toujours été de ces sujets heureux qui touchent à la première vue. Je me âate qu'il ne trouvera point mauvais que je dis& comment il excita Molière à lui vouloir du bien ; c'est un des plus beaux endroits de la Vie d'un homme, dont la mémoire doit lui être chère.
Un Organiste de Troie, nommé Rair sin, fortement ocupé du désir de gagner de l'argent, fit faire une épinette à trois claviers, longue à peu près de trois pies, et krge de deux et demi, avec un corps, dont la capacité étoit le double plus grande que celles des épinettes ordinaires. Raisin avoit quatre enfans, tous jolis, deux garçons, et deux filles; il leur; avoit apris à jouer de l'épinette.
Quand il eut perfectionné son idée, il quite son orgue, et vient à Paris avec
sa femme, ses enfants et Tépinette. Il obtini une permission de faire voir à la foire de Saint Germain le petit spectade qu'il avoit préparé. Son affiche, qui pro* mettoit un Prodige de méchanique, et d'obéissance dans une épinette, lui atira du monde les premières fois sufâsam*»
ment pour que le Public fût averti que jamais on n'avoit vu une chose aussi étonnante que l'épinette du Troyen. On va la voir en foule ; tout le monde l'admire ; tout le monde en est surpris ; et peu de personnes pouvoient deviner l'artifice de cet instrument. D'abord le petit Raisin l'aîné, et sa petite sœur Babet se metoient chacun à son clavier, et jouoient ensemble une pièce, que le troisième clavier répétoit seul d'un bout à l'autre, les deux enfants aïant les bras levés. Ensuite le père les fesoit retirer, et prenoit une clef, avec laquelle il montoit cet instrument, par le moyen d'une roue qui fesoit un vacarme terrible dans le corps de la machine^ comme s'il y avoit eu une multiplicité de roues, possible
et nécessaire pour exécuter ce qu^il lui alloit faire jouer. Il la changeoit même souvent de place pour ôter tout soupçon.
« Hé ! épinette, » disoit-il, à cet instru« ment quand tout étoit préparé, c jouez- » moi une telle courante. » Aussi-tôt l'obéissante épinette jouoit cette pièce entière. Quelquefois Raisin Tinterrompoit, en lui disant : c Ârrestez-vous, épi- I nette. » S'il lui disoit de poursuivre la pièce, elle la poursuivoît; d'en jouer une autre, elle la jouoit ; de se taire, elle se taisoit.
Tout Paris étoit ocupé de ce petit prodige ; les esprits foibles croyoient Raisin sorcier ; les plus présomptueux ne pouvoient le deviner. Cependant la foire valut plus de vingt mille livres à Raisin. Le bruit de cette épinette alla jusqu'au Roi ; Sa Majesté voulut la voir, et en admira l'invention. Elle la fit passer dans Tapartement de la Reine , pour lui donner un spectacle si nouveau.
Mais Sa Majesté en fut tout d'un coup effrayée ; de sorte que le Roi ordonna
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! champ que l'on ouvrit le corps de ette, d'où l'on vit sortir un petit t de (inq ans, beau comme un . C'étoit Raisin le cadet, qui fut
le moment caressé de toute la . Il étoit tems que le pauvre en&nt
de sa prison, où il étoit si mal à ise depuis cinq ou sis heures, que ette en avoit contracté une manodeur,
oique le secret de Raisin fQt dé- :rt, il ne laissa pas de former le in de tirer encore parti de son épià la foire suivante. Dans le tems [ afficher, et il annonce le même icle que l'année précédente ; mais smet de découvrir son secret, et mpagner son épi nette d'un petit ^ssement. Cette foire fut aussi heu-
pour Raisin que la première. Il lençoit son spectacle par sa ma- , ensuite de quoi les trois cnfonts )ient une sarabande ; ce qui étoit d'une Comédie que ces trois pejersonnes, et quelques autres dont
Raisin avoit formé une Troupe, représentoient tant bien que mal. Ils avoient deux petites pièces qu'ils fesoient rouler, Tricassin rival ^ et VAndouille de Troie.
Cette Troupe prit le titre de Comédiens de Monsieur le Dauphin, et elle se donna en spectacle avec succès pendant du tems.
Je sais que cette Histoire n'est pas tout-à-fait de mon sujet ; mais elle m'a paru si singulière, que je ne crois pas que l'on me sache mauvais gré de l'avoir donnée. D'ailleurs on verra par la suite, qu'elle a du rapport à quelques particularitez qui regardent Molière.
Pendant que cette nouvelle Troupe se fesoit valoir, le petit Baron étoit en pension à Villejuif ; et un Oncle, et une Tante ses Tuteurs avoient déjà mangé la plus grande et la meilleure partie du bien que sa mère lui avoit laissé, et lui en restant peu qu'ils pussent consommer, ils commençoient à être embarrassés de sa personne. Ils poursuivoient un
fcës en son nom : leur Avocat, qui se nmoit Margane, àimoit beaucoup à e de méchans vers : une pièce de sa ^n intitulée la Nimphe dodue^ qui iroit parmi le Peuple, fesoit assez laoître la mauvaise disposition qu'il lit pour la Poésie. Il demanda un r à rOncle et à la Tante de Baron ce ils vouloient faire de leur pupille, fous ne le savons point, » dirent-ils ; ^n inclination ne paroît pas encore :
[^pendant il récite continuellement es vers. — Et bien, » répondit l'Avocat, ue ne le mettez-vous dans cette pe-r ite Troupe de Monsieur le Dauphin, ui a tant de succès? » Ces parens ûrent ce conseil plus par envie de se faire de l'enfant, pour dissiper plus îment le reste de son bien, que dans me de faire valoir le talent qu'il avoit K>rté en naissant. Ils l'engagèrent ic pour cinq ans dans la Troupe de la isin, car son mari étoit mort alors, tte femme fut ravie de trouver un ent qui étoit capable de remplir tout
ce que Ton souhaîteroit de lui : et elle fit ce petit contrat avec d'autant plus d'empressement, qu'elle y avoit été for-* tement incitée par un fameux Médecin, qui étoit de Troie, et qui s'intéressant à l'établissement de cette veuve, jugeoit que le petit Baron pouvoit y contribuer, étant fils d'une des meilleures Corné* diennes qui ait jamais été.
Le petit Baron parut sur le Théâtre de la Raisin avec tant d'aplaudissement»
qu'on le fut voir jouer avec plus d'empressement que Ton n'en avoit eu à chercher Tépinette. Il étoit surprenant qu'un enfant de dix ou onze ans, sans avoir été conduit dans les principes de la décla* mation, fît valoir une passion avec autant d'esprit qu'il le fesoit.
La Raisin s'étoit établie après la foire proche du vieux Hôtel de Guénégaud ; et elle ne quita point Paris qu'elle n'eût gagné vingt mille écus de bien. Elle crut que la campagne ne lui seroit pas moins favorable ; mais à Rouen, au lieu de préparer le lieu de son spectacle, elle
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mangea ce qu'elle avoit d'argent avec un Gentil-homme de Monsieur le Prince de Monaco, nommé Olivier, qui l'aimoit à la fureur, et qui la suivoit par tout ; de sorte qu'en très-peu de tems sa Troupe fut réduite dans un état pitoyable. Ainsi destituée de moyens pour jouer la Comédie à Rouen, la Raisin prit le parti de revenir à Paris avec ses petits Comédiens, et son Olivier.
Cette femme n'aïant aucune ressource, et connoissant l'humeur bien-fesante de Molière, alla le prier de lui prêter son Théâtre pour trois jours seulement, afin que le petit gain qu'elle espéroit de faire dans ses trois représentations lui servît à remettre sa troupe en état. Molière voulut bien lui acorder ce qu'elle lui demandoit. Le premier jour fut plus heureux qu'elle ne se l'étoit promis; mais ceux qui avoient entendu le petit Baron, en parlèrent si avantageusement, que le second jour quUl parut sur le Théâtre, le lieu étoit si rempli, que la Raisin fit plus de mille écus.
Molière, qui étoit incommodé, n'avoit pu voir le petit Baron les deux premiers jours; mais tout le monde lui en dit tant de bien, qu'il se fît porter au Palais Royal à la troisième représentation, tout malade qu'il étoit. Les Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne n'en avoient manqué aucune, et ils n'étoient pas moins surpris du jeune Acteur, que l'étoit le Public, sur tout la Du-Parc, qui le prit tout d'un coup en amitié ; et qui bien sérieusement avoit fait de grands préparatifs pour lui donner à souper ce jourlà. Le petit homme, qui ne sçavoit auquel entendre pour recevoir les caresses qu'on lui fesoit, promit à cette Comédienne qu'il iroit chez elle. Mais la partie fut rompue par Molière, qui lui dit de venir souper avec lui. C'étoit un maître et un oracle quand il parloit. Et ces Comédiens avoient tant de déférence pour lui, que Baron n'osa lui dire qu'il étoit retenu ; et la Du- Parc n'avoit gardée de trouver mauvais que le jeune homme lui manquât de parole. Ils regardoient
tous ce bon acueil, comme la fortune de Baron ; qui ne fiit pas plutôt arrivé chez Molière, que celui-ci commença par envoyer chercher son Tailleur, pour le faire habiller, (car il étoit en trèsmauvais état) et il recommanda au Tailleur que rhabit fût très-propre, complet, et fait dès le lendemain matin.
Molière interrogeoit et observoit continuellement le jeune Baron pendant le souper, et il le fît coucher chez lui, pour avoir plus de tems de connoître ses sentimens par la conversation, afin de placer plus seurement le bien qu'il lui vouloit faire.
Le lendemain matin le Tailleur exact aporta sur les neuf à dix heures au petit Baron un équipage tout complet. Il fut tout étonné, et fort aise de se voir tout d\in coup si bien ajusté. Le Tailleur lui dit qu'il falloit descendre dans l'apartement de Molière pour le remercier.
« C'est bien mon intention, » répondit le petit homme, « mais je ne crois pas 3 qu'il soit encpre levé. » Le Tailleur
l'aïant assuré du contraire, il descendit, et fît un compliment de reconnoissance à Molière, qui en fut très-satisfait, et qui ne se contenta pas de l'avoir si bien fait acommoder; il lui donna encore six louis d'or, avec ordre de les dépencer à ses plaisirs. Tout cela étoit un rêve pour un enfant de douze ans, qui étoit depuis long-tems entre les mains de gens durs, avec lesquels il avoit souffert, et il étoit dangereux et triste qu'avec les favorables dispositions qu'il avoit pour le Théâtre, il restât en de si mauvaises mains. Ce fut cette fâcheuse situation qui toucha Molière. Il s'aplaudit d'être en état de faire du bien à un jeune homme qui paroissoit avoir toutes les qualitez nécessaires pour profiter du soin qu'il vouloit prendre de lui; il n'avoit garde d'ailleurs, à Iç prendre du côté du bon esprit, de manquer une oca-' sion si favorable d'assurer sa Troupe, en y fesant entrer le petit Baron.
Molière lui demanda ce que sincère-»
rement il souhaiteroit le plus alors ? —
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« Cêtre avec vous le reste de mes jours, i lui répondit Baron, c pour vous mar* I quer ma vive reconnoissance de toutes I les bontez que vous avez pour moi. — » Eh ! bien, i lui dit Molière, c c'est une » chose faite, le Roi vient de m'accorder I un ordre pour vous ôter de la Troupe » où vous êtes. » Molière , qui s'étoit levé dès quatre heures du matin, avoit été à S. Germain suplier sa Majesté de lui acorder cette grâce, et Tordre avoit été expédié sur le champ.
La Raisin ne fut pas longtemps à savoir son malheur ; animée par son Olivier, elle entra toute furieuse le lendemain matin dans la chambre de Molière, deux pistolets à la main, et lui dit que s'il ne lui rendoit son Acteur elle alloit lui casser la tête. Molière, sans s'émou^ voir, dit à son domestique de lui ôter cette femme-là. Elle passa tout d'un coup de l'emportement à la douleur ; les pistolets lui tombèrent des mains, et elle se jeta aux pies de Molière, le conjurant, les larmes aux yeux, de lui rendre son
Acteur; et lui exposant la misère où elle alloit être réduite, elle et toute sa famille, s'il le retenoit. — « Comment vou- I lez-vous que je fasse ? » lui dit-il ; c le » Roi veut que je le retire de votre » Troupe ; voilà son ordre. » La Raisin voyant qu'il n'y avoit plus d'espérance, pria Molière de lui acorder du moins que le petit Baron jouât encore trois jours dans sa Troupe. — t Non-seulement » trois, » répondit Molière, c mais huit;
I à condition pourtant qu'il n'ira point » chez vous, et que je le ferai toujours * acompagner par un homme qui le ra- » mènera dès que la pièce sera finie. »
Et cela de peur que cette femme, et Olivier, ne séduisissent l'esprit du jeune homme pour le faire retourner avec eux.
II fallut bien que la Raisin en passât par là ; mais ces huit jours lui donnèrent beaucoup d'argent, avec lequel elle vou* lut faire un établissement près de l'Hôtel de Bourgogne ; mais dont le détail, et le succès ne regardent point mon ^ujet.
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Molière, qui aimoit les bonnes mœurs, n'eut pas moins d'attention à former celles de Baron, que s'il eût été son propre fils : il cultiva avec soin les dispositions extraordinaires qu'il avoit pour la déclamation. Le Public sait comme moi jusqu'à quel degré de perfection il Ta élevé. Mais ce n'est pas le seul endroit par lequel il nous a fait voir qu'il a sçu profiter des leçons d'un si grand Maître.
Qui, depuis sa mort, a soutenu plus seurement le Théâtre comique, que Monsieur Baron?
Le Roi se plaisoit tellement aux divertissements fréquents que la Troupe de Molière lui donnoit, qu'au mois d'Août i665. Sa Majesté jugea à propos de la fixer tout-à-fait à son service, en lui donnant une pension de sept mille livres. Elle prit alors le titre de la Troupe du Roi, qu'elle a toujoufi conservé depuis, et elle étoit de toutes les fêtes qui se fesoient par tout où étoit Sa Majesté.
Molière de son côté n'épargnoit ni
soins, ni veilles pour soutenir, et augmenter la réputation qu'il s'étoit acquise, et pour répondre aux bohtez que le Roi avoit pour lui. Il consultoit ses amis ; il examinoit avec atention ce qu'il travailloit ; on sait même que lorsqu'il vouloit que quelque Scène prît le Peuple des Spectateurs, comme les autres, il la lisoit à sa servante pour voir si elle en seroit touchée. Cependant il ne saisissoit pas toujours le Public d'abord; il l'éprouva dans son Avare, À peine fut-il représenté sept fois. La prose dérouta ce Public, c Comment ! i disoit Monsieur le Duc de.... c Mplière est-il fou, » et nous prend-il pour des benests, de I nous Étire essuyer cinq Actes de prose ?
t Â-t-on jamais vu plus d'extravagance ?
» Le moyen d'être diverti par de la I prose ! » Mais Molière fut bien vengé de ce Public injuste et ignorant quelques années après : il donna son Avare pour la seconde fois le 9® Septembre i668* On y fut en foule, et il fut joué presque toute l'année; tant il est vrai que le
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Pabiic goâte rarem^it les bonnes cho* ses quand il est dépaysé. CiTiq Actes de prose Pavoient révolté la première fois; mais la lecture et la réflexion Tavoient ramené, et il fut voir avec empressement une pièce qu'il avoit méprisée dans les commencemens.
Cependant ces jugemens injustes et de cabale, et la situation domestique où se trouvoit Molière, ne laissoient pas de le troubler, quelque heureux qu'il fût du côté de son Prince, et de celui de ses amisj Son mariage diminua Tamitié que la Béjart avoit pour lui auparavant, au lieu de la cimenter : de manière qu'il voyoit bien que sa belle-mère ne Taimoit plus, et il s'imaginoit que sa femme étoit prête à le haïr. L'esprit de ces deux femmes étoit tellement oposé à celui de Molière qu'à moins de s'assujetir à leur conduite, et à leur humeur, il ne devoit pas compter de jouir d'aucuns momens agréables avec elles. Le bien que Molière fesoit à Baron déplaisoit à sa
femme : sans se mettre en peine de répondre â l'amitié qu'elle vouloit exiger de son mari, elle ne pouvoit souffrir qu'il eût de la bonté pour cet enfant, qui de son côté à treize ans n'avoit pas toute la prudence nécessaire, pour se gouverner avec une femme, pour qui il devoit avoir des égards. Il se voyoit aimé du mari ; nécessaire même à ses spectacles, caressé de toute la Cour, il s'embarassoit fort peu de plaire, ou non à la Molière : elle ne le négligeoit pas moins ; elle s'échapa même un jour de lui donner un soufflet sur un sujet assez léger.
Le jeune homme en fut si vivement piqué qu'il se retira de chez Molière : il crut son honneur intéressé d'avoir été batu par une femme. Voilà de la rumeur dans la maison, a Est-il possible, » dit Molière à son Épouse, c que vous ayez » eu l'imprudence de fraper un enfant I aussi sensible que vous connoissez ce- » lui-là ; et encore dans un tems où il » est chargé d'un roUe de six cens vers » dans la pièce que nous devons représen-
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» ter incessamment devant le Roi ?» On donna beaucoup de mauvaises raisons, piquantes même, ausquelles Molière prit le parti de ne point répondre ; il se retrancha à tâcher d'adoucir le jeune homme, qui s'étoit sauvé chez la Raisin.
Rien ne pouvoit le ramener, il étoit trop irrité; cependant il promit qu'il représenteroit son roUe; mais qu'il ne rentreroit point chez Molière. En effet il eut la hardiesse de demander au Roi à Saint Germain la permission de se retirer. Et incapable de réflexion, il se remit dans la Troupe de la Raisin, qui Tavoit excité à tenir ferme dans son ressentiment.
Cette femme prit la résolution de courir la Province avec sa Troupe, qui réussit assez par tout h cause de son Acteur. Mais elle se dérangea par la suite.
Il iSen forma une meilleure, dans laquelle étoit Mademoiselle de Beauval : Baron jugea à propos de s'y mètre. Cependant il étoit toujours ocupé de Molière ; l'âge, le changement lui fesoient sentir la
reconnoissance qu'il lui devoit, et le tort qu'il avoit eu de le quiter. Il ne cachoit point ces sentimens, et il disoit publiquement qu'il ne chercheoit point à se remettre avec lui, parce qu'il s'en reconnoissoit indigne. Ces discours furent raportés à Molière; il en fut bien aise; et ne pouvant tenir contre l'envie qu'il avoit de faire revenir ce jeune homme dans sa Troupe, qui en avoit besoin, il lui écrivit à Dijon une lettre très-touchante; et comme s'il avoit été assuré que Baron adhéreroit à sa prière, et répondroit au bien qu'il lui fesoit, il lui envoya un nouvel ordre du Roi, et lui marqua de prendre la poste pour se rendre plus promtement auprès de lui.
Molière avoit soufifert de l'absence de Baron ; l'éducation de ce jeune homme l'amusoit dans ses momens de relâche; les chagrins de famille augmentoient tous les jours chez lui. Il ne pouvoit pas toujours travailler, ni être avec ses amis pour s'en distraire. D'ailleurs il n'aimoit pas le nombre, ni la gêne, il n'avoit rien
pour s'amuser et s'étourdir sur ses déplaisirs. Sa plus douloureuse réflexion étoit, qu'étant parvenu à se former la réputation d'un homme de bon esprit, on eût à lui reprocher que son ménage n'en fût pas mieux conduit, et plus paisible. Ainsi il regardoit le retour de Baron comme un amusement famillier, avec lequel il pourroit avec plus de satisfaction mener une vie tranquile, conforme à sa santé et â ses principes, débarassé de cet atirail étranger de famille, et d'amis même qui nous dérobent le plus souvent par leur présence importune les momens les plus agréables de notre vie.
Baron ne fut pas moins vif que Molière sur les sentimens du retour : il part aussi-tôt qu'il eut reçu la lettre : et Molière ocupé du plaisir de revoir son jeune Acteur quelques momens plutôt, fut l'atendre â la porte Saint Victor le jour qu'il devoit arriver. Mais il ne le reconnut point. Le grand air de la campagne et la course l'avoient tellement harrassé et défiguré, qu'il le laissa passer sans le re-
connoître, et il revint chez lui tout triste après avoir bien atendu. Il fut agréablement surpris d'y trouver Baron, qui ne put mètre en œuvre un beau compliment qu'il avoit composé en chemin; la joie de revoir son bien-faiteur lui ôta la parole.
Molière demanda à Baron s'il avoit de l'argent. Il lui répondit qu'il n'en avoit que ce qui étoit resté de répandu dans sa poche; parce qu'il avoit oublié sa bourse sous le chevet de son lit à la dernière couchée ; qu'il s'en étoit aperçu à quelques postes; mais que l'empressement qu'il avoit de le revoir ne lui avoit pas permis de retourner sur ses pas pour chercher son argent. Molière fut ravi que Baron revînt touché, et reconnoissant. Il l'envoya à la Comédie, avec ordre de s'enveloper tellement dans son manteau que personne ne pût le reconnoître; parce qu'il n'étoit pas habillé, quoique fort proprement, à la phantaisie d'un homme qui en fesoit l'agrément de ses spectacles; Molière n'oublia rien
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pour le remetre dans son lustre. Il reprit la même atention qu'il avoit eue pour lui dans les commencemens : et Ton ne peut s^maginer avec quel soin il s^apliquoit à le former dans les mœurs, comme dans sa profession. En voici un exemple qui fait un des plus beaux traits de sa vie.
Un homme, dont le nom de famille ^toit Mignot, et Mondorge celui de Comédien, se trouvant dans une triste situation, prit la résolution d'aller à Hauteiiil, où Molière avoit une maison, et où il étoit actuellement, pour tâcher d'en tirer quelque secours, pour les besoins pressans d'une famille qui étoit dans une misère affreuse. Baron, à qui ce Mondorge s'adressa, s'en aperçut aisément ; car ce pauvre Comédien fesoit le spectacle du monde le plus pitoyable.
Il dit à Baron, qu'il savoit être un assuré protecteur auprès de Molière, que l'urgente nécessité où il étoit lui avoit fait prendre le parti de recourir à lui, pour le mettre en état 4^ rejoindre quelque
troupe avec sa famille ; qu'il avoit été le camarade de M' de Molière en Languedoc ; et qu'il ne doutoit pas qu'il ne lui fît quelque charité, si Baron vouloit bien s'intéresser pour lui.
Baron monta dans l'apartement de Molière, et lui rendit le discours de Mondorge, avec peine, et avec précaution pourtant, craignant de rapeller désagréablement à un homme fort riche, l'idée d'un camarade fort gueux, c II est » vrai que nous avons joué la Comédie » ensemble, » dit Molière, c et c^est un » fort honneste homme; je suis fâché » que ses petites afifaires soient en si » mauvais état. Que croyez- vous, » ajouta-t-il, a que je lui doive donner ? » Baron se deffendit de fixer le plaisir que Molière vouloit faire à Mondorge, qui pendant que l'on décidoit sur le secours dont il avoit besoin, dévoroit dans la cuisine, où Baron lui avoit fait donner à manger. — t Non, » répondit Molière, » je veux que vous déterminiez ce que » je dois lui donner. ^ Baron ne pouvant
s'en deflfendre, statua sur quatre pistoles, qu'il croyoit suffisantes pour donner à Mondorge la facilité de joindre une Troupe. — t Eh bien, je vais lui donner » quatre pistoles pour moi, » dit Molière à Baron, t puisque vous le jugez à pi'o- » pos : mais en voilà vingt autres que je » lui donnerai pour vous : je veux qu'il V connoisse que c'est à vous qu'il a l'obli- > gation du service que je lui rens. J'ai » aussi, » ajoute-t-il, « un habit de Théâ- » tre, dont je crois que je n'aurai plus de » besoin, qu'on le lui donne; le pauvre » homme y trouvera de la ressource pour » sa profession. » Cependant cet habit, que Molière donnoit avec tant de plaisir, lui avoit coûté deux mille cinq cens livres, et il étoit presque tout neuf. Il assaisonna ce présent d'un bon acueil qu'il fit à Mondorge, qui ne s'étoit pas atendu à tant de libéralité.
Quoique la Troupe de Molière fût suivie, elle ne laissa pas de languir pendant quelque tems par le retour de Scaramou-
che. Ce Comédien, après avoir gagné une somme assez considérable pour se faire dix ou douze mille livres de rente, qu'il avoit placées à Florence, lieu de sa naissance, fît dessein d'aller s'y établir. Il commença par y envoyer sa femme, et ses enfans ; et quelque tems après il demanda au Roi la permission de se retirer en son Pays. Sa Majesté voulut bien la lui acorder ; mais elle lui dit en même-tems qu'il ne falloit pas espérer de retour. Scaramouche, qui ne comptoit pas de revenir, ne fit aucune atention à ce que le Roi lui avoit dit : il avoit de quoi se passer du Théâtre. Il part ; mais il trouva chez lui une femme et des enfans rebelles, qui le reçurent non-seulement comme un étranger, mais encore qui le maltraitèrent. Il fut batu plusieurs fois par sa femme, aidée de ses enfans, qui ne voulaient point partager avec lui la jouissance du bien qu'il avoit gagné, et ce mauvais traitement alla si loin, qu'il ne put y résister : de manière qu'il fit solliciter fortement son retour en France, pour
se délivrer de la triste situation où il étoit en Italie. Le Roi eut la bonté de lui permettre de revenir. Paris Tavoit trouvé fort à redire ; et son retour réjouit toute la Ville. On alla avec empressement à la Comédie Italienne pendant plus de six mois, pour revoir Scaramouche : la Troupe de Molière fut négligée pendant tout ce tems-lâ; elle ne gagnoit rien; et les Comédiens étoient prêts à se révolter contre leur Chef. Ils n'avoient point encore Baron pour rapeller le Public; et l'on ne parloit pas de son retour. Enfin ces Comédiens injustes murmuroient hautement contre Molière, et lui reprochoient qu'il laissoit languir leur Théâtre, t Pourquoi, » lui disoient-ils, c ne faites-vous pas des ou- » vrages qui nous soutiennent ? Faut-il » que ces Farceurs d^Italiens nous en- » lèvent tout Paris ?» En un mot la troupe étoit un peu dérangée, et chacun des Acteui*s méditoit de prendre son parti. Molière étoit lui-même embarassé comment il les ramèneroit; et à la fin
fatigué des discours de ses Comédiens, il dit â la Du-Parc, et à la Béjart, qui le tourmentoient le plus, qu'il ne savoit qu'un moyen pour l'emporter sur Scaramouche, et gagner bien de l'argent :
que c'étoit d'aller bien loin pour quelque tems, pour s'en revenir comme ce Comédien; mais il ajouta qu'il n'étoit ni en pouvoir, ni dans le dessein d'exécuter ce moyen, qui étoit trop long; mais qu'elles étoient les maîtresses de s'en servir. Après s'être moqué d'elles, il leur dit sérieusement que Scaramouche ne seroit pas toujours couru avec ce même empressement : qu'on se lassoit des bonnes choses, comme des mauvaises, et qu'ils auroient leur tour. Ce qui arriva aussi par la première pièce que donna Molière.
Ce n'est pas là le seul désagrément que Molière ait eu avec ses Comédiens :
Tavidité du gain étoufifoit bien souvent leur reconnoissance, et ils le harcelloient toujours pour demander des grâces au
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Roi. Les Mousquetaires, les Gardes-du- Corps, les Gendarmes, et les Chevaux- Légers entroient à la Comédie sans payer : et le Parterre en étoit toujours rempli : de sorte que les Comédiens pressèrent Molière d'obtenir de Sa Majesté un Ordre pour qu'aucune personne de sa Maison n'entrât à la Comédie sans payer. Le Roi le lui acorda. Mais ces Messieurs ne trouvèrent pas bon que les Comédiens leur fissent imposer une loi si dure; et ils prirent pour un affront qu'ils eussent eu la hardiesse de le demander : les plus mutins s'ameutèrent; et ils résolurent de forcer l'entrée. Ils furent en troupe à la Comédie. Ils ataquent brusquement les Gens qui gardoient les portes. Le Portier se defiendit pendant quelque tems; mais enfin étant obligé de céder au nombre^ il leur jeta son épée, se persuadant qu'étant desarmé, ils ne le tueroient pas : le pauvre homme se trompa. Ces furieux, outrés de la résistance qu'il avoit faite, le percèrent de cent coups d'épée : et chacun
d'eux en entrant lui donnoit le sien. Ils cherchoient toute la Troupe pour lui faire éprouver le même traitement qu^aux gens qui avoient voulu soutenir la porte. Mais Béjart, qui étoit habillé en vieillard pour la pièce qu'on alloit jouer, se présenta sur le Théâtre, t Eh !
Messieurs, » leur dit-il, a épargnez du » moins un pauvre Vieillard de soixante- » quinze ans, qui n'a plus que quelques » jours à vivre. » Le compliment de ce jeune Comédien, qui avoit profité de son habillement pour parler à ces mutins, calma leur fureur. Molière leur parla aussi très-vivement sur l'ordre du Roi.
De sorte que réfléchissant sur la faute qu'ils venoient de faire, ils se retirèrent. Le bruit, et les cris avoient causé une altarme terrible dans la Troupe; les femmes croyoient être mortes : chacun cherchoit à se sauver, sur tout Hubert et sa femme, qui avoient fait un trou dans le mur du Palais Royal. Le mari voulut passer le premier; mais parce que le trou n'étoit pas assez ouvert, il ne passa
que la tête et les épaules ; jamais le reste ne put suivre. On avoit beau le tirer de dedans le Palais Royal, rien n'avançoit ; et il crioit comme un forcené par le mal qu'on lui fesoit, et dans la peur qu'il avoit que quelque Gendarme ne^ lui donnât un coup d'épée dans le derrière. Mais le tumulte s'étant apaisé, il en fut quite pour la peur; et Ton agrandit le trou pour le retirer de la torture où il étoit.
Quand tout ce vacarme fut passé la Troupe tint conseil, pour prendre une résolution dans une occasion si périlleuse, a Vous ne m'avez point donné de » repos, » dit Molière à l'Assemblée, » que je n'aie importuné le Roi pour » avoir l'ordre, qui nous a mis tous à » deux doigts de notre perte ; il est ques- » tion présentement de voir ce que nous » avons à faire. » Hubert vouloit qu'on laissât toujours entrer la maison du Roi, tant il apréhendoit une seconde rumeur.
Plusieurs autres, qui ne craignoient pas moins que lui, furent de même avis.
Mais Molière, qui étoit ferme dans ses
résolutions, leur dit que puisque le Roi avoit daigné leur acorder cet ordre, il falloit en pousser l'exécution jusques au bout, si Sa Majesté le jugeoit à propos :
et « je pars dans ce moment, » leur ditil, a pour l'en informer. » Ce dessein ne plut nullement à Hubert, qui trembloit encore.
Quand le Roi fut instruit de ce désordre, Sa Majesté ordonna aux Commandans des Corps qui Tavoient fait, de les faire mètre sous les armes le lendemain, pour connoître et faire punir les plus coupables, et pour leur réitérer ses deffenses d^entrer à la Comédie sans payer.
Molière, qui aimoit fort la harangue, fut en faire une à la tête des Gendarmes ; et leur dit que ce n'étoit point pour eux, ni pour les autres personnes qui composoient la Maison du Roi, qu'il avoit demandé à Sa Majesté un ordre pour les empêcher d'entrer à la Comédie : que la Troupe seroit toujours ravie de les recevoir quand ils voudroient les honorer de leur présence. Mais qu'il y avoit un
nombre infini de malheureux qui tous les jours abusant de leur nom, et de la bandolière de Messieurs les Gardes-du- Corps, venoient remplir le Parterre, et ôter injustement à la Troupe le gain qu'elle devoit faire. Qu'il ne croyoit pas que des Gentilshommes qui avoient rhonneur de servir le Roi dussent favoriser ces misérables contre les Comédiens de Sa Majesté. Que d'entrer à la Comédie sans payer n'étoit point une prérogative que des personnes de leur caractère dussent si fort ambitionner, jusqu'à répandre du sang pour se la conserver. Qu'il falloit laisser ce petit avantage aux Auteurs, et aux Personnes, qui n'aïant pas le moyen de dépenser quinze sols, ne voyoient le spectacle que par charité, s'il m'est permis, dit-il, de parler de la sorte. Ce discours fit tout l'efifet que Molière s'étoit promis ; et depuis ce tems-là la Maison du Roi n'est point entrée à la Comédie sans payer.
Quelque tems après le retour de Ba-
ron, on joua une pièce intitulée Dom- Quixote ( je n'ai pu savoir de quel Au^ teur). On Tavoit prise dans le tems que Dom - Quixote installe Sancho - Pança dans son Gouvernement. Molière fesoit Sancho : et comme il devoit paroître sur le Théâtre monté sur un Ane, il se mit dans la coulisse pour être prest à entrer dans le moment que la Scène le demanderoit. Mais l'Ane, qui ne savoit point le rolle par cœur, n'observa point ce moment ; et dès qu'il fut dans la coulisse il voulut entrer, quelques efforts que Molière employât pour qu'il n'en fît rien. Sancho tiroit le licou de toute sa force ; TAne n'obéissoit point ; il vouloit absolument paroître. Molière apelloit : € Baron, la Forest, à moi ! ce • maudit Ane veut entrer. 1 La Forest étoit une servante qui fesoit alors tout son domestique, quoiqu'il eût près de trente mille livres de rente. Cette femme étoit dans la coulisse oposée, d'où elle ne pouvoit passer par-dessus le Théâtre pour arrêter l'Ane ; et elle rioit de tout
DE Mr DE MOLIERE. 77
son cœur de voir son maître renversé sur le derrière de cet animal, tant il metoit de force à tirer son licou, pour le retenir. Enfin, destitué de tout secours, et désespérant de pouvoir vaincre l'opiniâtreté de son Ane, il prit le parti de se retenir aux ailes du Théâtre, et de laisser glisser l'animal entre ses jambes pour aller faire telle Scène qu'il jugeroit à propos. Quand on fait réflexion au caractère d'esprit de Molière, à la gravité de sa conduite, et de sa conversation, il est risible que ce Philosophe fût exposé à de pareilles avantures, et prît sur lui les Personnages les plus comiques. Il est vrai qu'il s'en est lassé plus d'une fois, et si ce n'avoit été l'attachement inviolable qu'il avoit pour les plaisirs du Roi, il auroit tout quité pour vivre dans une molesse philosophique, dont son domestique, son travail, et sa Troupe l'empêchoient de jouir. Il y avoit d'autant plus d'inclination qu'il étoit devenu très-valétudinaire, et il étoit réduit à ne vivre que de lait. Une toux
qu'il avoit négligée, lui avoit causé une fluxion sur la poitrine, avec un crachement de sang, dont il étoit resté incommodé ; de sorte qu'il fut obligé de se mettre au lait pour se racommoder, et pour être en état de continuer son travail. Il observa ce régime presque le reste de ses jours. De manière qu41 n'avoit plus de satisÊiction que par Testime dont le Roi Thonoroit, et du côté de ses amis. Il en avoit de choisis, à qui il ouvroit souvent son cœur.
L'amitié qu'ils avoient formée dès le Collège, Chapelle et lui, dura jusqu'au dernier moment. Cependant celui-là n'étoit pas un ami consolant pour Molière, il étoit trop dissipé ; il aimoit véritablement, mais il n'étoit point capable de rendre de ces devoirs empressés qui réveillent l'amitié. Il avoit pourtant un apartement chez Molière à Hauteuil, où il alloit fort souvent ; mais c'étoit plus pour se réjouir, que pour entrer dans le sérieux. C'étoit un de ces génies
supérieurs et réjouissans, que Ton an« nonçoit six mois avant que de le pouvoir donner pendant un repas. Mais pour être trop à tout le monde, il n'étoit point assez à un véritable ami : de sorte que Molière s'en fit deux plus solides dans la personne de M^ Rohault et Mignard, qui le dédommageoient de tous les chagrins qu'il avoit d'ailleurs. C*étoit à ces deux Messieurs qu'il se livroit sans réserve, t Ne me plaignez-vous pas, i leur disoit-il un jour, « d'être d'une 1 profession, et dans une situation si 1 oposées aux sentimens, et à l'humeur » que j'ai présentement ? J'aime la vie 1 tranquile ; et la mienne est agitée par 1 une infinité de détails communs et 1 turbulens, sur lesquels je n'a vois pas » compté dans les commencemens, et » ausquels il faut absolument que je me » donne tout entier malgré moi. Avec » toutes les précautions, dont un homme » peut être capable, je n'ai pas laissé de » tomber dans le désordre où tous ceux » qui se marient sans réflexion ont acou-
» tumé de tomber. — Oh ! oh ! » dit M»* Rohaut. — « Oui, mon cher Monsieur Ro- » haut, je suis le plus malheureux de tous 1 les hommes, i ajouta Molière, c et je » n'ai que ce que je mérite. Je n'ai pas » pensé que j'étois trop austère, pour une 1 société domestique. J'ai cru que ma 1 femme devoit assujétir ses manières â » sa vertu, et à mes intentions ; et je sens » bien que dans la situation où elle est, 1 elle eût encore été plus malheureuse que 1 je ne le suis, si elle l'avoit fait. Elle a » de l'enjouement, de l'esprit; elle est » sensible au plaisir de le faire valoir ; » tout cela m'ombrage malgré moi. J'y » trouve à redire, je m'en plains. Cette » femme cent fois plus raisonnable que » je ne le suis, veut jouir agréablement » de la vie ; elle va son chemin : et as- » surée par son innocence, elle dédaigne » de s'assujétir aux précautions que je 1 lui demande. Je prens cette négligence » pour du mépris ; je voudrois des mar- » ques d'amitié pour croire que l'on en » a pour moi, et que l'on eût plus de
DE M' DE MOLIÈRE. 8l
» justesse dans sa conduite pour que y> j'eusse l'esprit tranquille. Mais ma )> femme, toujours égale, et libre dans la » sienne , qui seroit exempte de tout » soupçon pour tout autre homme moins 1 inquiet que je ne le suis, me laisse im- » pitoyablement dans mes peines ; et 1 ocupée seulement du désir de plaire 1 en général, comme toutes les femmes, 1 sans avoir de dessein particulier, elle » rit de ma foiblesse. Encore si je pou- » vois jouir de mes amis aussi souvent » que je le souhaiterois pour m'étour- » dir sur mes chagrins et sur mon 1 inquiétude ! Mais vos ocupations indis- » pensables, et les miennes m'ôtent cette 1 satisfaction. » M^* Rohaut étala à Molière toutes les maximes d'une saine Philosophie pour lui faire entendre qu'il avoit tort de s'abandonner à ses déplaisirs.
— a Eh! » lui répondit Molière, < je » ne saurois être Philosophe avec une » femme aussi aimable que la mienne ; et » peut-être qu'en ma place vous passeriez » encore de plus mauvais quarts d'heure. »
Chapelle n'entroit pas si intimement dans les plaintes de Molière, il étoit contrariant avec lui, et il s'ocupoit beaucoup plus de l'esprit et de Tenjouement, que du cœur, et des affairejs domestiques, quoique ce fut un très-honnête homme.
Il aimoit tellement le plaisir qu'il s'en étoit fait une habitude. Mais Molière ne pouvoit plus lui répondre de ce côté-là, à cause de son incommodité. Ainsi quand Chapelle vouloitse réjouira Hauteuil, il y menoit des Convives pour lui tenir tête ; et il n^ avoit personne qui ne se fît un plaisir de le suivre. Connoître Molière étoit un mérite que Ton chercheoit à se donner avec empressement :
d'ailleurs M' de Chapelle soutenoit sa table avec honneur. Il fît un jour partie avec M™ de J..., de N..., et de L..., pour aller se réjouir à Hauteuil avec leur ami. f Nous venons souper avec vous, »
dirent-ils à Molière. — « J^en aurois », dit-il, c plus de plaisir si je pouvois vous » tenir compagnie ; mais ma santé ne me » le permetant pas , je laisse à M^* de
» Chapelle le soin de vous régaler du » mieux qu'il pourra. » Ils aimoient trop Molière pour le contraindre ; mais ils lui demandèrent du moins Baron.
— f Messieurs, » leur répondit Molière, a je vous vois en humeur de vous divertir 3 toute la nuit ; le moïen que cet enfant » puisse tenir? il en seroit incommodé, je » vous prie de le laisser. — Oh parbleu, »
dit M' de L. . . , « la fête ne seroit pas bonne » sans lui, et vous nous le donnerez, i II falut l'abandonner : et Molière prit son lait devant eux, et s'alla coucher.
Les Convives se mirent à table : les commencemens du repas furent froids :
c'est l'ordinaire entre gens qui savent ménager le plaisir ; et ces Messieurs excelloient dans cette étude. Mais le vin eut bien tôt réveillé Chapelle, et le tourna du côté de la mauvaise humeur.
c Parbleu, s dit-il^ « je suis un grand » fou de venir m'en)rvrer ici tous les » jours, pour faire honneur à Molière; » je suis bien las de ce train-là : et ce » qui me fâche c'est qu'il croit que j'y
» SUIS obligé. » La Troupe presque toute 3rvre aprouva les plaintes de Chapelle.
On continue de boire, et insensiblement on changea de discours. Â force de raisonner sur les choses qui font ordinairement la matière de semblables repas entre gens de cette espèce, on tomba sur la morale vers les trois heures du matin, f Que notre vie est peu de chose! »
dit Chapelle, t Qu'elle est remplie de » traverses ! Nous sommes à Taffût pen- 1 dant trente ou quarante années pour 1 jouir d'un moment de plaisir , que 1 nous ne trouvons jamais ! Notre jeu- 1 nesse est harcellée par de maudits pa- » rents, qui veulent que nous nous me- » tions un fatras de fariboles dans la » tête. Je me soucie, morbleu bien, »
ajouta-t-il, a que la terre tourne, ou le so- » leil, que ce fou de Des-Cartes ait raison, 1 ou cet extravagant d'Aristote. J'avois » pourtant un enragé Précepteur qui » me rebatoit toujours ces fadaises-là, » et qui me fesoit sans cesse retomber » sur son Épicure. Encore passe pour
» ce Philosophe -là, c'étoit celui qui » avoit le plus de raison. Nous ne som- » mes pas débarassez de ces fous-là, » qu'on nous étourdit les oreilles d'un 1 établissement. Toutes ces femmes, »
dit-H encore, en haussant la voix, a sont » des animaux qui sont ennemis jurés » de notre repos. Oui morbleu, cha- » grins, injustice, malheurs de tous cô- » tés dans cette vie-ci ! — Tu as parbleu » raison, mon cher ami, » répondit J.
en l'embrassant ; c sans ce plaisir-ci que » ferions-nous? La vie est un pauvre » partage ; quittons-la, de peur que Ton 1 ne sépare d'aussi bons amis que nous » le sommes; allons nous noyer de com- » pagnie ; la rivière est à notre portée.
» — Cela est vrai, i dit N..., « nous ne 1 pouvons jamais mieux prendre notre » tems pour mourir bons amis, et dans 9 la joie ; et notre mort fera du bruit. »
Ainsi ce glorieux dessein fut aprouvé tout d'une voix. CesYvrognes se lèvent, et vont gayement à la rivière. Baron courut avertir du monde, et éveiller Mo-
Hère, qui fut effrayé de cet extrava-^ gant projet, parce qu'il connoissoit le vin de ses amis. Pendant qu'il se levoit, la Troupe avoit gagné la rivière ; et ils s'étoient déjà saisis d'un petit bateau, pour prendre le large, afin de se noyer en plus grande eau. Des Domestiques, et des gens du lieu furent promtement à ces débauchés, qui étoient déjà dans Teau, et les repêchèrent. Indignés du secours qu'on venoit de leur donner ils mirent l'épée à la main, courent sur leurs ennemis, les poursuivent jusques dans Hauteuil, et les vouloient tuer. Ces pauvres gens se sauvent la plupart chez Molière, qui voyant ce vacarme dit à ces furieux : t Qu'est-ce que c'est donc, » Messieurs, que ces coquins-là vous » ont fait? — Comment ventrebleu, »
dit J..., qui étoit le plus opiniâtre à se noyer, « ces malheureux nous empê- » cheront de nous noyer ? Écoute, mon
> cher Molière, tu as de l'esprit, voi si
> nous avons tort. Fatigués des peines » de ce monde-ci, nous avons fait des-
DE M"" DE MOUÈRE. 87
» sein de passer en l'autre pour être » mieux : la rivière nous a paru le plus » court chemin pour nous y rendre; » ces marauds nous l'ont bouché. Pou- » Vons-nous faire moins que de les en pu- • nir ? — Comment ! vous avez raison, »
répondit Molière. « Sortez d'ici, coquins, » que je ne vous assomme, i dit-il à ces pauvres gens, paroissant en colère, c Je » vous trouve bien hardis de vous opo- » ser à de si belles actions. » Ils se retirèrent marqués de quelques coups d'épée.
« Comment ! Messieurs , » poursuit Molière aux débauchés, a que vous ai-je » fait pour former un si beau projet sans i m'en faire part? Quoi, vous voulez » vous noyer sans moi ? Je vous croyois » plus de mes amis. — Il a parbleu rai- » son, » dit Chapelle, « voilà une injustice » que nous lui faisions. Vien donc te I noyer avec nous. — Oh ! doucement, j> répondit Molière; « ce n'est point ici 1 une affaire à entreprendre mal à pro- 1 pos : c^est la dernière action de notre » vie, il n'en faut pas manquer le mérite.
» On seroit assez malin pour lui donner » un mauvais jour, si nous nous noyons > à l'heure qu'il est : on diroit à coup » seur que nous l'aurions fait la nuit, 1 comme des désespérés, ou comme des 1 gens yvres. Saisissons le moment qui 1 nous fasse le plus d'honneur, et qui » réponde â notre conduite. Demain sur 1 les huit â neuf heures du matin, bien » à jeun et devant tout le monde nous » irons nous jeter la tête devant dans la 1 rivière. — J'aprouve fort ses raisons, »
dit N..., « et il n'y a pas le petit mot à 1 dire. — Morbleu j'enrage, i dit L..., » Molière a toujours cent fois plus d'es- » prit que nous. Voilà qui est fait, reme* » tons la partie à demain ; et allons nous » coucher, car je m'endors, i Sans la présence d'esprit de Molière il seroit infailliblement arrivé du malheur, tant ces Messieurs étoient yvres, et animés contre ceux qui les avoient empêchés de se noyer. Mais rien ne le désoloit plus, que d'avoir affaire à de pareilles gens, et c'étoit cela qui bien souvent le
dégoûtoit de Chapelle; cependant leur ancienne amitié prenoit toujours le dessus.
Chapelle étoit heureux en semblables ayantures. En voici une, où il eut encore besoin de Molière. En revenant d'Hauteuil, à son ordinaire, bien rempli de vin (car il ne voyageoit jamais à jeun), il eut querelle au milieu de la petite prairie d'Hauteuil avec un valet, nommé Godemer, qui le servoit depuis plus de trente ans. Ce vieux domestique avoit l'honneur d'être toujours dans le carosse de son Maître. Il prit phantaisie à Chapelle en descendant d'Hauteuil, de lui faire perdre cette prérogative, et de le faire monter derrière son carosse. Godemer, acoutumé aux caprices que le vin causoit à son Maître, ne se mit pas beaucoup en peine d'exécuter ses ordres.
Celui-ci se mit en colère : l'autre se moque de lui. Ils se gourment dans le carosse : le Cocher descend de son siège pour aller les séparer. Godemer en pro-
go LA VIE
fite pour se jeter hors du carosse. Mais Chapelle irrité le poursuit, et le prend au collet; le Valet se deffend, et le Cocher ne pouvoit les séparer. Heureusement Molière et Baron, qui étoient à leur fenêtre, aperçurent les Combatans :
ils crurent que les Domestiques de Chapelle Tassommoient : ils acourent au plus vîte. Baron, comme le plus ingambe, arriva le premier, et fit cesser les coups; mais il fallut Molière pour terminer le différent, t Ahl Molière, »
dit Chapelle, c puisque vous voilà, jugez » si j'ai tort. Ce coquin de Godemer » s^est lancé dans mon carosse, comme » si c'étoit à un Valet de figurer avec » moi. — Vous ne savez ce que vous » dites, » répondit Godemer ; c Monsieur » sait que je suis en possession du de- » vant de votre carosse depuis plus de 1 trente ans; pourquoi voulez- vous me » rôter aujourd'hui sans raison? — Vous 1 êtes un insolent qui perdez le respect, »
répliqua Chapelle; c si j'ai voulu vous » permettre de monter dans mon carosse,
i je ne le veux plus; je suis le Maître, » et vous irez derrière, ou à pié. — Y » a-t-il de la justice à cela, • dit Godemer ? € Me faire aller à pié, présente- » ment que je suis vieux, et que je vous » ai si bien servi pendant si longtems !
» Il falloit m'y faire aller pendant que » j'étois jeune, j'avois des jambes%lors; » mais à présent je ne puis plus mar- » cher. En un mot comme en cent, i ajouta ce Valet, « vous m^avez acoutumé 9 au carosse, je ne puis plus m'en pas- » ser; et je serois des-honoré si l'on me » voïoit aujourd'hui derrière. — Jugez- » nous, Molière, je vous en prie, • dit M' de Chapelle, « j'en passerai par tout » ce que vous voudrez. — Et bien, puis- » que vous vous en raportez à moi, » dit Molière, t je vais tâcher de mettre d'a- » cord deux si honnêtes gens. Vous avez » tort, » dit-il à Godemer, t de perdre le • respect envers votre maître, qui peut » vous faire aller comme il voudra; il ne 9 faut pas abuser de sa bonté. Ainsi je » vous condamne à monter derrière son
» Carrosse jusqu'au bout de la prairie :
» et là vous lui demanderez fort honnê- » tement la permission d'y rentrer : je i suis seur qu'il vous la donnera. — » Parbleu, » s'écria Chapelle, t voilà un » jugement qui vous fera honneur dans » le monde. Tenez, Molière, vous n'avez » jamais donné une marque d'esprit si » brillante. Oh, bien, » ajouta-t-il, « je » fais grâce entière à ce maraut-là en » faveur de l'équité avec laquelle vous » venez de nous juger. Ma foi, Molière, »
dit-il encore, t je vous suis obligé, car » cette affaire là m'embarassoit; elle i avoit sa difficulté. A Dieu, mon cher 3) ami, tu juges mieux qu'homme de • France. •
Molière étant seul avec Baron, il prit occasion de lui dire que le mérite de Chapelle étoit effacé quand il se trouvoit dans des situations aussi désagréables que celle où il venoit de le voir : qu'il étoit bien fâcheux qu'une personne quj avoit autant d'esprit que lui, eût si peu de
DE M' DE MOLIÈRE. qS
retenue; et qu'il aimeroit beaucoup mieux avoir plus de conduite pour se satisfaire, que tant de brillant pour faire plaisir aux autres. < Je ne vois point, x> ajouta Molière, c de passion plus indigne 9 d'un galand homme que celle du vin :
» Chapelle est mon ami, mais ce malheu- » reux panchant m'ôte tous les agrémens » de son amitié. Je n'ose lui rien con- » fier, sans risquer d'être commis un » moment après avec toute la terre. » Ce discours ne tendoit qu'à donner à Baron du dégoût pour la débauche; car il ne laissoit passer aucune occasion de le tourner au bien; mais sur toutes choses il lui recommandoit de ne point sacrifier ses amis, comme fesoit Chapelle, à l'envie de dire un bon mot, qui avoit souvent de mauvaises suites.
Je ne puis m'empècher de raporter celui qu'il dit à l'occasion d'une Épigramme qu'il avoit faite contre M' le M.
de .,..; c'étoit une espèce de fat constitué en dignité, on sait que la fatuité est de , tous les états. Le Marquis offensé se
trouvant chez M^ de M. en présence de Chapelle, qu'il savoit être l'Auteur de rÉpigramme, ou du moins il s'en doutoit, menaçoit d'une terrible force le pauvre Auteur, sans le nommer : son emportement ne fînissoit point. Le Poète devoit mourir sous le bâton, ou du moins en avoir tant de coups, qu'il se souviendroit toute sa vie d'avoir versifié.
Chapelle, fatigué d'entendre toujours ce fanfaron parler sur ce ton là, se lève, et s^aprochant de M^'de.... c Eh! morbleu, »
lui, dit-il, en lui présentant le dos, c si » tu as tant d'envie de donner des eoups 9 de bâton, donne-les, et t'en va. »
On sait que les trois premiers actes de la Comédie du Tartuffe de Molière furent représentés à Versailles dès le mois de Mai de l'année 1664, et qu'au mois de Septembre de la même année, ces trois Actes furent joués pour la seconde fois à Villers-Coteretz, avec aplaudisse* ment. La pièce entière parut la première et la seconde fois au Raincy, au mois de
DE M*^ DE MOLIÈRE. gb
Novembre suivant, et en i665 ; mais Paris ne Tavoit point encore vue en 1667.
Molière sentoit la difficulté de la faire passer dans le public. Il le prévint par des lectures; mais il n'en lisoit que jusqu'au quatrième acte : de sorte que tout le monde étoit fort embarassé comment il tireroit Orgon de dessous la table.
Quand il crut avoir suffisamment préparé les esprits, le 5. d'Aoust 1667, il fait afficher le Tartuffe. Mais il n'eut pas été représenté une fois que les gens austères se révoltèrent contre cette pièce.
On représenta au Roi qu'il étoit de conséquence que le ridicule de l'Hypocrisie ne parût point sur le Théâtre. Molière, disoit-on, n'étoit pas préposé pour reprendre les personnes qui se couvrent du manteau de la dévotion, pour enfreindre les loix les plus saintes , et pour troubler la tranquilité domestique des familles. Enfin ceux qui représentèrent au Roi, le firent avec de bonnes raisons, puisque Sa Majesté jugea à propos de défendre la représentation du Tartuffe.
Cet ordre fut un coup de foudre pour les Comédiens, et pour l'Auteur. Ceux-là attendoient avec* justice un gain considérable de cette pièce ; et Molière croyoit donner par cet Ouvrage une dernière main à sa réputation. Il avoit manié le caractère de l'hypocrisie avec des traits si vifs et si délicats, qu'il s'étoit imaginé que bien loin qu'on deût attaquer sa pièce, on luy sauroit gré d'avoir donné de rhorreur pour un vice si odieux. Il le dit lui-même dans sa Préface à la tête de cette pièce : mais il se trompa, et il devoit savoir par sa propre expérience que le public n'est pas docile. Cependant Molière rendit compte au Roi des bonnes intentions qu'il avoit eues en travaillant à cette pièce. De sorte que sa Majesté aïant vu par elle-même qu'il n'y avoit rien dont les personnes de piété et de probité pussent se scandaliser, et qu'au contrairi on y combatoit un vice qu'elle a toujour eu soin elle-même de détruire pard'autre voies, elle permit aparemment à Molièi de remettre sa pièce sur le théâtre.
Tous les connoisseurs en jugeoient favorablement ; et je raporterai ici une remaïque de M' Ménage, pour justifier ce que j'avance, c La prose de M^ de » Molière , • dit-il , t vaut beaucoup » mieux que ses vers. Je lisois hier son » Tartufe, Je lui en avois autrefois en- » tendu lire trois Actes chez M"" de Mom- » mor, où se trouvèrent aussi M"" Cha- » pelain, M^ Tabbé de Marolles , et » quelques autres personnes. Je dis à
» M' , lorsqu'il empêcha qu'on ne
» le jouât, que c'étoit une pièce dont » la morale étoit excellente, et qu'il n'y » avpit rien qui ne pût être utile au Pu- » blic. »
Molière laissa passer quelque temps avant que de bazarder une seconde fois la représentation du Tartuffe : et Ton donna pendant ce tems-là Scaramouche Hermite^ qui passa dans le Public, sans que personne s'en plaignît, c Mais d'où » vient, » dit-on à M' le Prince deffunt, « que l'on n'a rien dit contre cette pièce,
]» et que Ton s'est tant récrié contre le » Tartuffe? — Cest, » répondit ce prince, » que Scaramouche joue le Ciel et la » Religion, dont ces Messieurs là ne se » soucient guères, et que Molière joue > les Hypocrites dans la sienne. »
Molière ne laissoit point languir le Public sans nouveauté; toujours heureux dans le choix de ses caractères, il avoit travaillé sur celui du Misantrope; il le donna au Public. Mais il sentit dès la première représentation que le peuple de Paris vouloit plus rire qu'admirer ; et que pour vingt personnes qui sont susceptibles de sentir des traits délicats et élevés, il y en a cent qui les rebutent faute de les connoître. Il ne fut pas plustost rentré dans son cabinet qu'il travailla au Médecin malgré lui, pour soutenir le Misantrope^ dont la seconde représentation fut encore plus foible que la première : ce qui l'obligea de se depêcher de fabriquer son fagotier. En quoi il n'eut pas beaucoup de peine,
puisque c'étoit une de ces petites pièces, ou aprochant, que sa troupe avoit représentées sur le champ dans les commencemens ; il n'avoit qu'à transcrire.
La troisième représentation du Misantrope fut encore moins heureuse que les précédentes. On n'aimoit point tout ce sérieux qui est répandu dans cette pièce.
D'ailleurs le Marquis étoit la copie de plusieurs originaux de conséquence, qui déchoient l'ouvrage de toute leur force.
« Je n'ai pourtant pu faire mieux, et seu- » rement je ne ferai pas mieux, » disoit Molière à tout le monde.
M*" de ** crut se faire un mérite auprès de Molière de defFendre le Misantrope : il fit une longue lettre qu'il donna à Ribou pour mettre à la tête de cette pièce. Molière qui en fut irrité envoya chercher son Libraire, le gronda de ce qu'il avoit imprimé cette rapsodie sans sa participation, et lui deffendit de vendre aucun exemplaire de sa pièce où elle fût, et il brûla tout ce qui en restoit ;
mais après sa mort on Ta rimprimée.
M"" de ** qui aimoit fort à voir la Molière, vint souper chez elle le jour même.
Molière le traitta cavalièrement sur le sujet de sa lettre, en lui donnant de bonnes raisons pour souhaiter qu'il ne se fut point avisé de deffendre sa pièce.
 la quatrième représentation du Mi^ santrope il donna son fagotier, qui fit bien rire le Bourgeois de la rue St. Denis. On en trouva le Misantrope beaucoup meilleur, et insensiblement on le prit pour une des meilleures pièces qui ait jamais paru. Et le Misantrope et le Médecin malgré lui joints ensemble ramenèrent tout le pèle mêle de Paris, aussi bien que les connoisseurs. Molière s'aplaudissant du succès de son invention, pour forcer le public à lui rendre justice, hazarda d'en tirer une glorieuse vengeance, en fesant jouer le Misan* trope seul. Il eut un succès très-favorable ; de sorte que l'on ne put lui reprocher que la petite pièce eût fait aller la grande.
DE M' DE MOLIÈRE. lOI
Les Hypocrites avoient été tellement irrités par le Tartuffe^ que Ton fit courir dans Paris un livre terrible que Ton mettoit sur le compte de Molière pour le perdre. C'est à cette occasion qu'il mit dans le Misantrope les vers suivans.
Et non content encor du tort que Ton me fait, Il court parmi le monde un livre abominable, Et de qui la lecture est même condamnable, Un livre à mériter la dernière rigueur, Dont le fourbe a Taffront de me faire TAuteur. Et là dessus on voit Oronte qui murmure, Et tâche méchamment d'apuyer Timposture; Lui qui d'un honnête homme à la Cour tient le rang... Etc..
On voit par cette remarque, que le | Tartuffe fut joué avant le Misantrope^ f et avant le Médecin malgré lui.;.,&V — qu'ainsi la date de la première représentation de ces deux dernières pièces, que l'on a mise dans les œuvras de Molière, n'est pas véritable ; puisque l'on marque qu'elles ont été jouées dès les mois de Mars et de Juin de Tannée 1666.
Molière avoit lu son Misantrope à
toute la Cour, avant que de le faire représenter, chacun lui en disoit son sentiment; mais il ne suivoit que le sien ordinairement, parce qu'il auroit été souvent obligé de refondre ses pièces, s'il avoit suivi tous les avis qu'on lui donnoit. Et d'ailleurs il arrivoit quelquefois que ces avis étoient intéressés :
Molière ne traitoit point de caractères, il ne plaçoit aucuns traits, qu'il n'eût des veues fixes. Cest pourquoi il ne voulut point ôter du Misantrope^ ce grand Flandriti qui crachoit dans un puits pour faire des ronds ^ que Madame deffunte lui avoit dit de suprimer, lors qu'il eut l'honneur de lire sa pièce à cette Princesse. Elle regardoit cet endroit comme un trait indigne d'un si bon ouvrage : mais Molière avoit son original, il vouloit le mettre sur le Thcâtre.
Au mois de Décembre de la même année, il donna au Roi le divertissement des deux premiers actes d'une Pastorale qu'il avoit faite, c'est Melicerte. Mais il
ne jugea pas à propos avec raison d'en faire le troisième Acte ; ni de faire imprimer les deux premiers, qui n'ont vu le jour qu'après sa mort.
Le Sicilien fut trouvé une agréable petite pièce à la Cour, et à la Ville en 1667. Et l'Amphitryon passa tout d'une voix au mois de Janvier 1668. Cependant un Savantasse n'en voulut point tenir compte à Molière, a Comment ! » disoit-il, t il » a tout pris sur Rotrou, et Rotrou sur • Plante. Je ne vois pas pourquoi on » aplaudit à des Plagiaires. C'a toujours » été 1, ajoutoit-il, « le caractère de i Molière. J'ai fait mes études avec lui ; » et un jour qu'il aporta des vers à son » Régent, celui-ci reconnut qu'il les avoit » pillés; l'autre assura fortement qu'ils » étoient de sa façon : mais après que le » Régent lui eut reproché son mensonge, » et qu'il lui eut dit qu'il les avoit pris ]» dans Théophile, Molière le lui avoua, » et lui dit qu'il les y avoit pris avec » d'autant plus d'assurance , qu'il ne