‹ Le vieillard des tombeauxChapitre 56 sur 79 · I. Voleurs de bestiaux, a. m · texte numérisé non relu

I. Voleurs de bestiaux, a. m

— Ils mangent encore leur avoine, répondit l'écuyer.

— Cuddie ! s'écria Alison : qu'avezvous besoin de mener avec vous ce porte - malheur , ce misérable drôle?

C'est lui et sa mendiante de mère qui ont causé tous les maux qui sont arrivés dans cette maison.

— Paix! paix! reprit Cuddie; il faut oublier et pardonner, madame. Ma mère est à Glasgow avec sa sœur et ne pourra plus vous faire de mal. Pour moi, je suis le domestique du capitaine, et je le tiens plus propre, habits et personne, que vous ne l'avez jamais fait : l'avez-vous jamais vu mieux équipé ?

— Non, en vérité! » dit la vieille ménagère en regardant avec complaisance son jeune maître qui semblait avoir encore meilleure mine sous son uniforme; « vous n'avez jamais eu, j'en suis sûre, une cravate brodée comme celle-là, tant que vous êtes resté à Milnwood. Je ne vous la connaissais pas.

— Non, non, madame, répliqua Cuddie; elle est de ma façon. C'est une pièce de la garde-robe de lord Évandale.

— De lord Évandale ! s'écria la vieille femme de charge ; de celui que les whigs doivent pendre demain matin , à ce que j'ai entendu dire?

— Les whigs pendre lord Évandale! »

s'écria Morton avec la plus grande surprise.

« Oui, c'est chose certaine, dit la ménagère; hier il fit une' so?^tie, comme disent les soldats , pour recueillir quelques provisions, ses dragons furent mis en fuite et lui a été fait prisonnier. Le capitaine whig Balfour a commandé qu'on élevât une potence, et a juré (ou promis sur sa conscience, car un whig ne jure pas) que si demain au point du jour la garnison ne s'était pas rendue, il ferait pendre le jeune lord... aussi haut qu'Aman... C'est un temps malheureux... mais on n'y peut rien faire... Asseyez-vous donc, et mangez une croûte de pain avec du fromage, tandis que je vais apprêter quelque chose

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de meilleur. Je ne vous en aurais pas dit un seul mot si j'avais pensé que êilu pût vous empêcher de dîner.

— Qu'ils aient fini ou non leur avoine, s'écria Morton, Cuddie, sellez les chevaux à l'instant; nous ne devons nous arrêter que devant le château ! »

Et malgré toutes les prières d'Ailie, ils se remirent aussitôt en route.

Morton ne manqua pas de frapper au presbytère de Poundtext, et l'engagea à, le suivre au camp. L'honnête ministre venait de reprendre pour un instant ses habitudes pacifiques, et relisait un vieux traité de théologie, une pipe à la bouche et un petit pot de bière devant lui pour mieux digérer sa lecture. Ce fut avec le plus vif déplaisir qu'il s'arracha à ce délassement, qu'il appelait ses études, pour recommencer une course fatigante sur un cheval dont le pas était assez rude; mais quand il fut plus longuement informé, il renonça avec un soupir profond au plaisir de passer une soirée tranquille dans son petit cabinet; car il reconnut avec Morton que, quel que fût l'intérêt de Burley en rendant impossible par la mort de ce jeune seigneur une réconciliation entre les presbytériens et le gouvernement, les hommes modérés ne devaient , sous aucun prétexte , permettre un tel acte de cruauté. D'ailleurs, pour rendre justice à M. Poundtext, il faut dire qu'il avait, comme presque tous ceux du parti modéré, la plus vive horreur pour les actes de violence que la nécessité ne justifiait pas. Il était donc favorablement disposé pour prêter l'oreille aux raisonnements par lesquels Morton s'efforçait de lui prouver que lord Évandale pouvait servir de médiateur pour le rétablissement de la paix, h des conditions sages et honorables. Ainsi d'accord, ils achevèrent leur route, et arrivèrent enfin à onze heures du soir dans un petit village, près du château de Tillietudlem, oii Burley avait établi son quartier-général.

Une sentinelle placée à l'entrée du village leur cria : « Qui vive ? » et les laissa passer quand ils eurent déclaré

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leurs noms et Inirs grades. Ils en virent nue autre devant une maison où, selon toute ajjparence, lord l^vandale était emprisoimé , car en faee s'élevait une potence assez haute pour qu'on pilt l'apercevoir des tours du château; et cet instrument de supplice ne cordirmait que trop hien le récit de mistress Wilson '. JNlorton demanda sur-le-champ à parler à JJurley, et on lui indiqua sa demeure. Ils le trouvèrent lisant les Écritures, ses armes près de lui, de crainte d'être surpris. 11 tressaillit et se leva à l'arrivée de ses collègues.

« Qui vous amène ici ? leur demandat-il aussitôt; apportez - vous de mauvaises nouvelles de l'armée ?

— Non, répondit Morton ; mais nous savons qu'on a ici adopté des mesures qui compromettent fortement la sûreté de l'armée.... Lord Évandale est votre prisonnier!

— Le Seigneur l'a livré entre nos mains, répliqua Burley.

:■* — Et vous allez profiter de cet avantage que le ciel vous accorde, pour déshonorer notre cause aux yeux du monde entier en faisant souffrir à un prisonnier une mort ignominieuse ?

— Si le château de Tiliietudlem ne m'est pas livré au point du jour, répliqua Burley, que Dieu m'envoie pareil malheur, et plus encore, s'il ne meurt du supplice que son chef et son patron , John Graham de Claverhouse , a infligé à tant de saints du Seigneur.

— Nous avons pris les armes, répon^ dit Morton, pour mettre fin à de telles cruautés et non pour les imiter, moins encore pour punir l'innocent des crimes du coupable. Par quelle loi pouvez-vous justifier l'atrocité que vous allez commettre ?

— Tu ne la connais pas.^ répliqua

I. Les caméroniens avaient éprouvé la perséculion sans apprendre à être miséricordieux. Le capitaine Cricliton nous a appris qu'ils avaient élevé dans leur camp un immense gibet avec un grand nombre de poulies , et rais au bas un rouleau de cordes pour l'exécution de tous les royalistes qu'ils pourraient faire prisonniers. Guild, dans son Bellum bothueUiatium , décrit cet appareil avec détail.

SCOTT

Burley : ton compagnon te dira que c'est celle qui livra les hahitants de Jéricho au glaive de .losué, fils de .\un.

— Mais nous, répondit le ministre, nous vivons sous une loi meilleure, qui nous instruit à rendre le hien j)our le mal , et à prier pour nos bourreaux et nos persécuteurs.

— C'est-à-dire, ajouta Burley, que tu associeras la prudence de ta vieillesse à l'inexpérience de ce jeune homme, pour combattre ma résolution ">

— Tous deux, poursuivit Poundtext, nous avons autant d'autorité que toimême dans l'armée, et nous ne te laisserons pas arracher un cheveu de la tête du prisonnier; peut-être Dieu l'a-t-il destiné à devenir un instrument pour guérir les plaies d'Israël.

— J'ai pensé qu'il en serait ainsi, s'écria Burley, quand j'ai vu appeler au conseil des anciens des gens tels que toi

— Tels que moi.^ répéta Poundtext, et qui suis-je pour que vous m'apostrophiez avec tant de mépris. •* N'ai -je pas défendu pendant trente ans mon troupeau contre les loups.? et cela pendant que toi, John Balfour, tu combattais dans les rangs des incirconcis , comme un Philistin au front farouche et à la main sanglante.... Qui suis-je, as-tu demandé .?

— Je vais te le dire, répliqua Burley, puisque tu as si grande envie de le savoir : tu es un de ceux qui veulent recueillir sans avoir semé, et partager le butin sans avoir pris part au combat... Tu es un de ceux qui suivent l'Évangile pour avoir leur part des pains et des poissons... qui aiment mieux leur presbytère que l'Église de Dieu, et qui recevraient le salaire d'un évêque ou d'un païen, plutôt que d'imiter le généreux exemple de ceux qui ont renoncé à tout pour servir la cause du Covenant.

— Et moi, je te dirai, John Balfour, » répliqua Poundtext justement irrité, «je te dirai qui tu es : tu es de ceux dont les fureurs sanguinaires et impitoyables font la honte de l'Église souffrante de ce royaume un de cçux qui

par leurs violences et leurs atrocités peuvent faire craindre que la Providence ne couronne jamais du succès désiré la noble entreprise formée par nous pour reconquérir nos droits civils et religieux.

— IMessieurs, dit Morton, cessez ces récrinn'nations qui ne peuvent que vous irriter de plus en plus; et vous, monsieur Balfour, dites-nous si votre intention est de vous opposer à la mise en liberté de lord Évandale, quand cette mesure nous paraît utile dans l'état présent des affaires?

— Vous êtes ici deux contre un , répondit Burley; mais vous consentirez, j'espère , à attendre la décision de tout le conseil à ce sujet.

— Oui sans doute, répliqua Morton, pourvu que nous puissions nous fier à celui qui tient entre ses mains le prisonnier. Mais vous savez , » ajouta-t-il en jetant un regard sévère sur Burley, « que vous m'avez déjà trompé dans cette affaire.

—Va, ') dit Burley avec dédain, « tu n'es qu'un jeune et pauvre écervelé qui, pour les noirs sourcils d'une sotte fille, trahirais ta foi, ton honneur, la cause de ton Dieu et celle de ton pays.

— Monsieur Balfour , » dit Morton en mettant la main à son épée, « ces paroles demandent satisfaction.

— Et tu l'auras, jeune homme, quand et où tu voudras, répondit Burley; je m'y engage par serment. »

Poundtext intervint à son tour, leur montra les conséquences fâcheuses d'une querelle, et obtint à grand'peine une espèce de réconciliation forcée.

« Quant au prisonnier , dit Burley, disposez de lui comme bon vous semble. Je me lave les mains de tout ce qui peut en arriver. Je l'ai fait prisonnier à la pointe de mon épée et de ma lance, pendant que vous , monsieur Morton , vous passiez votre temps à surveiller des revues et des parades; et vous, monsieur Poundtext, à torturer les Écritures pour les convertir en érastianisme. Néanmoins chargez-vous du prisonnier; faites -en tout ce que vous voudrez...

Dingvvall , » continua-t-il en appelant un officier qui lui servait d'aide-dc-camp et qui couchait dans une chambre voisine, « ordonnez à la garde qui veille sur ce coquin d' Évandale de céder son poste à celle que le capitaine Morton choisira pour la remplacer... Le prisonnier, » ditil en s'adressant de nouveau à Poundtext et à Morton , « est maintenant à votre disposition, messieurs; mais rappelez-vous qu'on vous demandera un joutf un compte sévère de toutes ces choses. »

En parlant ainsi , il entra brusquement dans un second appartement sans leur souhaiter le bonsoir. Ses deux collègues, après un instant de réfiexion, reconnurent qu'il était prudent de veiller à la sûreté personnelle du prisonnier, en plaçant près de lui une garde choisie parmi les paroissiens de M. Poundtext.

Heureusement il s'en trouvait dans le village un certain nombre qu'on avait momentanément réunis à la division de Burley afin qu'ils eussent l'avantage de rester aussi long -temps que possible près de leurs familles ; c'étaient en général des jeunes gens actifs , que leur» camarades appelaient communément les tireurs de Milnwood. Sur la demande de Morton , quatre d'entre eux se chargèrent volontiers de monter la garde auprès du prisonnier; et avec eux le capitaine laissa Headrigg, sur la fidélité duquel il pouvait comptei le chargeant de l'avertir s'il survenait quelque chose d'extraordinaire.

Ces dispositions prises , Morton et son collègue prirent possession pour une nuit du meilleur abri qu'ils purent rencontrer dans ce misérable village à demi ruiné. Toutefois ils ne songèrent point à se livrer au repos, avant d'avoir rédigé un mémoire où ils exposaient les réclamations des presbytériens modérés. Ils le terminèrent en demandant pour l'avenir le libre exercice de leur religion et la permission de suivre l'Évangile selon que leurs ministres le leur prescrivaient , sans avoir à craindre ni l'oppression ni la tyrannie. Ils demandaient ensuite l'organisation d'un parle-»

nient libre qui flxAt les droits de TK^Iise cl ceux de TlUat, et (jiii put |)r()t<'f;er le peuple contre toute espèce d'injustice.

Ijiliu, ils réclaniaient une amnistie générale CM laveur de tous ceux qui avaient porté ou qui portaient encore les armes pour arriver à ce but. Morton devait naturellement espérer que ces conditions, qui stipulaient tous les besoins et tous les désirs des insurgés les [)lus modérés , trouveraient des avocats , même parmi les plus chauds royalistes , puisqu'elles étaient exemptes de violence et de fanatisme, et ne cojisacraient que les droits reconnus des sujets d'Ecosse. Il se flattait que ces propositions recevraient un accueil d'autant plus favorable que le duc de Montmouth, chargé par le roi d'étouffer cette rébellion, était un homme doux, modéré, accessible, bien connu pour favoriser les presbytériens, et investi d'un plein pouvoir pour prendre toutes les mesures propres à rétablir la tranquillité en Ecosse. JMortoii pensait encore qu'il ne fallait plus, pour intéresser le duc en leur faveur, -que trouver un homme assez habile et assez recommandable pour servir de médiateur, et lord Évandale lui semblait devoir parfaitement s'acquitter de cette mission. [1 résolut donc de le voir le lendemain matin, pour sonder ses dispositions et l'engager à se charger du rôle de médiateur. Mais un événement imprévu lui fit accélérer l'exécution de son projet.

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