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Notre mort sera-t-elle accompagnée d'atroces souffrances, ainsi qu'on se la représente assez communément? Je ne sais. Il est vrai qu'il y a des agonies qui sont de longs et rudes combats, comme l'exprime ce nom. La mort est appelée « la rançon du péché » relie nous le fait payer cher. Mais il n'est pas moins vrai que, le plus ordiaairement, l'agonie n'a pas ces affres effroyables, et que la mort ressemble plus à une séparation douloureuse qu'à une rupture violente.
Un prêtre qui a beaucoup et bien écrit sur le Malade en porte ce témoignage : « Si l'opinion générale, entretenue encore par les prédicateurs, fait de cedernierpassagerextrêmeparoxysmedelasoufirance humaine, je dois déclarer à l'encontre que ni les textes sacrés, ni les enseignements de l'Église, ni les observations et les déductions de la science, n'accréditent cette supposition populaire. J'ai souvent vu de près « le départ de l'âme chrétienne », comme s'exprime l'Église ; et je ne me souviens pas d'avoir été témoin de ces agitations convulsives, de ces luttes désespérées, de ces cris de détresse dont l'imagination entoure l'heure fatale. De telles finssont rares. La nature, dans l'état ordinaire d'épuisement auquel l'a réduit son mal, ne supporterait pas cette lutte violente et athlétique, La science biologique en donne des raisons probantes, justifiées par l'expérience ; et les cas les plus communs sont ceux d'une expiration insensible et sans secousse; le plus souvent si paisible que les assistants en sont à se demander entre eux si « tout est fini »? C'est la dormition, suivant le beau langage de l'Église, après l'Évangile. Ici encore Dieu nous est bon.
Les dernières paroles du D"" CuUen, nn des plus célèbres médecins de l'Angleterre, mort en 1790, furent celles-ci prononcées très distinctement : « 0 mes amis, je voudrais qu'il me fût possible d'écrire ou d'enseigner encore, afin de faire connaître combien c'est chose facile de mourir! »
Notre mort sera-t-elle cette mort repentina ^t inopina/a que demandait César, et que je vois enviée par quelques païens modernes? L'Église, qui réserve au chrétien des trésors de miséricorde pour cette dernière heure, nous fait prier le Maître delà vie de nous préserver de la mort subite et imprévue, asubitaneâ et improvisa morte. Mais je ferai toutefois observer que la mort subite n'est un mal que lorsqu'elle est en même temps une mort imprévue. Elle n'est plusune surprise dans sa soudaineté, quand elle fond sur une tête qui l'attend toujours et se tient pré te à la recevoir, quels qu'en soient l'heure et le mode : « Mon cœur est prêt. Seigneur ! »
Le sénateur Bulfet allait mourir, juillet 1898, quand, entendant quelqu'un dire à côté de lui que la mort la plus désirable était celle qui survenait sans qu'on s'en aperçût : « Non, non, répondit le mourant. J'ai toujours aimé à savoir ce que j'ai ;\ faire. »
Quelle est la plus belle des morts? Ici encoreje répondrai : je ne sais. J'ai entendu un vieillard, un prêtre octogénaire, le maître de mon enfance, me dire un jour, en me montrant ses pauvres vieux bras sans force : « Que fais-je de ce reste de sang qui se fige dans mes veines? Ah ! il y a cinquante ans, sous
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la Terreur, nos anciens versaient le leur pour Jésus- Christ. Us furent plus heureux que nous! » La plus belle mort pour lui eût été celle du martyre. Il en était digne.
Mais le travail, l'étude, la charité, la pénitence, n'ont-ils pas aussi leurs martyrs?
En définitive, Lelièvre a raison, mon frère. Il avait raison, plus haut, de ne pas se préoccuper de l'angoisse du dernier passage. Il a raison maintenant de se fier à Jésus, dans cette dernière étape pour la conduire au terme. Lui, ce grand marcheur, conquérant et martyr de la charité des Petites Sœurs, dans les deux mondes, écrit, se sentant vieilli prématurément, à son ami d'Amiens : « Le train touche au terme du voyage . Les dernières manœuvres doivent décider de tout. La question d'un bon aiguilleur pour l'arrivée est une question de vie ou de mort. Grâce à Dieu, je suis tranquille à cet égard, rassuré par le nom de Celui qui me conduit sur la ligne qui doit me mener à l'éternité. Il coîinaît mieux que personne la voie que lui-même a frayée; et les mains sont sijres et fortes qui manient les aiguilles aussi bien que la machine. Lui-même ne vient-il pas à moi personnellement, aux approches du séjour oùj'aspire? C'est plus qu'un ange, tel que celui qui conduisit Tobie le long des chemins inconnus de l'Orient, c'est Dieu même, dans son Sacrement, qui vient me prendre par la main. Je ne suis ni contraint, ni traîné, ni même conduit dans ce passage : je suis porté. Et celui qui me porte est celui-là même chez qui je veux aller! Tout consiste donc pour moi à me laisser faire; et je lui redis en assurance la belle prière de saint Ignace :
In hora exitus mei voca me Jubé me venire ad Te, El pone me juxta Tel
Amen.
In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum ; Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains! » Et, ayant incliné sa tête, il expira.
Ainsi mourut Jésus, ainsi mourront ses disciples. Nous venons de voir, mon frère, comment plusieurs sur leur croix avaient su s'offrir à Dieu, leur père à eux aussi. Voyons présentement comment ils surent mourir en s'abandonnant à Lui. Penchons-nous donc encore sur leur lit de douleur. Recueillons-y pieusement leurs novissima verba. Mais faites silence, tendez l'oreille, car sur ces lèvres défaillantes les dernières paroles ne sont plus guère que des soupirs exhalés, faibles souffles, vers quelqu'un d'invisible dont elles ne peuvent plus articuler le nom.
Nous retrouvons Lacordaire : « Ouvrez-moi, mon Dieu, ouvrez-moi! » Et après ces paroles, le grand moine ferma pour toujours ces lèvres qui en avaient prononcé de si éloquentes. C'étaitle21 novembre 1861.
Nous retrouvons le Père de Ravignan : « Oh ! mourir, mourir, quel bonheur I Je l'ai trop désiré peutêtre, mais Dieu sait que ce n'est point pour cesser de souffrir, mais pour aller le voir dans le ciel ! »
C'avait été aussi la dernière parole de M. Hamon, curé de Saint-Sulpice. — « Que désirez-vous, Monsieur le Curé? — Ah! rien que le ciel, le ciel. Qu'il s'ouvre donc devant moi. »
Je supplie qu'on me laisse nommer ici un de mes
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pins saints amis, Albert Hetsch, expirant à Rome, entre les bras de M** Dupanloup, qui le pleura. La veille de sa mort, 5 lévrier 1870, comme il allait entrer en agonie : « Que voulez-vous? » lui demanda le prêtre qui l'assistait. Alors, de sa voix haletante : « Dieu ! Dieu! Dieu! » répondit-il. Kt il ajouta avec autorité : <i Dieu, et je le veux aujourd'hui! » Le 12 janvier, il avait paru comme ravi en extase, durant la célébration qu'il fit du sacrifice de la messe. Vidimus quasi faciem angeli, rapporte un des assistants^.
Le Ciel! C'est le dernier mot que j'entendis des lèvres de M. Camille Féron-Vrau. Il allait mourir, ses yeux restaient fermés; il se recueillait intérieurement quand on lui dit mon nom. Il me tendit sa main, que je baisai : « Que la volonté de Dieu soit faite! » prononça-t-il. Je lui redis deux fois le nom de i< M. Vrau! M. Vrau! » Il se souleva un peu. Puis, averti que je m'approchais pour lui dire : Au revoir! le cher mourant me dit d'une voix pleine : Au ciel! C'était le 18 mars 1907.
La mère Marie-Thérèse, fondatrice des religieuses de l'Adoration réparatrice, ayant reçu le Viatique, entra en agonie. On vit alors son visage changer subitement et prendre une expression de béatitude. Les yeux fixés au ciel, elle dit par trois fois d'une voix
1. Alb: RT Hetscu, néàBiberac, près Slullgard, docteur ea médecine, proteslant converti en France, prêtre à Irente-deux ans, préfet de religion, puis supérieur au Petit Séminaire d'Orléans; vicaire général de M»' Dupanloup, qui fit rapporter et déposer sa dépouille en France, dans une chapelle funéraire qu'il lui éleva dans le parc de son château, a lii Chapellt' Sl-Mesinin. On l'y vénère comme un saint.
Sa vie a été écrite par .M"° Netty Du Boys : l'Abbé ffetsch, avec introduction par le cardinal Perrand, in-12, ixix-646 pages. Poussielsue, 1885.
entrecoupée : « Je vois... Je vois... Je vois... » et elle expira. C'était le 30 août 1863.
Revenons à nos hommes du monde : Berryer. Il ne se laisse pas sur son lit de mort de saluer Marie par toutes les invocations du Saloe Regina : « Mère de miséricorde, notre avocate, notre douceur, notre vie, notre espérance! Recevez-nous après l'exil de cette vie; montrez-nous Jésus votre fils béni! 0 démens, ô pia, ô dulcis Virgo Maria! » Ses dernières paroles furent : « Mon Dieu, ayez pitié de moi ; mon Dieu, recevez mon àme : In maniis... »
Augustin Cochin. « Je suis heureux, bien heureux! ('/est bien le moment de dire avec sainte Thérèse : 0 Jésus, il est bien temps de nous voir. » Il expira le 15 mars 1872, en murmurant ces paroles du Psalndste : « In pace in idipsum dormiam et requiescam, quoniam tu. Domine, inspe constituisti me. Je m'emdormirai en paix, et je me reposerai sur vous, Seigneur, car c'est sur vous qu'est établie mon espérance. »
Je rapproche de cette mort celle de Donoso Cortès ; le grand orateur espagnol, ambassadeur à Paris, expirant à l'âge de quarante-deux ans : « Jésus de mi aima, disait le mourant, Dios de mi corazon! Jésus de mon âme. Dieu de mon cœur. » Ses dernières paroles furent : « Mon Dieu, vous avez dit : J'attirerai tout à moi; atlirez-moi, prenez-moi. » Et puis il s'endormit le soir du 3 mai 1853.
Il est tel de ces mourants qui, déjà tout plein de ce ciel où il touche, redoute d'être rendu à la santé, à la terre. C'était la plainte du grand maître de la ^-ravure, Ferdinand Gaillard, à la religieuse qui lui présentait cet espoir : « Ah! ma sœur, s'écria-t-il;