I. C'est-à-dire les paysans, a. m
j'eus l'avantage d'étudier sous mes parrain et marraine, pour faire plaisir à la vieille dame notre maîtresse ; et cependant je ne sus plaire à aucun d'eux.
Quand je fus devenu homme, vint un autre mode de questions que j'aimais moins encore que l'appel efficace , et le « Je promets et fais vœu... » toutes questions quelquefois suivies de coups.
Vous voyez donc, monsieur, que j'ai quelques raisons d'aimer à entendre une question avant d'y répondre.
— Vous n'avez rien à redouter des miennes, mon bon ami : elles sont seulement relatives à l'état de ce pays.'
— Le pays? le pays va assez bien : si ce n'est que ce diable de Claverhouse (ils l'appellent maintenant Dundee) se remue encore dans les hautes terres, avec tous les Donald, les Duncan et les Dugal qui aient jamais porté les culottes sans fonds; il veut les emmener avec lui pour bouleverser encore les affaires, après que nous les avons raisonnablement bien arrangées. Mais Mackay nous en délivrera, comptez-y bien. Il lui donnera son compte, je vous en réponds.
— Qui vous le garantit , mon ami ?
— J'ai entendu faire cette prédiction, de mes propres oreilles , par un homme qui était mort depuis trois heures , et qui ressuscita uniquement dans le but de lui dire sa façon de penser.
C'était à un endroit qu'on nomme Drumshinnel.
— En vérité ? Je puis à peine vous croire.
— Vous pourriez le demander à ma mère, si elle était en vie; c'est elle qui m'expliqua ce prétendu mystère : car pour moi, je pense que cet homme était seulement blessé. Il parla bien clairement de l'expulsion des Stuarts, qu'il désigna par leur nom, et du châtiment réservé à Claverhouse et à ses dragons. Cet homme se nommait Habakkuk ]M ucklewrath : sa cervelle était un peu en désordre, mais il n'en était pas moins un fameux prédicateur.
— Il me semble que vous vivez dans un pays riche et paisible 7
— IMous n'avons pas à nous plaindre, monsieur , et nous récoltons d'assez belles moissons. Mais si vous aviez vu le sang couler sur ce pont là-bas , aussi abondamment que l'eau coule maintenant dessous, vous auriez été moins charmé de ce spectacle.
— Vous voulez parler de la bataille qui se donna il y a quelques années } J'étais près de Montmouth, mon bon ami, et je vis quelque chose de cette affaire.
— Alors, vous avez vu une fameuse bataille, et qui m'a guéri de l'envie de me battre pour le reste de mes jours. Je me doutais bien que vous aviez servi, à votre habit rouge galonné et à votre chapeau retroussé.
— Et de quel côté vous battiez-vous?
— Ah, ah! » reprit Cuddie avec un regard malin, ou du mtîns qu'il croyait tel, «il n'y a pas d'utilité à dire cela, à moins que je ne sache qui me le demande.
— J'approuve votre prudence , mais elle n'est pas nécessaire; car je sais que vous étiez là comme domestique d'Henri Morton.
— Oui,» dit Cuddie frappé de surprise; « mais comment savez-vous ce secret ?
non que j'aie besoin de m'inquiéter de cela maintenant , car aujourd'hui le soleil est de notre côté de la haie. Plut à Dieu que mon maître fût en vie pour en être témoin !
— Et qu'est-il devenu ? demanda le voyageur.
— Il a péri avec le vaisseau qui le portait en Hollande ; ce n'est que trop certain; pas un homme de l'équipage n'a échappé , et mon maître est mort avec eux. On n'a entendu parler ni d'un mousse ni d'un matelot. »
Et Cuddie laissa échapper un soupir.
« Vous aviez de l'affection pour lui ?
— Connnent n'en aurais-je pas eu ?
Sa vue vous réjouissait comme celle d'une belle personne ; on ne pouvait le regarder sans l'aimer, et c'était un si brave soldat ! Ah ! si vous l'aviez vu , à ce pont là-bas , courir comme un dra-
WALTER SCOTT
gon volant pour forcer h se battre des gens qui n'eu avaient pas trop d'envie! Il y avait avec lui ce forcené whig qu'on appelait Burley. Si deux hommes pouvaient à eux seuls gagner une bataille, ce jour-là ne nous eût pas coilté si cher.
— Vous parlez de Burley : savez-vous s'il vit encore .î*
— Je ne sais pas grand'chose sur son compte. On a dit qu'il a passé en pays étranger, mais que les nôtres ne voulurent avoir aucune communication avec lui, parce qu'il avait pris part à l'assassinat de l'archevêque. Il est donc revenu ici, dix fois plus intraitable qu'auparavant; il a rompu avec presque tous les presbytériens; enfin, à l'arrivée du prince d'Orange, il n'a pu obtenir ni place ni commandement, à cause de son caractère difficile. Depuis on n'a plus entendu parler de lui. Seulement il y en a qui prétendent que l'orgueil et la colère lui ont tout à fait tourné l'esprit.
— Et..., «dit l'étranger après une longue hésitation , « savez-vous quelque chose de lord Évandale ?
— Si je sais quelque chose de lord Évandale. !* Pourrait -il en être autrement? N'y a-t-il pas là, dans cette maison, ma jeune maîtresse qui est mariée avec lui, ou peu s'en faut?
— Ils ne sont donc pas encore mariés ? M demanda vivement l'étranger.
« Non ; mais ils sont fiancés. Moi et ma femme, nous avons été témoins:
il n'y a pas bien long-temps de cela.
C'est une affaire qui a beaucoup traîné. Peu de gens savent pourquoi, excepté moi et Jenny. Mais ne voulez-vous pas descendre de cheval ? Je ne puis vous voir ainsi demeurer sur la selle, d'autant plus que voilà les nuages qui s'épaississent vers le couchant, du côté de Glasgow; et c'est, dit -on, signe de pluie. »
En effet, un gros nuage noir avait caché le soleil couchant; il tombait quelques larges gouttes de pluie, et le tonnerre grondait dans l'éloignement.
« Cet homme a le diable au corps , » se
dit (>uddie en lui-même; «je voudraiè qu'il descendit deeheval, ou qu'il se mît à galoper vers llaniiltôn, afin d'y arriver avant que l'orage éclate. »
Mais, après sa dernière question, le cavalier demeura deux ou trois nnnutes immobile, comme épuisé par un pénible effort; enfin, revenant a lui tout à coup, il demanda à Cuddie si lady .Marguerite Bellenden vivait encore.
«Oui, répliqua ce dernier; mais elle vit bien tristement. C'est une maison qui a bien changé depuis le commencement des troubles. Ils ont beaucoup souffert alors, et ils souffrent beaucoup encore. Quel malheur d'avoir perdu le vieux château, et la baronnie, et les champs que j'ai labourés tant de fois, et mon petit potager que l'on m'aurait rendu ! et tout cela sans qu'on puisse dire pourquoi, sinon qu'ils n'ont pu retrouver quelques morceaux de parchemin qui furent perdus au milieu de la confusion qui suivit la prise du château de Tillietudlem.
— J'ai entendu parler de ces événements, » dit l'étranger baissant la voix et détournant la tête; « je m'intéresse à cette famille , et je voudrais la servir si cela dépendait de moi. Pourriez-vous me donner un lit pour cette nuit, mon ami?
— Nous n'avons pas beaucoup de place, monsieur, répliqua Cuddie; mais nous ferons notre possible pour ne pas vous laisser continuer votre route pendant la pluie et l'orage; car, à vous parler franchement, vous ne me paraissez pas très-bien portant.
— Je suis sujet à des étourdissements, répondit l'étranger ; mais cela se dissipera bientôt.
— Je puis vous assurer, monsieur, que nous vous donnerons un assez bon souper, ajouta Cuddie; quant au lit, nous ferons pour le mieux. Nous ne voudrions pas qu'un étranger manquât chez nous de ce qu'il est en notre pouvoir de lui offrir : mais nous sommes à court de lits. Jenny a tant d'enfants (Dieu bénisse elle et eux!) que je compte
parler à lord Évandale pour qu'il nous donne....
— Je ne serai pas difficile à contenter , » dit l'étranger en entrant dans la maison.
« Et soyez sûr qu'on aura bien soin de votre cheval , ajouta Cuddie; je m'entends à soigner un cheval , et celui-ci est une belle monture. »
Cuddie conduisit le cheval à la petite stable, et dit à sa femme de tout préparer pour bien recevoir l'étranger. Ce- :ui-ci entra et s'assit à quelque distance iu feu , tournant le dos à la petite felêtre garnie d'un treillage qui éclairait la chambre. Jenny, ou mistress tleadrigg, s'il pîaît mieux au lecteur, 'engagea à quitter son manteau, son ceinturon et son chapeau à bords rabattis ; mais il s'en excusa , sous prétexte ju'il avait froid ; et , pour employer le ;emps jusqu'au retour de Cuddie, il enra en conversation avec les enfants, jvitant avec soin les regards curieux de ;on hôtesse.