I. Celle de i6«S. A, M
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je no suis qu'une vicillo: solto! hé bien , je l'ai nourri, soigné, raclié , jusqu'à ce qu'il piU repartir sans danger.
— Qui donc oserait i)l;lnier une telle conduite?
— Pourtant quelques gens de notre parti m'en ont voulu. Ils disaient que j'aurais dû agir comme Jaël envers Sisara. Mais, répondis-je, Dieu ne m'avait pas ordonné de faire couler le sang; comme femme et connne chrétienne, j'ai cru au contraire que je devais l'arrêter. Alors iJs m'accusèrent de ne pas aimer mes enfants , puisque j'avais secouru un des soldats du régiment qui avait assassiné mes deux fils.
— Assassiné vos deux fils !
— Oui, monsieur, quoique vous puissiez donner à leur mort un autre nom.
L'un a péri l'épée h la main en combattant iK}ur la cause du Covenant national ; l'autre... Ah! quand ils l'ont fusillé devant moi , mes pauvres yeux se sont remplis de larmes, et il me semble que ma vue s'est toujours de plus en plus affaiblie depuis ce triste jour : mes douleurs, mes angoisses, mes pleurs que je ne pouvais sécher, rien ne put le sauver. IMais, hélas ! en livrant le jeune lord Évandale à ses ennemis , aurals-je rendu la vie à mon Kinian et à mon Johny.
— Lord Évandale ! » dit Morton avec surprise. «Est-ce à lord Évandale que vous avez sauvé la vie ?
— A lui-même , répondit-elle; et il en a été reconnaissant : il m'a donné une vache et un veau , de la drèche , de la fariiie et de l'argent; tant qu'il a eu de l'autorité , personne n'a osé m'insulter. Mais nous demeurons sur les domaines de Tillietudlem : lady Marguerite Bellenden et le laird actiiel , Basile Olifant, ont long-temps plaidé pour le château ; et lord Évandale soutenait la vieille lady par amour pour la jeune miss Edith, une des meilleures et des plus jolies filles d'Ecosse , à ce qu'on dit dans le pays. Mais ils furent obligés de partir , et Basile eut le château et les terres ; puis vint la révolution. Alors le laird chan-
gea encore d'opinion : car, disait -il , il avait été jadis ^shig au fond du e^ï-ur, et ne s'ét.iit fait |)apiste que pour être à la mode. 11 fut doiic en faveur, et lord Evand.'de perdit toute iulUieiice, car il était trop fier et Irop courageux pour tourner à tous les vents, qiM)ique beaucoup de nos gens sachent aussi bien rpie moi que, quels que fiLSsent ses principes , il était encore assez bon pour nous protéger, et valait bien mieux que ce Basile Olifant. INlais lord Evandale était en défaveur et presque sans crétiit auprès du gouvernement. Alors Basile, qui est un homme vindicatif, s'est mis à le tourmenter de toutes les manières, et surtout en opprimant et en dépouillant la pauvre vieille femme aveugle, Bessie Maclure, pajce qu'elle avait sauvé la vie à lord Évandale, et que ce lord lui voulait du bien. Mais il s'est trompé, si c'était son but, car il se passera du temps avant que lord Évandale entende dire que j'ai vendu ma vache pour payer ma redevarice ou d'autres dettes , que j'ai eu des dragons h loger quand le pays est tranquille, ou toute autre chose qui pourrait lui faire de la peine. Je saurai me résigner à mon sort, et la perte de mes biens est le moindre de mes chagrins. »
Touché d'une patience si courageuse, qu'inspirait 5 cette femme un sentiment si noble de reconnaissance , Morton ne put s'empêcher de maudire l'infâme qui avait exercé une si lâche vengeance.
« Ne le maudissez pas, monsieur! lui dit-elle. J'ai entendu dire par un honnête prédicateur qu'une malédiction était comme une pierre qu'on jette vers le ciel et qui peut retomber sur la tête de celui qui l'a lancée. Mais si vous connaissez lord Évandale, dites-lui de se tenir sur ses gardes , car j'entends les soldats qui logent ici parler d'étranges choses, et on prononce souvent son nom. Leur chef s'est rendu deux fois à Tillietudlem ; il est comme le favori du laird, bien qu'il ait été autrefois un des plus cruels persécuteurs qui aient dé-
sole ce pays... j'en excepte le sergent Bothwell... On l'appelle Inglis '.
— Je prends le plus vif intérêt à la sûreté de lord Évandale, dit Morton:
et je trouverai certainement un moyen de l'avertir de ces coupables menées.
Mais en retour , ma bonne femme , il faut me répondre à une autre question : ne savez-vous rien de Quentin Mackell d'Iron-Gray ?
— De qui? » s'écria l'aveugle d'un ton de surprise et d'effroi.
« De Quentin Mackell d'îron-Gray, répéta Morton. Ce nom a-t-il quelque chose d'effrayant ?
— Non , non , » répondit-elle en hésitant ; « mais l'entendre prononcer par un étranger, par un soldat!.... Dieu nous soit en aide!' Quel nouveau [malheur nous menace?
— Celui dont je vous parle, dit Morton , n'a rien à craindre de moi , si , comme je le suppose , ce Quentin Mackell est le même que John Bal...
— Ne prononcez pas ce nom !» dit la vieille en posant un doigt sur ses lèvres. « Je vois que vous avez son secret , et je ne vous cacherai rien. Mais, pour l'amour de Dieu , parlez bas. Au nom du ciel , dites-moi que vous ne lui voulez pas de mal!... Mais vous êtes soldat, m'avez-vous dit ?
— Oui , et je le répète ; mais il n'a rien à redouter de ma part. Je commandais une division à Bothwell-Bridge.
— En vérité ! Mais , en effet , il y a
I. Les actions d'ua homme, ou plutôt d'un monstre de ce nom, sont rappclc-cs dans Tinscrij)tion d'un tombeau que le Vieillard de la Mort prenait plaisir à retracer. Je ne me souviens pas du nom du martyr; mais les détails du crime parurent si terribles à ma jeune imagination, que ré()itaplie suivante est , j'en suis certain , tout à fait exacte, bien que je l'aie lue il y a quarante ans au moins :
« Ce martyr a été fusillé par Peler Inglis , qui était un tij^re plutôt qu'un Kcossais. Cet Inplis, pour se rendre, lui et sa postérité, plus digne de l'enfer, coupa la tête de sa victime, et la roula sur le gazon. Ainsi cette tête qui aurait dû porter une couronne fut poussée comme une balle par le pied d'un dragon profane. »
Dans les lettres de Dundee, un ca|)itaiQC Inglisli ou inglis csl souvent mentionne cumiuc cummaudairt une compagnie de cavalerie.
dans votre voix quelque chose qui m'inspire de la conliance : vous j)arlez avec aisance et abandon , comme un homme honnête.
— Et j'ose dire que je le suis.
— Mais , soit dit sans vous offenser, monsieur, dans ces malheureux temp.s la main du frère est levée contre le frère; et l'homme dont vous parlez a tout autant à craindre du gouvernement actuel que de ses anciens persécuteurs.
— Vraiment ? je l'ignorais. Il faut dire aussi que j'arrive des pays étrangers.
— Je vais tout vous dire , » poursuivit la vieille aveugle en prenant une attitude qui montrait à quel point, chez elle, l'ouïe pouvait suppléer à la vue : se tenant immobile, elle tourna lentement la tête pour s'assurer qu'il ne se trouvait personne à portée de l'entendre; puu elle reprit : « Vous savez combien il a travaillé pour le Covenant, aujourd'hui délaissé, violé, trahi par l'endin-cissement et par l'égoïsme de cette ignoble engeance. Puis, quand il passa en Hollande , au lieu de l'appui et des remerciments des compagnons de sa noble infortune, au lieu des secours et de Tamitié des gens pieux, qu'il était en droit d'espérer, le prince d'Orange lui refusa sa faveur , les ministres lui refusèrent la sainte communion : tout cela était bien dur à supporter pour celui qui avait tant souffert et tant fait.... trop fait peut-être... mais m'appartient-il de le juger? Il revint donc près de moi, et rentra dans son ancien lieu de refuge qui l'avait si souvent protégé , et surtout deux jours avant la brillante victoire de Drumclog; car je n'oublierai jamais qu'il se disposait à y venir encore le soir du jour où le jeune Milnwood fut reconnu capitaine du perroquet ; mais je l'avertis de n'y pas aller en ce moment.
— Quoi! s'écria Morton; était-ce vous qui, couverte d'un manteau rouge, étiez assise au bord du chemin, et qui lui dites qu'un lion était dans le sentier de la montagne ?
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— Au nom du ciel! (|iii ètrs-vous ? » demanda la vielle femme étonnée et interrompant le lil de son réeit. '« Alais qui (jue vous soyez , » eontinua-t-elle en reprenant son calme , « vous ne pouvez me faire un crime d'avoir voulu sauver la vie d'un ami comme celle d'un ennemi.
— Vous faire un crime de cette action, mistress JMaclure! je n'y pense même pas... T'ai seulement voulu vous montrer que je connais assez bien les affaires du personnage dont il s'agit, pour que vous puissiez sans crainte m'apprendre ce que je désire savoir. Je vous j)rie de continuer.
— Il y a dans votre voix un certain ton d'autorité, et pourtant elle a une douceur irrésistible. Je n'ai presque plus rien à vous dire. Les Stuarts ont été détrônés : Guillaume et Marie régnent à leur place ; mais pas un mot du Covenant , non plus que s'il n'eût jamais existé. Ils ont accueilli à bras ouverts et la joie dans le cœur une assemblée érastienne, composée de déserteurs de la sainte cause , aujourd'hui perdue , de l'Église d'Ecosse. Nos fidèles champions, qui ont porté témoignage, sont encore plus malheureux qu'aux jours de persécution , de tyrannie et d'apostasie déclarées ; car les âmes sont endurcies ; la multitude affamée de la parole divine n'est plus nourrie que de vains discours: et plus d'un de nos malheureux frères , accablé de faim et de soif, après avoir attendu toute l'après-midi quelque nourriture solide qui l'excite à la grande œuvre, reçoit à peine un mot de sèche morale qu'on lui jette à la tête et...
— Enfin , « dit Morton , pour mettre fin à une dissertation que la bonne vieille , entraînée par son enthousiasme religieux , aurait sans doute continuée long-temps encore... « enfin, vous n'aimez pas le nouveau gouvernement :
Burley partage-t-il vos opinions?
— Plusieurs de nos frères, monsieur, croient que nous avons combattu , jeune, prié et souffert pour la grande ligue nationale du Covenant , et que désor-
R SCOTT
mais on oubliera nos souffrances , nos combats , nos jednes et nos prières.
Ils ont pensé rpi'il y aurait quclriue avantage a ramener l'ancienne famille sur le trône, en faisant de nouvelles conditions; car, après tout, quand Jacques fut chassé, j'ai entendu dire que la grande fureur des Anglais contre lui avait été excitée dans l'intérêt de sept prélats sacrilèges. Ainsi donc, bien que la plupart des nôtres se soient rattachés à l'ordre de choses actuel, et qu'ils aient formé un régiment qui se tient prêt à marcher sous les ordres du comte d'Angus; malgré cela, dis-je, notre digne ami, et d'autres chefs encore qui veulent la pureté de doctrines et laf liberté de conscience, ont préféré s'entendre avec les jacobites plutôt que de se déclarer contre eux, craignant de tomber à terre comme un mur construit avec un mauvais ciment , ou comme celui qui s'asseoit entre deux tabourets.
— Ils ont pris un singulier moyen pour obtenir la liberté de conscience et arriver à la pureté de doctrines.
— Mon cher monsieur, le soleil qui éclaire nos yeux se lève à l'orient; mais le soleil qui éclaire l'esprit peut se lever au nord... pauvres mortels aveugles, nous ne devons pas l'ignorer.
— Et Burley a été dans le nord chercher la lumière.^
— Oui , monsieur , et il a vu Claverhouse lui-même , qu'on nomme aujourd'hui Dundee.
— Comment ! « s'écria Morton : « j'aurais juré qu'une pareille rencontre coûterait nécessairement la vie à l'un des d'eux.
— Non, non, monsieur; dans les temps de trouble il se fait des changements soudains... Montgomery, Ferguson, et beaucoup d'autres, qui étaient les plus grands ennemis du roi Jacques, sont aujourd'hui de son côté... Claverhouse a fait bon accueil à notre ami , et l'a envoyé se consulter avec lord Évandale; mais alors la désunion a recommencé:
car lord Évandale n'a voulu ni le voir ,
LE VIEnXARD
ni l'entendre , ni lui parler. Depuis lors il est furieux , et sa fureur augmente chaque jour; il rugit eu jurant qu'il se vengera de lord Rvaudale, et ue parle que de briller et de tuer. Oh ! les horribles accès de colère ! ils troublent son esprit, et donnent à Tennenii de funestes avantages.
— L'ennemi ! demanda Morton ; quel ennemi ?
— Quel ennemi? Pouvez -vous connaître particulièrement John Balfour de Burley, et ignorer qu'il a de cruels et fréquents combats à soutenir contre l'esprit malin? L'avez-vous jamais vu seul, une Bible à la main et son épée nue sur ses genoux ? Couché dans la même chambre que lui , ne l'avez-vous jamais entendu se débattre dans ses songes contre les illusions de Satan ? Oh ! vous le connaissez bien mal si vous ne l'avez vu qu'en plein jour ; car il dérobe soigneusement à tous les yeux le spectacle de ses funestes visions et de ses luttes cruelles. Mais je l'ai vu , moi , trembler si fort après un de ces accès de délire, qu'un enfant l'aurait terrassé , tandis que des gouttes de sueur ruisselaient sur son front comme jamais pluie d'orage n'est tombée sur mon pauvre toit de chaume. »
Pendant qu'elle parlait, Morton commença à se rappeler l'agitation de Burley pendant son sommeil dans le grenier de Milnwood ; l'incohérence de ses discours, dont lui avait parlé Cuddie; ses extases , ses combats contre le mauvais esprit, objet fréquent des entretiens des caméroniens. Il en conclut que cet homme lui-même était victime de ses propres illusions , qu'il avait la force de dissimuler aux yeux de ceux dont il recherchait la considération, tandis qu'il ne s'abandonnait aux accès de cette espèce d'épilepsie que devant les personnes auxquelles ils pouvaient donner de lui une idée plus élevée. Il était naturel de supposer qu'une ambition trompée , des espérances déçues , et la ruine d'un parti qu'il avait défendu avec une fidélité inébranlable, avaient, en l'exagé-
rant, changé son enthousiasme en une sorte de folie temporaire. En effet il arriva plus d'une fois , dans ces temps d'effervescence, que des hommes tels que sir Henry Vane, Harrison, Overton, et d'autres , dominés eux-mêmes par un fanatisme extravagant , pussent en public se conduire non seulement avec bon sens dans des situations difficiles, et avec courage dans le péril , mais encore avec l'adresse la plus rare et la valeur la plus déterminée. La suite des renseignements que lui donnait mistress Maclure confirma Morton dans cette opinion.
« Au point du jour , dit-elle , ma petite Peggy vous servira de guide , avant que les soldats soient sur pied ; mais il faudra laisser passer son heure de danger, comme il dit, avant de pénétrer dans son lieu de refuge. Peggy vous dira quand vous pourrez entrer : elle est au fait de tout cela , car c'est elle qui lui porte le peu de provisions dont il a besoin pour soutenir sa vie.
— Et dans quel endroit ce malheu* reux s'est-il donc réfugié? dit Morton.
— Dans le plus effroyable lieu où se réfugia jamais créature vivante , répondit l'aveugle : on l'appelle la Caverne noire de Linklater... C'est un bien triste séjour ; mais il s'y plaît plus que partout ailleurs , parce qu'il y a toujours trouvé un asile sur. Il le préfère, j'en suis certaine, a une chambre tapissée et à un lit de duvet. Mais vous verrez cette caverne : moi aussi je l'ai vue, il y a bien long-temps. Je n'étais alors qu'une jeune folle, et je ne prévoyais guère ce qui devait arriver. W'avez-vous plus besoin de rien, monsieur, avant d'aller vous mettre au lit, car il faudra demain vous lever à la pointe du jour?
— Non, ma bonne mère, » dit IMorton, et ils se séparèrent.
Morton se recommanda au ciel , se jeta sur son lit , entendit, lorsqu'il n'était encore qu'assoupi, les dragons revenir de patrouille^ puis enfin s'endormit profondément , malgré l'extrême agitation de son esprit.
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CHAPITRi: XLIH.
DANGEUEUSE ENTREVUE.
IIa nifrrnt rliuis la cavrrnc trii^'brciisc, et troavnif riioinme iiiuudit, coiichf pnr terre, sombre, et tout entier à «es tristts réflexions. Steuckii.
1)1' S qno Tniirore brilla sur les montagnes , un faible coup fut frappé à la porte de la modeste cbambre qu'occupait Morton , et ime jeune fille lui demanda à voix basse s'il voulait se rendre à la caverne avant que les gens s'éveillassent.
Il se leva donc, et, s'habillant à la hAte , alla rejoindre sa petite conductrice. T.a jeune montagnarde marcbait lestement devant lui, à travers les vallons et les montagnes couvertes de gelée blanche. La route sauvage dont ils suivaient les détours n'était ni un chemin régulier ni un sentier battu : elle côtoyait seulement , en le remontant , les bords d'un ruisseau. Plus ils avançaient, plus le paysage devenait triste et aride; enfin ils se trouvèrent au milieu de rochers et de bruyères.
— Sommes-nous encore bien loin de la caverne? demanda Morton.
— A un mille environ , répondit la jeune fille ; nous y serons bientôt.
— Et faites-vous souvent ce pénible voyage, ma belle enfant ?
— Chaque fois que ma grand'mère m'envoie porter du lait et des provisions.
— Et n'êtes-vous pas effrayée en vous trouvant seule sur de pareils chemins ?
— Aucunement , reprit l'enfant ; nulle créature vivante ne voudrait faire du mal à un être aussi faible que moi ; et ma grand'mère dit qu'on n'a rien, à craindre quand on fait une bonne action. »
« L'innocence lui donne autant de force que si elle était couverte d'une triple armure ! » dit Morton en luimême ; et il la suivit en silence.
Ils arrivèrent bientôt à un endroit couvert d'épines et de broussailles , et qui paraissait avoir été autrefois planté de chênes et de bouleaux. Là , la jeune fille quitta tout à coup la bruyère , et
R SCOTT
conduisit Aforton vers un ruisseau. Un mugissement sourd l'avait en partie préparé au spectacle (jui s'offrait à lui , et (pi'on ne pouvait corjtem|)ler sans surprise et terreur. En sortant de l'étroit sentier qui l'avait conduit au travers de cette espr(;e de bois, il se trouva siii- la j)late-forme d'un rocher qui s'avançait sur un ravin de plus de cent pieds de profondeur, dans lequel le ruisseau ()ui descendait d'une montagne , tombait avec fracas. L'cril cherchait en vain à plonger au fond de cet abîme; il n'apercevait qu'une épaisse écume et une étroite issue, jusqu'à ce qu'il fiit arrêté par les pointes de rochers sur l(;squelles les eaux tombaient en bouillonnant, et qui empêchaient de voir le sonv bre réservoir qui les recevait. Plus loin , environ à un quart de mille, on voyait de nouveau le cours sinueux du ruisseau , dont le lit commençait à s'élargir; mais jusque là il était aussi impossible de le suivre que s'il eût passé sous les voûtes d'une caverne, car les rochers saillants à travers lesquels il coulait d'abord semblaient se rapprocher et je couvrir complètement.
Pendant que Morton admirait le bruit de ces eaux qui semblaient vouloir se dérober aux regards sous les buissons et les rochers au travers desquels elles coulaient, son jeune guide, qui se tenait près de lui, le tira par la manche, et lui dit, d'une voix qu'il ne pouvait entendre sans approcher de fort près son oreille : « Écoutez-le ! écoutez-le ! »
Morton écouta plus attentivement ; et , du fond même de l'abîme dans lequel se précipitait le ruisseau , au milieu du bruit causé par sa chute, il crut distinguer des sons , des cris , et même des mots articulés, comme si le démon de l'onde mêlait ses plaintes au mugissement de ses flots irrités.
« Voilà le chemin, dit la jeune fille, suivez-moi, s'il vous plaît, monsieur, mais prenez bien garde à vos pieds : » puis, avec une agilité et un courage que l'habitude lui rendait faciles , elle quitta la plate-forme , et , à l'aide des
T.K VIKILLARD
fragments et des angles des rochers, elle descendit vers le précipice qui s'ouvrait au-dessous d'eux. Aussi adroit qu'intrépide, Morton n'hésita pas à la suivre, mais l'attention dont il avait besoin pour assurer ses mains et ses pieds l'empêchait de regarder autour de lui.
Après avoir descendu environ vingt pieds, la jeune fdle s'arrêta, et il se trouva bientôt à côté d'elle, dans une situation à la fois romantique et alarmante. Ils étaient de niveau avec le rocher d'oii l'eau s'élançait dans le profond et noir abîme, et à soixante ou soixantedix pieds au-dessus de ce gouffre : ils voyaient en plein les deux étages de la cascade et le précipice qui la recevait. T-a cataracte tombait si près d'eux, qu'ils étaient mouillés par les vapeurs , et presque assourdis par le bruit continuel qu'elle produisait. Mais bientôt s'en étant approchés davantage , ils aj)erçurent un vieux chêne , renversé comme par hasard en travers du ruisseau , et qui formait un pont effrayant et dangereux. Le sommet de l'arbre s'appuyait sur la plate-forme où se trouvaient les deux voyageurs; les racines touchaient à la rive gauche , dans un endroit caché par un rocher saillant que l'œil de Morton pouvait distinguer à peine. Derrière ce rocher brillait une lumière rouge qui , se réfléchissant dans l'eau de la cataracte, produisait un effet surnaturel et sinistre , et contrastait d'une manière frappante avec les rayons du soleil levant qui dorait le ruisseau vers son point de départ, quoique, même dans sa plus grande hauteur, il ne pût atteindre au tiers de la profondeur de l'abîme. Morton contemplait ce spectacle quand sa compagne le tira de nouveau par la manche , et , lui montrant le chêne et le rocher contre lequel il s'appuyait ( car le bruit ne permettait plus de faire entendre aucune parole ) , elle lui indiqua qu'il fallait y passer.
Morton regarda la jeune fdle d'un air •de surprise; car bien qu'il sût que les presbytériens persécutés cherchaient.
DES TO^IBEAUX. 255
sous les règnes précédents , un asile au milieu des bois et des montagnes, des cavernes et des cataractes , dans les lieux les plus sauvages et les plus retirés; bien qu'il eût entendu dire que des covenantaires avaient long -temps demeuré au-delà de Dobs-Linn, sur les hauteurs désertes de Poimoodie , que d'autres s'étaient cachés dans l'effrayante caverne appelée Creehope-Linn , dans la paroisse de Closeburn ^ ; cependant son imagination ne s'était jamais représenté une demeure aussi horrible, et il s'étonna que l'étrange et romantique spectacle qu'il avait sous les yeux lui eût échappé jusque là, lui qui recherchait avec ardeur ces grandes merveilles de la nature. Mais il réfléchit que ce lieu étant très-écarté et très-sauvage, et destiné à servir. d'asile contre la persécution aux prédicateurs non conformistes , le secret de son existence était soigneusement gardé par le petit nombre de bergers qui pouvaient le connaître.
Faisant trêve à ses réflexions, il se demandait comment il pourrait franchir ce pont périlleux et effrayant, toujours mouillé et rendu glissant par les vapeurs , et suspendu à plus de soixante pieds au-dessus de la cataracte; mais son guide , comme pour lui donner du courage, passa sur l'arbre, puis revint vers lui sans la moindre hésitation. Morton envia un instant les petits pieds nus de la jeune fdle qui saisissaient bien mieux les aspérités de l'écorce de l'arbre qu'il ne pouvait le faire avec ses bottes.
Cependant, fixant ses yeux sur la rive opposée, sans regarder l'eau écumeuse, sans prêter l'oreille au fracas de la cata-
I. Les cruautés exercées par les persécuteurs obligèrent souvent les victimes à se caclier , en eflet, dans les carottes ou les cavernes les plus prol'ondes, où elles n'avaient pas seulement à coni- })altre les dangers réels de l'humidité, des ténèbres et de la lamine, mais où leur imagination troublée devait lutter encore contre les puissances infernales par lesquelles on supposait que ces lieux se trouvaient habités. La caverne appelée Creehope-Linn passe pour avoir été le refuge de ces infortunés enthousiastes , qui aimèrent mieux , et avec raison, v défier les démims que de s'expo* ser à la fureur de leurs mortels ennemis,
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racte , il s'avança d'un pas ItMinc el assuré, cl at<ci!j;iiii rnilrée (l'une petite iUivenie située à Tautre bord du torrent. Là il s'arrêta, car la lueur roui^eûtre d'im leu de eharboii lui permit d'cMi voir riiiterieur; et, caehélui-inéuiedans ronihre d'un rocher, il put considérer rèlre (]ui l'Iiabitait, sans €m être aperçu Jui-niènie. Ce (pi'il observa n'aurait pas •i^neouragé un homme moins déterminé /{ue Morton à poursuivre son entrepvïse. ■
Burley, qui n'était changé que par aine barbe grise (pi'il avait laissé croître, <'tait debout au milieu de la caverne, tenant d'une main sa bible, et de l'autre son épée nue. Ses traits, à demi éclairés par la lueur rougeatre du charbon , semblaient ceux d'un démon dans la sombre atmosphère du Pandemonium ; ses mouvements et ce qu'on pouvait saisir de ses paroles paraissaient également violents et irréguliers. Seul et dans un lieu presque inaccessible, il avait l'air d'un iiomme qui défend sa vie contre un .ennemi mortel. « Ah ! ah !... ici... ici !...» :s'écrioit-il en accompagnant chaque mot d'un coup frappé de toute sa force dans le vide de l'air. « m te l'avais -je pas dit ?... j'ai résisté, et tu as fui !... lâche que tu es... Déploie toutes tes terreurs... viens avec mes propres fautes, qui te rendent encore plus terrible... j'ai dans ce livre tout ce qu'il faut pour me défendre... Que parles -tu de cheveux t^ris?... C'était un devoir de le tuer... plus l'épi est mûr, plus il appelle la faucille... Es-tu parti?... Es-tu parti?...
Je t'ai toujours trouvé lâche... Ah!
ail ! ah ! »
Après ces sombres exclamations, il i)aissa la pointe de son épée, et resta /iebout et immobile , comme un maniaque dont l'accès a cessé.
« Le moment dangereux est passé , »
dît la jeune fille, qui avait suivi Morton; <i il dure rarement après que le soleil est sur la colline ; vous pouvez vous avancer et lui parler. Je vous attendrai de l'autre roté de l'eau : il ne consent jamais à voir deux personnes à la fois. «
SCOTT
Morton, d'un pas lent, et se tenant sur ses gardes, se présenta à son ancien collègue.
•< Quoi ! tu viens quand ton heure est passée ! » telle fut la première exclamation (le Hurley, qui se mit à brandir son épée : ses traits exprimaient une terreur mêU^e de rage.
« Je viens, monsieur Balfour, •» dit Morton d'une voix ferme et calme , « renouveler une connaissance qui a été interrompue depuis la bataille du pont de Bothwell. »
Burley, sitôt qu'il eut reconnu Morton, comprima son imagination ardente et exaltée par cette force de volonté extraordinaire qui le caractérisait. 11 baissa son épée, et , après l'avoir remise tranquillement dans le fourreau , il murmura quelques mots sur l'humidité et le froid qui forçaient jun vieux soldat à cultiver l'art de l'escrime pour empêcher son sang de se glacer. Après quoi il prit ce ton froid et solennel qu'il ne quittait jamais dans sa conversation habituelle.
« Tu as tardé bien long-temps , Henri Morton , et tu n'es venu dans la vigne que quand la douzième heure a sonné.
Es-tu prêt à mettre la main à l'œuvre et à t'associer à ceux pour qui les trônes et les dynasties ne sont rien , et pour qui l'Écriture est la règle de leur con- (iuite ?
— Je m'étonne, » dit Morton, qui voulait éviter de répondre directement à sa question, « que vous me reconnaissiez après tant d'années.
— Les traits de ceux qui ont eu le courage de travailler avec moi sont gravés dans mon Cœur : et quel autre que le fds de Silas Morton oserait venir me chercher dans cet asile ? Vois-tu ce pont jeté là par la nature elle-même ? « ajouta-t-il en montrant le chêne : « d'un légei coup de pied , je puis le renverser danj l'abîme, et braver ensuite mes ennemi; restés sur l'autre bord , tandis que ceu) qui seraient venus jusqu'ici resteraien à la merci d'un homme qui n'a pa:
encore trouvé son égal en combat sin gulier.
^âB^«^>ir'î^?f^yj?^^^^