‹ Le vieil aigle. Drame lyrique en un acteChapitre 5 sur 7 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

LE KHAN, TOLAIK

[Asvaù^ droit et pensifs traverse la scène.)

f TOLAÏK

Je sais que tu me la donneras, Seigneur Père, je le sais et je suis ton esclave. Preôds mon §ang goutte à goutte : je suis prêt à mourir vingt fois pour toi.

ASVAB

,1e ne te demande rien.

[Après un silence pendant lequel on entend les mugissements des vagues :)

Donc jour par jour,

Aux steppes mornes de ma vie

Toute lumière s'éteindra,

Et toute tiamme dans mon sein

Jour par jour s'évanouira.

Sa claire beauté.

C'était mon soleil,

Et son ardent baiser

La chaleur de mon sang.

Dis-moi, ïolaïk,

Est-il possible

Que tu la désires

Et veuilles me la prendre?

Ah ! prends-les toutes,

Prends-les toutes,

Mais laisse-moi celle-là...

[Tolaïk regarde /ixenienl devant lui et ne répond rien.)

Combien de jours me reste- t-il à vivre?

Si peuî...

Elle était dans ma vie Tillusion dernière,

Le suprême rayon de mon dernier soleil.

Elle était mon dernier bonheur!

Tu sais bien qu'elle m'aime.

Qui m'aimera quand je ne l'aurai plus?

Nulle femme jamais, jamais plus n'aimera

Ma solitaire et triste vieillesse.

Elle était mon dernier bonheur!

Et puis comment pourrais-je vivre?

Quand je saurai que tu la serres dans tes bras,

Que tu la couvres de baisers 1

Devant la femme, plus de père, plus de fils,

Devant la femme il n'est plus que des hommes !

Oh ! mon fils ! Oh ! mon fils !

Comment pourrais -je vivre sans son amour 2

Ah que plutôt de mes vieilles blessures

S'épanche tout mon sang

Plutôt que de vivre sans Elle,

Sans Elle !

Parmi l'ombre glacée d'une éternelle nuit!

{Il pleure.)

TOLAïK, doucement.

Il y a longtemps qife je l'aime, père 1

ASVAB

Je le sais... et je sais qu'elle ne t'aime pas. Elle-même me l'a dit.

TOLÂIK

Quand je pense à Zina, tout mon cœur se déchire.

ASVAB

Et mon vieux cœur à moi, de quoi donc est-il plein?

■ TOLAÏK )

Mais toi, gère, tu la possèdes

^ tu connais le feu de son baiser.

Elle est à toi!... et moi je souffre,

Je suis jaloji^,

Jaloux de toi, mon père,

Jaloux à mourir,

Jaloux... à faire mourir.

Quand vient le soir cruel, ramenant vos amours^' yVotre^ bonheur chante aux étoiles.

\ Mon désespoir saigne dans l'ombre

Quand vient le soir cruel ramenant vos amours, Au bas de la grande tour, ,,^aché coiniaa-trn^Terleur, ^ A / -^ — ^v^;' Je guette vos caresses, ^

U5> cL. U ^ w>- ^i^cpute vos baisers, wv M ^ w*^ f Et tousiles nioas d'amour Qui tombent de vos lèvres Sont des gouttes de sang / Qui saignent de mon cœur.

ASVAB

0 mon enfant!

TOLAÏK

Alors je te maudis... Toi! mon père!

Et je maudis Allah! Allah! honte suprême.

ASVAB

Je comprends ta douleur, et tu ne comprendras jamais la mienne.

[Un lourd silence. — fJ orchestre fait sentir que dans V esprit de Tolaïk s'é-

r.K VIEir. AIGI.E M

veille et se précise une pensée tragique. — // s'approche de son père et dit en appuyant sur chaque mot :)

r TOLAÏK /

Tuons-la, mon père 1 . . .

{Un nouveau silence; glacés dliorreur, les deux hommes restent immobiles, pétrifiés devant Vidée de ce meurtre,)

ASVAB

Tolaïk s'aime plus qu'il n'aime son père, Qu'il n'aime Zina.

\ TOLAÏK

Mais... Père... toi aussi.

ASVAB, baissant la tête et d'une voix plaintive et douce.

Hélas!...

■ TOLAÏK

C'est décidé, nous la tuons?

ASVAB

Je ne peux pas te la donner ; je ne peux pas!

TOLAÏK

Et moi, je suis à bout de forces, Arrache-moi le cœur, ou donne-la-moi.

(Asvnb veut lui répondre.,, mais les mots s'arrêtent dans sa gorge et il tombe assis sur un rocher.)

TOLAÏK, s' approchant d'Asvab.

Du haut de ce rocher, jetons-la dans la mer.

ASVAB, répétant comme un écho.

Du haut de ce rocher, jetons-la dans la mer.

(// pleure. — Symphonie à V orchestre exprimant V amour et la douleur du vieillard, puis Von entend venir au dehors le galop de deux chevaux,)

Page 1