VII. llj* livraison
les II , après la mort de son père sur l'échafaud, tandis que les protestants inclinaient plutôt pour une alliance avec les républicains triomphants. Le fanatisme sauvage de Burley l'avait attaché à ce dernier parti ; les deux amis s'étaient séparés, non sans quelque déplaisir, et ils ne devaient jamais se revoir. Ces circonstances, feu le colonel Morton les avait souvent rappelées à son fils, lui disant, toujours avec l'expression d'un regret profond, qu'il s'était trouvé dans l'impossibilité de reconnaître les services qu'en plus d'une occasion il avait reçus de Burley.
Pour hâter la résolution de Morton , une légère brise du soir qui vint à souffler lui fit ouïr, à une certaine distance, le son éloigné des timbales qui, semblant approcher insensiblement, leur annonçait qu'un corps de cavalerie s'avançait dans leur direction.
« Ce doit être Claverhouse avec le reste de son régiment. Qui peut occasioner cette marche de nuit "> Si vous continuez votre route , vous tomberez dans leurs mains ; si vous retournez vers la ville, vous risquez de rencontrer Graham. Le sentier de la montagne est gardé. Il faut que je vous donne asile à Milnwood , ou je vous expose à une mort certaine. Mais la vengeance des lois tombera sur moi et non sur mon oncle; il en doit être ainsi. Suivezmoi. »
Burley, qui avait attendu sa résolution avec un calme impassible, Je suivit alors en silence.
La maison de Milnwood , bâtie par la père de celui qui en était propriétaire à l'époque dont nous parlons, pouvait passer pour un manoir assez remarquable, proportionné à l'étendue des domaines qui l'entouraient ; mais le nouveau propriétaire avait donné fort peu de soin aux bâtiments, qui réclamaient alors quelques réparations. A une portée de fusil de la maison se trouvaient les écuries ; ce fut en ce lieu que Morton s'arrêta.
« Il faut que je vous laisse ici un mo-
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luent, lui dit-il tout bas , jiis(jirà ceqiic j'aie pu trouver uu lit pour vous daus la maison.
Je nie soucie fort |)eu d'un lit , dit }Uirley; pendant trente ans cette tCte a reposé plus souvent sur le p;a/.()n ou sur la pierre (jue sur la laine ou le duvet, tin pot de bière, un morceau de pain, de la paille fraîche pour m'étendre quand j'ai dit mes prières, ont autant de prix à mes yeux qu'un appartement magnifique et la table d'un |)rince. »
Morlon réfléchit alors que s'il tentait d'introduire le fugitif dans l'intérieur de la maison , ce serait l'exposer bien davantage au danger d'être découvert. S'étant en conséquence procuré de la lumière avec les ustensiles laissés sur la table à cet effet, et ayant attaché les chevaux, il assigna à Burley, pour lieu de repos , un lit en bois placé dans un grenier à demi rempli de foin; ce lit avait été occupé par un domestique jusqu'au jour où il avait été congédié par le vieux Milnwood, dans un de ses accès d'avarice, qui devenait plus prononcée chez lui de jour en jour. Morton laissa son compagnon dans ce grenier, lui recommandant d'éteindre sa lumière , afin qu'aucune lueur ne fût aperçue de la fenêtre ; il lui fit en outre la promesse de revenir bientôt avec les provisions qu'il pourrait trouver à une pareille heure.
Cependant cette promesse, il craignait bien de ne pouvoir la tenir, car la faculté d'obtenir les provisions même les plus ordinaires était entièrement subordonnée à l'humeur dont pouvait être affectée la seule confidente de son oncle , la vieille ménagère. S'il arrivait qu'elle fût au lit , ce qui était probable , ou de mauvaise humeur, ce qui ne l'était pas moins , Morton courait grand risque de ne rien obtenir.
Maudissant du fond de son cœur la sordide parcimonie qui se remarquait dans toutes les parties du château de son oncle , il arriva près de la porte verrouillée, à laquelle, selon l'usage, il frappa un léger coup. C'était ainsi qu'il avait coutume de demander qu'on lui
ouvrît , lorsque qucKjue circonstance le retenait dehors aj)r(s riieurc de repos établie au chAteaii de INlilnwood. Alors il donnait un coup incertain , dont le son même semblait annoncer l'aveu d'une j)cccadille , et solliciter plutôt que commander l'attention. A près qu'il eut répété plusieurs fois ce coup, la vieille ménagère , grommelant entre ses dents , quitta lecoin de la cheminée de la salle, et s'enveloppant la tête d'un mouchoir pour se préserver du froid, traversa le passage en pierre : « Qui est là à cette heure de la nuit? » répéta-t-elle plusieurs fois avant d'oter les verrous et les barres ; puis enfin elle ouvrit la porte avec précaution.
« Vous arrivez à une belle heure, monsieur Henri , » dit la vieille femme avec la tyrannique insolence d'une servante favorite et gâtée par son maître.
« Est-il donc convenable de troubler à une telle heure une maison paisible et d'obliger les gens à veiller pour vous attendre? Votre oncle est au lit depuis trois heures. Robin est malade de son rhumatisme, il est allé se coucher aussi; et moi j'ai été obligée de rester ici pour vous attendre , en dépit du mal de gorge qui me fait tant souffrir. »
Ici elle se mit à tousser deux ou trois fois , pour persuader au jeune homme que ce qu'elle lui disait était véritable et qu'elle avait beaucoup souffert pour l'attendre.
« Je vous suis fort obligé, Aîison, je vous fais mille remerctments.
— Comment , monsieur ! et à quoi pensez -vous , vous qui êtes si poli ? Sachez que tout le monde m'appelle mistress Wilson , et M. Milnwood lui-même est le seul , je crois, qui m'appelle Alison ; et encore m'appelle-t-il aussi souvent mistress Alison.
— Eh bien donc , mistress Alison , dit Morton , je suis réellement fâché de vous avoir fait attendre si long-temps.
— Maintenant que vous êtes rentré , monsieur Henri , dit la vieille femme , pourquoi ne prenez-vous pas votre chandelle et n'allez-vous pas au lit? gardez-
vous de laisser couler votre lumière le long des boiseries de la salle , afin que je ne sois pas obligée de gratter la maison pour enlever le suif.
— Mais, Alison, en vérité, avant d'aller au lit, je désirerais avoir un pot de bière et quelque chose à manger.
— Vous , manger et boire , monsieur Henri ! En vérité je ne vous conçois pas. Pensez-vous donc que nous n'avons pas appris que vous aviez abattu le perroquet ; que vous aviez brûlé autant de poudre qu'il en faudrait pour tirer la poule sauvage dont nous aurons besoin à la Chandeleur; que vous vous êtes rendu à l'auberge de Niel avec les paresseux du pays ; que vous vous êtes assis là pour boire aux dépens de votre pauvre oncle , sans doute avec toute la racaille du pays , jusqu'au coucher du soleil? et à présent vous revenez crier poiir avoir de la bière , comme si vous étiez maître et plus que maître ! »
Morton se trouvait fort offensé; mais comme il avait le plus vif désir de porter des provisions à son hôte , il apaisa son ressentiment , et affectant au contraire un certain air de gaieté, il assura mistress Wilson qu'il avait vraiment faim et soif. «■ A propos du tir au pistolet , mistress Wilson . ajouta-t-il , je sais que vous-même y alliez autrefois , j'ai appris cela. J'aurais bien désiré que vous y eussiez été ce matin pour nous voir.
— Ah! monsieur Henri, dit la vieille dame , n'allez pas commencer à conter Heurette aux femmes. Tant que vous ne vous adresserez qu'aux vieilles comme moi, il n'y aura pas de mal, mais prenez garde aux jeunes filles, mon enfant. Capitaine du Perroquet, vous vous croyez déjà grand garçon; et en effet (l'examinant avec la chandelle ) je ne vois aucun déi'aut à l'extérieur; puisse l'intérieur lui ressembler! jMaisjemerappelIequequand j'étais petite fille , je vis un duc , le même qui perdit la tête à Londres : quelques personnes ont nîême prétendu qu'elle n'était pas très-bonne , mais enfin c'était toujours une perte douloureuse pour lui,
le pauvre monsieur ! Eh bien , il abattit le perroquet, car peu de personnes osaient le disputer à Sa Grâce. Ce duc avait une belle prestance, et quand tous les grands montèrent pour déployer leur adresse à faire caracoler leurs chevaux , Sa Grâce était aussi près de moi que je le suis de vous , et il me dit : « Prenez garde , mon cœur ( ce furent ses propres paroles), car mon cheval n'est pas trèssilr. Puisque vous venez de me dire que vous aviez fort peu bu et mangé, je vous ferai voir que je ne suis point aussi indifférente à votre égard que vous le pensez ; car je ne crois pas qu'il soit prudent pour un jeune homme d'aller au lit l'estomac vide. »
Pour rendre justice à mistress Wilson , disons que ses harangues nocturnes en de telles occasions se terminaient fréquemment par cette sage sentence qui annonçait toujours quelque provision meilleure que de coutume : ce fut précisément ce qui arriva alors. En effet, le principal objet de ses murmures était de montrer son importance et son autorité; car, au fond, mistress Wilson n'était pas une mauvaise femme; elle aimait certainement M. Milnwood et son neveu , et elle les préférait à qui que ce fût au monde, quoiqu'elle les tourmentât extrêmement. Elle regardait alors M. Henri (c'est ainsi qu'elle l'appelait) avec une grande affection , parce qu'il prenait part à sa gaieté.
« Grand bien vous fasse, jeune homme ! Je pense que vous trouverez le repas que vous allez prendre aussi bon que celui de Kiel Blane. Feu sa femme était fort adroite ; tout ce qu'elle faisait , elle le faisait bien, parce qu'elle ne sortait pas de sa classe; et certes, elle ne pouvait pas égaler la ménagère d'un gentilhomme : mais je crains que sa fille, ne soit une sotte. Dimanche dernier , à l'église, elle avait sur la tête un bonnet à rubans : à quoi tout cela la conduirat-il? Mais je sens mes yeux se fermer; allons, Henri, ne vous pressez pas; prenez garde en éteignant la chandelle ! Je vous ai mis une mesure d'ale et un verre
HG
WAITKR SCOTT.
<l'e;ui (le flcnr d'oranger. Je ne donne pas (le cela a tout le monde; je la conserve pour mes maux d'estoma(r : mais c'est meilleur pour vous que de reau-de-vic.
Allons, bonsoir, monsieur Henri, et surtout prenez garde à votre chandelle! »
!Morton lui assura qu'il serait fort ])rudenl ; il la |)ria de ne pas être alarmée si elle l'entendait ouvrir la porte ; car il fallait qu'il allât , selon l'usage , veiller à son cheval et l'arranger pour la nuit. Mistress Wilson se retira, et Morton , serrant ses provisions , allait se rendre près de son hôte , lorsqu'il aperçut , fourrée entre la porte , la tête de la vieille ménagère , lui faisant des signes et lui recommandant de penser à son salut avant de se coucher, et d'invoquer pendant la nuit la protection du ciel.
Telles étaient les coutumes d'une certaine classe de serviteurs , autrefois commune en Ecosse : peut-être serait -il même possible d'en trouver encore de semblables dans les contrées désertes.
On les considérait alors comme des espèces de meubles appartenant à la maison -, et comme ils ne concevaient jamais , dans le cours de leur vie, la possibilité d'un renvoi , ils étaient sincèrement attachés à tous les membres de la familles D'un autre côté, lorsqu'ils étaient gâtés par l'indulgence ou l'indolence de leurs maîtres , ils étaient très-portés à devenir égoïstes et despotes , au point qu'une maîtresse ou un maître aurait presque désiré quelquefois d'échanger leur fidélité intraitable contre la duplicité flatteuse et commode d'un valet moderne.
I. Un serviteur de cette espèce s'étant rendu coupable d'une injure grossière envers son maître , reçut ordre de quitter la maison. « Je n'en ferai rien, en vérité, répondit le manant; si Votre Honneur no sait pas quand il a un bon serviteur , je sais, moi, quand j'ai un bon maître; ainsi je resterai. » Dans une autre occasion de la même nature, le maître dit : «' Jean, vous et moi nous ne pouvons plus à l'avenir reposer sous le même toit. » A quoi Jean répondit avec beaucoup de naïveté : « Où diable Votre Honneur veut-il aller ? »