‹ Le vieillardChapitre 58 sur 104 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

L'âme est partie. Le corps n'est plus qu'une dépouille, mais une dépouille sainte, dont demain l'Église viendra prendre possession pour l'emmener chez elle, et là, lui donner place, au pied du sanctuaire, en face de l'autel : une place d'honneur.

L'Évang-ile de la Messe des morts est une scène d'immortel espoir, dialoguée entre Jésus et Marthe, près du sépulcre de Lazare : « Marthe, ton frère ressuscitera. — Oui, Seigneur, je sais qu'il ressuscitera au dernier jour. » — Alors Jésus : « Je suis la Résurrection et la Vie. Celui qui croit en moi, fût-il mort, vivra. Crois-tu cela? » — Et elle à Lui : « Oui, Seigneur, je crois que vous êtes le Christ, fils de Dieu, qui êtes venu en ce monde. »

C'est durant le sacrifice du corps et du sang de Jésus-Christ quel'Église fait descendre surle cercueil de ses enfants ces assurances de vie dont ce divin sang est le gage. Puis, le sacrifice achevé : InParadisum!...

« Voilà l'Église, s'écrie à ce sujet l'admirable M. Cochin. Au bruit du râle, du cercueil, de la pelletée de terre, du rr».arbre, elle répond par le choeur des

anges, les promesses de l'éternité, la bienvenue, et l'aurore de la vie aui commence au ciel, pour ne jamais finir. »

J'ai lu que le poète allemand Klopstock demanda que le récit qu'il avait fait de la mort de Marie dans son poème de La Messiade, fût récité à la cérémonie religieuse de ses obsèques. C'étaient ces mêmes vers que le vieillard expirant, à soixante-dix-neuf ans, s'était redits à lui-même jusque dans son agonie, pour s'exhorter à bien finir. Avec M""" de Staël, j'en suis touché et charmé. Mais, pour m'animer à bien mourir, elle me permettra bien de préférer l'Évangile.

Les mondains, eux, pensent à autre chose. Qui donc n'a rencontré de ces malades vaniteux qui se consolaient presque de leur mort, en composant eux-mêmes le programme imposant de leurs propres obsèques : le billet de faire-part avec tous leurs titres, et jusqu'aux dernières broutilles de l'arbre généalogique pour peu qu'elles se rattachent à la plus haute branche ; l'ordonnance du cortège en scrupuleuse conformité avec le protocole ; même les chants et les chanteurs, et jusqu'à l'épitaphe qui devra transmettre leur nom à la postérité? N'est-ce pas, comme l'écrivait une femme d'esprit, « pousser l'amour des pompes mondaines jusqu'à les transporter dans les pompes funèbres »?

Un vieux voluptueux de soixante-huit ans, le poète licencieux Catulle Mendès, avait ainsi dicté le délicat menu de sa dernière toilette :

Il faut aux lieux où je repose Si pâle, sous des rideaux bruns, Que l'on répande un encens rose, Qu'on m'éclaire avec des parfums.

LE VIKILLAKD. 31

Et, pour ma toilette éternelle, Lorsque viendra le jour fatal, Je veux un linceul de dentelle Dans une bière de santal.

« On hésite, écrit un des nôtres, 11 février 1909, on hésite à transcrire de tels vœux, devant le lamentable cercueil où l'on vient d'enfermer les débris sanglants du cadavre retrouvé écrasé, broyé, le 7 février, sous un tunnel voisin de la gare de Saint-Germain... C'était tout ce qui restait du sacrilège auteur de la Viei'çe d'Avila! »

Dans la langue de l'Église, quand elle parle de ses saints, la mort s'appelle la Dormition. C'est le nom que lui a donné le Seigneur près du sépulcre de Lazare et du lit funèbre de la jeune enfant de Jaïre. Le cimetière signifie étymologiquement le lieu du sommeil, le dortoir, ce qui implique le réveil. Toute inscription funéraire doit s'inspirer de cette foi et de cette espérance.

Ne faisons pas mentir le marbre par des flatteries misérables ; n'étalons pas des titres fastueux sur la pourriture des tombeaux. La parole de Dieu, parole de la vie éternelle, est la seule, ou du moins la première, qui soit ici à sa place.

A l'entrée du caveau funéraire où il avait marqué sa place, à côté de ses père et mère, Berryer avait fait écrire cette parole biblique : « Exspecto donec veniat immutatio mea, en attendant ma résurrection! » A une personne amie il dit un jour, en l'entraînant, après la messe, vers cette sépulture de famille : « Venez, je vous montrerai la pierre sous

laquelle reposera mon cœur — Oh ! que dites-vous? c'est trop triste! » Mais lui : « Non, au contraire, c'est consolant I » Et son regard, achevant sa parole, se perdait dans l'infini du ciel.

Les meilleures épitaphes sont les plus brèves et les plus simples. 11 ne faut pas faire bavarder la pierre. Dilexit Ecclesiam, telle est celle que le Cardinal Mermillod avait acceptée pour lui-même. C'est identiquement celle qu'avait désirée le grand chartiste et écrivain catholique que fut Léon Gautier :

Sur ma tombe sans ornement Que, pour toute épitaphe, on lise Ces mots qui sont mon testament :

Léon Gautier aima l'Église.

Une humble et sainte amie de Jésus-Hostie, Marie Eustelle, espéra que sur sa croix on inscrirait simplement : Je repose en Jésus! — Il me souvient d'une grande chrétienne qui brisée, mais soumise, fit graver sur la tombe de son fils unique ce seul mot Amen, avec une date mortuaire. — L'épitaphe du général deSonis est connue : miles christi ! C'est à une épître de saint Paul qu'il l'empruntait, Bonus miles Christi, mais en retranchant le qualificatif, bonus, que lui restitue l'admiration reconnaissante de l'Église et de la France.

La plus modeste assurément des inscriptions funéraires est celle-ci d'un grand Pape, à qui l'Église s'apprête à élever des autels : PII IX. P. M. OSSA ET CI- NERES. Os et cendres de Pie IX. Mais l'Église, qu'il gouverna trente ans, a voulu prendre sa revanche de tant d'humilité; et l'Armoriai de toutes les Églises des deux mondes, couvrant les quatre murailles de la

476 L\ DORMITION ET LE RËVEIL.

splendide chapelle où il repose, à Saint-Laurent-horsles-raurs, fait éclater jusqu'au sublime le contraste des choses.

Cependant écoutez : le défunt lui-même va parler encore. Au sortir du cimetière, sinon auparavant, la famille s'est réunie secrètement et intimement, pour l'ouverture du testament. C'est un grave moment, plein d'une muette attente.

Saint François d'Assise, le plus désintéressé des saints assurément, fait une obligation aux tertiaires séculiers d'écrire leur testament. C'est un dernier acte de propriété, d'autorité, d'équité et de charité, nécessaire. Les intérêts ultérieurs de l'ordre et de la paix entre frères y sont attachés : c'est un devoir.

Après le règlement des affaires temporelles sous sa forme légale, lecture est donnée des volontés dernières de celui qui n'est plus. Recueillez-vous : le cœur d'un père, d'une mère, palpite sous ces lignes, qu'ils semblent dicter encore.

Ici la profession de foi ; ici les recommandations et les derniers commandements, tels que celui-ci de Jésus, la veille de sa passion : « Mes petits enfants, aimez- vous les uns les autres ! »

Ici encore, l'expression généreuse et religieuse des pardons que l'on demande et de ceux que l'on donne. Dans les Prières et Médifations deEvnesi Hello, je trouve ces lignes : « Aujourd'hui, jour de la Pentecôte 1860, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je pardonne à tous ceux qui m'ont fait quelque mal. — Je par-donne, je donne par delà la justice. Je prie Dieu de verser sur eux en pluie, en rosée, la

grâce que je leur fais. — Je prie le Fils de Dieu d'être mon intermédiaire ; et je lui demande à genoux de me regarder aussi dans sa miséricorde et non pas dans sa justice. — Je leur donne, autant qu'il est en moi, l'innocence, renonçant absolument aux dettes qu'ils ont vis-à-vis de moi.

« Dit au Seigneur, à l'occasion de la descente du Saint-Esprit, et signé par moi. »

Que j'en pourrais citer de ces testaments où vibre tout ce qu'il y a de plus sensible dans l'amour, de plus solennel devant la mort. Je veux du moins transcrire ici les recommandations posthumes qu'un grand vieillard, membre, cinquante ans, d'une conférence de Saint-Vincent de Paul à Paris, le Président Sénart, faisait naguère de ses chers pauvres, à ses petits-enfants et arrière-petits-enfants. Tout est à retenir :

a Je ne saurais trop recommander aux miens, écritil, quelle que soit leur condition, de se tenir en contact direct avec les pauvres. Indépendamment du précepte évangélique de charité qu'ils pratiqueront ainsi, et par lequel à leur aumône matérielle ils joindront le don beaucoup plus précieux d'eux-mêmes, ils apprendront ce que valent ces petits, ces déshérités. On ne les connaît pas quand on prétend les juger de haut, de loin, en les prenant en masse, en préjugeant d'eux par les bruyants, les violents, les haineux, par ceux qui se posent comme leurs représentants. On ne les connîUt qu'en pénétrant dans leurs foyers, dans leurs mœurs, dans leurs sentiments, qu'en conversant isolément et en quelque sorte cœur à cœur avec eux. Alors l'aspect change. Quelles vertus, que de courage, que de résignation,

que de dévouement I Les qualités peuvent ne pas être très affinées, mais comme elles sont naturelles et spontanées! Chez quelques-uns, les femmes surtout. combien la foi est vive, la piété profonde! Souvent j'ai rencontré chez eux des sujets d'édification; et j'entends encore l'un de nos confrères, le plus exemplaire peut-être, s'écrier: « Nos pauvres doivent nous « rendre humbles ; ils valent mieux que nous ! » Le temps que je leur ai consacré m'a toujours été largement payé par le bien qu'ils m'ont fait*. »

M. le Président Alexandre Sénart mourut en 1906, âgé de quatre-vingt-cinq ans.

Le Testament spirituel est celui par lequel l'homme fait à Dieu l'offrande de sa vie, l'amende honorable de ses fautes, le sacrifice d'un cœur contrit et humilié. C'est aussi sa dernière prière pour la patrie, pour l'Église, pour l'universelle famille de Jésus-Christ, en marche vers ses destinées éternelles. Il y a tout cela dans ces dix lignes qui furent le testament spirituel de Philibert Vrau, « le saint de Lille ». Elles sont moins de la terre que du ciel. Les voici :

« Mon testament. — Je remercie Dieu de m'avoir permis de le connaître et de l'aimer. Je lui rends grâces de tous les biens.

« Je meurs dans son amour, et j'espère le bénir et le louer éternellement.

« Je le prie pour tous les hommes qui sont sur la

1. Un magistrat au XIX* siècle. M. le Président Alexandri: Sénart, par Pierre de la Gorce : Pion, 1908, p. 21. — Né 20 janvier 1821, à Suippes (Marne). — Substitut au tribunal de la Seine, 1859; substitut à la cour d'appel, 18G2; avocat général, 1867. Président de chambre, 1877. — La Conférence de Paris dont il fut vice-président était celle du pauvre quartier de Saint-Michel de l'Hôpital, dont il avait fait choix.

MORS ET VITA. 47î

terre, et pour tous ceux qui y paraîtront jusqu'à la fin des siècles.

« Que la sainte Église s'étende partout l'univers. Que le règne de Dieu arrive !

Amen ! Amen ! »

Cependant l'oubli est venu. Il n'a pas attendu longtemps pour descendre sur les chers absents, et (( l'herbe a poussé moins vite sur leur fosse, hélas! que l'oubli de leur nom dans la mémoire des hommes ». — « La plus lourde des pierres tombales, c'est l'oubli, » a dit quelqu'un. Un poète a écrit : « L« vrai tombeau des morts c'est le cœur des vivants. »

Laissons dire et faisons mieux. Contre l'universel oubli, le meilleur refuge est encore le cœur du vieillard. Je vous en prends à témoin, mes chers vieux père et mère, et aïeuls et amis, qui aujourd'hui habitez un autre monde que moi. Est-ce que ce n'est pas avec vous que je vis le plus habituellement, que je converse le plus familièrement et doucement, dans la solitude de mes jours et le silence de mes nuits?...

Mais descendons. Osons regarder du côté de la terre pour y voir, puisqu'il le faut, la mort opérer son œuvre, rapide ou lente, de destruction. C'est l'arrêt divin qui s'exécute. Il s'exécutera à la lettre et jusqu'au bout : « Tu es poussière, 6 homme, et tu retourneras en poussière. « Cadavre hier, squelette demain ; et après-demain quoi? « Ce quelque chose, ce je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue. » Puis lorsque non seulement des années et des années, mais des siècles et des siècles auront passé sur ces débris, qu'en subsistera- t-il? Écoutez l'abbé Gcrbet nous ouvrant un des loculi des Catacombes, pour

nous y montrer — dirai-je les restes ou la place — d'un de nos premiers ancêtres dans le Christ ;

« Approchez, regardez dans l'intérieur de ces niches sépulcrales. Ici, encore une forme de squelette quelconque : des ossements conservés ou pétrifiés par la nature du sol. Mais là, ce n'est plus qu'une nappe de poussière légère, et comme un petit suaire blanchâtre qui dessine des contours humains. Et c'est tout. Plus loin, c'est moins encore : je ne sais quoi d'impalpable, d'imperceptible, de volatil, presque de transparent, une ombre : ce fut un homme! Mais prenez garde, retenez votre respiration : un peu d'air, un souffle, un son peuvent anéantir en une seconde ce reste que dix-huit siècles de destructioiv ont épargné... Eh quoi! Vous venez de respirer... Qu'avez-vous fait? Voyez : toute forme, toute trace ont disparu; c'est fini à tout jamais! Plus rien. »

Mais cette tombe, ces débris, ces cendres, cette poussière qu'un souffle a emportée, l'œil de Dieu ne l'a pas perdue de vue. Et, dans cette profondeur noire où nous disparaissons tous, son cœur nous ménage, si nous en sommes dignes, quelque adorable surprise. Laquelle?

Rentrons aux Catacombes. Écoutons encore l'abbé Gerbet. Le prêtre s'est fait poète ; et sur la poussière des morts, il chante la résurrection.

... J'ai sondé d'un regard leur poussière bénie,

Et j'ai compris Que leur âme a laissé comme un souffle de vie

Dans ces débris.

Que, dans ce sable humain qui dans nos mains mortelles

Pèse si peu, Germent pour le grand jour les formes immortelles

De presque un Dieu!

MORS ET VU A. iftl

Lieux sacrés où l'amour pour les seuls biens de rame

Sut tant souffrir, En vous interrogeant, j'ai senli que sa Qamme

Ne peut mourir.

Qu'a chaque être d'un jour qui mourut pour défendre

La vérité L'Être éternel et vrai, pour prix du temps, doit rendre

L'Éternité.

C'est là qu'à chaque pas on croit voir apparaître

Un trône d'or... El qu'en foulant aux pieds des tombeaux, je crus être

Sur le Thabor.

Descendez, descendez au fond des catacombes.

Aux plus bas lieux.

Descendez, le cœur monte, et, du haut de ces tombes.

On voit les cieuxl

La résurrection des corps a-t-elle été jamais chantée en plus grands vers, dans un si beau rythme, en un plus saint lieu?

Donc nous ressusciterons. Cette reconstraction sera : j'en ai pour garant la justice de Dieu. Est-ce que ce corps n'a pas été, à son divin service, l'associé de l'âme, son ouvrier, son ministre ? Et ayant été, avec elle, à cette laborieuse peine, n'est-il pas juste qu'il soit avec elle à l'honneur?

J'en ai pour gage l'amour, le respect, les faveui s dont Dieu l'a prévenu dès ce monde. Il l'a baptisé dans sa grâce; il l'a oint et sacré comme un roi, de l'huile et du baume de ses sacrements; surtout ill'a nourri de ce Pain des anges duquel lui-même a dit : (i Celui qui mange ma chair et boit mon sang, je le ressusciterai au dernier jour, » Et lorsque viendra ce

dernier des jours, croyez-vous que son regard ne saura pas discerner le dernier des atomes que le contact de l'Eucharistie aura sauvé, gardé, en le sanctifiant? Je ne dis donc pas seulement, comme le vieux Chrysale : « Ma guenille m'est chère. » Elle m'est sainte, et j'ai raison d'espérer qu'elle se changera un jour en un manteau royal, tel que n'en porta pas Salomon dans sa gloire.

Nos corps ressusciteront. Tout dans l'Évangile gravite autour de ce dogme, identiquement affirmé dans saint Matthieu, saint Marc, saint Luc, saint Jean; appuyé sur le fait de la résurrection du Christ, opposé par Jésus au matérialisme des Sadducéens, les épicuriens de ce temps et de ce lieu. Et lorsque, à cause de cela, ces impies se liguent avec les Pharisiens pour le faire mourir, Jésus meurt, puis il se ressuscite : ce leur fut sa réponse.

Aux apôtres maintenant de se lever, et d'emboucher, si je puis dire ainsi, la trompette de la résurrection de la chair. Relisez les Actes des apôtres; écoutez Paul dans ses Épures. Suivez-le à la synagogue des Juifs, à l'Aréopage d'Athènes, au tribunal du grand prêtre, à la barre du préteur Festus, devant le trône du roi Agrippa qu'ébranle l'étrange accent de conviction de cet audacieux affirmateur. A Athènes l'aréopage lui tourne le dos : « Paul, on t'entendra là-dessus une autre fois! » A Césarée, Festiis le traite d'insensé : Insanis, Paule ! C'étaient les hautes têtes de la philosophie et du pouvoir d'alors.

Gomme il proclame et prêche la résurrection des morts, saint Paul en dit les formes dans notre existence future. Gomme il en est le héraut et le prophète, il en est aussi le théologien. D'abord il ne veut pas que

nous nous fassions de cette résurrection une image grossière. Il se demande : « Quelqu'un de vous dira peut-être : Comment ressuscitent les morts, dans quel corps reviennent-ils? — Insipiens! Insensé! » répond-il à ceux qui ont des yeux pour ne pas voir, vous ne voyez pas les successives et glorieuses transformations de la nature : le grain de blé qu'on enfouit, ce grain mort qui pourrit, puis l'épi mûr qui se balance splendide sur sa tige : « Ainsi, dit Paul, en est-il de la résurrection des morts. La mort aura semé un corps corruptible, et ce corps se lèvera dans l'incorruption ; il a été semé dans l'obscurité, il se lèvera dans la gloire; c'est un corps matériel qui fut enfoui, c'est un corps spirituel qui ressuscitera ' ! »

« Un corps spirituel, » voilà la formule, mon frère. Et comme, dans l'état présent de nos esprits, nous ne pouvons guère nous représenter une telle corporalité, Paul nous en offre le type dans le corps de Jésus après sa résurrection : « Tel, dit-il, que l'ont vu Pierre, Jacques, les apôtres rassemblés et plus de cinq cents frères desquels plusieurs vivent encore, tel, enfin, qu'il a daigné m'apparaître à moi-même. » Voilà le fait qui porte le dogme : u Si le Christ n'est pas ressuscité, vaine est notre prédication, vaine est notre foi. » Et il se récrie : « Eh ! quoi, serions-nous donc de faux témoins de Dieu? »

L'Apôtre dit encore que, comme le Christ est le prototype des ressuscites, il en a été aussi le précur-

1 . Pauîi I Cor. : xt, 35 « Sed dicet aliquis : Quomodo surgunt mort ni qualive corpore venienl? Insipiens! etc. — Sir, et resurreclio mortuorum. Seminatur in corruplionc, surget in incorruplione; seminalur in ignobilitate, surget in gloria; seminatur in infirmitate, surget in virtute ; seminatur corpus animale, surget corpus spirilale. »

seur dans la gloire. C'est l'ainé de rhumanité nouvelle qui est allé le premier en recueillir l'héritage. « Le Seigneur ressuscité, écrit-il, est le premier-né, les prémices de tous ceux qui, endormis dans la mort, primitif dormientium, se réveilleront comme lui pour régner avec Lui. » Cet homme nouveau, il l'appelle aussi « l'homme céleste », refait à l'image du Christ, comme l'homme terrestre fut fait à l'image d'Adam.

Paul dit encgre que la résurrection ne sera pas ainsi heureuse et glorieuse pour tous. De plus, entre ceux qui en seront honorés, diverse sera la gloire, comme divers auront été les mérites : « Autre est la clarté du soleil, autre celle de la lune et des étoiles. »

Puis il conclut par ces versets, qui sont un chant de victoire et d'action de grâces : « Notre mortalité ayant revêtu l'immortalité, c'est alors que sera réalisée la parole : 0 mort, où est ton aiguillon? Mort, où est ta victoire? Gloire soit donc à Dieu qui nous a donné la victoire par Notre-Seigneur Jésus-Christ! »

Il l'a donc faite nôtre cette victoire ! Il sera donc nôtre cet état nouveau que le Christ nous a conquis par sa mort et sa résurrection. C'est donc vous et moi, nous tous, si nous en sommes dignes, qui, victorieux de la mort, serons ces êtres revêtus d'impassibilité, d'incorruptibilité, de spiritualité, de lumière et de gloire, tels que les anges de Pâques ont salué Jésus se levant du sépulcre.

Victoire! Alléluia! Enfin nous ne souffrirons plusl 0 mon frère malade, infirme, endolori, toi dont toute la vie ne fut qu'une longue souffrance, console-toi : tu revêtiras un corps de force et d'immortalité. Pauvre frère sans mouvement, paralysé, perclus, cloué sur un lit d'hôpital ou porté lourdement sur des bras

de charitable tendresse, console-toi : homme nouveau, homme céleste, revêts ce corps d'agilité et d'allégresse bienheureuses. Et toi, pauvre frère dévoré par la lèpre ou le cancer; pauvre sœur qui vous plaigniez de vos déformations, qui vous désoliez de vos rides; vous ne vouliez pas vieillir, parce que « vieillir c'est enlaidir », disiez-voiis? Consolez-vous : voici que vous attend le rajeunissement d'un corps de beauté et d'inamissible splendeur. Et vous, ô les meilleurs entre mes frères et mes sœurs, vous les héros, vous les martyrs, vous de qui la charité, le dévouement pour la patrie ou l'Église ont livré ce corps à un beau trépas, comme Jésus; victoire à vous et grâces à Lui! Relevez-vous et reprenez le vêtement d'un corps ressuscité, immortel et glorifié comme le sien, Interfecti mei résurgent!

Maintenant, mon frère, vous ayant fait entendre la parole de Dieu, vais-je vous ramener aux images et analogies de la nature, au renouveau du printemps, au réveil de chaque matin, à la résurrection de la chrysalide s'échappant un jour de sa tombe avec des ailes? C'est la loi de la renaissance universelle, laquelle implique la nôtre. Mais, après saint Paul, que peut encore vous apprendre l'Alighieri quand il chante : « 0 chrétiens superbes, misérables et faibles, malades des yeux de l'esprit, ne vous apercevez-vous pas que nous sommes des vers nés pour former le papillon céleste : Nati a formar l'ange Uca fanfalla?

Est-ce que je vais aussi m'émouvoir de la série indéfinie des décompositions que le travail de la

mort aura fait subir à ce corps, dans lequel l'analyse ne trouve plus qu'un je ne sais quoi d'impalpable, gaz acide, carbonique, sulfhydriquc, azoté, qui, à l'état diffus, atomique, va se perdre dans le trésor sans fonil de l'immense nature?. Mais dites-moi, si vous le savez, où finit la molécule et où finit l'atome? Et corps solide ou corps gazeux : qu'est-ce que cela fait à Dieu? — Se perdre, dites-vous. Mais qu y a-t-il, dans l'univers, qui soit perdu pour le regard de Dieu, pour la science de Dieu? Et ce problème delà résurrection est-il fait pour inquiéter la toute-puissance de Celui qui de rien fit le ciel et la terre, les choses visibles et invisibles?

Plus que la parole, le Fils de Dieu, un jour de sa vie mortelle, nous a donné une entrevue et comme une anticipation de sa gloire céleste, image et gage de la nôtre, dans le miracle de sa Transfiguration. « En ce temps-là, Jésus monta sur une montagne, à l'écart. Là, une nuée lumineuse l'enveloppa, et il fut transfiguré aux yeux de ses apôtres. Son visage se revêtit de la clarté du soleil, et son vêtement, de la blancheur resplendissante de la neige. » Contemplons -le sur cette montagne, admirons-le dans cette gloire : elle est le miroir de la nôtre ; et faisons de sa beauté l'objet ravissant de notre désir et de notre espérance.

C'était la joie et l'espérance d'un grand homme de Dieu auquel je fus étroitement uni. A Rome, dans sa jeunesse, il s'était extasié devant le chef-d'œuvre de Raphaël : la Transfiguration. Le visage de Jésus glorieux l'avait ravi. Un an plus tard, durant sa grande retraite de trente jours, le Religieux le revoyait encore en souvenir; et il écrit dans ses notes :

« Vous voir, ô mon Dieu, vous voir! Ah! si jamais, comme quelques saints, j'avais eu le bonheur de vous

voir, de vous contempler un instant seulement? Mais j'en serais mort de bonheur!... Pour charmer mon attente et soutenir ma pauvre âme pour le reste de mon pèlerinage, je me remettrai devant les yeux la Transfiguration de Raphaël, où vous m'êtes apparu si beau, si divin! J'en suis encore dans le ravissement. Non, jamais plus sur la terre, je ne verrai votre adorable visage si beau des reflets glorieux de votre âme bienheureuse, pénétrée elle-même des rayons de votre divinité. Et, si telle est l'image, quelle dut être la réalité! Et, si telle fut votre Transfiguration, quelle dut être votre Résurrection ! Beati gui viderunt, Beati el qui videbunt. Par votre grâce. Seigneur, j'en serai : je verrai votre gloire! Maintenant déjà je le sais, je le crois; et ce m'est un commencement de bonheur '. »

Celui qui écrivait ces lignes y disait aussi « qu'il lui faudrait patienter, que l'attente peut-être serait longue » ? Elle ne le fut pas pour lui : il mourut à cinquante ans, de la mort des saints, le Jeudi saint de l'année 1887. Elle ne saurait être bien longue à notre âge, mon frère.

Qui donc a dit que « la vieillesse était le Samedi saint de la vie, lendemain de toutes les douleurs delà croix ; et veille de toutes les joies de la résurrection? » Mon frère, nous sommes au soir de cette journée sainte. N'entendez-vous pas déjà les cloches de Pâques, et le chant des premiers alléluia?

1. Le R. P. Antoine Sengler, S. J., Préfet du Collège S.-Joseph de Lille, mort Provincial de la Province de Champagne, le 7 avril 1887. V. son JÉloge funèbre, dans mon Collège S.-Joseph, p. 380.

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