CHAPITRE XII
Naguère, lorsque tout lemonde croyait encore à la patrie, vingt définitions plus grandioses ou plus ainiablesles unesqueles autres nousla représentaient sous ses aspects divers. La patrie, c'était d'abord le sol natal : « la France, ce morceau de terre délicat, découpé, varié, qui semble, comme on l'a écrit, scintiller sur la carie ». La France, son génie, personnifié dans ses grands hommes, savants, inventeurs, poètes, historiens, philosophes, marins, soldats et politiques. La France, son caractère, son esprit: l'esprit français, clair, vif, généreux, entreprenant, communicatif, sublime chevalier de l'idéal, duquel Lamartine nous disait que, « quand Dieu veut qu'une idée fasse le tour du monde, il l'allume dans le cœur d'un Français ». La France enfin, notre France, nourrice des idées générales de l'humanité, initiatrice de tous les grands progrès, inspiratrice de tous les généreux desseins, et marchant reine à la tête d'une civihsation qui fait pâlir celle de la Grèce et de Rome « lesquelles surent éclairer ou gouverner le monde, mais sans l'affranchir ».
La patrie, c'était aussi la France du passé, avec ses quinze siècles d'histoire, la France de Charlemagne, la France de la chevalerie et des croisades, la France de saint Louis et de Jeanne d'Arc, la France d'Henri IV et de Louis XIV. Et je me souviens encore d'un éloquent discours dans lequel un ministre de l'Instruction publique de ce temps-là, 1850, nous ayant montré, par quelques faits culminants, la primauté universellement reconnue de la France, nous en léguait en ces termes l'héritage sacré : « Jeunes gens, ayez toujours présents ces souvenirs elles devoirs qui en découlent. Pensez-y avec un profond respect. Recherchez soigneusement quelles vertus conquièrent à un peuple une telle grandeur, quelles légèretés ou quelles passions la lui font perdre. Ne soyez pas vains, soyez fiers; ne dédaignezniles autres temps, niles autres peuples : animez-vous au contraire par toutes les émulations. C'est un souci noble et utile que de viser à la suprématie ; c'est un égoïsme pernicieux que de prétendre au monopole. Ayez l'austérité et non la puérilité du patriotisme. Héritiers d'une grandeur non interrompue, d'un génie inextinguible, c'est sur vos têtes que la France place ses destinées ; c'est avec confiance qu'elle remettra entre vos mains le fil glorieux de son histoire.»
Est-ce tout? Non, la patrie intégrale nest pas faite uniquement, ni même principalement de son passé ; elle est faite surtout de ce qui ne passe point. « Les foyers et les autels », voilà la patrie, a dit la profonde antiquité. Les foyers sans doute : le coin de terre où fut notre berceau et où sera notre tombeau ; le coin de l'âtre où s'assirent les aïeux et où ont joué les enfants; la famille, ses tendresses ; la famille, ses tristesses. La demeure de nos pères : patria. Mais,
même avant les foyers, les autels : Pro aris et focis; parce que sans autels sacrés il n'y eut jamais de foyers respectés, de couche honorée, de berceaux protég-és, de famille inviolée. Le respect religieux qui s'attache au nom de patrie ne lui demeure plus aloi^, il n'y a plus de divinité en elle.
Cette indivision du foyer et de l'autel, de l'Église et delà patrie, n'en ai-je pas autour de moi un grand souvenir et une héroïque image? Moi qui n'ai ici qu'à lever les yeux pour contempler de mes fenêtres le champ de cette bataille de Bouvines, où évêques et chevaliers chevauchaient aux côtés les uns des autres; et où le roi Philippe-Auguste préludait à la victoire en bénissant son armée devant un autel improvisé parmi les moissons d'or? Lacroix, l'épée, le sceptre, la faucille : que c'était bien la religion et la pairie!
Ne vous semble-t-ilpas, mon frère, pour le dire en passant, que la vitalité dune nation persiste en raison directe de l'importance de l'idée que cette nation personnifie ou représente? Dans l'antiquité, des peuples célèbres ont représenté l'idée de grandeur, de force, d'intelligence, de beauté : le vieil Orient, l'Egypte, Rome, la Grèce. De ces brillantes civilisations il ne reste plus que des ruines, de ces peuples il n'existe plus que la trace. Un petit peuple, un seul, a représenté dans l'ancien monde l'idée de Dieu : la patrie a péri, mais le peuple vit encore, avec l'idée qui l'éternisé.
La première chose qui a faussé et fait descendre, en
LE TIFIILARD. 13
19i FRANCE.
France, la notion de la patrie, est la confusion qui s'est faite d'elle, dans ce siècle, avec le gouvernement qu'elle se donne ou qu'elle subit ; puis la confusion du gouvernement lui-même avec l'homme qui l'exerce ou qui le personnifie. Nous, les octogénaires, nés sous un autre drapeau, nous nous souvenons de ces anciens émigrés qui avaient, comme ils disaient, en pns- «ant la frontière à la suite de leurs princes, « emporté la pairie à la semelle de leurs bottes ». Et ce mot, ce nom : « Le Roi! » de quel accent ils le prononçaient! Puis ces vieux débris de la grande armée, pour qui la France c'était l'Empire et l'Empereur ! « L'Empereur! » quel éclair ce nom allumait dans leurs yeux ; quel battement il soulevait dans ces cœurs!
Or. la conséquence la voici : les gouvernements, durant notre siècle, ayant changé environ tous les quinze ou vingt ans, passant et repassant par l'empire deux fois, par la monarchie deux fois, par la république deux fois, jugez par là des transformations qui ont dû s'ensuivre dans l'idée de patrie et dans le patriotisme, mis à de telles épreuves !
Il est arrivé en outre que, chaque nouveau gouvernement s'imaginant sans peine que tout devait datei de lui et recommencer avec lui, ce fut à qui s'évertuerait à rayer de l'histoire tout ce qui n'aboutissait pas à son avènement. C'est ainsi que tout cet édifice de gloire, élevé par le génie des âges, ne fut plus considéré que comme un échafaudage condamné à disparaître dans l'oubli, devant la splcndide construction historique qui date de 89, — on dira bientôt de 93. — Et ces quatorze siècles de conquêtes et de progrès, qui portent lesgrandsnomsque nous citions tout à l'heure,
ne furent plus que l'enfantement laborieux et obscur (l'une France nouvelle, la seule vraie, celle qui éclôt avec Mirabeau et Danton, pour s'épanouir en Gainbetta, et présentement resplendir en Grévy, Loubet et Fallières !
Autre cause de l'elfacement de la notion de patrie, et de l'attiédissemeut du patriotisme : le cosmopolitisme qui, facilité par les inventions modernes, a fondu les peuples dans l'humanité, les fleuves dans l'Océan. Devant ces larges perspectives de la communauté des peuples, la pensée s'exalta, le lyrisme déborda. Vous souvient-il, mon frère, du temps où, il y a soixante ans passés, nous chantions, avec Lamartine, « la Marseillaise de la Paix » :
Nations! mot pompeux pour dire barbarie, L'amour s'arrêle-t-il où s'arrêtent vos pas? Déchirez ces drapeaux; une autre voix vous crie: L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie, La fraternité n'en a pas.
Et dans son Toast aux Gallois :
L'esprit des temps réjoint ce que la mer sépare, Le titre de famille est écrit en tout lieu. L'homme n'est plus Français, Anglais, Romain, Barbare; Il est concitoyen de l'empire de Dieu!
Les murs des nations s'écroulent en poussières, Les langues de Babel retrouvent l'unité, L'Évangile refait avec toutes ses pierres Le temple de l'Humanité.
Ces fleurs de poésie, desquelles Lamartine couronnait sa République éphémère de 18V8, ont donné leurs fruits sous une autre République, moins athénienne que celle-là. Le patriotisme n'y existe plus, je le crains, qu'à dose infinitésimale, dilué dans l'océan
de l'humanitarisme, au sein duquel s'absorbent ou vont s'absorber toutes les nationalités. Aussi bien la libre pensée, en France, en a-t-elle pris son parti depuis longtemps : « Un ensemble de préjugés et d'idées bornés, voilà la patrie », avait écrit Renan. Et le sénateur Naquet : « Le patriotisme du Français, fils du pays de Victor Hugo et de Berthelot, consiste à n'avoir pas de patrie. » — Il en est une toutefois, qui remplacera l'ancienne : « Le civisme universel, écrit M. Henri Brisson, c'est la maçonnerie : une grande loge qui va de l'Orienta FOccident, embrassant l'univers entier. » — « La Franc-maçonnerie est l'Église de la Révolution », avait écrit un autre.
Tel est donc le concept complet de la cité future. Il n'y aura plus désormais qu'une seule nation, l'humanité; au lieu du patriotisme c'est l'humanitarisme. Il n'y aura plus qu'une fédération universelle des peuples : c'est l'internationalisme. Plus qu'un même type de société et qu'une doctrine sociale, le socialisme. Plus qu'un système économique mondial, le collectivisme. Et puis l'antimilitarisme suivi du pacificisme, qui sera l'embrassement général et joyeux de toutes les générations sur le sein d'une même mère, qui sera la franc-maçonnerie : le maçonisme !
La grande séduction des esprits, dans tous les systèmes comme dans tous les temps, c'est beaucoup celte idée de totalité, d'universalité. N'y sommesnous pas séductibles nous-mêmes; et n'en est-il pas parmi nous, mon frère, qui épris de ces perspectives d'universelle fraternité, sont tentés de les prendre pour la traduction laïque de l'Évangile? Ainsi l'hu-
manitarisme ne serait en définitive que du christianisme démarqué?^
Là-dessus, comme sur chaque question, il convient premièrement d'interroger le Maitre. Je suis donc allé à la divine audience de Jésus; et je l'ai écoulé, en l'adorant.
Je l'ai entendu, (jui, ouvrant ses bras vers tous les horizons, appelait le jour où il n'y aurait plus sur terre « qu un seul troupeau et un seul pasteur ». Il proclamait que le champ de sa semence, de sa parole, c'était le monde : voilà l'humanité. Mais en même temps il se fait appeler le fils de David, sa naissant e « fera la joie de tout son peuple » ; il estu la gloire de son peuple d'Israël » : voilà la nationalité. Si son champ c'est le monde, la GaKlée et la Judée ont été le jardin où il a d'abord planté l'arbre de vie. Faut-il rappeler les larmes qu'il a versées sur la cité qui n'avait pas connu le jour de sa visite? C'est sur sa patrie qu'il pleure, qu'il sanglote : IxXauasv. Je lis l'inscription de la croix : elle est faite dans les trois langues des trois grandes civilisations qui se partagent l'univers. Mais ce que j'y lis c'est qu'il est « Nazaréen, roi des Juifs » . Aux douze il dira d'aller tout d'abord aux brebis de la maison d'Israël; mais finalement ce sont toutes les nations qu'il les envoie enseigner, baptiser, conquérir.
Si j'ai bien compris le cœur de Jésus, l'humanité a son amour, mais la patrie a ses tendresses. C'est la patrie qu'il faut aimer la première, c'est l'humanité qu'il faut aimer sans limites. Le commandement divin qui nous ordonne d'aimer notre prochain, nous fait comprendre par ce terme que le prochain le plus proche devra conséquemment être le plus aimé ; donc
le compatriote plus que l'étranger. Et voilà ainsi naturellement établie la place de la patrie dans la hiérarchie générale de l'amour.
Mais, après cela, croyez-vous que nous soyons insensibles à ce qu'il y a de grand dans cette idée, de fécond dans cet amour; et que nous ignorions cette patrie commune et universelle que les humanitaristes n'ont encore entrevue que dans leurs rêves?
Ce serait ignorer l'Évangile, ce serait oublier la dernière parole prononcée par le Maître sur la montagne de l'adieu, le dernier mot d'ordre de sa campagne conquérante qui va rassembler l'humanité autour d'une même doctrine, comme d'un même amour : Docete omnes génies! Universalistes, humanitaristes, s'il vous faut une patrie commune vaste comme le monde, la voici. La grande Internationale de l'avenir c'est l'Église catholique; l'Église société mondiale, omnes gentes; mais société de foi, de sainteté, de charité; patrie universelle, mais patrie des âmes unifiées. Ainsi entendus, nos frères, vos vœux sont accomplis.
Tout récemment, un grand pape unificateur, Léon XIII, terminait ainsi une de ses mémorables Encycliques : « L'union de toutes les nations dans la foi et la charité, tel est l'avenir que j'appelle de tous mes vœux. Je l'entrevois dans les horizons lointains. Et rien ne m'est plus doux à contempler que ce nouvel ordre de choses et ses immenses bienfaits... Ce siècle finissant ne pourrait-il transmettre cette entreprise avec cette espérance au siècle nouveau, qui en ferait une bienheureuse réalité? »
Mais que fais-je, mon frère? Je caresse de hautes espérances, je bâtis de riantes théories sur l'idée de patrie. Mais est-ce bien l'heure? N'est-ce pas plutôt celle de gémir sur elle, car de la tête aux pieds elle n'est plus qu'une plaie. Et pendant que je disserte, voici ce que je vois. L'homme éminent et maître écrivain que nous citerons ici n'était pas un pessimiste. C'était un noble Français profondément attristé des blessures d'un pays qu'il aimait d'un héréditaire et invincible amour. Et c'était encore plus l'accent de la douleur que celui de l'indignation que nous reconnaissions dans cette voix émue, à demi voilée, de laquelle on ne voulait rien perdre, et qui se faisait entendre à force de se faire écouter :
« ... Ne voyez-vous pas, nous disait M. de Vareilles, que, depuis vingt ans, tout s'abaisse, tout pâlit, tout s'affaiblit en France ? La population n'augmente pas. L'alcoolisme et l'immoralité ravagent le peuple. La criminalité de la jeunesse épouvante l'observateur. La médiocrité occupe tous les postes, et le pays semble ne plus produire d'hommes supérieurs. La générosité, l'esprit chevaleresque, la loyauté, la courtoisie, la pitié, le charme de la vie sociale ont fui de la Franco qui en était autrefois le paradis; et ont fait place à l'égoïsme, à la brutalité, à la grossièreté des sentiments et du langag-e, à l'injure et à la haine. L'armée est attristée, déconcertée, ébranlée, presque découragée, La magistrature a perdu tout prestige. Le clergé est vilipendé. Le respect de l'autorité est éteint; la crainte y supplée mal.
« Et, pendant ce temps, les nations rivales croissent en population, en prospérité, en cohésion, et attendent tranquillement que la France achève de se rayer elle-même de la liste des peuples qui comptent. Mais ces graves sujets de douleur et d'inquiétude ne préoccupent point la secte qui nous gouverne. Elle n'a pas d'autre scuci que d'éteindre en France les derniers foyers d indépendance, que d'abolir la religion et jusqu'à l'idée de Dieu; et le plus brillant de ses exploits est d'avoir, par une loi, renversé plus d'écoles que n'en eût détruit une invasion de barbares ^ »
Gémissons-en, mon frère. Mais gémir peut-il suffire à ceux qui, comme nous, ont passé leur vie à rêver d'une France plus haute, plus saine, plus fière et plus heureuse? Aimer la patrie, c'est la servir, en travaillant à la sauver. Et, nous vieillards, si nous ne pouvons plus guère y prétendre à notre âge, du moins pouvons-nous rappeler à nos fils ce que nous avons, au cours de notre vie, tenté pour son salut, afin qu'ils changent, s'il se peut, nos défaites en victoires, nos deuils en triomphes, eux à qui nous remettons les destinées du pays.
Mais qu'ils ne nous accusent pas, ces jeunes, de n'avoir rien su prévoir ni prévenir. Sous tous les régimes qui se sont succédé depuis que nous avons âge d'homme, nous avons vu nos hommes à nous, toujours debout en face des pouvoirs régnants, opposant tranquillement leurs consciences à leurs égarements, et leur montrant, à ces aveugles, leur chute au bout de leurs fautes, puis le doigt de Dieu
1. M. le -M" de Vareillcs, doyen de la Faculté de Droit à l'Université catholique 'Je Lille. Discours de rentrée des Facultés.
dans leur ruine. Agir ainsi, parler ainsi, ce n'était pas haïr la patrie, c'était Taimer.
Mais les autres allaient toujours s'enfonçant de plus en plus dans les mauvaises doctrines, mensongères et impies; dans la mauvaise politique, malhonnête et pernicieuse ; dans les mauvaises mœurs, à la cour, chez les grands, parmi le peuple :
Insoucieui enfants de cette époque étrange,
Ils marchaient dans la flamme, ils dansaient dans la fange
Avec des mules de satin; Contre l'ouragan sombre ils avaient leurs ombrelles. Et leurs folles amours, qui caquetaient entre elles.
En étoufiaient le bruit lointain...
Bientôt il ne resta plus à notre patriotisme que la ressource d'aimer et de servir la patrie dans ses malheurs. Nous à qui des docteurs, du haut de leurs chaires, avaient solennellement prophétisé que les grandes guerres étaient finies, qu'on ne les reverrait jamais, qu'elles étaient impossibles, nous fûmes à la fois surpris et terrassés par la soudaineté du coup qui nous atteignit en plein cœur : car c'était bien au cœur que nous étions frappés. Nous le fûmes tous. Mais il est juste de dire que, dans cette communauté de nos maux à tous, c'est du malheur de la France que nous souffrîmes le plus. Ceux de nous qui ne connurent pas les morsures du glaive, connurent celles de la faim; ceux qui ne versèrent pas de leur sang donnèrent de leurs biens et de leurs forces. L'ambulance aussi fut un champ de bataille où accoururent des légions de volontaires, parmi lesquels i l n'y eut pas de déserteurs. Et pour mon compte je déclare n'avoir rencontré là, à ce pieux ouvrage, que des mains amies, qui, d'où
qu'elles vinssent, s'ouvraient et se tendaient vers les miennes. Dans les vignes et les faubourgs d'Orléans, dans les plaines de Coulmiers où nous ramassions les blessés et les morts, nous partagions ensemble le poids de ce sanglant et pieux fardeau. Que si, dans cette unanime émulation à qui ferait le mieux, soldats, prêtres, médecins, je ressentis quelque fierté particulière pour nos amis, les amis de Dieu, ce fut le jour où à Loigny, je lus, écrite de leur noble sang sur des guérets couverts de neige, la page la plus héroïque et la plus religieuse de toute cette histoire.
Héroïque, viens-je de dire. Ce n'est pas moi, c'est le général Trochu, qui, dans ses Mémoires, a écrit : « La guerre de 1870 n'a suscité qu'un héros dans nos rangs, c'est le général de Sonis. » Et c'était un héros chrétien, le même qui, en quittant cette Afrique, où il avait fait tant honorer et respecter la France, pour venir la défendre, écrivait, le 21 novembre 1870, ces sublimes paroles : « Lorsque Dieu se mêle de donner des leçons, il les donne en maître. Rien ne manque à celle que la France reçoit en ce moment. Pour nous, demandons à Dieu qu'il ne nous quitte pas, et qu'il nous fasse la grâce de savoir mourir comme un chrétien doit finir, lesarmesàla main, les yeux au ciel, la poitrine en face de l'ennemi, en criant : Vive la France ! En partant pour l'armée je me condamne à mourir. Dieu me fera grâce, s'il le veut. Mais je l'aurai tous les jours dans ma poitrine ; et vous savez bien que Dieu ne capitule jamais! »
Nous avons essayé de servir la patrie dans l'œuvre de son relèvement. Je me souviens de ces lignes d'une lettre d'un de nos catholiques, Théophile Foisset, écrite dans ces jours sombres, 11 novembre 1870 : « Je prie,
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c'est mon seul soulagement devant cet immense désastre. Pourtant, je ne suis pas abattu. La grande affaire c'est l'avenir de la France. Songeons à préparer la résurrection de notre pays, en prêchant l'esprit d'union et de sacrilice, jusqu'au dernier souffle de notre vie. » Et ailleurs : « Je tâche de me tenir debout sur ce calvaire. — « A quoi cela sert-il? » disais-je autrefois au Père Lacordaire. — « Cela sert, me répontlait-il, à " faire honorer jusqu'au bout l'humanité dans laperu sonne de quelques hommes, et à faire honorer (( l'Église, si ces hommes appartiennent à l'Église.» — Je m'en tiens à cette parole. »
Je ne puis oublier l'arc-en-ciel qui, après cette tempête, apparut un instant sur nos têtes. C'était la restauration de la monarchie chrétienne, rappelée spontanément par une nation libre et empressée; heureuse qu'elle était de rentrer enfin dans la catégorie des .sociétés stables. Elle en trouvait le gage dans l'union harmonique d'une nécessaire autorité avec de sages et fécondes libertés...
Cette heure ne sonna pas : cet acte ne s'accomplit point. Eùt-il été l'acte réparateur et rédempteur? Je ne sais. Nos vieillards, qui étaient nés sous les plis de ce drapeau, alors signe de contradiction, s'étaient-ils trompés de temps, illusionnés par un splendide souvenir d'histoire? C'était du moins l'illusion d'un patriotisme sincère, celle des meilleurs et des plus loyaux amis de leur pays. — « Si nous n'avons pas été les plus habiles, se disent encore les survivants d'aujourd'hui, du moins avons-nous été pleinement dévoués à son service et hautement inspirés par son honneur. Qui osera dire que môme nous n'avions pas été les plus sages? »
Quoi qu'il en soit, ces patriotes sincères n'en gardèrent pas rancune à la France nouvelle. Quand c'en fut fait de leur beau rêve ; et qu'un grand sacrifice leur fut demandé comme l'unique voie du salut pour le pays et pour l'Église, pour l'Église et la France le sacrifice fut fait. Pour le salut de la patrie, Curtius se jeta dans le gouffre.
On sait le reste. Qu'on sache encore que la persécution et la proscription, lesquelles en furent le prix, n'ont pas éteint la flamme du patriotisme chez les persécutés jetés à l'étranger. Leur plus grande souffrance est d'y entendre honnir le nom de cette France qu'ils portent ineffaçable dans leur cœur. Beaucoup mourront là, comme ce catholique anglais réfugié à Rome qui fitécrire sur sa tombe : a J'ai quitté ma patrie n'y pouvant vivre sans ma foi ; je meurs dans la cité de ma foi n'y pouvant vivre loin de ma patrie. » C'est déjà le sort de plusieurs.
Il y a bien longtemps que le Père Lacordaire nous avertissait, nous les jeunes d'alors, de ne pas confondre le pays avec ceux qui le mènent. Il écrivait à son Emmanuel : « L'Église peut être en contradiction avec le gouvernement d'un pays. Mais le gouvernement d'un pays n'est pas la nation, bien moins encore la pairie. Lors donc qu'un gouvernement persécute rÉgiise, c'est la patrie qui est opprimée dans un de ses éléments les plus saints et les plus chers, dans sa foi religieuse. Et l'Église, en se défendant par la parole ou par le martyre des siens, défend avec elle-même la patrie outragée ou méconnue. De Néron à Dioclé-
tien, l'Église combattit de la sorte; et si Tacite l'appelait à cause décela u l'ennemie du geure humain », le genre humain plus tard lui a décerné les noms de lihcratiice et de m(>rc. »
Le Père Lacortlairc termine par ces lignes : « Arrôtons-nous, Emmanuel. Je sens que mon cœur n'est plus maître de lui. Cette double image de l'Église et de la patrie me rappelle trop tous mes souvenirs, mon berceau et mon baptême, les genoux de ma mère, les instincts de mon enfance, mon retour à Dieu, les amitiés de ma jeunesse, tant d'âmes où la mienne ne fut pas étrangère, tant d'aspirations satisfaites et tant d'autres blessées; les tombes que j'ai bénies et qui m'attendent pour partager avec moi; et ce bonheur enfin d'avoir trouvé dans mon pays la plus durable alliance d'un grand peuple et d'une grande foi. Vous jouirez à votre tour, Emmanuel, de ces biens qui me furent faits. Et, quoi que vous entendiez dire de l'Église, la France sera derrière vous pour vous justifier. »
Ainsi la patrie qu'il faut aimer, celle qu'il faut servir, ce n'est pas seulement celle de nos souvenirs, non plus que celle de nos rêves. Ce serait par trop commode. Ce sera celle non d'hier, non celle de demain, mais celle d'aujourd'hui, quand même. On demandait un jour à W Dupanloup en quel temps et en quel pays il eût voulu vivre, si le Ciel lui en eût laissé le choix. — « Le temps où j'aurais voulu vivre? Le mien, répondit-il. Le pays? Dix fois le mien! »