LA SÉPARATION LE TÉMOIGNAGE
Ce qu'on a nommé la séparation de l'Église et de TKlat n'f'st pas la chose douloureuse mais pacifique que traduit ordinairement ce mot. Non : ce n'est pas séparation qu'il faut dire, mais répudiation d'une épouse bien méritante, jetée à la porte de chez elle, dépouillée de tout cyniquement, avec des procédés de violence ouverte ou hypocrite dont le spectacle se déroule encore sous nos yeux.
Je crois ressentir encore l'impression de douleur et d'horreur que m'apportait chaque matin le vote de chacun des articles de cette loi scélérate. Le cœur du Disciple bien-aimé dut connaître cette douleur, le vendredi saint, sur le Calvaire, à chaque coup de marteau qui enfonçait un nouveau clou dans les pieds et les mains de son divin Maître crucifié.
Et, de vrai, ô Jésus, c'est bien votre passion tout entière, que je retrouve dans celle de l'Église de France : la haine des Pharisiens, les marchandages du Sanhédrin, la veulerie de Pilate, l'insolence triomphante des Princes dupeujjle, le Crucifigaturdits
masses imbéciles, le jjlasphème ironique et menteur des scribes, les grossières dérisions et les ignobles cracbats du corps de garde et des valets. Le jour où fut voté l'ensemble de cette œuvre judaïque, 3 juillet, je m'agenouillai au pied de mon crucifix; et j'écrivis, d'un cœur plein de larmes : Jésus, cum accepissel acetum, dixit : Consummatiim est. Et, inclinato capite, emisit spiritwn. « Or. voici, ajoute le saint Livre, que le voile du Temple se décbira en deux. VA la terre trembla, et les pierres se brisèrent. » — Que de déchirements, que d'ébranlements, que de brisements en France, depuis ce jour-là! Ils durent encore...
Faut-il que je fasse mémoire des Inventaires qui furent la prise de possession de nos églises, manu militari? A qno'i bon? Le souvenir en demeure écrit dans les brisures et cicatrices des portes et du mobilier de nos églises de presque partout, dans notre région du Nord, laquelle n'avait rien vu de pareil depuis les Gueux.
C'est par deux fois que mon petit village fut le théâtre de ce brigandage officiel. La première tentative, 8 mars 1906, s'arrêta sur le seuil, - la nouvelle qui nous parvint, ce matin-là, d'un changement de ministère. M. Rouvier était remplacé par M. Clemenceau. Ni rien, ni personne ne devaient certes y gagner.
Je note que, le même jour, je reçus le regretté M^ Bazin, des Pères Blancs, vicaire apostoliqtie du Soudan, qui me dit, à ce sujet : « En vérité, nous sommes plus libres chez les nègres ! »
Le 22 novembre, la force armée se reprit à ce laborieux assaut, mais dans un plus imposant appareil de
i^-uerre : cavalerie, fantassins, gendarmes, éclaireurs, avant-postes; commissaire, percepteur; la sape, le tambour, le clairon. Tout cela contre notre formidable place forte de Gruson : 390 habitants! Quant à son irréductible garnison, tout son effectif s'était échelonné sur le perron de l'église, le curé, le maire et son conseil, de dignes laboureurs. Puis, tout autour, des jeunes filles et des enfants chantant : « Pitié, mon Dieu ! )) Enfin, dans l'enceinte du cimetière, des femmes à genoux sur des tombes :
Voilà doDC quels vengeurs s'arment pour ta querelle, Grand Dieu !
Je prononçai quelques paroles, pour faire du moins entendre à ces malheureux le saint nom de Dieu : « La maison de Dieu ! » Puis, la porte défoncée, l'église violée, j'entrai; et, tout à côté des frappeurs et des briseurs, je m'agenouillai dans ma stalle, la tête dans mes deux mains : « Pie Jesu Domine! »
Fut-ce tout? On me croira quand je dirai qu'Orléans me réservait une plus profonde douleur, lorsque aux vacances suivantes j'y revis sous le séquestre les lieux où j'avais vécu toute ma jeunesse, et que mon aflFectueux respect tenait pour inviolables, sacrés, indestructibles, les ayant tant aimés! La Chapelle Saint-Mesmin et son incomparable rivage; Orléans, le grand Séminaire, l'Évêché! Sainte-Croix, le Sacré- Cœur... Que de pages de ma vie écrites sur ces murs! Sunt lacrytnœ rerum...
J'allais raconter un songe plein d'angoisse, et vraiment très étrange, que j'eus dans ce temps-là?.. J 'en ai noté la date . . . mais non, arrêtez-moi, mon frère . « Un songe, me devrais-je inquiéter d'un songe?..»
C'est de bien autre chose qu'il s'agit. Je voudrais examiner avec vous, mon frère, quelles ont pu être les raisons de cette répudiation aussi impolitique qu'inique et sacrilège?
Sont-ce des raisons d'État? D'abord, il ne faudrait pas en demander de telles à la plupart de ces législateurs d'occasion, issus du suffrage populaire, mandataires de toutes les ignorances, étrangers à bieu des choses de l'État comme de l'Église; et qui, pour étayer leur vote complaisant, n'ont guère eu, je le crains, que ces quinze mille raisons trébuchantes et sonnantes qui pèsent désormais d'un si grand poids dans la balance de leurs convictions, comme, hélas! dans celle de nos destinées?
Raisons d'État : on leur a dit qu'il y avait incompatibilité entre l'Église et la République. Mais ne savent-ils pas que l'Église se fût bien accommodée d'une République honnête, respectueuse du droit de tous, et par là rendue habitable à tous les Français?
On leur a dit qu'il ne faut pas qu'il y ait deux Frances dans une, c'est le mot d'ordre. Mais ces deux Frances, qui les a faites? Il n'y en avait qu'une depuis quinze siècles : la France chrétienne et catholique. C'était une France libre, forte, unie au dedans, grande au dehors, enthousiaste de foi, de patriotisme et d'honneur. Qui a fait l'autre?
On leur a ditque l'Église c'est «la Réaction ». Qu'en est-il? S'agit-il d'une réaction politique? Elle n'en fait ! pas son affaire. Mais réaction morale? Oui certes : et s'il est une mission qui soit essentiellement sienne, c'est celle qui consiste à réagir sans trêve contre l'erreur et le mal. Serait-ce de celle-là qu'on lui fait un crime? Elleraccepte; et d'être la réactiondu droit contrerinjus-
tice,de la vertu contre le vice, de la liberté contre Toppression, elle ne se repentira ni ne se lassera jamais.
Alors ce fut la guerre : la guerre déclarée par nos émancipés de toute loi comme de toute foi à cette sainte Église catholique qui n'est pas seulement la gardienne des dogmes qui les dépassent, mais la mainteneuse et la vengeresse des préceptes qui les obligent.
Leurs mœurs ont dicté leurs lois. Je ne descendrai pas dans ces bas-fonds. Quelqu'un, qui certes n'est pas des nôtres, M. Jules Soury, va déchirer le voile, dans cette page hardie dont la vérité fera pardonner la liberté.
« Ce qui a condamné l'Église de France, écrit-il, ce qui a rendu finalement intolérable la seule vue de l'homme du cloitre ou de l'église, de sa robe, de la croix qu'il portait sur sa poitrine, c'est tout simplement que ces prêtres et ces religieux étaient d'honnêtes gens de bien, très souvent des hommes vertueux et des saints. Or, le propre d'une démocratie fondée sur le suffrage des plus tarés des citoyens, les seuls qui votent en masse aujourd'hui, le propre d'une démocratie combiste, c'est de nepouvoir supporter la pensée qu'il puisse exister des hommes probes, chastes, et qui ne se saoulent pas jour et nuit... Or cette anarchie politique ne pouvant pas être arrêtée, il s'ensuit, qu'après ladestructionde l'Église, viendra ladestruction de l'armée, de la magistrature, de l'Université. Ce n'est plus, comme l'existence de la famille et de la propriété, qu'une question d'heures et d'opportunité. Quand Israël l'aura fait décréter par les loges, tout ce vieil ordre de choses, de coutumes, de traditions, sera ruiné au ras du sol, comme une place démantelée; et il n'en restera non plus de trace que de la vieille forteresse de France, la monarchie. Il faudrait être bien
naïf pour s'étonner du rigoureux enchaînement de ces catastrophes. La dégénérescence et la mort obéis sent aux mêmes lois de nécessité que la croissance et l'évolution des corps organisés. »
Pour nous, quel est le devoir? Que fera l'Église désarmée en face de l'étranglement du droit par la force ? Ce qu'elle a fait de tout temps : opposer l'affirmation du droit par la parole et par l'action de la vérité et de la justice toutes seules. C'est tout cela que l'Évangile nous a commandé et montré en exercice, sous un grand et glorieux nom : le Témoignage.
C'est tout cela que je lis dans cette consigne du Seigneur, dont chaque mot porte : Stabitis propter me in testimonium illis : « fermes et debout, vous porterez devant eux témoignage de moi ». Voilà le devoir.
Dans aucun siècle ce témoignage n'a manqué à Jésus- Christ. Lui aura-t-il manqué de nos jours, mon frère?
Le témoignage de la parole, pour commencer par lui, a été porté au parlement français par de grands citoyens qui ont confondu le mensonge, forts de leur foi comme de leur droit, sans jamais désarmer. Je les salue tous dans celui, et non le moindre, à qui nous écrivions, au nom de ses anciens collègues de Lille : « Cette défense de l'Église était pour vous la défense émouvante d'un fils combattant pour sa mère. De là dans votre parole, d'ordinaire si contenue dans sa force, ce frémissement d'indignation où l'âme blessée du clirétien, du Français, de l'honnête homme vibrait en de si nobles accents. Quant à la victoire de votre noble et sainte cause, la victoire sur le nombre et
Îl2 LA SEPARATION.
rinconscience, sur le parti pris et la violence coalisés, est-ce que, dans un tel temps, la raison éloquente put jamais espérer de la remporter?... Du moins, grâce à vous, la vérité vraie, la vérité tout entière aura été dite, bien dite; et on ne l'oubliera plus. L'histoire enregistre vos discours; et ces irréfutables plaidoiries prennent place au dossier de l'inévitable procès de révision que prépare l'avenir ^ »
Le témoignage de l'honneur militaire et de la conscience chrétienne eut aussi sa journée. Ce fut celle où devant le conseil de guerre de Bordeaux un officier français, le capitaine de Foulongue, justifia ainsi devant ses chefs son refus de participer à la profanation officielle de nos temples.
« Lorsque, Messieurs, j'ai tenu cette réquisition entre mes mains, lorsque j'ai considéré cette porte d'église que je devais briser, ce n'est plus l'église de Saint-Pierre d'Irube que j'ai vue devant moi, mais l'Église elle-même, notre sainte Église catholique, apostolique et romaine.
« Alors j'ai vu passer devant mes yeux toute notre vie religieuse, avec ses joies et ses consolations. J'ai vu toutes nos cérémonies, avec leur pompe majestueuse. J'ai évoqué les souvenirs de mon passé, les espérances de mon avenir. Et la pensée de l'éternité bienheureuse, promise à ceux qui souffrent persécution pour la justice, s'est imposée à moi.
« Il y avait encore autre chose. J'ai vu devant moi toute ma famille, les vivants comme les morts, c'està-dire les exemples et la tradition.
1. Lettre de MM. les professeurs de l'Université catholique de Lille à M. le député Groussau. V. Vingt années de Rectorat, l" août 1905, p. 447.
« Et cette vision fut si forte que je n'ai pas pu passer outre. J'ai compris que si, sous l'ancienne loi, on ne devait pas toucher à l'Arche de Dieu, sous la loi nouvelle on ne doit pas étendre une main criminelle et sacrilège vers la porte de ses temples pour la briser.
« Voilà quel était mon état d'esprit. Sous l'empire de ces pensées et de ces sentiments qui me troublaient, qu'ai-je fait? J'ai fait ce que le texte même de la loi, mes règlements militaires et l'ordre formel de mon colonel m'ordonnaient de faire. J'ai rendu compte à mon chef direct, le général de division commandant d'armes, et j'ai attendu. »
Et notre Jeunesse catholique, comment et jusqu'où entend-elle, pratique-t-elle le devoir du Témoignage?
« Je sais une chose que je veux vous conter, narrait naguère un professeur de l'Institut catholique de Paris. C'était un matin de décembre... La loi dite de séparation venait d'être promulguée, mettant nos âmes en deuil. Le long de la rue de Vaugirard, de jeunes étudiants de notre Institut se hâtaient dans la brume. Bientôt ils furent une centaine. Alors, le front chargé d'une impressionnante gravité, ils gagnèrent dans un respectueux silence la crypte où, sous les dalles rougics par les massacres de Septembre, repo^ sent les martyrs.
« Là ils se sont agenouillés. Simplement — pourtant quel acte fut jamais plus sublime! — ils déclarèrent venir retremper leur foi à l'école du passé, et venir près de la tombe de ceux qui ont su mourir, apprendre comment ils devront vivre et souffrir.
« Je revois encore cette scène inoubliable. L'un d'eux prononça en leur nom un solennel serment. Et e.n présence des ancêtres, héros d'hier, aujourd'hui témoins de leur promesse, ces jeunes hommes jurèrent fidélité à Dieu et à l'Église dans les attentes pénibles, comme dans les ardeurs de la lutte.
« Puis, pour sceller le pacte par lequel ils venaient de jelier le présent au passé, dans la ferveur émue d'une même conviction, ils entonnèrent le Credo, cri de tous les siècles et de tous les âges : Credo in unum Deum! »
Mais le Témoignage que Jésus-Christ veut de nous serait-il uniquement celui de la parole? Le Maître, en définitive, n'a pas demandé à ses apôtres s'ils sauraient bien parler, mais s'ils sauraient bien souffrir. N'oublions pas que le Témoignage est le même nom que le Martyre. C'est par la souffrance que la parole est à la fois confirmée et consacrée, confirmée devant les hommes, consacrée aux yeux de Dieu. Et c'est alors que le Témoignage est aussi le sacrifice, et que le salut en est le prix.
Le sacrifice fut accepté. La souffrance fut magnanimement, généreusement portée par l'Église de France. Je m'en édifie chaque jour; et c'est pourquoi, j'espère.
L'épreuve fut cruelle pourtant. Cruelle pour ces évoques, dont beaucoup étaient des vieillards, dépossédés de tout : de leur légitime indemnité de l'État, de leur mense épiscopale, de leurs palais épiscopaux, d'où on les a chassés. Or, de cela, de leur
désastre et détresse personnels, ont-ils, dans leure Lettres pastorales aux fidèles, poussé un g-émissement vers les hommes, une plainte vers le ciel? Hier à Malines, l'un d'eux, et non des moindres, déclarait aux catholiques de là « qu'il n'était pas né dans une grande maison, et qu'il saurait bien mourir dans une petite ».
On se souvient que, le lendemain de la Séparation, douze ou quatorze nouveaux évêqucs, librement choisis par Pie X, étaient consacrés par lui. Au moment de leur départ, il les embrassa, et il leur donna leur mission en ces termes : « Je vous envoie à la pauvreté, à la souffrance! » Quelle autre chose avait dite le Seigneur à ses apôtres? C'était les marier à la croix; la croix fut embrassée. Et ils partirent avec elle. Avec elle ils monteront jusqu'au Calvaire, s'il le faut.
Ah! que nos vénérés évêques le sachent bien : ils n'ont pas tout perdu à ces désastreuses rapines. Ils y auront gagné, de notre part, un plus fidèle et plus religieux attachement. A notre vénération se mêle aujourd'hui plus de tendresse. Nous sommes plus à eux, les sentant par là non seulement plus à Dieu, mais plus rapprochés de nous. Si, précédemment, leurs commandements étaient écoutés, obéis, lorsqu'ils descendaient de leurs hauts palais, maintenant leurs moindres vouloirs nous sont devenus chers, depuis qu'ils nous arrivent des modestes refuges de leur pauvreté. Leur souffrance les sacre de nouveau à nos yeux. Et, sans oublier qu'ils sont toujours Nos Seigneurs, nous sommes plus portés à leur dire : « iMon Père ! »
Plus cruelle encore fut l'épreuve pour les prêtres.
Déjà pauvres dans les campagnes, aujourd'hui iniquement frustrés de l'indemnité budgétaire , dépossédés de leurs presbytères , où ils ne rentrent qu'à prix d'argent, quand ils en trouvent; privés de toutes les ressources du culte, réduits finalement à la mendicité, les voici, pour un grand nombre, aux prises avec la terrible question du pain quotidien. Le grand ordre mendiant aujourd'hui, dansl'Église de France, c'est son clergé. Mais mendiant pour les autres plus encore que pour lui, et partageant quand même, avec de plus pauvres que lui, le pain amer de l'aumône
C'est vraiment la misère noire qui m'est apparue dans plus d'un presbytère du centre de la France, où la disette d'aujourd'hui s'aggrave de la prévision de la famine de demain. Mais je déclare n'avoir trouvé là que des cœurs vaillants et patients. Je ne connais rien de plus beau et de plus grand que cette endurance tranquille et silencieuse de notre clergé des campagnes. L'amour de Jésus crucifié reçoit dans ces âmes sacerdotales un témoignage sublime. C'est un des plus émouvants spectacles qui s'offrent présentement aux regards des anges et des hommes. Les hommes s'en étonnent; les anges en savent le secret.
Irréductibles par la famine, invincibles à la violence, ces presbytères le seront-ils pareillement à la sape et à la mine des doctrines séductrices qui en font le siège? C'est le péril interne, pire que l'autre. Priez à ces fins, mon frère.
C'est déjà une superbe situation morale et profondément sympathique que celle de cette indomptable troupe assiégée dans son rempart démantelé, et tenant bon quand même, avec une fidélité et une
longanimité qui ne peut manquer d'émouvoir le cœur du Dieu tout-puissant, son Roi.
Un autre spectacle nous est donné plus réconfortant encore : c'est celui de l'union persévérante de tout le corps ecclésiastique, à tous les degrés de la hiérarchie et dans chacun de ses membres : Union de tous les évéques avec le Pape; union de tous ses évoques, entre eux, sans une seule exception ; union de tous les prêtres à leurs premiers pasteurs. Et, dans une région supérieure à la terre, union du Vicaire de Jésus-Christ à Celui qui lui envoie manifestement, comme aux apôtres, son Esprit d'intelligence, de conseil et de force, pour la défense de la vérité et de la justice éternelles. Disciplinés, unis, bien commandés : ne sont-ce pas les éléments les plus solides de l'espérance et les arrhes les plus sûres du salut?
Qu'en sera-t-il; et comment se dénouera cette crise? Je commence par déclarer que» je ne suis ni prophète, ni fils de prophète »; et que je me garderai bien de donner mes pensées, mes désirs, mes illusions peutêtre, pour des certitudes, dans l'unique dessein de ne pas décourager l'effort.
Je n'ignore pas d'abord que ce serait une illusion démentie par l'histoire, que d'arguer des promesses d'immortalité faites à l'Église en général, pour en conclure la pérennité assurée à l'existence d'une Église particulière, fût-ce l'Église de France. On cite le célèbre aveu de Paul Bert dans son fameux rapport de mai 1883 : « L'Église n'en est pas à une défaite près; l'Église est une éternelle recommenceuse. » Mais
il ne faut pas oublier que c'était, sous la plume du sectaire, un avertissement donné à ses complices de prendre leurs mesures, cette fois, contre la possibilité de ces recommencements. A quoi M. Briand répond, vingt ans après, dans l'Humaîiitc : « L'Église actuelle est une citadelle endormie ; ses remparts sont dégarnis de canons; ses arsenaux sont vides, ses armées dispersées, ses chefs assoupis. Si nous savons nous y prendre, nous tomberons à l'improviste sur cette forteresse sans défense, et nous l'enterrerons sans combat, comme les soldats de Mahomet II enlevèrent Byzance. »
La citadelle s'est réveillée; et le combat qui s'est engagé autour du rempart dure encore.
Sur quoi donc d'humain s'appuiera notre espérance? Sera-ce la politique ; quelqu'un de ces retours des choses dont notre histoire abonde? Outre que rien ne le fait prévoir, nous avons pu constater, sur tout le cours de ce siècle, qu'aucun des régimes ni des personnages dans lesquels la France catholique a placé successivement sa confiance, ne lui a finalement apporté le salut... Or, la conviction qui est sortie pour nous de cette expérience, c'est que sans doute, pour sauver notre Église, s'il le veut ainsi. Dieu se servira des hommes, mais en les faisant servir eux-mêmes à des événements qu'ils n'auront le plus souvent ni prévus, ni préparés; que même beaucoup auront redoutés, et contrariés, et entravés ; mais qui auront abouti, malgré eux et contre eux, afin de bien faire voir qu'il n'a pas besoin d'eux et que lui seul est le maître.
La seconde vérité, expérimentale autant que doctrinale, est que Dieu ne gouverne pas le monde par
des coups d'État. Ne comptons donc pas sur quelque miracle de sa droite. Respectant notre liberté, Dieu laisse les eflets sortir naturellement de leurs causes, pour le bien ou le mal de ceux qui les ont posées. Que s'il intervient parfois, par quelque geste éclatant auquel sa toute-puissance se fait manifestement re connaître, c'est quand l'action humaine a épuisé son effort. Alors il y superpose la sienne, souverainement efficace. « Aide-toi : le Ciel t'aidera ! »
Nous nous aiderons donc; nous nous grouperons, nous nous serrerons les uns les autres, pour combler les vides laissés dans nos rangs par les désertions. Taine a constaté deux faits dans sa France contemporaine : le premier que le nombre des chrétiens s'en va décroissant, le second que le petit nombre de chrétiens qui demeurent est plus chrétien qu'autrefois. Si la quantité est moindre, la qualité est supérieure. C'est de ce bon petit nombre que se formera l'élite, cette élite que Jésus-Christ dans l'Évangile appelle sa « petite troupe », pusillus grex, et à laquelle il promet de donner le règne, si elle sait tenir bon.
A cette petite troupe, reine de l'avenir, le divin Vainqueur de la mort avait donné ce mot d'ordre : « Ne craignez pas ceux qui ne peuvent tuer que le corps, mais craignez ceux qui peuvent tuer l'âme avec le corps. «Aujourd'hui, si vous me le permettez, j'entendrai par le corps l'établissement matériel de l'Église : budget des cultes, bâtiments, possessions, fondalions, sur lesquels s'est abattue la rage cupide des cambrioleurs. C'est la soulTrance, ce n'est pas la mort; l'Ame échappe à ces coups. La foi, la grâce, la conscience, la charité, la sainteté, les espérances
220 LA SEPAUATION.
éternelles, tel est le domaine de l'âme. Domaine inexpugnable, car comment forcer ce sanctuaire, si magnanimement nous refusons d'ouvrir et de trahir?
Ne nous laissons pas entamer. Que l'âme chrétienne soit une âme vivante : âme chrétienne et vie chrétienne c'est tout un. Que les chrétiens soient de vrais chrétiens, qu'ils le soient hautement, activement, virilement, exemplairement : vous verrez bientôt ce bon levain faire fermenter la masse, dit encore l'Évangile. Puis, si nous savons garder l'âme, l'âme vivifiera le corps. Telle est la loi. Et la pierre que les ennemis de l'Église se flattent d'avoir roulée sur son sépulcre, sera une fois de plus renversée par l'ange de la résurrection.
Et d'abord, que les prêtres soient de vrais prêtres. Il y a une quinzaine d'années un prêtre illustre écrivait : « J'ai le sentiment très vif qu'avec notre foi et notre amour, nous gardons les réserves qui permettront à la société de revivre, quand ces gens-là l'auront tuée. Bientôt, on ne trouvera plus de morale, ni théorique, ni pratique, en dehors de chez nous. Mais nous, vivons en saints. Le clergé comprend-il assez qu'il est à la veille du jour où il aura besoin de la sainteté comme de son pain quotidien? »
A quoi j'entendais répondre hier, par une voix bien sacerdotale : « Être prêtre et prêtre de nos jours ! Être prêtre au sein d'une société en déliquescence, dont les croyances s'en vont, comme dans certaines maladies se détachent les chairs d'un mourant. Être prêtre alors, et se dire : En mettant son sacerdoce sur le fragile piédestal de mon humanité, Dieu m'a fait le gardien des forces surnaturelles du monde. — Je suis le piquet planté par la main divine pour arrêter l'élan des descentes. — Je suis le rocher qui
s'élève impassible à lencontre de la furie des passions. — Je suis le sel et je dois dire à la putréfaction : Tu n'iras pas plus loin! — Je suis le ferment pour soulever les masses. — Je suis la lumière dans cette fumée qui monte de tous les cœurs, qui descend de tous les cerveaux. Être prêtre, c'est se dire : Telle âme sera sauvée si je suis davantage à elle. Cette œuvre, qu'on dit impossible, je sais, moi, qu'elle vivra si je veux la faire vivre. Cette paroisse sera bonne, si je suis bon; elle sera excellente, si j'ai le courage d'être un saint! ô Dieu, aidez-moi, je veux l'être! »
Le temps où nous vivons est celui des ébranlements sismiquesetdes éruptions volcaniques. Celle qui sévit en France est d'un ordre différent : est-elle moins meurtrière? Elle a déjà fait beaucoup de mal : est-il irréparable? Regardez le Vésuve. Sur les flancs de la montagne, par-dessus les coulées de la lave, sur les cendres refroidies, despamprespendentaux ormeaux, et la campagne entière chante que Dieu est bon et que la nature est jeune. Et, quand le matin le soleil se lève sur les frais coteaux au-dessus desquels le cratère déploie son panache de vapeurs sinistres, les campaniles voisins élèvent leurs croix dans le ciel, tandisque les Angélus se répondent, de Portici à Sorrente, que « le Verbe fait chair habite encore parmi nous ».
Nous, mon frère, nous ne verrons pas cette aurore. '< Mais, écrit Jules Simon dans le Devoir, mais le malheureux qu'engloutit un tremblement de terre, sait bien que le gouffre se refermera, que ses lèvres béantes seront cultivées encore, et redeviendront fertiles. Il le sait, et il meurt. »
J'ai parlé des autels; demain nous parlerons des foyers; et encore après demain, mon frère.