SCÈNE IV Les Mêmes, L'ÉCUYER, ZINA
l'kcuyer, procédant Zina.
La voilà, maître.
(// s'incline et sort.)
ZINA, allant droit à Asvah et sans même voir Tolaik. Et voici Tanneau que te rend ta servante.
[Elle passe l'anneau à son doigt^ puis avec amour :)
Embrasse-moi, mon vieil aigle.
ASVAB, avec effort pour maîtriser sa douleur. Zina, ma vie, mon bonheur, il faudra nous suivre.
ZINA
Je suis prête...
ASVAB, achevant ai^ec un frisson.
Là-bas...
[D'un geste iremblanty il montre la ruer au fond. Zina^ en se retournant^ voit Tolaik et tressaille^ puis elle dit d'une voix douce et ferme :)
ZÎNA
Où tu me diras d'aller, mon maître^ j'irai 1
ASVAB, angoissé, A la mort! Zina... A la mort!
ZINA, froidement.
A la mort, j'irai, j'irai. Ni à l'un, ni à l'autre, n'est-ce pas? C'est bien là ce que vous avez décidé, et c'est bien là la décision de deux cœurs forts. Me veilàl Ordonne, fv : i*r *
TOLAÏK
Tu l'aimes tant, dis; tu l'aimes?
LE VIEIL AIGLE 2i
ZINA
Oui, je l'aime,
II est si bon, si vaillant et si doux.
Oh ! mourir de sa main, docile, à ses genoux !
ASVAB, douloureusement.
Zinaî
ZINA
Qu'importe à mon amour si la neige de l'âge
A blanchi l'or de ses cheveux,
J'aime la force de son courage.
Et j'aime la bonté qui luit dans ses yeux.
{Kn extase.)
A l'horizon de ma patrie Sans un regret j'ai dit adieu, Et contente qu'il me sourie S'en va mon cœur où va mon Dieu.
La bonté luit comme une étoile.
Dans son regard doux et profond Et la douceur dont il se voile Met comme un baiser sur mon front.
Qu'importe à mon cœur si la neige de Fâge
A blanchi Tor de ses cheveux?
J'aime sa force et son courage
Et j'aime la bonté qui luit dans ses yeux.
TOLAÏK, avec rage.
I Appréte-toi donc à mourir.
ZTNA
Je suis prête.
[Elle découvre sa poitrine et la présente à Asvab pour qu'il frappe,)
ASVAB
Non, non, je ne le pourrais jamais. Jamais ce poignard, qui fut teint de sang mécréant, ne se rougira de ton sang doux et bon. C'est là, dans l'immense mer, c'est là...
(// se couvre la face.)
ZINA
La mer, la froide mer !
(Elle tressaille,)
( tolaxkJ haineusemcnl.
Tu as peur?
ziNA, le toisant avec mépris.
Peur? Moi? {Se tournant vers Asvab.) Viens, mon cher, mon bon, mon grand Aigle, viens!... Prendsmoi dans tes bras, conduis-moi à la mort comme tu m'as conduite vers Famour; berce-moi dans tes bras comme pour m'endormir; chante ce doux air plein de tendresse avec lequel tu m'endormais après tes baisers brûlants; berce-moi, mon vieil Aigle, bercemoi vers la mort.
{Asvab la prend sur ses genoux et l'y berce comme on berce un enfant^ au rythme d'une berceuse naïve et populaire qu'il chante avec une douloureuse tendresse.]
ASVAB
Jadis vivait un Roi Un Roi de Tartarie
ir LE MEIL AIGLE
Jadis vivait un Roi Le plus riche des Rois...
Mais lui n'aimait au monde, Et jamais il n'aima Qu'une cosaque blonde
Des bords de la Volga. ^
Dors, dors, ô mon cher cœur, Dors, dors, ô mon seul trésor.
(// se lève^ tenant Zina toujours blottie dans ses bras^ et, à pas lents, il se dirige vers la haute falaise, suivi de Tolaïk torturé de jalousie et de désespoir,)
Il avait cent troupeaux Semés dans la campagne, Il avait cent troupeaux, Et combien de chevaux !
ZINA
Mais lui n'aimait au monde.
ASVAB
Et jamais il n'aima...
ZINA
Que sa cosaque blonde..
ASVAB
Des bords de la Volga.
ASVAB et ziNA, ensemble
Que sa cosaque blonde Des bords de la Volga.
f TOLAïK, avec passion furieuse,
0 douleur, je la hais et je Taime !
[D'un geste presque inconscient il tin son poignard,)
ASVAB
Dors, dors, ô mon cher cœur.
ZINA
Je t'aime!
ASVAB, achevant.
Dors, dors, ô mon cher trésor.
{Ils sont maintenant au pied même du rocher.)
TOLAÏK, au paroxysme de la jalousie.
/ Père, laisse-moi passer devant, ' 1 Je sens que ma tête s'égare...
Je sens que ce poignard
Je vais te le plonger dans le cou.
{Asvab se retourne, tenant toujours Zina enlacée. — Tolaik recule^ terrifié.)
ASVAB, froidement.
Passe... et puisse Allah te pardonner
Gomme ton père te pardonne ;
Car je sais, ô mon fils, ce que c'est que d'aimer.
[Et, précédé de Tolaïk, le couple reprend sa marche lente vers le haut du rocher j où ils arriveront sur la fin de la berceuse, qui reprend :)
Il avait sa Grand' Tour De femmes toute pleine, Cent femmes dans sa tour Attendaient son amour...
ziNA, avec une orgueilleuse tendresse.
Mais lui n'aimait au monde...
ASVAB
Et jamais il n'aima...
ASVAB et ZTNA, ensemble.
Que sa cosaque blonde ) , ^. , \ [Bis,) Des bords de la Volga )
ASVAB
Dors, dors, ô mon cher cœur.
TOLAïK, qui maintenant pleure.
Mourir, elle que j'aime!
ziNA, à Asvab.
Adieu, mon bien-aimé !
TOLAÏK
Mourir sans m'avoir aimé !
ASVAB
Dors, dors, ô mon seul trésor!
ASVAB et ziNA, ensemJtlp.
Adieu !...
TOLAïK, toynbant à genoux et les mains tendues ''-—' désespérément vers le couple.
Non, non...
(// sanglote, Zina,, cependant, s'est penchée sur le gouffre. Elle frissonne^ elle recule. Puis, se retournant vers Asvab, d^une voix mêlée dr terreur et d'amour :)
ZINA
Jette-moi... très vite.
[Asvab, avec un gémissement, tend les bras vers elle. Il la serre fortement contre sa poitrine, il ap/fuie sur sa bouche le baiser suprême, et, la soulevant... il la jette dans la mer.
Un long silence; la mer gronde, les nuages roulent sombres et lourds,
traversés d'éclairs qui laissent entrevoir les vagues bondissantes; au faîte du rocker, Asvab et 7'olaïk restent longtemps immobiles... puis, l&ïitement, avec des instants d'arrêt pendant lesquels il se retourne vers la mer, Asvab, précédé de Tolaïk, redescend à demi la falaise. Arrivé là, il s'arrête, il s'assied sur le roc, le visage tourné vers la mer.)
^ TOLAÏK,' doucement.
Allons, père.
ASVAB, qui semble écouter une voix lointaine. Attends.
[Grondement des flots contre la falaise,)
j TOLAlK /
Allons, père.
ASVAB, écoutant toujours.
Attends encore.
wv
[Après un instant il se lève^ puissant et fier.)
Allons, tout doit avoir une fin, Allons!
[Et^ passant devant Tolaïk, il fait quelques pas^ comme pour sortir^ mais s'arrêtantde nouveau., brusquement et d'une voix sourde :)
Pourquoi vais-je là-bas?
Et que me sert, maintenant, de vivre?
Sans amour, c'est folie
Que de s'attarder sur la terre.
V ÏOLAÏK
Il te reste la gloire.
ASVAB
Que m'importe la gloire !
TOLAÏK
La richesse !
LE VIEIL ATGLE
ASVAB
Que m'importe la richesse ! ^
Que m'importe mon or
Et le troupeau de mbn harem î
Ah! prends-les toutes, prends-les toutes,
Et rends-moi... un de ses baisers.
TOLAïK, pri.ç de repenfii^ d'une voix suppliante. Père !
ASVAB, dans un souvenir d'extase.
Son baiser L..
Ah! sans l'amour de la femme,
Ici-bas tout est mort :
Son amour seul est vivant.
Sans l'amour de la femme,
Toutes nos joies
Font pitié ;
L'homme, ici-bas, sans l'amour de la femme.
N'est plus qu'un mendiant dans la boue du chemin.
TOLAÏK
Père .^ Père!
ASVAB
Que peux-tu dire à l'homme
A qui la mort vient de sourire?
Penses-tu donc que des mots
Ramènent dans mon cœur, dans mon cœur vide et mort
Le goût de la vie?...
Laisse-moi.
Allah!...
Allah comprendra...
TOLAIK
ASVAB
{L'orchestre reprend une grayide symphonie dans laquelle s'entremêlent Vorage et le chant de la Berceuse. A pas forts et saccadés^ Asvab remonte le rocher^ s'arrêtant de temps en temps pour écouter les voix qui sortent des profondeurs de la mer et qui répètent les phrases d'amour de Zina, tandis
que d'autres voix symbolisant la nature entière chantent :)